The Lonely City: Adventures in the Art of Being Alone, Olivia Laing

Le dernier livre de mon Book Club pour 2019 marque une très belle rupture suite à la trilogie infernale des bouses, car The Lonely city m’a conquise. Dans cet essai brillant et documenté, le sous-titre Adventures in the Art of Being Alone est pris au sens littéral. Il ne s’agit pas de réfléchir sur la manière d’être seul dans la jungle urbaine – New York – mais sur la représentation de la solitude dans l’art. À travers l’étude de l’œuvre et de la vie de plusieurs artistes, Olivia Laing fournit un éclairage des plus enrichissants sur sa propre expérience de femme seule dans une ville immense et inconnue. Inutile de dire que l’identification du lecteur est totale. Voici les aspects de cette vaste question qui ont retenu mon attention.

La solitude : un cercle vicieux alimenté par une peur irrationnelle de la contagion

Olivia Laing est Anglaise, mais elle a emménagé à New York pour rejoindre un homme qui la quitte peu de temps après son arrivée. Mais il n’est pas question de se lamenter sur son sort – aussi terrible soit-il. Laing préfère utiliser ce vécu douloureux comme base pour creuser du côté de l’art et des artistes ; en somme, elle pense la solitude. Et la première idée qui ressort tout au début de l’ouvrage est celle d’un sentiment et d’une situation fondamentalement honteux. Même les psychanalystes se montrent mal à l’aise avec la question. J’ai souhaité aborder cette notion de honte en particulier car je pense qu’elle est fondamentale dans l’aggravation de la dépression. En effet, la personne seule fait fuir, et tente elle-même de cacher cet état de fait – ou sentiment si elle est entourée mais se sent terriblement isolée. Les animaux sociaux que nous sommes étant naturellement attirés par une image positive, une incarnation du bonheur, ils vont tout aussi naturellement rejeter la personne déjà bien rejetée. Le mécanisme est implacable, le cercle vicieux se referme : isolement > mauvaise image > peur de la contagion > rejet > isolement décuplé. Pas évident. Heureusement que Laing, techniquement incapable de sortir de sa solitude, s’est nourrie de cette expérience pour transformer une dépression – appelons les maux par leur nom – en réflexion. Et elle s’est vite rendu compte qu’elle était loin d’être la seule à être seule.

La représentation de la solitude dans l’art

Edward Hopper : les murs de verre

En toute logique, la jeune femme fraîchement débarquée à New York commence par le peintre Edward Hopper. Nighthawks, son tableau le plus célèbre, exprime le paradoxe de la solitude des grandes villes avec un réalisme exceptionnel. Sans doute cela explique-t-il le succès de cette œuvre, dont on a tous – surtout les Américains – déjà vu une reproduction au moins une fois dans notre vie au mur d’un cabinet de médecine ou d’un bar. Dans cette scène d’une banalité affligeante, les solitudes se juxtaposent sans se croiser – éliminant la possibilité de se détruire mutuellement par le contact humain – dans un espace confiné, mais aux yeux de tous. Le voyeurisme est un thème cher à Hopper, et on le retrouve dans de nombreux tableaux avec pour sujet une femme esseulée, à l’instar de Morning sun, Automate ou encore Compartment C, Car 293. Tous trois nous jettent à la figure l’obscénité de la solitude urbaine, avec des personnages totalement isolés peints du point de vue du voyeur. Et à travers les vitres encadrées d’un vert lugubre de ce bar new-yorkais, l’observateur de Nighthawks constate la promiscuité des personnages alliée à une distance émotionnelle indépassable. Physiquement très proches, ils ne se regardent pas. Être seul au milieu des autres, une idée qui nous amène tranquillement au prochain artiste.

 

Andy Warhol : la fascination pour les machines

Andy Warhol était entouré d’artistes à la Factory, Andy Warhol était la principale icône du pop art, Andy Warhol était branché, mais Andy Warhol avait une peur maladive de l’intimité – émotionnelle du moins – et de véritables problèmes de communication. Et pour cause : enfant, il est longtemps alité pour cause de maladie grave et quand il va à l’école, ses camarades l’humilient à cause de son épais accent hongrois. Artiste, il cache un physique ingrat derrière son horrible perruque couleur platine et préfère l’utilisation de toutes sortes de machines au contact humain. Chez lui, la télévision était toujours allumée et il ne se séparait jamais de Sony, son enregistreur à bande grâce auquel il récoltait des heures d’interviews d’artistes. Il les laissait sans doute parler à la machine jusqu’à l’épuisement pour éviter d’avoir à leur poser des questions.

Au-delà de ses travaux cinématographiques, ses autres créations tentent elles-aussi de faire oublier la chair. On se rappelle de sa fascination pour les objets les plus triviaux, avec son célèbre Campbell’s Soup Cans, et surtout de ses sérigraphies, comme le Diptyque Marilyn qui représente surtout l’effondrement glauque d’une star flamboyante. La mort est d’ailleurs omniprésente dans son œuvre, un paradoxe pour cet homme qui a miraculeusement échappé à une tentative d’assassinat. Les machines, elles, ont l’avantage d’être immortelles. Tout s’explique, puisqu’il déclare en 1963 au Time : « Les peintures sont trop compliquées. Les choses que je veux montrer sont mécaniques. Les machines ont moins de problèmes. Je voudrais en être une, pas vous ?».

David Wojnarowicz : le paria de la société

L’enfance de Warhol est un conte de fées comparée à celle de David Wojnarowicz. Battu par son père, il s’enfuit à New York à l’adolescence et survit grâce à la prostitution dans le New York pré-Guliani, à l’époque où Times Square regroupait la plupart des sex-shops, putains et cinémas pornos de la ville. Pilier du mouvement artistique alternatif de l’East Village dans les années 80, son œuvre la plus connue est la série de photographies d’Arthur Rimbaud. Or nous connaissons tous la vie incroyable et peu conventionnelle du poète. Le principe de la série de Wojnarowicz est simple et cohérent : un homme pose dans des lieux variés avec un masque à l’effigie du jeune poète vagabond. Tous les clichés mettent en scène un personnage marginal, qui jure de manière – je trouve, et Laing partage cet avis – angoissante avec la société au second plan, que ce soit dans une rue de Times Square ou une station de métro. Le summum éclate dans cette photographie d’un Rimbaud en train de s’injecter de l’héroïne dans le bras.

Mais au-delà de son œuvre, Wojnarowicz a défendu les marginaux dans son militantisme. À la fin des années 80, la communauté gay était décimée par le SIDA. Et tandis que ses membres crevaient les uns après les autres, George Bush se distingue par son inaction. Au contraire, la stigmatisation des malades, alimentée par le manque de connaissance de la maladie, de ses voies de propagation et éventuels traitements, est telle qu’on envisage de parquer les séropositifs. En signe de protestation contre ce silence et ce manque de considération envers des êtres humains, Wojnarowicz se coud les lèvres en 1990 et meurt des suites du SIDA en 1992. Conformément à son idée développée dans son autobiographie à succès Close to the Knives: A Memoir of Disintegration, ses cendres sont répandue sur la pelouse de la Maison Blanche afin de rappeler au pouvoir que l’ignorance – alimentée par la peur de la contagion, ce qui nous renvoie à mon premier paragraphe – de ces parias n’empêchera pas cette communauté soudée de se battre et de prouver qu’elle existe.

Ainsi l’œuvre et le combat de Wojnarowicz montrent que la solitude n’est pas qu’un sentiment individuel, elle est aussi politique. L’exclusion, c’est quand la société rejette sciemment ses parias désignés par un mécanisme de défense et de renforcement d’elle-même. Et pour reprendre l’idée de Laing développée à partir du travail de l’artiste, je pense que le traitement de la solitude passe non seulement par une réconciliation avec soi-même pour ne pas dépendre des autres, mais aussi par la compréhension de ces forces de stigmatisation qui nous dépassent et montrent à quel point nous ne sommes pas totalement responsables de cette solitude si pesante.

Passons sur le chapitre dédié à Henry Darger qui reprend cette idée d’auto-défense de la société. Cet écrivain et peintre était un parfait outsider, très solitaire contrairement à Wojnarowicz. Après une enfance chaotique, il invente un récit épique où les enfants sont soumis à l’injustice et à une violence extrême. Qu’en ont déduit certains critiques ? Que son œuvre dénotait de penchants pédophiles. No comment.

Internet ou la – fausse ? – consolation

Dans son chapitre le plus intime, Olivia Laing nous parle de son expérience avec Internet alors qu’elle était au plus profond de sa solitude new-yorkaise. Elle poste des annonces sur Craigslist et se fait traiter de pute, comme la majorité des femmes, et rejoint des communautés via des forums où elle entretient des correspondances pendant des mois. À cela s’ajoutent des heures passées sur Twitter…

Conclusion de toutes ces interactions à travers un écran ? La première, et les accros à Twitter comme moi l’ont intégrée depuis belle lurette, est que l’absence physique fait disparaître tous les filtres habituels d’expression. Les individus se permettent d’être plus directs – comprenez, de dire des horreurs – parce qu’ils sont non seulement protégés par l’anonymat, mais aussi préservés du regard de l’autre. La deuxième est que les interactions virtuelles sont addictives et chronophages – Laing se connecte à peine réveillée et reste en ligne pendant une bonne partie de la journée –, mais ne fournissent qu’un remède partiel à la solitude. Attention, cela ne veut pas dire qu’elles ne servent strictement à rien et qu’il faut les diaboliser comme il est bon ton de le faire. « Partiel » n’équivaut pas au néant. Disons que la communication virtuelle est une consolation qui sans régler le problème, permet toutefois de se sentir moins seul pendant un certain temps.

Vies ordinaires en Corée du nord, Barbara Demick

J’ai classé cette enquête journalistique un peu particulière parmi les « Essais » car je ne voyais pas l’intérêt de créer une catégorie spéciale pour n’y ranger qu’une seule œuvre. Ensuite, il ne s’agit certainement pas de littérature ou même de fiction, malgré le récit effectué par un tiers – Demick –,  puisque ce dernier est tiré d’histoires vraies.

À travers le destin de six réfugiés nord-coréens qui vivent désormais en Corée du sud, la journaliste décrit la vie quotidienne dans le pays le plus fermé au monde. La famine, l’absence d’électricité, la surveillance mutuelle des citoyens, le travail, l’endoctrinement, la mort de Kim il-sung, etc. : tout est y est. La forme est maline et prenante : basées sur des entretiens réguliers pendant de nombreuses années avec des survivants du régime, ces histoires individuelles racontent l’Histoire mieux que n’importe quel cours magistral. Un livre qui a d’ailleurs fait la quasi-unanimité au sein de mon Book Club !

Les six réfugiés

Barbara Demick le dit bien en conclusion de son ouvrage : ces six destins n’ont pas été choisis par hasard. Tout d’abord, ils sont issus de familles au passé bien spécifique mais représentatif de tant d’autres dans cette dictature. Cette variété des milieux permet de montrer les différences de trajectoires, lesquelles mènent pourtant au même résultat : l’exil. Ensuite, tous s’en sont plutôt bien sortis et sont parvenu à s’adapter – tant bien que mal, certes – à la société sud-coréenne ultra capitaliste et moderne. Autre élément à préciser d’emblée : toutes les familles en question viennent de Chongjin, une ville industrielle au nord du pays qui, avec la crise et la famine des années 90 – suite à la chute des régimes communistes alliés –, a enterré plus de morts qu’ailleurs. De par sa proximité géographique avec la Chine, une part importante de ses habitants – par rapport aux autres régions du pays – a tenté/réussi la traversée du Tumen.

 

Mi-ran

Les perspectives d’évolution dans la société nord-coréenne de cette jeune femme aussi belle que brillante sont limitées pour cause d’histoire familiale. Son père, Tae-Woo, est ce qu’on appelle un « sang corrompu ». Originaire de Corée du sud, il a été prisonnier de guerre par l’armée communiste, un statut qui lui a valu de rester au nord de la ligne de démarcation. À cause de ce passé, toute la famille est bloquée, y compris la descendance, car cette société officiellement socialiste est en réalité divisée en trois castes : les loyaux, les neutres et les hostiles. Ainsi, Tae-Woo appartiendra toujours à la dernière et restera mineur à vie. Mi-ran devient institutrice malgré des ambitions plus élevées.

Dans les nuits sans électricité de la Corée du début des années 90, Mi-ran part en balade romantique avec Jun-sang, un étudiant à l’université de Pyongyang promu à une grande carrière. Les deux tourtereaux s’arrêteront au seuil du premier baiser car les parents du jeune homme, de riches japonais venus en Corée du Nord par conviction politique, désapprouveraient cette union avec une fille aussi bas dans l’échelle sociale.

De par son métier, Mi-ran est confrontée aux premières victimes de la famine : les enfants. Mal nourris, ils dorment en classe, n’ont rien pour déjeuner, souffrent d’hydrocéphalie et ont une corpulence sans commune mesure avec leur âge.

À la mort de son père, la jeune femme fuit vers la Chine avec sa mère, son frère – qui écoutait la radio sud-coréenne en cachette – et l’une de ses sœurs afin d’annoncer la mort de Tae-Woo à ses sœurs restées en Corée du sud. L’émigration vers ce pays réussit grâce aux risques pris par des membres de la famille du côté paternel. Six mois après leur fuite, les deux sœurs de Mi-ran, toujours restées loyales au régime et à leur famille pendant la famine, sont arrêtées. On ignore si elles ont été condamnées à mort ou au « goulag ».

 

Madame Song et sa fille Oak-hee

Travailleuse et vaillante, Madame Song est un bon petit soldat du régime. Elle préside le comité des voisins de son quartier, une entité de surveillance à petite échelle instituée par le régime et destinée à l’espionnage entre citoyens. Contrairement à celle de Mi-ran, la famille est clairement privilégiée. Le mari, Chang-bo, est journaliste. On apprend que son métier consiste – sans surprise – à diffuser la propagande à travers le pays, mais surtout à sélectionner, puis transformer ou occulter les informations venant de l’étranger. Sans jamais l’exprimer publiquement, Chang-bo ne se fait donc aucune illusion quant à la véracité des informations injectées dans les cerveaux du peuple nord-coréen.

Pendant la famine, Madame Song se transforme en véritable femme d’affaires et subsiste en vendant sur le marché des cookies qu’elle parvient à fabriquer avec le peu d’ingrédients qu’elle trouve. Sa fille cadette, Yong-hee, l’aide dans cette entreprise. Mais Nam-oak, son plus jeune fils, finit par mourir de faim, tout comme son mari.

C’est grâce à Oak-hee, sa fille aînée, qu’elle fuit la Corée du nord. De tempérament rebelle depuis l’enfance, elle n’a jamais cru au régime, mais trouve un bon parti et a un enfant avec lui. Mais lorsqu’une nuit, son mari violent, également porté sur la boisson et les prostituées, la frappe plus fort que d’habitude, elle décide de traverser le Tumen. Comme de nombreuses femmes nord-coréennes, elle épouse un paysan chinois près de la frontière, mais ne reste mariée à lui que deux ans, ne perdant pas de vue son objectif principal : faire fuir sa mère qui a travaillé toute sa vie et a déjà trop souffert suite à la perte des deux hommes de sa vie. Elle se démène pour gagner assez d’argent afin d’organiser à Madame Song une échappée de luxe, notamment en travaillant pour des passeurs entre les deux pays. La jeune femme finit par atteindre son but malgré une arrestation par la police nord-coréenne à cause de son aspect trop soigné et bien portant. Ainsi Madame Song voyage avec un faux passeport et réclame le droit d’asile une fois à l’aéroport de Séoul.

 

Hyuck

Émacié et doté d’une tête disproportionnée par rapport au reste du corps, Hyuck fait partie de ces « enfants-hirondelles » qui errent dans les rues de la Corée du nord des années 90. Il commet très jeune de petits larcins malgré l’intégrité de son père. Mais comme tous les gens trop honnêtes en temps de crise, celui-ci meurt dès le début de la famine. Son fils se retrouve orphelin. Il erre autour de la gare de Chongjin et vole tout ce qu’il peut dans les marchés de la ville ou dans les vergers des alentours.

Après sa première traversée vers la Chine, il fait de la contrebande entre les deux pays et se fait arrêter puis déporter dans un camp de travail. Grâce à sa condition physique et à une libération massive et inattendue de prisonniers – pour des raisons obscures…faire de la place ? – il survit et retourne aussitôt en Chine. Il est hébergé et nourri par des missionnaires chrétiens qui lui donnent finalement de l’argent pour passer en Mongolie. Jouant un double-jeu et dans un souci de préserver ses relations avec son voisin communiste, la Chine traquent réfugiés nord-coréens. Il reste donc la solution « low-cost » pour Hyuck, à savoir demander l’asile à l’ambassade de Corée du sud à Oulan-Bator – ou bien, encore plus simple, se faire arrêter par la police mongole à la frontière avant d’être expulsé vers…la Corée du sud !

 

Docteur Kim

Cette jeune femme possède un parcours exemplaire pour la République populaire. Orpheline de mère, elle doit tout au socialisme qui lui permet de mener à bien ses études de médecine. Dans l’hôpital où elle travaille, elle se retrouve aux premières loges pour constater l’horreur de la famine, des malformations physiques et décès des enfants à la misère matérielle de la santé publique. Les médecins ne mangent pas à leur faim et doivent cueillir eux-mêmes les plantes afin de préparer les remèdes. L’industrie pharmaceutique ne fonctionnant plus depuis les coupures d’électricité et les anciens alliés communistes ayant cessé leurs approvisionnements dans ce domaine, le pays est en pleine pénurie de médicaments. Les anesthésies ne se font que dans les cas extrêmes, et les patients doivent apporter leur linge, leur nourriture et enfin leur bouteille de bière pour les intraveineuses.

Avant de mourir, son père griffonne l’adresse de parents en Chine et lui conseille de fuir ce régime inhumain. Ecœurée elle-même par l’état de son pays, elle exécute les dernières volontés de son père, même si son geste signifie la perte de la garde de son fils.

Épuisée et affamée, elle constate à son arrivée dans un village chinois que l’effondrement du communisme n’a pas engendré la pauvreté que la propagande nord-coréenne a voulu faire croire au peuple. Des voitures sillonnent les rues, et elle réalise même avec effroi que les chiens y sont mieux nourris que les médecins de l’autre côté du fleuve.

 

Jun-sang

Mi-ran donne à son amour de jeunesse ce surnom lors de ses entretiens accordés à Barbara Demick à cause de la ressemblance physique que partage le jeune homme avec une star de K-pop. Issu d’un milieu ultra privilégié avec un chien comme animal de compagnie, des devises japonaises envoyées par la famille restée au pays, ou encore des appareils électroniques rares chez les nord-coréens, Jun-sang aura un avenir brillant, sans doute comme membre du parti. Il quitte Chongjin pour l’université de Pyongyang où il étudie sans relâche et ne souffre pas de la famine dans la ville-vitrine de la Corée du nord. Pendant le peu de vacances dont il dispose, il poursuit ses entrevues romantiques avec la belle Mi-ran. Rencontrée devant le cinéma de Chongjin, sa beauté effrontée a instantanément séduit ce cinéphile plutôt sensible.

Malgré le bourrage de crâne qu’il continue de subir pendant ses études, celles-ci ont développé chez lui un certain esprit critique largement favorisé par un accès à la culture occidentale. Ainsi il découvre la poésie – qui lui permet d’impressionner sa douce, Autant en emporte le vent et même…1984. Quand il emménage dans un petit studio de la capitale, il accède au summum de la désillusion puisqu’il bricole une antenne et regarde la télévision sud-coréenne pendant la nuit.

Lorsqu’il apprend la fuite de sa « fiancée », il est en colère contre elle – puisqu’elle ne lui a rien dit, même si c’était dans le but de le préserver de toute suspicion – mais surtout contre lui-même. Si cette jeune femme pauvre et sans grande instruction a pu avoir un tel courage, tout en ignorant les vérités politiques auxquelles il avait accès, il n’avait plus aucune excuse. Jun-sang, en dépit de sa position très enviable au sein de la société nord-coréenne, part donc un an plus tard. Seul.

Un récit traversé par l’obscénité – « Rien à envier au reste du monde »

Le titre de mon édition originale en anglais, ces grandes lettres rouges sur fond noir, résume parfaitement l’obscénité du régime nord-coréen. Ce slogan que l’on trouve parmi d’autres affichés un peu partout dans les paysages nord-coréens résume l’hypocrisie du pays le plus fermé du monde. Les gens meurent de faim, n’ont absolument aucune liberté d’expression et sont de surcroît cantonnés à leurs origines familiales ; ils ont absolument tout à envier au reste du monde.

La réalité aux antipodes du discours s’exprime dans de multiples aspects. Commençons par les origines de l’icône, le père fondateur du régime : Kim il-sung. Issu d’une famille presbytérienne protestante, il tire indéniablement de la religion son concept de culte de la personnalité, quitte se faire passer pour un dieu auprès de son peuple. Celui-ci, en plus de sombrer dans une hystérie collective à sa mort, peine à croire que son maître soit mortel. Et lorsque certains personnages de ce livre entendent pour la première fois sa voix dans les médias, ils s’étonnent de sa tonalité banalement humaine. Être Dieu dans un pays où la religion est interdite, c’est un comble. Mais la trahison de la logique n’est pas si grave. Après tout, Kim il-sung n’a fait que remplacer un culte par un autre.

En revanche, certains éléments plus concrets sont totalement contradictoires, et bien plus écœurants. Ainsi, comme l’illustre le cas de Mi-ran, la République démocratique – et oui, tout comme la RDA et la RDC – populaire de Corée a institué le système de castes le plus inégalitaire et injuste qui soit. L’égalité des chances, oui, mais pas pour tout le monde. La discrimination est également géographique, puisque les citoyens nord-coréens ont besoin d’un titre de voyage pour se rendre à Pyongyang. Dans la capitale-vitrine réservée aux élites, on y cache les pauvres et tout est fait pour donner l’image d’une économie florissante. Les limites du sordide sont toujours repoussées : Mi-ran connaissait une famille obligée de quitter la ville car l’un des fils était atteint de nanisme. Anecdote intéressante à la fin du livre : la journaliste, observant des soldats – la crème de la crème – se recueillir devant une statue de Kim il-sung, découvre au moment où ils se penchent qu’ils ne portent pas de chaussettes.

Pour préserver le patriotisme de son peuple et son sentiment d’être de grands privilégiés, l’appareil de propagande martèle dès l’école primaire des messages de haine dirigés vers les Américains et leurs suppôts sud-coréens. Le libéralisme plongerait ces pays dans la misère, et les membres de l’ex Union soviétique s’y sont précipités à la chute du mur de Berlin. Or s’il est vrai que le « miracle coréen » désignait le nord et non le sud dans les années 60, la situation s’est tragiquement inversée au tournant des années 90. Les alliés communistes s’étant ouvert à l’économie de marché, ils ne pouvaient plus se permettre d’approvisionner la Corée du nord aux tarifs exercés jusqu’ici. La libéralisation de ces pays communistes n’a donc pas appauvri les peuples qui les habitent – bien au contraire ! – mais a précipité la Corée du nord dans la crise. Mais pourquoi faire comme les autres et donner une chance à son économie de prospérer quand on peut conserver un régime économique moribond en renforçant le mensonge, seul moyen de préserver son pouvoir absolu auprès d’un peuple victime ? Pour ce faire, le régime a fait croire à une menace imminente de la part des Américains et Sud-coréens, justifiant ainsi les 20 % de son PIB consacrés à un programme nucléaire. Le peuple peut mourir de faim pendant ce temps-là…du moment qu’on possède l’arme nucléaire.

 

Le paradoxe de l’individualisme exacerbé au sein d’un régime collectiviste en crise

Mais lorsqu’un système où tout est organisé pour ses membres – les soins gratuits, la distribution de nourriture, la garderie sur le lieu de travail des femmes – s’effondre, la jungle de l’économie de marché et l’initiative individuelle pullulent. Des gens qui ne mangent pas à leur faim apprennent instinctivement à ne compter que sur eux-mêmes. Ainsi Madame Song, en cela très représentative des femmes nord-coréennes des années 90, monte son petit business de cookies, et la mère de Mi-ran vend également ses trouvailles culinaires pour survivre. De manière générale, le marché noir explose et les sacs de riz apportés par les ONG, notamment par les méchants Américains, sont revendus sur les marchés.

Au-delà des seuls aspects économiques, la solidarité n’existe plus quand les hommes doivent survivre, et Mi-ran s’en sort – et sort tout court, d’ailleurs – car elle s’est naturellement blindée face à l’hécatombe qui a frappé sa classe. Pour reprendre les termes du livre, elle a enjambé les cadavres, comme tous les autres survivants. Le parcours de Hyuck montre aussi comment la loi du plus fort s’installe naturellement : il survit en transgressant la morale – ici par le vol – et grâce à sa résistance physique supérieure à celle des autres, que ce soit lors de son emprisonnement au goulag ou de sa traversée périlleuse vers la Mongolie. Hyuck, pur produit de la chance, d’une bonne condition physique et de la ruse en situation de survie, n’est pas sans rappeler le miraculé Vladeck Spiegelman.

L’individu qui sommeille en ces êtres manipulés par le collectivisme finit toujours par triompher. Madame Song le confie à la journaliste à la toute fin de l’enquête : il n’existe plus une seule personne, aujourd’hui, en Corée du nord, qui croit au régime.

Plus anecdotique mais non moins écœurant, l’obscénité s’incarne actuellement en la personne de Kim Jong-un, amateur de basketball aux goûts de luxe très occidentaux – vins de France, langoustes de Russie, limousines offertes par des dirigeants, etc.

Un après aigre-doux

Comme je l’ai précisé en introduction, nos six déserteurs s’en sont plutôt bien sortis en Corée du sud. Toutefois, ce passage de Chongjin à Séoul, d’un extrême à l’autre, n’a pu se faire sans brutalité. Mi-ran est de loin celle qui a le mieux réussi : enceinte au début du livre, Barbara Demick la retrouve quelques années plus tard en femme au foyer – la norme chez les mamans sud-coréennes, qui n’est pas sans rappeler le fossé que je constate entre la mentalité des femmes est-allemandes et celle de leurs compatriotes de l’ouest – aux jupes très courtes et qui roule en Hyundai. Pourtant, elle vit avec le souvenir douloureux de ces enfants qu’elle a vu mourir de faim, et surtout de ses sœurs qui ont injustement payé le prix de sa propre désertion.

Malgré une politique d’accueil généreuse envers ces autres membres du peuple coréen – chaque réfugié a droit à une bourse de plusieurs dizaines de milliers de dollars à son arrivée, la Corée  du sud représente une véritable épreuve pour d’anciens ressortissants d’un pays communistes. Beaucoup avouent leurs difficultés à s’adapter à la concurrence féroce qui règne dans un pays ultra capitaliste, et regretter certains avantages sociaux comme les soins gratuits et accessibles à tous. Par ailleurs, tous ne peuvent se défaire d’un sentiment d’appartenance à la mère patrie malgré leur reconnaissance de l’horreur du régime. Un sentiment universel et bien normal – je sais de quoi je parle ! – qui les pousse à une colère paradoxale si des non-exilés en viennent à critiquer la Corée du nord.

Oak-hee continue à payer la désertion « premium » qu’elle a offert à sa mère. Pour régler ses dettes aux passeurs, elle travaille dur en tant que gestionnaire de jeunes hôtesses nord-coréennes qui sévissent dans les bars karaoké des quartiers chics de Séoul. Un métier apparemment cynique qui la plonge au cœur du business où l’argent n’a pas d’odeur, mais finalement moins hypocrite que son ancienne fonction en Corée du nord, puisqu’elle était chargée de faire des reportages de propagande sur les usines et autres lieux de travail du pays. Quant à sa mère, elle sillonne les marchés de Séoul et déguste la gastronomie locale. À soixante ans, Madame Song s’est fait débrider les yeux, le geste ultime d’intégration à la culture sud-coréenne. Pourtant, elle reste hantée par la mort de son mari et de son fils, oscillant entre plaisir de vivre pour soi – et sans mauvais jeu de mot…d’avoir ouvert les yeux – après toute une vie de labeur, et sentiment d’avoir tout perdu.

Hyuck apparaît comme le plus amer des six. Ce jeune homme rusé a gravi les échelons universitaires et a réussi la prouesse d’obtenir des diplômes alors qu’il n’avait aucune formation en Corée du nord. Pourtant, sa malnutrition pendant la petite enfance a laissé des traces physiques. En plus d’avoir gardé une tête disproportionnée par rapport au reste du corps, il est resté très petit et souffre des canons de beauté locaux, lesquels se fondent avant tout sur une obsession de la taille chez les hommes. La concurrence acharnée de la société le fatigue également. Incapable de nouer des amitiés avec des sud-coréens, il ne fréquente que des réfugiés nord-coréens et illustre ainsi la façon de vivre de la plupart des exilés.

Docteur Kim a elle aussi dû affronter bien des épreuves, à commencer par l’exercice de sa profession. Bien évidemment, ses qualifications ne valaient plus rien à son arrivée dans un pays à la médecine moderne. Elle a donc commencé des études de médecine et s’est retrouvée au milieu d’étudiants de dix de moins qu’elle. Après avoir suivi l’ensemble de son parcours, le lecteur n’est pas étonné d’apprendre qu’elle a réussi ses examens et mène une carrière brillante de médecin. Là encore, l’ombre au tableau est immense : elle a abandonné son fils.

Jun-sang éprouve quant à lui cette même culpabilité d’avoir laissé sa famille derrière lui, même si notre ancien auditeur clandestin et lecteur de 1984 dévore la culture occidentale avec passion et surtout au grand jour. Liberté au goût amer, mais liberté chérie.

Une chambre à soi, Virginia Woolf

Romancière anglaise traditionnellement qualifiée de « mélancolique », Virginia Woolf est aussi connue pour son court essai Une chambre à soi (A room of one’s own en version originale) portant sur le rapport des femmes à l’écriture dans l’histoire de la littérature. Publié en 1929, il est fondé sur des conférences données par l’écrivaine dans deux collèges pour femmes de l’Université de Cambridge. Une chambre à soi est considérée comme une œuvre majeure de la pensée féministe. Le titre renvoie à la principale thèse de Woolf sur ce sujet : pour écrire, une femme doit disposer d’une pièce à part – ce qui était rare dans l’Angleterre de l’époque – et d’une rente, synonyme d’indépendance matérielle.

Le livre est disponible ici en anglais.

Comme j’ai lu cet essai il y a plusieurs mois, je me suis appuyée sur ce site pour le résumé par chapitre.

Chapitre 1 – narratrice et thèse principale de l’essai

« Les femmes et l’écriture de fiction », un vaste sujet presque jamais abordé au moment où Woolf donne ses conférences. C’est pourquoi elle commence par avertir le lecteur de son incapacité à couvrir l’ensemble de la problématique, notamment  par manque de documentation. La narratrice s’appelle Mary Beton, Mary Beton, Mary Seton, Mary Carmichael ou n’importe quel autre nom…Toutes apparaissent dans une chanson populaire écossaise du XVIe siècle intitulée Mary Hamilton, soit une dame d’honneur de Marie Stuart, exécutée pour avoir tué l’enfant qu’elle a eu avec le roi. Or en adoptant une telle voix, Woolf établit un rapprochement entre une femme pendue pour infanticide – et donc par rejet de la fonction maternelle – et l’écrivaine, avec une position forcément marginale et condamnable par la société. Cette narratrice fictive rend la réflexion plus incarnée qu’un essai classique. Pour exposer celle-ci, Mary parle de son « cheminement de pensée (train of thought) », une technique qui rappelle le « courant de conscience » de la littérature moderniste. Woolf reprend d’ailleurs cette écriture dans La Promenade au phare, laquelle consiste à reprendre dans la narration les pensées en cours, souvent incohérentes et interrompues, d’un personnage. C’est justement cette présentation très déroutante pour un essai qui m’a gênée. Woolf, à cause de cette narratrice promeneuse, passe du coq à l’âne…avant de revenir au coq !

Ce premier chapitre pose l’absence d’instruction des femmes comme principal obstacle à l’écriture de fiction. Une simple promenade autour de l’Université suffit à constater que les femmes sont exclues des lieux d’érudition (église, bibliothèque) ou qu’elles se voient offrir un confort de second rang. Détournant l’attention de la narratrice, le chat sans queue qu’elle aperçoit en est pourtant le symbole : une présence impromptue, une non-appartenance pour cause de tare. La promenade physique et intellectuelle se poursuit avec un repas qu’elle prend au collège pour femmes de Fernham où elle intervient pour tenir sa conférence. Le dîner est médiocre, par opposition au succulent menu et aux bons vins servis à l’université, financée par les hommes pour les hommes. Or la nourriture bas de gamme servie aux jeunes filles n’est pas vraiment propice à la réflexion et aux conversations de qualité. Mais comment en vouloir à nos mères et grands-mères de ne pas avoir suffisamment investi dans les institutions pour filles alors qu’elles devaient se consacrer au foyer et qu’elles ont le droit de disposer de l’argent qu’elles gagnent depuis seulement 48 ans ? Cette réalité vient corroborer la principale thèse de l’essai : les femmes ont besoin d’argent et d’une chambre à soi – tant les distractions arrivent facilement – pour écrire.

Chapitre 2 – la femme comme miroir flatteur de l’homme

Pour répondre aux questions posées sur les différences de rang entre les hommes et les femmes, le manque de moyens financiers de celles-ci et l’obstacle pour la créativité qu’il représente, Mary se rend au British Museum de Londres. Elle constate que les nombreux livres sur les femmes ont presque exclusivement été écrits par des hommes. À l’inverse, les livres écrits par des femmes sur les hommes sont rares. Pourquoi ? La narratrice dresse un portrait-robot de ces auteurs masculins : universitaire, laid et surtout en colère. Or sa colère déteint sur Mary qui réalise alors le glissement opéré sur elle en tant que lectrice : une prose guidée agressive fait porter l’attention non pas sur les arguments avancés, mais sur la personne qui les a jetés sur papier. La narratrice finit donc par reposer ces livres peu rationnels et inutiles pour sa recherche.

À la pause déjeuner, elle ouvre un journal et fait le constat d’une société totalement patriarcale. Les hommes détiennent l’argent et le pouvoir. Mais alors pourquoi sont-ils en colère contre les femmes ? Est-par crainte de perdre leur position ? Ainsi l’affirmation véhémente de l’infériorité des femmes leur permettrait de se persuader de leur propre supériorité. D’après la narratrice, les hommes deviennent d’autant plus irascibles si ce « miroir grossissant » se met à les critiquer, ébranlant ainsi leur supériorité toute relative. Mais cette quête du pouvoir agressive de l’univers masculin entraîne les pires conséquences : la guerre – la narratrice évoque avec nostalgie la musicalité des conversations d’avant-guerre – mais aussi l’absence de liberté de pensée. En effet, la nécessité (ressentie) d’abaisser l’autre sexe pour gagner en confiance en soi les aliène dans une pensée biaisée et les empêche de parler des femmes avec du recul et de façon rationnelle.

Au moment de payer son repas, Mary réalise tout ce qu’elle doit à la rente laissée par sa tante et place l’argent au-dessus du droit de vote des femmes. Cette rente lui évite de travailler et donc de s’avilir – ce qui engendre frustration et haine – mais aussi de dépendre d’un homme. Le confort matériel lui procure avant tout la liberté de « penser les choses en elles-mêmes » et d’aller vers une sorte de pureté intellectuelle, une clarté de réflexion à l’opposé du professeur-type en colère car enfermé dans ses contraintes et préjugés de mâle. Cette notion de pureté est également à rapprocher de la narratrice, qui n’est ni Woolf, ni Mary Hamilton, mais n’importe quelle femme libre, l’idée d’une femme libre, en opposition avec la société patriarcale.

 

Chapitre 3 – la condition de la femme au XVIe siècle, obstacle à l’incandescence du génie

La narratrice ne trouvant pas d’explication à la pauvreté des femmes vis-à-vis des hommes, elle se tourne vers le passé et examine l’ère élisabéthaine. En se demandant pourquoi l’époque du grand Shakespeare n’a fait éclore aucune femme écrivain, elle explique cette lacune par les conditions de vie. En effet, les femmes n’avaient que très peu de droits malgré leur forte personnalité. Par ailleurs, il n’y avait pas de classe moyenne.

Elle se souvient alors d’un évêque déclarant qu’aucune femme ne pouvait égaler le talent de Shakespeare. S’en suit alors un passage emblématique d’Une chambre à soi où Mary retrace le parcours imaginaire de Judith, la sœur hypothétique de William et aussi douée que son frère. Pour commencer, Judith n’aurait pas pu aller à l’école et ses parents l’auraient empêchée d’étudier à la maison. Mariée de force à l’adolescence, elle aurait fui à Londres pour tenter sa chance. Arrivée devant les théâtres de la capitale, personne ne lui aurait laissé tenter sa chance, contrairement à son frère. Engrossée par l’un de ces hommes de théâtre, elle aurait fini par se donner la mort.

Par conséquent, si des génies féminins comparables à celui de Shakespeare vivaient sous le règne d’Élisabeth Ière, il n’en resterait aucune preuve car ils n’auraient jamais pu être publiés sous un nom de femme.

Mais quel est le terreau de la créativité ? Construire une œuvre de fiction est un travail des plus ardus, et personne ne vous attend. Or l’intimité et les moyens financiers étaient encore plus rares à cette époque pour les femmes, et le monde était plus hostile qu’indifférent vis-à-vis de leur créativité. N’importe quel embryon d’écrivaine en serait découragé, tôt ou tard, car le génie s’en remet trop à l’opinion des autres. Et ces autres, ce sont là encore les hommes et leur fameux besoin de rabaisser la femme pour leur propre ego. Selon la narratrice, l’idéal de l’auteur doit se rapprocher de Shakespeare, un esprit incandescent – on en revient à la notion de clarté et de lumière comme idéal de la pensée – débarrassé des obstacles extérieurs. On ignore beaucoup des opinions et états d’âme du dramaturge car son œuvre ne rend pas compte de ces derniers, démontrant la liberté totale de pensée de l’artiste.

Woolf développe par là une théorie de l’écriture comme la conséquence d’une pensée claire et lumineuse (ou « incandescente ») débarrassée de toute passion, contrairement à la littérature contestataire. Ainsi elle adopte une position – et le choix de la narratrice et du « cheminement de pensée » vont dans ce sens – à l’opposé des féministes de son époque qui revendiquent la contestation pour s’élever contre l’oppression du patriarcat.

Chapitre 4 – les auteures de fiction du XVIe au XIXe et l’intégrité des œuvres

La narratrice repense à ces génies féminins au souffle créatif étouffé sous l’ère élisabéthaine. Elle cite par exemple la poétesse Lady Winchilsea dont les textes sont gâchés par la haine et le ressentiment envers les hommes. Puis Mary s’intéresse à une autre noble de cette époque : la duchesse Margaret de Newcastle. Même constat. Son œuvre fait surtout état des injustices dont souffre l’auteur. D’après Mary, elle aurait été une bien meilleure poétesse si elle avait vécu à la même époque que Woolf. Quant à Dorothy Osborne, ses lettres trahissent un manque de confiance en elle en tant qu’écrivaine.

Au XVIIe siècle, Aphra Behn marque un tournant au milieu de ces femmes aliénées par leur condition. Membre de la classe moyenne, elle a dû gagner sa vie elle-même suite à la mort de son mari. Elle fait preuve à travers ses écrits d’une véritable liberté de pensée et a sans doute inspiré bien des écrivaines de la classe moyenne du XVIIIe siècle qui sont également parvenues à vivre de leur plume.

Au XIXe siècle, une différence frappante apparaît : les trois génies féminins – George Eliot, Jane Austen, Emily et Charlotte Brontë – excellent dans le roman et non plus dans la poésie comme leurs rares ancêtres. Or c’est un paradoxe pour la narratrice car leur appartenance à la classe moyenne et le manque d’intimité qui en découle aurait dû les faire pencher vers la poésie ou le théâtre, des genres qui demandent moins de concentration. Mais si l’œuvre de Jane Austen ne révèle aucun problème d’intimité ni de ressentiment lié à son sexe, on décèle une certaine haine chez Charlotte Brontë qui dénature son génie.

Élargissant la réflexion sur la réception d’un roman auprès de lecteurs, Mary estime que l’ « intégrité », définie par la sincérité, permet d’atteindre un caractère universel. Et c’est justement ce qui manque à l’œuvre de Charlotte. Elle comporte trop de colère et de crainte, ce qui engendre une certaine « ignorance », au détriment de l’intégrité.

Réflexion très pertinente de Woolf, les valeurs masculines traditionnelles présentes dans les romans – comme la guerre – sont toujours valorisées par rapport à leurs pendants féminins. Ainsi les écrivaines ont souvent dû modifier leurs récits pour correspondre à cette norme, une déviation qui a forcément eu un impact sur le résultat final. L’intégrité d’Austen et d’Emily Brontë force d’autant plus l’admiration.

Mais le plus difficile pour ses grandes écrivaines anglaises a sans doute été le manque de modèles féminins. D’après la narratrice, l’enseignement tiré des écrits masculins était par définition insuffisant compte tenu du gouffre entre les esprits des deux sexes. C’est pourquoi les écrivaines ont choisi le roman, forme d’expression littéraire plus souple et donc plus à même d’intégrer la créativité de leur style par rapport à celui des hommes qui les précédaient. Peut-être les auteures à venir inventeront un nouveau genre pour exprimer leur poésie. Une chose est sure, elles doivent trouver leur propre voie en ignorent les injonctions à « coller » aux valeurs masculines considérées supérieurs, mais surtout en trouvant leur propre voix, adaptée à leur intelligence de femme, certes égale à, mais différente de celle des hommes.

Chapitre 5 – Life’s Adventure, or some such title de Mary Carmichael et les personnages féminins en littérature

En regardant les rayons de livres contemporains, la narratrice constate les progrès réalisés. Bon nombre d’ouvrages traitant de sujets multiples ont été écrits par des femmes, ce qui aurait été inimaginable à seulement une génération près. Elle dissèque alors un premier roman, Life’s Adventure, or some such title, de Mary Carmichael.

La prose est en en dents de scie ; peut-être une volonté de Carmichael de surprendre le lecteur en se démarquant du style féminin réputé « fleuri » ? Ainsi le roman comprend une phrase inhabituelle – « Chloé aimait bien Olivia » – puisqu’elle parle de l’amitié entre deux femmes. Jusqu’ici, la littérature posait toujours les femmes en relation avec les hommes. D’après la narratrice, l’amour n’est pas au centre de la vie des femmes, mais l’a toujours été dans celle des personnages féminins fictifs. D’où les archétypes caricaturaux car antipodiques de la littérature : la femme est soit bonne et belle, soit méchante et sans vertu. Il a fallu attendre le XIXe siècle pour que les portraits se complexifient, mais l’ignorance de chaque sexe vis-à-vis de l’autre demeure.

La narratrice poursuit sa lecture et apprend que Chloé et Olivia partagent un laboratoire. Elle pense que Carmichael a vraiment du génie pour avoir renversé la perception historique des femmes en littérature. En lisant une autre scène avec les deux femmes, elle y voit une « vision encore inédite depuis que le monde existe ». Mais en louant à ce point cette écrivaine pour son portrait novateur et plus réaliste des femmes, elle trahit son propre objectif : ne pas tomber dans l’éloge de son propre sexe. Elle reconnaît alors le génie de certains grands hommes qui ont marqué l’histoire, même s’ils ont sans doute été inspirés et stimulés par des femmes.

Or pour en revenir à une idée abordée au Chapitre 4, la créativité des hommes diffère de celle des femmes. La littérature s’en trouve enrichie.

Quant à Charmichael, Mary espère que cette observatrice persistera dans ses portraits et ira jusqu’à dépeindre des filles de petite vertu avec plus de fidélité que les hommes l’ont fait par le passé. À noter la métaphore sexuelle dans l’analyse de ce roman. En reprenant l’image de la lumière du génie littéraire qui éclaire la femme si stéréotypée et finalement ignorée par les hommes, elle compare l’exploration de ces personnages féminins obscurs à celle des organes génitaux féminins, « ces caves sinueuses que l’on pénètre avec une bougie en regardant de bas en haut sans savoir où l’on met les pieds ». Elle craint toutefois que Charmichael ne parvienne pas à traiter ces sujets en toute liberté, sans une inhibition de femme et surtout sans colère envers les hommes.

D’un autre côté et puisqu’on manque souvent de recul sur soi-même, qui de mieux qu’une femme pour décrire les hommes ? Mais toujours en poursuivant sa lecture, la narratrice revient sur son jugement : Charmichael n’a pas forcément de génie en elle, elle n’est qu’une femme intelligente. Elle sera meilleure écrivaine dans quelques décennies, quand la liberté de pensée des femmes sera totale et surtout quand elle disposera d’un revenu et d’une chambre à soi.

 

Chapitre 6 – Esprit androgyne et conclusion de Woolf sur l’écriture de fiction par des femmes

En repensant à l’indifférence générale de la masse pour la littérature, la narratrice observe un homme et une femme monter dans un taxi dans une parfaite unité. Et si ces prétendues différences d’esprit entre hommes et femmes étaient fausses ? Et qu’est-ce que « l’unité de l’esprit » signifie puisque celui-ci change sans arrêt d’objet. L’unité des deux jeunes gens dans le taxi provient certainement des parties féminines et masculines que contient l’esprit. Tout ne serait qu’une question d’harmonie entre ces deux pôles.

Le poète Samuel Taylor Coleridge a justement théorisé cette fusion en affirmant qu’un grand esprit était « androgyne ». L’esprit androgyne « transmet de l’émotion sans entrave. Il est naturellement créatif, incandescent et entier ». En un mot : Shakespeare. La narratrice a d’ailleurs plus de mal à trouver un exemple parmi ses contemporains, la campagne pour le droit de vote des femmes ayant retranché les hommes dans la défense de leur propre sexe.

En lisant le nouveau roman d’un écrivain reconnu, elle découvre un style assuré et limpide, et donc un esprit libre en apparence. Mais elle décèle rapidement une opposition à l’égalité des sexes par affirmation de la supériorité du sien. Ainsi un esprit trop enfermé dans un sexe ou dans l’autre, le contraire de la liberté totale de l’androgynie, empêche la « fécondité » de l’écriture.

Woolf parle en son nom et anticipe deux critiques portées à la narratrice. Tout d’abord, elle n’a pas parlé des mérites respectifs des deux sexes en littérature car elle juge la comparaison impossible et inutile pour la démonstration. Ensuite, le public peut trouver sa thèse trop matérialiste, l’esprit étant tout de même capable de dépasser la pauvreté et le manque d’intimité. Or l’origine des trois plus grands poètes du XVIIIe siècle prouve le contraire. Tous sauf Keats provenaient d’un milieu favorisé et ont bénéficié d’une éducation prestigieuse. Woolf insiste : sans confort matériel, pas de liberté intellectuelle et donc pas de grands vers. C’est pourquoi les femmes, pauvres depuis toujours, n’ont pas encore écrit de sublime poésie.

Mais l’écriture de fiction par les femmes est fondamentale. En tant que lectrice, Woolf a été déçue par l’écriture masculine qui domine dans tous les genres. Elle pense aussi que de bons écrivains intimement liés à la réalité – et on revient à cette notion de meilleurs connaissance et portrait d’un sexe par un écrivain du même sexe – ne peuvent qu’améliorer la perception de la réalité chez les lecteurs. Elle invite d’ailleurs son public à « penser les choses en elles-mêmes ».

Mais le chemin est long pour la libération matérielle et donc intellectuelle des femmes. Malgré les avancées au cours des siècles derniers, chaque femme possède en elle une Judith Shakespeare qui, pour ressusciter, n’a besoin que d’une chambre pour écrire et d’argent pour être libre.

Les Choses, Georges Perec

Livre le mieux vendu de Georges Perec, Les Choses se situe entre l’essai et le mini-roman sociologique. Il raconte, à travers la vie de Sylvie et Jérôme, l’importance du matériel et le conflit existentiel qui en découle lorsque les pensées et choix sont déterminés par les choses.

Résumé

Ce couple parisien de vingt-cinq ans vient de terminer ses études, plutôt courtes, et travaille désormais en tant que contractuels dans le domaine de la publicité. Ils réalisent des sondages sous forme d’interviews pour le compte d’agences. Locataires d’un petit appartement du cinquième arrondissement, déjà bobos à l’époque où le phénomène existait sans porter de nom, ils y sont pourtant à l’étroit et ont plutôt du mal à boucler les fins de mois. Car même s’ils ne roulent pas sur l’or, les tentations sont grandes et ils font des folies, s’achètent des vêtements de luxe de temps à autre, mais bavent le plus souvent devant les antiquaires.

D’un point de vue purement extérieur et le plus objectif possible : un appartement parisien et un emploi aussi valorisant qu’intéressant n’ont rien d’une situation frustrante. Sans compter la culture, les dîners entre amis du même monde et la liberté que leur offre leur travail. Pourtant, Sylvie et Jérôme stagnent et la trentaine approchant, il leur faudra tôt ou tard se faire embaucher, accéder à une certaine stabilité indispensable pour ne pas sombrer dans le cliché du vieux couple bohème.

Alors qu’ils poursuivent leur routine sans parvenir à faire un choix décisif, la guerre d’Algérie confère un certain sens à leur existence de par l’atmosphère de danger et de gravité qui règne dans Paris pendant ses événements les plus marquants. Mais une fois terminée cette accalmie paradoxale dans leur vie calme et de moins en moins signifiante, Sylvie et Jérôme s’enfoncent. Ils se fâchent avec certains amis, d’autres prennent le virage de la stabilité, et ils sauteront finalement dans le vide.

Répondant à une annonce pour un poste de professeur de collège en Tunisie, ils partent s’y installer car ils n’ont de toute façon plus rien à attendre de la vie parisienne. Le semblant de rêve – car ils n’étaient pas si optimistes que cela – s’écroulent lorsqu’ils apprennent qu’ils devront vivre non pas à Tunis, mais à Sfax. Sylvie est la seule à avoir un travail et le couple subsiste donc sur ce seul salaire, dans cette ville sordide, désertique, à la chaleur écrasante et où subsister est justement la seule manière de vivre. Ils sont seuls, sans amis, dans un appartement trop grand et ne nouent aucun contact social, pas même avec les collègues de Sylvie.

Fort heureusement – oui, fort heureusement – ils n’ont plus les mêmes désirs qu’à Paris et n’attendent rien. Les jours passent dans une apathie à la fois morose et rassurante car éliminant toute frustration. Seuls et fatigués d’un tel vide existentiel, ils rentrent en France, à Bordeaux cette fois-ci. Là, ils cèdent aux sirènes de la fameuse stabilité et obtiennent un emploi bien rémunéré. Malheureusement, la fin du roman évoque une vie bien triste, destin somme toute assez prévisible.

Analyse

Quel rôle jouent les choses ?

Le livre s’ouvre sur un premier chapitre indigeste. Rédigé au conditionnel, il décrit l’appartement idéal du couple. De longues lignes déroutantes pour un lecteur qui, pensant que cette longue description va durer jusqu’à la fin du livre court, est tenté d’abandonner. Trop foisonnante d’objets, de détails sur les couleurs et les emplacements, elle bloque toute représentation des choses décrites. Mais c’est donc cela ! Trop de choses tuent les choses, et si Georges Perec s’est défendu de critiquer le consumérisme dans son livre, on ne peut s’empêcher de penser qu’à trop vouloir en faire, on aboutit au néant. Cette abondance, cette précision des choses finit par nous dépasser et entraver le lien à la réalité : aucune image de l’appartement ne se construit, tant l’imaginaire du lecteur s’y perd.

Or le destin nihiliste de Sylvie et Jérôme, en particulier pendant leur tranche de vie d’une tristesse absolue passée à Sfax, vient corroborer cette thèse. Car les désirs se sont noyés dans l’amoncellement des choses offert à leurs yeux, et les possesseurs apathiques de ces désirs ont fini par abandonner la partie. Les jeunes gens avides de culture et de liberté ont, tout à la fin, laissé leurs rêves de côté pour « se ranger ». Un dilemme qui se pose de façon encore plus répandue pour les jeunes gens d’aujourd’hui que pour ceux de l’époque.

Quel éclairage vis-à-vis de la société actuelle ?

Le livre est bien ancré dans les années 60 et comporte de nombreuses références à cet époque, qu’elles soient historiques comme la guerre d’Algérie ou encore la Tunisie française, ou matérielles. Les objets datés abondent : vinyles (avant qu’ils ne soient oubliés, puis ressortis de la poussière pour devenir à la mode, cela va sans dire !), nombreux livres – qui a, au temps d’Internet, une bibliothèque aussi fournie dans un petit appartement parisien ? -, meubles et types de vêtements aujourd’hui complètement vintages. Tous confèrent, aux yeux du lecteur contemporain, un charme désuet à cet environnement dans lequel évoluent pourtant tristement Sylvie et Jérôme.

Mais au-delà de ces marqueurs temporels, les trentenaires d’aujourd’hui – l’équivalent de ces personnages de vingt-cinq ans donc – sont encore plus soumis aux choses, mais à d’autres choses. Moins matérielles, certes, mais tout de même soumises à une logique de consommation et d’excitation du désir de posséder chez les jeunes couples sans enfant. Paroxysme du consumérisme actuel dématérialisé, synonyme de liberté, de bohême fantasmée et omniprésent chez les moins de trente – quarante, même ! L’âge ne cesse d’être repoussé – ans : le voyage. Non, plutôt le travel porn. Posséder, avoir une grosse voiture qui pollue et des vêtements hors de prix moches, c’est ringard. Les photos et innombrables blogs de voyages – les vlogs aussi, tiens – ont pris le pas sur le matériel, nettement dépassé et jugé comme dénué de valeur. Mais vouloir voyager, voir toujours plus, admirer des tampons sur un passeport et planter des pins avec fierté sur une carte du monde équivaut à vouloir toujours plus posséder, accumuler des choses, et à courir après ses désirs insatiables car renouvelles en permanence.

Alors, que faire ? Se poser comme Jérôme et Sylvie à la toute fin du livre ? Visiblement, cela ne leur réussit pas non plus, et pourtant, Perec semble penser que les jeunes diplômés plein d’avenir qui renoncent à leurs rêves et à leur liberté pour se salarier, se sécuriser, se créditer…ont plutôt raison. Et pourquoi pas ? Le travail est une vertu, après tout. Et la stabilité une sagesse. Quant aux rêves, nul besoin de rappeler leur dangerosité lorsqu’ils prennent trop de place dans nos vies, comme c’est le cas de Sylvie et Jérôme. À relire : la scène de rêve qui se ternit pendant une interview réalisée dans une exploitation agricole.

Disons que le confort matériel finalement atteint par le couple ne saurait les sauver de la tristesse, non pas parce que les choses ne font pas le bonheur, mais parce que l’insatiabilité des désirs fait le malheur de leurs possesseurs.

Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir

Le deuxième sexe est une œuvre majeure de la pensée féministe et des évolutions juridiques qu’elle a engendré dans la seconde moitié du XXe siècle. Je veux bien sûr parler des lois sur la contraception et la légalisation de l’avortement. Or ce premier tome est extrêmement difficile d’accès – du moins certains passages – et j’invite surtout les lecteurs à la volonté de compréhension virant parfois au masochisme à lire cet essai. Parfois rébarbatif, souvent répétitif, il n’est pas destiné aux femmelettes !

Attention donc à ne pas prendre tout cela pour un manifeste féministe. Il s’agit là bel et bien d’un essai philosophique qui pose la question des origines de la position d’infériorité de la femme dans la société, ce qui englobe divers aspects.

On pourrait résumer la pensée féministe de Simone de Beauvoir par sa formule la plus célèbre : « On ne naît pas femme, on le devient ». Comme précisé par l’auteure dans son Introduction, la féminité n’est pas innée et la place de la femme dans la société ne découle pas de données biologiques, mais d’une situation. La situation c’est tout ce qui relève du Destin, de l’Histoire et des Mythes.

Destin

Contrairement aux deux suivantes, cette partie ne s’intéresse pas aux causes de la condition de la femme, mais réfutent d’éventuelles explications.

Chapitre I – La biologie

La science a montré que dans l’espèce humaine, les deux gamètes sont, l’une autant que l’autre, responsables de la création. Le mâle avec ses spermatozoïdes ne constitue pas la puissance créatrice tandis que la femelle et ses ovaires ne seraient que maintien et nourriture de l’embryon. Au-delà d’une simple complémentarité, il y a donc égalité et symétrie entre les sexes. La femelle mammifère est certes inéluctablement soumise au poids de la gestation, mais celui-ci ne pèse pas sur l’espèce humaine comme sur d’autres, celle-ci se définissant avant tout comme une civilisation capable de réguler la procréation et donc de dépasser les contraintes biologiques.

Chapitre II – La psychanalyse

En tant que philosophe existentialiste, Beauvoir ne pouvait que s’opposer à la psychanalyse, déterministe par essence. Elle reproche à Freud de prendre uniquement en compte le point de vue masculin et de placer le symbole du phallus comme valeur ultime, jalousé par la petite fille et dont le petit garçon serait fier. Le complexe d’Œdipe où le fils envie à l’extrême le symbole viril du père en est un parfait exemple.

Chapitre III – Le matérialisme historique

Dans ce qui est sans doute le chapitre le plus intéressant de cette partie « Destin », Beauvoir se fonde sur la pensée de Engels pour qui le destin de la femme évolue au gré des techniques, dans une pure perspective matérialiste. Ainsi l’âge de pierre, avec peu de technicité, permettait un véritable partage des tâches entre hommes et femmes. Puis la propriété privée a marqué l’asservissement de la femme de par le statut de propriétaire – homme – qu’elle inclut. Ce dernier a donc besoin d’esclaves pour exploiter ses terres et de femmes à qui il attribue des tâches. L’égalité de l’âge de pierre est donc abolie par l’arrivée de la propriété privée. Enfin d’après Engels, le capitalisme et son niveau de technicité engendré par les machines n’a pas libéré la femme pour autant, mais l’a au contraire asservie un peu plus. Même si Beauvoir est d’accord avec cette analyse, elle en explique les limites et va plus loin. Selon elle, le matérialisme historique se concentre trop sur l’économie tout comme la psychanalyse explique de manière systématique les rapports hommes-femmes par la sexualité. Nous en revenons alors à cette notion de déterminisme que la philosophe existentialiste récuse. L’asservissement de la femme ne saurait être déterminé par la propriété privée, mais par un choix.

Histoire

I.

Ce premier chapitre remonte à la préhistoire pour mieux comprendre les raisons profondes de l’infériorité de la femme. La cause est simple : les contraintes liées à la maternité qui affaiblissent la femme et par là sa capacité productrice. De par sa fonction reproductrice si pesante, la femme est ainsi réduite à l’animalité et à l’immanence tandis que l’homme, libre d’un tel asservissement biologique, peut s’adonner à la chasse et à d’autres formes d’exploitation de la nature pour accéder à la transcendance.

II.

Tout en étant associée à la fertilité et à la Nature largement célébrées par les hommes, la femme n’en reste pas moins exclue de la production. Elle est fertilité, tandis que l’homme crée en travaillant la nature. L’écart se creuse à mesure que la technicité de domination de la Nature se développe, limitant ainsi la dépendance de l’homme aux pouvoirs de celle-ci. L’adoration de l’immanence représentée par la femme, notamment symbolisée par la Vierge Marie dans le christianisme, ne compense en rien cette relégation d’un sexe à la pure animalité.

III.

Dans ce chapitre, Beauvoir aborde les conséquences de la propriété privée sur le sort de la femme. Au sein du système patriarcal, elle ne possède rien mais est possédé. Elle appartient d’abord au père, puis à l’époux, et n’a aucun droit sur l’héritage. Son rôle consiste simplement à procréer pour assurer la continuité du patrimoine. La philosophe s’intéresse à la condition et aux lois concernant les femmes dans la Grèce et la Rome antique. Dans la première société, la femme est totalement limitée par les lois, confinée au gynécée, tandis que la pratique contredit parfois le droit puisque certaines femmes comme les hétaïres jouissent d’une grande liberté et d’un certain prestige. À l’inverse, la femme romaine dispose de droits élargis, notamment à l’égard de la propriété, mais évolue dans une société extrêmement misogyne dans laquelle elle ne peut finalement rien accomplir.

IV.

L’arrivée du christianisme dans les sociétés jusqu’ici de droit romain a largement contribué à la dégradation de la condition de la femme. Celle-ci est largement associée au péché originel, comme le montre cette citation p. 159 de Tertullien « Femme, tu es la porte du diable. Tu as persuadé celui que le diable n’osait attaquer en face. C’est à cause de toi que le fils de Dieu a dû mourir ; tu devrais toujours t’en aller vêtue de deuil et de haillons. », ou encore celle de saint Jean Chrysostome un peu plus loin : « En toutes les bêtes sauvages il ne s’en trouve pas de plus nuisante que la femme. »

Dans les faits comme dans les écrits – à l’exception de la littérature courtoise – les femmes sont méprisées au Moyen-Âge avant de voir leur condition nettement améliorée à la Renaissance, même si l’importance historique de certaines grandes dames – Catherine de Médicis, Elisabeth V – cache le peu de changements pour les femmes du peuple.

À l’opposé de l’obscurantisme moyenâgeux, le rôle de la Mère du Rédempteur « est devenu si important qu’on a pu dire qu’au XIIIe siècle, Dieu s’était fait femme ; une mystique de la femme se développe donc sur le plan religieux. » Certaines figures des Lumières, Voltaire notamment, défendent la libération de la femme conformément à leur idéal de liberté des êtres humains.

V.

Contre toute attente, la Révolution française n’a apporté aucune amélioration concrète du sort de la femme et avec le code napoléonien s’ouvre un XIXe siècle aux valeurs patriarcales. Auguste Comte théorise l’infériorité de la femme et le conservateur Balzac est le meilleur représentant de valeurs bourgeoises misogynes, lesquelles restent en place grâce à la complicité des bourgeoises elles-mêmes, craignant la perte de leurs privilèges qu’entraînerait une amélioration de leur sort.

Comme l’histoire ne cesse de le montrer (cf. Arabie saoudite), les femmes du peuple s’affranchissent toutefois grâce à la conjoncture économique. Dans la nouvelle société post-révolution industrielle, les femmes participent à la production. Mais elles travaillent souvent plus dur et à un salaire bien plus faible que celui de leurs maris. Habituées à la soumission, elles peinent à s’organiser en syndicats et à défendre leurs droits : une aubaine pour les patrons.

Si la participation de la femme au travail productif s’est désormais généralisée dans la société, un problème fondamental se pose alors : la conciliation de ce nouveau rôle avec celui de la reproduction. Beauvoir rédige alors un bref historique de la contraception, grâce auquel on apprend par exemple que l’avortement était toléré dans les civilisations antiques.

Or c’est justement cette alliance de la participation à la production et de la maîtrise de sa fonction reproductrice qui permet l’affranchissement de la femme. Elle seule peut libérer la femme de son animalité et de son immanence « originelle ».

Beauvoir enchaîne avec un tour du monde occidental de l’émancipation des femmes et constate que les Françaises, souvent peu enclines à changer la donne, se libèrent plus lentement que les Anglaises et les Américaines et n’obtiennent le droit de vote qu’en 1944, après tout le monde. On découvre à travers ces pages le combat laborieux des suffragettes anglaises, sur fond d’emprisonnement et de grèves de la faim, pour finalement remporter quelques droits par le seul fait que les hommes ont bien voulu les leur donner.

Beauvoir conclut donc cette deuxième partie sur le manque général de combativité des femmes elles-mêmes, trop longtemps façonnées à la soumission et accrochées aux traditions, et rappelle que l’émancipation du deuxième sexe n’a été entamée et ne se poursuivra que si le premier consent à y contribuer.

Mythes

I.

Dans ce long chapitre, Beauvoir développe l’ensemble des mythes projetés sur la femme, posée comme l’Autre inessentiel par l’homme, sujet et conscience. Comme expliqué dans la partie précédente, la femme est symbole de fertilité et c’est bien souvent cet aspect que les sociétés primitives honorent et craignent même chez elle. La fascination mêlée de crainte est indissociable de la notion d’Autre et se retrouve donc dans tous les mythes féminins. Ainsi les menstruations sont revêtues de pouvoirs maléfiques et dans certaines sociétés primitives jusqu’à l’Ancien Testament, la femme doit être éloignée pendant cette période.

Le corps de la femme est idéalisé par les hommes et ses parties les moins utiles pour l’action – la poitrine et les fesses – sont ancestralement glorifiées. Plus elles sont exagérément lipidiques, mieux c’est. Tandis que la virilité du corps masculin se définit par des muscles développés en vue de l’action, on exalte la féminité à travers une graisse qui entrave l’action et englue la femme un peu plus dans son immanence. Exemple le plus édifiant de cette idée, les pieds – partie du corps de la transcendance – des femmes sont rétrécis à l’extrême via des pratiques douloureuses dans certaines régions de Chine.

 La virginité est une obsession. Tandis que certaines tribus la refusent et exigent une femme non vierge au mariage, notre civilisation chrétienne valorise la virginité en voyant dans le premier rapport sexuel une façon de conquérir la nature et de la soumettre en tant que premier conquérant. D’une manière plus générale, le rapport sexuel implique forcément un asservissement de la femme par nécessité d’asservissement de la nature et de l’immanence qu’elle représente. La femme, c’est le fini, et donc la mort, qu’il faut soumettre en la pénétrant.

Le christianisme et sa révulsion pour la chair ont bien entendu exacerbé cette notion de corps féminin comme incarnation intrigante de la mort. C’est pourquoi la Vierge Marie n’en a pas : elle n’a pas donné la vie par accouchement et ne saurait donc être associée à l’idée de mort portée par le corps de la femme reproductrice.

La femme est douce, reconnaît l’homme comme essentiel par sa soumission d’Autre non menaçant. C’est pourquoi la victoire, la gloire et la conquête sont des notions féminines : elles portent l’homme et lui offrent un jugement d’autant plus nécessaire pour lui qu’il n’est pas sur un même pied d’égalité.

La femme est au côté de l’homme  et l’inspire, telle la muse avec le poète. Mais sortie du mythe par la réalité, elle perd toute sa magie aux yeux du sujet essentiel et devient un être haïssable. Ainsi l’épouse est souvent considérée comme inconstante et infidèle ; la prostituée est d’autant plus méprisée qu’elle ne permet pas vraiment à l’homme de dompter sa propre immanence et de transcender par la sexualité car cette « femme perdue » s’offre à tous.

II.

Dans ce chapitre d’intérêt variable – je ne pense pas que Montherlant ou Claudel soient encore beaucoup lus -, Beauvoir analyse le mythe féminin chez cinq écrivains, du plus misogyne – et il faudrait inventer un mot plus fort pour lui – au plus bienveillant à l’égard des femmes.

Montherlant ou le pain du dégoût

Avec une agressivité parfois non dissimulée, Beauvoir analyse la haine des femmes de cet écrivain aux sympathies nazies. D’après la penseuse, Montherlant asservit les femmes à travers ses personnages solitaires et orgueilleux car il est incapable de se confronter aux autres êtres essentiels. La solution de facilité consiste donc à annihiler la conscience de cet Autre au corps dégoûtant, tout en dépendant de celle-ci pour affirmer sa virilité supérieure. Immense contradiction.

D.H. Lawrence ou l’orgueil phallique

À l’opposé de Montherlant, le poète anglais prône un idéal d’égalité dans la fusion des corps féminins et masculins, laquelle est synonyme d’abolition des deux subjectivités. Mais Lawrence n’en reste pas moins extrêmement misogyne en dépit de cette fausse égalité. Derrière l’oubli des subjectivités lors du lien sexuel, il valorise en réalité un orgueil phallique supérieur de transcendance en opposition à l’immanence du féminin. L’auteur méprise ouvertement les femmes modernes qui tentent de s’ériger contre cette infériorité.

Claudel ou la servante du Seigneur

Écrivain catholique par excellence, Claudel assigne un rôle plutôt cohérent à la femme compte tenu de ses croyances. Celle-ci représente un soutien sans faille pour l’homme dans la vie terrestre afin de lui permettre le salut devant Dieu. Au royaume céleste, homme et femme sont égaux dans la transcendance ; ce qui n’enlève rien, et Beauvoir tente ici de le démontrer, à la pure altérité que confère Claudel à la femme sur Terre. Indispensable à l’homme, sa principale qualité n’en est pas moins le dévouement à celui-ci.

Breton ou la poésie

Breton transpose à la poésie cette même notion d’arrachement de l’homme à son immanence grâce à la femme. Celle-ci est pour le poète la révélation, le monde et sa beauté. Indiscutablement mise sur un piédestal, elle n’en demeure pas moins l’Autre vue par le poète, lequel ne cherche aucunement à la poser comme sujet et à la connaître en elle-même. Il préfère la décrire en tant qu’être pour lui-même.

Stendhal ou le romanesque du vrai

Or c’est précisément ce qui distingue Stendhal, non seulement de Breton, mais aussi de la majorité des autres auteurs. Le romancier ne projette sur la femme aucun « éternel féminin », mais raconte des destins romanesques en posant ces personnages comme des sujets. D’où cette idée de romanesque du vrai, par opposition à la projection d’une conscience masculine sur un Autre féminin. Ostensiblement féministe, l’écrivain s’est déjà prononcé en faveur de l’instruction des femmes pour les sortir de leur situation d’infériorité. En revanche, il apprécie ce même manque d’éducation et de « sérieux » qui place les femmes hors des « affaires importantes » où les hommes s’embourbent. Ainsi Clélia Conti (La Chartreuse de Parme) et Madame de Rênal (Le Rouge et le Noir) sont décrites comme de vraies femmes, de simples êtres humains non essentialisés.

III.

Dans cette rapide conclusion du premier tome du Deuxième sexe, Beauvoir souligne la discrépance entre les mythes féminins, qui varient selon les civilisations et les époques, et la réalité des femmes. Ces mythes féminins se définissent d’ailleurs tous par une ambivalence : bien et mal, vie et mort, nature immanente et promesse de transcendance. Mais tous induisent la notion de mystère, sans pour autant comprendre que l’Autre est par définition un mystère ni se demander ce que cet Autre pense de l’homme. Mais cette dernière question ne saurait être posée puisqu’il faudrait pour cela reconnaître la femme comme un sujet conscient et non comme pure altérité.

Dans une perspective existentialiste, Beauvoir conclut sur cette idée de mystère en affirmant qu’il provient de l’impossibilité de définir ce que l’on est, et donc encore moins pour l’homme de dire précisément ce qu’est la femme. Pourquoi impossible ? Parce qu’on est ce que l’on fait. Seule l’action, seul le travail permettra l’émancipation de la femme, sans pour autant qu’elle perde en érotisme. Cette émancipation – déjà en marche si on en croit la nouvelle esthétique prônant un corps féminin moins opulent que par le passé – ne se fera que si « les hommes assument sans réserve la situation qui est en train de se créer ».