L’Occupation, Annie Ernaux

Annie Ernaux me semblait être une auteure incontournable de par les thèmes abordés dans son œuvre à la fois autobiographique et avec une portée sociologique. Alors certes, le récit autour de son avortement a beaucoup fait parler et a même donné lieu à un long métrage, mais à titre personnel, j’étais surtout attirée par Ernaux en tant que transfuge de classe. J’aurais dû lire La Place, me diriez-vous. Et vous auriez raison, parce que L’Occupation – seul livre de cette écrivaine disponible à la bibliothèque municipale à l’instant T où je l’ai emprunté – a été pour moi d’un ennui abyssal.

L’Occupation ne parle pas, Dieu merci, des méchants nazis qui pillent les gentils Français, mais du sentiment le plus envahissant qui soit pour un être humain : la jalousie. Ayant moi-même été victime d’une telle occupation à de trop nombreuses reprises, je m’attendais à un récit émouvant auquel j’aurais pu si bien m’identifier et duquel j’aurais pu tant apprendre, un peu comme à l’époque de ma découverte des ravages de ce sentiment chez Swann. Mais il n’en fût rien. Ces quelques pages m’ont semblé plates car elles décrivaient moins l’obsession de la narratrice pour la nouvelle compagne de son ex amoureux et les sentiments qui la submergent que ses efforts et sa stratégie destinés à identifier cette mystérieuse personne. Le tout de manière bien trop froide et factuelle à mon goût. Pour un tel sujet, j’aurais voulu un peu plus de cœur et un peu moins de labeur.

Ceci étant dit, quelques descriptions à valeur universelle sont à sauver, puisqu’il n’y a pas de sentiment plus honteux et plus répandu que la jalousie.

Célébration de l’intensité

Fortement décriée dans notre époque où le développement personnel, nouvelle religion de l’Occident, prône une impossible maîtrise de soi permanente, la passion est célébrée dans L’Occupation. À aucun moment la narratrice à la première personne culpabilise de ressentir ce qu’elle ressent. Elle semble au contraire célébrer l’intensité qui la fait se sentir plus vivante que jamais.

« Cette femme […] m’accompagnait partout. En même temps, cette présence ininterrompue me faisait vivre intensément. Elle provoquait des mouvements intérieurs que je n’avais jamais connus, déployait en moi une énergie, des ressources d’invention dont je ne me croyais pas capable, me maintenait dans une fiévreuse et constante activité. J’étais au double sens du terme, occupée. » (p. 14)

Qui l’eut cru ? Une peinture de l’obsession comme moteur qui pousse l’être concerné s’affairer plus qu’il ne s’en croyait capable.

Puis la narratrice enchaîne par un constat que je partage, mais que je déplore : l’ignorance non voulue des événements extérieurs. Tout envahi qu’il est par la jalousie, le sujet est imperméable aux « agacements quotidiens » et « hors d’atteinte de la médiocrité habituelle de la vie ». J’ajouterais que, d’après mon expérience, c’est un effet secondaire qui apparaît surtout avec le sentiment amoureux et contre lequel j’ai toujours lutté – avec succès. Tout n’est qu’une question de point de vue, mais je trouve qu’il est essentiel pour un individu d’être ancré dans le monde et tout ce qui le recentre exclusivement sur nombril – ici la jalousie, et chez moi, le sentiment amoureux  – m’apparaît comme un danger. S’évader de la médiocrité du monde par l’art et la rêverie, oui. Se couper des événements extérieurs et du réel dans lequel nous avons tous un rôle à jouer – ne serait-ce qu’en qualité de citoyens – à cause d’une obsession pour une rivale, non.

Les facultés cognitives ne sont pas anesthésiées. C’est impossible, et séparer cœur et raison de manière parfaitement étanche serait une absurdité. Au contraire, elles sont exploitées au service des sentiments intenses. En d’autre terme, la narratrice cogite, tourne en rond, mais avec le recul, elle persiste et signe dans la célébration de cet état. Un propos que je trouve remarquable, même si je ne le partage pas.

« Il y avait d’un côté la souffrance, de l’autre la pensée incapable de s’exercer sur autre chose que le constat et l’analyse de cette souffrance. » (p. 15)

Le pouvoir de l’écriture

Ne nous voilons pas la face : il est limité, et je suis très reconnaissante à Ernaux de ne pas nous faire croire que l’écriture guérit ou même console directement. Disons qu’il soulage sur le moment, mais pas sur le long terme. Comme pour toute souffrance émotionnelle, le temps reste le principal acteur de guérison.

« Je notais dans mon journal « je suis décidée à ne plus le revoir ». Au moment où j’écrivais ces mots, je ne souffrais plus et je confondais l’allégement de la souffrance du à l’écriture avec la fin de mon sentiment de dépossession et de jalousie ». (p. 43)

Le simple fait de décider ou même d’exprimer quoi que ce soit par écrit ne saurait remédier à un sentiment aussi fort que la dépossession. La jalousie étant l’autre nom de la possessivité, le manque créé par le retrait de ce qui nous a appartenu ne peut être guéri par de simples mots. Il n’y a rien de plus sincère et de plus beau qu’un écrivain avouant les limites de l’écriture.

Par ailleurs, l’auteure nous livre un autre aspect évident du pouvoir de l’écriture. Cette fois-ci, il apparaît comme immense : l’anonymat. Les fameux « haters » des réseaux sociaux – dont on a tous fait partie à un moment ou un autre – en sont la preuve.

« L’exposition que je fais ici, en écrivant, de mon obsession et de ma souffrance n’a rien à voir avec celle que je redoutais si je m’étais rendue avenue Rapp. Écrire, c’est d’abord ne pas être vu. » (p. 45) Ainsi l’écrivain peut exprimer ce qu’il ressent en toute sincérité sans craindre la honte qu’engendrerait toute exposition de son faciès, de sa personne. Bref, l’écriture permet de se cacher pour mieux se mettre à nu.

« Je n’éprouve aujourd’hui aucune gêne […] à exposer et explorer mon obsession. » (p. 45)

Mais attention, il ne faut pas voir un pur épanchement dans le projet d’écriture d’Ernaux. Comme je l’ai indiqué en introduction, il y a une réelle volonté de décrire cliniquement des faits et sentiments pour opérer ainsi un mouvement à portée sociologique de l’individuel vers l’universel.

« À vrai dire, je n’éprouve absolument rien. Je m’efforce seulement de décrire l’imaginaire et les comportements de cette jalousie dont j’ai été le siège » (p. 45)

Coup de poignard dans l’estime de soi

Parlons vulgairement : être jaloux d’un rival.e, c’est souvent, de manière parfaitement injustifiée ou du moins très exagérée, avoir l’impression d’être une grosse merde par rapport à elle/lui. L’auto-harcèlement de la comparaison permanente ne donne jamais un résultat à notre avantage. Dans la jalousie, l’objet de ce sentiment apparaît toujours comme supérieur à nous en tous points. La narratrice décrit à merveille ce coup de poignard porté à l’estime de soi. L’ego est si anéanti par la jalousie qu’il ne résiste à aucune comparaison.

« Dans cet évidement de soi qu’est la jalousie, qui transforme toute différence avec l’autre en infériorité, ce n’est pas seulement mon corps, mon visage, qui étaient dévalués, mais aussi mes activités, mon être entier. » (p. 50)

S’en suit des exemples si ridicules de cette infériorité qu’ils portent à sourire…tout en gardant à l’esprit que nous avons tous eu ce genre de pensées risibles en période d’« occupation ». Ainsi la narratrice crevait de jalousie en imaginant son ex-conjoint regarder Paris-Première avec sa rivale, car elle-même ne reçoit pas cette chaîne. Pire : elle considérait « comme un signe de distinction intellectuelle, une marque supérieure d’indifférence aux choses pratiques, qu’elle ne sache pas conduire et n’ait jamais passé le permis » (p. 50). Ça va loin, mais le pouvoir de l’imagination et de l’autodénigrement est toujours plus flagrant lorsqu’il s’exprime chez quelqu’un d’autre ! J’ai sûrement déjà eu des raisonnements du même acabit.

Alors gardons ces paroles loufoques dans un coin de notre tête, car qui sait si elles ne pourront pas un jour nous resservir quand nous serons à nouveau occupés par la jalousie…Car je n’oublierai jamais à quel point Proust m’a aidée à surmonter des chagrins d’amour, bien plus que n’importe quel guignol autoproclamé expert en développement personnel. Vive la littérature !



Propriété privée, Julia Deck

Petit roman sans prétention découvert grâce à La Grande Librairie, Propriété privée de Julia Deck se lit et s’oublie à vitesse grand V. Reprenant les codes du roman policier, cette histoire sordide d’un Wisteria Lane français écrite à la première personne ne vous tombera pas des mains. C’est déjà ça. En revanche, ne vous attendez pas à un roman haletant ou surprenant…Malgré sa faible épaisseur, il demeure assez poussif.

Résumé

Dans un texte entièrement adressé à Charles, son époux, Eva Caradec nous fait comprendre que l’écoquartier aux confins de la ville dans lequel le couple a emménagé est loin de tenir ses promesses de tranquillité. Tout commençait mal à cause de travaux qui n’en finissait plus et une longue période sans chauffage. Pour le confort de ces maisons soi-disant ultra modernes et peu énergivores, on repassera, donc. Mais ce n’est rien comparé au désastre absolu de la promiscuité avec les nouveaux voisins qui débarquent une semaine plus tard dans la maison mitoyenne. Les Lecoq sont pour le moins insupportables, en particulier Annabelle, créature goguenarde souvent vêtue de micro-shorts.

En télétravail, la narratrice a besoin de silence tandis que son mari dépressif ne quitte jamais la maison et doit lui aussi vivre dans le silence. C’est sans compter le rire strident d’Annabelle et les cris de son bébé à toute heure de la nuit qui résonnent dans la maison mal isolée des Caradec. Les Lecoq sont redoutables, et la narratrice finira même par avoir une liaison avec Monsieur.

Grâce à un incipit spectaculaire, le lecteur sait d’entrée de jeu que les choses vont très mal finir. « J’ai pensé que ce serait une erreur de tuer le chat, en général et en particulier, quand tu m’as parlé de ton projet pour son cadavre. » Ce qu’il ne sait pas, c’est que le meurtre du chat n’était qu’un avant-goût du drame qui s’est déroulé peu de temps après : Annabelle disparaît. Malgré la dispute qui éclate entre les Lecoq juste avant la disparition, le suspect numéro un n’est autre que Charles Caradec. Il est emprisonné, tandis que son épouse perd son travail et revend – avec difficulté – la maison, puis retourne à Paris.

Satire des « bobos »

Pas parisiens, puisqu’ils sont en voie de disparition. Comme le montre bien ce roman, cette catégorie souvent utilisée par les gens de droite pour mépriser des gens de gauche matériellement privilégiés est en quête d’espaces verts. D’où le choix de la périphérie pour les Caradec, quinquagénaires plutôt aisés. Même s’il dort plus qu’il ne travaille, Charles est universitaire, et Eva travaille à un projet décrit comme l’essence même de l’idéologie bobo. Il s’agit de réinventer l’espace urbain dans le XXe arrondissement – terrain de prédilection des bobos, comme une grande partie de l’Est parisien. Le charabia de ce projet d’urbanisme fait sourire : ça parle d’« espace incertain » que les habitants sont censés se réapproprier…comme si un endroit aussi hideux que la Place des Fêtes pouvait être simplement réinventé au gré des envies des gens – à plaindre – qui habitent dans le coin.

Vous l’aurez compris, Julia Deck se moque ouvertement des bobos citadins en les caricaturant. Heureusement que le ridicule ne tue pas, par exemple lorsque cette pauvre narratrice ne retrouve pas son poulet fermier dans le petit magasin de ce trou où elle habite ! Mais l’auteure ne se limite pas à la moquerie : elle malmène ses personnages. Ces ménages à la conscience écologique ultra développée optent pour des habitations très onéreuses alimentées par la chaleur et l’énergie solaire et dont l’évacuation des ordures se fait via un système novateur d’acheminement souterrain vers la déchetterie. Or dès l’arrivée des premiers habitants, rien ne fonctionne et les travaux pénibles pour les riverains s’éternisent.

Enfin les Lecoq et la redoutable Annabelle viennent parfaire la transformation d’un mode de vie idyllique en cauchemar. À l’instar de la famille Warren qui vient troubler la bonne conscience des gentils démocrates de Shaker Heights dans La saison des feux de Celeste Ng, les Lecoq débarquent comme des éléphants dans un magasin de porcelaine. Annabelle est bruyante, aguicheuse, malpolie et son mari se tape la narratrice. Citons également les déchets qu’ils jettent dans le jardin des Caradec, les trous qu’ils font dans l’isolation sonore des murs mitoyens et l’attitude très intrusive d’Annabelle qui profite de ces perforations pour épier ses voisins. Belle ambiance dans l’écoquartier. Et puis il y a leur chat, dont le destin funeste nous est annoncé dès le départ. Ainsi comme dans La saison des feux, les gentils bobos remplis de bons sentiments deviennent capables du pire lorsque leur tranquillité est menacée.

Critique des banlieues périurbaines et de l’urbanisme contemporain

À noter par ailleurs que le caractère étouffant de la vie de quartier est plutôt bien décrit par la narratrice. Les différents couples sont loin d’être aussi soudés qu’ils en ont l’air et le confort matériel ne parvient pas à cacher leurs fractures. Ainsi on apprend vers la fin que les adultères se multiplient, ou encore qu’Arnaud Lecoq et Franck Lemoine sont des habitués d’un club gay de Melun. La promiscuité fait ressortir le pire chez tout le monde et ces anciens citadins regrettent rapidement l’anonymat que pouvait procurer une ville comme Paris, malgré son air saturé par la pollution. Disons que dans ce nouvel écoquartier, on respire mal, mais pour d’autres raisons.

Le mode de vie écolo et l’oxygène ont un coût. Or même en y mettant le prix, la tranquillité n’est que de façade, puisque dans ces petites constructions périurbaines, les gens vivent collés les uns aux autres. Le tout est un formidable terreau à ragots ! Tout se sait et la narratrice ne réalise que trop tard qu’on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre. La vie de banlieue finit par la rendre misanthrope.

« Bientôt les confidences affluaient. Les inquisiteurs se trompent en bombardant leurs victimes de questions. Il suffit souvent de garder le silence pour que l’autre croie que vous vous intéressez, avec votre air circonspect qui très paradoxalement rassure, vous confère une réputation de compétence et d’objectivité, alors que je n’en avais vraiment rien à faire de leurs histoires de compost, de vide-greniers. » (p.70)

Enfin n’oublions pas que ce genre de politique d’urbanisation destinée à offrir aux la possibilité de sortir des villes sans trop s’en éloigner ne fait que créer des métropoles tentaculaires, et surtout repousser les pauvres de plus en plus loin. Mais ça, ni Arnaud Lecoq, agent immobilier, ni Eva Caradec qui travaille pourtant dans l’urbanisme et semble voter à gauche, n’ont l’air de s’en soucier.

7500 euros, David Spector

J’ai participé pour la première fois au challenge Masse Critique de Babelio. Le principe est simple : une petite liste d’ouvrages est proposée, on en choisit un, le reçoit par la Poste, et rédige une critique de celui-ci en respectant le délai imparti.

Mon choix s’est immédiatement porté sur ce recueil de pastiches et je ne le regrette pas. Le principe est alléchant : douze petites nouvelles sur le financement de la campagne de Macron en 2017 écrites à la manière d’auteurs célèbres, vivants ou classiques. Le spectre est très large ; il y en a pour tous les goûts littéraires.

Michel Houellebecq – Adhésion

Marcel Proust – En même temps

Vladimir Nabokov – Lolito

Patrick Modiano – Souvenirs brumeux de l’ancien monde

Marc Levy – Lui et elle

Eddy Bellegueule – En finir avec Édouard Louis

Emmanuel Carrère – Le Nombril

Théodore Dostoïevski – Frime et financement

Georges Feydeau – L’Hôtel du Nouveau Monde

Gustave Flaubert – Normandie Tech

Georges Perec – La Disruption

Bruno Le Maire – Ma patronne, quelle femme !

Quel talent !

Avoir son style en tant qu’écrivain est une chose, être capable d’imiter celui des autres en racontant une petite histoire inventée en est une autre. Il faut déjà beaucoup de talent pour imiter de grands écrivains – je pense notamment à Nabokov ou encore à Proust – mais il en faut encore plus pour oser les parodier. Qu’il se moque de l’apathie houellebecquienne, du cul-cul de Levy, du nombrilisme de Carrère ou encore de l’opportunisme flagorneur d’un homme politique comme Bruno Le Maire ne surprend guère. Bon nombre de critiques le font régulièrement. En revanche, s’attaquer à des monuments comme Flaubert et même Dostoïevski avec autant de maîtrise force l’admiration. Pour ces auteurs classiques, le travail du mystérieux David Spector relève plus de l’hommage – même parodique – que de la moquerie piquante vis-à-vis de l’écrivain original. La nuance mérite d’être soulignée.

Autre chose : je n’ai pas lu tous les auteurs pastichés ici, mais les connais « de réputation ». Et à partir de cette seule connaissance approximative, je n’en ai pas moins apprécié les textes du recueil. Ainsi j’ai trouvé que le narrateur insupportable du Nombril correspondait bien à l’idée que je me faisais de la touche Carrère à partir de ses interviews ou des critiques que j’ai pu lire de son œuvre. Le pastiche de Feydeau est lui aussi fidèle à ce que je pensais de l’œuvre du dramaturge : des scènes de quiproquo à coups de dialogues répétitifs et d’échanges vifs accompagnées du sempiternel adultère avec son lot de cachoteries.

Bref, nous avons affaire à un styliste hors pair et à un vrai grand lecteur. Et même si je prétends être moi aussi une « grande lectrice » avec ce blog, je n’oserais me comparer à David Spector. Mais au-delà de l’imitation du style, les différentes nouvelles reprennent les thèmes de prédilection des auteurs originaux. Ainsi le narrateur d’Adhésion, vieux professeur de latin-grec qui s’engage en politique pour pécho, est un écho extrêmement drôle à la conversion du héros de Soumission. On retrouve également la thématique de l’interdit et – lâchons le mot – de la pédophilie dans Lolito. Mais dans cette parodie inversée du sulfureux Lolita, Brigitte Macron est une version féminine d’Humbert Humbert beaucoup plus sympathique et moralement acceptable.

Un petit livre hilarant

Mon Dieu que c’est drôle ! J’ai parcouru ces 144 pages avec un sourire aux lèvres indécrochable. J’ai tellement voulu savourer cette lecture que je me suis forcée à la ralentir : pas plus d’une nouvelle à la fois, et surtout en prenant mon temps. Hors de question de dévorer un tel bonbon.

Je n’ai jamais lu Marc Levy. Des extraits, tout au plus. Suffisamment pour savoir que ses romans n’allaient pas me plaire et semblaient être une accumulation de clichés. David Spector ne l’épargne pas et Lui et elle est sans doute l’une des nouvelles qui m’a fait le plus rire. Voici le dialogue entre les deux personnages au moment de leur première rencontre à New York. On se croirait dans une vieille comédie romantique de piètre qualité. Avec la dernière phrase de l’extrait, Spector se fout ouvertement de la gueule de Levy.

« Oui. Vous avez reconnu mon accent, dit-elle d’un air rieur qui accentuait ses fossettes.

[…] Je comptais y aller à pied. Je ne me lasse pas de la beauté de cette ville. Il y a tant d’énergie ici, dans cette ville qui ne dort jamais

Cette remarque originale, inattendue et un brin caustique piqua la curiosité d’Antoine. » (p. 44)

Dans un tout autre registre, Dostoïevski est lui aussi parodié de façon très jouissive pour moi qui n’ai rien compris à Crime et châtiment. La prose apparaît ici comme un véritable charabia rempli de termes russes « intraduisibles » selon leurs notes de bas de page, mais aussi de multiples noms différents pour désigner une même personne – une caractéristique très russe, soit-dit en passant. Le tout assomme le lecteur.

Et puis il y a une attaque frontale envers Bruno Le Maire qui semble être l’incarnation de la girouette. D’un ralliement à l’autre, il opère un véritable grand écart.

« Bruno Le Maire a su dire, avec un lyrisme pudique, l’admiration que lui ont inspirée successivement Dominique de Villepin, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, puis Emmanuel Macron. […]

Dans le prolongement de cette œuvre littéraire ambitieuse, Ma patronne, quelle femme ! est le journal tenu par Bruno Le Maire après son ralliement à Marine Le Pen en 2022, puis à Anne Hidalgo en 2007. » (p. 109)

En conclusion, si vous avez envie de vous détendre en ces journées caniculaires si oppressantes, vous savez ce qu’il vous reste à faire !

La Petite Foule, Christine Angot

Je suis rentrée dans l’univers Angot en 2018 – malheureusement avant la création de mon blog – avec Un amour impossible. J’ai été bouleversée par l’humiliation d’un homme de bonne famille exercée sur une femme issue d’un milieu modeste, mais surtout par la relation fusionnelle entre une maman célibataire et sa fille. Publié un an avant ce roman, La Petite Foule n’a strictement rien à voir avec celui-ci. Dans ce recueil de nouvelles, l’autofiction est très peu présente – même si on devine une inspiration autobiographique pour quelques (très) rares textes.

Je ne vais pas y aller par quatre chemins : le livre m’est tombé des mains. Ces tranches de vie narrées dans le célèbre style Angot, dépouillé à l’extrême, n’ont pas éveillé chez moi le moindre intérêt ou initié un semblant de processus d’identification. Mais comme je suis une bloggeuse consciencieuse, je me suis forcée. Voici quelques nouvelles sur lesquelles mon esprit s’est arrêté.

« L’animatrice de télévision » alias la queen

Dans cette nouvelle d’une page et demi, Angot nous offre une saynète où règnent manipulation subtile et hypocrisie très « show-biz » entre un écrivain et une animatrice de télévision. Au maquillage, le premier transpire le mépris pour la seconde, tandis qu’elle lui fait part de toute son admiration pour son travail avant d’entrer sur le plateau d’une émission littéraire où elle va présenter son premier livre. Les regards lancés dans le miroir sont éloquents et annoncent discrètement le jeu de dupes qui se trame. Sur le plateau, il fait un éloge exagéré du livre de l’animatrice dans le but d’obtenir un joli renvoi d’ascenseur de la part d’une personnalité si grand public. Mais la professionnelle des médias, de l’image et…des coups de poignard dans le dos…c’est elle : l’éloge retour n’aura pas lieu. L’arroseur-arrosé s’est vu récompensé de tout son mépris qu’il n’a visiblement pas su dissimuler, et j’ai trouvé ce court texte assez jouissif.

« D’un côté, il admire la manœuvre, mais d’un autre, dans le taxi du retour, il se sent sale. Il arrive chez lui et, quand il voit son reflet dans le miroir de l’ascenseur, il se trouve ridicule dans sa petite chemise cintrée. » (p. 116)

« Le fêtard » ou la fin de partie

Une page pour mimer la vie courte et intense du fêtard. Un paragraphe pour raconter un réveillon où le jeune homme fait l’andouille avec sa verge. Un autre pour nous dire que le temps qui passe sonne le glas. Ce bon vivant connaît une fin de partie subite – la longévité de Keith Richards vient rappeler le caractère individuel et non général de ce cas. Il va bientôt mourir d’un cancer du foie qui a évolué en cancer du pancréas. Le diagnostic est volontairement irréaliste – « il n’en a plus que pour quelques jours, peut-être quelques heures. » – pour mieux faire ressortir la brutalité de la chute d’un homme. « Il n’avait pas compris que ça allait être aussi rapide, alors il dit d’une toute petite voix :

— Ah bon !? » (p. 157)

« L’élégant » tourné en ridicule

Angot dresse ici le portrait d’un homme obsédé par le paraître – un thème récurrent dans ces morceaux de vie – qui se complique la vie pour flatter son ego. En effet, « il jouit de sa distinction, mais uniquement si elle est reconnue de certains et ignorée des autres » (p. 172). Un état d’esprit pas très élégant, donc. Dans son mépris de l’argent, auquel tiennent tant ceux qui n’ont pas le vrai pouvoir, il se pose en intellectuel qui appartient à la seule élite qui vaille : celle de la pensée. Issu d’un milieu privilégié sur ce plan, il est d’un mépris sans borne pour les riches. On sent bien que la vie ne lui a jamais offert l’occasion – et qu’il ne l’a jamais cherchée non plus – de remettre en cause le système de valeurs dans lequel il a été élevé.

« Ceux dont le pouvoir ne tient qu’à la richesse sont pour lui des enfants un peu perdus, qu’il se désole, et plaint, de voir désorientés quand ils se retrouvent dans son milieu. » (p. 173)

Mais attention, la sophistication que cultive Monsieur surprend.

« Son élégance va jusqu’à être ému de la vulgarité des autres » (p. 173)

Même s’il cultive cette élégance et (sentiment d’) appartenance à une « aristocratie », celle-ci semble bel et bien cloisonnée et comme définie par la naissance. Impossible d’y accéder. L’exclusion est sans appel et le mépris que l’élégant transpire est cruel. Paradoxalement, il confond mépris et rejet de la cruauté dans ses réactions.

« « le pauvre !… » dit-il de celui qui s’évertue en pure perte à travailler son comportement pour se faire intégrer, alors que le combat est perdu d’avance, il faudrait être cruel pour ne pas s’attrister de son échec puisqu’on ne peut évidemment pas être dupe de tant d’efforts qui deviennent émouvants d’être désespérés. » (p. 173)

Mais attention, l’élégant veut tellement entretenir sa singularité – fantasmée, bien évidemment – qu’on tombe dans l’absurde. Personnellement, je n’y comprends plus rien. Ainsi il se déplace en métro et possède fièrement un passe Navigo, non pas parce qu’il n’a pas les moyens de prendre une voiture avec chauffeur, mais parce que « contrairement à ceux qui s’imaginent être dans la masse quand ils sont dans les transports en commun, lui s’y distingue, n’ayant pas besoin de se détacher de la foule pour ne pas y être assimilé. » (p. 174)

Dieu merci, sa vanité ne passe pas en société et le ridicule ne s’arrête pas à l’analyse de sa posture. Il pousse le culte de son individualité à un tel paroxysme qu’il « déclare sans importance » (p. 174) les codes sociaux qu’il ne maîtrise pas. Trop difficile et avilissant de tenter de s’y conformer. Il est donc peu apprécié et suscite le malaise. Les conventions, très peu pour lui, il est bien au-dessus de la masse. Ce qui permet à la nouvelle de terminer la nouvelle sur une note d’humour :

«  s’il est convié à une fête d’anniversaire comme il n’a jamais d’idée de cadeau, eh bien il n’en fait pas. » (p. 174)

« La femme coupée en deux » ou la chute après le baiser

Voici une nouvelle particulièrement bien écrite et originale. Lors d’une soirée, une femme est embrassée par un homme. Je n’avais jamais lu une description aussi précise et presque clinique d’un (premier) baiser. Certaines images m’ont laissée sceptique, comme les lèvres comparées à « des petits poissons vivants » (p. 176), mais la chute est parfaitement inattendue et explique le titre si poétique.

« il n’y a que sa bouche qui soit ouverte et que son sexe est fermé » (p. 177)

« L’avocat qui dicte son courrier » ou la dose d’humour

Plusieurs textes ne manquent pas d’humour et contrairement à certaines histoires qui sont issues d’un travail d’observation de la part de l’auteure, d’autres semblent inventés pour le plaisir de nous distraire. C’est le cas ici. Tandis que l’élégant agace et que sa sophistication est très réaliste, l’avocat nous fait sourire et la situation relève du burlesque.

« le seul moyen qu’il a trouvé pour ne pas perdre de temps en dictant son courrier à sa secrétaire, c’est qu’elle le prenne en sténo le matin, pendant qu’il est aux toilettes, debout devant la porte fermée » (p. 189)

Dernier rappel : ne lisez pas La Petite Foule, c’est une perte de temps.

Marlène, Philippe Djian

Quand j’ai appris – un peu tard, il faut bien l’avouer – que Philippe Djian était le parolier de Stéphane Eicher, je l’ai inscrit immédiatement dans ma liste d’auteurs à découvrir. Comment passer à côté de l’œuvre d’un type capable d’écrire une chanson aussi géniale que Déjeuner en paix ? Bon, je suis tombée sur Marlène à la bibliothèque municipale, et même si le roman met du temps à « décoller », je ne regrette pas, ne serait-ce que pour son thème passionnant et plutôt original : l’après-guerre pour des anciens combattants.

Résumé

Dans une petite ville de Province grise et sans intérêt, Dan et Richard tentent de survivre au quotidien civil depuis leur retour d’Afghanistan. Tout oppose ces deux amis d’enfance. Dan est célibataire et obéit à un rythme de vie réglé comme du papier à musique, entre le sport et son travail de technicien au bowling du coin. Richard est quant à lui ingérable : marié à Nath et papa de Mona, une adolescente que Dan considère comme sa fille, il continue de baigner dans des histoires de drogue, est passé par la case prison et trompe sa femme.

L’arrivée de Marlène, la sœur de Nath, va chambouler un peu plus encore ces existences déjà bancales. Cette jeune femme pas vraiment jolie, maladroite et qui semble cacher bien des choses, est un véritable boulet pour Nath, attire étrangement Dan et a un passif avec Richard. Ça va très mal finir…

Marlène ou l’élément perturbateur

Si la fin est tragique, c’est parce que Marlène menace de révéler les terribles secrets que se cachent Richard et Nath l’un à l’autre. Mais c’est l’apogée spectaculaire d’un processus de chamboulement initié, sans le vouloir bien évidemment, par la jeune femme. Marlène est un véritable bras cassé que sa sœur n’a jamais pu blairer et qui arrive comme un chien dans un jeu de quilles au milieu des vies déjà bien fragiles de tous les protagonistes. Dan se tient à distance/a peur des femmes, Richard trompe sa femme avec à peu près toutes les autres, Nath n’est pas aussi fidèle qu’elle en a l’air et Mona est secrètement amoureuse de Dan, son père de substitution si doux et responsable. Marlène, c’est l’élément perturbateur qui menace de et va tout faire voler en éclat.

Au départ, son comportement à l’égard de Dan est comique. On imagine le trouble qu’elle provoque chez ce handicapé de l’amour maniaque de l’ordre. Elle ne le drague pas, elle s’incruste dans son quotidien parfaitement réglé. Elle n’est pas embarrassante, elle se transforme en véritable pot de colle.

« tandis que Dan opinait en prenant soin de ne pas croiser le regard de Marlène qui le fixait pratiquement sans répit. Il avait envie de pisser mais il se retenait, persuadé qu’elle le suivrait à coup sûr et il n’avait rien à lui dire. Il voulait juste rentrer chez lui pour ranger, mettre ses draps à laver et tailler ses haies. » (p. 95)

Et quand il se repose enfin après avoir sué sang et eau pour la taille de ses haies…devinez qui débarque.

« promenant un regard vague sur les environs immédiats, son sang ne fit qu’un tour. Tout juste s’il ne s’étrangla pas en découvrant garée un peu plus haut dans l’allée la voiture de Nath, tous feux éteints.

Marlène. Marlène, bien sûr. Mais qu’est-ce qu’elle avait dans le ciboulot, cette femme, s’interrogea-t-il en effectuant une approche de la cible » (p. 96)

Par ailleurs, Marlène incarne le mystère complet. Ni l’identité du père de l’enfant que porte cette femme enceinte, ni le métier de celle-ci ne seront dévoilés dans le roman. Sa maladresse illustre bien sa place ou plutôt son absence de place dans la société, à l’instar du jugement qu’elle a dû affronter en tant que femme seule dans une petite ville. Les femmes ont-elles vraiment le droit d’être célibataires de nos jours ? Et quand elles ne le sont pas, c’est pire !

« Le plus dur, ici, ce n’est pas d’être noir, ou arabe, ou chinois, le plus dur, c’est d’être une femme seule. Soit tu es une proie, soit tu restes chez toi à tourner en rond. C’est pour ça que j’ai couché avec ce type […] Si tu savais l’angoisse que j’avais avant de venir, embraya Marlène. Je n’avais plus rien. Quand je dis qu’il m’a mise à la porte, je veux dire qu’il a pris mes affaires et les a jetées par la fenêtre. […] la jalousie le rendait fou […] J’ai vécu un véritable enfer avec lui. » (p. 140)

L’ennui ou la vie d’après, mais est-elle possible au moins ?

Un peu comme la station balnéaire de Villa Triste dans laquelle le narrateur échappe à la conscription, nos deux vétérans passent leur vie d’après-guerre dans un décor terriblement ennuyeux. La sensation de lenteur et l’ennui permanent qui émanent de cette petite ville de Province jamais nommée contrastent d’autant plus avec l’horreur des combats que Dan et Richard ont vécue auparavant. Alors certes, Djian n’est pas Modiano. La tristesse est rugueuse et non amortissante comme de la ouate, nous sommes dans un milieu modeste et non bourgeois, gris et non estival, mais l’opposition entre l’agitation d’un lointain qu’on imagine atroce et le trop-calme du lieu actuel reste la même.

Il pleut tout le temps et l’image d’un ciel gris, aussi terne que l’existence des cinq personnages, se fixe dans la tête du lecteur.

Malgré la discipline qu’il s’impose, Dan est aussi paumé que son ami hors la loi. Avec Marlène se dessine pour la première fois un glissement vers une relation stable et épanouissante. Mais comment se laisser aller à la douceur de l’amour après ce qu’il a vécu ?

« Il n’avait connu que la peur, le sang et la souffrance mais il avait beau frotter et se laver, ça ne partait pas, ça revenait toujours, ça finissait par déteindre sur le reste, un nuage passait toujours devant le soleil et la clarté retombait, l’ombre s’étendait sur lui et l’emprisonnait. Il était habitué. D’une certaine manière, il pensait qu’il était déjà mort. […] Ceux qui avaient séjourné en enfer n’en revenaient jamais. Toujours seuls, toujours plombés, à moitié fous. Ils allaient fleurir les tombes, se bourraient de médocs, touchaient leur pension, effrayaient leur femme et leurs enfants. » (p. 88)

Le récit de deux morts-vivants et de leur entourage condamné

La réponse à la question d’une possibilité de vie après la guerre est clairement non. Tout le roman tend à montrer que si des hommes n’ont pas été tués au combat, ils n’en revenaient pas vivants pour autant. Sans avoir subi directement les traumatismes, l’entourage est quant à lui prisonnier d’une sorte de torpeur qui règne autour des revenants, à l’instar de Nath qui sait qu’elle ne pourra jamais sauver son époux. Il est devenu un mystère et sa vie ainsi que celle de leur fille Mona est sans espoir.

« le pourquoi du comment des activités de Richard […] il refusait d’en parler, […] il n’avait pas l’intention d’y remédier, d’y changer quoi que ce soit, et lorsqu’elle l’avait compris, lorsqu’elle avait pris conscience des murs entre lesquels il s’était enfermé, elle s’était aperçue qu’il venait de lui arracher la moitié du cœur.

Yémen, Irak, Afghanistan. L’homme que l’armée lui avait rendu n’était pas celui qu’elle avait connu. Tout le monde ici savait comment ces histoires finissaient mais personne ne voulait y croire tant qu’un fils ou un mari ou un père ne rentrait pas de là-bas avec une case de moins et flanquait tout par terre et restait couché toute la journée sur le canapé du salon à regarder la télé en mangeant des chips ou quoi que ce soit d’autre. » (p. 66)

Notons pour cet extrait le style Dijan : une ponctuation plus rare que de raison comme pour mimer un essoufflement. Dans cette phrase à rallonge, la pauvre Nath semble en effet à bout de souffle – à l’instar de tous les vétérans – et ce mimétisme de la forme sur le fond n’en est que plus brillant.

On retrouve ce style dans l’extrait ci-dessous, lequel souligne le malentendu au sujet des vétérans qui, ayant connu LE pire, seraient à même de tout surmonter dans leur vie d’après. Comparé à la guerre, rien ne serait difficile. Mais n’oublions pas que ce qui ne tue pas ne rend pas plus fort, il affaiblit.

« Les vétérans, tout ça, ah là là, de sacrés gaillards. […] Il avait eu la faiblesse de penser que son retour à la vie civile ne pourrait jamais être aussi dur que les enfers qu’il avait traversés, mais c’était faire preuve d’une grande naïveté. Avait-il trouvé la paix, l’oubli, la plénitude. Avait-il seulement trouvé le repos, un sommeil décent, avait-il connu l’ennui, le lénifiant et délectable ennui d’une journée banale, morne, transparente, ordinaire. Non, évidemment non, rien de tout ça. Le trajet à bord du train fantôme était sans fin. » (p. 178)



L’intérieur de la nuit, Léonora Miano

Paru en 2005, L’intérieur de la nuit est le premier roman de l’auteure franco-camerounaise. Couronné par six prix littéraires, c’est une merveille – stylistique avant tout. Dans ma chronique de Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet, je disais ne jamais avoir rien lu d’aussi somptueux. C’était avant de découvrir Léonora Miano. Pendant la rédaction de cet article, j’ai eu un mal fou à sélectionner les trop nombreux extraits sur lesquels je me suis arrêtée pour leur beauté ET leur pertinence. Car oui, contrairement à l’autre roman susnommé, le style est loin d’être la seule qualité de ce livre.

Nous sommes à Eku, un village situé dans un pays fictif d’Afrique noire. Après avoir fait ses études en France, Ayané revient au chevet de sa mère mourante. À l’écart, méprisée par les femmes du village pour son indépendance et son absence, elle est témoin de la manière de vivre ancestrale qui règne dans ce village reculé. Eku n’est peuplé que de femmes, de vieillards et d’enfants, les hommes étant partis travailler dans des contrées lointaines.

Un soir, tandis que la guerre civile fait rage dans ce pays imaginaire, des miliciens débarquent au village. Il s’agit de patriotes qui luttent pour restaurer l’unité originelle du peuple africain. Venus recruter de force des garçons pour se battre, et des filles pour le reste, ils mettent le village en quarantaine pendant une nuit interminable et sanglante au cours de laquelle un terrible sacrifice aura lieu. Cachée des autres humains, Ayané voit tout du haut de son arbre.

Une réflexion anthropologique sociale et culturelle sur la femme

L’existence de ce village principalement peuplé de femmes et qui survit grâce à elles donne lieu à une véritable réflexion d’anthropologie sociale et culturelle sur la femme. Léonora Miano précise ce que cela implique d’être une femme dans ce village si particulier d’Eku, mais sa définition a une portée universelle assumée.

« Outre le poids du monde posé sur leurs épaules, il y avait ce cadavre qu’elles trimbalaient au fond d’elles, depuis le premier jour. Celui du rêve dont la dépouille avait été mise au tombeau pour l’éternité. Il y avait bien assez d’hommes pour avoir des lubies. La noblesse des femmes, ce n’était pas la pureté, ce n’était pas la soumission, ce n’était pas la faculté de se relever de tout. La noblesse des femmes, c’était d’avoir immolé la chimère. […] Ne choisit-on pas toujours son malheur ? Elles avaient fait leur choix. » (p. 44)

L’immolation est plus évidente ici, mais nous savons tous que même dans nos sociétés occidentales, les femmes ne sont pas autorisées à rêver. Sous une apparence de liberté – ne serait-ce que sur le plan juridique – elles sont dans les faits beaucoup plus enchaînées par les réalités les plus triviales : le couple et la famille. La force de l’éducation, des modèles, de la culture et de l’art – bref, des constructions sociales – ont poussé les femmes à faire, presque instinctivement, le deuil de la chimère et à vivre avec ce « cadavre ». Bien évidemment, leur condition biologique et le fait qu’elles donnent la vie explique en partie ce principe de réalité auquel elles sont soumises. Et même si cette notion de renoncement aux rêves est liée à « la soumission » et « au fait de se relever de tout », elle va au-delà des lieux communs.

L’Afrique aux yeux de l’Occident

Avec le résumé de l’intrigue que j’ai dressé plus haut, on comprend déjà que les événements de cette nuit tragique sont vus à travers le prisme d’une jeune femme éduquée et occidentalisée. Confrontée à ses origines, Ayané se questionne elle-même et toute l’Afrique. Le premier choc culturel est selon moi le fatalisme du peuple africain, par opposition à une certaine révolte liée à un goût de la liberté auquel nous, Occidentaux, avons été habitués.

La jeune spectatrice semble tirer une leçon d’humilité de ses observations, chose qu’on constate souvent dans les récits d’Occidentaux ayant découvert le mode de vie des Africains. Dans leur remise en question, ces individus penchent souvent pour la thèse de la sagesse et non de la bêtise. Ou peut-être de la sagesse qui découle de la bêtise ?

« Ayané se demandait si ces comportements étaient des manifestations de bêtise ou de sagesse : si elle rencontrait la mort en chemin, cette mort serait-elle plus signifiante que la leur ? D’ailleurs, y avait-il vraiment des fins plus glorieuses que d’autres ? »

Mais Ayané est encore jeune et refuse le manichéisme entre fatalisme et liberté individuelle absolue.

« Ceux qui se trouvaient là dans cette clairière s’appliquaient à éviter ces questions et semblaient déterminés à ne pas intervenir dans le cours des choses. Ayané ne partageait pas leurs croyances dans les forces de l’au-delà, censées tout régir ici-bas. Elle y voyait la source de l’habitude qu’on avait ici de se laver les mains de soi-même. Entre le mode conquérant et le mode fataliste, il devait bien y avoir une troisième voie. Une voie qui ne voulait en imposer à personne, mais qui ne trouvait aucune soumission à la séduction. C’était ce chemin-là qu’elle comptait suivre, d’ici une heure ou deux. » (p. 60)

Après la nuit de sacrifice, Ayané comprend que le peuple d’Eku a préféré se soumettre – aux envahisseurs, en l’occurrence – par peur de mourir. Une résignation d’autant plus paradoxale pour la jeune femme qu’il n’y a de peuple plus entouré par la mort que celui d’Afrique. Or la jeune femme explique cette soumission par l’incarnation de la mort. Une thèse très intéressante, d’autant plus qu’elle est exprimée avec un certain lyrisme.

« Elle était dans les cours d’eau au fond desquels proliféraient des vers. Ces derniers causaient des ulcères qui rongeaient les chairs des enfants. Elle était dans l’eau de boisson, dans les mares qui stagnaient aux abords des habitations, envoyant des nuées de moustiques couvrir le monde à la nuit tombée. La mort était partout dans la misère insalubre de l’Afrique. La mort était partout dans l’ignorance des populations. Et la mort était dans les traditions. Dans ces comportements nécrophiles qui impliquaient souvent la conservation des crânes des trépassés. Dans les pratiques de sorcellerie, où des potions étaient fabriquées avec de la poudre d’ossements humains ou avec des viscères. Dans certains rituels qui pouvaient parfois finir en bains de sang, et personne ne s’émouvait devant le décès de cette femme qui n’avait pas été suffisamment endurante, suffisamment femme, pour retenir les flots de sang répandus lors de son excision. La mort avait fait de l’Afrique son royaume. […] Il semblait cependant à Ayané que l’être africain qui méprisait cette mort multiforme, dansant et riant sur son dos, courbait l’échine devant elle sitôt qu’elle s’incarnait dans des chefs. Elle prenait forme humaine » (p. 157)

Selon Ayané, les villageois auraient dû mourir pour préserver leur dignité au lieu d’obéir et de commettre une telle barbarie. Mais comme sa tante lui explique un peu plus loin, elle n’a pas à les juger. La dignité de ces gens n’intéresse personne et dans cette habitude qu’ils ont de devoir se battre pour sauver leur peau, ils n’ont pas bronché devant l’autorité. Tout simplement.

Par ailleurs, ces pauvres gens qui n’ont fait que préserver leur vie ne sont pas aussi nocifs que les puissants et leurs crimes moins évidents perpétrés dans la seule optique de faire des affaires et d’accroître leur pouvoir. C’est ainsi que naissent les guerres…

Le retour à soi

Or à travers le personnage d’Ayané et ce regard occidentalisé sur l’Afrique, L’intérieur de la nuit est le récit du retour à soi. Retour d’Ayané à ses origines, avec tous les questionnements que cela induit,

[n.d.l.r. : propos de Wengisané envers sa nièce] Si, tu as honte. Comme tous les Africains, comme tous les Noirs qui ne savent plus se regarder qu’avec les yeux des autres. Tu te dis que c’est vrai, ce qu’ils ont dit de nous, que nous sommes des bêtes, que nous n’avons pas d’âme. » (p. 196)

et retour de l’Afrique à son essence que la colonisation lui a fait perdre. Cette dernière idée est soutenue par le combat des miliciens qui occupent Eku cette nuit-là. Mais le village peuplé de gens non instruits et soumis au destin peut-il comprendre et adhérer à leur message – même après la traduction assurée par l’un de ses habitants ?

« Les autres ne souffraient pas. Ils étaient assis sous des arbres et ne comprenaient pas pour quelle raison on était venu les priver de leur repas du soir. Contrairement aux Africains instruits, ils ne s’étaient pas réveillés un matin avec ce mal au crâne, ces souvenirs confus de ce qui s’était réellement passé, et les preuves qu’on avait abusé d’eux parce qu’ils avaient manqué de discernement… » (p. 93)

Or l’épisode macabre qui marque cette nuit interminable est le symbole d’une Afrique qui, après s’être perdue suite à la colonisation, ne revient à elle-même que maladroitement à travers la barbarie. Un retour à soi qui mène forcément à sa propre destruction et se traduit à plus grande échelle par des guerres civiles et autres génocides. « Parce qu’elle ne pouvait se résoudre à devoir s’absoudre elle-même pour s’être laissé soumettre, piétiner, effacer de sa propre mémoire. » (p. 118)

Toujours en parallèle de cette ambivalence de l’Afrique vis-à-vis de son essence, le roman s’achève sur les doutes d’Ayané quant à une réconciliation possible avec ses origines.

Le style, le style et encore le style

Comme je l’ai écrit en préambule, Léonora Miano possède une plume exceptionnelle, d’une élégance rare. Je ne résiste pas à l’envie de citer des extraits qui le prouvent. Ici, la gravité et la tension qui enveloppent le village d’Eku à la tombée brutale de la nuit viennent saisir le lecteur. Il ressent cette fatalité dont il est souvent question lorsqu’on parle de l’âme de l’Afrique. Contrairement aux villageois, il perçoit les signes et sent bien que la noirceur du ciel va se refléter dans les événements sur terre.  

« La nuit avait maintenant dévoré le jour, d’un coup. Il en allait ainsi, dans cette Afrique équatoriale. L’instant intermédiaire du crépuscule ne durait pas. À peine s’était-on rendu compte de la présence d’une étoile dans un ciel indigo et encore sans lune, que l’ombre se jetait goulûment sur les derniers restes de l’éclat diurne. Elle n’en faisait qu’une bouchée, et la lune prenait place sur le trône que le soleil avait déserté. […] Les hommes refusaient de faire de leur monde un miroir dans lequel le ciel pu se refléter. Ils écoutaient désormais les êtres plus que  les choses, et lorsqu’une brise froide descendit sur le peuple d’Eku, menaçant le foyer sur lequel les femmes avaient posé la marmite, […] ils frissonnèrent sans comprendre le message. Seule Ié leva un instant les yeux au ciel, comme pour y voir le profil de ces lendemains qui se dessinaient peu à peu, dans les impondérables du présent. » (p. 112)

L’horreur absolue

Nous y voilà : l’intérieur de la nuit est le théâtre d’un sacrifice humain suivi d’un acte de cannibalisme décrits dans les moindres détails. Étape par étape, rien ne nous est épargné et c’est saisie d’effroi que j’ai lu d’une seule traite ce roman si court – 224 pages seulement. Les images se forment très clairement dans l’esprit. N’hésitez pas à sauter ce passage si vous n’avez pas envie qu’elles se forment dans le vôtre. Le lecteur entend presque ce fameux hurlement qui hantera, sur plusieurs générations, les villageois ayant assisté à la scène.

« Après l’avoir dépouillé de ses vêtements, on étendit à terre le jeune Eyia. Il avait cessé de se débattre. Ibanga tendit à Esa le couteau qui avait servi quelques instants plus tôt à mettre Eyoum à mort, et dont la lame était encore maculée de son sang noir. Les deux autres lui maintenaient les membres au sol. Esa voulut lui couvrir la bouche de sa main pour l’empêcher de crier, pendant qu’il lui perforait la poitrine. Isango s’approcha et lui fit signe d’ôter sa main, et de prélever en premier lieu les organes génitaux de l’enfant. D’une main mal assurée, les yeux baignés de larmes, il s’exécuta. Il dut s’y reprendre à plusieurs reprises, pour découper l’ensemble. Le petit poussa un cri aigu, qui devait s’imprimer à jamais dans la mémoire de chacun. Le hurlement envahit la nuit, grimpa par-delà les collines, sembla atteindre la cime des arbres, et chaque villageois le reçut en plein cœur. » (p. 115)



Villa Triste, Patrick Modiano

Même si les dégâts auraient été moindres pour ma réputation, je ne voulais pas imiter Fleur Pellerin et passer à côté du Prix Nobel de littérature 2014. Je me suis donc retrouvée à emprunter le premier Modiano sur lequel je tombe à la bibliothèque : Villa Triste. Ce roman de 181 pages seulement porte bien son nom ; l’ambiance est si triste que j’ai mis un temps fou à le terminer. Publié en 1975, c’est pourtant un Modiano assez connu. Il a été couronné par le prix des libraires l’année suivante et adapté au cinéma par Patrice Leconte en 1994 avec Le Parfum d’Yvonne.

Résumé

Le narrateur se souvient d’un été passé il y a une dizaine d’années dans une petite ville de province qui, sans jamais être nommée, présente toutes les caractéristiques de la ville d’Annecy. Nous sommes en 1962, la guerre d’Algérie n’est pas terminée, et ce jeune homme de dix-huit ans se rapproche de la frontière suisse dans l’optique d’échapper à la conscription. Il se fait alors passer pour un aristocrate d’origine slave et adopte la fausse identité de « comte Victor Chmara ».

Dans cette station balnéaire triste et mélancolique, il croise le chemin d’Yvonne Jacquet, une sublime actrice d’à peu près son âge qui vient de tourner un film de seconde zone pour un obscur réalisateur allemand. Toujours accompagnée de son dogue allemand, elle devient la maîtresse de Victor. Avec le « docteur » René Meinthe, homosexuel excentrique et mondain, ils forment un trio inséparable. L’équipe de choc – et son chien – fréquente la bourgeoisie locale.

Yvonne aime séduire les hommes qu’elle côtoie, mais reste attachée à Victor, qu’elle présente d’ailleurs à son oncle. Lors de cette scène émouvante chez la personne qui l’a élevée, le lecteur comprend que la jeune actrice vient d’un milieu très simple. Mais Victor étouffe dans ce lieu dont on a vite fait le tour et croit en l’avenir artistique de sa dulcinée. Il lui propose de partir tenter sa chance aux États-Unis. Elle refuse et le laisse seul avec ses grosses valises.

Quant à René Meinthe, il a des activités assez douteuses qui font monter en tension le roman vers la fin. On devine qu’il entretient des liens avec le FLN et joue sans doute le rôle d’intermédiaire avec celui-ci dans le cadre des accords d’Évian.

Un roman qui porte bien son nom

Du propre aveu de Patrick Modiano, Villa Triste est son autobiographie rêvée. Elle nous plonge de la première à la dernière ligne dans une ambiance de mélancolie et d’ennui. En fuyant la conscription, le narrateur substitue à la possibilité de la guerre et à l’agitation de la capitale le statique d’une ville frontalière avec un pays neutre. Tout semble figé dans le temps et la lenteur règne.

Dans cet intermède au sein de la vie du jeune homme, la dimension presque irréelle montre à quel point la fuite est illusoire. Le narrateur en est conscient et l’annonce dès le début du récit.

« Dans ma naïveté, je croyais que plus on se rapproche de la Suisse, plus on a de chances de s’en sortir. Je ne savais pas encore que la Suisse n’existe pas. » (p. 22)

La tristesse s’infiltre jusque dans les bâtiments et devient palpable. Le luxe est synonyme d’ennui et les distractions qu’offre ce lieu de villégiature bourgeois ne sont qu’un remède éphémère à la souffrance de l’exil.

« Les chambres des « palaces » font illusion, les premiers jours, mais bientôt, leurs murs et leurs meubles mornes dégagent la même tristesse que ceux des hôtels borgnes. Luxe insipide, odeur douceâtre dans les couloirs, que je ne parviens pas à identifier, mais qui doit être l’odeur même de l’inquiétude, de l’instabilité, de l’exil et du toc. Odeur qui n’a jamais cessé de m’accompagner. Halls d’hôtel où mon père me donnait rendez-vous, avec leurs vitrines, leurs glaces et leurs marbres et qui ne sont que des salles d’attente. De quoi, au juste ? » (p. 172)

À la fin du roman, l’apathie d’Yvonne et de Victor devient même inquiétante et gênante pour le lecteur. Elle correspond d’ailleurs au moment où les tourtereaux reçoivent des coups de fil troublants destinés à Meinthe et qu’on devine liés aux négociations des accords d’Evian. L’atmosphère angoissante et diffuse tout au long du récit monte d’un cran. Ici, et ce n’est qu’un avis très personnel, l’oisiveté frôle le glauque.

« Il nous arrivait même de nous allonger dans le couloir et de demeurer là, toute la nuit. […] nous nous sommes glissés au fond d’un débarras […] nous nous déplacions en rampant. Nous partions chacun d’un point opposé de la maison et nous rampions dans l’obscurité. Il fallait être le plus lent, pour que l’un des deux surprenne l’autre. […] Je crois que sans l’arrivée de Meinthe, nous n’aurions pas bougé pendant des jours et des jours, nous nous serions laissés mourir de faim et de soif, plutôt que de sortir de la villa. Je n’ai jamais connu par la suite de moments aussi pleins et aussi lents que ceux-là. L’opium, paraît-il, les procure. J’en doute. » (p. 176)

Et ce n’est qu’à la toute fin du roman que le lecteur découvre l’origine de son titre, avec une touche particulière et très juste donnée à l’adjectif « triste ».

« Quartier désert, rues bordées d’arbres dont les feuillages formaient des voûtes. Villas de la bourgeoisie locale aux masses et aux styles variables, selon le degré de fortune. Celle des Meinthe […] était assez modeste si on la comparait aux autres. […] Et sur le portail de bois blanc écaillé, Meinthe avait inscrit maladroitement à la peinture noire (c’est lui qui me l’a confié) : VILLA TRISTE.

En effet, elle ne respirait pas la gaité, cette villa. […] j’ai fini par comprendre que Meinthe avait eu raison si l’on perçoit dans la sonorité du mot « triste » quelque chose de doux et cristallin. Après avoir franchi le seuil de la villa, on était saisi d’une mélancolie limpide. On entrait dans une zone de calme et de silence. L’air était plus léger. On flottait. » (p. 173)

C’est sans doute cette ambivalence qu’a ressenti le personnage tout au long de son exil à Annecy. Une tristesse empreinte d’ennui mais aussi de douceur. Une tristesse enveloppante et finalement protectrice. Et malgré l’ennui que m’a procuré la lecture, je ne peux que saluer la réussite de l’auteur à transposer ce sentiment à la perfection tout au long du récit.

Mondanités et coupe Houligant

Dans le prolongement du paragraphe ci-dessus, l’épisode de la coupe Houligant est très révélateur de l’ambiance générale de cette petite ville chic de province. Yvonne – très ancrée dans sa ville natale –  et René ont vraiment à cœur de participer à ce concours d’élégance et de le remporter. Telle une jeune starlette –  une « wannabe », pour employer un anachronisme – l’actrice en devenir pose avec son chien devant la vieille Dodge décapotable de son ami. Les pages qui décrivent son arrivée, sa descente de la voiture et ses manières devant l’assemblée sont d’un ridicule…

J’ai été frappée par le décalage entre l’importance réelle de cette coupe – couverture dans la presse locale – et celle que lui accorde tout le beau monde présent. Le jury est exclusivement composé de personnalités locales connues de tous et objets de divers ragots. Les calculs et intrigues sont légion pour savoir qui va remporter cette coupe si convoitée qui cristallise toutes les rivalités de Province. La joie et la fierté que ressent le trio de choc après sa victoire paraissent d’autant plus démesurées.

L’évocation de nombreuses vedettes décédées des suites d’accidents de la route rappelle toute une époque, celle de l’automobile – et des morts, donc – et de Sagan. Même si nous ne sommes pas dans le sud, on retrouve d’ailleurs la même ambiance estivale et oisive qui entoure des gens riches. Au-delà de cet épisode qui, à l’instar de l’ensemble du roman, traîne en longueur, tout n’est que mondanités d’une grande platitude. Là encore, le ton est donné dès que le narrateur commence à se remémorer cet été.

« La « saison » avait commencé depuis le 15 juin. Les galas et festivités allaient se succéder. Dîner des « Ambassadeurs » au Casino. Tour de chant de Georges Ulmer. Trois représentations d’Écoutez bien Messieurs. Feu d’artifice du 14 juillet tiré du golf de Chavoires, Ballets du marquis de Cuevas et d’autres choses encore » (p. 22)

La petite société d’habitués se dessine rapidement dans l’esprit du lecteur tant elle est caricaturale. J’en veux pour preuve la description de ce petit groupe de jeunes issus de la bourgeoisie que croise le jeune couple.

« L’une des filles blondes ne paraissait pas insensible au charme d’un brun avec mocassins et blazer à écusson, qui s’efforçait de briller devant elle. L’autre blonde déclarait que « la surboum était pour après-demain soir » et que « les parents leur laisseraient la villa ». […] Ils allaient tous […] au tennis-club de Menthon-Saint-Bernard. Leurs parents devaient posséder des villas au bord du lac. Et nous, où allions-nous ? Et nos parents, qui étaient-ils ? Yvonne appartenait-elle à une « bonne famille » comme nos voisins ? Et moi ? Mon titre de comte, c’était quand même autre chose qu’un petit crocodile vert perdu sur une chemise blanche » (p. 71)

En conclusion, je ne sais pas ce que valent les autres Modiano, mais je ne recommande certainement pas celui-ci.



Vernon Subutex III, Virginie Despentes

Enfin, j’ai trouvé l’occasion – c’est-à-dire un exemplaire disponible à l’emprunt dans la bibliothèque de ma ville – de lire le dernier tome de la trilogie Subutex. La lecture du deuxième volet remontait certes à plusieurs années, mais le talent de Despentes étant ce qu’il est, j’ai retrouvé cette vaste galerie de personnages comme si je l’avais quittée hier. Un petit rappel s’impose tout de même.

Les personnages

Vernon Subutex : ancien disquaire devenu SDF puis sorte de gourou d’une communauté qui s’est formée spontanément autour de lui.

Alex Bleach : ancienne rock-star décédée avant le début du 1er livre et ami proche de Vernon. L’intrigue du  1er tome reposait sur les circonstances de sa mort et la recherche par plusieurs personnages de ses enregistrements en la possession de Vernon.

Charles : ivrogne de l’Est de Paris avec qui Vernon s’était lié d’amitié à l’époque où il vivait dans la rue.

Véro : femme de Charles.

Laurent Dopalet : producteur de cinéma qui a connu Alex Bleach et Vodka Santana. À la fin du tome 2, il subit une terrible agression de la part d’Aïcha et de Céleste.

Aïcha : fille de Vodka Santana – ancienne actrice porno décédée – qu’elle venge de Laurent Dopalet à la fin du tome 2. Musulmane pratiquante et voilée.

Céleste : jolie tatoueuse, la vingtaine. À la fin du tome 2, elle kidnappe Dopalet avec Aïcha, le séquestre et lui tatoue « VIOLEUR » sur le dos.

Max : ancien manager peu scrupuleux d’Alex Bleach.

La Hyène : briseuse de réputation sur le net, sans foi ni loi sur ce point. Elle déjà travaillé pour Dopalet, mais elle est surtout ralliée à la cause des amis de Vernon.

Marcia : trans brésilienne avec laquelle Vernon a eu une liaison dans le tome 1.

Résumé

Vernon, désormais gourou et DJ d’une communauté qui organise des transes itinérantes à travers la campagne française à partir des enregistrements d’Alex Bleach, doit rentrer à Paris pour aller chez le dentiste. Il rend visite à Charles, mais tombe sur une Véro seule qui lui annonce la mort de son ami. Le choc est aussi immense pour Vernon qu’il ne l’a été pour sa veuve, mais c’est sans compter sur le deuxième effet Kiss Cool.

Charles avait gagné au loto de son vivant et laisse derrière lui pas moins d’un million d’euros. Conformément à ses dernières volontés, la moitié revient à Vernon. De retour au camp, celui-ci aborde la question des 500 000€ avec le noyau dur de la communauté. Sans surprise, les membres s’écharpent sur l’emploi de cette somme colossale. Peu à peu soupçonné de vouloir tout garder pour lui, Vernon – le personnage le moins vénal et calculateur que la littérature ait vu naître – part. Privée de leader et de DJ, la communauté se dissout et les convergences cessent.

Pendant ce temps-là, à Paris, Dopalet se remet à peine de son agression – que ce soit sur le plan physique ou psychologique – et n’a qu’une idée en tête : faire payer à Aïcha  et Céleste le traumatisme qu’il a subi. Max, toujours à la recherche d’affaires juteuses, tente de mettre la main sur Vernon pour se faire de l’argent grâce aux convergences. Mais il trouve rapidement un moyen bien plus simple de renflouer ses caisses vides : aider Dopalet à se venger des deux filles.

Celles-ci ont été mises au vert par la Hyène. Aïcha est fille au pair dans une famille musulmane à Düsseldorf et Céleste est serveuse à Barcelone. Mais celle-ci va commettre un impair en créant sa page de tatouages sur Facebook. Max retrouve donc sa trace et organise son enlèvement. Passons sur les détails, mais la vengeance dépasse les exigences de Dopalet puisque la jeune femme est séquestrée, battue et violée à maintes reprises par les brutes engagées par Max. La Hyène parvient finalement à la libérer et la ramène à Paris.

Vernon s’étant réconcilié avec le groupe, les convergences ont repris…mais plus pour longtemps. Toujours à la recherche de sensationnel pour transformer cette histoire de convergences en opération très lucrative, Max a une idée qui dépasse l’entendement. Il contacte via Internet une jeune fille paumée et suicidaire et la paie pour commettre un attentat au sein de la communauté. Elle tue l’ensemble de celle-ci avant d’être exécutée par Max, lequel s’associe avec Dopalet pour produire une série relatant l’histoire des convergences et de Subutex.

Mais surprise…ce dernier a survécu au massacre. C’est Marcia qui le retrouve dans le métro où il vit désormais. Il passera ses vieux jours dans le plus strict anonymat avec Aïcha.

Dans une fin de trilogie surréaliste et très houellebecquienne style La Possibilité d’une île, Despentes nous dresse le tableau d’un futur apocalyptique pour l’humanité dans lequel seule la secte héritière de la communauté de Vernon subsiste. Les membres de celle-ci sont apparentés aux premiers Chrétiens et le fait que Vernon ait été aperçu « ressuscité » les attentats fait de lui une véritable figure christique. Sans surprise, les fidèles de la secte sont d’abord persécutés par les pouvoirs en place, avant d’être tolérés. Quelques siècles plus tard, ils sont reconnus comme les membres fondateurs d’une véritable religion – la musique d’Alex Bleach jouée par Vernon ayant permis de relier les âmes humaines pour la première fois dans l’histoire de l’humanité.

Un roman ancré dans son époque

Et comment pouvait-il en être autrement de la part d’une romancière aussi contemporaine que Despentes ? Selon moi, elle est avec Houellebecq la plus grande chroniqueuse vivante du réel. Or l’atmosphère qui entourait l’écriture de ce troisième tome était pour le moins…particulière. Nous sommes en 2015, l’année la plus sanglante de la France du XXIe siècle. 2016 ne sera guère plus solaire. Peut-être ce contexte ainsi que les changements sur le récit qu’il a sans doute entraînés sont-ils à l’origine d’une parution repoussée à 2017 ? Mais une chose est sûre : l’auteure nous replonge dans la France de 2015/2016 avec brio. Dans quelques décennies, on pourra ouvrir ce roman et s’en servir pour les cours d’histoire.

Tout d’abord, il y a les attentats, avec cette histoire de jeune déséquilibrée qui se met à buter des gens qui font la fête. Rappelons-nous cette expression systématiquement utilisée par les médias – et décriée par beaucoup – pour décrire le profil psychologique des auteurs de tels actes.

Résolument plus sombre que les deux premiers, ce troisième tome n’est que le fruit d’un contexte terrible d’écriture pour une romancière qui s’est toujours démarquée par un réalisme radical. À noter que 2016 – et cette ouvrage y fait bien évidemment référence – est marquée par la mort de grands musiciens de la scène rock : David Bowie, Prince et Leonard Cohen. Au-delà de l’attentat final et de la manœuvre capitaliste qu’il y a derrière, plusieurs épisodes sont d’un glauque… Je pense notamment à toutes les horreurs que subit Céleste pendant sa séquestration en Catalogne.

Et puis il y a Nuit debout, ces sit-ins organisés dans les villes françaises en plein état d’urgence post-attentats. Un épisode marquant du mandat de Hollande qui, il faut bien l’avouer, nous était sorti de la tête ! Expressément nommé, ce mouvement citoyen est le théâtre de diatribes anticapitalistes et féministes brillantissimes, ce qui m’amène directement au deuxième point.

Gauchiste un jour, gauchiste toujours !

Viriginie Despentes est fille de postiers syndiqués à la CGT. Elle aurait pu renier le contexte politique dans lequel elle a grandi, mais elle ne l’a jamais fait. Que ce soit tout à son honneur ou pas – libre à chacun d’en juger selon ses propres opinions politiques – les analyses sociales qu’elle nous livre à travers ses intrigues sont toujours très à gauche. Pour elle, tout est économique et lutte des classes. Il y a les puissants, les cyniques, les cupides – Dopalet, Max – et les pauvres dont la colère est justifiée – Aïcha, qui est une jeune fille rebelle avant d’être une musulmane, ou encore Olga, la marginale qui ne s’entend qu’avec ses chiens et se fait remarquer pour ses prises de parole exaltées à Nuit Debout.

Dans gauchisme, il y a féminisme.

Un féminisme qui se préoccupe d’abord des inégalités économiques, comme le montre la réflexion cynique de Max, lequel souhaite faire appel à une femme pour mettre à l’écrit l’histoire de Subutex.

« Soyons lucides plutôt que politiquement corrects : les mecs de talent ont autre chose à faire de leur life…et ils vont nous coûter un bras, alors qu’une fille on lui propose deux petits smics et elle nous donne trois années de sa vie…C’est comme ça : vous êtes dressées pour prendre soin des autres. Ça fait deux mille ans que ça dure, ça va pas vous passer parce que Simone a dit réveillez-vous. » (p. 30)

Et qui dit féminisme dit éclairage sur le machisme. Dopalet incarne à la perfection ce que les machos bas du front d’aujourd’hui pensent de la lutte pour le respect des femmes…qu’ils prétendent aimer. Vous avez sans doute entendu des centaines de fois le discours qui va suivre. Il oppose clairement les mal baisées – ou femmes conscientes des injustices ? – aux vraies femmes, à l’aise avec leur féminité – ou soumises au patriarcat par flemme de réfléchir ?

« On croit que les féministes trop radicales haïssent les hommes mais ce qu’elles détestent en réalité ce sont les femmes qui savent vivre avec eux. Dopalet aime les femmes, éperdument. […] il aime leurs voix douces et leur art d’être des salopes en prenant des airs de duchesses. Il aime qu’elles placent la séduction au-dessus de tout. […] Mais il ne supporte plus le puritanisme imposé par les féministes. […] De supporter la tyrannie des féminazis, qui, sous prétexte qu’elles ne savent ni aimer ni se faire aimer des hommes, entendent abolir toutes les formes de libertinage qui faisaient le charme de son pays. » (p. 84)

Autre aspect des injustices contre lesquelles le féminisme se bat : le poids de la maternité – notamment pour les mères célibataires, soit la quasi-totalité des parents célibataires bien évidemment. Sur le plan professionnel comme sur le plan personnel, ce poids est immense.

« Personne n’a jamais pensé à elle pour une promotion. Mère célibataire, tout le monde sait ce que ça veut dire. […] Du jour où elle a été maman, ça a été réglé – pas d’avancement. Quand elle en parle autour d’elle, il y a toujours une mère pour prétendre que pas du tout, que c’est une question d’organisation. C’est faux. Stéphanie est très organisée. Mais un gosse c’est un bon vingt heures de taf supplémentaires par semaine. […] Et parlons-en, des mecs…vas-y, pour tomber amoureuse quand t’as un petit à la maison. Tu niques pendant les heures d’école, alors si le mec travaille – ben tu niques pas. […] Elle est convaincue qui si elle n’avait pas eu de gosse elle se serait remise avec quelqu’un. » (p. 114)

« Mais lui, il est père quand il a le temps. Un peu moins d’un week-end sur deux, en définitive. Pareil pour la pension alimentaire : il la paye quand il peut. Et tout son entourage le félicite « putain qu’est-ce que tu t’occupes bien de ton fils ». Il l’emmène voir un match de boxe, une fois par mois, un concert, ou à Disneyland […] et si tu demandes à Max où il en est de  la paternité, il te répondra « j’assure ». Mais si une femme se comportait avec ses enfants comme Max avec son fils, elle aurait la police de la bonne conduite maternelle au cul, non-stop. Et putain cette police a des miliciens partout. » (p. 118)

Une plongée dans les classes populaires trop rare en littérature

Plus généralement, et c’est à cela que l’on reconnaît un grand écrivain, Despentes fait preuve de véritables fulgurances. Ici, elle met le doigt sur un aspect à la fois psychologique et sociologique du comportement des fous.

« Le bahut coûtait dix euros, ils l’avaient acheté dans un état d’ébriété assez avancé pour être surpris qu’on le leur livre, quelques jours plus tard. […] Et, finalement, elle l’a réquisitionné pour ses sacs. Il est plein de tiroirs et d’étagères, parfait pour satisfaire à sa manie. Charles disait qu’elle savait très bien ce qu’elle faisait, le jour où elle l’a acheté, qu’elle avait tout manigancé. Peut-être avait-il raison : le cerveau des gens qui ont des objectifs irrationnels a plus de profondeur de champ que celui de ceux qui fonctionnent normalement, il a des coups d’avance, il voit loin. C’est pareil pour l’alcool. Même quand elle veut arrêter de boire, elle voit bien que son cerveau s’arrange pour la mettre dans des situations qui ne lui laissent aucune chance, et en général tout ça se produit à l’insu de son plein gré – c’est-à-dire qu’elle ne décide pas de boire, elle se souvient qu’elle doit appeler ce vieil ami dans la détresse et une fois qu’elle est chez lui elle réalise que ce qu’elle est venue chercher, c’est une douzaine de pastis. Le cerveau des tarés est comme ça : il ruse avec la conscience, il arrange ses coups en loucedé, de telle façon qu’on puisse obtenir exactement ce qu’on voulait en prétendant qu’on pensait à autre chose. » (p. 36)

Cette démonstration dénote de l’immense empathie de la romancière pour ceux qui souffrent. C’est peut-être cela, être de gauche. Dans le même registre, j’avais envie de citer ce court extrait sur les gens qui ont vécu des traumatismes. Au lieu de faire dans le mélodrame, Despentes exprime à merveille ce que pense l’écrasante majorité des victimes qui ont continué à vivre après un choc – viol ou autre. Et l’auteure est bien placée pour le savoir. Je ne me souviens pas avoir lu quelque chose d’aussi juste à ce sujet.

« Il est le premier à lui avoir parlé normalement […] À sa désinvolture, elle a pensé qu’il lui était arrivé de sacrés saloperies, à lui aussi. Il avait cette politesse délicate des gens qui savent que ça existe, le mal. Et quand ça tombe sur toi, ça tombe sur toi, pas la peine d’en faire tout un cinéma. » (p. 323)

Tout au long du livre, cette incorrigible gauchiste – expression que j’emploie de manière affectueuse ! – donne à réfléchir sur la condition des classes populaires, sur leur manière de vivre et de penser. À l’instar de Charles, ils ressentiraient par exemple une détestation sincère à l’égard de toute forme d’art. On peut même parler de mépris de classe envers une culture au sens noble du terme qui n’est pas faite pour eux. Car selon moi, le mépris n’est pas l’apanage des privilégiés envers les plus modestes, comme le prouve le jugement sans appel porté par feu Charles sur la poésie.

« Elle [N.D.L.R. Véro, sa veuve] écoute Barbara. […]Le vieux n’aimait pas la chanson française, ni la poésie. Au début, elle croyait que c’était parce qu’il ne se sentait pas capable de comprendre ce qu’ils racontaient, comme un complexe qu’il aurait fait. Ensuite elle avait pensé que c’était pour l’emmerder, pour l’empêcher de mettre un peu de beau dans sa vie, que c’était pour lui garder la gueule dans la crasse et la merde et que ça l’ennuyait qu’elle puisse accéder à des choses un peu plus belles que la rue d’en bas de chez eux. Elle avait fini par admettre qu’il n’y avait aucun complexe là-dedans, ni volonté de la réduire au médiocre : il n’aimait pas la musique et a poésie, il voyait ça comme de l’hypocrisie pour les bourges. […] Pour le vieux Charles, la vérité toute crue de l’humanité, c’était la boucherie. Il s’agissait de savoir qui a le droit d’exercer la cruauté sur qui. Tout le reste, selon lui, c’était de la poésie – une façon de masquer l’odeur de la merde. » (p.41)

J’ai moi-même été confrontée à ce mépris à travers des regards de dédain lorsque vous avez le malheur de lire de la littérature ou de substituer les livres à la télévision. La poésie, pour bon nombre de personnes issues des classes populaires, c’est un luxe pour les gens qui se la pètent et ne vivent pas dans la réalité. Parce qu’ils savent toujours mieux que les autres ce que c’est, la réalité. Décidément, le snobisme n’est pas toujours là où on croit. Bref, passons sur cet avis très personnel et qui dépasse largement l’exemple cité.

De la Politique, ouvertement.

Même si TOUT est politique dans les intrigues de Despentes, ses personnages prennent régulièrement position sur le plan politique de façon tranchée. Véro, toujours elle, se prend à rêver d’une école de la République d’excellence pour pauvres qu’elle fonderait avec l’argent de son héritage. S’en suit une critique féroce des élites.

« Ça va leur faire bizarre, aux fils à papa, quand vont débouler ses élèves sur le marché du travail. Le pays a besoin de sang neuf. Regarde la gueule de tes élites – le pire n’est pas qu’ils soient corrompus jusqu’à la moelle mais bêtes à manger du foin. » (p. 56)

Puis Desp..euh Véro pardon, enchaîne avec une analyse pour le moins curieuse du problème des banlieues, sur fond d’alcoolisme – élément essentiel d’(auto)-asservissement des couches populaires analysé comme tel à travers Véro et Charles, couple d’ivrognes – et de racisme.

« Pourquoi ils croient que les banlieues sont des usines à merde ? C’est la faute à la loi Debré. À l’époque, ce n’était pas la laïcité qu’on invoquait pour emmerder les immigrés, c’était la lutte contre l’alcoolisme. Dans les bars, on faisait de la politique. Et dans les années 60, les Arabes, on n’avait pas envie qu’ils discutent politique. On avait lourd à se reprocher, valait mieux qu’ils en parlent pas trop. Alors on a dit les bars, d’accord dans toute la France, l’alcoolisme était un patriotisme. Mais pas pour eux. […] On voit le résultat. » (p. 57)

Vient alors le grand cheval de bataille de Despentes et de la gauche en général : la défense des immigrés. En effet, ils sont perçus comme le bouc émissaire idéal pour que le peuple ne se rebelle pas contre son véritable ennemi : les puissants. Un classique de la manipulation des faibles par les forts : désigner un coupable parmi les faibles pour les tenir tranquille. Diviser pour mieux régner.

« Mais ce que tout le monde cherche, au final, c’est l’entre-soi. N’avoir à se coltiner que des gens qui te ressemblent. Pas d’étrangers. Et le ciment le plus facile à trouver pour souder un groupe restera toujours l’ennemi commun. […] C’est qu’ils ont plutôt intérêt à faire en sorte que les petites gens se pensent Français de souche victimes de la grande mosquée, plutôt que se penser travailleurs pauvres expropriés par le un pour cet. Le grand remplacement, il n’y croit pas. » (p. 139)

Des couches sociales étanches

Ce qui frappe le plus dans la trilogie Subutex et la lecture de notre société contemporaine qu’elle nous offre, c’est cette fragmentation de la société. Officiellement, il n’y a plus de castes ni d’ordres comme sous l’Ancien Régime. Dans les faits, les membres des différentes classes sociales ne se comprennent pas et se détestent mutuellement. Le rapport de Charles à la poésie illustre très bien cette étanchéité. Mais c’est la même chose de l’autre côté !

Maintenant que Sylvie est passée de l’autre côté de la barrière, elle relève cette petite détestation des gens qui vivent dans un certain confort matériel à l’égard des feignasses pauvres qui les entourent. Ce comportement est très courant. On l’a tous observé, voire pratiqué. Salauds de pauvres ! S’ils en sont là, et profitent de l’argent de ceux qui bossent, c’est entièrement de leur faute.

« Il y a toujours quelqu’un, à table, pour parler du plouc qui vit dans le village où il a une maison de campagne, et qui se contente des allocations plutôt qu’aller travailler. Le fraudeur, le paresseux, le profiteur – ses amis riches en comptent toujours un parmi leurs connaissances. […] Mais depuis qu’elle n’a plus de femme de ménage, et qu’elle a dû effectuer pour elle-même toutes les démarches d’obtention du RSA et des allocations qu’elle pouvait toucher, elle n’est jamais arrivée au légendaire pactole mensuel qu’on évoque dans les dîners de riches. » (p. 206-207)

Enfin, la haine anti-riches éclate, exulte, ne se cache plus et va très (trop) loin. Comme dans le célèbre passage du supermarché dans le 1er tome, la radicalité passe par Xavier, personnage frustré et victime consciente de l’injustice expéditive du système capitaliste.

« Quand il était petit, les gens de sa condition se promenaient le long des ports de plaisance et s’arrêtaient pour regarder les bateaux des riches. Ils étaient des promesses de voyages, d’ailleurs, de vrai luxe. Aujourd’hui les pauvres ne s’arrêtent plus. Ils prennent la richesse dans la gueule, en passant – ils encaissent, ça leur fait comme un uppercut. Des kilos de merde, tous la même gueule d’immeubles en plastique. La seule qualité de ces bouses, c’est que tout le monde sait le prix qu’elles coûtent. De l’avis de Xavier, quiconque dépense son argent pour s’acheter un engin pareil devrait être soumis à une expertise psychiatrique. La gloire du un pour cent. Tous les mêmes yachts, alignés. Il n’y a que la taille qui diffère. C’est avec la taille qu’ils disent au voisin « regarde, j’ai plus de thunes que toi ». Il n’y a qu’un seul drapeau, le même sur tous les navires. Le drapeau de ceux qui ne payent pas d’impôts, qui ouvrent des comptes offshore, qui trafiquent, qui ne sont pas soumis à la loi commune. […] Les propriétaires sont nés dans des pays différents, ils sont chinois ou arabes ou russes, ils naviguent tous sous le même drapeau. La langue de la banque est un métalangage. […] Où sont ces putains de terroristes, quand on a besoin d’eux ? Ils ne pourraient pas venir et faire péter tout ça […] ? » (p. 136)



Une bête au paradis, Cécile Coulon

Grande habituée de La Grande Librairie, Cécile Coulon m’a toujours frappée par la pertinence de ses analyses littéraires et la clarté de son langage. Originaire de ma région française préférée et attachée à ses terres, cette auteure avait décidément tout pour me plaire. Ça tombe bien : Une bête au paradis est un livre terriblement efficace qui vous hante encore quelque temps après l’avoir définitivement refermé. On sent bien l’influence du King que Coulon admire par-dessus tout. Car pour reprendre les mots très justes de Busnel, Une bête au paradis « commence comme un roman campagnard, se poursuit comme une fable philosophique, et se termine comme un thriller ».

Résumé

En plein cœur de l’Auvergne, Emilienne règne en matriarche sur sa ferme isolée au bout d’un chemin : le Paradis. Dans ce lieu à la fois de malédiction et de prédestination à vivre, on travaille dur pour se nourrir des bêtes et on appartient à la terre. Emilienne a recueilli Louis, fuyant la sauvagerie de son père, ainsi que Blanche et Gabriel, ses deux petits-enfants dont les parents sont morts dans un accident de voiture.

Au lycée, Blanche vit un premier amour passionné avec Alexandre, jeune homme séduisant et beau parleur. Son chagrin est immense lorsque, contrairement à Blanche qui était elle aussi une élève brillante, il quitte ses parents pour poursuivre ses études. Quand il revient douze ans plus tard, les choses n’ont que très peu changé au Paradis. À plus de 80 ans, Emilienne est toujours maîtresse en sa demeure, assistée par le valeureux Louis – encore et toujours amoureux transi de Blanche. À trente ans, celle-ci est restée célibataire et dévouée à la ferme, tandis que son petit frère de vingt-sept ans s’est marié à Aurore, la fille du cafetier du village.

Blanche ignore les raisons de ce retour, mais celui-ci la bouleverse. Même si elle lutte pendant quelque temps, incapable de pardonner le chagrin que le départ d’Alexandre lui a causé à l’époque, elle finit par retomber dans ses bras. Mais quand elle apprend que le jeune homme, en réalité marié et père d’un garçon, est revenu pour racheter les terres du Paradis en manipulant une Emilienne vieillissante, sa vengeance sera à la hauteur de l’affront.

Une morale sur fond de brutalité paysanne…pour notre plus grand bonheur

Attention, l’emploi de cette expression n’a rien de péjoratif. Moi-même petite-fille de paysans, j’ai vu ma grand-mère dépecer les lapins que j’avais nourris et caressés quelques instants plus tôt. La morale prodiguée et appliquée par Emilienne en début, puis par Blanche en fin de roman, relève du bon sens paysan et sa mise en œuvre décrite de manière très « graphique » est un véritable tour de force littéraire. Cette brutalité paysanne à la fois juste et sans pitié secoue le lecteur. Il applaudit l’action, aussi cruelle soit-elle, et gagne en empathie vis-à-vis du personnage vengeur. Sentant l’odeur du sang et de la mort à travers les pages, j’ai eu du mal à refermer ce livre et encore plus à passer à autre chose une fois la lecture achevée. Voici la leçon de morale prodiguée par Emilienne à la petite Blanche après qu’elle ait blessé son jeune frère chétif.

« La poule [préférée de Blanche] tenta de se dégager mais Blanche la coinçait contre elle. Lorsqu’elle eut atteint le perron, elle supplia une dernière fois sa grand-mère du regard. Celle-ci l’ignora, attrapa l’animal par la tête et lui brisa le cou. La petite étouffa un cri. Quelque chose en elle mourut en même temps. Elle voulut se jeter par terre, pleurer sur ce tas de plumes cassé en deux, mais Emilienne l’attrapa avant qu’elle ait pu bouger, et elle planta les yeux dans les siens en murmurant :

— Ne cogne plus jamais ton frère, tu m’entends, plus jamais.

Blanche haït aussitôt Emilienne.

— Ne fais jamais de mal à plus petit que toi. Jamais. Ou tu souffriras par un plus fort. » (p.63)

Au moment où Blanche découvre les manigances de son amant, la morale annonciatrice de la terrible vengeance finale hante Blanche, la mort rôde et l’intrigue monte en tension. C’est là qu’on ressent la patte de Stephan King ! Le lecteur s’attend au pire, mais ce pire dépasse son imagination.

« Tout était parfaitement en ordre. À présent, elle voyait son reflet dans le regard des autres : celui d’une morte. Blanche prit une longue inspiration tandis qu’une voix du passé montait en elle, répétant à ce reflet décharné mais encore vivant : « Ne fais jamais de mal à un plus petit, ou tu souffriras par un plus fort. » » (p. 332)

Et je m’arrête là pour ne pas dévoiler le sort que Blanche va réserver à Alexandre pour le punir de s’être attaqué à un plus petit.

Un roman où les Hommes sont des bêtes

Comme le montrent ces deux applications d’une leçon de morale à destination des Hommes mais réalisées à l’aide des animaux, les personnages sont sans cesse ramenés à leur dimension la plus bestiale. Un aspect fondamental du roman annoncé dès le titre, car la bête est l’animal qu’on ne peut domestiquer. D’ailleurs qui est cette bête ? Blanche, qui perd toute son humanité lorsqu’elle découvre la trahison. En ce qui me concerne, je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’Alexandre a eu le sort qu’il méritait, si cruel soit-il.

Pour en revenir au caractère bestial des personnages, celui-ci est déterminé par le lieu. La famille Émard vit au milieu des bêtes et l’intrigue tourne autour de la ferme éponyme du roman. La tension sexuelle qui émane de cette bestialité est d’ailleurs palpable dès les premières pages où Blanche et Alexandre font l’amour ensemble pour la première fois. Pendant qu’on égorge le cochon en bas, Blanche perd sa virginité à l’étage. Le parallèle est saisissant et jette les bases d’une atmosphère unique. Comme indiqué au début de cet article, le roman se finit en thriller. Et même sans soupçonner la teneur du drame qui va se jouer, cette simultanéité entre la mort et le sexe laisse présager une fin terrible.

Emilienne est rustre – mais juste et attachante – et gère sa ferme en paysanne exemplaire. Les passages les plus éloquents afin de justifier mon propos ici sont ceux qui décrivent la transformation de Blanche après la découverte de la trahison d’Alexandre. Elle cesse de s’alimenter, s’enferme dans une chambre et le récit de sa transformation physique est celui d’un passage de la femme vers la Bête. Concrètement, elle devient blafarde, perd ses cheveux et mange des araignées.

Un roman campagnard

Dans ce roman, Coulon insuffle donc une dimension campagnarde et bestiale à un excellent maniement du suspense et de la montée en tension qui rappelle Stephen King. Et si Une bête au Paradis était un thriller paysan ? Ceci expliquerait pourquoi j’ai tant aimé ce roman, moi qui n’aime ni King, ni les thrillers en général.

À noter que les titres des chapitres sous forme de verbes appuient ce crescendo dans la tension. Ils poussent à imaginer des personnages en action, même si les verbes renvoient parfois à des émotions. Ainsi le chapitre « Vaincre » après « Pleurer » tient encore plus le lecteur en haleine, puisqu’il sent – bien plus qu’il ne le comprend – l’intensité de ce qui va suivre.

Enfin l’attachement de Blanche envers le Paradis est bouleversant, et c’est sur celui-ci que s’achève le récit. À noter que le corps, et par là l’animalité du personnage dévasté par la passion, est présent jusque dans l’épilogue.

« Puis chancelante sur ses jambes osseuses, elle se leva et écarta les bras dans un élan désarticulé où tout son corps sembla se déchirer en deux, de la gorge au nombril. La tête jetée en arrière, elle étreignit cette cour, ce poulailler, cette maison et ces prés au loin, cette grange et ce Sombre-Étang, rompue par l’amour fou qu’elle portait au Paradis. » (p. 352)

Le Très-Bas, Christian Bobin

Là encore, j’en suis venue à m’intéresser à Christian Bobin grâce à La grande librairie sur France 5. Si ma mémoire est bonne, j’ai acheté ce petit livre – 131 pages seulement – suite à un passage de son auteur dans l’émission. Petit, mais tellement riche que je pourrais citer toutes ses pages.

Publié en 1992, Le Très-Bas s’est vu décerner l’année suivante le prix des Deux Magots ainsi que le Grand prix catholique de littérature. Et pour cause, la foi chrétienne tient une place capitale dans l’œuvre de Christian Bobin, en particulier dans le texte qui l’a fait connaître et qui nous intéresse ici. Dans cette somptueuse prose poétique, l’auteur nous décrit la vie de François d’Assise, mais surtout sa vision de Dieu et de l’Amour. J’ai hésité à classer ce roman dans la catégorie Essais tant la frontière entre fiction et réflexion est mince ici. Mais comme il s’agit avant tout d’un récit biographique, laissons ce grand livre dans la catégorie Littérature française.

Le concept du Très-Bas : rappel du véritable message d’Amour de la religion catholique

Tout le livre peut être résumé ainsi : par opposition au Très Haut du dogme religieux, François d’Assise a passé sa vie entière à perpétuer l’œuvre du Très Bas, ce Dieu de l’amour, toujours à hauteur des Hommes. Imaginez donc la portée du texte. C’est bouleversant.

Pour expliquer cet antagonisme, Christian Bobin convoque notamment Jacques de Voragine, homme d’Église du XIIIe siècle célèbre pour ses chroniques de la vie de saints chrétiens. Le jugement que cette figure religieuse porte sur l’enfance tranche avec l’exemple de François d’Assise.

« C’est que Jacques de Voragine est un homme de son temps : l’enfance est une maladie éphémère. Si on se penche sur elle, c’est pour n’y trouver que le témoignage mortifiant de la faiblesse humaine. L’enfant est à l’adulte ce que la fleur est au fruit. La fleur n’est pas certitude du fruit. Bien des hivers peuvent compromettre le passage de l’une à l’autre, bien des orages. L’enfant est dans ce temps au bas de la création, pas loin des fous ou des bêtes. Il ne reçoit de plein accueil que dans la parole du Christ. Jacques de Voragine est théologien. Il commente cette parole, et le bruit qu’il fait dans ses commentaires l’empêche de l’entendre. C’est un homme d’appareil et c’est en empruntant à la hiérarchie militaire du clergé qu’il nomme son Dieu : le Très-Haut. C’est oublier cette impatience du Christ écartant les apôtres raisonneurs pour faire place aux enfants. C’est oublier que rien ne peut être connu du Très-Haut sinon par le Très-Bas, par ce Dieu à hauteur d’enfance, par ce Dieu à ras de terre des premières chutes, le nez dans l’herbe. » (p. 38)

La parole est limpide et je ne saurais commenter cet extrait sans le paraphraser. À titre personnel, cette défense du Très Bas et d’une religion vécue dans la simplicité par imitation d’un Dieu à hauteur d’Homme/d’enfance me rappelle des comportements que j’ai toujours intuitivement considérés comme chrétiens…par opposition à un discours qui n’est que dogme. Ainsi quand le SIDA ravage l’Afrique des années 2000, Jean-Paul II scandalise en refusant de conseiller l’usage du préservatif – prônant au lieu de cela la fidélité dans un continent où la pratique de la polygamie est la plus répandue – il est la voix du dogme, antagoniste au travail des prêtres sur le terrain qui, eux, faisaient campagne pour le préservatif auprès des populations.

L’enfance et la joie comme conditions de la sainteté

À travers l’éloge de l’enfance, il faut comprendre celui de la joie, expression même du Très Bas et de la sainteté. De par sa pureté, sa simplicité et sa spontanéité, la joie apparaît comme le sentiment de l’enfance. Voici ce que Bobin écrit au sujet du lien indissociable entre enfance et sainteté :

« la sainteté ne détruit pas l’enfance, elle la parfait. » Puis il peaufine la définition du Très-Bas.

« Le corps grandit en prenant de la taille. L’esprit grandit en perdant de la hauteur. La sainteté renverse les lois de maturité : l’homme y est la fleur, l’enfance y est le fruit. » (p.38)

Ce n’est rien de moins qu’une conception révolutionnaire de la sainteté par rapport à ce qu’on pourrait croire. Être un modèle de sainteté n’est pas s’élever, mais bel et bien rester enfant. La vie entière de François d’Assise était en parfaite adéquation avec cette ligne de conduite, puisqu’il a pris le chemin inverse de son père, sérieux négociant en draperies auquel il devait succéder.

Par ailleurs, cette capacité de l’enfant à profiter de la vie dans la joie spontanée et l’amour de soi qu’elle induit constitue le chemin vers l’amour de Dieu. Voici comment.

« Douceur de vivre, amour de soi : là se tient le Très-Bas, anonyme, moqueur, inaperçu des moralistes qui le cherchent dans les foudres d’un ciel ou dans les tombes d’un repentir. L’amour de soi est à l’amour de Dieu ce que le blé en herbe est au blé mûr. Il n’y a pas de rupture de l’un à l’autre – juste un élargissement sans fin, les eaux en crue d’une joie qui, après avoir imprégné le cœur, déborde de toutes parts et recouvre la terre entière. L’amour de soi naît dans un cœur enfantin. C’est un amour qui coule de source » (p. 46).

Ainsi l’enfance est le seul moyen de parvenir à l’amour, par opposition à l’âge adulte qui raisonne et s’en éloigne donc.

« Il n’y a devant l’amour aucun adulte, que des enfants, que cet esprit d’enfance qui est abandon, insouciance, esprit de la perte d’esprit.  L’âge additionne. L’expérience accumule. La raison construit. L’esprit d’enfance ne compte rien, n’entasse rien, ne bâtit rien. L’esprit d’enfance est toujours neuf, repart aux débuts du monde, aux premiers pas de l’amour. […] L’homme d’enfance est le contraire d’un homme additionné sur lui-même : un homme enlevé de soi, renaissant dans toute naissance de tout. Un imbécile qui joue à la balle. Ou un saint qui parle à son Dieu. Ou les deux. » (p.110)

Réflexions anthropologiques fondées sur une approche théologique

L’origine de la misogynie

Au-delà de cette définition de la sainteté par l’éloge de l’enfance et de la joie, j’ai repéré quelques passages des plus pertinents sur l’Homme à travers le prisme de la religion. On l’a bien compris, Bobin critique plus ou moins les dérives intrinsèques à la religion en nous présentant la figure exceptionnelle de François d’Assise. À partir de là, il apporte une définition de la femme à contre-courant de la Bible où celle-ci – en dehors de la Vierge – incarne la tentation. Or les femmes sont bien plus proches de Dieu que les hommes. Elles sont l’Inconnu : c’est bien toute l’origine de la peur, et donc de la haine à leur égard.

« Les hommes ont peur des femmes. […] C’est une peur du premier jour qui n’est pas seulement peur du corps, du visage et du cœur de la femme, qui est aussi bien peur de la vie et peur de Dieu. Qu’est-ce  qu’une femme ? Personne ne sait répondre à cette question, pas même Dieu […] Les femmes ne sont pas Dieu. Les femmes ne sont pas tout à fait Dieu. Il leur manque très peu pour l’être. Il leur manque beaucoup moins qu’à l’homme. Les femmes ont la vie en garde pendant l’absence de Dieu » (p. 95)

L’amour

On le constate dans notre époque moderne où les relations amoureuses sont plus libres que jamais : l’amour n’existe pas. Seul le rapport de pouvoir et d’échange mercantile règne entre les êtres, et il est plus présent dans le couple que nulle part ailleurs. Telle est du moins la vision que défend Christian Bobin, de manière radicale certes, mais qui a le mérite de forcer la réflexion. Voici ce qu’il écrit au sujet de François d’Assise :

« La guerre ne le tente plus, le commerce ne l’attire pas. Or ce sont là les deux activités principales de l’homme sur terre [par opposition au passage cité plus haut sur les femmes !], deux manières sûres d’étendre son nom bien au-delà de soi. Tuer sans être tué, gagner sans perdre : ces deux occupations dominent la vie. Le lien amoureux n’en est qu’une variante. Le lien amoureux est lien de guerre et de commerce entre les sexes. Ou plus exactement : il n’y a pas de lien amoureux parce qu’il n’y a pas d’amour. Il n’y a pas d’amour parce qu’il n’y a que de l’amertume – amertume de n’être pas tout au monde » (p. 54)

L’amour est beaucoup plus simple pour François d’Assise. C’est un don de soi. Un épuisement à ne jamais soumettre à la raison. L’amour est tout sauf une recherche et encore moins une attente.

« Celui qui chante brûle dans sa voix. Celui qui aime s’épuise dans son amour. Le chant est cette brûlure, l’amour est cette fatigue. […] Vous attendez de l’amour qu’il vous comble. […] L’amour est manque bien plus que plénitude. L’amour est plénitude du manque. C’est, je vous l’accorde, une chose incompréhensible. Mais ce qui est impossible à comprendre est tellement simple à vivre. » (p. 117)

Il est également éveil, réinvention pour casser l’éternel recommencement du monde. C’est là son aspect le plus essentiel à mes yeux.

« Le monde veut la répétition ensommeillée du monde. Mais l’amour veut l’éveil. L’amour est l’éveil chaque fois réinventé, chaque fois une première fois. […] L’enfant va à l’adulte et l’adulte va à sa mort. Voilà la thèse du monde. Voilà sa pensée misérable du vivant : une lueur qui tremble en son aurore et ne sait plus que décliner. C’est cette thèse qu’il te faut renverser. Partir une deuxième fois et que cette fois soit plus neuve encore que la première, plus radicalement neuve, plus amoureusement neuve. » (p. 119)

La religion comme vecteur de haine

L’auteur tord ici le cou au discours simpliste qui consiste à dire que les guerres de religion n’ont rien à voir avec la religion justement. Il n’y a pas plus grand vecteur de haine que la religion. Le catholicisme est message d’Amour, mais elle engendre la haine parce qu’elle est une religion, avec son dogme, ses institutions et ses textes sacrés. Sur les chrétiens et musulmans :

« Le treizième siècle est siècle de croisades […] Ils descendent du même père enterré sous la Bible, Abraham. Ils s’en disputent la dépouille avec leurs dents. La religion c’est ce qui relie et rien n’est plus religieux que la haine : elle rassemble les hommes en foule sous la puissance d’une idée ou d’un nom quand l’amour les délivrent un à un par la faiblesse d’un visage ou d’une voix. » (p. 115)

La haine rassemble, l’amour divise en libérant les individus. Prenons le cas du bouc émissaire, il est la preuve ultime qu’un groupe se soude de manière très robuste s’il a un ennemi commun.

Le Très-Bas est un livre puissant ; il apporte une définition de Dieu que l’on oublie trop souvent à cause de la lourdeur des institutions religieuses du catholicisme. Être un saint, c’est se rapprocher de Dieu certes, mais « paradoxalement » – et encore ! – en restant à hauteur d’homme. Pas de morale, pas de grands principes, bref, pas de dogme. La sainteté, c’est l’enfance et la joie. Mais qu’est-ce que la joie exactement ? Une fois de plus, la définition est aussi incompréhensible qu’évidente.

« Vous voulez savoir ce qu’est la joie ? Vous voulez vraiment savoir ce que c’est ? Alors écoutez : c’est la nuit, il pleut, j’ai faim, je suis dehors, je frappe à la porte de ma maison, je m’annonce et on ne m’ouvre pas, je passe la nuit à la porte de chez moi, sous la pluie, affamé. Voilà ce qu’est la joie. Comprenne qui pourra. Entende qui voudra entendre. La joie c’est de n’être plus jamais chez soi, toujours dehors, affaibli de tout. » (p. 120)