Villa Triste, Patrick Modiano

Même si les dégâts auraient été moindres pour ma réputation, je ne voulais pas imiter Fleur Pellerin et passer à côté du Prix Nobel de littérature 2014. Je me suis donc retrouvée à emprunter le premier Modiano sur lequel je tombe à la bibliothèque : Villa Triste. Ce roman de 181 pages seulement porte bien son nom ; l’ambiance est si triste que j’ai mis un temps fou à le terminer. Publié en 1975, c’est pourtant un Modiano assez connu. Il a été couronné par le prix des libraires l’année suivante et adapté au cinéma par Patrice Leconte en 1994 avec Le Parfum d’Yvonne.

Résumé

Le narrateur se souvient d’un été passé il y a une dizaine d’années dans une petite ville de province qui, sans jamais être nommée, présente toutes les caractéristiques de la ville d’Annecy. Nous sommes en 1962, la guerre d’Algérie n’est pas terminée, et ce jeune homme de dix-huit ans se rapproche de la frontière suisse dans l’optique d’échapper à la conscription. Il se fait alors passer pour un aristocrate d’origine slave et adopte la fausse identité de « comte Victor Chmara ».

Dans cette station balnéaire triste et mélancolique, il croise le chemin d’Yvonne Jacquet, une sublime actrice d’à peu près son âge qui vient de tourner un film de seconde zone pour un obscur réalisateur allemand. Toujours accompagnée de son dogue allemand, elle devient la maîtresse de Victor. Avec le « docteur » René Meinthe, homosexuel excentrique et mondain, ils forment un trio inséparable. L’équipe de choc – et son chien – fréquente la bourgeoisie locale.

Yvonne aime séduire les hommes qu’elle côtoie, mais reste attachée à Victor, qu’elle présente d’ailleurs à son oncle. Lors de cette scène émouvante chez la personne qui l’a élevée, le lecteur comprend que la jeune actrice vient d’un milieu très simple. Mais Victor étouffe dans ce lieu dont on a vite fait le tour et croit en l’avenir artistique de sa dulcinée. Il lui propose de partir tenter sa chance aux États-Unis. Elle refuse et le laisse seul avec ses grosses valises.

Quant à René Meinthe, il a des activités assez douteuses qui font monter en tension le roman vers la fin. On devine qu’il entretient des liens avec le FLN et joue sans doute le rôle d’intermédiaire avec celui-ci dans le cadre des accords d’Évian.

Un roman qui porte bien son nom

Du propre aveu de Patrick Modiano, Villa Triste est son autobiographie rêvée. Elle nous plonge de la première à la dernière ligne dans une ambiance de mélancolie et d’ennui. En fuyant la conscription, le narrateur substitue à la possibilité de la guerre et à l’agitation de la capitale le statique d’une ville frontalière avec un pays neutre. Tout semble figé dans le temps et la lenteur règne.

Dans cet intermède au sein de la vie du jeune homme, la dimension presque irréelle montre à quel point la fuite est illusoire. Le narrateur en est conscient et l’annonce dès le début du récit.

« Dans ma naïveté, je croyais que plus on se rapproche de la Suisse, plus on a de chances de s’en sortir. Je ne savais pas encore que la Suisse n’existe pas. » (p. 22)

La tristesse s’infiltre jusque dans les bâtiments et devient palpable. Le luxe est synonyme d’ennui et les distractions qu’offre ce lieu de villégiature bourgeois ne sont qu’un remède éphémère à la souffrance de l’exil.

« Les chambres des « palaces » font illusion, les premiers jours, mais bientôt, leurs murs et leurs meubles mornes dégagent la même tristesse que ceux des hôtels borgnes. Luxe insipide, odeur douceâtre dans les couloirs, que je ne parviens pas à identifier, mais qui doit être l’odeur même de l’inquiétude, de l’instabilité, de l’exil et du toc. Odeur qui n’a jamais cessé de m’accompagner. Halls d’hôtel où mon père me donnait rendez-vous, avec leurs vitrines, leurs glaces et leurs marbres et qui ne sont que des salles d’attente. De quoi, au juste ? » (p. 172)

À la fin du roman, l’apathie d’Yvonne et de Victor devient même inquiétante et gênante pour le lecteur. Elle correspond d’ailleurs au moment où les tourtereaux reçoivent des coups de fil troublants destinés à Meinthe et qu’on devine liés aux négociations des accords d’Evian. L’atmosphère angoissante et diffuse tout au long du récit monte d’un cran. Ici, et ce n’est qu’un avis très personnel, l’oisiveté frôle le glauque.

« Il nous arrivait même de nous allonger dans le couloir et de demeurer là, toute la nuit. […] nous nous sommes glissés au fond d’un débarras […] nous nous déplacions en rampant. Nous partions chacun d’un point opposé de la maison et nous rampions dans l’obscurité. Il fallait être le plus lent, pour que l’un des deux surprenne l’autre. […] Je crois que sans l’arrivée de Meinthe, nous n’aurions pas bougé pendant des jours et des jours, nous nous serions laissés mourir de faim et de soif, plutôt que de sortir de la villa. Je n’ai jamais connu par la suite de moments aussi pleins et aussi lents que ceux-là. L’opium, paraît-il, les procure. J’en doute. » (p. 176)

Et ce n’est qu’à la toute fin du roman que le lecteur découvre l’origine de son titre, avec une touche particulière et très juste donnée à l’adjectif « triste ».

« Quartier désert, rues bordées d’arbres dont les feuillages formaient des voûtes. Villas de la bourgeoisie locale aux masses et aux styles variables, selon le degré de fortune. Celle des Meinthe […] était assez modeste si on la comparait aux autres. […] Et sur le portail de bois blanc écaillé, Meinthe avait inscrit maladroitement à la peinture noire (c’est lui qui me l’a confié) : VILLA TRISTE.

En effet, elle ne respirait pas la gaité, cette villa. […] j’ai fini par comprendre que Meinthe avait eu raison si l’on perçoit dans la sonorité du mot « triste » quelque chose de doux et cristallin. Après avoir franchi le seuil de la villa, on était saisi d’une mélancolie limpide. On entrait dans une zone de calme et de silence. L’air était plus léger. On flottait. » (p. 173)

C’est sans doute cette ambivalence qu’a ressenti le personnage tout au long de son exil à Annecy. Une tristesse empreinte d’ennui mais aussi de douceur. Une tristesse enveloppante et finalement protectrice. Et malgré l’ennui que m’a procuré la lecture, je ne peux que saluer la réussite de l’auteur à transposer ce sentiment à la perfection tout au long du récit.

Mondanités et coupe Houligant

Dans le prolongement du paragraphe ci-dessus, l’épisode de la coupe Houligant est très révélateur de l’ambiance générale de cette petite ville chic de province. Yvonne – très ancrée dans sa ville natale –  et René ont vraiment à cœur de participer à ce concours d’élégance et de le remporter. Telle une jeune starlette –  une « wannabe », pour employer un anachronisme – l’actrice en devenir pose avec son chien devant la vieille Dodge décapotable de son ami. Les pages qui décrivent son arrivée, sa descente de la voiture et ses manières devant l’assemblée sont d’un ridicule…

J’ai été frappée par le décalage entre l’importance réelle de cette coupe – couverture dans la presse locale – et celle que lui accorde tout le beau monde présent. Le jury est exclusivement composé de personnalités locales connues de tous et objets de divers ragots. Les calculs et intrigues sont légion pour savoir qui va remporter cette coupe si convoitée. La joie et la fierté que ressent le trio de choc après sa victoire paraissent d’autant plus démesurées.

Au-delà de cet épisode qui, à l’instar de l’ensemble du roman, traîne en longueur, tout n’est que mondanités d’une grande platitude. Là encore, le ton est donné dès que le narrateur commence à se remémorer cet été.

« La « saison » avait commencé depuis le 15 juin. Les galas et festivités allaient se succéder. Dîner des « Ambassadeurs » au Casino. Tour de chant de Georges Ulmer. Trois représentations d’Écoutez bien Messieurs. Feu d’artifice du 14 juillet tiré du golf de Chavoires, Ballets du marquis de Cuevas et d’autres choses encore » (p. 22)

La petite société d’habitués se dessine rapidement dans l’esprit du lecteur tant elle est caricaturale. J’en veux pour preuve la description de ce petit groupe de jeunes issus de la bourgeoisie que croise le jeune couple.

« L’une des filles blondes ne paraissait pas insensible au charme d’un brun avec mocassins et blazer à écusson, qui s’efforçait de briller devant elle. L’autre blonde déclarait que « la surboum était pour après-demain soir » et que « les parents leur laisseraient la villa ». […] Ils allaient tous […] au tennis-club de Menthon-Saint-Bernard. Leurs parents devaient posséder des villas au bord du lac. Et nous, où allions-nous ? Et nos parents, qui étaient-ils ? Yvonne appartenait-elle à une « bonne famille » comme nos voisins ? Et moi ? Mon titre de comte, c’était quand même autre chose qu’un petit crocodile vert perdu sur une chemise blanche » (p. 71)

En conclusion, je ne sais pas ce que valent les autres Modiano, mais je ne recommande certainement pas celui-ci.



Vernon Subutex III, Virginie Despentes

Enfin, j’ai trouvé l’occasion – c’est-à-dire un exemplaire disponible à l’emprunt dans la bibliothèque de ma ville – de lire le dernier tome de la trilogie Subutex. La lecture du deuxième volet remontait certes à plusieurs années, mais le talent de Despentes étant ce qu’il est, j’ai retrouvé cette vaste galerie de personnages comme si je l’avais quittée hier. Un petit rappel s’impose tout de même.

Les personnages

Vernon Subutex : ancien disquaire devenu SDF puis sorte de gourou d’une communauté qui s’est formée spontanément autour de lui.

Alex Bleach : ancienne rock-star décédée avant le début du 1er livre et ami proche de Vernon. L’intrigue du  1er tome reposait sur les circonstances de sa mort et la recherche par plusieurs personnages de ses enregistrements en la possession de Vernon.

Charles : ivrogne de l’Est de Paris avec qui Vernon s’était lié d’amitié à l’époque où il vivait dans la rue.

Véro : femme de Charles.

Laurent Dopalet : producteur de cinéma qui a connu Alex Bleach et Vodka Santana. À la fin du tome 2, il subit une terrible agression de la part d’Aïcha et de Céleste.

Aïcha : fille de Vodka Santana – ancienne actrice porno décédée – qu’elle venge de Laurent Dopalet à la fin du tome 2. Musulmane pratiquante et voilée.

Céleste : jolie tatoueuse, la vingtaine. À la fin du tome 2, elle kidnappe Dopalet avec Aïcha, le séquestre et lui tatoue « VIOLEUR » sur le dos.

Max : ancien manager peu scrupuleux d’Alex Bleach.

La Hyène : briseuse de réputation sur le net, sans foi ni loi sur ce point. Elle déjà travaillé pour Dopalet, mais elle est surtout ralliée à la cause des amis de Vernon.

Marcia : trans brésilienne avec laquelle Vernon a eu une liaison dans le tome 1.

Résumé

Vernon, désormais gourou et DJ d’une communauté qui organise des transes itinérantes à travers la campagne française à partir des enregistrements d’Alex Bleach, doit rentrer à Paris pour aller chez le dentiste. Il rend visite à Charles, mais tombe sur une Véro seule qui lui annonce la mort de son ami. Le choc est aussi immense pour Vernon qu’il ne l’a été pour sa veuve, mais c’est sans compter sur le deuxième effet Kiss Cool.

Charles avait gagné au loto de son vivant et laisse derrière lui pas moins d’un million d’euros. Conformément à ses dernières volontés, la moitié revient à Vernon. De retour au camp, celui-ci aborde la question des 500 000€ avec le noyau dur de la communauté. Sans surprise, les membres s’écharpent sur l’emploi de cette somme colossale. Peu à peu soupçonné de vouloir tout garder pour lui, Vernon – le personnage le moins vénal et calculateur que la littérature ait vu naître – part. Privée de leader et de DJ, la communauté se dissout et les convergences cessent.

Pendant ce temps-là, à Paris, Dopalet se remet à peine de son agression – que ce soit sur le plan physique ou psychologique – et n’a qu’une idée en tête : faire payer à Aïcha  et Céleste le traumatisme qu’il a subi. Max, toujours à la recherche d’affaires juteuses, tente de mettre la main sur Vernon pour se faire de l’argent grâce aux convergences. Mais il trouve rapidement un moyen bien plus simple de renflouer ses caisses vides : aider Dopalet à se venger des deux filles.

Celles-ci ont été mises au vert par la Hyène. Aïcha est fille au pair dans une famille musulmane à Düsseldorf et Céleste est serveuse à Barcelone. Mais celle-ci va commettre un impair en créant sa page de tatouages sur Facebook. Max retrouve donc sa trace et organise son enlèvement. Passons sur les détails, mais la vengeance dépasse les exigences de Dopalet puisque la jeune femme est séquestrée, battue et violée à maintes reprises par les brutes engagées par Max. La Hyène parvient finalement à la libérer et la ramène à Paris.

Vernon s’étant réconcilié avec le groupe, les convergences ont repris…mais plus pour longtemps. Toujours à la recherche de sensationnel pour transformer cette histoire de convergences en opération très lucrative, Max a une idée qui dépasse l’entendement. Il contacte via Internet une jeune fille paumée et suicidaire et la paie pour commettre un attentat au sein de la communauté. Elle tue l’ensemble de celle-ci avant d’être exécutée par Max, lequel s’associe avec Dopalet pour produire une série relatant l’histoire des convergences et de Subutex.

Mais surprise…ce dernier a survécu au massacre. C’est Marcia qui le retrouve dans le métro où il vit désormais. Il passera ses vieux jours dans le plus strict anonymat avec Aïcha.

Dans une fin de trilogie surréaliste et très houellebecquienne style La Possibilité d’une île, Despentes nous dresse le tableau d’un futur apocalyptique pour l’humanité dans lequel seule la secte héritière de la communauté de Vernon subsiste. Les membres de celle-ci sont apparentés aux premiers Chrétiens et le fait que Vernon ait été aperçu « ressuscité » les attentats fait de lui une véritable figure christique. Sans surprise, les fidèles de la secte sont d’abord persécutés par les pouvoirs en place, avant d’être tolérés. Quelques siècles plus tard, ils sont reconnus comme les membres fondateurs d’une véritable religion – la musique d’Alex Bleach jouée par Vernon ayant permis de relier les âmes humaines pour la première fois dans l’histoire de l’humanité.

Un roman ancré dans son époque

Et comment pouvait-il en être autrement de la part d’une romancière aussi contemporaine que Despentes ? Selon moi, elle est avec Houellebecq la plus grande chroniqueuse vivante du réel. Or l’atmosphère qui entourait l’écriture de ce troisième tome était pour le moins…particulière. Nous sommes en 2015, l’année la plus sanglante de la France du XXIe siècle. 2016 ne sera guère plus solaire. Peut-être ce contexte ainsi que les changements sur le récit qu’il a sans doute entraînés sont-ils à l’origine d’une parution repoussée à 2017 ? Mais une chose est sûre : l’auteure nous replonge dans la France de 2015/2016 avec brio. Dans quelques décennies, on pourra ouvrir ce roman et s’en servir pour les cours d’histoire.

Tout d’abord, il y a les attentats, avec cette histoire de jeune déséquilibrée qui se met à buter des gens qui font la fête. Rappelons-nous cette expression systématiquement utilisée par les médias – et décriée par beaucoup – pour décrire le profil psychologique des auteurs de tels actes.

Résolument plus sombre que les deux premiers, ce troisième tome n’est que le fruit d’un contexte terrible d’écriture pour une romancière qui s’est toujours démarquée par un réalisme radical. À noter que 2016 – et cette ouvrage y fait bien évidemment référence – est marquée par la mort de grands musiciens de la scène rock : David Bowie, Prince et Leonard Cohen. Au-delà de l’attentat final et de la manœuvre capitaliste qu’il y a derrière, plusieurs épisodes sont d’un glauque… Je pense notamment à toutes les horreurs que subit Céleste pendant sa séquestration en Catalogne.

Et puis il y a Nuit debout, ces sit-ins organisés dans les villes françaises en plein état d’urgence post-attentats. Un épisode marquant du mandat de Hollande qui, il faut bien l’avouer, nous était sorti de la tête ! Expressément nommé, ce mouvement citoyen est le théâtre de diatribes anticapitalistes et féministes brillantissimes, ce qui m’amène directement au deuxième point.

Gauchiste un jour, gauchiste toujours !

Viriginie Despentes est fille de postiers syndiqués à la CGT. Elle aurait pu renier le contexte politique dans lequel elle a grandi, mais elle ne l’a jamais fait. Que ce soit tout à son honneur ou pas – libre à chacun d’en juger selon ses propres opinions politiques – les analyses sociales qu’elle nous livre à travers ses intrigues sont toujours très à gauche. Pour elle, tout est économique et lutte des classes. Il y a les puissants, les cyniques, les cupides – Dopalet, Max – et les pauvres dont la colère est justifiée – Aïcha, qui est une jeune fille rebelle avant d’être une musulmane, ou encore Olga, la marginale qui ne s’entend qu’avec ses chiens et se fait remarquer pour ses prises de parole exaltées à Nuit Debout.

Dans gauchisme, il y a féminisme.

Un féminisme qui se préoccupe d’abord des inégalités économiques, comme le montre la réflexion cynique de Max, lequel souhaite faire appel à une femme pour mettre à l’écrit l’histoire de Subutex.

« Soyons lucides plutôt que politiquement corrects : les mecs de talent ont autre chose à faire de leur life…et ils vont nous coûter un bras, alors qu’une fille on lui propose deux petits smics et elle nous donne trois années de sa vie…C’est comme ça : vous êtes dressées pour prendre soin des autres. Ça fait deux mille ans que ça dure, ça va pas vous passer parce que Simone a dit réveillez-vous. » (p. 30)

Et qui dit féminisme dit éclairage sur le machisme. Dopalet incarne à la perfection ce que les machos bas du front d’aujourd’hui pensent de la lutte pour le respect des femmes…qu’ils prétendent aimer. Vous avez sans doute entendu des centaines de fois le discours qui va suivre. Il oppose clairement les mal baisées – ou femmes conscientes des injustices ? – aux vraies femmes, à l’aise avec leur féminité – ou soumises au patriarcat par flemme de réfléchir ?

« On croit que les féministes trop radicales haïssent les hommes mais ce qu’elles détestent en réalité ce sont les femmes qui savent vivre avec eux. Dopalet aime les femmes, éperdument. […] il aime leurs voix douces et leur art d’être des salopes en prenant des airs de duchesses. Il aime qu’elles placent la séduction au-dessus de tout. […] Mais il ne supporte plus le puritanisme imposé par les féministes. […] De supporter la tyrannie des féminazis, qui, sous prétexte qu’elles ne savent ni aimer ni se faire aimer des hommes, entendent abolir toutes les formes de libertinage qui faisaient le charme de son pays. » (p. 84)

Autre aspect des injustices contre lesquelles le féminisme se bat : le poids de la maternité – notamment pour les mères célibataires, soit la quasi-totalité des parents célibataires bien évidemment. Sur le plan professionnel comme sur le plan personnel, ce poids est immense.

« Personne n’a jamais pensé à elle pour une promotion. Mère célibataire, tout le monde sait ce que ça veut dire. […] Du jour où elle a été maman, ça a été réglé – pas d’avancement. Quand elle en parle autour d’elle, il y a toujours une mère pour prétendre que pas du tout, que c’est une question d’organisation. C’est faux. Stéphanie est très organisée. Mais un gosse c’est un bon vingt heures de taf supplémentaires par semaine. […] Et parlons-en, des mecs…vas-y, pour tomber amoureuse quand t’as un petit à la maison. Tu niques pendant les heures d’école, alors si le mec travaille – ben tu niques pas. […] Elle est convaincue qui si elle n’avait pas eu de gosse elle se serait remise avec quelqu’un. » (p. 114)

« Mais lui, il est père quand il a le temps. Un peu moins d’un week-end sur deux, en définitive. Pareil pour la pension alimentaire : il la paye quand il peut. Et tout son entourage le félicite « putain qu’est-ce que tu t’occupes bien de ton fils ». Il l’emmène voir un match de boxe, une fois par mois, un concert, ou à Disneyland […] et si tu demandes à Max où il en est de  la paternité, il te répondra « j’assure ». Mais si une femme se comportait avec ses enfants comme Max avec son fils, elle aurait la police de la bonne conduite maternelle au cul, non-stop. Et putain cette police a des miliciens partout. » (p. 118)

Une plongée dans les classes populaires trop rare en littérature

Plus généralement, et c’est à cela que l’on reconnaît un grand écrivain, Despentes fait preuve de véritables fulgurances. Ici, elle met le doigt sur un aspect à la fois psychologique et sociologique du comportement des fous.

« Le bahut coûtait dix euros, ils l’avaient acheté dans un état d’ébriété assez avancé pour être surpris qu’on le leur livre, quelques jours plus tard. […] Et, finalement, elle l’a réquisitionné pour ses sacs. Il est plein de tiroirs et d’étagères, parfait pour satisfaire à sa manie. Charles disait qu’elle savait très bien ce qu’elle faisait, le jour où elle l’a acheté, qu’elle avait tout manigancé. Peut-être avait-il raison : le cerveau des gens qui ont des objectifs irrationnels a plus de profondeur de champ que celui de ceux qui fonctionnent normalement, il a des coups d’avance, il voit loin. C’est pareil pour l’alcool. Même quand elle veut arrêter de boire, elle voit bien que son cerveau s’arrange pour la mettre dans des situations qui ne lui laissent aucune chance, et en général tout ça se produit à l’insu de son plein gré – c’est-à-dire qu’elle ne décide pas de boire, elle se souvient qu’elle doit appeler ce vieil ami dans la détresse et une fois qu’elle est chez lui elle réalise que ce qu’elle est venue chercher, c’est une douzaine de pastis. Le cerveau des tarés est comme ça : il ruse avec la conscience, il arrange ses coups en loucedé, de telle façon qu’on puisse obtenir exactement ce qu’on voulait en prétendant qu’on pensait à autre chose. » (p. 36)

Cette démonstration dénote de l’immense empathie de la romancière pour ceux qui souffrent. C’est peut-être cela, être de gauche. Dans le même registre, j’avais envie de citer ce court extrait sur les gens qui ont vécu des traumatismes. Au lieu de faire dans le mélodrame, Despentes exprime à merveille ce que pense l’écrasante majorité des victimes qui ont continué à vivre après un choc – viol ou autre. Et l’auteure est bien placée pour le savoir. Je ne me souviens pas avoir lu quelque chose d’aussi juste à ce sujet.

« Il est le premier à lui avoir parlé normalement […] À sa désinvolture, elle a pensé qu’il lui était arrivé de sacrés saloperies, à lui aussi. Il avait cette politesse délicate des gens qui savent que ça existe, le mal. Et quand ça tombe sur toi, ça tombe sur toi, pas la peine d’en faire tout un cinéma. » (p. 323)

Tout au long du livre, cette incorrigible gauchiste – expression que j’emploie de manière affectueuse ! – donne à réfléchir sur la condition des classes populaires, sur leur manière de vivre et de penser. À l’instar de Charles, ils ressentiraient par exemple une détestation sincère à l’égard de toute forme d’art. On peut même parler de mépris de classe envers une culture au sens noble du terme qui n’est pas faite pour eux. Car selon moi, le mépris n’est pas l’apanage des privilégiés envers les plus modestes, comme le prouve le jugement sans appel porté par feu Charles sur la poésie.

« Elle [N.D.L.R. Véro, sa veuve] écoute Barbara. […]Le vieux n’aimait pas la chanson française, ni la poésie. Au début, elle croyait que c’était parce qu’il ne se sentait pas capable de comprendre ce qu’ils racontaient, comme un complexe qu’il aurait fait. Ensuite elle avait pensé que c’était pour l’emmerder, pour l’empêcher de mettre un peu de beau dans sa vie, que c’était pour lui garder la gueule dans la crasse et la merde et que ça l’ennuyait qu’elle puisse accéder à des choses un peu plus belles que la rue d’en bas de chez eux. Elle avait fini par admettre qu’il n’y avait aucun complexe là-dedans, ni volonté de la réduire au médiocre : il n’aimait pas la musique et a poésie, il voyait ça comme de l’hypocrisie pour les bourges. […] Pour le vieux Charles, la vérité toute crue de l’humanité, c’était la boucherie. Il s’agissait de savoir qui a le droit d’exercer la cruauté sur qui. Tout le reste, selon lui, c’était de la poésie – une façon de masquer l’odeur de la merde. » (p.41)

J’ai moi-même été confrontée à ce mépris à travers des regards de dédain lorsque vous avez le malheur de lire de la littérature ou de substituer les livres à la télévision. La poésie, pour bon nombre de personnes issues des classes populaires, c’est un luxe pour les gens qui se la pètent et ne vivent pas dans la réalité. Parce qu’ils savent toujours mieux que les autres ce que c’est, la réalité. Décidément, le snobisme n’est pas toujours là où on croit. Bref, passons sur cet avis très personnel et qui dépasse largement l’exemple cité.

De la Politique, ouvertement.

Même si TOUT est politique dans les intrigues de Despentes, ses personnages prennent régulièrement position sur le plan politique de façon tranchée. Véro, toujours elle, se prend à rêver d’une école de la République d’excellence pour pauvres qu’elle fonderait avec l’argent de son héritage. S’en suit une critique féroce des élites.

« Ça va leur faire bizarre, aux fils à papa, quand vont débouler ses élèves sur le marché du travail. Le pays a besoin de sang neuf. Regarde la gueule de tes élites – le pire n’est pas qu’ils soient corrompus jusqu’à la moelle mais bêtes à manger du foin. » (p. 56)

Puis Desp..euh Véro pardon, enchaîne avec une analyse pour le moins curieuse du problème des banlieues, sur fond d’alcoolisme – élément essentiel d’(auto)-asservissement des couches populaires analysé comme tel à travers Véro et Charles, couple d’ivrognes – et de racisme.

« Pourquoi ils croient que les banlieues sont des usines à merde ? C’est la faute à la loi Debré. À l’époque, ce n’était pas la laïcité qu’on invoquait pour emmerder les immigrés, c’était la lutte contre l’alcoolisme. Dans les bars, on faisait de la politique. Et dans les années 60, les Arabes, on n’avait pas envie qu’ils discutent politique. On avait lourd à se reprocher, valait mieux qu’ils en parlent pas trop. Alors on a dit les bars, d’accord dans toute la France, l’alcoolisme était un patriotisme. Mais pas pour eux. […] On voit le résultat. » (p. 57)

Vient alors le grand cheval de bataille de Despentes et de la gauche en général : la défense des immigrés. En effet, ils sont perçus comme le bouc émissaire idéal pour que le peuple ne se rebelle pas contre son véritable ennemi : les puissants. Un classique de la manipulation des faibles par les forts : désigner un coupable parmi les faibles pour les tenir tranquille. Diviser pour mieux régner.

« Mais ce que tout le monde cherche, au final, c’est l’entre-soi. N’avoir à se coltiner que des gens qui te ressemblent. Pas d’étrangers. Et le ciment le plus facile à trouver pour souder un groupe restera toujours l’ennemi commun. […] C’est qu’ils ont plutôt intérêt à faire en sorte que les petites gens se pensent Français de souche victimes de la grande mosquée, plutôt que se penser travailleurs pauvres expropriés par le un pour cet. Le grand remplacement, il n’y croit pas. » (p. 139)

Des couches sociales étanches

Ce qui frappe le plus dans la trilogie Subutex et la lecture de notre société contemporaine qu’elle nous offre, c’est cette fragmentation de la société. Officiellement, il n’y a plus de castes ni d’ordres comme sous l’Ancien Régime. Dans les faits, les membres des différentes classes sociales ne se comprennent pas et se détestent mutuellement. Le rapport de Charles à la poésie illustre très bien cette étanchéité. Mais c’est la même chose de l’autre côté !

Maintenant que Sylvie est passée de l’autre côté de la barrière, elle relève cette petite détestation des gens qui vivent dans un certain confort matériel à l’égard des feignasses pauvres qui les entourent. Ce comportement est très courant. On l’a tous observé, voire pratiqué. Salauds de pauvres ! S’ils en sont là, et profitent de l’argent de ceux qui bossent, c’est entièrement de leur faute.

« Il y a toujours quelqu’un, à table, pour parler du plouc qui vit dans le village où il a une maison de campagne, et qui se contente des allocations plutôt qu’aller travailler. Le fraudeur, le paresseux, le profiteur – ses amis riches en comptent toujours un parmi leurs connaissances. […] Mais depuis qu’elle n’a plus de femme de ménage, et qu’elle a dû effectuer pour elle-même toutes les démarches d’obtention du RSA et des allocations qu’elle pouvait toucher, elle n’est jamais arrivée au légendaire pactole mensuel qu’on évoque dans les dîners de riches. » (p. 206-207)

Enfin, la haine anti-riches éclate, exulte, ne se cache plus et va très (trop) loin. Comme dans le célèbre passage du supermarché dans le 1er tome, la radicalité passe par Xavier, personnage frustré et victime consciente de l’injustice expéditive du système capitaliste.

« Quand il était petit, les gens de sa condition se promenaient le long des ports de plaisance et s’arrêtaient pour regarder les bateaux des riches. Ils étaient des promesses de voyages, d’ailleurs, de vrai luxe. Aujourd’hui les pauvres ne s’arrêtent plus. Ils prennent la richesse dans la gueule, en passant – ils encaissent, ça leur fait comme un uppercut. Des kilos de merde, tous la même gueule d’immeubles en plastique. La seule qualité de ces bouses, c’est que tout le monde sait le prix qu’elles coûtent. De l’avis de Xavier, quiconque dépense son argent pour s’acheter un engin pareil devrait être soumis à une expertise psychiatrique. La gloire du un pour cent. Tous les mêmes yachts, alignés. Il n’y a que la taille qui diffère. C’est avec la taille qu’ils disent au voisin « regarde, j’ai plus de thunes que toi ». Il n’y a qu’un seul drapeau, le même sur tous les navires. Le drapeau de ceux qui ne payent pas d’impôts, qui ouvrent des comptes offshore, qui trafiquent, qui ne sont pas soumis à la loi commune. […] Les propriétaires sont nés dans des pays différents, ils sont chinois ou arabes ou russes, ils naviguent tous sous le même drapeau. La langue de la banque est un métalangage. […] Où sont ces putains de terroristes, quand on a besoin d’eux ? Ils ne pourraient pas venir et faire péter tout ça […] ? » (p. 136)



Une bête au paradis, Cécile Coulon

Grande habituée de La Grande Librairie, Cécile Coulon m’a toujours frappée par la pertinence de ses analyses littéraires et la clarté de son langage. Originaire de ma région française préférée et attachée à ses terres, cette auteure avait décidément tout pour me plaire. Ça tombe bien : Une bête au paradis est un livre terriblement efficace qui vous hante encore quelque temps après l’avoir définitivement refermé. On sent bien l’influence du King que Coulon admire par-dessus tout. Car pour reprendre les mots très justes de Busnel, Une bête au paradis « commence comme un roman campagnard, se poursuit comme une fable philosophique, et se termine comme un thriller ».

Résumé

En plein cœur de l’Auvergne, Emilienne règne en matriarche sur sa ferme isolée au bout d’un chemin : le Paradis. Dans ce lieu à la fois de malédiction et de prédestination à vivre, on travaille dur pour se nourrir des bêtes et on appartient à la terre. Emilienne a recueilli Louis, fuyant la sauvagerie de son père, ainsi que Blanche et Gabriel, ses deux petits-enfants dont les parents sont morts dans un accident de voiture.

Au lycée, Blanche vit un premier amour passionné avec Alexandre, jeune homme séduisant et beau parleur. Son chagrin est immense lorsque, contrairement à Blanche qui était elle aussi une élève brillante, il quitte ses parents pour poursuivre ses études. Quand il revient douze ans plus tard, les choses n’ont que très peu changé au Paradis. À plus de 80 ans, Emilienne est toujours maîtresse en sa demeure, assistée par le valeureux Louis – encore et toujours amoureux transi de Blanche. À trente ans, celle-ci est restée célibataire et dévouée à la ferme, tandis que son petit frère de vingt-sept ans s’est marié à Aurore, la fille du cafetier du village.

Blanche ignore les raisons de ce retour, mais celui-ci la bouleverse. Même si elle lutte pendant quelque temps, incapable de pardonner le chagrin que le départ d’Alexandre lui a causé à l’époque, elle finit par retomber dans ses bras. Mais quand elle apprend que le jeune homme, en réalité marié et père d’un garçon, est revenu pour racheter les terres du Paradis en manipulant une Emilienne vieillissante, sa vengeance sera à la hauteur de l’affront.

Une morale sur fond de brutalité paysanne…pour notre plus grand bonheur

Attention, l’emploi de cette expression n’a rien de péjoratif. Moi-même petite-fille de paysans, j’ai vu ma grand-mère dépecer les lapins que j’avais nourris et caressés quelques instants plus tôt. La morale prodiguée et appliquée par Emilienne en début, puis par Blanche en fin de roman, relève du bon sens paysan et sa mise en œuvre décrite de manière très « graphique » est un véritable tour de force littéraire. Cette brutalité paysanne à la fois juste et sans pitié secoue le lecteur. Il applaudit l’action, aussi cruelle soit-elle, et gagne en empathie vis-à-vis du personnage vengeur. Sentant l’odeur du sang et de la mort à travers les pages, j’ai eu du mal à refermer ce livre et encore plus à passer à autre chose une fois la lecture achevée. Voici la leçon de morale prodiguée par Emilienne à la petite Blanche après qu’elle ait blessé son jeune frère chétif.

« La poule [préférée de Blanche] tenta de se dégager mais Blanche la coinçait contre elle. Lorsqu’elle eut atteint le perron, elle supplia une dernière fois sa grand-mère du regard. Celle-ci l’ignora, attrapa l’animal par la tête et lui brisa le cou. La petite étouffa un cri. Quelque chose en elle mourut en même temps. Elle voulut se jeter par terre, pleurer sur ce tas de plumes cassé en deux, mais Emilienne l’attrapa avant qu’elle ait pu bouger, et elle planta les yeux dans les siens en murmurant :

— Ne cogne plus jamais ton frère, tu m’entends, plus jamais.

Blanche haït aussitôt Emilienne.

— Ne fais jamais de mal à plus petit que toi. Jamais. Ou tu souffriras par un plus fort. » (p.63)

Au moment où Blanche découvre les manigances de son amant, la morale annonciatrice de la terrible vengeance finale hante Blanche, la mort rôde et l’intrigue monte en tension. C’est là qu’on ressent la patte de Stephan King ! Le lecteur s’attend au pire, mais ce pire dépasse son imagination.

« Tout était parfaitement en ordre. À présent, elle voyait son reflet dans le regard des autres : celui d’une morte. Blanche prit une longue inspiration tandis qu’une voix du passé montait en elle, répétant à ce reflet décharné mais encore vivant : « Ne fais jamais de mal à un plus petit, ou tu souffriras par un plus fort. » » (p. 332)

Et je m’arrête là pour ne pas dévoiler le sort que Blanche va réserver à Alexandre pour le punir de s’être attaqué à un plus petit.

Un roman où les Hommes sont des bêtes

Comme le montrent ces deux applications d’une leçon de morale à destination des Hommes mais réalisées à l’aide des animaux, les personnages sont sans cesse ramenés à leur dimension la plus bestiale. Un aspect fondamental du roman annoncé dès le titre, car la bête est l’animal qu’on ne peut domestiquer. D’ailleurs qui est cette bête ? Blanche, qui perd toute son humanité lorsqu’elle découvre la trahison. En ce qui me concerne, je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’Alexandre a eu le sort qu’il méritait, si cruel soit-il.

Pour en revenir au caractère bestial des personnages, celui-ci est déterminé par le lieu. La famille Émard vit au milieu des bêtes et l’intrigue tourne autour de la ferme éponyme du roman. La tension sexuelle qui émane de cette bestialité est d’ailleurs palpable dès les premières pages où Blanche et Alexandre font l’amour ensemble pour la première fois. Pendant qu’on égorge le cochon en bas, Blanche perd sa virginité à l’étage. Le parallèle est saisissant et jette les bases d’une atmosphère unique. Comme indiqué au début de cet article, le roman se finit en thriller. Et même sans soupçonner la teneur du drame qui va se jouer, cette simultanéité entre la mort et le sexe laisse présager une fin terrible.

Emilienne est rustre – mais juste et attachante – et gère sa ferme en paysanne exemplaire. Les passages les plus éloquents afin de justifier mon propos ici sont ceux qui décrivent la transformation de Blanche après la découverte de la trahison d’Alexandre. Elle cesse de s’alimenter, s’enferme dans une chambre et le récit de sa transformation physique est celui d’un passage de la femme vers la Bête. Concrètement, elle devient blafarde, perd ses cheveux et mange des araignées.

Un roman campagnard

Dans ce roman, Coulon insuffle donc une dimension campagnarde et bestiale à un excellent maniement du suspense et de la montée en tension qui rappelle Stephen King. Et si Une bête au Paradis était un thriller paysan ? Ceci expliquerait pourquoi j’ai tant aimé ce roman, moi qui n’aime ni King, ni les thrillers en général.

À noter que les titres des chapitres sous forme de verbes appuient ce crescendo dans la tension. Ils poussent à imaginer des personnages en action, même si les verbes renvoient parfois à des émotions. Ainsi le chapitre « Vaincre » après « Pleurer » tient encore plus le lecteur en haleine, puisqu’il sent – bien plus qu’il ne le comprend – l’intensité de ce qui va suivre.

Enfin l’attachement de Blanche envers le Paradis est bouleversant, et c’est sur celui-ci que s’achève le récit. À noter que le corps, et par là l’animalité du personnage dévasté par la passion, est présent jusque dans l’épilogue.

« Puis chancelante sur ses jambes osseuses, elle se leva et écarta les bras dans un élan désarticulé où tout son corps sembla se déchirer en deux, de la gorge au nombril. La tête jetée en arrière, elle étreignit cette cour, ce poulailler, cette maison et ces prés au loin, cette grange et ce Sombre-Étang, rompue par l’amour fou qu’elle portait au Paradis. » (p. 352)

Le Très-Bas, Christian Bobin

Là encore, j’en suis venue à m’intéresser à Christian Bobin grâce à La grande librairie sur France 5. Si ma mémoire est bonne, j’ai acheté ce petit livre – 131 pages seulement – suite à un passage de son auteur dans l’émission. Petit, mais tellement riche que je pourrais citer toutes ses pages.

Publié en 1992, Le Très-Bas s’est vu décerner l’année suivante le prix des Deux Magots ainsi que le Grand prix catholique de littérature. Et pour cause, la foi chrétienne tient une place capitale dans l’œuvre de Christian Bobin, en particulier dans le texte qui l’a fait connaître et qui nous intéresse ici. Dans cette somptueuse prose poétique, l’auteur nous décrit la vie de François d’Assise, mais surtout sa vision de Dieu et de l’Amour. J’ai hésité à classer ce roman dans la catégorie Essais tant la frontière entre fiction et réflexion est mince ici. Mais comme il s’agit avant tout d’un récit biographique, laissons ce grand livre dans la catégorie Littérature française.

Le concept du Très-Bas : rappel du véritable message d’Amour de la religion catholique

Tout le livre peut être résumé ainsi : par opposition au Très Haut du dogme religieux, François d’Assise a passé sa vie entière à perpétuer l’œuvre du Très Bas, ce Dieu de l’amour, toujours à hauteur des Hommes. Imaginez donc la portée du texte. C’est bouleversant.

Pour expliquer cet antagonisme, Christian Bobin convoque notamment Jacques de Voragine, homme d’Église du XIIIe siècle célèbre pour ses chroniques de la vie de saints chrétiens. Le jugement que cette figure religieuse porte sur l’enfance tranche avec l’exemple de François d’Assise.

« C’est que Jacques de Voragine est un homme de son temps : l’enfance est une maladie éphémère. Si on se penche sur elle, c’est pour n’y trouver que le témoignage mortifiant de la faiblesse humaine. L’enfant est à l’adulte ce que la fleur est au fruit. La fleur n’est pas certitude du fruit. Bien des hivers peuvent compromettre le passage de l’une à l’autre, bien des orages. L’enfant est dans ce temps au bas de la création, pas loin des fous ou des bêtes. Il ne reçoit de plein accueil que dans la parole du Christ. Jacques de Voragine est théologien. Il commente cette parole, et le bruit qu’il fait dans ses commentaires l’empêche de l’entendre. C’est un homme d’appareil et c’est en empruntant à la hiérarchie militaire du clergé qu’il nomme son Dieu : le Très-Haut. C’est oublier cette impatience du Christ écartant les apôtres raisonneurs pour faire place aux enfants. C’est oublier que rien ne peut être connu du Très-Haut sinon par le Très-Bas, par ce Dieu à hauteur d’enfance, par ce Dieu à ras de terre des premières chutes, le nez dans l’herbe. » (p. 38)

La parole est limpide et je ne saurais commenter cet extrait sans le paraphraser. À titre personnel, cette défense du Très Bas et d’une religion vécue dans la simplicité par imitation d’un Dieu à hauteur d’Homme/d’enfance me rappelle des comportements que j’ai toujours intuitivement considérés comme chrétiens…par opposition à un discours qui n’est que dogme. Ainsi quand le SIDA ravage l’Afrique des années 2000, Jean-Paul II scandalise en refusant de conseiller l’usage du préservatif – prônant au lieu de cela la fidélité dans un continent où la pratique de la polygamie est la plus répandue – il est la voix du dogme, antagoniste au travail des prêtres sur le terrain qui, eux, faisaient campagne pour le préservatif auprès des populations.

L’enfance et la joie comme conditions de la sainteté

À travers l’éloge de l’enfance, il faut comprendre celui de la joie, expression même du Très Bas et de la sainteté. De par sa pureté, sa simplicité et sa spontanéité, la joie apparaît comme le sentiment de l’enfance. Voici ce que Bobin écrit au sujet du lien indissociable entre enfance et sainteté :

« la sainteté ne détruit pas l’enfance, elle la parfait. » Puis il peaufine la définition du Très-Bas.

« Le corps grandit en prenant de la taille. L’esprit grandit en perdant de la hauteur. La sainteté renverse les lois de maturité : l’homme y est la fleur, l’enfance y est le fruit. » (p.38)

Ce n’est rien de moins qu’une conception révolutionnaire de la sainteté par rapport à ce qu’on pourrait croire. Être un modèle de sainteté n’est pas s’élever, mais bel et bien rester enfant. La vie entière de François d’Assise était en parfaite adéquation avec cette ligne de conduite, puisqu’il a pris le chemin inverse de son père, sérieux négociant en draperies auquel il devait succéder.

Par ailleurs, cette capacité de l’enfant à profiter de la vie dans la joie spontanée et l’amour de soi qu’elle induit constitue le chemin vers l’amour de Dieu. Voici comment.

« Douceur de vivre, amour de soi : là se tient le Très-Bas, anonyme, moqueur, inaperçu des moralistes qui le cherchent dans les foudres d’un ciel ou dans les tombes d’un repentir. L’amour de soi est à l’amour de Dieu ce que le blé en herbe est au blé mûr. Il n’y a pas de rupture de l’un à l’autre – juste un élargissement sans fin, les eaux en crue d’une joie qui, après avoir imprégné le cœur, déborde de toutes parts et recouvre la terre entière. L’amour de soi naît dans un cœur enfantin. C’est un amour qui coule de source » (p. 46).

Ainsi l’enfance est le seul moyen de parvenir à l’amour, par opposition à l’âge adulte qui raisonne et s’en éloigne donc.

« Il n’y a devant l’amour aucun adulte, que des enfants, que cet esprit d’enfance qui est abandon, insouciance, esprit de la perte d’esprit.  L’âge additionne. L’expérience accumule. La raison construit. L’esprit d’enfance ne compte rien, n’entasse rien, ne bâtit rien. L’esprit d’enfance est toujours neuf, repart aux débuts du monde, aux premiers pas de l’amour. […] L’homme d’enfance est le contraire d’un homme additionné sur lui-même : un homme enlevé de soi, renaissant dans toute naissance de tout. Un imbécile qui joue à la balle. Ou un saint qui parle à son Dieu. Ou les deux. » (p.110)

Réflexions anthropologiques fondées sur une approche théologique

L’origine de la misogynie

Au-delà de cette définition de la sainteté par l’éloge de l’enfance et de la joie, j’ai repéré quelques passages des plus pertinents sur l’Homme à travers le prisme de la religion. On l’a bien compris, Bobin critique plus ou moins les dérives intrinsèques à la religion en nous présentant la figure exceptionnelle de François d’Assise. À partir de là, il apporte une définition de la femme à contre-courant de la Bible où celle-ci – en dehors de la Vierge – incarne la tentation. Or les femmes sont bien plus proches de Dieu que les hommes. Elles sont l’Inconnu : c’est bien toute l’origine de la peur, et donc de la haine à leur égard.

« Les hommes ont peur des femmes. […] C’est une peur du premier jour qui n’est pas seulement peur du corps, du visage et du cœur de la femme, qui est aussi bien peur de la vie et peur de Dieu. Qu’est-ce  qu’une femme ? Personne ne sait répondre à cette question, pas même Dieu […] Les femmes ne sont pas Dieu. Les femmes ne sont pas tout à fait Dieu. Il leur manque très peu pour l’être. Il leur manque beaucoup moins qu’à l’homme. Les femmes ont la vie en garde pendant l’absence de Dieu » (p. 95)

L’amour

On le constate dans notre époque moderne où les relations amoureuses sont plus libres que jamais : l’amour n’existe pas. Seul le rapport de pouvoir et d’échange mercantile règne entre les êtres, et il est plus présent dans le couple que nulle part ailleurs. Telle est du moins la vision que défend Christian Bobin, de manière radicale certes, mais qui a le mérite de forcer la réflexion. Voici ce qu’il écrit au sujet de François d’Assise :

« La guerre ne le tente plus, le commerce ne l’attire pas. Or ce sont là les deux activités principales de l’homme sur terre [par opposition au passage cité plus haut sur les femmes !], deux manières sûres d’étendre son nom bien au-delà de soi. Tuer sans être tué, gagner sans perdre : ces deux occupations dominent la vie. Le lien amoureux n’en est qu’une variante. Le lien amoureux est lien de guerre et de commerce entre les sexes. Ou plus exactement : il n’y a pas de lien amoureux parce qu’il n’y a pas d’amour. Il n’y a pas d’amour parce qu’il n’y a que de l’amertume – amertume de n’être pas tout au monde » (p. 54)

L’amour est beaucoup plus simple pour François d’Assise. C’est un don de soi. Un épuisement à ne jamais soumettre à la raison. L’amour est tout sauf une recherche et encore moins une attente.

« Celui qui chante brûle dans sa voix. Celui qui aime s’épuise dans son amour. Le chant est cette brûlure, l’amour est cette fatigue. […] Vous attendez de l’amour qu’il vous comble. […] L’amour est manque bien plus que plénitude. L’amour est plénitude du manque. C’est, je vous l’accorde, une chose incompréhensible. Mais ce qui est impossible à comprendre est tellement simple à vivre. » (p. 117)

Il est également éveil, réinvention pour casser l’éternel recommencement du monde. C’est là son aspect le plus essentiel à mes yeux.

« Le monde veut la répétition ensommeillée du monde. Mais l’amour veut l’éveil. L’amour est l’éveil chaque fois réinventé, chaque fois une première fois. […] L’enfant va à l’adulte et l’adulte va à sa mort. Voilà la thèse du monde. Voilà sa pensée misérable du vivant : une lueur qui tremble en son aurore et ne sait plus que décliner. C’est cette thèse qu’il te faut renverser. Partir une deuxième fois et que cette fois soit plus neuve encore que la première, plus radicalement neuve, plus amoureusement neuve. » (p. 119)

La religion comme vecteur de haine

L’auteur tord ici le cou au discours simpliste qui consiste à dire que les guerres de religion n’ont rien à voir avec la religion justement. Il n’y a pas plus grand vecteur de haine que la religion. Le catholicisme est message d’Amour, mais elle engendre la haine parce qu’elle est une religion, avec son dogme, ses institutions et ses textes sacrés. Sur les chrétiens et musulmans :

« Le treizième siècle est siècle de croisades […] Ils descendent du même père enterré sous la Bible, Abraham. Ils s’en disputent la dépouille avec leurs dents. La religion c’est ce qui relie et rien n’est plus religieux que la haine : elle rassemble les hommes en foule sous la puissance d’une idée ou d’un nom quand l’amour les délivrent un à un par la faiblesse d’un visage ou d’une voix. » (p. 115)

La haine rassemble, l’amour divise en libérant les individus. Prenons le cas du bouc émissaire, il est la preuve ultime qu’un groupe se soude de manière très robuste s’il a un ennemi commun.

Le Très-Bas est un livre puissant ; il apporte une définition de Dieu que l’on oublie trop souvent à cause de la lourdeur des institutions religieuses du catholicisme. Être un saint, c’est se rapprocher de Dieu certes, mais « paradoxalement » – et encore ! – en restant à hauteur d’homme. Pas de morale, pas de grands principes, bref, pas de dogme. La sainteté, c’est l’enfance et la joie. Mais qu’est-ce que la joie exactement ? Une fois de plus, la définition est aussi incompréhensible qu’évidente.

« Vous voulez savoir ce qu’est la joie ? Vous voulez vraiment savoir ce que c’est ? Alors écoutez : c’est la nuit, il pleut, j’ai faim, je suis dehors, je frappe à la porte de ma maison, je m’annonce et on ne m’ouvre pas, je passe la nuit à la porte de chez moi, sous la pluie, affamé. Voilà ce qu’est la joie. Comprenne qui pourra. Entende qui voudra entendre. La joie c’est de n’être plus jamais chez soi, toujours dehors, affaibli de tout. » (p. 120)

Les gratitudes, Delphine de Vigan

Attirée par la couverture élégante de ce livre qui trônait parmi les meilleures ventes dans les libraires allemandes sous le titre de Dankbarkeiten, mais aussi par les nombreuses critiques positives trouvées çà et là dans la blogosphère littéraire, je me suis enfin intéressée à de Vigan. Pas de pot, je ne suis pas tombée sur le bon livre et remercie cette auteure primée de l’avoir fait si court – 192 pages.

Les gratitudes, c’est l’histoire de Michka, une vieille dame qui perd peu à peu l’usage de la parole. Sa fin de vie est racontée du point de vue de trois narrateurs : Marie, la fille adoptive de Michka, Jérôme, l’orthophoniste qui s’occupe d’elle, et un narrateur omniscient. Dès que son aphasie est diagnostiquée, le personnage principal de ce court roman est admis en maison de retraite.

Un récit très juste sur la fin de vie

Tout le récit est humanité et bonté, et puis n’oublions pas que ce sujet nous concerne tous malgré les œillères que nous portons au quotidien. La mort fait peur, nous la fuyons beaucoup plus en Occident qu’ailleurs, alors saluons ce livre qui aborde le tabou avec pudeur et élégance. Pour une femme qui a toujours été très active, la passivité et le statique de cette fin de vie dans ce type d’établissement qui est l’antichambre de la mort viennent s’ajouter à la souffrance de perdre ses mots.

« Je [Marie] cherche quelque chose à dire, quelque chose qui pourrait la réconforter – « les dames sont sympas » ou « je suis sûre que tu vas te faire des copines » ou « il y a pas mal d’activités » –, mais chacune de ces phrases est une insulte à la femme qu’elle a été.

Alors je ne dis rien.

Je me contente de rester près d’elle.

[…]

Quelques minutes plus tard, une femme entre dans la chambre pour lui proposer une collation. Un petit jus de pomme avec une petite paille et un petit gâteau emballé dans un petit sachet. Les mêmes qu’au centre de loisirs.

Voilà donc ce qui t’attend, Michk’ : des petits pas, des petites sommes, des petits goûters, des petites sorties, des petites visites.

Une vie amoindrie, rétrécie, mais parfaitement réglée. »*

L’orthophoniste apporte lui aussi une réflexion qui prolonge cette notion d’atrophie de l’individu. À travers les yeux de Jérôme, la fin de vie apparaît comme un moment décroché de la vie elle-même, avec un lien plutôt mince qui relie la personne en maison de retraite à son passé. Elle n’est pas encore morte, mais plus tout à fait vivante non plus.

« Quand je les rencontre pour la première fois, c’est toujours la même image que je cherche, celle de l’Avant. Derrière leur regard flou, leurs gestes incertains, leur silhouette courbée ou pliée en deux, comme on tenterait de deviner sous un dessin au vilain feutre une esquisse originelle, je cherche le jeune homme ou la jeune femme qu’ils ont été. […]

J’aime voir des photos d’eux quand ils fixaient l’objectif sans avoir la moindre idée des dommages qu’ils allaient subir […]. J’aime les découvrir dans la force de l’âge […]

Parfois, il est impossible de faire le lien entre la jeune femme ou le jeune homme de la photo et la personne assise en face de moi […] rien ne semble relier ces deux corps : le corps léger arrogant de la jeunesse et le corps déformé, diminué de la maison de retraite. »

Par ailleurs, j’aime beaucoup un autre message de ce professionnel expérimenté qui soigne des personnes âgées à longueur de journée : on ne guérit jamais de ses blessures d’enfance. On le croit volontiers et des autobiographies écrites par des personnalités célèbres au crépuscule de leur vie – je pense à celle de Philippe Labro, par exemple – viennent confirmer ce triste constat.

« Je travaille avec les douleurs d’hier et celles d’aujourd’hui. […]

Mais ce qui continue de m’étonner, […] ce qui me coupe parfois le souffle, c’est la pérennité des douleurs d’enfance. Une empreinte ardente, incandescente, malgré les années. Qui ne s’efface pas.

Je regarde mes vieux […] la douleur de l’enfant qu’ils ont été est toujours là. Intacte. Elle se lit sur leur visage et s’étend dans leur voix »

L’intrigue derrière tout ça : l’enfance de Michka

Et voilà la principale cause de mon indifférence vis-à-vis de ce livre. Enfant, Michka a été confiée par sa mère à un couple pour qu’elle échappe à Auschwitz. Comme elle est partie vivre chez la cousine de sa mère une fois la guerre terminée, Michka n’a plus jamais revu Henri et Nicole Olfinger, ce couple de sauveurs. Son obsession avant de mourir : les retrouver pour leur dire merci.

Les gratitudes s’articule donc sur ce besoin de remercier les gens qui ont compté avant qu’il ne soit trop tard. Admettons. Mais avait-on besoin de nous pondre une énième histoire en rapport avec la Shoah ? Au même titre que ces romans sur le racisme que subissent les Noirs aux États-Unis, aussi brillants soient-ils d’un point de vue littéraire, je sature. Deux faits historiques sur lesquels je ne peux plus rien lire. Et vous savez pourquoi ? Parce qu’on a compris, en fait.

Bref. Un roman sans prétention qui ne marque pas et s’oublie bien vite malgré quelques jolis passages et un thème bouleversant en soi.

*Là encore, impossible de donner les numéros de page car j’ai lu ce livre en format numérique.



Notre-Dame-des-Fleurs, Jean Genet

Attention O.L.N.I. (Objet Littéraire Non Identifié). Notre-Dame-des-Fleurs ne ressemble à aucune œuvre de fiction que j’ai pu lire jusqu’ici. Alors certes, chaque objet littéraire est unique, mais alors celui-ci…On peut tout de même dire qu’il s’agit d’un premier roman avec de nombreux aspects autobiographiques. Que je l’ai acheté en poche au Gibert du quartier latin lors d’un passage en France il y a quelques années. Qu’il a inspiré l’une de mes chansons préférées de mon groupe préféré : une pépite du premier album inconnue du commun des mortels. Que, pour finir, j’ai mis quasiment une année à terminer cette lecture, sans cesse interrompue par les « impératifs de mon Book Club » et par la lassitude – je détaillerai les causes de ce sentiment un peu plus loin.

Notre-Dame-des-Fleurs, fantasme d’un prisonnier

Le caractère autobiographique de l’œuvre est indéniable : Jean Genet écrit ce premier roman depuis sa cellule de la prison de Fresnes. Pendant 384 pages, le narrateur décrit ses fantasmes d’homosexuel sans tabou des années 1940 à travers l’histoire de Divine, travesti du Pigalle sordide de l’époque. Le roman débute avec la procession burlesque de folles pendant l’enterrement de Divine, et la métaphore religieuse – que l’on retrouve dans le titre – sera filée tout au long du roman. La vie de ce personnage est comparée à celle d’une sainte : de l’itinéraire du jeune Louis Culafroy dans sa province au quotidien de la vieille catin parisienne soumise à son mac et au terrible Notre-Dame-des-Fleurs, jeune voyou à la gueule d’ange. D’abord choqué par la crudité de Notre-Dame-des-Fleurs, Jean Cocteau va tout de même le faire éditer en 1943. Même en 2020, j’ai moi-même été très choquée par de nombreux passages. Dans ce milieu du crime et de la prostitution avec ses endroits interlopes des bas-fonds d’une capitale occupée, les protagonistes vivent en marge de la société normative. En marge, et non à l’extérieur, car n’oublions pas que dans cette France où l’homosexualité était illégale, les hommes bien comme il faut le jour se déguisaient en femmes et fréquentaient des Divines la nuit. Morceaux choisis de crudité :

Commençons par le sexe. Il est partout, il est phallocentré – qu’on me pardonne ce truisme – et parfaitement décomplexé, comme il l’est souvent dans le « milieu gay », pour employer un anachronisme. Aucun détail ne nous est épargné, mais l’humour comme outil de provocation n’est jamais bien loin. J’en veux pour preuve cette scène qui réunit le sexe bestial et le patriotisme grotesque – et inexorablement tragique – avec cet amant qui passe d’un animal à l’autre. Par ailleurs, on retrouve ce fameux lien, si fréquemment exploré dans la littérature et le cinéma, entre le sexe et la mort.

« Une nuit, l’Archange devint faune. Il tenait Divine contre soi, face à face, et son membre, soudain plus puissant, par-dessous elle, cherchait à pénétrer. Quand il eut trouvé, se recourbant un peu, il entra. Gabriel avait acquis une telle virtuosité qu’il pouvait, tout en restant immobile lui-même, donner à sa verge un frémissement comparable à celui d’un cheval qui s’indigne. Il forçat avec sa rage habituelle et ressentit si intensément sa puissance qu’il – avec sa gorge et son nez – hennit de victoire, si impétueusement que Divine crut que Gabriel de tout son corps de centaure la pénétrait ; elle s’évanouit d’amour comme une nymphe dans l’arbre. […]

L’Archange jouait au sérieux son rôle de baiseur. Il en chantait La Marseillaise, car, dès cet instant, il fut fier d’être Français et coq gaulois, ce dont les mâles seuls ont la fierté. Puis il mourut à la guerre. » (p. 150-151)

Et puis il y a Gorgui, l’amant noir, fantasme classique et éculé chez les Occidentaux. On se gardera bien de coller un jugement moral rétrospectif et parfaitement anachronique sur ce passage. Oui, c’est choquant, oui, c’est absolument raciste, la figure du Noir est ultra-sexualisée et déshumanisée, mais surtout…oui, le roman est paru il y a près d’un siècle.

« Les nègres n’ont pas d’années. […] s’ils veulent compter, ils s’embrouillent dans leurs calculs, car ils savent bien qu’ils sont nés à l’époque d’une disette, de la mort de trois jaguars, de la floraison des amandiers, et ces circonstances, mêlées aux chiffres, permettent qu’on s’égare. Gorgui, notre nègre, était vif et vigoureux. Un mouvement de ses reins faisait vibrer la chambre, comme Village, l’assassin noir, le faisait de sa cellule en prison. J’ai voulu retrouver dans celle-ci, où j’écris aujourd’hui, l’odeur de charogne que le nègre au fier fumet répandait, et grâce à lui, je puis un peu mieux donner vie à Seck Gorgui. J’ai déjà dit comme j’aime les odeurs. » (p. 173)

« Plus efficace que la vue du nègre, l’odeur renseigna Notre-Dame.

— Ca chlingue. T’as un colocataire. […]

Gorgui s’éveillait . Il était gêné de se trouver bandant comme on bande au matin. Il était pudique naturellement, mais les Blancs lui avaient enseigné l’impudeur, et, dans sa rage à vouloir leur ressembler, il les dépassait. » (p. 194)

« There’s just too much farting in this book »

La suite de cet extrait m’amène directement à mon premier reproche envers ce livre. Pour le formuler, j’ai repris une critique d’un lecteur anglophone sur le site Goodreads.

« Les fortes odeurs de la terre, des latrines, des hanches d’Arabes et surtout l’odeur de mes pets, qui n’est pas celle de ma merde, odeur détestée, tellement qu’encore ici, je m’enfouis sous les couvertures et recueille dans ma main roulée en cornet mes pets écrasés que je porte à mon nez. Ils m’ouvrent des trésors ensevelis, de bonheur. J’aspire. Je hume. » (p. 173)

Le problème de cette sexualité homosexuelle racontée ici en long, en large et en travers – au sens (pas très) propre comme au figuré  – est qu’elle vire trop souvent à la scatologie. Comme le reste, cela peut être intéressant une fois la première réaction de choc passée, mais la répétition, l’insistance et l’obsession entraînent la lassitude du lecteur. Son dégoût n’est plus passager, mais prolongé.

Un style magnifique

Dès les premières lignes, j’ai été frappée – littéralement, puisqu’il m’a mis une énorme claque – par le style de ce roman. Je n’avais jamais rien lu d’aussi somptueux. Alors bien évidemment, le soufflé retombe vite et Notre-Dame-des-Fleurs est la preuve qu’un style sans fond ne tient pas. Il subjugue au début, même si le récit décousu fatigue bien vite. Là encore, je vais modestement reprendre une critique lue sur Goodreads à l’époque pour tenter d’expliquer l’effet que ce style a produit sur moi. Jean Genet a écrit son roman en se fichant royalement de ce qu’en pensera le lecteur. Peut-être est-ce le cas de tous les écrivains ? Vaste question. Les avis divergent, mais j’ai l’impression que le lecteur occupe toujours une petite place dans l’esprit de l’écrivain pendant son travail d’écriture. Pas dans celui de Genet. Cette radicalité vient de sa condition de détenu. Isolé, paria de la société, de ce qu’il appelle « le monde des vivants », il donne tout et se fiche de la morale. Pour notre plus grand plaisir, le narrateur lui-même décrit son projet, toujours dans une sincérité exceptionnelle.

« Il faut qu’à tout prix, je revienne à moi, me confie d’une façon plus directe. Ce livre, j’ai voulu le faire des éléments transposés, sublimés, de ma vie de condamné, je crains qu’il ne dise rien de mes hantises. Encore que je m’efforce à un style décharné, montrant l’os, je voudrais vous adresser, du fond de ma prison, un livre chargé de fleurs, de jupons neigeux, de rubans bleus. Aucun autre passe-temps n’est meilleur.

Le monde des vivants n’est jamais trop loin de moi. Je l’éloigne le plus que je peux par tous les moyens dont je dispose. Le monde recule jusqu’à n’être qu’un point d’or dans un ciel si ténébreux que l’abîme entre notre monde et l’autre est tel qu’il ne reste plus, de réel, que notre tombe. Alors, j’y commence une existence de vrai mort. De plus en plus, je coupe, j’élague cette existence de tous les faits, surtout les plus minimes, ceux qui pourraient le plus rapidement me rappeler que le vrai monde est étalé à vingt mètre d’ici, tout aux pieds des murailles. » (p. 204)

Un récit trop décousu ou pourquoi je ne recommande pas ce livre

Et oui, je ne reviens pas sur l’effet de courte durée du style sublime, les extraits cités l’illustrent très bien. Mais, pour reprendre cette même critique lue sur Goodreads et que j’approuve entièrement, le lecteur se trouve face à un tableau dont il reconnaît les immenses qualités artistiques sans pour autant être touché. Or je pense que ce sentiment est dû à l’absence de structure du récit. Comme je l’ai dit au début de l’article, Notre-Dame-des-Fleurs raconte les fantasmes d’un taulard à travers la vie d’un travesti présentée comme une sainte. La métaphore religieuse est brillante, la provocation est efficace, mais à force de jouer sur les mêmes ressorts pendant 384 pages sans intrigue et sans progression du récit, le roman fait tomber le lecteur dans l’indifférence. La provocation fatigue et ne choque plus. Le style laisse de marbre et n’enthousiasme plus. Dommage.



Le Petit Chose, Alphonse Daudet

Oui, j’aime commencer mes articles par une brève description du contexte de la lecture concernée. Voici des conditions inédites. Alors que j’étais en vacances en France, l’appartement AirBnB dans lequel je séjournais contenait quelques classiques sur une étagère. Et le seul que je n’avais pas lu était…je vous le donne en mille. Même si je n’ai pas accroché, ne crachons pas sur un petit pas de côté suite à une longue période marquée par la littérature anglophone.

Résumé

Ce roman autobiographique publié en 1868 par Alphonse Daudet raconte l’histoire de Daniel Eyssette, un petit être sensible qui va devoir surmonter bien des obstacles à chaque étape de sa vie. Le premier est un classique de la littérature : l’exil. Sa famille aisée du sud de la France doit quitter ses terres et s’installer à Lyon suite à la faillite de l’entreprise familiale. Rappelons qu’à l’époque, les différences régionales et sociales étaient très marquées ; le terme d’exil est donc parfaitement approprié. Au collège, un professeur affuble Daniel Eyssette du sobriquet éponyme. Ahhh l’humiliation l’éducation à l’ancienne ! À cause des finances de sa famille, il ne peut poursuivre son cursus au collège et retourne dans sa région natale pour travailler en tant que maître d’études pour les plus petits, avant de passer « pion » pour des élèves plus grands qui lui mènent la vie dure. Il finit par être chassé de l’établissement.

Lorsqu’il s’installe à Paris pour retrouver Jacques, son petit frère surnommé « la mère Jacques » en référence à son dévouement, celui-ci voit en lui un futur poète et se sacrifie en travaillant d’arrache-pied pour qu’il puisse consacrer tout son temps à sa soi-disant vocation. Jacques dépense toutes ses économies pour imprimer le recueil de son frère que, bien évidemment, personne n’achète. Puis, ce dernier tombe amoureux d’une mystérieuse comédienne originaire de Cuba vivant dans le même immeuble et disparaît avec elle du jour au lendemain. Peu après avoir été retrouvé par Jacques, celui-ci meurt et laisse le petit Chose sans le sous. Il accepte donc de se marier avec la fille de Monsieur Pierrotte, un commerçant de porcelaine, afin de subsister.

Une France révolue qui laisse rêveur

Si vous avez déjà lu plusieurs chroniques de livres que je n’ai pas appréciés, vous savez que je mets un point d’honneur à trouver du positif dans toute lecture décevante. Le voici donc, le petit paragraphe consacré à un aspect fort appréciable du roman ! Publié en 1868, Le Petit Chose m’a emportée dans une France que je n’ai jamais connue…à mon plus grand regret. Aujourd’hui, le cliché du provincial qui monte à Paris et commence une vie faite de galères et de débuts, milieux et fins de mois difficiles, est toujours d’actualité. En revanche, la capitale avait une tout autre allure. Ainsi quand le petit Chose s’installe avec son frère dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, le récit des déboires de notre personnage principal laisse transparaître un quartier avec un peu de bohème. Déjà chic à l’époque, il n’en était pas moins peuplé de quelques excentriques ou du moins de personnes pas forcément richissimes. Rien à voir avec la population actuelle de ce lieu emblématique de la rive gauche. 

Autre exemple de bonne vieille France : les élèves qui chahutent leur pion…Un verbe qui n’est plus utilisé dans le contexte scolaire depuis belle lurette ! Parlons plutôt de violence – voire d’ensauvagement – vis-à-vis du personnel encadrant.

Et gardons le meilleur pour la fin, un aspect que je trouve particulièrement doux et qui me rend d’autant plus nostalgique de cette France pas totalement fantasmée : les régionalismes. Ces derniers, qui s’exprimaient avant tout par la langue, sont très saillants, à l’instar de Monsieur Pierrotte, cet étranger à Paris.

Le Cévenol n’avait jamais pu se faire à notre langue. Tout ce qu’il pensait lui venant aux lèvres en patois du Languedoc, il était obligé de mettre à mesure ce languedocien en français, et les « C’est bien le cas de le dire… » dont il émaillait ses discours, lui donnaient le temps d’accomplir intérieurement ce petit travail. Comme disait Jacques, Pierrotte ne parlait pas, il traduisait… » (p.210)

Un anti-héros tête à claques

J’ai mis beaucoup de temps à avancer dans ce petit roman pourtant facile à lire. Et je pense que le narrateur et ses jérémiades expliquent en grande partie ma lecture si laborieuse. Le petit Chose porte bien son nom. Certes on peut en principe s’apitoyer sur la nature chétive et sensible du garçon, mais tout individu étant responsable de ses actes, l’application et la constance qu’il emploie à toujours faire les mauvais choix de vie et à se mettre dans des situations compliquées forcent l’agacement. Maître d’études, il gère mal ses élèves et s’amourache jusqu’à l’obsession des « yeux noirs ». Une métonymie charmante au début, mais qui irrite rapidement, comme tout ce qui touche à notre anti-héros. Se croyant victime des événements, il enchaîne les erreurs sans se remettre en question et blesse les autres. Ainsi le pauvre Jacques se saigne aux quatre veines pour que le poète raté puisse dragouiller la voisine se consacrer pleinement à son art, pour finalement être abandonné par Daniel et se contenter de brèves retrouvailles avant la mort. On peut également citer ce brave Pierrotte qui se montre avenant vis-à-vis de son potentiel gendre, avant d’être humilié – peut-être pas autant que sa fille, d’ailleurs – par son refus d’épouser les yeux noirs…en pleins préparatifs du mariage. Quand des honnêtes gens lui tendent la main, il crache dedans. Mais lorsqu’il fait la connaissance de Madame Irma Borel, cette tragédienne instable et au passé des plus flous, il tombe immédiatement amoureux d’elle et va à sa perte en la suivant dans sa vie de bohème. Voici la description qu’il en fait dans une lettre adressée à son frère, après s’être libéré de ses griffes :

« avec cela une femme forte, qui ne croit ni à Dieu ni au diable, mais qui accepte aveuglément les prédictions des somnambules et du marc de café. Quant à son talent de tragédienne, elle a beau prendre des leçons d’un avorton à bosse et passer toutes ses journées chez elle avec des boules élastiques dans la bouche, je suis sûr qu’aucun théâtre n’en voudra. Dans la vie privée par exemple, c’est une fière comédienne. » p. 281-282

Tête à claques, vous dis-je. Le lecteur en vient même à comprendre les humiliations dont le petit Chose est victime au collège puis en tant que maître d’études. De là à approuver ces brimades, il n’y a qu’un pas que je n’oserais (avouer) avoir franchi.

Dans les quelques pages de dénouement, le narrateur ne décrit pas le retour du petit Chose à la case départ sans une note de sarcasme. On referme donc le livre en se disant : « tout ça pour ça ! ». Avec un mariage aussi modeste que confortable qu’il doit à la grandeur d’âme de Pierrotte et des yeux noirs tous deux méprisés jusqu’alors, il renonce à ses ambitions de poète et de comédien.

« Après tout, il vaut encore mieux vendre des assiettes dans un passage, comme disait la tragédienne Irma, que balayer l’institution Ouly ou se faire siffler à Montparnasse. Quant à la Muse, on n’en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours les vers, mais plus les siens ; et le jour où l’imprimeur, fatigué de garder chez lui les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf volumes de La Comédie pastorale, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien poète a le courage de dire : – Il faut brûler tout ça. » (p. 364-365)

En somme, Le Petit Chose est un roman léger qui conviendrait très bien à de jeunes lecteurs – collégiens même : une langue simple, un style fluide et élégant. Dommage que tout cela soit gâché par un personnage trop insupportable.



Soumission, Michel Houellebecq

C’est dans un cadre non conventionnel, celui d’un Book Club officieux, que j’ai relu le très polémique Soumission de Michel Houellebecq. Parue en janvier 2015 juste avant les attentats de Charlie Hebdo, cette dystopie – et deux à la suite ! – m’a, comme tous les livres de Houellebecq, bouleversée lors de ma première lecture en 2018. Il n’en est rien de ma relecture en 2020. J’attendrai donc encore un peu avant d’ouvrir Sérotonine, car le ton désabusé et la misogynie assumée de Monsieur « le-plus-grand-écrivain-français-vivant » ont perdu de leur charme à mes yeux. Relecture trop précoce et inutile ? Passage entre-temps de la 4e vague de féminisme, laquelle a modifié profondément ma façon de penser et abaissé mon seuil de tolérance au machisme ? Peut-être. Toujours est-il qu’il a fait l’unanimité dans mon Book Club un peu spécial et restreint. Comme quoi les féministes sont vraiment sympas lorsqu’il s’agit de faire abstraction de leurs convictions pour reconnaître la valeur littéraire et politique d’une œuvre. Ou plutôt, prenons les choses dans l’autre sens, Houellebecq possède un talent de romancier tellement énorme qu’on lui pardonne  sa misogynie parsemée de scènes de cul sous le prisme du « male gaze » le plus primaire et…débile. Mais quelle est donc cette puissance littéraire qui nous force à apprécier Soumission malgré tout ?

La Soumission à l’islam, remède à un Occident en manque de spiritualité

Une fois n’est pas coutume, je préfère développer ici la thèse principale du livre car trop d’inepties ont été dites à son propos, avec en tête les accusations d’islamophobie. Concentrons-nous donc sur l’essentiel. Dans une interview exceptionnelle donnée en 2019 au Danemark – ce n’est un secret pour personne, Houellebecq ne supporte plus les médias de son pays – l’auteur prononçait cette phrase pour le moins surprenante « Soumission n’est pas un livre sur l’islam ». Sa thèse pourrait se résumer ainsi : le roman décrit avant tout le basculement d’une démocratie occidentale dans la théocratie, peu importe la religion concernée. Pour appuyer son propos, il nous apprend que Napoléon avait l’intention de conquérir l’Égypte et de se convertir à l’islam dans ce but. Contrairement aux détracteurs du livre – qui ont d’ailleurs à peine eu le temps de s’exprimer à sa sortie – le lecteur attentif comprend vite que le Houellebecq de Plateforme, celui qualifiant l’islam de « religion la plus con du monde », est bien loin. Au-delà de la satire de la société française, du monde universitaire et de la lâcheté de ses politiciens, la vie de ce personnage principal esseulé, apathique et parfois cynique, en bon héros houellebecquien qui se respecte, s’améliore grâce à sa conversion. Entre polygamie pour un meilleur épanouissement de l’homme et femmes de retour au foyer pour une lutte efficace contre le chômage, la France retrouve des couleurs ah ah ah. N’oublions pas la dimension comique et les réflexions simplistes, voire complètement idiotes, de ce livre. Ex : « comme certains Sénégalais sont musulmans… ». Au secours !!

Mais la France enregistrant le taux de population musulmane le plus élevé pour un pays non-musulman, ce pays apparaît comme une vitrine de l’Occident dans son ensemble. Les livres de Houellebecq, et celui-ci en particulier, paraissent très français : ils fourmillent de références que les étrangers seraient obligés de saisir sur Google pour comprendre – Jean-François Copé, David Pujadas ou encore Jean-Pierre Pernaut pour ne citer que quelques noms, sans compter la description très précise du 5e arrondissement, entre les arènes de Lutèce et la Grande mosquée. Pourtant, le succès de notre Michel national tient bien au miroir qu’il tend à TOUT l’Occident. Ses héros masculins romantiques, désabusés et surtout dépressifs auraient pu être Allemands, Américains ou Italiens, et dans Soumission, on en imagine un bon paquet trop heureux de se convertir à une religion qui autorise la polygamie.

J’interprète ce roman ainsi : ce qui manque à ce personnages houellebecquien et plus largement à nos sociétés occidentales, c’est une religion autoritaire – à noter que le narrateur reprend le mépris de Nietzsche à l’égard du christianisme, le qualifiant de religion féminine. « Islam » signifiant « soumission » en arabe, cette dystopie décrit moins la soumission d’un État occidental jusqu’ici fièrement laïc à une religion majoritaire – en nombre de pratiquants – que celle des hommes à Dieu. Contrairement au christianisme, la religion de l’Amour, celle où Jésus s’est fait homme pour se mettre à leur niveau, celle où le Christ enseigne le pardon en tend l’autre joue après avoir reçu une gifle, l’islam exige une soumission absolue à Dieu. Sans avoir lu le Coran, on sait bien à quel point cette religion qui régit tous les aspects de la vie des hommes – politique notamment, via la charia – est nettement plus contraignante que les autres religions monothéistes. Citons ses interdits les plus connus de tous : consommation d’alcool et de porc.

Bref. Dans un pays autrefois prospère, mais où la pauvreté et la misère se répandent désormais comme une tache d’huile au sein de sa population, les Hommes sont perdus et en manque de spiritualité. Vaste question philosophique qui traverse toute l’œuvre de Houellebecq : que sommes-nous sans Dieu ? Quel sens peut bien avoir notre vie sur terre ? En profiter car il n’y a rien après apparaît comme la nouvelle loi qui régit la vie des Occidentaux. Dans une société française post-soixante-huitarde visiblement paumée suite à la libération sexuelle et à l’abandon de la morale judéo-chrétienne comme système de valeur suprême – cf. Les Particules élémentaires, ou même Plateforme – les êtres ont besoin de rênes solides, de préceptes à suivre. Tandis que la tentation populiste, pour ne pas dire totalitaire, s’exprime de plus en plus dans les urnes à chaque élection présidentielle, Houellebecq imagine dans cette dystopie l’islam comme solution, alors que son rejet par la population française est à l’origine même du vote populiste. Ironie du sort, quand on sait que la bon nombre de politologues parlent/craignent/prédisent un basculement de la France sous le Pen, le principal ennemi autoproclamé de l’islam. Ah non ! Pour ce petit peuple en manque de spiritualité, les identitaires et leurs incendies ou meurtres isolés ne semblent pas constituer un remède efficace à une telle perte. Houellebecq leur préfère le puissant islam, arrivé par les urnes et accompagné de lois misogynes et peu réalistes si on regarde son application dans les pays pratiquant un islam modéré – toutes les femmes au foyer, polygamie, pédophilie et burqa. Une solution radicale, mais le désormais célèbre excipit de ce roman ne laisse aucun doute sur les bienfaits de cette conversion du héros : « Je n’aurais rien à regretter ».

Et rappelons que Soumission est avant tout le récit d’une conversion, puisque notre universitaire qui ne croit en rien est spécialiste de Huysmans. Or l’œuvre de cet auteur catholique raconte l’enracinement de sa foi au fur et à mesure qu’il approche de la fin de sa vie, avec justement des ouvrages plus mystiques à l’approche du souffle final. Par ailleurs, Houellebecq a déclaré – parmi le peu d’interviews qu’il a pu de faire pendant la promotion écourtée de son livre – avoir raté une conversion au catholicisme lorsqu’il était plus jeune. Deuxième tentative via un énième double fictionnel. En revanche, et là où ce roman se détache du parcours spirituel que décrit l’œuvre de Huysmans, le personnage principal a beau suivre les pas de son auteur de prédilection et dormir dans le monastère où celui-ci a séjourné, son cheminement est plus opportuniste que sincèrement spirituel. Comme je l’ai expliqué plus haut, l’islam présente d’immenses avantages pour un homme. Mais ce n’est pas tout, après l’arrivée au pouvoir du candidat musulman, l’Université publique de la Sorbonne se transforme en Université islamique arrosée par l’argent des pétromonarchies. Notre professeur voit son salaire décoller et son niveau de vie exploser – le tout avec plusieurs femmes : les gamines pour le sexe, les vieilles pour la bouffe. Que demande le peuple ?

La Peste, Albert Camus

Pendant ces longues – même si trop courtes pour moi – semaines d’enfermement relatif, il s’agissait de mettre à profit son confinement. Mis à part le sport, dont ma fréquence de pratique est restée sensiblement la même avant et après cette période, je n’ai rien fait de spécial. Ou presque. Grâce à l’excellente initiative de La Grande Librairie, j’ai écouté et regardé toutes les vidéos de lecture à voix haute de La Peste d’Albert Camus. La qualité de lecture était incroyable, encore plus de la part des participants anonymes que des comédiens professionnels d’ailleurs, et ce roman a plutôt rattrapé l’immense déception causée par L’Étranger, que j’avoue avoir trouvé plat et ennuyeux. A contrario, les personnages de La Peste sont tous bien définis et faciles à cerner, certaines scènes débordent d’émotion ; merci aux lecteurs qui ont su la transmettre à l’oral. Sans savoir pourquoi de nombreux critiques affirment que « ce n’est pas le meilleur Camus », j’ai globalement apprécié cette

 

Allégorie de la France sous l’Occupation

Même si elles sont connues de tous, rappelons les bases de cette œuvre largement étudiée dans les lycées et universités français. Publié en 1947, deux ans seulement après la Libération, ce roman engagé s’inscrit, avec L’hommes Révolté et Les Justes, dans le cycle de la révolte. Il décrit la ville d’Oran, alors française, en proie à une terrible épidémie de peste. De la progression insidieuse à la disparition de celle-ci, en passant par la fermeture des portes de la ville, le journal du docteur Rieux décrit avec un mélange d’humanisme sincère et de clarté de praticien comment les Hommes ont fait face au fléau.

Au même titre que la population française sous Vichy, les personnages de La Peste ne constituent pas un seul bloc et certains archétypes se dégagent. Ainsi le Docteur Rieux se dévoue corps et âme afin de sauver le plus de malades possibles, parfois jusqu’à l’épuisement. Il représente donc l’humanisme, le sens du devoir. Pour accomplir celui-ci – la tâche est immense – il peut compter sur Tarrou, son voisin et futur ami, allié dans la mise en place d’un service de soins. Au fur et à mesure de l’envahissement, son courage se déploie crescendo, au péril de sa vie. Il incarne le résistant. Par opposition, il faut bien un méchant, le collabo, incarné en la personne de Cottard. Ostensiblement ravi de la situation, il en tire profit grâce au marché noir et à d’autres activités illicites.

Au-delà de ces profils bien précis, certains personnages montrent que les prises de position évoluent par la force des choses. Paneloux, le prêtre, condamne dans un premier temps les Oranais en considérant la peste comme un fléau divin – les Français n’ont-ils pas mérité l’Occupation tant ils ont été minables face à l’armée allemande et sa Blitzkrieg ?, puis se montre plus miséricordieux après la terrible mort du fils d’Othon. Même chose pour ce dernier qui, suite à l’horrible agonie de son enfant, se range aux côté de Rieux : le résistant tardif en somme, dont le changement de bord résulte d’une prise de conscience brutale par l’émotion – les déportations, par exemple. Enfin le journaliste Rambert incarne une autre variante du résistant tardif. D’abord obnubilé par l’idée de quitter la ville pour rejoindre sa femme qui lui manque terriblement, il accepte progressivement son destin personnel imbriqué dans le collectif et troque son attitude égoïste contre un certain dévouement à la cause de Rieux.

L’ensemble forme donc un kaléidoscope fidèle d’une société soumise à l’oppression d’un ennemi extérieur. La progression du fléau et celle des consciences est décrite avec une plume parfaitement réaliste. La maladie commence par faire quelques morts suspectes. Puis les cas s’accumulent, le mot est lâché : c’est la peste – et la société s’organise, entre fermeture des portes d’Oran, service sanitaire, isolation des malades, recherche d’un vaccin et…ouverture/Libération. On doute, puis on réalise ; on perd des proches, on se résout à accepter la réalité, voire à se battre ou à tirer son épingle du jeu dans le cas des collaborateurs. Mais s’il est question d’Occupation nazie et non de pandémie, le roman d’une épidémie n’a pas moins connu des records de vente pendant le confinement.

 

Des parallèles évidents avec le monde à l’heure du COVID

Et pour cause ! Jamais je n’aurais cru que les ressemblances allaient être aussi nombreuses et frappantes. Je pensais que le point commun s’arrêtait au titre évocateur d’une épidémie. D’ailleurs pas vraiment, puisqu’elle est allégorique, tandis que le COVID-19 est lui bien réel. Mais à bien y regarder, ça se tient.

La lente propagation de l’épidémie accompagnée du doute puis de l’acceptation/de la peur au sein des populations est on ne peut plus réelle. Lorsque la nouvelle a éclaté de Wuhan en décembre/janvier, QUI en Europe a pris la chose au sérieux ? Souvenons-nous des médecins de plateaux – et même du professeur Raoult, ô grand Dieu populiste des épidémiologistes – qui parlaient plus ou moins de grippette, d’Agnès Buzyn qui qualifiait de faible le risque de propagation de la maladie en France. Des rassemblements maintenus, y compris le macabre regroupement des évangélistes en février à Mulhouse, des élections municipales qui ont eu lieu en…mars. Bref, un déni des autorités malgré l’inquiétude des citoyens, notamment suite à l’hécatombe soudaine au Nord de l’Italie dès fin février, qui se rapproche de ce sentiment de peur diffus et progressif parmi les Oranais face à la multiplication des morts subites de la peste.

Une fois le déni surmonté, les unités COVID débordées dans certaines régions du globe et le confinement installé, les masques – pourtant en quantité insuffisante – tombent. Lors de mon écoute du roman, le dévouement de Rieux et de Tarrou  évoquent celui du personnel soignant, parfois au péril de leur vie. La lente agonie du fils d’Othon m’a rappelée la mort – et même l’intubation, dont on ne se remet jamais totalement, ne l’oublions pas ! – de tous ces vieillards et personnes dites à risques. Dans les deux cas, les victimes sont parmi les membres les plus faibles des populations, ce qui explique le pathos de la situation. Il en va de même pour le pendant maléfique de ces personnages « au front », pour reprendre cette expression employée à juste titre par les médias pendant le confinement : le cynique Cottard, le collabo. Le malheur des uns, d’une société toute entière en l’occurrence, fait le bonheur des autres. Les personnes sans foi ni loi ont donc tiré profit de la crise comme personne, des tarés qui ont stocké du papier toilette et des denrées non périssables AVANT la pénurie supposée en espérant pouvoir revendre le tout sur le marché noir, aux fabricants d’ordinateurs portables avec une flambée des prix de ces marchandises indispensables au télétravail, en passant par la petite boutique de FDP de mon quartier qui s’est mise à vendre des masques en tissu à 15€ pièce juste avant l’obligation de port du masque dans les magasins et transports publics.

Last but not least : les scènes de liesse – notamment de retrouvailles pour les couples déchirés par la peste – à la réouverture des portes d’Oran rappellent les sublimes images, gravées dans la mémoire collective, de la Libération fêtée sur les Champs-Élysées. Quant au parallèle avec le contexte surréaliste de 2020, il est moins évident car peu spectaculaire, mais la réouverture des bars et surtout le déconfinenement du 11 mai alliés à l’arrivée des beaux jours et longues soirées chaleureuses se sont traduits par un élan sensible de joie de vivre et de gaieté. Un retour à la vie que j’ai adoré cet été, mais qui pour moi reste fort assombri par un nuage lourd et bas : l’interdiction des concerts et festivals – parties intégrantes de ma vie et à l’origine de mes plus beaux souvenirs depuis plusieurs belles années. Toutefois, ces imbéciles heureux, Oranais chez Camus ou de 2020, qui célèbrent la fin – vraiment ?! – de l’épidémie comme si elle n’avait jamais existée ne sont-ils pas en train de préparer la prochaine peste avec leur sourire… contagieux ? Et à quel moment remettent-ils en question leur dépendance et soumission vis-à-vis d’une Chine toute puissante et destructrice ?

 

Le Hussard sur le toit, Jean Giono

Sans transition, quittons le paysage industriel du Massif central pour les collines provençales. Nous sommes en 1832, au comble de la chaleur estivale de cette région méridionale, et une terrible épidémie de choléra décime les populations villageoises. Angelo, carbonaro piémontais en fuite, arrive en pleine catastrophe. Le Hussard sur le toit, c’est donc le récit de ce jeune héros qui traverse une contrée en proie à une terrible épidémie. Ça a l’air assommant résumé ainsi ? Et bien figurez-vous que ça l’est ! Comme j’ai un souvenir agréable de ma lecture de Regain pendant mon enfance, je me suis lancée pendant mon confinement avec enthousiasme à la découverte de cette histoire en lien avec l’actualité. On y trouve d’ailleurs quelques parallèles, comme la billette pour passer les barrages de gendarmerie – ancêtre de la ridicule attestation sous le COVID – le confinement, la quarantaine et la méfiance des uns envers les autres. Mais au-delà de ces éléments épars, le roman est une déception généralisée. Cinq-cents pages d’ennui mortel – sans mauvais jeu de mot. J’ai sans doute terminé ce livre à cause d’un stupide espoir, celui que soudain tout allait devenir palpitant après de nombreuses pages d’ennui.

 

Le lyrisme de Giono

Impossible de parler de Giono sans commencer par son style, car même s’il n’a rien pu contre ma léthargie, il m’a subjuguée. Combien de fois me suis-je sentie transportée dans cette Provence d’abord écrasée par la chaleur estivale, puis recouverte d’un brouillard automnal ? Combien de fois ai-je – un sourire aux lèvres dessiné par la beauté de mots qui s’accordent si bien – relu certaines phrases pour le plaisir de m’imprégner de ces longues descriptions ?

« Le petit chemin de terre fort doux au pas du cheval et qui montait sur ce flanc de la montagne en pente douce serpentait entre ces bosquets d’arbres dans lesquels la lumière oblique de l’extrême matin ouvrait de profondes avenues dorées et la perspective d’immenses salles aux voûtes vertes soutenues par des multitudes de piliers blancs. » (p.47)

La nature et ses éléments en sont même personnifiés et le narrateur use et abuse des comparaisons dans ses descriptions lyriques, comme ici p. 434.

« Ils marchèrent par des bois montueux, sous un ciel de plus en plus couvert qui faisait des gestes menaçants. Les coups de vent tièdes sentaient l’eau. Les trottinements de pluie semblables à ceux de rats couraient dans les feuillages. […] Elle [la forêt] était fourrée comme une peau de mouton. Elle couvrait un pays bossu, bleu sombre, sans grand espoir. Les arbres se réjouissaient égoïstement de la pluie proche. Ces vastes étendues végétales qui menaient une vie bien organisée et parfaitement indifférente à tout ce qui n’était pas leur intérêt immédiat étaient aussi effrayantes que le choléra. »

Ainsi l’environnement du héros incarne une menace, une tristesse parfois aussi. Mais la personnification a un but bien précis : transmettre une atmosphère, et les sentiments intenses que le héros ressent en traversant ce paysage de désolation.

 

Un peu plus près du choléra

Pas besoin de vous faire un dessin, les symptômes de l’épidémie ne sont pas ragoûtants. Cela tombe bien, car Giono ne nous épargne rien. Dès les premières pages, les corps des victimes se profilent au loin, alors que notre héros solitaire ignore encore dans quel merdier il s’est fourré. Au sein des jeux de lumières évoqués dans la première citation, la nature se montre pourtant inquiétante à la même page, et la fameuse beauté de l’horreur approche :

« Chose curieuse : les toits des maisons étaient couverts d’oiseaux. Il y avait même des troupes de corbeaux par terre, autour des seuils. » (p. 47)

Dans le passage clef du roman, à savoir la halte d’Angelo sur les toits de Manosque – je continue de trouver curieux et décevant qu’un épisode proportionnellement court, même si emblématique, soit à l’origine du titre de ce livre de 500 pages – le jeune homme parcourt les rues de la ville avec une bonne sœur afin d’évacuer les cadavres. Même s’il a assisté « le petit Français » auparavant pour tenter de sauver les cholériques, il « en fut frappé comme de la foudre. Il ne s’y habitua jamais. […] Les dernières grimaces de moribonds en bonnet de coton et caleçons à sous-pieds élargissaient dans des lèvres distendues des dentitions et des bouches de prophètes ; les gémissements des pleureuses et pleureurs avaient retrouvé les haletantes cadences de Moise. Les cadavres continuaient à se soulager dans des suaires qui, maintenant, étaient faits de n’importe quoi : vieux rideaux de fenêtre, housses de canapés […] Des pots de chambre pleins à ras bord avaient été posés sur la table de la salle à manger et on avait continué à remplir des casseroles, […] et même des pots à fleurs, vidés en vitesse de leur plante verte : […] avec cette déjection mousseuse, verte et pourprée, qui sentait terriblement la colère de Dieu. Le hennissement intime que certains ne pouvaient même pas retenir, […] pour regarder vers le ciel libre de la fenêtre (cependant de craie, torride, écœurant), était d’une grandeur magnifique, » (p. 191)

Et encore, ce n’est rien puisque les cadavres sont encore frais, contrairement à ceux de la page 316 :

« Par les portes et les fenêtres ouvertes, il vit sortir des nuages de mouches. […] c’était le spectacle attendu, mais les cadavres étaient vieux d’un mois. Il ne restait d’une femme que les énormes os des jambes dépassant d’un jupon piétiné, un corsage déchiré sur de la carcasse et des cheveux sans tête. Le crâne s’était détaché et avait roulé sous la table. L’homme était en tas dans un coin. Ils avaient dus être mangés par des poules […] »

En résumé, toujours la beauté de l’horreur, avec une dimension biblique en prime dans l’extrait p.191. Je n’ai pas été si écœurée que cela, ce n’est pas le problème ; il se situe dans la redondance de ces passages pourtant sublimes d’un point de vue littéraire. Les descriptions des visages portant le masque de la mort et de la surprise, celles des défections et décompositions des cadavres devenus de véritables festins pour toutes sortes d’animaux m’ont plus dérangée de par leurs répétitions permanentes.  « On a compris, Jeannot », me disais-je à la lecture de chaque nouvelle accumulation de détails scatologiques ou autres.

 

Le récit de la stagnation

La cause de mon rejet massif de ce livre n’est autre que l’éternel recommencement de son intrigue. Paradoxe de ce récit de voyage : un homme très jeune et fougueux qui en plus rencontre une femme encore plus jeune et fougueuse avance – du moins sur le plan géographique – dans le but de rejoindre son ami Giuseppe puis de déposer Pauline de Théus près de Gap, MAIS chaque chapitre constitue une nouvelle histoire et non une étape. À la fin, il ne se passe rien et on comprend qu’on s’est fait chier pendant 500 pages à lire notamment des descriptions de cadavres de malades qui se sont chiés dessus avant la mort. Su-per, merci.

 

Au gré du long voyage et des rencontres d’Angelo, et parce que je n’ai pas pour habitude d’être injuste, quelques pensées intéressantes s’expriment toutefois via les personnages, dont celle-ci qui résonne fortement en cette période de pandémie et à l’égoïsme de certains en période de crise.

« Attention : la haine n’est pas le contraire de l’amour ; c’est l’égoïsme qui s’oppose à l’amour, […] un sentiment dont vous entendrez désormais beaucoup parler en bien et en mal : l’esprit de conservation. » (p.338)

Un peu plus loin, notre hussard s’adonne à une réflexion sur le bonheur – simple et paradoxal – inspirée par la tristesse du paysage.

« La tristesse était dans le pays comme une lumière. Sans elle, il n’y aurait eu que solitude et terreur. Elle rendait sensibles certaines possibilités (peut-être horribles) de l’âme.

« On doit pouvoir s’habituer à ces lieux, se disait Angelo, et même ne plus avoir le désir d’en sortir. Il y a le bonheur du soldat (c’est celui que je mets au-dessus de tout) et il y a le bonheur du misérable. N’ai-je pas été parfois magnifiquement heureux avec ma nonne […]. Il n’y a pas de grade dans le bonheur. En changeant toutes mes habitudes et même en prenant le contre-pied de mes notions morales, je peux être parfaitement heureux au milieu de cette végétation torturée et de cette aridité presque céleste. Je pourrais donc jouir du plus vif bonheur au sein de la lâcheté, du déshonneur et même de la cruauté. » (p. 342)

 

En ce qui me concerne, je trouve mon bonheur dans la littérature depuis longtemps. Inutile de dire que je n’ai pas nagé dans le bonheur pendant ma lecture du Hussard sur le toit.