Sorcières : la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet

Essai féministe incontournable, Sorcières : la puissance invaincue des femmes est sans conteste LE best-seller de la rentrée 2018. En traitant l’histoire des sorcières, il fait un parallèle étonnant – mais parfaitement légitime et crédible – entre les chasses aux sorcières qui ont fait rage en Europe à partir de la Renaissance et ce que subissent les nouvelles sorcières. Prolongeant la réflexion, Mona Chollet utilise ce fait historique pour remettre en question la médecine traditionnelle, symbole ultime du patriarcat, et défendre l’écoféminisme. Un livre passionnant qui m’a fait comprendre énormément de choses. Des passerelles se forment et il n’est plus possible de refermer les yeux après cette lecture – sachant que les miens sont déjà bien ouverts depuis longtemps.

Les chasses aux sorcières sont fondées sur la misogynie

Dans sa longue introduction qui analyse l’historiographie des chasses aux sorcières, Chollet souligne à quel point la véritable cause, à savoir la misogynie, a été occultée. En s’appuyant largement sur La sorcière et l’Occident : la destruction de la sorcellerie en Europe des origines aux grands bûchers de Guy Bechtel, ouvrage de référence sur cette question, l’auteure reprend les fondamentaux concernant ce fait historique. À commencer par la période, car contrairement à la croyance populaire – et je plaide moi-même coupable d’ignorance – les chasses aux sorcières n’ont pas connu leur apogée au Moyen-Âge sur fond d’obscurantisme.

Bien au contraire, elles ont explosé à partir du XVIe siècle, en pleine Renaissance et « culte » de la science. Cette dichotomie entre la raison masculine et les valeurs dites féminines – la première écrasant les secondes par tous les moyens possibles – est un concept pivot de l’essai. Or à cette période de foi exacerbée dans la raison, les sorcières incarnaient le Mal absolu puisqu’elles prétendaient guérir hors de la médicine traditionnelle. Ces femmes indépendantes avaient tout pour enrager une société patriarcale qui n’avait d’autre choix que d’exterminer celles qui échappaient dangereusement à son joug. Et pour cause, les sorcières étaient vieilles – donc libérées des contraintes du désir des hommes et de la maternité – et vivaient dans l’isolement et le célibat. Un véritable cauchemar pour l’ordre établi. De surcroit, ces femmes avaient le malheur d’aider les populations ! Mais pour qui se prenaient-elles à concurrencer de la sorte la médecine brutale et masculine, reposant sur des préceptes scientifiques bien établis – bref, la seule médicine qui vaille ?

Toujours dans l’optique de prouver que les chasses aux sorcières n’étaient que l’expression macabre d’une volonté de domination des femmes, l’auteure nous apprend que le XVIe siècle voit l’avènement d’une législation visant à criminaliser tout contrôle de la fécondité des femmes. Ainsi les femmes enceintes doivent déclarer leur grossesse et disposer d’un témoin au moment de l’accouchement. Sans parler de l’accusation récurrente portée aux sorcières selon laquelle ces créatures ayant pactisé avec le diable faisaient mourir les bébés. Bref, elles étaient des « antimères » (p. 35), des guérisseuses qui se permettaient de jouer le rôle de sages-femmes, mais aussi d’aider à avorter les femmes qui le souhaitaient. Elles outrepassaient donc largement les droits – qui n’étaient d’ailleurs que des devoirs – octroyés aux femmes : mettre au monde et élever des enfants. Et non se mêler de la gestion de la reproduction, rôle réservé à l’État/aux hommes.

Indépendance des femmes et refus de la maternité

Tout l’intérêt de la démonstration de Chollet réside dans l’héritage de ces chasses aux sorcières au sein de la misogynie qui façonne si profondément notre société contemporaine. Certes on ne brûle plus personne en Occident, mais disons que symboliquement, on jette volontiers au bûcher les sorcières des temps modernes. Les femmes qui ont le malheur de vouloir rester célibataire sont frappées d’opprobre. Alors si en plus elles ont un chat, elles renvoient aussitôt à la figure de la sorcière dans l’inconscient collectif, et se voient qualifier de « filles à chat ». Notons qu’il doit bien y avoir autant d’hommes célibataires endurcis qui vivent avec un félin maléfique, mais – oh surprise ! – on les emmerde moins et ne les traite pas de « garçons à chat ».

Chollet rappelle le paradoxe actuel de l’indépendance des femmes : elle est certes possible et admise par les lois et les conditions d’accès à l’emploi, mais elle suscite méfiance généralisée. « Leur lien avec un homme et des enfants, vécu sur le mode du don de soi, reste considéré comme le cœur de leur identité » (p. 35)

Les femmes qui, par choix, s’opposent à ce lien sont des « apostates du conjugal » (p. 56). Moi qui me reconnais dans cette méfiance vis-à-vis des rôles traditionnellement féminins, j’ai savouré ce petit passage où, enfin, les célibataires délibérées sont décrites avec justesse. En effet, je pense sincèrement faire partie de cette catégorie de « femmes créatives, qui lisent beaucoup et qui ont une vie intérieure intense » (p. 56). La suite tape en plein dans le mille : « leur solitude est peuplée d’œuvres et d’individus, de vivants et de morts, de proches et d’inconnus dont la fréquentation – en chair et en os ou en pensée à travers des œuvres – constitue la base de leur construction identitaire » (extrait d’Une vie à soi, Erika Flahault). Cette individualité heureuse, cette solitude non isolée, est bien loin de la pitié qu’elle inspire bêtement aux gens encore englués dans des schémas sociaux archétypaux. Loin d’être repliées sur elles-mêmes, ces apostates du conjugal sont au contraire plus tournées vers les autres, et ce grâce à la liberté dont elles jouissent vis-à-vis des rôles de genre. Elles sont pleinement des individus et les relations qu’elles tissent avec d’autres individus sont plus intenses car épurées des impératifs genrés.

Quant à cette réaction de pitié de la masse confrontée à ces célibataires qui ont le toupet de ne pas chercher l’amour – et sans jugement aucun vis-à-vis des nombreuses femmes qui subissent réellement leur célibat – je partage l’analyse de Mona Chollet : elle « pourrait bien dissimuler une tentative de conjurer la menace qu’elles représentent » (p. 56)

Regret de la maternité

Et oui, un essai sur les sorcières des temps modernes et leur refus de la maternité serait incomplet s’il n’abordait pas le tabou ultime : celui des femmes qui regrettent d’avoir été mère. En cette ère formidable et même vertigineuse de parole qui n’en finit pas d’être libérée, même ce tabou est levé. Il y a quelques semaines, une vidéo de la comédienne Anémone circulait sur les réseaux sociaux. On y voit une femme qui, dans un élan de franchise absolue et inédite, déclare regretter d’avoir eu des enfants…sous le regard gêné et médusé des vieux hétéros présents sur le plateau qui ne savent rien du sacrifice pour les mères que représente l’éducation des enfants. La tête de Zemmour vaut son pesant d’or !

Les témoignages repris dans ce livre insistent sur la pression sociale à l’origine de la décision de procréer. Autrement dit, le désir d’enfant de ces femmes ne venait pas de leur ventre, mais de l’extérieur. Un beau pied-de-nez à la notion d’instinct maternel à laquelle je n’ai jamais crue personnellement. La maternité serait plutôt une manière pour les femmes d’être à leur place dans la société : « parmi les rares avantages qu’elles voient à la maternité, il y a le fait de se sentir intégrées, conformes aux attentes sociales. Elles ont le sentiment d’avoir « rempli leur devoir » » (p. 127). Une pression sociale qui, toujours d’après ces témoignages de repenties, explique également le choix d’avoir plusieurs enfants alors qu’elles avaient compris dès le premier qu’elles ne s’épanouiraient pas dans la maternité.

In fine, les femmes qui choisissent de ne pas être mères et celles qui ont été poussées à l’être se retrouvent dans une impasse. Les premières subissent une désapprobation extérieure vis-à-vis d’un choix pourtant en accord avec leur (non) désir. Les secondes subissent un choix en contradiction avec leur désir, mais validé par la société.

La figure de la vieille femme

Comme je l’ai évoqué brièvement plus haut, le mythe de la sorcière se définit par l’âge. Or dans la misogynie qui fonde nos sociétés occidentales, cette violence à l’égard des femmes qui vieillissent est loin d’avoir disparue. Le cinéma et les médias en sont la plus parfaite illustration. Les couples à l’écran – et dans le monde du show-business – normalisent quasi-systématiquement une différence d’âge sans commune mesure avec la réalité, toujours en faveur des vieux hommes (toujours bien plus moches que les actrices qui jouent leurs amantes, soit-dit en passant). Voir à ce sujet cette vidéo édifiante. Les femmes n’ont pas vraiment le droit de vieillir et les propos notoires de Yann Moix – que Chollet avait alors très justement qualifié de « triste sire » – à ce sujet viennent confirmer cette misogynie historique dans ce qu’elle a de plus dégoûtant. Les femmes ne sont que des objets sexuels, et c’est pourquoi on préfèrera toujours la chair fraîche, gage de fécondité et de soumission ingénue, à un corps qui a trop vécu.

La vieille femme inquiète, et la figure de la sorcière n’est pas loin. Ménopausée et donc jugée inutile, elle est surtout débarrassée des contraintes de la fécondité et – oh malheur – regorge d’expérience. Donc j’insiste, comme pour la figure de la célibataire, l’inquiétude se cache toujours derrière l’opprobre. Et comme l’affirme Mona Chollet, une telle « disqualification de l’expérience des femmes représente une perte et une mutilation immense » (p. 158). Le culte de la jeunesse et les efforts démesurés qu’il engendre pour les femmes a pour effet de les abrutir. Le temps qu’elles passent à tenter de freiner les marques du temps sur leur apparence est un temps et une énergie qu’elles ne mettront pas au service d’actions plus constructives tournées vers l’extérieur. Mais n’est-ce pas le but ?

Sur ce point, terminons sur un bel éloge de l’expérience et de la sagesse qu’elle induit. Du haut de ma trentaine bien entamée et de ma non maternité, je suis considérée comme une vieille peau et de nombreux jeunes gens – des hommes, bien évidemment, puisqu’ils se doivent d’exercer leur domination masculine pathétique sur tout le monde – prennent soin de me le rappeler. Pourtant, l’éloge du temps qui passe ci-dessous résonne profondément avec ce que je ressens et vis au quotidien. « Je pense à tout ce qui en moi a été apaisé, équilibré, apprivoisé, à tout ce dont je me suis délestée, avec moins de scrupules et d’hésitations, heureuse d’avoir enfin les coudées franches, de pouvoir aller à l’essentiel. Chaque événement, chaque rencontre résonne avec les événements et les rencontres précédentes, en approfondit le sens. Les amitiés, les amours, les réflexions gagnent en amplitude, s’épanouissent, s’affinent, s’enrichissent. » (p. 158).

Bref, un nouvel exemple de dénigrement des femmes qui va à l’encontre de ce qu’elles ressentiraient réellement si elles étaient émancipées vis-à-vis de cette fameuse pression sociale. Que ce soit la maternité ou le ressenti face au temps qui passe, c’est toujours la même histoire de misogynie et d’emmerdement.

La raison qui écrase ou la médecine qui détruit

Reprenons cette histoire de raison masculine évoquée en début de chronique. C’est dans un contexte de survalorisation de la science, à la Renaissance donc, que les chasses aux sorcières font rage en Europe. Et pour cause, une certaine idée de la raison – et non LA raison, la seule qui vaille, contrairement à ce qu’on a voulu nous faire croire – sorte d’intelligence masculine, s’impose comme valeur ultime et détruit toute forme de contestation. Le savoir des guérisseuses en est une. Voilà pour le rappel historique. Mais qu’en est-il des effets dans le monde actuel, puisque c’est bien là tout l’intérêt du livre ?

Sans surprise, les abus de la médecine traditionnelle perdurent, qu’ils soient perpétrés par des hommes ou des femmes. Il n’y a qu’à regarder l’ambiance des facs de médecine, le bourrage de crâne, l’enseignement du blindage émotionnel face aux patients, pour constater l’ampleur des ravages de la toute-puissance de la raison froide comme gage de supériorité. Pour appuyer sa remise en question de la médecine telle qu’elle est exercée aujourd’hui, Mona Chollet cite abondamment un livre dont le titre est sans équivoque : Les brutes en blanc, de Martin Winckler – autant dire qu’il a atterri rapidement dans ma PAL. Les violences obstétricales dénoncées massivement ces dernières années en sont une preuve flagrante. Le consentement des patientes n’est pas respecté et les pratiques gynécologiques actuelles constituent une énième forme de violence des hommes envers les femmes. On se fiche bien de savoir si le gynécologue est UNE gynécologue, puisque certaines praticiennes savent très bien se comporter comme des brutes. Entre épisiotomies réalisées sans consentement ni anesthésie et points du mari – même niveau de mutilation que l’excision, bravo l’Occident ! – les témoignages de victimes visent aussi bien des femmes que des hommes. Au passage, n’oublions pas que les femmes sont souvent les gardiennes des pratiques misogynes les plus barbares, que ce soit dans les rituels d’excision ou de cérémonie du mouchoir pour vérifier que la mariée est bien vierge !

L’intelligence dite masculine survalorisée et la perte de confiance en soi des femmes

Tout le monde connaît les bastions masculins : la bagnole, le sens de l’orientation, les sciences, etc. Le (soi-disant) rationnel est leur domaine, et les métiers où les hommes sont surreprésentés – ingénieur dans l’aéronautique ou encore trader, par exemple – sont mieux payés. Or il est important de préciser que la surreprésentation des hommes et des femmes dans certains domaines est une construction sociale. Si les femmes désertent certains métiers ou filières, ce n’est pas parce que leur cerveau serait biologiquement différent de celui des hommes. C’est bien parce qu’elles ont intériorisé une telle segmentation.

Et puis il y a cette idée selon laquelle la compréhension scientifique serait incontestablement supérieure aux autres formes d’intelligence. Bref, l’intelligence émotionnelle majoritairement attribuée aux femmes ne vaut pas le raisonnement pur des hommes. À partir de là, tous les excès sont permis, notamment celui de faire passer les femmes pour des folles et/ou hystériques quand elles expriment des idées novatrices – ou la vérité tout simplement. À l’échelle du couple, et je défie toute femme d’affirmer sans mentir ne l’avoir jamais vécu, ça s’appelle le gaslighting. Mais passons. L’essentiel est de comprendre que derrière les chasses aux sorcières – de la Renaissance ou d’aujourd’hui – se cache le postulat selon lequel les hommes/l’État/le pouvoir détiennent la science absolue. La contestation féminine n’est que débordement d’émotions, probablement dû aux hormones…

Et puis si les domaines intellectuels et pratiques réservés aux hommes continuent de l’être, c’est aussi parce qu’à force de matraquer qu’ils le sont, tout le monde finit par le croire et les femmes perdent confiance en elles. J’en veux pour preuve la conduite automobile : 80% des accidents graves sont provoqués par des hommes au volant, mais on entend (très) régulièrement des abruti.e.s dire que les femmes ne savent pas conduire.

« Notre nullité est une prophétie autoréalisatrice » (p. 178) Comment voulez-vous réussir quelque chose si on vous a toujours fait croire que cette chose n’était pas faite pour vous ? Le témoignage personnel de Mona Chollet est édifiant sur ce point, et je pense qu’il est assez universel pour le coup. « Parfois je dis des âneries par ignorance, mais parfois aussi j’en dis parce que mon cerveau se fige, parce que mes neurones s’égaillent comme une volée d’étourneaux et que je perds mes moyens. Je suis prisonnière d’un cercle vicieux : je sens la condescendance ou le mépris de mon interlocuteur, alors je dis une énormité, confirmant ainsi ce jugement » (p. 178).

Les hommes connaissent cela également ; ne les prenons pas pour des super-héros intouchables. Il n’empêche que la survalorisation des valeurs masculines dans la société entraîne une perte de confiance en soi pour les femmes. Pas étonnant qu’elles soient majoritairement touchées par le syndrome de l’imposteur.

L’écoféminisme ou la conséquence logique de tout l’essai

Et oui : l’étude des chasses aux sorcières, fondées sur la dévalorisation des formes d’intelligence dites féminines au profit du pouvoir masculin, nous mène de manière parfaitement logique et systémique à l’écoféminisme. En effet, la destruction des ressources de la planète n’est que le prolongement de ces valeurs masculines de prise de pouvoir par la force. Et comme j’écris cet article en pleine canicule agrémentée d’une sécheresse qui bat tous les records de durée, autant dire que l’appauvrissement de la planète par l’humain est un sujet particulièrement…brûlant.

Au XVIIe siècle, à l’apogée des chasses aux sorcières, Descartes souhaitait que les hommes deviennent « comme maîtres et possesseurs de la nature » (p. 187). C’est justement cette vision du monde cartésienne – froide, calculatrice et « présentée à tort comme un sommet de rationalité » (p. 187) – qui a fait tant de mal à la nature. La rationalité, parlons-en. La pensée cartésienne, qu’on a voulu nous vendre comme le symbole de la modernité et de la sortie de la bêtise obscurantisme, n’a pas le monopole de la rationalité. Dominer telle une brute la nature et les êtres humains n’est pas signe d’intelligence et bien avant les contestations pro-climat actuelles, d’autres ont remis tout cela en question. C’est le cas des romantiques, souvent présentés comme une horde d’illuminés du bulbe. Pourtant, ils ne refusaient pas la raison pour lui substituer les émotions. Loin de là, ils souhaitaient opposer à cette « rationalité instrumentale […] une rationalité humaine substantielle » (p. 187). Car oui, ces valeurs modernes qui supposent une étanchéité entre la raison et l’émotion sont absurdes.

Le patriarcat est une domination, au même titre que l’exploitation abusive des ressources de la Terre. Le parallèle entre les victimes respectives de ces deux pendants d’une même domination est d’ailleurs bien plus évident qu’on ne le pense, puisque la Nature a toujours été une figure féminine – « God bless mother Nature, she’s a single woman too ». Le capitalisme agressif et l’agriculture intensive pillent la Nature comme le patriarcat encourage le viol des femmes. La logique est exactement la même. L’Homme s’approprie la planète de la même manière que l’homme s’approprie le corps des femmes. Or la lutte féministe tout comme la lutte pour la protection de l’environnement impliquent la même remise en question du rapport de force systématique. Le projet est immense et il est impossible d’adoucir le patriarcat – comme il est difficile de réguler le capitalisme soit-dit-en-passant. Si on suit la logique féministe, il faudrait le renverser, et cette révolution passe par une mise à plat de tout un système fondé sur la loi du plus fort et l’esprit de conquête.

Remettre les valeurs dites féminines au centre de tout serait la solution pour sauver la planète. Écoutons les sorcières, par définition en accord avec la nature, et non les oppresseurs. La figure de la sorcière est plus d’actualité que jamais, et elle montre à quel point malgré le génocide* que sont les chasses aux sorcières et la misogynie qui continue d’écraser les femmes dans de nombreux domaines, la puissance des femmes restera à jamais invaincue.

* Le terme est employé dans le livre.



Rêver debout, Lydie Salvayre

Grande habituée de mon émission télévisée préférée – l’une des seules que je regarde, d’ailleurs – et lauréate du prix Goncourt, Lydie Salvayre me donne envie de la lire à chacune de ses interventions. Elle dégage tant de sagesse et d’élégance à l’oral…et ça tombe bien, puisqu’on retrouve ces mêmes qualités dans sa prose.

Paru en 2021, Rêver debout est un ensemble de quinze missives destinées à Cervantès. Faussement accusatrices, celles-ci reprochent à l’auteur espagnol d’avoir tourné en ridicule ce personnage si vaillant et juste qu’est Don Quichotte. Pour l’auteure, ces lettres ne sont qu’un prétexte pour déclarer sa flamme au héros et l’ériger en modèle de vertu luttant contre des adversaires qui pourraient très bien être nos contemporains. J’ai dévoré ce manifeste pro-révolte qui m’a fait un bien fou !

La force du rêve, pilier de la révolte

À contre-courant de notre époque poussée par le capitalisme à la résignation et à l’affairement trivial, Salvayre réhabilite le rêve. Don Quichotte est un rêveur, et c’est précisément pour cela qu’il est moqué dans le roman éponyme. Rien n’a changé depuis : les gens « dans la lune » sont toujours montrés du doigt par le reste de la société, comme tout ce qui est différent. Or le rêve ne doit pas être tourné en ridicule, mais valorisé : c’est son inutilité qui le rend beau.

Toujours mystérieux malgré les tentatives d’explication de la psychanalyse, il est à l’origine de l’art et réside en chacun de nous. Cela me rappelle une interview de Houellebecq dans laquelle cet écrivain que j’admire tant soulignait la possibilité de création artistique présente en chacun de nous par le rêve. Une idée qui m’a profondément marquée. J’en conclus que les artistes ne se différencieraient des autres Hommes que par leur reconnaissance et exploitation de cette possibilité, tandis que le reste de l’humanité ignorerait le rêve. Pour le dire plus simplement, nous sommes tous des artistes. Certains accueillent et travaillent cette capacité de création, la plupart l’ignore. Fin de la digression.

La force du rêve est le concept pivot de ce manifeste, comme l’indique son titre. Don Quichotte ne se contente pas de rêver dans son coin – sinon le roman n’aurait pas grand intérêt, mais il va mettre son rêve à l’épreuve de la dure réalité. Il a l’audace de « greffer son rêve libre, inutile, mystérieux et fluidique sur une réalité concrète, brutale, exiguë, parfaitement calibrée et très souvent détestable. » (p. 33) En se battant pour confronter son rêve au réel, il rêve debout. Un sublime oxymore qui appelle à la révolte, à l’action. Regardons ce héros espagnol qui, au lieu de rêver couché ou de se laisser emporter par la réalité, tente de lier son rêve et la réalité.

Un manifeste pour l’humanisme

Don Quichotte est malmené par ses semblables lors de son périple, et cet acharnement qui semble amuser tout le monde a le don de mettre en rogne l’auteure du manifeste. Elle rappelle que les Hommes se sont toujours adonnés au sadisme, depuis le spectacle de la crucifixion du Christ « avec un petit pagne suggestif sur la bite » aux « émissions télévisées telles que Koh-Lanta ou Fort Boyard dont les audiences sont proportionnelles à la cruauté des sévices infligés à leurs candidats » (p. 40-41). Je souhaitais m’arrêter sur ce passage car de mémoire, je n’ai encore jamais lu ni entendu un intellectuel dénoncer ce genre de mise en scène de la souffrance humaine. L’abrutissement de la télé-réalité, oui, le sadisme généralisé de ces programmes, non.

Là encore, le livre de Salvayre n’a pas d’époque. Certes, le contexte de l’Inquisition espagnole ne prête pas vraiment à l’humanisme, mais notre société qui vit en paix depuis bientôt un siècle continue de jouer sur ce travers humain qu’est le sadisme. Alors merci à Salvayre de rappeler que nous n’avons guère évolué depuis le XVIe siècle.

Le Quichotte est une figure christique

Puisque nous parlions de l’Inquisition, parlons du Christ – après tout, l’Inquisition n’avait pas grand-chose à voir avec le message d’amour qu’était celui du Christ. Salvayre ne cessera de nous étonner dans ce livre, puisqu’elle compare très justement le Quichotte à cette figure religieuse. On pourrait croire que son admiration la fait divaguer, mais les similitudes sont nombreuses. Alors même si le Quichotte n’est pas pacifiste et qu’il prend bel et bien l’épée pour défendre son idée de la justice, il défend les plus faibles, parle d’un idéal visiblement ailleurs qu’en ce bas monde, a pour but « une Jérusalem fictive » (p. 73), pique de grosses colères, est clément vis-à-vis des filles de joie, se fiche des honneurs, et surtout « souffre comme l’Autre mille et un supplices, de sorte qu’il ne cesse comme l’Autre de mourir et de ressusciter. » (p. 73)

Défier le pouvoir

De l’Inquisition au XXIe siècle, il est dangereux de défier le pouvoir – lequel porte simplement un autre nom. Alors certes, les méthodes ont changé : on n’a pas encore brûlé Edward Snowden et le jeune Aaron Swartz s’est donné la mort lui-même. Mais les pions rebelles d’un système, quel qu’il soit, restent pourchassés par celui-ci. Leur mouvement inquiète les garants de l’ordre établi, et comme je le suggérais plus haut, la liste de ce qui n’est pas considéré comme la norme est très longue. Pour soi-disant garantir la paix, « ceux qui ont purgé la vie de son battement, de ses passions, de ses orages, […] essayant de se faire oublier et oubliant du même coup de vivre, pris […] dans une mort » (p. 75), ces bons petits soldats qui ne combattent rien ne peuvent être que paniqués face aux descendants spirituels du Quichotte. Toute secousse de l’ordre établi n’est tolérée que si elle justifiée « par le pouvoir : le pouvoir de l’Église et le pouvoir du roi à votre époque, le pouvoir de l’argent aujourd’hui ». (p. 75). Pas étonnant donc, que les deux hommes cités plus haut aient défrayé la chronique : ils n’étaient pas mus par l’argent et défiaient sa Toute-Puissance.

Mais comme Salvayre l’explique un peu plus loin, le pouvoir qui serre les vis ne fait que renforcer l’attrait de l’interdit. C’est pourquoi le roman de Cervantès a rencontré un tel succès dans le contexte d’Inquisition et de censure qui était le sien. Et lorsque le Quichotte commet, par erreur certes, un blasphème vis-à-vis de la Sainte-Vierge, c’est toute l’Espagne vivant « sous la férule de l’Église » (p. 82) qui est vengée.

Une ode à la liberté

Don Quichotte est un modèle du genre picaresque : son héros va d’aventures en aventures tout en contestant l’ordre établi. On ne peut trouver plus parfaite incarnation de l’idéal de liberté. Cette notion est certes évidente, mais tellement essentielle qu’il me fallait lui consacrer un paragraphe.

Notre héros ne s’en cache pas, il place cette valeur au-dessus de toutes les autres :

« La liberté est un des biens les plus précieux que le ciel ait accordé aux hommes. » (p. 89)

Salvayre le qualifie d’anarchiste. L’argent ne le retient pas, il est parfaitement libéré de ses chaînes et quand un ecclésiastique – vénal par définition – croisé en chemin lui somme de rentrer chez lui pour gérer ses affaires, il lui répond sans détour qu’il préfère sa vie de chevalier errant, « où l’on méprise l’argent mais pas l’honneur » (p. 89)

De ce sens de l’honneur découle une intransigeance absolue. Comme il n’a aucune faiblesse vis-à-vis de l’argent, il refuse instinctivement toute concession. Entier, il vomit « les demi-mesures » (p. 92), aussi bien dans le monde qu’en amour. Dans un nouveau parallèle avec son époque à elle, l’auteure en profite pour dénoncer la toute-puissante « résilience » dont le sens a été largement dévoyé selon elle. Le Quichotte aurait bien ri devant cette injonction à se plier face à l’adversité, à s’adapter, à transiger avec son honneur.

L’humilité et la sincérité dans le combat

Mais quand on entend « honneur », « chevalier », « liberté » et autres grands mots, on s’imagine un homme droit et fier qui déverse de grands discours à qui veut les entendre. Or il n’en est rien. Contrairement aux « révoltés de service qui processionnent sur les plateaux de la télévision libérale et apposent leur signature au bas de tous les manifestes » (p. 98), il « parle à tous la même langue superbe, et n’en use jamais comme moyen d’intimider ceux qui ne sont dotés ni de son vocabulaire, ni de sa culture. » (p. 98)

Sa démarche et ses valeurs sont sincères. Il se bat pour un monde meilleur et ne prétend pas défendre de grandes valeurs pour se faire mousser. En cela, il s’oppose aux politiciens. Aucune volonté de séduire à des fins de pouvoir. Il tire ses valeurs des romans de chevalerie et y adhère entièrement dans un élan presque romantique : elles ne sont aucunement des moyens pour parvenir à des fins plus égoïstes, mais des fins en soi.

Don Quichotte n’est pas un simple tribun, on l’a bien compris. Il agit plus qu’il ne parle et ses actes sont toujours en accord avec ses valeurs « parce qu’il ne peut faire autrement que de les exercer » (p. 99). Il agit par intuition, par l’élan du cœur et non par calcul. Or comme je le soulignais déjà dans une chronique précédente, cette « intuition informulée [est] plus sûre et plus lucide que tout savoir » (p. 99).

Son rapport à Sancho ou la démonstration de l’égalité

Et pour illustrer cette humilité et cette mise en pratique des valeurs de notre héros, Salvayre enchaîne avec tout un passage – sans doute mon préféré – sur le rapport d’égalité assez stupéfiant qu’il entretient avec Sancho. Don Quichotte estime que son écuyer, bien que paysan, « a l’étoffe d’un gouverneur » (p. 99). Voilà un beau dépassement du mépris de classe qui façonne encore la vie politique en France, car comme le rappelle l’auteure, la composition de l’Assemblée nationale ne brille pas vraiment par sa représentation des métiers manuels.

Le lien entre Don Quichotte et Sancho Panza ne fait que se renforcer avec le temps. Contre toute attente, ce n’est pas un lien de subordination, mais d’amitié. Les aventures qu’ils vivent vont les rendre inséparables jusqu’à les transformer en modèle d’amitié. En effet, celle-ci ne saurait exister sans les notions de respect et d’équité, ce que le Quichotte accorde spontanément à son compagnon de fortune. Leur différence ne crée ni déséquilibre ni domination. Quelle bouffée d’air frais dans ce monde où, comme le dit très justement Salvayre, « chacun est amené à soumettre l’autre par tous les moyens » (p. 109).

Au contraire, et c’est là l’idéal même du couple, quelle que soit sa nature, ils se complètent grâce à leurs différences. Leur complémentarité les rend plus forts dans leur combat. Mais en parlant d’idéal, Salvayre n’est pas dupe et va jusqu’à se demander si ce duo ne serait pas « presque trop parfaitement complémentaire pour que l’on y croie vraiment » (p. 109). C’est d’ailleurs cet idéal qui l’aurait rendu mythique.

Cette complémentarité se définit par d’un côté un héros qui a la faiblesse de s’enfermer dans sa propre image idéalisée de chevalier valeureux ou « délire de grandeur » (p. 127), de l’autre un acolyte « prévoyant, pondéré, prudent (presque cauteleux), débonnaire, avec en lui quelque chose d’assis et de fataliste » (p. 127).

Et dans son éloge de ce tandem, Salvayre explique que celui-ci est en quelque sorte notre « miroir » (p. 137). Nous sommes tous tantôt l’un, tantôt l’autre ; aucun être n’étant monolithique. Un jour, nous serons épris d’absolu et ambitieux dans la défense de nos valeurs. Le lendemain, il nous faudra atterrir, c’est-à-dire payer les factures et faire le ménage.

Même le féminisme est là

Et oui ! On ne le dira jamais assez : même s’il y a eu des vagues de féminisme au cours de l’histoire, il y a toujours eu des velléités de défense des droits des femmes. Dans le roman de Cervantès, le personnage de Marcelle adresse « le discours le plus féministe » (p. 170) jamais prononcé sur cette terre championne des féminicides – suivie de près par la nôtre, bien évidemment. Rendue coupable par la vindicte populaire du suicide d’un soupirant éconduit, elle réaffirme sa liberté et son choix d’une vie de solitude pour conserver cette liberté donnée à la naissance. La société et en particulier le désir des hommes tentent de soustraire les femmes à cette liberté, mais Marcelle n’est pas dupe. Elle n’est certainement pas coupable de la mort de Chrysostome, lequel pensait avoir un droit sur elle. Seul son espoir l’a mené à sa perte – « c’est son obstination qui l’a perdu et non ma cruauté » (p. 170).

Alors femme ou pas femme, ne perdons pas de vue nos valeurs et notre liberté. Battons-nous, même si la trivialité du réel nous rattrape toujours. Ne transigeons pas et gardons cette part de poésie indispensable pour affronter la violence du monde. Bref, apprenons à rêver debout.



The Clash, Mal Peachey

Changement de cap radical. Quittons les sciences humaines et surtout la littérature qui est l’essence même de ce blog. Direction le rock, ma passion d’adolescente à laquelle je n’échappe pas. J’y reviens de temps en temps, quand l’occasion se présente, malgré le délaissement honteux de mon premier blog qui y était en partie consacré. L’occasion ici, c’était une conférence gratuite dans ma ville donnée par un ancien disquaire au sujet de London Calling, l’album mythique des Clash. Fan de ce groupe depuis le lycée, autant vous dire que même si je n’ai pas écouté leur musique depuis un moment, cette conférence où je n’ai pas appris grand-chose m’a fait l’effet d’une madeleine de Proust auditive – expression qui n’a pas trop de sens, mais vous comprenez l’idée !

Nicolas Sauvage, le conférencier, ayant recommandé cet ouvrage au moment de clôturer sa brillante intervention, j’y ai jeté un petit coup d’œil avant de quitter la bibliothèque. Bilan : pas déçue du tout ! Ce livre très complet raconte les Clash par les Clash de façon chronologique. Je n’ai pas appris grand-chose non plus, mais quel bonheur de me replonger dans l’histoire de ce groupe mythique, des débuts dans des squats de Brixton à la tournée des stades américaine.

Les membres se livrent avec beaucoup de sincérité sur leur jeunesse des quartiers, entre violence et amitié – bien évidemment, cela ne s’applique pas à Joe Strummer, fils de diplomate. Ils font aussi preuve d’une belle franchise lorsqu’ils abordent les tensions au sein du groupe, notamment vis-à-vis de Topper Headon, leur excellent batteur aux prises avec la drogue. Sans parler de l’ambiguïté de leurs rapports avec Bernie Rhodes, leur manager légendaire que l’on aperçoit régulièrement dans Rude Boy, le film qui a marqué mon adolescence. Viré en 1978, il réintègre le groupe en 1981 jusqu’à la fin du groupe en 1986.

La dissolution finale, parlons-en. La qualité des albums diminuait – tous les fans des Clash s’accordent à dire que Cut the Crap est plus que moyen – et plus personne ne pouvait se supporter mutuellement, après toutes ces années sans pause à enchaîner les enregistrements et les tournées mondiales. Car oui, rappelons que c’était une autre époque. Jadis, les artistes enquillaient, pris dans un tourbillon de créativité/productivité. Il n’y a qu’à voir la fréquence de sortie des albums :

1977 : The Clash

1978 : Give ‘Em Enough Rope

1979 : London Calling (double album !)

1980 : Sandinista! (triple album !)

1982 : Combat Rock

1985 : Cut the Crap’

À partir des années 2010, aucun artiste n’a balancé un tel rythme de production. Alors quand vous n’avez pas connu les Clash ni les autres (Sex Pistols, etc.) parce que vous avez commencé à vous y intéresser alors que Strummer était déjà mort, vous devenez nostalgique d’une époque, d’un monde que vous n’avez jamais connus. Tout semblait aller plus vite, tout semblait être plus organique – guitares, chant rauque et  grosses gouttes de sueur versus son électro terriblement froid depuis la fin du rock dans les années 2010. Bref, tout semblait vivant, et lire ce bouquin m’a plongée dans une profonde mélancolie. Mais qu’est-ce que ça fait du bien…



Pourquoi l’amour fait mal, Eva Illouz

La première fois que j’ai entendu le nom d’Eva Illouz, c’était il y a deux ans dans un épisode issu de la brillantissime série de podcasts Les couilles sur la table. Puis je suis tombée sur cet extrait bouleversant qui mettait le doigt sur ma souffrance. Je me suis donc précipitée sur Pourquoi l’amour fait mal – essai aussi passionnant et salvateur que difficile d’accès et mal traduit de l’anglais. Voici les idées qui m’ont le plus marquée.

L’amour en tant qu’objet d’étude sociologique ou le dépassement de l’explication individuelle

Tout d’abord, commençons par la fin. En conclusion de son pavé, Illouz assume pleinement sa volonté de consoler avec ce livre. Étonnant pour un ouvrage de sociologie, non ? Et pourtant, elle y parvient, sans rien perdre de la pertinence scientifique et analytique de son essai. Enfin une vérité est dite sur les rapports « amoureux » contemporains qui font tant souffrir les femmes en particulier. Une vérité à portée scientifique qui vient casser l’hégémonie culpabilisatrice du développement personnel et même de la psychologie.

Dépassons les vaines tentatives des coaches autoproclamés du développement personnel qui font reposer sur les individus toute la responsabilité de leur souffrance et prétendent détenir le secret pour « pousser un homme à s’engager » ou encore « le faire tomber amoureux ». Comme si cela pouvait reposer entre les mains des femmes ! Dépassons également le règne de l’explication d’ordre psychologique selon laquelle l’incapacité des femmes à trouver un homme qui veuille s’engager proviendrait de LEURS traumas, de LEURS dépendance affective ou autres discours plus culpabilisateurs et plus fallacieux les uns que les autres. Comme s’il n’était pas sain de vouloir être aimé(e) !

Cette souffrance des femmes relayées au statut annihilant de plan cul s’explique par un fait sociologique : les hommes exercent une nouvelle forme de domination sur les femmes en leur refusant de véritables relations amoureuses monogames. La sociologue est là pour nous montrer en quoi la nouvelle donne amoureuse rime certes avec liberté sexuelle, mais aussi avec son revers de médaille : la fin de l’obligation de s’engager. Ce désengagement a des conséquences terribles pour bon nombre de femmes qui se retrouvent niées en tant que personnes morales et simplement utilisées par les hommes pour assouvir leurs désirs. Financièrement indépendantes, les femmes célibataires sont tout de même victimes d’une nouvelle forme de domination masculine : la domination affective. Plus insidieuse que l’ancienne, elle n’en est pas moins cruelle. Et je sais de quoi je parle.

La modernité tardive et ses avancées féministes

Paradoxalement, et même si Illouz réaffirme sans équivoque son soutien pour la cause féministe et la nécessité des avancées des droits des femmes, l’égalité de genre et la libération sexuelle sont à l’origine de bien des maux pour les femmes. Auparavant – la chercheuse fait débuter l’hypermodernité ou modernité tardive à partir de la Première Guerre mondiale – l’amour revêtait un caractère transcendantal pour le quotidien des femmes. Tout d’abord, elles étaient en amour supérieures aux hommes et non inférieures comme c’est le cas aujourd’hui. En effet, l’homme faisant la cour à une femme ne pouvait – à l’égard de la société – rompre son engagement, symbole même de virilité. C’était bel et bien la femme qui était indécise. Ensuite, le mariage offrait à la femme la protection d’un homme – contestable, rappelons-le ! – et un véritable prestige social à travers des rôles taillés pour elle : mère, épouse et amante. En d’autres termes, l’amour « tout en dissimulant embellissait les inégalités profondes au cœur des rapports de genre » (p. 21).

À l’ère de l’hypermodernité, la séduction qu’exerce l’amour sur les femmes n’a pas fléchi, bien au contraire, mais l’aplanissement des inégalités de genre et la liberté sexuelle ont dépouillé « l’amour de ces rituels de déférence et de cette aura mystique qui l’avaient jusqu’alors entouré. » (p.21) Or la culture moderne – et les déboires sentimentaux qu’elle amène – s’articule autour de cette dualité entre la fascination pour l’amour qui existe toujours grâce à son pouvoir transcendantal et le « théâtre profondément contesté de démonstration de l’identité de genre. » (p. 21) qu’il est devenu. L’auteure entend par là l’effacement du clivage des genres qui brise tout ce que l’amour pouvait apporter aux femmes, que ce soit, pour reprendre les deux idées que je viens de développer, leur rôle social post-mariage ou leur position de force dans le rituel amoureux – aussi bien ruiné par le brouillage des identités de genre que par la liberté sexuelle.

La fin du rituel amoureux

Reprenons cette notion essentielle qui a – malheureusement pour les femmes – bien changé. La liberté sexuelle et la fin du rituel amoureux auquel devait se soumettre les hommes signent la fin de leur engagement. Le comportement si fuyant que l’on peut constater chez les hommes du XXIe siècle est diamétralement opposé aux valeurs pré-modernes. Pour le montrer, Illouz s’appuie sur Jane Austen – et plus précisément sur Le Cœur et la Raison. Elle explique ainsi que la ritualisation « protégeait les femmes du règne des émotions, qui pouvait les submerger » (p. 57). Si les règles sautent, les barrières protectrices aussi. Je constate d’ailleurs qu’un best-seller international du dating tel que The Rules de Sherrie Schneider et Ellen Fein insiste – et c’est dans le titre ! – sur la ritualisation – même moderne – du dating avec ses différentes étapes pour in fine permettre aux femmes d’endiguer leurs émotions et leur souffrance.

Revenons-en à Austen. Dans la vision de l’amour défendue par Elinor, « l’émotion vient confirmer l’engagement de la même façon que l’engagement vient confirmer l’émotion. » (p. 57) Une interdépendance hélas bien oubliée de nos jours, où les femmes se retrouvent émotionnellement engagées avant toute marque d’engagement de la part des hommes. L’émotion précède désormais l’engagement – qui bien souvent n’arrive jamais. Au XIXe siècle, la femme ne dévoilait jamais ses sentiments avant que l’homme ne lui déclare sa flamme. Une séquentialité à l’avantage des femmes, donc.

L’intérêt comme passion

Dans ce petit paragraphe étonnant, Illouz réconcilie intérêt économique et passion. Elle fait même dépendre la seconde du premier. Dans la culture pré-moderne, amour rimait avant tout avec intérêt, les enjeux économiques du mariage étaient énormes. Rappelons que le patrimoine de la femme revenait à son mari une fois le contrat conclu. Ainsi les émotions qui s’inscrivaient dans le cadre de l’amour étaient forcément subordonnées à cet intérêt économique. Et pour reprendre l’idée de l’économiste Robert Frank, loin de s’opposer à notre intérêt, les émotions découlent du souci que nous avons de celui-ci « en nous poussant à accomplir les actes appropriés pour les défendre ». (p. 61).

Une destruction de la dichotomie entre raison et émotion que l’on retrouve un peu plus loin dans cet ouvrage lorsqu’il est question du choix amoureux. Élargi à l’infini car libéré de l’endogamie qui régnait jusqu’ici dans le choix amoureux, ce qui est devenu le marché de l’amour multiplie les critères ultra-rationnels de sélection d’un(e) partenaire, poussant à l’indécision, alors que l’intuition permet de prendre les bonnes décisions.

L’apparition des champs sexuels

Ce qui m’amène tout naturellement à cet autre concept de la sociologie amoureuse moderne développé par Illouz. Alors que l’endogamie permettait de restreindre et de simplifier le choix amoureux, nous sommes désormais en présence d’une véritable arène sociale avec un critère inédit de sélection du partenaire : la sexualité. Bienvenue dans le capitalisme, et pour ceux qui connaissent un peu l’intellectuelle israélienne, vous comprendrez que derrière la critique de cette sociologie amoureuse moderne qui fait tant souffrir les femmes, il y a celle du capitalisme. Car ce système économique s’est infiltré jusque dans les rapports amoureux, avec son lot habituel de déshumanisation.

Les champs sexuels regroupent tous les ingrédients du capitalisme « sauvage » : marchandisation intense, déshumanisation impliquée par la sexualité – revoir l’extrait cité en introduction où le « plan cul » est la négation de la personne morale – compétition exacerbée entre les acteurs du marché et conscience tournée en permanence vers soi. Bien évidemment, les première victime de l’hypersexualité sont les femmes et comme le dit Illouz dans la brève vidéo, la domination économique des hommes repose aussi sur le fait qu’ils soient bien moins soumis à la marchandisation des corps que les femmes. Le summum de tout cela, c’est Tinder, bien évidement. Une recherche sans fin très axée sur la sexualité.

Dans ces champs sexuels, ce nouveau critère qu’est la désirabilité est mis en avant de façon outrancière et chaque protagoniste est sommé de montrer son sex-appeal pour obtenir les meilleurs et/ou le plus grand nombre de partenaires sexuels. Or ce qui rend la recherche de partenaire aussi sisyphique, c’est justement le caractère dérégulé du marché amoureux où tout le monde se retrouve, quelle que soit son appartenance sociale, religieuse ou ethnique. C’est inédit dans l’histoire.

Et même si les champs sexuels ont toujours existé en parallèle des marchés matrimoniaux, ils interfèrent désormais avec eux, au point qu’on préfère s’y cantonner plutôt que de s’intéresser aux champs sexuels. Et là arrive la grande injustice induite par ce nouveau critère : les hommes restent plus longtemps sur le champ sexuel que les femmes qui pour des raisons biologiques et surtout culturelles, souhaitent plus rapidement s’engager et se tourner vers le marché matrimonial. Et comme les hommes restent plus longtemps sur le champ sexuel, leur choix est plus vaste. Une telle position de domination – notamment pour les hommes des catégories sociales supérieures – les autorise donc à être indécis et à ne pas s’engager.

Mesdames, haut les cœurs, vous êtes dans un monde profondément machiste. Si les hommes ne veulent pas s’engager avec vous, c’est en grande partie parce que la sociologie amoureuse actuelle ne les encourage pas à le faire. Mais ne regrettez pas la libération sexuelle, l’ancienne position de force des femmes sur le marché amoureux se soldait ensuite par une soumission intense à son époux et au foyer. Alors entre la peste et le choléra…À titre personnel, j’ai envie de conclure sur ces deux phrases extraites de l’épilogue qui attaquent frontalement les dérives de la liberté sexuelle :

« il est impossible de prendre pour argent comptant le culte de l’expérience sexuelle qui a envahi le paysage culturel des pays occidentaux, parce que ce type de liberté marchandisée interfère avec la capacité des hommes et des femmes à nouer des liens intenses, chargés de signification, rejaillissant sur tous les autres domaines de la vie ». (p. 379)

« La révolution sexuelle, pressée d’écarter les tabous et de parvenir à l’égalité, a dans l’ensemble laissé l’éthique à l’extérieur de la sexualité. […] le projet de libre expression de soi à travers la sexualité ne peut être séparé de la question de nos devoirs à l’égard des autres et de leurs émotions. » (p. 380)



Le Consentement, Vanessa Springora

Après le scandale que ce récit a entraîné et surtout les critiques élogieuses dont il a fait l’objet, disons que Le Consentement de Vanessa Springora est resté un bon moment dans ma PAL. Mieux vaut tard que jamais et je ne peux que vous inviter à lire ce témoignage de l’emprise d’un intellectuel sur une gamine ! Car si j’ai classé ce livre dans la catégorie « Essais », c’est justement parce qu’il est bien plus qu’un témoignage. Impossible de nier la portée politique, et même juridique de cet ouvrage.

L’histoire

Dans ce récit raconté à la première personne, V. est une enfant qui se retrouve seule avec sa mère dans une situation précaire suite au divorce de ses parents. Son père, un sale type, se détache de l’éducation de sa fille. Malgré la relative pauvreté de cette famille désormais monoparentale qui vit à Paris intra-muros, la culture est au rendez-vous. La mère de V. travaille dans une maison d’édition et la jeune fille comble sa solitude par la lecture.

De par le métier de sa mère, elle côtoie l’intelligentsia des années 80 et fait la connaissance de G. – Gabriel Matzneff, donc – alors qu’elle n’a que treize ans. Elle est immédiatement fascinée par cet homme si charismatique, même s’il a déjà la cinquantaine au moment de leur rencontre. Loin de la repousser, il fait tout pour la revoir. Ils auront une liaison au vu et au su de tous – y compris des parents de la narratrice.

Cette relation malsaine est analysée plus de trente ans après avec le recul et le sang-froid d’une quadragénaire elle-même devenu mère. Au-delà de l’emprise qui se joue à l’intérieur du « couple » et qui questionne ainsi la notion de consentement chez une personne si jeune, ce livre dénonce une époque et un milieu qui admet et encourage l’inacceptable.

Des qualités littéraires indéniables

Depuis qu’elle est en âge de lire, la narratrice, enfant unique d’une employée de maison d’édition, aime la compagnie des livres par-dessus tout.

« ma mère travaille dans une petite maison d’édition qui occupe le rez-de-chaussée de la cour de notre immeuble […] je prends souvent mon goûter dans un des recoins fabuleux de cet antre regorgeant de tout un bric-à-brac […] Et puis il y a ces livres, par centaines […] Mon terrain de jeu est le royaume des livres. » (p. 25)

Pour être tout à fait honnête, la qualité littéraire du Consentement est la première chose qui m’a surprise. Avec le scandale que le livre a déclenché à sa sortie, il restait peu de place à la critique pour se demander si oui ou non c’est un bon livre. Mais dès le début, on comprend que Vanessa Springora possède un solide bagage littéraire.

Le récit est extrêmement bien construit, du contexte qui facilite la manipulation par un homme adulte et beaucoup plus âgé à l’analyse post-relation, en passant par la description de la liaison elle-même. Le style est fluide et la narration prenante.

Le récit d’une emprise

Avant d’être le brûlot que l’on connaît et dont je décrirai les tenants et les aboutissants plus bas, Le Consentement est un récit personnel. Springora raconte son histoire avec une sincérité totale et sans colère – un exploit ! Bien évidemment, on retrouve certains éléments dans de nombreux témoignages de victimes d’emprise.

À commencer par le père. Visiblement très jaloux et odieux avec la mère de V., il disparaît presque complètement après leur séparation. Personnage assez abject et antipathique, il va jusqu’à sexualiser de la manière la plus vulgaire qui soit un jeu innocent auquel sa fille s’adonne avec ses poupées.

« Un sourire narquois tord son visage au moment où il prononce ces mots obscènes :

« Alors, ça baise ? »

Rose fuchsia est désormais la couleur de mes joues, de mon front, de mes mains. Certaines personnes ne comprendront jamais rien à l’amour. » (p. 25)

Sans père, V. se réfugie dans les livres. Une passion qui jouera elle aussi un rôle décisif dans sa fascination pour Matzneff.

« Je m’observe devant la glace et me trouve maintenant plutôt jolie. […] Comment ne pas me sentir flattée qu’un homme, qui plus est un « homme de lettres », ait daigné poser les yeux sur moi ? […] par vénération aveugle de « l’écrivain » avec un grand E, je confonds dès lors l’homme et son statut d’artiste. » (p. 44)

Ajoutez à cela un imaginaire trop développé à défaut d’un certain ancrage dans la réalité et d’interactions régulières avec d’autres enfants, et vous avez la proie idéale d’un pervers.

« Certains enfants passent leurs journées dans les arbres. Moi, je passe les miennes dans les livres. Je noie ainsi le chagrin inconsolable dans lequel l’abandon de mon père m’a laissée. La passion occupe tout mon imaginaire. Je lis, trop tôt, des romans auxquels je ne comprends pas grand-chose, si ce n’est que l’amour fait mal. Pourquoi souhaite-t-on si précocement être dévoré ? » (p. 29)

G. est un prédateur sexuel, un pervers narcissique, qui, comme tous les autres hommes de son espèce, débite les mêmes inepties misogynes au moindre affront de la part de sa victime.

« — Tu es folle, tu ne sais pas profiter du moment présent, comme toutes les femmes d’ailleurs. […] Vous êtes des insatisfaites chroniques, toujours prisonnières de votre hystérie. » (p. 133)

Malheureusement, l’adolescente n’a pas les mots pour se défendre et l’écrivain n’a nul besoin d’employer la force pour la dominer. N’oublions pas que tous les pervers narcissiques ne sont pas violents, mais que tous les hommes violents sont des pervers narcissiques. La différence se pose en termes de degré, pas de nature. Quand V. commence à ouvrir les yeux et à comprendre notamment que G a d’autres très jeunes maîtresses, celui-ci emploie sa meilleure arme pour retourner les choses à son avantage : sa plume. Dans ses écrits, il fait passer la narratrice pour folle – ah ce bon vieux gaslighting indispensable à la panoplie de l’emprise ! Rongée par sa jalousie, elle devient alors responsable d’une passion maladive entre deux êtres sur un même pied d’égalité. Chapeau l’artiste !

Par ailleurs, Springora nous livre une définition limpide de l’emprise qu’elle a subie sur le long terme. Son analyse débouche sur la notion de consentement et adopte une valeur juridique. Selon elle, un enfant est par définition vulnérable face à un adulte. C’est pourquoi la loi actuellement en vigueur estime que tout mineur de moins de quinze ans est inapte au consentement pour un rapport sexuel avec un adulte. La parole de la victime – l’enfant n’est donc plus considéré comme un sujet libre et éclairé – est intrinsèquement liée à une manipulation et à un rapport de force à son désavantage.

« ni souffrance ni contrainte, c’est bien connu, il n’y a pas de viol. Toute la difficulté de l’entreprise consiste à respecter cette règle d’or, sans jamais y déroger. Une violence physique laisse un souvenir contre lequel se révolter. C’est atroce, mais solide.

L’abus sexuel, au contraire, se présente de façon insidieuse et détournée, sans qu’on en ait clairement conscience. […] La vulnérabilité, c’est précisément cet infime interstice par lequel des profils psychologiques tels que celui de G. peuvent s’immiscer. C’est l’élément qui rend la notion de consentement si tangente. Très souvent, dans les cas d’abus sexuel ou d’abus de faiblesse, on retrouve un même déni de réalité : le refus de se considérer comme une victime. » (p. 163)

Et puis il y a la vie après l’emprise. La narratrice évoque la souffrance induite par la parution des livres où G. ne cesse de la dépeindre, toujours sous des traits mensongers et peu reluisants. Le beau rôle, il se le garde dans ses fictions. Pour V., c’est la double peine. Sa reconstruction n’en est que plus laborieuse. Elle change de vie tous les deux ou trois ans et pendant une longue période d’errance, elle est incapable de trouver son identité ni un but auquel se rattacher.

Une fine analyse politique

Paru dans une ère post-#meetoo de libération de la parole sur les violences faites aux femmes, Le consentement de Vanessa Springora dénonce la pédophilie, mais pas que. Il a fait l’effet d’une déflagration dans le monde littéraire et intellectuel puisqu’il montre surtout la complaisance de toute une époque et d’un certain milieu vis-à-vis de comportements pédocriminels aussi bien répréhensibles par la loi que par la morale. Comme le montre cette vidéo d’archive pas si ancienne partagée en masse à la sortie du livre, l’intelligentsia française a longtemps souri devant l’inacceptable. C’est également une affaire de culture, puisque la seule à s’offusquer des propos extrêmement misogynes et dégoûtants de Gabriel Matzneff est nord-américaine. L’auteure du Consentement rend hommage à cette féministe qui a osé exprimer son opinion ce soir-là, seule contre tous.

« L’écrivain célèbre a gagné face à la virago qui passe sur le moment pour une mal-baisée, jalouse du bonheur de jeunes filles tellement plus épanouies qu’elle. […] Rétrospectivement, je m’aperçois du courage qu’il a fallu à cette auteure canadienne pour s’insurger » (p. 110)

Ce livre n’est ni un règlement de compte, ni une banale autofiction, c’est une œuvre très bien écrite où se mêlent émotion et analyse distancée. Il a une portée aussi bien politique que juridique. D’une part, la complaisance décrite dans le récit est celle de la gauche – y compris au sommet de l’État. D’autre part, n’oublions pas que la valeur juridique de ce témoignage est primordiale car annoncée dans le titre même. Peut-on vraiment parler de consentement pour une gamine de treize ans ?

Une époque où l’enfant n’était pas considéré comme tel

L’épisode de la page 25 dénote certes d’un manque de tact individuel, mais il est avant tout symptomatique de la perception des enfants à cette époque. Loin d’être préservés par les adultes comme c’est globalement le cas aujourd’hui, ils étaient considérés comme des sujets à part entière. Alors pourquoi ne pas leur parler de cul d’égal à égal ? Sans doute parce qu’ils ne sont pas « finis » justement, comme le prouve la pensée innocente au sujet de l’amour qui traverse l’esprit de V. juste après le choc des mots crus de son père.

Mais poussons jusqu’au bout la réflexion sur la perception de l’enfant à cette époque. Être humain comme les autres, il doit donc être libre et, dans cette époque post-soixante-huitarde, il est interdit de lui interdire une vie sexuelle. La complaisance vis-à-vis de la pédophilie est factuelle. Springora appuie sa dénonciation sur des éléments très concrets, comme cette pétition initiée par Matzneff.

« lettre ouverte en faveur de la dépénalisation des relations sexuelles entre mineurs et adultes […] signée et soutenue par d’éminents intellectuels, psychanalystes et philosophes de renom, écrivains au sommet de leur gloire, de gauche pour la plupart. On y trouve entre autre les noms de Roland Barthes, Gilles Deleuze, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, André Glucksmann, Louis Aragon…Ce texte s’élève contre l’incarcération de trois hommes en attente de leur procès pour avoir eu (et photographié) des relations sexuelles avec des mineurs de treize et quatorze ans. » (p. 63)

Car dans les années 80 – et ce jusqu’à ces dernières années, avec une accélération notable de la prise de conscience grâce à ce livre – on avait tendance à ne pas creuser la question du consentement. Un « oui » de la part d’un mineur n’était pas remis en question. Mais aujourd’hui, la loi du 21 avril 2021 stipule qu’un mineur de moins de quinze ans ne peut être consentant pour un rapport sexuel avec un adulte si la différence d’âge dépasse les cinq ans. En d’autres termes, les rapports de pouvoir et mécanismes de l’emprise d’un adulte sur un enfant n’étaient pas reconnus en tant que tels à l’époque de la liaison entre V. et G. Ils étaient même parfaitement ignorés.

L’absence de morale du milieu intellectuel de gauche

Nuançons tout de même l’intitulé de la partie précédente : cette vision de la répression de la pédophilie comme une atteinte à la liberté sexuelle – de l’enfant et des adultes, ne nous leurrons pas ! – est l’apanage d’un certain milieu. La gauche ! Selon les intellectuels susmentionnés, protéger l’intégrité des mineurs est le fruit d’une horrible morale conservatrice de droite qui bafoue les libertés de chacun.

Gabriel Matzneff a donc bénéficié d’une complaisance qui s’explique autant par l’époque que par le bord politique auquel il appartenait. Les désirs étaient rois et tous les membres de ce milieu intellectuel de gauche aspiraient à la liberté la plus absolue après s’être affranchis d’une éducation trop corsetée. La mère de la narratrice en est la plus parfaite illustration, elle qui a épousé trop jeune un mari oppressant. Or cette aspiration à la liberté l’a poussée à accepter le pire pour sa fille, car après tout, « on n’échappe pas si facilement à l’air du temps » (p. 65). Là encore, j’ai été impressionnée par la sagesse de Springora qui, au lieu de se confondre en reproches vis-à-vis de sa mère complice d’un pédophile, s’applique à remettre le comportement de celle-ci dans son contexte.

Pour conclure, je vais citer les dernières pages du récit qui expliquent l’impunité dont a bénéficié Matzeff pendant ces nombreuses années d’abus sexuels sur de très jeunes gens. Aujourd’hui, et l’affaire Polanski a également mis en lumière cette indulgence, il est clair que certains pédocriminels notoires ont été protégés par leur statut d’artiste.

« Il faut croire que l’artiste appartient à une caste à part, qu’il est un être aux vertus supérieures auquel nous offrons un mandat de toute-puissance, sans autre contrepartie que la production d’une œuvre originale et subversive, une sorte d’aristocrate détenteur de privilèges exceptionnels devant lequel notre jugement, dans un état de sidération aveugle, doit s’effacer.

Tout autre individu, qui publierait par exemple sur les réseaux sociaux la description de ses ébats avec un adolescent philippin ou se vanterait de sa collection de maîtresses de quatorze ans, aurait affaire à la justice et serait immédiatement considéré comme un criminel.

En dehors des artistes, il n’y a guère que chez les prêtres qu’on ait assiste à une telle impunité.

La littérature excuse-t-elle tout ? » (p. 193 – 194)



Les enfants dénoncent – peur, souffrance et violence, Eugen Jungjohann

Virage à 180 degrés. Nous quittons les romans habituels pour un essai bouleversant que j’ai eu la chance de récupérer grâce à ce.tte mystérieux.se voisin.e qui, avant de déménager de l’immeuble hambourgeois où je vivais, a laissé tous ses livres dans le local à poubelles.

En 1991, Dr. Eugen Jungjohann, psychiatre pour enfants et adolescents, publie cet essai à partir des observations et témoignages recueillis dans le cadre de sa clinique de jour de protection des enfants, rattachée l’hôpital de Düsseldorf. Les histoires qu’il relate sont édifiantes et les formes de maltraitance infantile multiples. Malheureusement, les non-germanophones ne pourront lire cet essai car Kinder klagen an – Angst, Leid und Gewalt n’a jamais été traduit.

Autre élément essentiel ici : la date de parution. Au début des années 90, on s’imagine bien que la prise de conscience de la société sur les différentes formes de violence faîtes aux enfants, que ce soit l’inceste ou la violence physique, était à des années-lumière de la libération de la parole que nous avons vécue récemment. Or le propos du Dr. Jungjohann est d’autant plus salutaire et admirable que certaines formes de maltraitance qu’il développe dans ce livre sont aujourd’hui encore ignorées – je pense par exemple à la maltraitance génétique et au délaissement.

Cet essai étant très complet, mon compte-rendu ne saurait prétendre à l’exhaustivité et les cas que je vais aborder sont le fruit d’une sélection personnelle assumée. Par ailleurs, cette chronique n’a exceptionnellement pas vocation à vous donner envie de lire – ou pas ! – un ouvrage, puisque aucune traduction n’est disponible en français. En revanche, j’ai très envie d’alerter sur et de décortiquer certaines formes de maltraitance infantile en m’appuyant sur les analyses d’un spécialiste car c’est un sujet qui me touche particulièrement en tant que citoyenne. J’ai choisi de traiter ici les types ou motifs de maltraitance trop inconnus. Vous allez voir, c’est étonnant.

Avant la naissance

Les catastrophes environnementales et leurs conséquences sur les embryons

Dès le début de l’essai, on comprend qu’on va se prendre des claques, lire des choses qu’on n’a jamais lues auparavant. En l’occurrence, le professeur Jungjohann explique dans les premières pages que la maltraitance des enfants a lieu avant leur arrivée au monde. L’activité capitaliste et la destruction environnementale qu’elle engendre a de terribles conséquences sur les embryons et êtres humains en devenir. Les enfants sont donc maltraités par les adultes avant même de naître. Parmi les grands désastres qui ont forcément nuit aux générations futures, on compte par exemple l’accident nucléaire de Three Mile Island en Pennsylvanie en 1979, ou encore la catastrophe de Tchernobyl et son nuage radioactif qui, invisible, continuera d’irradier les régions touchées pendant des milliers d’années. Nous n’en avons absolument pas conscience, mais les principales victimes humaines sont les plus silencieuses.

« Les adultes peuvent hurler, et même s’adresser à leurs gouvernements. Mais à qui l’embryon dans le ventre de la mère va-t-il s’adresser quand les rayons ionisants s’accumulent entre les molécules des brins d’ADN de son code génétique et en perturbent le langage ou même le détruisent de façon irréversible ? Personne ne pense à cela. […] La tête devient surdimensionnée à cause des masses grises du cerveau qui apparaissent, lequel, de par son gène nerveux, se développe dans les membres et les déforme. Ensuite, le cœur se forme, il commence à battre assez tôt et pompe la nourriture, l’oxygène et les substances toxiques, les métaux lourds, la dioxine, les drogues et médicaments ainsi que les rayons invisibles de l’isotope avec une longue demi-vie. Or cela ne date pas de Tchernobyl et provient de nombreuses autres sources cachées.

Le langage génétique des chromosomes de l’embryon humain – avant qu’il ne devienne un enfant – est déjà compromis par la violence de ces lésions dont personne ne parle. » (p. 18)

Les tensions ressenties par l’enfant dans le ventre de sa mère

Ensuite, il y a toutes les tensions autour de la mère et par voie de conséquence à l’intérieur de la mère. L’enfant encore dans le ventre de celle-ci les ressent inévitablement. Qu’elle soit victime de violences ou qu’elle doute profondément de son aptitude à et de sa réelle volonté de devenir mère, l’enfant ressent tout et en portera les stigmates à la naissance. Il deviendra alors trop calme ou trop agité, et bien souvent, les parents se retrouveront démunis face à une telle situation.

Les manipulations génétiques

Déjà à cette époque, Dr. Eugen Jungjohann dénonçait les manipulations génétiques. Il se doutait que les choses ne pouvaient qu’aller de mal en pis à ce niveau-là. Avec les progrès de la science, la dimension humaine et donc aléatoire est de plus en plus mise de côté au profit d’une rationalisation à outrance. Nous nous transformons alors en savants fous et déshumanisons la vie.

« Aujourd’hui, de nombreuses choses sont possibles et font l’objet d’un commerce dans de nombreux pays, telles que le choix du sexe du futur enfant. Il existe des centrifugeuses japonaises et américaines dans lesquelles le sperme est essoré avec une précision telle que les chromosomes X féminins se séparent des chromosomes Y masculins. […]

On peut imaginer des banques de sperme avec des verres de réactif bleus et roses que l’on congèle et conserve dans des placards en verre afin de répondre rapidement à la demande. […]

Et on continue encore et toujours de justifier ces développements génétiquement modifiés par l’humanitaire. Leur but serait de rendre la vie humaine sur cette Terre plus digne et plus saine. […]

Les modifications génétiques ont permis – du moins c’est ce qu’on nous assure – de nourrir la population croissante de la planète. Ainsi Granada Corps. à Houston (Texas) a élevé des veaux Angus de race pure clonés. Des centaines de veaux identiques multipliés à partir de l’embryon d’un veau. »  (p. 25)

Dans les trois cas énoncés, retenons bien que la maltraitance à l’égard des enfants commence avant même qu’ils ne naissent. L’injustice en est d’autant plus grande.

La perception de soi négative et l’identification à l’enfant comme origine de la violence

Obsédés – à juste titre – que nous sommes par la parole et le devenir des victimes de violence physique, nous en oublions de nous pencher sur les auteurs de celle-ci. Et quand nous le faisons, c’est souvent pour en arriver à des conclusions extrêmement simplistes sur les motifs. Ainsi nous bâclons nos petites analyses personnelles de psychologie/sociologie de comptoir en disant plus ou moins que les parents maltraitants reproduisent un schéma familial violent. Super, merci, au revoir. Avec l’exemple d’Andrea et de sa maman, le professeur Eugen Jungjohann nous livre une explication psychiatrique bien plus complexe et difficile à identifier.

« Durant son enfance, la mère avait elle-même développé une relation ambiguë par rapport à son père […] Elle ressentait surtout régulièrement vis-à-vis des hommes des sentiments très intenses d’inutilité craignait d’être une mauvaise femme, une putain.

Un soir de janvier, elle se disputa avec son compagnon pour une raison sans importance. Contrairement à ses habitudes, elle se mit à avaler rapidement plusieurs verres de rhum et se retrouva dans un état tel qu’elle n’eut plus aucun souvenir du reste de la soirée, après le départ que son mari ait quitté l’appartement. À son retour, il trouva la mère inconsciente et sa fille de quatre ans avec de graves blessures à la tête. […]

Il y a une forte identification entre la mère et Andrea. La mère souffre d’une perception d’elle-même en partie très négative. Elle le sait. La projection de cette négativité sur son enfant s’est exprimée lors d’un état d’ébriété soudain. Elle frappa son enfant ou se frappa elle-même à travers sa fille Andrea. Depuis, elle est dépressive et a des tendances suicidaires. » (p. 76)

L’inceste comme exploitation des dépendances de l’enfant

On a entendu beaucoup de choses sur l’inceste, surtout ces derniers temps et pour la plupart fort intéressantes. En ce qui me concerne, j’ai retenu la notion de domination et de pouvoir – que l’on retrouve également dans les violences conjugales physiques et psychologiques – qui s’exerce sur un sujet par définition soumis et à disposition de l’auteur des violences. Dans cet essai, le docteur aborde un autre aspect de l’inceste, indissociable de cette notion de pouvoir : l’exploitation des besoins et dépendances de l’enfant.

« La satisfaction des besoins sexuels de leurs pères est essentiellement une exploitation de leurs dépendances en tant qu’enfants, à savoir de leurs propres besoins de développement physique, psychique, émotionnel et intellectuel. L’abus sexuel constitue une exploitation psychique de leurs dépendances vis-à-vis de la famille, du père et de la mère, et donc une forme particulièrement préjudiciable de maltraitance psychique. Le besoin de l’enfant de contact physique, d’attention et de tendresse est perverti par le père. Même s’il est tendre et ne fait pas usage de la violence – de violence physique – il n’en demeure pas moins violent sur le plan émotionnel, car l’enfant est livré à lui. » (p. 136)

Les dépendances évoluent selon les phases de développement – de la petite enfance à l’adolescence. Il en va donc de même pour les vulnérabilités. À noter, et c’est sans doute l’élément le plus essentiel de la prise en charge de ces victimes, que leur parole est rarement entendue dès le départ. C’est pourquoi elles se voient forcées d’exprimer leurs souffrances différemment, que ce soit par des comportements antisociaux ou encore via des symptômes physiques. Pour faire simple, ils tombent malades.

Le travail des enfants et la prostitution

Comme le suggère la première partie de ma chronique, la maltraitance infantile ne se limite pas aux murs du foyer, mais s’exerce à l’échelle d’une société…du monde, même. Lorsqu’il parle des jeunes prostitué.e.s de Pagsanjan (Philippines), Dr. Eugen Jungjohann reprend la théorie de Sjef Teuns, un psychanalyste hollandais, sur la cause de l’exploitation des enfants. Selon lui, « elle fait partie du système économique moderne. Il cite Dr. Gosh : « l’abus de la main d’œuvre infantile a commencé en même temps que les premières manufactures industrielles. La révolution industrielle allait de pair avec un immense développement des inventions technologiques et économiques, lesquelles ont à leur tour entraîné une production industrielle rapide et étendue qui a rapidement atteint les côtes du Tiers-Monde et les dirigeants coloniaux de l’époque. » » (p. 207-8)

En d’autres termes, l’exploitation sexuelle n’est qu’un pan – aussi spectaculaire et choquant soit-il – de l’exploitation économique des faibles par les puissants. Une application à l’échelle de toute une société de cette même exploitation de dépendances – cette fois-ci affectives et non économiques – au sein de la famille que nous avons vu dans la partie précédente.

Le délaissement

Je tiens à finir sur cette forme de maltraitance, car elle est peu abordée, mais demeure extrêmement choquante.

Qui l’eut cru ? On n’y pense pas, mais quiconque a pu l’observer dans son entourage, connaît les ravages psychologiques du délaissement des enfants ou adolescents par les parents. Dans ce livre, l’auteur prend l’exemple d’une adolescente issue d’un milieu aisé. Le père travaille tout le temps et la mère, très autocentrée, part faire des retraites de yoga sans se soucier de sa fille. Celle-ci se retrouve alors livrée à elle-même, erre seule la nuit dans les rues du centre-ville pour s’alcooliser et coucher avec des inconnus. La négligence n’est donc pas à négliger et n’est, soit dit en passant, pas l’apanage des milieux aisés où ça bosse dur.

Pas de violence physique ni manipulation psychologique. Pas d’inceste. Mais une immense violence psychique avec pour conséquence une haine de soi terrible à voir…et à vivre.



The Lonely City: Adventures in the Art of Being Alone, Olivia Laing

Le dernier livre de mon Book Club pour 2019 marque une très belle rupture suite à la trilogie infernale des bouses, car The Lonely city m’a conquise. Dans cet essai brillant et documenté, le sous-titre Adventures in the Art of Being Alone est pris au sens littéral. Il ne s’agit pas de réfléchir sur la manière d’être seul dans la jungle urbaine – New York – mais sur la représentation de la solitude dans l’art. À travers l’étude de l’œuvre et de la vie de plusieurs artistes, Olivia Laing fournit un éclairage des plus enrichissants sur sa propre expérience de femme seule dans une ville immense et inconnue. Inutile de dire que l’identification du lecteur est totale. Voici les aspects de cette vaste question qui ont retenu mon attention.

La solitude : un cercle vicieux alimenté par une peur irrationnelle de la contagion

Olivia Laing est Anglaise, mais elle a emménagé à New York pour rejoindre un homme qui la quitte peu de temps après son arrivée. Mais il n’est pas question de se lamenter sur son sort – aussi terrible soit-il. Laing préfère utiliser ce vécu douloureux comme base pour creuser du côté de l’art et des artistes ; en somme, elle pense la solitude. Et la première idée qui ressort tout au début de l’ouvrage est celle d’un sentiment et d’une situation fondamentalement honteux. Même les psychanalystes se montrent mal à l’aise avec la question. J’ai souhaité aborder cette notion de honte en particulier car je pense qu’elle est fondamentale dans l’aggravation de la dépression. En effet, la personne seule fait fuir, et tente elle-même de cacher cet état de fait – ou sentiment si elle est entourée mais se sent terriblement isolée. Les animaux sociaux que nous sommes étant naturellement attirés par une image positive, une incarnation du bonheur, ils vont tout aussi naturellement rejeter la personne déjà bien rejetée. Le mécanisme est implacable, le cercle vicieux se referme : isolement > mauvaise image > peur de la contagion > rejet > isolement décuplé. Pas évident. Heureusement que Laing, techniquement incapable de sortir de sa solitude, s’est nourrie de cette expérience pour transformer une dépression – appelons les maux par leur nom – en réflexion. Et elle s’est vite rendu compte qu’elle était loin d’être la seule à être seule.

La représentation de la solitude dans l’art

Edward Hopper : les murs de verre

En toute logique, la jeune femme fraîchement débarquée à New York commence par le peintre Edward Hopper. Nighthawks, son tableau le plus célèbre, exprime le paradoxe de la solitude des grandes villes avec un réalisme exceptionnel. Sans doute cela explique-t-il le succès de cette œuvre, dont on a tous – surtout les Américains – déjà vu une reproduction au moins une fois dans notre vie au mur d’un cabinet de médecine ou d’un bar. Dans cette scène d’une banalité affligeante, les solitudes se juxtaposent sans se croiser – éliminant la possibilité de se détruire mutuellement par le contact humain – dans un espace confiné, mais aux yeux de tous. Le voyeurisme est un thème cher à Hopper, et on le retrouve dans de nombreux tableaux avec pour sujet une femme esseulée, à l’instar de Morning sun, Automate ou encore Compartment C, Car 293. Tous trois nous jettent à la figure l’obscénité de la solitude urbaine, avec des personnages totalement isolés peints du point de vue du voyeur. Et à travers les vitres encadrées d’un vert lugubre de ce bar new-yorkais, l’observateur de Nighthawks constate la promiscuité des personnages alliée à une distance émotionnelle indépassable. Physiquement très proches, ils ne se regardent pas. Être seul au milieu des autres, une idée qui nous amène tranquillement au prochain artiste.

 

Andy Warhol : la fascination pour les machines

Andy Warhol était entouré d’artistes à la Factory, Andy Warhol était la principale icône du pop art, Andy Warhol était branché, mais Andy Warhol avait une peur maladive de l’intimité – émotionnelle du moins – et de véritables problèmes de communication. Et pour cause : enfant, il est longtemps alité pour cause de maladie grave et quand il va à l’école, ses camarades l’humilient à cause de son épais accent hongrois. Artiste, il cache un physique ingrat derrière son horrible perruque couleur platine et préfère l’utilisation de toutes sortes de machines au contact humain. Chez lui, la télévision était toujours allumée et il ne se séparait jamais de Sony, son enregistreur à bande grâce auquel il récoltait des heures d’interviews d’artistes. Il les laissait sans doute parler à la machine jusqu’à l’épuisement pour éviter d’avoir à leur poser des questions.

Au-delà de ses travaux cinématographiques, ses autres créations tentent elles-aussi de faire oublier la chair. On se rappelle de sa fascination pour les objets les plus triviaux, avec son célèbre Campbell’s Soup Cans, et surtout de ses sérigraphies, comme le Diptyque Marilyn qui représente surtout l’effondrement glauque d’une star flamboyante. La mort est d’ailleurs omniprésente dans son œuvre, un paradoxe pour cet homme qui a miraculeusement échappé à une tentative d’assassinat. Les machines, elles, ont l’avantage d’être immortelles. Tout s’explique, puisqu’il déclare en 1963 au Time : « Les peintures sont trop compliquées. Les choses que je veux montrer sont mécaniques. Les machines ont moins de problèmes. Je voudrais en être une, pas vous ?».

David Wojnarowicz : le paria de la société

L’enfance de Warhol est un conte de fées comparée à celle de David Wojnarowicz. Battu par son père, il s’enfuit à New York à l’adolescence et survit grâce à la prostitution dans le New York pré-Guliani, à l’époque où Times Square regroupait la plupart des sex-shops, putains et cinémas pornos de la ville. Pilier du mouvement artistique alternatif de l’East Village dans les années 80, son œuvre la plus connue est la série de photographies d’Arthur Rimbaud. Or nous connaissons tous la vie incroyable et peu conventionnelle du poète. Le principe de la série de Wojnarowicz est simple et cohérent : un homme pose dans des lieux variés avec un masque à l’effigie du jeune poète vagabond. Tous les clichés mettent en scène un personnage marginal, qui jure de manière – je trouve, et Laing partage cet avis – angoissante avec la société au second plan, que ce soit dans une rue de Times Square ou une station de métro. Le summum éclate dans cette photographie d’un Rimbaud en train de s’injecter de l’héroïne dans le bras.

Mais au-delà de son œuvre, Wojnarowicz a défendu les marginaux dans son militantisme. À la fin des années 80, la communauté gay était décimée par le SIDA. Et tandis que ses membres crevaient les uns après les autres, George Bush se distingue par son inaction. Au contraire, la stigmatisation des malades, alimentée par le manque de connaissance de la maladie, de ses voies de propagation et éventuels traitements, est telle qu’on envisage de parquer les séropositifs. En signe de protestation contre ce silence et ce manque de considération envers des êtres humains, Wojnarowicz se coud les lèvres en 1990 et meurt des suites du SIDA en 1992. Conformément à son idée développée dans son autobiographie à succès Close to the Knives: A Memoir of Disintegration, ses cendres sont répandue sur la pelouse de la Maison Blanche afin de rappeler au pouvoir que l’ignorance – alimentée par la peur de la contagion, ce qui nous renvoie à mon premier paragraphe – de ces parias n’empêchera pas cette communauté soudée de se battre et de prouver qu’elle existe.

Ainsi l’œuvre et le combat de Wojnarowicz montrent que la solitude n’est pas qu’un sentiment individuel, elle est aussi politique. L’exclusion, c’est quand la société rejette sciemment ses parias désignés par un mécanisme de défense et de renforcement d’elle-même. Et pour reprendre l’idée de Laing développée à partir du travail de l’artiste, je pense que le traitement de la solitude passe non seulement par une réconciliation avec soi-même pour ne pas dépendre des autres, mais aussi par la compréhension de ces forces de stigmatisation qui nous dépassent et montrent à quel point nous ne sommes pas totalement responsables de cette solitude si pesante.

Passons sur le chapitre dédié à Henry Darger qui reprend cette idée d’auto-défense de la société. Cet écrivain et peintre était un parfait outsider, très solitaire contrairement à Wojnarowicz. Après une enfance chaotique, il invente un récit épique où les enfants sont soumis à l’injustice et à une violence extrême. Qu’en ont déduit certains critiques ? Que son œuvre dénotait de penchants pédophiles. No comment.

Internet ou la – fausse ? – consolation

Dans son chapitre le plus intime, Olivia Laing nous parle de son expérience avec Internet alors qu’elle était au plus profond de sa solitude new-yorkaise. Elle poste des annonces sur Craigslist et se fait traiter de pute, comme la majorité des femmes, et rejoint des communautés via des forums où elle entretient des correspondances pendant des mois. À cela s’ajoutent des heures passées sur Twitter…

Conclusion de toutes ces interactions à travers un écran ? La première, et les accros à Twitter comme moi l’ont intégrée depuis belle lurette, est que l’absence physique fait disparaître tous les filtres habituels d’expression. Les individus se permettent d’être plus directs – comprenez, de dire des horreurs – parce qu’ils sont non seulement protégés par l’anonymat, mais aussi préservés du regard de l’autre. La deuxième est que les interactions virtuelles sont addictives et chronophages – Laing se connecte à peine réveillée et reste en ligne pendant une bonne partie de la journée –, mais ne fournissent qu’un remède partiel à la solitude. Attention, cela ne veut pas dire qu’elles ne servent strictement à rien et qu’il faut les diaboliser comme il est bon ton de le faire. « Partiel » n’équivaut pas au néant. Disons que la communication virtuelle est une consolation qui sans régler le problème, permet toutefois de se sentir moins seul pendant un certain temps.

Vies ordinaires en Corée du nord, Barbara Demick

J’ai classé cette enquête journalistique un peu particulière parmi les « Essais » car je ne voyais pas l’intérêt de créer une catégorie spéciale pour n’y ranger qu’une seule œuvre. Ensuite, il ne s’agit certainement pas de littérature ou même de fiction, malgré le récit effectué par un tiers – Demick –,  puisque ce dernier est tiré d’histoires vraies.

À travers le destin de six réfugiés nord-coréens qui vivent désormais en Corée du sud, la journaliste décrit la vie quotidienne dans le pays le plus fermé au monde. La famine, l’absence d’électricité, la surveillance mutuelle des citoyens, le travail, l’endoctrinement, la mort de Kim il-sung, etc. : tout est y est. La forme est maline et prenante : basées sur des entretiens réguliers pendant de nombreuses années avec des survivants du régime, ces histoires individuelles racontent l’Histoire mieux que n’importe quel cours magistral. Un livre qui a d’ailleurs fait la quasi-unanimité au sein de mon Book Club !

Les six réfugiés

Barbara Demick le dit bien en conclusion de son ouvrage : ces six destins n’ont pas été choisis par hasard. Tout d’abord, ils sont issus de familles au passé bien spécifique mais représentatif de tant d’autres dans cette dictature. Cette variété des milieux permet de montrer les différences de trajectoires, lesquelles mènent pourtant au même résultat : l’exil. Ensuite, tous s’en sont plutôt bien sortis et sont parvenu à s’adapter – tant bien que mal, certes – à la société sud-coréenne ultra capitaliste et moderne. Autre élément à préciser d’emblée : toutes les familles en question viennent de Chongjin, une ville industrielle au nord du pays qui, avec la crise et la famine des années 90 – suite à la chute des régimes communistes alliés –, a enterré plus de morts qu’ailleurs. De par sa proximité géographique avec la Chine, une part importante de ses habitants – par rapport aux autres régions du pays – a tenté/réussi la traversée du Tumen.

 

Mi-ran

Les perspectives d’évolution dans la société nord-coréenne de cette jeune femme aussi belle que brillante sont limitées pour cause d’histoire familiale. Son père, Tae-Woo, est ce qu’on appelle un « sang corrompu ». Originaire de Corée du sud, il a été prisonnier de guerre par l’armée communiste, un statut qui lui a valu de rester au nord de la ligne de démarcation. À cause de ce passé, toute la famille est bloquée, y compris la descendance, car cette société officiellement socialiste est en réalité divisée en trois castes : les loyaux, les neutres et les hostiles. Ainsi, Tae-Woo appartiendra toujours à la dernière et restera mineur à vie. Mi-ran devient institutrice malgré des ambitions plus élevées.

Dans les nuits sans électricité de la Corée du début des années 90, Mi-ran part en balade romantique avec Jun-sang, un étudiant à l’université de Pyongyang promu à une grande carrière. Les deux tourtereaux s’arrêteront au seuil du premier baiser car les parents du jeune homme, de riches japonais venus en Corée du Nord par conviction politique, désapprouveraient cette union avec une fille aussi bas dans l’échelle sociale.

De par son métier, Mi-ran est confrontée aux premières victimes de la famine : les enfants. Mal nourris, ils dorment en classe, n’ont rien pour déjeuner, souffrent d’hydrocéphalie et ont une corpulence sans commune mesure avec leur âge.

À la mort de son père, la jeune femme fuit vers la Chine avec sa mère, son frère – qui écoutait la radio sud-coréenne en cachette – et l’une de ses sœurs afin d’annoncer la mort de Tae-Woo à ses sœurs restées en Corée du sud. L’émigration vers ce pays réussit grâce aux risques pris par des membres de la famille du côté paternel. Six mois après leur fuite, les deux sœurs de Mi-ran, toujours restées loyales au régime et à leur famille pendant la famine, sont arrêtées. On ignore si elles ont été condamnées à mort ou au « goulag ».

 

Madame Song et sa fille Oak-hee

Travailleuse et vaillante, Madame Song est un bon petit soldat du régime. Elle préside le comité des voisins de son quartier, une entité de surveillance à petite échelle instituée par le régime et destinée à l’espionnage entre citoyens. Contrairement à celle de Mi-ran, la famille est clairement privilégiée. Le mari, Chang-bo, est journaliste. On apprend que son métier consiste – sans surprise – à diffuser la propagande à travers le pays, mais surtout à sélectionner, puis transformer ou occulter les informations venant de l’étranger. Sans jamais l’exprimer publiquement, Chang-bo ne se fait donc aucune illusion quant à la véracité des informations injectées dans les cerveaux du peuple nord-coréen.

Pendant la famine, Madame Song se transforme en véritable femme d’affaires et subsiste en vendant sur le marché des cookies qu’elle parvient à fabriquer avec le peu d’ingrédients qu’elle trouve. Sa fille cadette, Yong-hee, l’aide dans cette entreprise. Mais Nam-oak, son plus jeune fils, finit par mourir de faim, tout comme son mari.

C’est grâce à Oak-hee, sa fille aînée, qu’elle fuit la Corée du nord. De tempérament rebelle depuis l’enfance, elle n’a jamais cru au régime, mais trouve un bon parti et a un enfant avec lui. Mais lorsqu’une nuit, son mari violent, également porté sur la boisson et les prostituées, la frappe plus fort que d’habitude, elle décide de traverser le Tumen. Comme de nombreuses femmes nord-coréennes, elle épouse un paysan chinois près de la frontière, mais ne reste mariée à lui que deux ans, ne perdant pas de vue son objectif principal : faire fuir sa mère qui a travaillé toute sa vie et a déjà trop souffert suite à la perte des deux hommes de sa vie. Elle se démène pour gagner assez d’argent afin d’organiser à Madame Song une échappée de luxe, notamment en travaillant pour des passeurs entre les deux pays. La jeune femme finit par atteindre son but malgré une arrestation par la police nord-coréenne à cause de son aspect trop soigné et bien portant. Ainsi Madame Song voyage avec un faux passeport et réclame le droit d’asile une fois à l’aéroport de Séoul.

 

Hyuck

Émacié et doté d’une tête disproportionnée par rapport au reste du corps, Hyuck fait partie de ces « enfants-hirondelles » qui errent dans les rues de la Corée du nord des années 90. Il commet très jeune de petits larcins malgré l’intégrité de son père. Mais comme tous les gens trop honnêtes en temps de crise, celui-ci meurt dès le début de la famine. Son fils se retrouve orphelin. Il erre autour de la gare de Chongjin et vole tout ce qu’il peut dans les marchés de la ville ou dans les vergers des alentours.

Après sa première traversée vers la Chine, il fait de la contrebande entre les deux pays et se fait arrêter puis déporter dans un camp de travail. Grâce à sa condition physique et à une libération massive et inattendue de prisonniers – pour des raisons obscures…faire de la place ? – il survit et retourne aussitôt en Chine. Il est hébergé et nourri par des missionnaires chrétiens qui lui donnent finalement de l’argent pour passer en Mongolie. Jouant un double-jeu et dans un souci de préserver ses relations avec son voisin communiste, la Chine traquent réfugiés nord-coréens. Il reste donc la solution « low-cost » pour Hyuck, à savoir demander l’asile à l’ambassade de Corée du sud à Oulan-Bator – ou bien, encore plus simple, se faire arrêter par la police mongole à la frontière avant d’être expulsé vers…la Corée du sud !

 

Docteur Kim

Cette jeune femme possède un parcours exemplaire pour la République populaire. Orpheline de mère, elle doit tout au socialisme qui lui permet de mener à bien ses études de médecine. Dans l’hôpital où elle travaille, elle se retrouve aux premières loges pour constater l’horreur de la famine, des malformations physiques et décès des enfants à la misère matérielle de la santé publique. Les médecins ne mangent pas à leur faim et doivent cueillir eux-mêmes les plantes afin de préparer les remèdes. L’industrie pharmaceutique ne fonctionnant plus depuis les coupures d’électricité et les anciens alliés communistes ayant cessé leurs approvisionnements dans ce domaine, le pays est en pleine pénurie de médicaments. Les anesthésies ne se font que dans les cas extrêmes, et les patients doivent apporter leur linge, leur nourriture et enfin leur bouteille de bière pour les intraveineuses.

Avant de mourir, son père griffonne l’adresse de parents en Chine et lui conseille de fuir ce régime inhumain. Ecœurée elle-même par l’état de son pays, elle exécute les dernières volontés de son père, même si son geste signifie la perte de la garde de son fils.

Épuisée et affamée, elle constate à son arrivée dans un village chinois que l’effondrement du communisme n’a pas engendré la pauvreté que la propagande nord-coréenne a voulu faire croire au peuple. Des voitures sillonnent les rues, et elle réalise même avec effroi que les chiens y sont mieux nourris que les médecins de l’autre côté du fleuve.

 

Jun-sang

Mi-ran donne à son amour de jeunesse ce surnom lors de ses entretiens accordés à Barbara Demick à cause de la ressemblance physique que partage le jeune homme avec une star de K-pop. Issu d’un milieu ultra privilégié avec un chien comme animal de compagnie, des devises japonaises envoyées par la famille restée au pays, ou encore des appareils électroniques rares chez les nord-coréens, Jun-sang aura un avenir brillant, sans doute comme membre du parti. Il quitte Chongjin pour l’université de Pyongyang où il étudie sans relâche et ne souffre pas de la famine dans la ville-vitrine de la Corée du nord. Pendant le peu de vacances dont il dispose, il poursuit ses entrevues romantiques avec la belle Mi-ran. Rencontrée devant le cinéma de Chongjin, sa beauté effrontée a instantanément séduit ce cinéphile plutôt sensible.

Malgré le bourrage de crâne qu’il continue de subir pendant ses études, celles-ci ont développé chez lui un certain esprit critique largement favorisé par un accès à la culture occidentale. Ainsi il découvre la poésie – qui lui permet d’impressionner sa douce, Autant en emporte le vent et même…1984. Quand il emménage dans un petit studio de la capitale, il accède au summum de la désillusion puisqu’il bricole une antenne et regarde la télévision sud-coréenne pendant la nuit.

Lorsqu’il apprend la fuite de sa « fiancée », il est en colère contre elle – puisqu’elle ne lui a rien dit, même si c’était dans le but de le préserver de toute suspicion – mais surtout contre lui-même. Si cette jeune femme pauvre et sans grande instruction a pu avoir un tel courage, tout en ignorant les vérités politiques auxquelles il avait accès, il n’avait plus aucune excuse. Jun-sang, en dépit de sa position très enviable au sein de la société nord-coréenne, part donc un an plus tard. Seul.

Un récit traversé par l’obscénité – « Rien à envier au reste du monde »

Le titre de mon édition originale en anglais, ces grandes lettres rouges sur fond noir, résume parfaitement l’obscénité du régime nord-coréen. Ce slogan que l’on trouve parmi d’autres affichés un peu partout dans les paysages nord-coréens résume l’hypocrisie du pays le plus fermé du monde. Les gens meurent de faim, n’ont absolument aucune liberté d’expression et sont de surcroît cantonnés à leurs origines familiales ; ils ont absolument tout à envier au reste du monde.

La réalité aux antipodes du discours s’exprime dans de multiples aspects. Commençons par les origines de l’icône, le père fondateur du régime : Kim il-sung. Issu d’une famille presbytérienne protestante, il tire indéniablement de la religion son concept de culte de la personnalité, quitte se faire passer pour un dieu auprès de son peuple. Celui-ci, en plus de sombrer dans une hystérie collective à sa mort, peine à croire que son maître soit mortel. Et lorsque certains personnages de ce livre entendent pour la première fois sa voix dans les médias, ils s’étonnent de sa tonalité banalement humaine. Être Dieu dans un pays où la religion est interdite, c’est un comble. Mais la trahison de la logique n’est pas si grave. Après tout, Kim il-sung n’a fait que remplacer un culte par un autre.

En revanche, certains éléments plus concrets sont totalement contradictoires, et bien plus écœurants. Ainsi, comme l’illustre le cas de Mi-ran, la République démocratique – et oui, tout comme la RDA et la RDC – populaire de Corée a institué le système de castes le plus inégalitaire et injuste qui soit. L’égalité des chances, oui, mais pas pour tout le monde. La discrimination est également géographique, puisque les citoyens nord-coréens ont besoin d’un titre de voyage pour se rendre à Pyongyang. Dans la capitale-vitrine réservée aux élites, on y cache les pauvres et tout est fait pour donner l’image d’une économie florissante. Les limites du sordide sont toujours repoussées : Mi-ran connaissait une famille obligée de quitter la ville car l’un des fils était atteint de nanisme. Anecdote intéressante à la fin du livre : la journaliste, observant des soldats – la crème de la crème – se recueillir devant une statue de Kim il-sung, découvre au moment où ils se penchent qu’ils ne portent pas de chaussettes.

Pour préserver le patriotisme de son peuple et son sentiment d’être de grands privilégiés, l’appareil de propagande martèle dès l’école primaire des messages de haine dirigés vers les Américains et leurs suppôts sud-coréens. Le libéralisme plongerait ces pays dans la misère, et les membres de l’ex Union soviétique s’y sont précipités à la chute du mur de Berlin. Or s’il est vrai que le « miracle coréen » désignait le nord et non le sud dans les années 60, la situation s’est tragiquement inversée au tournant des années 90. Les alliés communistes s’étant ouvert à l’économie de marché, ils ne pouvaient plus se permettre d’approvisionner la Corée du nord aux tarifs exercés jusqu’ici. La libéralisation de ces pays communistes n’a donc pas appauvri les peuples qui les habitent – bien au contraire ! – mais a précipité la Corée du nord dans la crise. Mais pourquoi faire comme les autres et donner une chance à son économie de prospérer quand on peut conserver un régime économique moribond en renforçant le mensonge, seul moyen de préserver son pouvoir absolu auprès d’un peuple victime ? Pour ce faire, le régime a fait croire à une menace imminente de la part des Américains et Sud-coréens, justifiant ainsi les 20 % de son PIB consacrés à un programme nucléaire. Le peuple peut mourir de faim pendant ce temps-là…du moment qu’on possède l’arme nucléaire.

 

Le paradoxe de l’individualisme exacerbé au sein d’un régime collectiviste en crise

Mais lorsqu’un système où tout est organisé pour ses membres – les soins gratuits, la distribution de nourriture, la garderie sur le lieu de travail des femmes – s’effondre, la jungle de l’économie de marché et l’initiative individuelle pullulent. Des gens qui ne mangent pas à leur faim apprennent instinctivement à ne compter que sur eux-mêmes. Ainsi Madame Song, en cela très représentative des femmes nord-coréennes des années 90, monte son petit business de cookies, et la mère de Mi-ran vend également ses trouvailles culinaires pour survivre. De manière générale, le marché noir explose et les sacs de riz apportés par les ONG, notamment par les méchants Américains, sont revendus sur les marchés.

Au-delà des seuls aspects économiques, la solidarité n’existe plus quand les hommes doivent survivre, et Mi-ran s’en sort – et sort tout court, d’ailleurs – car elle s’est naturellement blindée face à l’hécatombe qui a frappé sa classe. Pour reprendre les termes du livre, elle a enjambé les cadavres, comme tous les autres survivants. Le parcours de Hyuck montre aussi comment la loi du plus fort s’installe naturellement : il survit en transgressant la morale – ici par le vol – et grâce à sa résistance physique supérieure à celle des autres, que ce soit lors de son emprisonnement au goulag ou de sa traversée périlleuse vers la Mongolie. Hyuck, pur produit de la chance, d’une bonne condition physique et de la ruse en situation de survie, n’est pas sans rappeler le miraculé Vladeck Spiegelman.

L’individu qui sommeille en ces êtres manipulés par le collectivisme finit toujours par triompher. Madame Song le confie à la journaliste à la toute fin de l’enquête : il n’existe plus une seule personne, aujourd’hui, en Corée du nord, qui croit au régime.

Plus anecdotique mais non moins écœurant, l’obscénité s’incarne actuellement en la personne de Kim Jong-un, amateur de basketball aux goûts de luxe très occidentaux – vins de France, langoustes de Russie, limousines offertes par des dirigeants, etc.

Un après aigre-doux

Comme je l’ai précisé en introduction, nos six déserteurs s’en sont plutôt bien sortis en Corée du sud. Toutefois, ce passage de Chongjin à Séoul, d’un extrême à l’autre, n’a pu se faire sans brutalité. Mi-ran est de loin celle qui a le mieux réussi : enceinte au début du livre, Barbara Demick la retrouve quelques années plus tard en femme au foyer – la norme chez les mamans sud-coréennes, qui n’est pas sans rappeler le fossé que je constate entre la mentalité des femmes est-allemandes et celle de leurs compatriotes de l’ouest – aux jupes très courtes et qui roule en Hyundai. Pourtant, elle vit avec le souvenir douloureux de ces enfants qu’elle a vu mourir de faim, et surtout de ses sœurs qui ont injustement payé le prix de sa propre désertion.

Malgré une politique d’accueil généreuse envers ces autres membres du peuple coréen – chaque réfugié a droit à une bourse de plusieurs dizaines de milliers de dollars à son arrivée, la Corée  du sud représente une véritable épreuve pour d’anciens ressortissants d’un pays communistes. Beaucoup avouent leurs difficultés à s’adapter à la concurrence féroce qui règne dans un pays ultra capitaliste, et regretter certains avantages sociaux comme les soins gratuits et accessibles à tous. Par ailleurs, tous ne peuvent se défaire d’un sentiment d’appartenance à la mère patrie malgré leur reconnaissance de l’horreur du régime. Un sentiment universel et bien normal – je sais de quoi je parle ! – qui les pousse à une colère paradoxale si des non-exilés en viennent à critiquer la Corée du nord.

Oak-hee continue à payer la désertion « premium » qu’elle a offert à sa mère. Pour régler ses dettes aux passeurs, elle travaille dur en tant que gestionnaire de jeunes hôtesses nord-coréennes qui sévissent dans les bars karaoké des quartiers chics de Séoul. Un métier apparemment cynique qui la plonge au cœur du business où l’argent n’a pas d’odeur, mais finalement moins hypocrite que son ancienne fonction en Corée du nord, puisqu’elle était chargée de faire des reportages de propagande sur les usines et autres lieux de travail du pays. Quant à sa mère, elle sillonne les marchés de Séoul et déguste la gastronomie locale. À soixante ans, Madame Song s’est fait débrider les yeux, le geste ultime d’intégration à la culture sud-coréenne. Pourtant, elle reste hantée par la mort de son mari et de son fils, oscillant entre plaisir de vivre pour soi – et sans mauvais jeu de mot…d’avoir ouvert les yeux – après toute une vie de labeur, et sentiment d’avoir tout perdu.

Hyuck apparaît comme le plus amer des six. Ce jeune homme rusé a gravi les échelons universitaires et a réussi la prouesse d’obtenir des diplômes alors qu’il n’avait aucune formation en Corée du nord. Pourtant, sa malnutrition pendant la petite enfance a laissé des traces physiques. En plus d’avoir gardé une tête disproportionnée par rapport au reste du corps, il est resté très petit et souffre des canons de beauté locaux, lesquels se fondent avant tout sur une obsession de la taille chez les hommes. La concurrence acharnée de la société le fatigue également. Incapable de nouer des amitiés avec des sud-coréens, il ne fréquente que des réfugiés nord-coréens et illustre ainsi la façon de vivre de la plupart des exilés.

Docteur Kim a elle aussi dû affronter bien des épreuves, à commencer par l’exercice de sa profession. Bien évidemment, ses qualifications ne valaient plus rien à son arrivée dans un pays à la médecine moderne. Elle a donc commencé des études de médecine et s’est retrouvée au milieu d’étudiants de dix de moins qu’elle. Après avoir suivi l’ensemble de son parcours, le lecteur n’est pas étonné d’apprendre qu’elle a réussi ses examens et mène une carrière brillante de médecin. Là encore, l’ombre au tableau est immense : elle a abandonné son fils.

Jun-sang éprouve quant à lui cette même culpabilité d’avoir laissé sa famille derrière lui, même si notre ancien auditeur clandestin et lecteur de 1984 dévore la culture occidentale avec passion et surtout au grand jour. Liberté au goût amer, mais liberté chérie.

Une chambre à soi, Virginia Woolf

Romancière anglaise traditionnellement qualifiée de « mélancolique », Virginia Woolf est aussi connue pour son court essai Une chambre à soi (A room of one’s own en version originale) portant sur le rapport des femmes à l’écriture dans l’histoire de la littérature. Publié en 1929, il est fondé sur des conférences données par l’écrivaine dans deux collèges pour femmes de l’Université de Cambridge. Une chambre à soi est considérée comme une œuvre majeure de la pensée féministe. Le titre renvoie à la principale thèse de Woolf sur ce sujet : pour écrire, une femme doit disposer d’une pièce à part – ce qui était rare dans l’Angleterre de l’époque – et d’une rente, synonyme d’indépendance matérielle.

Le livre est disponible ici en anglais.

Comme j’ai lu cet essai il y a plusieurs mois, je me suis appuyée sur ce site pour le résumé par chapitre.

Chapitre 1 – narratrice et thèse principale de l’essai

« Les femmes et l’écriture de fiction », un vaste sujet presque jamais abordé au moment où Woolf donne ses conférences. C’est pourquoi elle commence par avertir le lecteur de son incapacité à couvrir l’ensemble de la problématique, notamment  par manque de documentation. La narratrice s’appelle Mary Beton, Mary Beton, Mary Seton, Mary Carmichael ou n’importe quel autre nom…Toutes apparaissent dans une chanson populaire écossaise du XVIe siècle intitulée Mary Hamilton, soit une dame d’honneur de Marie Stuart, exécutée pour avoir tué l’enfant qu’elle a eu avec le roi. Or en adoptant une telle voix, Woolf établit un rapprochement entre une femme pendue pour infanticide – et donc par rejet de la fonction maternelle – et l’écrivaine, avec une position forcément marginale et condamnable par la société. Cette narratrice fictive rend la réflexion plus incarnée qu’un essai classique. Pour exposer celle-ci, Mary parle de son « cheminement de pensée (train of thought) », une technique qui rappelle le « courant de conscience » de la littérature moderniste. Woolf reprend d’ailleurs cette écriture dans La Promenade au phare, laquelle consiste à reprendre dans la narration les pensées en cours, souvent incohérentes et interrompues, d’un personnage. C’est justement cette présentation très déroutante pour un essai qui m’a gênée. Woolf, à cause de cette narratrice promeneuse, passe du coq à l’âne…avant de revenir au coq !

Ce premier chapitre pose l’absence d’instruction des femmes comme principal obstacle à l’écriture de fiction. Une simple promenade autour de l’Université suffit à constater que les femmes sont exclues des lieux d’érudition (église, bibliothèque) ou qu’elles se voient offrir un confort de second rang. Détournant l’attention de la narratrice, le chat sans queue qu’elle aperçoit en est pourtant le symbole : une présence impromptue, une non-appartenance pour cause de tare. La promenade physique et intellectuelle se poursuit avec un repas qu’elle prend au collège pour femmes de Fernham où elle intervient pour tenir sa conférence. Le dîner est médiocre, par opposition au succulent menu et aux bons vins servis à l’université, financée par les hommes pour les hommes. Or la nourriture bas de gamme servie aux jeunes filles n’est pas vraiment propice à la réflexion et aux conversations de qualité. Mais comment en vouloir à nos mères et grands-mères de ne pas avoir suffisamment investi dans les institutions pour filles alors qu’elles devaient se consacrer au foyer et qu’elles ont le droit de disposer de l’argent qu’elles gagnent depuis seulement 48 ans ? Cette réalité vient corroborer la principale thèse de l’essai : les femmes ont besoin d’argent et d’une chambre à soi – tant les distractions arrivent facilement – pour écrire.

Chapitre 2 – la femme comme miroir flatteur de l’homme

Pour répondre aux questions posées sur les différences de rang entre les hommes et les femmes, le manque de moyens financiers de celles-ci et l’obstacle pour la créativité qu’il représente, Mary se rend au British Museum de Londres. Elle constate que les nombreux livres sur les femmes ont presque exclusivement été écrits par des hommes. À l’inverse, les livres écrits par des femmes sur les hommes sont rares. Pourquoi ? La narratrice dresse un portrait-robot de ces auteurs masculins : universitaire, laid et surtout en colère. Or sa colère déteint sur Mary qui réalise alors le glissement opéré sur elle en tant que lectrice : une prose guidée agressive fait porter l’attention non pas sur les arguments avancés, mais sur la personne qui les a jetés sur papier. La narratrice finit donc par reposer ces livres peu rationnels et inutiles pour sa recherche.

À la pause déjeuner, elle ouvre un journal et fait le constat d’une société totalement patriarcale. Les hommes détiennent l’argent et le pouvoir. Mais alors pourquoi sont-ils en colère contre les femmes ? Est-par crainte de perdre leur position ? Ainsi l’affirmation véhémente de l’infériorité des femmes leur permettrait de se persuader de leur propre supériorité. D’après la narratrice, les hommes deviennent d’autant plus irascibles si ce « miroir grossissant » se met à les critiquer, ébranlant ainsi leur supériorité toute relative. Mais cette quête du pouvoir agressive de l’univers masculin entraîne les pires conséquences : la guerre – la narratrice évoque avec nostalgie la musicalité des conversations d’avant-guerre – mais aussi l’absence de liberté de pensée. En effet, la nécessité (ressentie) d’abaisser l’autre sexe pour gagner en confiance en soi les aliène dans une pensée biaisée et les empêche de parler des femmes avec du recul et de façon rationnelle.

Au moment de payer son repas, Mary réalise tout ce qu’elle doit à la rente laissée par sa tante et place l’argent au-dessus du droit de vote des femmes. Cette rente lui évite de travailler et donc de s’avilir – ce qui engendre frustration et haine – mais aussi de dépendre d’un homme. Le confort matériel lui procure avant tout la liberté de « penser les choses en elles-mêmes » et d’aller vers une sorte de pureté intellectuelle, une clarté de réflexion à l’opposé du professeur-type en colère car enfermé dans ses contraintes et préjugés de mâle. Cette notion de pureté est également à rapprocher de la narratrice, qui n’est ni Woolf, ni Mary Hamilton, mais n’importe quelle femme libre, l’idée d’une femme libre, en opposition avec la société patriarcale.

 

Chapitre 3 – la condition de la femme au XVIe siècle, obstacle à l’incandescence du génie

La narratrice ne trouvant pas d’explication à la pauvreté des femmes vis-à-vis des hommes, elle se tourne vers le passé et examine l’ère élisabéthaine. En se demandant pourquoi l’époque du grand Shakespeare n’a fait éclore aucune femme écrivain, elle explique cette lacune par les conditions de vie. En effet, les femmes n’avaient que très peu de droits malgré leur forte personnalité. Par ailleurs, il n’y avait pas de classe moyenne.

Elle se souvient alors d’un évêque déclarant qu’aucune femme ne pouvait égaler le talent de Shakespeare. S’en suit alors un passage emblématique d’Une chambre à soi où Mary retrace le parcours imaginaire de Judith, la sœur hypothétique de William et aussi douée que son frère. Pour commencer, Judith n’aurait pas pu aller à l’école et ses parents l’auraient empêchée d’étudier à la maison. Mariée de force à l’adolescence, elle aurait fui à Londres pour tenter sa chance. Arrivée devant les théâtres de la capitale, personne ne lui aurait laissé tenter sa chance, contrairement à son frère. Engrossée par l’un de ces hommes de théâtre, elle aurait fini par se donner la mort.

Par conséquent, si des génies féminins comparables à celui de Shakespeare vivaient sous le règne d’Élisabeth Ière, il n’en resterait aucune preuve car ils n’auraient jamais pu être publiés sous un nom de femme.

Mais quel est le terreau de la créativité ? Construire une œuvre de fiction est un travail des plus ardus, et personne ne vous attend. Or l’intimité et les moyens financiers étaient encore plus rares à cette époque pour les femmes, et le monde était plus hostile qu’indifférent vis-à-vis de leur créativité. N’importe quel embryon d’écrivaine en serait découragé, tôt ou tard, car le génie s’en remet trop à l’opinion des autres. Et ces autres, ce sont là encore les hommes et leur fameux besoin de rabaisser la femme pour leur propre ego. Selon la narratrice, l’idéal de l’auteur doit se rapprocher de Shakespeare, un esprit incandescent – on en revient à la notion de clarté et de lumière comme idéal de la pensée – débarrassé des obstacles extérieurs. On ignore beaucoup des opinions et états d’âme du dramaturge car son œuvre ne rend pas compte de ces derniers, démontrant la liberté totale de pensée de l’artiste.

Woolf développe par là une théorie de l’écriture comme la conséquence d’une pensée claire et lumineuse (ou « incandescente ») débarrassée de toute passion, contrairement à la littérature contestataire. Ainsi elle adopte une position – et le choix de la narratrice et du « cheminement de pensée » vont dans ce sens – à l’opposé des féministes de son époque qui revendiquent la contestation pour s’élever contre l’oppression du patriarcat.

Chapitre 4 – les auteures de fiction du XVIe au XIXe et l’intégrité des œuvres

La narratrice repense à ces génies féminins au souffle créatif étouffé sous l’ère élisabéthaine. Elle cite par exemple la poétesse Lady Winchilsea dont les textes sont gâchés par la haine et le ressentiment envers les hommes. Puis Mary s’intéresse à une autre noble de cette époque : la duchesse Margaret de Newcastle. Même constat. Son œuvre fait surtout état des injustices dont souffre l’auteur. D’après Mary, elle aurait été une bien meilleure poétesse si elle avait vécu à la même époque que Woolf. Quant à Dorothy Osborne, ses lettres trahissent un manque de confiance en elle en tant qu’écrivaine.

Au XVIIe siècle, Aphra Behn marque un tournant au milieu de ces femmes aliénées par leur condition. Membre de la classe moyenne, elle a dû gagner sa vie elle-même suite à la mort de son mari. Elle fait preuve à travers ses écrits d’une véritable liberté de pensée et a sans doute inspiré bien des écrivaines de la classe moyenne du XVIIIe siècle qui sont également parvenues à vivre de leur plume.

Au XIXe siècle, une différence frappante apparaît : les trois génies féminins – George Eliot, Jane Austen, Emily et Charlotte Brontë – excellent dans le roman et non plus dans la poésie comme leurs rares ancêtres. Or c’est un paradoxe pour la narratrice car leur appartenance à la classe moyenne et le manque d’intimité qui en découle aurait dû les faire pencher vers la poésie ou le théâtre, des genres qui demandent moins de concentration. Mais si l’œuvre de Jane Austen ne révèle aucun problème d’intimité ni de ressentiment lié à son sexe, on décèle une certaine haine chez Charlotte Brontë qui dénature son génie.

Élargissant la réflexion sur la réception d’un roman auprès de lecteurs, Mary estime que l’ « intégrité », définie par la sincérité, permet d’atteindre un caractère universel. Et c’est justement ce qui manque à l’œuvre de Charlotte. Elle comporte trop de colère et de crainte, ce qui engendre une certaine « ignorance », au détriment de l’intégrité.

Réflexion très pertinente de Woolf, les valeurs masculines traditionnelles présentes dans les romans – comme la guerre – sont toujours valorisées par rapport à leurs pendants féminins. Ainsi les écrivaines ont souvent dû modifier leurs récits pour correspondre à cette norme, une déviation qui a forcément eu un impact sur le résultat final. L’intégrité d’Austen et d’Emily Brontë force d’autant plus l’admiration.

Mais le plus difficile pour ses grandes écrivaines anglaises a sans doute été le manque de modèles féminins. D’après la narratrice, l’enseignement tiré des écrits masculins était par définition insuffisant compte tenu du gouffre entre les esprits des deux sexes. C’est pourquoi les écrivaines ont choisi le roman, forme d’expression littéraire plus souple et donc plus à même d’intégrer la créativité de leur style par rapport à celui des hommes qui les précédaient. Peut-être les auteures à venir inventeront un nouveau genre pour exprimer leur poésie. Une chose est sure, elles doivent trouver leur propre voie en ignorent les injonctions à « coller » aux valeurs masculines considérées supérieurs, mais surtout en trouvant leur propre voix, adaptée à leur intelligence de femme, certes égale à, mais différente de celle des hommes.

Chapitre 5 – Life’s Adventure, or some such title de Mary Carmichael et les personnages féminins en littérature

En regardant les rayons de livres contemporains, la narratrice constate les progrès réalisés. Bon nombre d’ouvrages traitant de sujets multiples ont été écrits par des femmes, ce qui aurait été inimaginable à seulement une génération près. Elle dissèque alors un premier roman, Life’s Adventure, or some such title, de Mary Carmichael.

La prose est en en dents de scie ; peut-être une volonté de Carmichael de surprendre le lecteur en se démarquant du style féminin réputé « fleuri » ? Ainsi le roman comprend une phrase inhabituelle – « Chloé aimait bien Olivia » – puisqu’elle parle de l’amitié entre deux femmes. Jusqu’ici, la littérature posait toujours les femmes en relation avec les hommes. D’après la narratrice, l’amour n’est pas au centre de la vie des femmes, mais l’a toujours été dans celle des personnages féminins fictifs. D’où les archétypes caricaturaux car antipodiques de la littérature : la femme est soit bonne et belle, soit méchante et sans vertu. Il a fallu attendre le XIXe siècle pour que les portraits se complexifient, mais l’ignorance de chaque sexe vis-à-vis de l’autre demeure.

La narratrice poursuit sa lecture et apprend que Chloé et Olivia partagent un laboratoire. Elle pense que Carmichael a vraiment du génie pour avoir renversé la perception historique des femmes en littérature. En lisant une autre scène avec les deux femmes, elle y voit une « vision encore inédite depuis que le monde existe ». Mais en louant à ce point cette écrivaine pour son portrait novateur et plus réaliste des femmes, elle trahit son propre objectif : ne pas tomber dans l’éloge de son propre sexe. Elle reconnaît alors le génie de certains grands hommes qui ont marqué l’histoire, même s’ils ont sans doute été inspirés et stimulés par des femmes.

Or pour en revenir à une idée abordée au Chapitre 4, la créativité des hommes diffère de celle des femmes. La littérature s’en trouve enrichie.

Quant à Charmichael, Mary espère que cette observatrice persistera dans ses portraits et ira jusqu’à dépeindre des filles de petite vertu avec plus de fidélité que les hommes l’ont fait par le passé. À noter la métaphore sexuelle dans l’analyse de ce roman. En reprenant l’image de la lumière du génie littéraire qui éclaire la femme si stéréotypée et finalement ignorée par les hommes, elle compare l’exploration de ces personnages féminins obscurs à celle des organes génitaux féminins, « ces caves sinueuses que l’on pénètre avec une bougie en regardant de bas en haut sans savoir où l’on met les pieds ». Elle craint toutefois que Charmichael ne parvienne pas à traiter ces sujets en toute liberté, sans une inhibition de femme et surtout sans colère envers les hommes.

D’un autre côté et puisqu’on manque souvent de recul sur soi-même, qui de mieux qu’une femme pour décrire les hommes ? Mais toujours en poursuivant sa lecture, la narratrice revient sur son jugement : Charmichael n’a pas forcément de génie en elle, elle n’est qu’une femme intelligente. Elle sera meilleure écrivaine dans quelques décennies, quand la liberté de pensée des femmes sera totale et surtout quand elle disposera d’un revenu et d’une chambre à soi.

 

Chapitre 6 – Esprit androgyne et conclusion de Woolf sur l’écriture de fiction par des femmes

En repensant à l’indifférence générale de la masse pour la littérature, la narratrice observe un homme et une femme monter dans un taxi dans une parfaite unité. Et si ces prétendues différences d’esprit entre hommes et femmes étaient fausses ? Et qu’est-ce que « l’unité de l’esprit » signifie puisque celui-ci change sans arrêt d’objet. L’unité des deux jeunes gens dans le taxi provient certainement des parties féminines et masculines que contient l’esprit. Tout ne serait qu’une question d’harmonie entre ces deux pôles.

Le poète Samuel Taylor Coleridge a justement théorisé cette fusion en affirmant qu’un grand esprit était « androgyne ». L’esprit androgyne « transmet de l’émotion sans entrave. Il est naturellement créatif, incandescent et entier ». En un mot : Shakespeare. La narratrice a d’ailleurs plus de mal à trouver un exemple parmi ses contemporains, la campagne pour le droit de vote des femmes ayant retranché les hommes dans la défense de leur propre sexe.

En lisant le nouveau roman d’un écrivain reconnu, elle découvre un style assuré et limpide, et donc un esprit libre en apparence. Mais elle décèle rapidement une opposition à l’égalité des sexes par affirmation de la supériorité du sien. Ainsi un esprit trop enfermé dans un sexe ou dans l’autre, le contraire de la liberté totale de l’androgynie, empêche la « fécondité » de l’écriture.

Woolf parle en son nom et anticipe deux critiques portées à la narratrice. Tout d’abord, elle n’a pas parlé des mérites respectifs des deux sexes en littérature car elle juge la comparaison impossible et inutile pour la démonstration. Ensuite, le public peut trouver sa thèse trop matérialiste, l’esprit étant tout de même capable de dépasser la pauvreté et le manque d’intimité. Or l’origine des trois plus grands poètes du XVIIIe siècle prouve le contraire. Tous sauf Keats provenaient d’un milieu favorisé et ont bénéficié d’une éducation prestigieuse. Woolf insiste : sans confort matériel, pas de liberté intellectuelle et donc pas de grands vers. C’est pourquoi les femmes, pauvres depuis toujours, n’ont pas encore écrit de sublime poésie.

Mais l’écriture de fiction par les femmes est fondamentale. En tant que lectrice, Woolf a été déçue par l’écriture masculine qui domine dans tous les genres. Elle pense aussi que de bons écrivains intimement liés à la réalité – et on revient à cette notion de meilleurs connaissance et portrait d’un sexe par un écrivain du même sexe – ne peuvent qu’améliorer la perception de la réalité chez les lecteurs. Elle invite d’ailleurs son public à « penser les choses en elles-mêmes ».

Mais le chemin est long pour la libération matérielle et donc intellectuelle des femmes. Malgré les avancées au cours des siècles derniers, chaque femme possède en elle une Judith Shakespeare qui, pour ressusciter, n’a besoin que d’une chambre pour écrire et d’argent pour être libre.

Les Choses, Georges Perec

Livre le mieux vendu de Georges Perec, Les Choses se situe entre l’essai et le mini-roman sociologique. Il raconte, à travers la vie de Sylvie et Jérôme, l’importance du matériel et le conflit existentiel qui en découle lorsque les pensées et choix sont déterminés par les choses.

Résumé

Ce couple parisien de vingt-cinq ans vient de terminer ses études, plutôt courtes, et travaille désormais en tant que contractuels dans le domaine de la publicité. Ils réalisent des sondages sous forme d’interviews pour le compte d’agences. Locataires d’un petit appartement du cinquième arrondissement, déjà bobos à l’époque où le phénomène existait sans porter de nom, ils y sont pourtant à l’étroit et ont plutôt du mal à boucler les fins de mois. Car même s’ils ne roulent pas sur l’or, les tentations sont grandes et ils font des folies, s’achètent des vêtements de luxe de temps à autre, mais bavent le plus souvent devant les antiquaires.

D’un point de vue purement extérieur et le plus objectif possible : un appartement parisien et un emploi aussi valorisant qu’intéressant n’ont rien d’une situation frustrante. Sans compter la culture, les dîners entre amis du même monde et la liberté que leur offre leur travail. Pourtant, Sylvie et Jérôme stagnent et la trentaine approchant, il leur faudra tôt ou tard se faire embaucher, accéder à une certaine stabilité indispensable pour ne pas sombrer dans le cliché du vieux couple bohème.

Alors qu’ils poursuivent leur routine sans parvenir à faire un choix décisif, la guerre d’Algérie confère un certain sens à leur existence de par l’atmosphère de danger et de gravité qui règne dans Paris pendant ses événements les plus marquants. Mais une fois terminée cette accalmie paradoxale dans leur vie calme et de moins en moins signifiante, Sylvie et Jérôme s’enfoncent. Ils se fâchent avec certains amis, d’autres prennent le virage de la stabilité, et ils sauteront finalement dans le vide.

Répondant à une annonce pour un poste de professeur de collège en Tunisie, ils partent s’y installer car ils n’ont de toute façon plus rien à attendre de la vie parisienne. Le semblant de rêve – car ils n’étaient pas si optimistes que cela – s’écroulent lorsqu’ils apprennent qu’ils devront vivre non pas à Tunis, mais à Sfax. Sylvie est la seule à avoir un travail et le couple subsiste donc sur ce seul salaire, dans cette ville sordide, désertique, à la chaleur écrasante et où subsister est justement la seule manière de vivre. Ils sont seuls, sans amis, dans un appartement trop grand et ne nouent aucun contact social, pas même avec les collègues de Sylvie.

Fort heureusement – oui, fort heureusement – ils n’ont plus les mêmes désirs qu’à Paris et n’attendent rien. Les jours passent dans une apathie à la fois morose et rassurante car éliminant toute frustration. Seuls et fatigués d’un tel vide existentiel, ils rentrent en France, à Bordeaux cette fois-ci. Là, ils cèdent aux sirènes de la fameuse stabilité et obtiennent un emploi bien rémunéré. Malheureusement, la fin du roman évoque une vie bien triste, destin somme toute assez prévisible.

Analyse

Quel rôle jouent les choses ?

Le livre s’ouvre sur un premier chapitre indigeste. Rédigé au conditionnel, il décrit l’appartement idéal du couple. De longues lignes déroutantes pour un lecteur qui, pensant que cette longue description va durer jusqu’à la fin du livre court, est tenté d’abandonner. Trop foisonnante d’objets, de détails sur les couleurs et les emplacements, elle bloque toute représentation des choses décrites. Mais c’est donc cela ! Trop de choses tuent les choses, et si Georges Perec s’est défendu de critiquer le consumérisme dans son livre, on ne peut s’empêcher de penser qu’à trop vouloir en faire, on aboutit au néant. Cette abondance, cette précision des choses finit par nous dépasser et entraver le lien à la réalité : aucune image de l’appartement ne se construit, tant l’imaginaire du lecteur s’y perd.

Or le destin nihiliste de Sylvie et Jérôme, en particulier pendant leur tranche de vie d’une tristesse absolue passée à Sfax, vient corroborer cette thèse. Car les désirs se sont noyés dans l’amoncellement des choses offert à leurs yeux, et les possesseurs apathiques de ces désirs ont fini par abandonner la partie. Les jeunes gens avides de culture et de liberté ont, tout à la fin, laissé leurs rêves de côté pour « se ranger ». Un dilemme qui se pose de façon encore plus répandue pour les jeunes gens d’aujourd’hui que pour ceux de l’époque.

Quel éclairage vis-à-vis de la société actuelle ?

Le livre est bien ancré dans les années 60 et comporte de nombreuses références à cet époque, qu’elles soient historiques comme la guerre d’Algérie ou encore la Tunisie française, ou matérielles. Les objets datés abondent : vinyles (avant qu’ils ne soient oubliés, puis ressortis de la poussière pour devenir à la mode, cela va sans dire !), nombreux livres – qui a, au temps d’Internet, une bibliothèque aussi fournie dans un petit appartement parisien ? -, meubles et types de vêtements aujourd’hui complètement vintages. Tous confèrent, aux yeux du lecteur contemporain, un charme désuet à cet environnement dans lequel évoluent pourtant tristement Sylvie et Jérôme.

Mais au-delà de ces marqueurs temporels, les trentenaires d’aujourd’hui – l’équivalent de ces personnages de vingt-cinq ans donc – sont encore plus soumis aux choses, mais à d’autres choses. Moins matérielles, certes, mais tout de même soumises à une logique de consommation et d’excitation du désir de posséder chez les jeunes couples sans enfant. Paroxysme du consumérisme actuel dématérialisé, synonyme de liberté, de bohême fantasmée et omniprésent chez les moins de trente – quarante, même ! L’âge ne cesse d’être repoussé – ans : le voyage. Non, plutôt le travel porn. Posséder, avoir une grosse voiture qui pollue et des vêtements hors de prix moches, c’est ringard. Les photos et innombrables blogs de voyages – les vlogs aussi, tiens – ont pris le pas sur le matériel, nettement dépassé et jugé comme dénué de valeur. Mais vouloir voyager, voir toujours plus, admirer des tampons sur un passeport et planter des pins avec fierté sur une carte du monde équivaut à vouloir toujours plus posséder, accumuler des choses, et à courir après ses désirs insatiables car renouvelles en permanence.

Alors, que faire ? Se poser comme Jérôme et Sylvie à la toute fin du livre ? Visiblement, cela ne leur réussit pas non plus, et pourtant, Perec semble penser que les jeunes diplômés plein d’avenir qui renoncent à leurs rêves et à leur liberté pour se salarier, se sécuriser, se créditer…ont plutôt raison. Et pourquoi pas ? Le travail est une vertu, après tout. Et la stabilité une sagesse. Quant aux rêves, nul besoin de rappeler leur dangerosité lorsqu’ils prennent trop de place dans nos vies, comme c’est le cas de Sylvie et Jérôme. À relire : la scène de rêve qui se ternit pendant une interview réalisée dans une exploitation agricole.

Disons que le confort matériel finalement atteint par le couple ne saurait les sauver de la tristesse, non pas parce que les choses ne font pas le bonheur, mais parce que l’insatiabilité des désirs fait le malheur de leurs possesseurs.