Girls burn brighter, Shobha Rao

Mon Book Club nous emmène loin. Après l’Afrique du sud, rendez-vous en Inde avec le premier roman de Shobha Rao, auteure américaine d’origine indienne. Entrons dans le vif du sujet : j’ai détesté. Féministe convaincue – et mes lectures ainsi que les angles choisis pour mes analyses ici le prouvent, j’avais un certain niveau d’attentes vis-à-vis d’un livre qui aborde la condition des femmes en Inde. Malheureusement, Girls burn brighter dégouline de « pornographie de la torture ». Et oui, car selon une critique très juste publiée sur Goodreads, les célèbres concepts de « travel porn » et de « food porn » qui envahissent Instagram ont un cousin dans la littérature populaire : le « torture porn ». Et malheureusement, ce best-seller en est un très bon exemple. Comme le roman n’est pas connu du public français, je vous offre un résumé de l’intrigue. Sautez la partie ci-dessous si vous comptez lire le bouquin !

 

Les malheurs incessants

Nous sommes à Indravalli, un village extrêmement pauvre au bord de la Krishna. Poornima n’a même pas treize ans et l’ombre du mariage à venir plane dès les premières pages. Aînée d’une famille de tisserands, elle ne s’est pas remise de la mort de sa mère. Une solitude qui prend fin subitement lorsque son père engage Savitha, une petite fille du même âge remplie de joie. Les parents de celles-ci sont encore plus pauvres, elle subsiste en fouillant les décharges à ciel ouvert, mais son père alcoolique et mendiant a toujours fait preuve d’un réel amour pour sa fille. Très vite, le caractère solaire de Savitha déteint sur Poornima et allume en elle une flamme qui ne s’éteindra jamais. Maintenant qu’elle a découvert l’amour à travers l’amitié, au sens de « philia », les coups du destin peuvent tomber. Elle se raccrochera toujours au souvenir de Savitha, et vice-versa.

La séparation se profile d’abord avec le mariage – arrangé bien évidemment – de Poornima, une étape qui nous donne un aperçu du système des unions en Inde. Le marieur s’occupe de la médiation et de la négociation de la dot. Finalement, Poornima épouse un homme d’Hyderabad qu’elle voit pour la première fois le jour de la cérémonie. La famille du marié est riche, acceptant l’union avec la pauvresse uniquement à cause d’une tare du marié : quelques doigts manquants. Avant les noces, Savitha travaille nuit et jour à son métier à tisser afin de terminer à temps un beau sari de mariage qu’elle a promis à Poornima.

Mais avant de pouvoir tenir sa promesse, un événement terrible bouleverse la vie des deux amies : le père de Poornima viole Savitha. Sous le choc, cette dernière quitte le village une nuit, sans un mot à personne.

Tandis que le lecteur ignore ce qu’il est advenu de Savitha, Poornima se marie et vit un véritable enfer chez sa belle-famille. Pour faire court, son mari la viole régulièrement avec une sauvagerie qu’on ne peut que trop bien imaginer, et sa belle-mère la harcèle car son père tarde à payer le reste de la dot. L’agressivité monte tandis que les années passent sans que Poornima ne tombe enceinte et un beau jour, son mari ainsi que sa mère lui jettent de l’huile brûlante au visage. Après sa convalescence, Poornima finit par s’échapper.

Au hasard des trajets en bus et en camion pris par autostop, Poornima se retrouve à errer dans une gare. Elle est alors recueillie par un proxénète. À son arrivée dans la maison de passe, elle entend parler d’une jeune fille qui a réclamé un yaourt avec des morceaux de banane, et pense immédiatement à Savitha. Elle parvient à se faire embaucher comme comptable grâce aux connaissances acquises par elle-même lors de l’étude prolongée et en cachette des livres de compte de son terrible mari. À partir de là, Poornima n’a plus qu’un seul objectif : retrouver son amie.

Or après avoir quitté son village suite à un viol, on apprend que cette dernière a été enfermée, droguée puis forcée à se prostituer dans cet établissement. Vient alors la possibilité d’échapper à tout cela en se faisant engager comme domestique itinérante pour une riche famille indienne émigrée à Seattle. Mais pour obtenir un visa « médical », elle doit se faire couper la main et justifier son voyage aux États-Unis par une intervention chirurgicale rare. Passons sur les détails, mais entre pratiques sexuelles morbides du frère méchant et véritable affection du frère gentil et dépressif, Savitha s’échappe et – avec quelques mots d’anglais et dollars en poche – tente de rejoindre New York dans l’espoir d’y retrouver une dame bienveillante qui lui a fourni sa carte lors d’une escale à l’aéroport.

Pendant ce temps-là, Poornima réussit à se procurer un visa pour l’Amérique et à s’envoler pour Seattle en qualité de « chaperonne » pour l’une des filles de la maison de passe vendue à son tour, comme Savitha. Les deux amies se retrouvent finalement dans une petite ville de l’ouest.

 

Ce que Girls Burn Brighter révèle du traitement des femmes dans la société indienne

Évidemment, tout le monde se doute que la condition de la femme en Inde est terrible, mais l’image se concrétise à l’aide des péripéties que les deux jeunes filles doivent subir – et non « vivre » ou surmonter. Ce qui leur tombe sur le coin de la figure n’a pas de fin. Et tout était écrit dès la naissance : le souvenir d’enfance de Poornima révèle la valeur que la société accorde à son sexe. Tandis qu’elle est en train de se noyer, son père réfléchit longuement avant de la sauver. Après la cérémonie du mariage arrangé, la fille – à peine pubère – emménage au sein de la famille de son époux. C’est le cas dans la plupart des sociétés traditionnelles, y compris plus à l’est du continent asiatique, et une telle tradition presque immuable explique la déception de certains parents à la naissance d’une fille. Une fois installée chez ses beaux-parents aisés, Poornima fait la boniche pour tout le monde entre deux secousses par son mari brutal et bien plus âgé.

Par ailleurs, les attaques à l’acide ou à l’huile de femmes sont si fréquentes en Inde que, malgré leur réaction de dégoût, les étrangers que Poornima croise dans la rue après sa fuite lui demandent seulement si elle a été défigurée par son mari ou sa belle-famille.

Et puis il y a le viol, acte ultime de déshumanisation de la femme qui scelle son statut de bout de viande dédié au plaisir des hommes. Après celui de Savitha, encore vierge, les gens du village décident d’un mariage entre Savitha et le père de Poornima  pour punir l’agresseur de son acte –  punissant surtout la victime, mais bon, qu’est-ce qu’on s’en fout d’elle après tout ! Vient ensuite la prostitution forcée, toujours avant quinze ans si possible ; seule option hors mariage pour ces filles pauvres qui ne savent ni lire ni écrire. Droguée, attachée, Savitha enchaîne les passes, est à peine nourrie et doit subir une amputation pour sortir de cet enfer…et en rejoindre un autre. Esclave dans un pays occidental, elle se fait à nouveau régulièrement violer par un Indien brutal, s’échappe, pour se faire violer une toute dernière fois avant la fin du calvaire, pour les personnages comme le lecteur. Visiblement, l’auteure ne pouvait pas terminer sa « torture porn » sur une fin heureuse et des retrouvailles entre les deux amies sans ajouter une bonne scène bien sordide axée sur le moignon de la pauvre gamine !

 

Bref, c’est « too much »

Vous l’aurez compris : trop, c’est trop. On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, là n’est pas la question. Mais entre montrer l’horreur de destins de femmes et mettre toutes les possibilités de torture au détriment du réalisme, il y a un gouffre. Ce gouffre, c’est l’agacement, et finalement l’ennui, puisqu’on n’y croit pas. En d’autres termes, j’ai eu l’impression que l’auteure a voulu enchaîner les preuves de ce qui peut arriver à une fille, pauvre, née en Inde, au lieu de construire un récit cohérent. Rappelons que Shobha Rao a d’abord publié un recueil de nouvelles. C’est peut-être là que le bât blesse ; prises à part, les péripéties ne sont pas inintéressantes, mais leur accumulation donne un roman décousu au contenu invraisemblable. À commencer par l’abondance des malheurs : certes ils existent  individuellement et sont même courants dans ce vaste pays, mais plus le lecteur avance dans l’intrigue, plus il est blasé par l’invraisemblable torrent continu de merde qui déferle respectivement sur Savitha et Poornima. Sachant que l’attachement à un livre est indissociable du développement de l’empathie pour ses personnages…

Et puis ça pique au niveau « factuel » : les circonstances d’obtention du passeport par Poornima sont expédiées en quelques lignes, et mon Dieu qu’elles sont peu crédibles ! Même chose pour tout le processus qui mène aux retrouvailles : visiblement à une ère pré-Internet, pré-Facebook, combien de chances Poornima avait-elle, après sa fuite, de se retrouver dans la même ville – malgré ses déductions que Shobha Rao a l’amabilité de partager avec nous, merci ! – que Savitha plusieurs années après leur séparation ? Ensuite, oh miracle, elle atterrit dans cette même maison de passe où son amie a été enfermé. Et oh miracle, elle parvient à s’envoler pour Seattle, et oh miracle, elle la retrouve dans les chiottes d’une station-service d’une petite ville de l’ouest américain. Et ce grâce à une photo…Bref, c’est lourd.

 

Quelques lueurs d’espoir, mais trop faibles

Pour terminer sur une note positive, l’intention de l’auteur est tout de même claire. Il ne s’agissait pas seulement de décrire les malheurs de jeunes femmes indiennes, mais de montrer comment ces dernières peuvent survivre en se raccrochant à une amitié toute puissante. Si ce roman n’avait pas trop fait la part belle au viol et au glauque répétitif et lassant, il aurait pu être une ode formidable à la force des femmes. Le titre l’annonçait pourtant : Les filles brillent avec plus d’éclat. Poornima est défigurée et parvient à déconcerter les gens avec sa détermination et son absence de honte vis-à-vis de ces marques. Contrairement à ce qu’on attend d’elle et des femmes, des victimes en général, elle ne baisse pas les yeux mais se montre fière. Ces quelques lignes étaient belles.

Il en va de même pour les pensées des deux protagonistes alors que, séparées, elles vivent chacune leur enfer. Les deux âmes sœurs ne perdent pas espoir de se revoir un jour, que ce soit Poornima pendant ses nuits de solitude sur la grande terrasse de sa belle-famille, ou Savitha allongée dans sa modeste couche à Seattle, tenant entre ses mains un bout de sari de Poornima. Tout cela est très beau quand on y pense, mais les passages solaires sur cet amitié étaient malheureusement trop rares et le feu intérieur des deux jeunes filles éteint aux yeux du lecteur par le flot de ces malheurs sans fin. N’est pas Ferrante qui veut.

9 réflexions sur “Girls burn brighter, Shobha Rao

  1. JC.....

    Ce fut pénible pour moi de terminer ce billet, sordide au fond..Quel cloaque ! Passer son temps libre d’écrivain à ressasser la stupidité enfouie au coeur de la vie sauvage de sauvages indiens ? Foutaises !…..Rien à foutre de lire ce torchon du niveau zéro de la vie locale ! Absolument aucun intérêt. Comment Ed a t elle fait pour terminer la lecture de ce livre ?! Cela restera un mystère. Remerciements pour l’effort de porter à connaissance d’autrui cette babiole socio-littéraire à éviter.

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      1. JC.....

        Elle est là votre grande qualité, Ed, ! …. votre effort pour débroussailler les plantes tropicales littéraires, encombrantes même en Inde, et faire sortir des pépites de votre Book Club !

        Mon Bouc Club méditerranéen est d’un niveau tellement humain ! des bêtes dont je suis le berger fidèle ! …. le soleil rayonnait aujourd’hui comme un dieu ! Que demander de plus à la littérature ?

        Rayonner comme une étoile ! si lointaine que l’on ne sait si elle est vivante ou éteinte ….

        Aimé par 1 personne

  2. JC.....

    Puis-je me permettre une question sérieuse qui néanmoins génère chez le lecteur solitaire que je suis, l’amorce d’un fou-rire inextinguible, bref : « A quoi ça sert, un book club ? »

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      1. JC.....

        Compris,
        Un Book Club, ça sert à éviter qu’il y ait trop de solitaires, comme la régate en équipage le fait, en remplacement de la course en solitaire, plus délicate…
        Choisis* ton camp, camarade !
        (*pour moi, c’est la régate en solitaire ….)

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