Pachinko, Min Jin Lee

Après la douceur de Cristallisation secrète, retournons chez nos amis Japonais, avec cette fois un roman très différent écrit par une Américaine d’origine coréenne. Pachinko retrace l’histoire des immigrés coréens au Japon à travers une sublime saga familiale. Selon moi, ce livre est un chef d’oeuvre absolu qui a le mérite de traiter un sujet inédit en Occident. Mais quels aspects historiques et sociétaux révèle cette magnifique histoire sur quatre générations avec au centre le personnage de Sunja, figure matriarchale solide comme un roc ?

Le racisme des Japonais

Mon titre peu paraître brutal, mais il ne reflète que pâlement la violence de la mentalité japonaise. Lorsque j’entends les Français se faire traiter de peuple au mieux intolérant, au pire raciste, sur la simple base du vote populiste à chaque élection, je ris jaune. Les Japonais ne sont pas les seuls, mais leur politique d’immigration zéro – qui selon moi n’y est pas pour rien dans le niveau de sécurité du pays – en dit long sur l’ouverture de ce pays insulaire. Les Coréens sont vus comme faignants et malhonnêtes. Ils n’ont pas accès aux professions qualifiées ni à la propriété et vivent dans des quartiers insalubres. Un traitement difficile à croire tant ces deux peuples nous paraissent si proches. L’histoire du racisme – si tant est que les races existent, et le cas échéant, qu’il s’agisse de deux « races » distinctes – que subit ce peuple victime absolue des conflits sur son sol est racontée sous toutes les coutures à travers le destin d’une famille et sur quatre générations, des parents de la jeune Sunja qui grandit à Busan, un village de pêcheurs coréen à son petit-fils chéri Solomon.

Alors comment ces braves gens qui ont dû fuir la Corée ont-ils fait leur trou en terre hostile ? Et bien comme c’est presque toujours le cas pour les immigrés coréens du Japon et pour les raisons évoquées ci-dessus, grâce au pachinko. Les établissements de ces machines à sous auxquelles les Japonais sont si dangereusement accros sont souvent gérés par des groupes plus ou moins mafieux et quand on sait que cette activité représente 4% du PIB nippon, on comprend pourquoi le gouvernement a renoncé à les interdire.

Comme toutes les histoires d’immigrés qui réussissent, Pachinko décrit aussi bien le travail acharné et la débrouillardise de cette famille que les humiliations permanentes subies. Dans ce récit de l’exil, la troisième génération ne parvient pas non plus à s’intégrer. Solomon doit se soumettre à un examen de ses empreintes digitales le jour de ses treize ans et craindre une remise en cause de sa présence dans le pays où il est né. Jeune cadre dynamique prometteur une dizaine d’années plus tard, il se fait embaucher dans une banque d’investissement de Tokyo après de brillantes études aux États-Unis. Mais après l’échec d’une transaction dû aux liens de son père avec les yakuza, il se fait virer sans ménagement et…surprise ! intègre la société de pachinko de son père. La famille est certes devenue richissime, mais, empêchée de faire ses preuves dans les professions respectables, doit sa fortune à une activité interlope.

Les femmes sont faites pour souffrir

Ce sont les mots prononcés par la mère de Sunja alors qu’elle n’était encore qu’une jeune fille. Elle ne les oubliera jamais et ils lui reviendront quelquefois en mémoire, au moment des grandes épreuves. Le personnage principal de Pachinko est décrit comme une force de la nature, par opposition à son mari très chétif. Il le constate dès leur périple migratoire à destination d’Osaka.

Leur voyage depuis Busan aurait été difficile pour n’importe qui, surtout pour une femme enceinte, mais elle ne s’est pas plaint une seule fois ni prononcé un mot de travers. Visiblement, elle savait comment survivre, et lui n’avait pas toujours cette capacité. Il avait besoin d’elle. Un homme avait besoin d’une épouse.

Tout au long du récit, la force physique de Sunja irradie. D’une part, on imagine son épuisement lors de ses interminables journées de vente à la criée qu’elle partage avec sa belle-sœur Kyunghee. Mais jamais elle ne se plaint. D’autre part, la matriarche est confrontée à de grands malheurs. Là encore, elle encaisse.

Elle perd le doux Isak dans des cironstances atroces, le pauvre pasteur ayant été victime de la brutalité du régime politique japonais. De nombreuses années plus tard, Noa se suicide. Malgré ses études brillantes, sa maîtrise parfaite du japonais et donc sa tentative de faire oublier ses origines coréennes, l’idée même d’avoir pour père biologique un mafieux deviendra invivable. Au cœur de son chagrin, Sunja la matriarche regrette de n’avoir préparé ses fils à la souffrance comme les mères y préparent leurs filles. La biologie et les douleurs physiques qui en découlent y sont pour quelque chose, mais j’ai trouvé cette réflexion sur la résiliance universelle des femmes face à la souffrance terriblement pertinente. Ainsi les humiliations envers les Coréens vivant au Japon sont communes aux deux sexes, mais comme toujours, elles passent au plan sexuel dès lors qu’il s’agit des femmes. C’est ce que montre au début du roman l’agression dont est victime la jeune Sunja en rentrant du marché, laquelle occasionne la rencontre avec Hansu et pose son rôle de sauveur/protecteur qu’il gardera jusqu’à sa mort.

En parlant du loup…

L’ambiguïté du personnage de Hansu

Tantôt sauveur, tantôt trompeur, cet homme d’affaires apparemment lié aux yakuzas est sans contexte un pivot de l’ensemble de l’intrigue. Sans faire partie de la famille, il représente pour elle une ombre, à la fois protectrice et menaçante.

D’abord présenté comme un élégant homme d’affaires coréen de passage dans le port où la mère de Sunja tient sa pension, il délivre la pauvre Sunja des attouchements et paroles racistes d’un groupe de lycéens japonais. Ensuite, leurs rencontres d’ordre purement sexuel semblent faire apparaître un personnage moins sympathique : le cliché de l’homme plus âgé profitant de la fraîcheur d’une jeune fille. [Traduction par mes soins – pagination indisponible]

Il n’était plus un jeune homme, mais sa libido n’avait pas diminué avec l’âge. Quand il était chez lui, il se masturbait en pensant à elle. Selon Hansu, l’homme n’est fait pour coucher avec une seule femme. Le mariage n’avait rien de naturel pour lui,

De son idylle avec la jeune Sunja naîtra son seul fils ; et contrairement à ce que laisse entendre la confession de sa situation maritale, il n’est pas lâche et aidera jusqu’au bout la famille recomposée autour du dévoué Baek Isak. Par ailleurs, son amour pour Sunja ne le quittera jamais.

mais il serait incapable d’abandonner une femme qui a porté ses enfants. Certes, un homme a besoin de plusieurs femmes, il préferrait cette fille. Il adorait la robustesse du corps de Sunja, la rondeur de sa poitrine et de ses hanches.

Pour terminer sur une explication universelle et très convaincante de cette attirance si banale des hommes murs vis-à-vis des jeunes filles.

Son visage délicat le rassurait, et il dépendait désormais de son innocence et de son adoration. Après avoir passé du temps avec elle, c’est comme si rien ne pouvait lui résister. Et c’était vrai après tout : un homme redevient un garçon lorsqu’il fréquente une jeune fille.

Et puis il y a cette scène glaçante que je suis encore capable, des mois après – car oui, j’ai lu Pachinko l’été dernier – de visualiser avec précision. Quand l’une de ses jeunes maîtresses qui travaille dans un bar à hôtesses qu’il gère à Osaka le dérange à un moment inopportun, il la tabasse contre la portière de la limousine. La jeune fille sera défigurée à vie. En guise de contrepoids à cette face sombre du personnage, citons par exemple la prise en charge des soins de Yoseb, le frère aîné d’Isak, victime de l’horreur de Nagasaki, ou encore les frais de scolarité de Noa qu’il paie secrètement.

Un roman politique

Selon moi, et je l’ai annoncé dès mon introduction, Pachinko est un roman avant-tout politique, et les aspects féministes amenés par la matriarche de cette saga familiale en sont un aspect parmi d’autres. L’injustice subie par le peuple coréen réfugié au Japon est exposée par tous les aspects : d’abord dans le monde du travail, avec la misère qui en découle, puis au niveau légal avec l’absence de droit du sol ou même de naturalisation après de nombreuses années, et enfin sur le plan politique. Après la guerre, les Coréens sont pris en étau entre les communistes et les capitalistes à la botte des Américains. Au Japon, ils ont beau être traités comme des citoyens de seconde zone, ces immigrés ne peuvent nourrir l’espoir de rentrer au pays. Ainsi le pauvre Kim, patron d’un restaurant à Osaka qui appartient au réseau de Hansu, envisage de rentrer en Corée du Nord pour « participer à l’effort de réunification » et nettoyer la tombe de son défunt père. Alors que sa décision est prise, Hansu tente le raisonner en lui exposant son point de vue cynique mais cohérent – si ce n’est salvateur – au vu du contexte géopolitique. Une profession de foi capitaliste qui rejette les vélléités politiques collectives responsables des pires infâmies, au nom du peuple ou de la patrie.

« Combien de fois ai-je vraiment parlé de politique avec toi ? […] Jamais. Je suis un homme d’affaires. Et je veux que tu en sois un toi aussi. Et à chaque fois que tu vas à ces meetings, je veux que tu penses par toi-même, et je veux que tu poursuives tes propres intérêts, quelles que soient les circonstances. Tous ces gens – les Japonais ET les Coréens – sont foutus parce qu’ils continuent à penser au collectif. Mais c’est une illusion ; aucun chef ne veut le bien des autres. Je te protège car tu travailles pour moi. Si tu joues au con et vas à l’encontre de mes intérêts, alors je ne peux plus te protéger. Et concernant ces groupes coréens, n’oublie pas que les hommes qui les dirigent ne sont que des hommes – et donc guère plus évolués que des porcs. Et on mange des porcs. Tu as vécu chez ce paysan, Tamaguchi, qui vendait des patates douces à des Japonais qui mourraient de faim à des prix exorbitants et en temps de guerre. Il a violé les lois en vigueur et je l’ai aidé parce que nous avions le même objectif : gagner de l’argent. Il se considère sans doute comme un Japonais tout à fait respectable, ou un bon nationaliste…Comme les autres. En fait, c’est un très mauvais Japonais, mais un excellent homme d’affaires. […] Ce pays s’écroulerait si tout le monde croyait à ces conneries de samouraï. L’Empereur n’en rien à foutre des gens. Alors je ne te dis pas qu’il faut éviter d’aller à des meetings ou de faire partie d’un groupe. Mais n’oublie jamais que les communistes n’en ont rien à foutre de toi. Il n’en ont rien à foutre de personne. Il faut être cinglé pour croire qu’ils en aient quelque chose à foutre de la Corée. […] Nous ne sommes chez nous nulle part.  »

Une tirade qui à mon sens résume le caractère inextricable de la situation des immigrés et descendants d’immigrés coréens dans ce pays insulaire si hostile. Un grand bravo à Min Jin Lee pour cette saga familiale tragiquement instructive et bouleversante.

Weather, Jenny Offill

Dans le cadre de mon Book Club « normal » cette fois-ci, j’ai eu l’occasion de découvrir une auteure américaine : Jenny Offill. Bureau des spéculations, son deuxième roman paru en 2014, a été classé parmi les dix meilleurs romans de l’année par le New York Times. Mais c’est son espèce de journal intime publié en 2014, Weather, qui nous intéresse ici. J’ai apprécié ces fragments au style délicat et au contenu tantôt apocalyptique, tantôt banal, parsemé de traits d’esprits et même d’histoires drôles. Weather, c’est le récit en apparence décousu mais in fine cohérent d’une famille au sein d’une Amérique terreau de l’élection de Trump. Par un effet miroir brillantissime, la narratrice raconte comment, sans lien de cause à effet, les difficultés de son quotidien font écho à une ambiance pré-apocalyptique sur une planète menacée par le réchauffement climatique. Les différents niveaux de récit sont annoncés par la polysémie du titre : celui-ci évoque certes la météo – avec ses caprices dus au dérèglement climatique – mais en tant que verbe, il peut signifier « éroder » ou « résister à ». Voyons un peu la pertinence de ces deux acceptations pour ce journal intime qui aurait pu s’intituler « Ma vie juste avant la fin du monde ».

Bibliothécaire, épouse, mère et sœur au bord de la crise de nerfs

Lizzie Benson, la narratrice de cette – lâchons le mot – autofiction, est bibliothécaire sur un campus. En plus de ce poste d’observation imprenable sur les professeurs, étudiants et autres visiteurs esseulés, elle est mariée depuis de nombreuses années à Ben. Comme pour l’ensemble du journal, certaines réflexions sur le couple poussent le lecteur à s’arrêter pour y réfléchir, malgré leur simplicité apparente.

[traduction par mes soins]

« J’aimerais bien savoir ce que ça fait d’avoir cet âge-là et d’être amoureux », dis-je à Ben.

« Tu ES amoureuse. », rectifie-t-il.

Comme si vivre avec la même personne depuis plusieurs décennies, qui plus est lorsqu’on élève un enfant à deux, vous faisait oublier l’amour que vous éprouvez pour celle-ci. Simple, loin de la flamme des débuts, l’amour qui dure sait se faire discret.

Seule maman blanche de l’école fréquentée par son fils, Lizzie est selon moi l’archétype de l’intellectuelle bobo démocrate de la côte Est qui aime vivre dans un quartier populaire. À la fois capable d’introspection et d’altruisme, cette bibliothécaire accepte avec enthousiasme et appréhension une opportunité professionnelle en accord avec ses convictions et personnalité : psy amatrice. Sa mentor Sylvia Liller devenue célèbre grâce au succès de ses podcasts politico-écologiques lui propose de répondre à ses e-mails pendant qu’elle voyage à travers le pays pour donner des conférences…

Une occupation pour le moins « prenante », et pas seulement en matière de temps ! Mais en plus de son emploi de maman et d’épouse – pas facile avec un mari obsédé par la conquête de l’espace –, Lizzie doit également s’occuper de son petit frère dépendant à la drogue qui, malgré son mariage avec une femme alpha et sa récente paternité, menace à tout moment de replonger.

Le jeune couple est cocasse et Lizzie se moque volontiers de sa belle-sœur. Mais à chaque passage le concernant, une grande tendresse envers son frère se dessine en filigrane.

Pour le dessert, Catherine nous sert des fruits avec de la chantilly sans sucre. Mon fils déchire sa serviette en petits morceaux. « Qu’est-ce qu’on fait ici ? », murmure-t-il. Henry [le frangin, donc] l’entend et se penche vers lui pour lui dire quelque chose à l’oreille. Eli sourit.

« Qu’est-ce que tu lui a dit ? », ai-je demandé à mon frère plus tard.

« Rien ».

Une autonomie récente et fragile pour cet être dont elle a toujours dû s’occuper pour cause de mère fanatique – tiens, tiens, autre mal de ce pays –  alliée à nouveau job anxiogène : ainsi se présente le bouleversement de la vie de la narratrice, bouleversement à l’image de sa nation-monde.

L’Amérique et la planète à l’aube du chaos

Comme il est aisé de refaire l’histoire à la lumière du présent. Toutefois, impossible de ne pas voir dans ce journal intime le récit d’une Amérique annonciatrice de l’élection de Trump. Une désespérance mêlée de peur de l’avenir, de sentiment de fin du monde : tous ces ingrédients qui font triompher les populistes sont bien présents dans Weather. Ce journal intime provoque ainsi chez le lecteur une angoisse diffuse, narrée avec sarcasme et économie de mots.

Grâce à son job de rêve, Lizzie prolonge son mal-être entre les peurs des collapsologues de droite et des gauchistes défenseurs de l’environnement inquiets de la disparition imminente de notre planète. C’est avec un air amusé-cynique que je repense à ce livre, car la réalité a une fois de plus dépassé la fiction pour mettre dos-à-dos ces deux camps encore trop optimistes : personne n’aurait pu imaginer le monde dans lequel nous allions basculer en 2020.

Mais revenons-en au journal intime. Je le rappelle, le style est délicieux : léger pour décrire des choses graves, et la forme fragmentaire accentue cet effet. Ainsi on peut lire une blague coincée entre deux épisodes narratifs, respectivement  sur la vie de Lizzie et concernant un élément de l’actualité.

Q : Quel est le principe du néo-capitalisme ?

R : Deux randonneurs aperçoivent un ours affamé devant eux. L’un enfile ses baskets. « Tu ne peux pas courir plus vite qu’un ours », murmure l’autre. « Il me suffit de courir plus vite que toi. », répond le premier.

À noter p. 49 cet autre encadré qui reflète bien les préoccupations de l’Amérique, et qui bien sûr comme toujours, se diffusent peu à peu à l’ensemble du monde occidental.

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Et puis il y a ces nombreuses mini-réflexions terriblement pertinentes et universelles qui parsèment Weather. Elles peuvent être d’ordre historique et sociétal, avec une bonne dose de moquerie vis-à-vis de l’éternelle anxiété des Hommes,

Quand l’électricité est arrivée dans les foyers, des personnes inquiètes ont envoyé des lettres à la presse, craignant que cette invention ne mette en danger la cohésion familiale. Désormais, les gens n’auront plus besoin de se rassembler autour de la cheminée, disaient-ils. En 1903, un célèbre psychologue dénonçait la future déconnexion des jeunes par rapport à l’aube et aux instants de contemplation qu’elle offre.

Ahahhah ! (p.63)

ou encore anthropologique – et bien sûr toujours sociétal. Ici une anecdote racontée avec un sérieux à la hauteur de la tristesse des faits :

Cette femme vient d’avoir cinquante ans. Elle me raconte comment elle est devenue presque invisible. Elle pense ne plus être aussi jolie qu’avant, mais grassouillette et grisonnante. Mais elle a surtout remarqué une chose, et cela lui fait un peu froid dans le dos me dit-elle : si elle fait la connaissance d’un homme en dehors du travail, il ne lui accorde que très peu d’intérêt et regarde par-dessus son épaule pendant qu’il lui parle, ou la refourgue à une autre femme de son âge. « Je dois vraiment faire attention maintenant », conclue-t-elle.

Enfin Jenny Offill manie parfaitement l’absurde, et j’avais envie de terminer sur un exemple de celui-ci, car il m’a bien fait rire. Pourquoi toujours être sérieux ? Les histoires drôles « gratuites », sans caractère politique ou entraînant la moindre réflexion, nous reposent.

Une femme entre dans un cabinet de dentiste et dit « Je suis un papillon de nuit. »

Le dentiste lui répond qu’elle doit voir un psy.

« Mais je SUIS chez le psy ».

* J’ai dû rechercher sur Google la signification de ce nouveau concept…

Daisy Jones and the Six, Taylor Jenkins Reid

Je suis restée fidèle à mon Book Club, et j’en viendrais presque à regretter ma loyauté lorsqu’il me fait lire des bouses comme Daisy Jones and The Six de Taylor Jenkins Reid. Vainqueur d’un sondage interne où nos camarades américaines ont voté massivement en faveur de ce livre, autant dire qu’il ne m’a pas emballée malgré les critiques dithyrambiques lues un peu partout sur la toile – Youtube, Goodreads, Babelio, etc. – et le sujet a priori fort alléchant pour moi.  À l’exception de deux amies et de ma petite personne, il a remporté un franc succès dans mon Book Club également. C’est l’histoire du plus grand groupe de rock des années 70 racontée sous forme d’interview récente de ses membres, soit plusieurs décennies après leur séparation. La forme est originale ; elle permet de jouer avec les points de vue. Le fond semble fait pour moi ; j’adore le rock et ses récits.

C’est pourtant une catastrophe : ce groupe fictif apparemment inspiré de Fleetwood Mac – à noter que son guitariste vient de disparaître – est sans intérêt. Pourquoi voudrait-on entrevoir les coulisses de certains groupes de rock et autres artistes ? Parce qu’on aime leurs chansons dans un premier temps, pardi ! À partir de là, et je m’en suis rendue compte dès les premières pages, ce bouquin n’avait aucune chance de me plaire. Or l’écrivaine ne se contente pas d’écrire sur un groupe imaginaire dont les amateurs de rock se fichent, elle s’arrange pour que tout sonne faux.

J’en suis d’autant plus triste qu’en règle générale, je me délecte des histoires de groupes, comme celle des Sex Pistols – j’avais un DVD chéri d’une interview des anciens membres réalisée dans les années 2000, même forme que Daisy Jones and The Six donc – d’Oasis – Supersonic est un documentaire prenant – ou encore des Clash – je regardais Rude Boy plusieurs fois par semaine pendant mes années lycée. Toutefois, tout ce qui se passe autour de la musique n’intéresserait personne sans la folie de Johnny Rotten, le sarcasme de Noel Gallagher ou encore la radicalité de Joe Strummer. Mais leur point commun est évident : ils sont Britanniques, ce qui implique un rock différent, fondé sur un véritable sens de la mélodie – ce n’est pas un hasard si l’immense majorité des groupes que j’écoute vient d’Outre-Manche – mais surtout un ton et un humour sans pareils.

Tandis que là…

 

Que c’est américain !

Disclaimer : j’ai beaucoup d’admiration pour de nombreux auteurs nord-américains, comme Stephen King ou encore Paul Auster, mais ce récit avait un fort penchant pour la « moraline » du pays de l’oncle Sam. Ainsi Billy Dunne, le leader sexy et charismatique du groupe le plus en vogue du moment, se marie très jeune avec Camilla, la femme de sa vie. Soit. Mais le jeune homme ayant été lui-même abandonné par son père, il tombe dans la drogue lors de sa première tournée alors même que sa femme attend leur première fille. Peur bleue de la paternité et fuite des responsabilités à cause de cet abandon par le père : vive le cliché et la psychanalyse de comptoir ! Et ça ne s’arrête pas là. Notre ami Billy remonte la pente après avoir été surpris par Camilla en train de se faire sucer dans le tour bus. En pleine cure de désintoxication, il manque la naissance de sa première fille mais son sevrage réussit. Combien, dans l’histoire du rock, d’héroïnomanes-alcooliques-infidèles s’en sont sortis définitivement après leur premier sevrage ? Bref. On n’y croit pas une seconde.

L’apothéose de la messe américaine habituelle sur la famille, la fidélité gnia gnia gnia gnia – passons sur le fait que les Américains sont statistiquement plus infidèles que les Français, même s’ils se plaisent à croire que nous sommes des espèces de chauds lapins incapables de tenir notre sexe – se joue dans une scène digne des Feux de l’amour. À la fin de leur dernière tournée, le grand, l’immense, le magnifique Billy sent que sa collaboration avec la sulfureuse Daisy peut le faire vaciller, la jeune femme ayant la capacité de faire ressortir ses vieux démons, en particulier lors de l’écriture de leurs morceaux. Parfaitement sobre et clean, il évite les soirées post-concerts avec le groupe. Mais ce soir-là, seul au bar de l’hôtel, il commence à approcher sa bouche d’un verre de whisky quand la discussion avec un fan du groupe et la vue d’une photo de sa petite famille dans son portefeuille le pousse à reposer lentement le verre. Je vous jure avoir entendu les violons à la lecture de cet horrible passage.

Au même moment, une autre scène digne d’une médiocre sitcom se joue dans la chambre d’hôtel de Daisy. Divorcée d’un riche Italien qui a failli la laisser crever d’une overdose, le sex symbol est rattrapé par Sainte Camilla qui sent bien que quelque chose se trame entre son mari et la chanteuse. L’épouse se lance alors dans un laïus sur la protection de son mariage et de sa petite famille à tout prix, même si elle apprécie et tient à sincèrement à Daisy. Une réaction crédible aurait plutôt consisté à lui éclater la tête, mais nous ne sommes plus à cela près.

 

Des classiques de la galaxie du rock mal exploités

Autre élément qui aurait pu paraître crédible s’il n’avait été acidulé à la guimauve américaine : les rivalités internes. Aucun grand groupe n’y a échappé, et ça a parfois été violent. Malheureusement, ici pas de bagarre à la Gallagher entre les frères Dunne, le jeune Graham acceptant avec docilité l’hégémonie créatrice de Billy. Pas de compétition-émulation artistique à la McCartney-Lennon, le duo Daisy/Billy se contentant non sans conflits à forte tension sexuelle de composer à quatre mains. Pas de de grosses bastons – judiciaires ou physiques – à la Gilmour-Waters, le principal opposant de Billy, le guitariste Eddie, se contentant d’exprimer sa frustration artistique dans l’interview post-mortem du groupe…Bref, rien de croustillant, trop d’occasions manquées, d’ingrédients mal cuisinés qui auraient pu donner un groupe fictif crédible malgré tout.

Enfin Warren, le batteur, est un gros débile obsédé par l’alcool et les groupies. Le cliché du primate très limité à force de taper sur des fûts pour gagner sa vie n’est pas faux quand on revoit des interviews de grands groupes de rock des années 70. Désolée, mais si Richard Kolinka est l’un des meilleurs batteurs francais, je n’ai pas été foudroyée par son intelligence au visionnage des images d’archives. Les autres membres de Téléphone étaient – à part Corinne – très jeunes et cons, mais alors lui…Or tandis que la frivolité des jeunes batteurs les rend souvent sympathiques, Warren se contente d’être lourd et pas drôle.

 

Un féminisme poussif

Cette partie pourrait très bien s’intégrer au premier paragraphe.

Pour résumer le féminisme de Daisy Jones and The Six, disons que Reid « is trying too hard ». Là encore, l’intention est louable lorsqu’on s’attaque au monde ultra viril du rock n’ roll, un milieu où la quasi-totalité des musiciens et leaders de groupes sont des hommes, où la musique sent la sueur et la testostérone. Mais pour inverser le rôle des femmes traditionnellement reléguées au rang de groupie ou dans le plus prestigieux des cas de petite amie officielle, Reid nous refourgue une autre caricature peu aimable – au sens littéral du terme, bien entendu.

Daisy Jones vient des beaux quartiers de Los Angeles et âgée d’à peine seize ans, pauvre petite fille unique délaissée par ses parents riches, elle écume les clubs de Sunset Strip, couche avec des musiciens et touche déjà aux drogues. Parcours classique de femme-objet des années 70 en somme, un destin duquel l’auteure la sauve toutefois en lui attribuant un talent d’écriture. Lorsqu’elle rejoint le groupe, la bombe lutte avec le leader et finit par apporter bien plus que son sex-appeal et sa belle voix. Enfin une fille du rock qui n’est ni limitée à sa voix et à son physique ! Une bonne nouvelle, me diriez-vous ? Sauf que non. Il a fallu que l’auteure – qui avait sans doute déjà l’eau à la bouche en pensant au pognon qu’allait lui rapporter l’adaptation en série de son œuvre non littéraire – complaise son personnage dans un rôle peu reluisant à mon goût : co-parolière incapable d’écrire autre chose que des chansons d’amour et qui ne participe pas à la composition ou à la production du disque, amoureuse transie et in fine soumise à un leader autocrate, ultra sexy, dépendante de nombreuses drogues et d’un Italien qu’elle épouse sur un coup de tête. On a vu mieux comme modèle de femme brillante.

Ce qui nous mène tout naturellement à aborder la sous-exploitation du personnage de Karen, qui elle, est selon moi l’archétype de l’artiste accomplie et de la femme indépendante. Entièrement dédiée à son art, elle joue du synthé comme personne, mais ses idées ne trouvent pas écho dans le groupe et son talent semble brimé. Indépendante sur le plan amoureux, elle refuse de s’attacher à Graham et d’officialiser leur relation et va même jusqu’à avorter. Un geste ultime de renoncement à une éventuelle vie de mère au profit de sa passion. Les quelques pages sur l’avortement donnent aussi lieu à un joli dialogue de sororité avec Camilla, la mère parfaite qui accepte pourtant que toutes les femmes n’aient pas l’instinct maternel. À la toute fin du livre, on apprend par ailleurs que Karen a continué de jouer dans différents groupes après Daisy Jones and The Six et a toujours refusé d’avoir des enfants. Voilà selon moi LE véritable personnage féminin du livre. Pourtant la belle Karen passe au second plan, cachée par la sulfureuse Daisy. Et moi qui croyait que l’une des causes du féminisme consistait à se battre contre l’enfermement des femmes dans des rôles peu valorisants et contre la réduction de celles-ci à leur physique ! Non vraiment, raté sur toute la ligne Mme Taylor Jenkins Reid. Peut-être devrait-elle se lancer dans l’écriture de paroles, car celles de l’album Aurora, publiées à la suite de l’interview, sont nettement supérieures à tout le reste du bouquin.

Poe’s Mad Men, Edgar Allan Poe

Comme son nom l’indique, ce recueil publié dans la collection « 1st. Page Classics » regroupe cinq nouvelles d’horreur où les héros sombrent  inéluctablement dans la folie. Toutes ont cette particularité d’être très courtes – une dizaine de pages – et de bien remplir les critères du récit d’horreur en créant chez le lecteur une angoisse, ou du moins une incompréhension, une sensation d’étrangeté.

Ma lecture du Scarabée d’or pendant mon enfance ne m’ayant laissé aucun souvenir – ce qui n’est pas le cas de toutes mes lectures très lointaines – c’est par la folie de ces hommes que je suis rentrée dans le grand Poe. Adulé et cité par des artistes que j’apprécie, à l’instar de Mylène Farmer ou encore Nicola Sirkis, il m’est revenu à l’esprit de manière tardive, grâce à ce challenge. Mauvaise pioche : ces nouvelles m’ont profondément déçue.

 

Aimer le frisson

Fort heureusement, certains récits viennent nuancer cette déception générale.

Non coutumière du genre de l’horreur, que ce soit en littérature ou au cinéma, certaines nouvelles, notamment Le Chat noir m’ont fait découvrir le plaisir paradoxal du frisson. De la même manière qu’on ne fait pas de littérature avec des bons sentiments, on ne provoque pas des réactions fortes avec du calme et des jolis arcs-en-ciel. J’aime être bousculée en tant que lectrice, que ce soit intellectuellement ou, comme ici, sur le plan émotionnel. Face à l’irrationnel, j’ai été absorbée par la première nouvelle du recueil.

Ici, le protagoniste alcoolique et violent commet l’irréparable en éborgnant Pluton, son chat noir, avant de le pendre à un arbre quelques jours plus tard. Mais l’animal ne va pas pour autant disparaître de la vie de son maître. Entre des actes de cruauté à la limite du soutenable et des apparitions surnaturelles, cette histoire ne laisse pas indifférent. Poe réalise ici un véritable tour de force en seulement quinze pages.

Une nouvelle très noire de laquelle se rapproche également Le Cœur révélateur un peu plus loin, avec la présence de la perversité comme motif du crime et une folie qui s’empare de l’assassin. Or j’ai aimé voir en cette folie et ses manifestations une sorte de punition du meurtre. Le nom même du chat de la première nouvelle va dans ce sens puisque Pluton est le dieu grec des Enfers. Objet de la perversité du narrateur alcoolique du Chat noir, l’animal éponyme représente, une fois tué, le châtiment divin exercé sur un personnage qui a le démon en lui.

 

La perversité

Voilà donc qui nous mène tranquillement à l’autre récit que j’ai plutôt aimé : Le Démon de la perversité. De l’art de la transition…

Sa position à la suite des deux nouvelles précédemment évoquées relève d’une parfaite cohérence puisqu’elle développe le concept de perversité précédemment raconté à travers des fictions. On ne s’y attend pas en ouvrant le recueil, mais il s’agit ici d’un mini-essai, écrit à la première personne, sur une notion psychiatrique et morale. La thèse est tout aussi glaçante que les histoires évoquées plus haut: le démon de la perversité ne pousse pas à faire le mal malgré le caractère immoral de celui-ci, mais à cause de lui. C’est une relation de causalité directe, le pervers commettant un acte répréhensible parce qu’il ne devrait pas. Le narrateur condamné pour meurtre se déclare victime – ce qui n’est pas sans rappeler l’horrible Humbert Humbert – du démon de la perversité. Mais ce dernier n’a plus aucune limite et pousse le narrateur à confesser son crime. Les limites de l’imaginable – comment peut-on confesser un crime pour une autre raison que la culpabilité ? – et du rationnel sont franchies une fois de plus et l’homme se livre à un coup de folie.

À noter qu’au même titre que pour Le Chat noir, de nombreux critiques s’accordent à y voir un élément autobiographique. Poe était en proie au démon de l’alcool et avait des tendances autodestructrices, lesquelles se sont exprimées pendant la rédaction du Démon de la perversité lors d’une querelle avec Henry Wadsworth Longfellow. Leur point culminant fut, quelques mois après la publication de la nouvelle, la lecture publique devant le cercle littéraire influent de la Nouvelle-Angleterre d’un obscur poème écrit pendant son adolescence et « vendu » par Poe comme un nouvel écrit. Ainsi le démon de la perversité a amené Poe à « se griller dans le métier ».

 

Des nouvelles peu convaincantes

Pour conclure, je connaissais le dénouement du Masque de la mort rouge dès les premières lignes du récit. Je n’en dirais pas plus ici. Même chose pour La Barrique d’amontillado, à la différence que toute l’action qui mène au meurtre final – oups – réussit l’exploit de paraître interminable…en seulement dix pages. Et comme c’était la dernière nouvelle, vous comprendrez pourquoi j’ai gardé un avis plus que mitigé sur l’ensemble du recueil.

Girl, Woman, Other, Bernardine Evaristo

Dans télétravail, il y a travail, et Dieu sait s’il a abondé lors de ce confinement. C’est pourquoi la rédaction de mes chroniques littéraires a autant traîné. Évidemment, je m’estime heureuse de ne pas pâtir de la situation économique et écris ce nouvel article l’esprit serein et enjoué. Une humeur qui reflète bien celle qui m’habitait pendant la lecture de Girl, Woman, Other de Bernardine Evaristo. De là à dire que le gagnant – avec Les Testaments de Margaret Atwood ! – du prix Booker 2019 méritait une distinction si prestigieuse, il n’y a qu’un pas que je ne saurais franchir. Mais comme je n’ai lu aucun autre livre présélectionné, peut-être les borgnes sont-ils bien rois au royaume des aveugles, peut-être pas.

Pour commencer, la ponctuation et les majuscules en début de phrase constituent sans doute une norme blanche de colonisateurs. Car ce roman qui raconte les vies de douze femmes afro-britanniques a décidé de s’affranchir de cette règle. Le principe est étrange et pas vraiment justifié, mais je me suis habituée au résultat dès les premières pages, alors que l’anglais n’est pas ma langue maternelle. Voilà pour l’avertissement.

Ça cause fort, mais de quoi ça cause ?

Le projet est simple et cohérent : douze portraits de femmes de tous âges, à différentes époques, mais avec pour point commun la couleur de peau et la nationalité britannique. Bien évidemment, il ne s’agit pas de vies isolées les unes des autres. Les femmes racontées ont toujours un lien réciproque familial ou amical.

Entre la lesbienne peu à peu emprisonnée dans une relation abusive à cause d’une compagne qui n’est pas sans rappeler n’importe quel bonhomme possessif et manipulateur décrit par sa victime, l’adolescente qui tombe enceinte à de multiples reprises suite à des rapports sexuels plus ou moins consentis avec des hommes noirs de type très alpha – pour employer un euphémisme – et peu adeptes du préservatif, la jeune femme en guerre avec ses parents froids et distants qui après sa maternité se transforme en desperate housewife mariée à deux connards successifs même si différents, et enfin la jeune active issue d’un milieu ultra-modeste qui a dû se battre comme personne pour gravir les échelons de la société britannique (blanche) : chaque histoire se veut archétypale.

Le roman choral s’ouvre sur un symbole – peut-être une mise en abîme de l’auteure désormais lauréate d’un illustre prix littéraire : la première représentation dans un grand théâtre londonien de la nouvelle pièce d’Amma. La cinquantaine passée, la dramaturge sort de sa position marginale et, avec une pièce mettant en scène des Amazones noires, fait la conquête de l’establishment après avoir passé sa vie à le combattre. Le livre se termine donc tout naturellement par le triomphe de cette représentation à laquelle sont invités certains personnages peints dans ces douze chapitres.

Un livre divertissant et drôle du début à la fin

Malgré son ambition louable de mettre en avant des minorités – et quelles minorités : des femmes noires, la double peine ! – je persiste à dire que ce roman n’est pas révolutionnaire et qu’il ne m’a pas appris grand-chose. Une chose est pourtant sure : Evaristo ne manque pas d’humour et manie le sarcasme par petites touches permanentes. Girl, woman, other contient des passages intéressants et se trouve jonché de punchlines irrésistibles. Pendant la lecture, c’est une voix forte et insolente de nigga d’outre-Manche qui crie le texte dans votre tête. Morceaux choisis – attention, ça pique un peu, ravages de la traduction oblige.

 

Chapitre : Yazz

Humour politique

« c’était tendu, mais Neneth a apaisé les choses en déclarant savoir gérer les conflits car son père faisait partie de la diplomatie pendant les trente ans de la présidence de Moubarak en Egypte

ça s’appelle une dictature, lui rétorqua Waris

ça s’appelle la stabilité politique, lui répondit Neneth »

 

Humour raciste anti-blanc

« Courtney leur raconta qu’elle avait grandi dans une exploitation céréalière dans le Suffolk, elles se mirent à rire car pour elles, ça expliquait son apparence de fermière

des yeux pétillants, déclara Neneth

une peau translucide, déclara Yazz

une poitrine de trayeuse, déclara Waris

 

Chapitre : Shirley

Humour féministe (mon préféré car il raille très justement non pas le patriarcat, mais une fausse victoire du féminisme)

« elle passe devant des salles d’arts plastiques colorées décorées de quelques bons tableaux et un grand atelier de menuiserie avec des établis (réservé aux garçons)

[…] prête à éduquer la future génération de femmes au foyer, celle des femmes au foyer à temps plein avec un emploi à temps plein, l’inconvénient du Mouvement de libération des femmes »

 

Chapitre : Megan/Morgan

Humour culturel, et finalement universel car à l’instar des Français, de nombreux peuples connaissent cette arrogance de la capitale vis-à-vis des ploucs provinciaux

« elles n’étaient ici que depuis quelques heures à peine et le Nord leur manquait déjà, là où les gens sont plus vrais, plus avenants, et ne prennent pas leurs grands airs

les Londoniens pensent qu’ils sont le centre du monde, ignorent le reste du pays et continuent de faire des blagues pas drôles sur les paysans qui vivent dans le Nord, mangent des Mars frits au petit-déjeuner, se bourrent tellement la gueule le weekend qu’ils se pissent dessus dans le caniveau, et sont la plupart du temps des parasites au chômage de générations en générations. »

 

Alors oui, on s’amuse bien et je souhaitais commencer par là car c’est pour moi une qualité essentielle de ce roman. Mais ce n’est pas la seule. Il met en lumière, rappelle certains faits sociétaux. À commencer par l’inévitable…

 

Racisme

Le sujet est inévitable sans être omniprésent, ni même central. À aucun moment Evaristo ne joue la carte de la victimisation. Dire que les Noirs britanniques sont et surtout ont été – puisque le racisme était bien plus violent et assumé par le passé – victimes de discrimination raciale par la population « de souche » est une simple piqure de rappel. Or Evaristo administre celle-ci à la bonne dose, n’insiste pas, et n’en rajoute pas non plus. Ce n’est pas le genre de la maison : ici on est plutôt dans la déconne et l’éloge de la femme fière et imposante quelles que soient les difficultés de la vie. La simple vérité donc ; une ignorance certes choquante, mais pas si étonnante que cela…

Chapitre : Winsome

Un racisme inimaginable aujourd’hui, même au fin fond du Vaucluse !

« vous n’avez pas le droit de travailler ici, qu’ils disaient, quand Clovis cherchait du travail sur le quai

vous n’avez pas le droit de manger ici, qu’ils disaient, quand on entrait dans un petit café

vous n’avez pas le droit de boire ici, disait le barman quand on entrait dans un pub, alors que tous les yeux étaient rivés sur nous

vous n’avez pas le droit de dormir ici, votre couleur va déteindre sur les draps, disait la femme qui avait devant sa fenêtre une pancarte pour des chambres, à l’époque, les gens étaient à ce niveau d’ignorance et de méchanceté, ils disaient ce qu’ils pensaient et se fichaient des conséquences sur vous parce qu’il n’existait pas de lois contre les discriminations pour les arrêter

Il ne nous restait plus qu’à partir et ne plus jamais revenir, comme nous l’avait conseillé l’agent de police »

Chapitre : L’after

En parallèle de ce vieux racisme ignorant, le point de vue d’un citoyen afro-britannique sur la situation politique actuelle du Royaume-Uni. Une dénonciation assez brillante du manichéisme fallacieux des populistes – et là encore, pas que – britanniques de la part du descendant de ce pauvre couple de Noirs qui a essuyé les plâtres. À cela s’ajoute la fierté des fils d’immigrés qui au lieu de baisser la tête comme leurs parents, assument leur réussite.

« quant à l’opprobre actuellement déversée sur les soi-disant « élites des grandes villes », il a travaillé comme un malade pour atteindre le sommet de sa profession, et il est exaspéré que ce terme soit aujourd’hui employé à tout bout de champ par de plus en plus de politiciens et démagos d’extrême droite, véritables maux de la société, pour qualifier 48% des votants britanniques qui ont voté pour rester dans l’UE

tandis que les partisans du Brexit sont pitoyablement décrits comme des gens ordinaires qui travaillent dur, comme si les autres ne l’étaient pas

[…] sa famille n’a pas tenu six mois dans la merveilleuse campagne anglaise quand elle a débarqué de Gambie avant d’être chassée du village par les racistes enragés des années 60

[…] ce n’est pas pour rien si les Noirs se sont regroupés dans les métropoles, c’est parce que vous ne vouliez surtout pas que nous approchions vos champs verdoyants et vos demoiselles aux joues roses

[…] il n’a pas honte de faire partie de l’élite […], pourquoi lui […], le fils d’immigrés africains de la classe ouvrière qui est allé à l’école publique ne devrait-il pas avoir le droit de gravir les échelons ?

ou vous insinuez que les Noirs devraient se contenter de travailler à l’usine, nettoyer les toilettes ou balayer les rues ? »

Comme les hommes

Les livres d’hommes écrits par des hommes – la majorité de la littérature en somme – parlent des femmes. Mal certes, mais ils en parlent tout de même car le sujet les obsède. L’avantage de ces livres féministes qui pullulent depuis quelques années, c’est qu’ils abordent souvent le désir féminin de manière moderne et totalement désinhibée. Rien de nouveau sous le soleil, Violette Leduc n’est pas une contemporaine, mais le ton de Bernardine Evaristo évoqué ci-dessus crée une connivence entre le personnage féminin et la lectrice.

Chapitre : Winsome

Sur la passion sulfureuse entre une maman et son gendre – décrit comme si parfait et compréhensif par son emmerdeuse de femme dans le chapitre précédent. À noter que l’enchaînement entre le point de vue de l’épouse insupportable, cocue sans le savoir, et celui de sa propre mère qui permet au lecteur de découvrir le pot-aux-roses rend l’ensemble une fois de plus très comique. Le tout avec une conclusion hilarante !

« une pulsion sexuelle débordante, une passion, peu importe comment ça s’appelle

elle a bien essayé de ne pas fixer sa peau chocolatée qu’elle avait envie de lécher, de ne pas plonger dans le blanc intense de ses yeux intelligents, tandis que Clovis avait un blanc des yeux jauni à cause de son enfance éblouie par le soleil du bord de mer

il avait une petite coupe afro bien entretenue, une chemise très proche du corps qui mettait en valeur son torse parfait

elle voulait lui caresser tout le corps, y compris les couilles, et le sentir se durcir sous ses mains »

« elle avait presque cinquante ans

elle méritait cela

lui

ce dimanche après le déjeuner en famille, elle s’est arrangée pour qu’ils soient seuls dans la cuisine à faire la vaisselle et a organisé une rencontre dans la semaine

et cela a duré plus d’un an

[…] pendant que les enfants dormaient, ils profitaient du lit deux places

ils ne parlaient jamais de ce qu’ils avaient fait

Lennox avait des besoins, il valait mieux qu’elle les satisfasse plutôt qu’il ne quitte sa fille

pour une autre femme »

En plus du désir assumé, il se dégage une force presque virile de certains portraits, l’impression que certaines – de nombreuses ! – femmes portent le monde à bout de bras.

 

Chapitre : Carole

Le travail extrêmement physique et harassant de la ferme

« si t’avais vu comment j’ai appris à travailler à la ferme à l’extérieur

à remplir la glacière avec la glace qu’on a extraite du lac gelé en hiver

à récolter les fruits du verger, pour faire des conserves et confitures

à cueillir et éplucher les légumes et les stocker dans la glacière

à donner à manger aux vaches, chèvres, cochons, chevaux, poules, dindes, canards, paons

à placer des agneaux orphelins devant le feu de la salle des comptoirs

à nettoyer le crottin accumulé pendant tout l’hiver dans l’écurie

à fumer de la viande et saler du lard avec de la graisse de porc

à récolter les fruits du verger, pour faire des conserves et confitures »

 

Chapitre : LaTisha

La vie d’une mère célibataire de trois enfants qui s’est battue pour passer d’employée à chef de rayon dans un supermarché. Une working-class heroin comme on en connaît tous, avec la discipline de fer que son statut exige. Là encore, le sarcasme est de mise, irrésistible.

« LaTisha KaNisha Jones parcourt le rayon fruits et légumes du supermarché, où elle travaille en tant que manager, un quart d’heure avant l’ouverture

[…] ou mamam major général

comme ses enfants la surnomment

elle s’est déjà concertée avec les assistants aux achats qui ont écumé les ailes pendant la nuit pour des commandes en ligne, afin de synchroniser les stocks de remplacement

elle a vérifié l’entrepôt pour s’assurer que les livraisons de son rayon sont correctes et elle pourra bientôt répertorier 600 kg de King Edward non livrées, même si le fournisseur les a facturées au magasin (délinquants !)

pour une fois, elle ne va pas faire d’inventaire négatif aujourd’hui, ce qui apparaîtra le lendemain comme un déficit non justifié sur sa fiche de rendement en principe (toujours) parfaite

elle a fini la rotation des données avec le scanner, a vérifié que les rayons soient correctement empilés avec les produits plus anciens à l’avant

elle a vérifié que les présentoirs de fruits soient soigneusement ordonnés, tous avec une forme parfaite pour respecter le souhait des clients, qui ne comprennent pas que la plupart des fruits n’ont absolument pas une forme, une texture, une taille et une couleur normalisées dans leur état d’origine, non modifié

comme elle l’a appris à l’école de formation du supermarché

ou que les carottes étaient violettes, jaunes ou blanches avant que des paysans néerlandais du XVIIe siècle ne cultivent les carottes orange mutantes que l’on connaît aujourd’hui

comme elle aime le raconter à ses enfants […] afin qu’ils apprennent de manière ludique car ils ont intérêt à réussir leurs examens

s’ils ne veulent pas finir enchaînés dans la cave sans nourriture, eau ni toilettes

pendant vingt-quatre heures

selon ses menaces

régulières

LaTisha »

Idaho, Emily Ruskovich

Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, j’ai adoré pour la deuxième fois consécutive une œuvre découverte grâce à mon Book Club. Contrairement aux déceptions que m’ont apportées certains lauréats de prix prestigieux, ce roman couronné par le très généreux prix littéraire international IMPAC de Dublin – dont la première sélection est effectuée par les bibliothèques municipales du monde entier – m’a fait passer de belles heures de lecture en Thaïlande et à mon retour.

 

L’intrigue

Plongée immédiate dans l’horreur qui n’est pas sans rappeler le best-seller de Slimani : un infanticide est dévoilé dès les premières pages. Tandis que Wade, son mari quinquagénaire perd la mémoire à cause d’une maladie héréditaire, Ann tente sans relâche de « revivre » la scène à laquelle elle n’a pas assisté. Jenny, première épouse de Wade actuellement en prison, tue May, leur fille cadette. June, l’aînée, s’enfuit on ne sait où à travers l’immensité de l’Idaho. Le mystère du mobile reste entier jusqu’au bout, même si on peut soupçonner un accès de jalousie. En effet, Wade est encore marié à Jenny lorsqu’il rencontre Ann dans l’école où elle enseigne la musique, et que fréquente June. Ils tombent immédiatement amoureux, même s’ils ne consommeront cet amour qu’après – très peu de temps après ! – la tragédie. Or juste avant de mourir, la petite May fredonne un air enseigné par Ann…

 

Un procédé narratif qui tient le lecteur en haleine

Pour son premier roman, la jeune Emily Ruskovich fait preuve d’une grande maîtrise de la narration, et je n’ai pas été surprise de voir le nom d’Alice Munro clore les remerciements. « Mais c’est bien sûr ! », me suis-je dit, comme un éclaircissement rétrospectif de l’ensemble du roman. Et à propos de rétrospection, la jeune auteure ne lésine pas sur les techniques narratives qui permettent ce regard en arrière. D’où ma difficulté à résumer l’intrigue. Mais cette fois-ci, hors de question d’essayer de retranscrire les méandres de la narration comme je l’ai fait laborieusement pour les nouvelles si riches d’Alice Munro. Autant s’en tenir au drame central de l’intrigue, car les va-et-vient secouent pendant la lecture !

Même si le roman s’ouvre en 2006 sur le couple Wade-Ann en proie à la violence conjugale elle-même due à la tragédie du passé, les voyages dans le temps seront permanents. Entre les analepses ramenant le lecteur à l’époque de la rencontre entre Wade et Ann ou plus loin encore, celle entre Wade et Jenny, et les prolepses qui nous font atterrir en 2025 – mais s’agit-il vraiment de prolepses ou tout simplement de l’avancement de l’intrigue accéléré à coup d’ellipses ? – le lecteur a intérêt à prendre le train en marche. Avec ses longs chapitres sobrement intitulés selon l’année des faits racontés, Ruskovich nous transporte dans le temps et dans les décors – allant des étendues sauvages de l’Idaho à la minuscule cellule que Jenny partage avec Elisabeth. Elle nous perd aussi dans des méandres faites de sous-intrigues en apparence sans lien direct avec l’infanticide, comme l’arnaque de l’autre June – celle à qui le père de Wade, sénile, a donné beaucoup d’argent – l’agression de Sylvia par Elisabeth, ou encore l’histoire du jeune Eliott qui a perdu sa jambe.

Le secret pour apprécier un tel roman tient donc dans une sorte de lâcher prise. Ne pas vouloir à tout prix comprendre la bonne Ann, comment Wade a refait sa vie si rapidement et surtout POURQUOI Jenny a tué sa cadette. En utilisant des techniques narratives à foison, Ruskovich en arrive au même résultat que son idole : une histoire mystérieuse emballé d’une prose soignée. Preuve que le pari est réussi : je suis ressortie des discussions respectives du Book Club portant sur ces deux auteures avec plus de questions que de réponses.

 

Un roman sur la mémoire

Parmi les thèmes fréquemment cités de ce roman, on trouve la résilience et la gentillesse. Le terme de gentillesse renvoie ici à la bonté absolue d’Ann, avec une sororité extraordinaire entre Ann et Jenny, les supposées rivales, qui atteint son paroxysme dans une fin merveilleusement inattendue. Même chose entre Elisabeth et Sylvia, malgré un dénouement violent, mais surtout par la suite entre Elisabeth et Jenny. Et puis impossible de parler de sororité sans penser aux chamailleries des deux sœurs. Toutefois, ce n’est pas ce que j’ai retenu en priorité. « Retenu », c’est le cas de le dire…

J’ai en effet été la seule du Book Club à souligner l’importance de la mémoire dans ce roman. Les souvenirs, avec leur caractère flou et fluctuant dû au prisme de la mémoire et donc de la subjectivité, constituent le fil rouge qui relie tous les personnages et les histoires, des « sous-intrigues » au drame central. La thématique est rendue évidente dès les premières lignes, avec la progression de la maladie de Wade. On revient ensuite sur celle-ci à travers les absences de son père, qui lui ont valu des donations à – l’autre – June, et enfin sa mort terrible et sublimement contée.

 

Et le titre, alors ?

Je souhaite terminer cet article par le personnage principal à ne pas oublier, pris dans cette histoire d’infanticide, d’amour, de sororité, de bonté et de mystérieux souvenirs : l’Idaho. La majorité des chapitres se passe à l’extérieur, dans les montagnes de cet État sauvage d’Amérique. Et en bonne Européenne fascinée par les grands espaces du nouveau continent, j’ai été transportée par ce livre notamment grâce aux descriptions du décor de l’intrigue. À noter que les deux sont intrinsèquement liés : l’isolement géographique extrême des personnages semble les mener à la folie, d’où le parallèle évident avec l’enfermement pénitentiaire. La maladie de Wade est certes héréditaire, mais quelques années plus tôt, Jenny, alors enceinte de June et « bloquée » par la neige dans sa maison en montagne, devient littéralement obsédée par l’argent touché par l’autre June. Rien de plus normal, puisqu’elle n’a que ça à faire ! De la même manière, Ann qui rejoue inlassablement le film de l’infanticide dans son esprit n’évoque pas non plus une parfaite santé mentale. Ne dit-on pas souvent que les gens – pas tous, fort heureusement – sont un peu timbrés dans les campagnes ? L’éloignement de tout ne donne rien de bon pour les animaux sociaux et assoiffés de divertissement pascalien que nous sommes. Toute proportion gardée, car l’Idaho est forcément « pire » que nos régions françaises reculées, je ne peux que confirmer cette thèse.

Mais pour en revenir à l’espace lui-même, lire Idaho d’Emily Ruskovich c’est rencontrer des lapins, un chat sauvage malmenée par deux fillettes pendant leurs jeux en plein air, des chevreuils, et bien d’autres animaux des bois encore. C’est être projeté dans la chaleur humide et écrasante au bord du lac, dans l’école où travaille Ann, mais aussi dans l’hiver rude et enneigé des montagnes désertées par les hommes. Ultime preuve que mon analyse est la bonne : le roman se termine sur la description d’un sublime canyon et du passage des protagonistes dans un petit sentier difficile d’accès. Or l’État entier est difficile d’accès, des conditions naturelles parfois hostiles qui font de ce personnage principal le décor rêvé d’un roman où le mystère plane jusqu’au bout.

Beloved, Toni Morrison

Un record : nous voici parvenus au troisième – et fort heureusement dernier – livre d’affilée que j’ai profondément détesté. Mais attention, mon rejet prend une tout autre dimension ici, car nous avons quitté la populace des best-sellers adoubés par les internautes pour entrer dans la catégorie « chef d’œuvre » selon le petit monde littéraire. Un classique, étudié en long en large et en travers dans les universités américaines. Une immense écrivaine disparue cette année, que j’avais l’intention de lire, Book Club ou pas. Sans doute son œuvre la plus connue, récompensée par le prix Pulitzer en 1988 et le prix Nobel en 1993 – également décerné à l’auteure pour l’ensemble de son œuvre.

Décidément, je n’ai peur de rien. La preuve, je le dis sans détour : ce livre n’est pas synonyme d’ennui, contrairement aux deux somnifères précédemment chroniqués, il m’a agacée du début à la fin (ou presque). Alors oui, le style est beau – une prose très musicale, que l’on retrouve chez Jesmyn Ward –, le thème est passionnant et en faire une œuvre de fiction est un acte nécessaire…mais la lecture est trop laborieuse. Les procédés narratifs utilisés à outrance, à savoir les changements de point de vue et analepses perdent le lecteur qui au bout de quelques pages a fait son choix entre savourer l’indéniable beauté du style et détester cette histoire qu’il peine tant à suivre.

 

L’esclavage, fantôme de l’Amérique

L’histoire se passe après la guerre de Sécession. À Cincinnati dans l’Ohio, la maison de Sethe est hantée par le fantôme de sa fille Beloved. Comme dans Le chant des revenants, les personnes qui ont subi une mort violente ne laissent pas les responsables vivre en paix. Or Beloved a été assassinée par sa mère qui, après une évasion réussie de la ferme pour laquelle elle travaillait, tente de tuer ses quatre enfants à l’arrivée de Blancs venus chercher de la main d’œuvre. Un crime affreux que l’on découvre seulement dans le dernier tiers du livre, une abomination à la hauteur du crime contre l’humanité auquel elle a pour dessein d’échapper.

Le fantôme de Beloved qui empêche les survivants de poursuivre leur chemin, d’oublier – lâchons le mot ! – ou de « faire avec », le souvenir de ce crime inimaginable qui obsède Denver, la benjamine, a tué Baby Suggs, la grand-mère paternelle, à petit feu et fait fuir les deux aînés, c’est pour moi une allégorie du passé sordide des États du sud. Toute l’Amérique est hantée par l’esclavage, les Noirs restent des citoyens de seconde zone – butés plus facilement par les flics – et l’ancienne prison de Parchman dans le Mississipi – par ici – montre bien que près d’un siècle après la guerre de Sécession, l’abolition de l’esclavage était tout sauf tangible dans ces États profondément et historiquement racistes.

Un infanticide sanglant, il n’en fallait pas moins pour nous balancer l’horreur de l’esclavage en pleine figure.

 

Des analepses insupportables…

…mais nécessaires dans le projet de Morrison (mais insupportables !). Le passé déshumanisant de Sethe et Paul D, son nouvel amant et ancien camarade de la plantation du Bon-Abri, hante ces deux personnages comme le fantôme de Beloved s’approprie les murs de la maison – avant que la réincarnation de la jeune fille ne vienne littéralement aspirer la vie de ses habitants. Sethe se rappelle constamment le terrible épisode qui l’a conduite à quitter sa belle plantation transformée en enfer. Enceinte de Denver jusqu’aux dents, elle subit une agression sexuelle de la part d’élèves blancs sous l’égide du « professeur », nouveau maître de la plantation depuis la mort de son propriétaire d’une bienveillance exceptionnelle avec ses travailleurs. Pendant que Sethe était ainsi transformée en objet d’étude – les caractéristiques biologiques des Noirs étaient scrutées car non assimilées à celles d’êtres humains –, le père de ses enfants a assisté à la scène sans pouvoir intervenir.

Or le personnage se remémore – à noter le néologisme « rememory » en V.O. – sans cesse le drame. Et c’est épuisant, car on n’y comprend rien. Elle parle de ces Blancs qui « ont pris son lait » – alors on imagine un viol – et de son mari le visage couvert de beurre – il travaillait à sa fabrication et a été retenu ? Ou bien est-il devenu fou ? – face à un tel acte. Bref, c’est bien beau de vouloir écrire des livres poignants sur l’esclavage, mais les analepses et le flou total épuisent le lecteur. À ne pas confondre avec le mystère et le suspense, parce qu’ici, c’est lourd. L’esprit humain a besoin de comprendre, le lecteur avide encore plus, et moi encore plus. Alors lire des livres exigeants, mille fois oui. Lire des livres où il faut lutter pendant des centaines de pages et avoir l’impression d’être « larguée » jusqu’au bout, mille fois non.

Circe, Madeline Miller

L’Afrique du sud dans les années 90-2000, l’Inde – avant Internet ? – et maintenant, rapprochons-nous sur le plan géographique et reculons dans le temps. Et pas qu’un peu, car comme l’indique le titre de son roman, l’auteure nous transporte dans la mythologie grecque. Comme pour le livre précédent, je n’ai malheureusement pas accroché et me suis fait chier comme un rat mort. Comme le livre précédent, Circe a été récompensé par les lecteurs de Goodreads, et a obtenu le prix du meilleur livre fantastique 2018. À partir de maintenant, les œuvres récompensées par les lecteurs de Goodreads entreront dans ma liste des bouquins à n’ouvrir sous aucun prétexte.

 

L’histoire

L’histoire de Circé, on la connaît déjà plus ou moins. Fille d’Hélios, le flamboyant et irascible dieu du soleil, et d’une Océanide, elle commence sa vie d’immortelle en errant dans le palais de son père. Entre une mère qui ne supporte pas sa voix et des frères et sœurs qui la raillent sans arrêt, elle semble pourtant s’accommoder de son sort et se plaît à rester aux pieds de son père si puissant, ou à l’accompagner sur son char à travers le ciel.

Lorsque Prométhée est puni par Zeus pour avoir offert le feu aux hommes, elle le prend en pitié et lui donne à boire en cachette pendant son supplice.

Mais le grand chamboulement intervient à l’occasion de la visite d’un marin dont elle tombe amoureuse et transforme en immortel grâce à différentes herbes qu’elle recherche avec application. Elle exerce ensuite son don pour la sorcellerie fraîchement découvert sur sa sublime, mais terrible cousine Scylla, la transformant ainsi en répugnable – je vous laisse trouver les deux adjectifs à l’origine de la contraction – monstre aquatique.

La punition de Zeus ne se fait pas attendre : Circé est exilée sur une île. Elle améliore ses talents de sorcière et passe son temps entre recherche d’herbes dans la nature, préparation de nouvelles concoctions et de formules magiques.

Mais quand des marins qu’elle accueille avec un grand sens de l’hospitalité tentent de la violer, elle jette son sort le plus célèbre et les transforme en cochons. #BalanceTonPorc quelques millénaires avant Twitter.

Arrive bien évidemment le bel Ulysse. De leur liaison naîtra Télégonos, et lors d’un combat avec Ulysse, celui-ci meurt empoisonné par le bout venimeux de la lance de son fils dont il ignorait l’existence.

 

Corps et âme

Alors oui, je me suis terriblement ennuyée en lisant les non-aventures de cette sorcière esseulée au milieu des siens puis de manière plus évidente sur son île, occupée à chercher des herbes et inventer des sorts entre ses histoires de cul avec par ordre chronologique Hermès, Dédale et Ulysse. Mais comme pour tous les livres, même ceux qui me retiennent le moins, il y a quelque chose à en tirer ; en l’occurrence, cette idée très présente chez les Grecs de lien entre le corps et l’âme. Platon voyait par exemple dans la beauté physique la promesse d’une belle âme, une idée que Circe prend à la lettre lorsqu’elle jette un sort à Scylla, une peste dans une belle enveloppe corporelle, et rétablit le lien âme-corps. La perfide cousine devient alors un montre des mers à six têtes et douze jambes qui dévore tous les marins navigant à proximité de sa grotte.

 

Circé, une héroïne féministe

Évident, mais puissant. Transformer des violeurs en cochons est la concrétisation la plus connue du point précédent. Puisque ce sont des porcs, autant leur rendre leur véritable apparence. Depuis le best-seller de Mona Chollet, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, on note un regain d’intérêt pour ces magiciennes en cette période où le féminisme est à la mode, comprenez « il fait vendre ». Et c’est tant mieux. Ainsi la crainte qu’ont inspirée les sorcières n’a jamais fléchi à travers les époques. De l’exil de Circe – alors que son frère qui possède les mêmes dons n’a pas été puni – au bûcher de Jeanne d’Arc, le pouvoir de ses femmes a toujours dû être sanctionné le plus sévèrement possible par la société en panique.

Mais Circé, c’est aussi une grande amoureuse, une femme qui assume ses coucheries dans ce récit à la première personne. Du marin qu’elle transforme en dieu au bel Ulysse en passant par Dédale le génie et Hermès le charmeur, la sorcière immortelle raconte sans détour ce qui lui plaît tant chez ces hommes. Le pouvoir conféré par son don et son immortalité s’évaporent et la magicienne laisse place à une femme soudain humaine qui se laisse aller à l’amour. Après les humiliations permanentes de la part des membres féminins de sa famille pendant sa jeunesse dans le palais d’Hélios, la fille impossible à marier – et oui, la beauté est la seule mesure de la valeur d’une femme dans un système machiste ! – semble bien loin, car la femme plaît et ne charme pas les plus moches ! Une femme libre qui choisit ses amants et les charme plutôt que de se laisser charmer par les hommes. Pas mal.

Il en va de même à la fin du récit quand la mère prend le pas sur la magicienne, montrant ainsi toute la singularité du personnage. La sorcière typique, icône féministe extrême et surtout irréelle, n’a pas d’enfant. Or Circe a non seulement donné la vie, mais elle exprime son inquiétude permanente pour celle de son fils et par là un amour maternel – une fois de plus – parfaitement humain.

Bref, quelques pages dans un océan d’ennui…C’était vraiment pour l’article. Bonne lecture, ou pas !

Girls burn brighter, Shobha Rao

Mon Book Club nous emmène loin. Après l’Afrique du sud, rendez-vous en Inde avec le premier roman de Shobha Rao, auteure américaine d’origine indienne. Entrons dans le vif du sujet : j’ai détesté. Féministe convaincue – et mes lectures ainsi que les angles choisis pour mes analyses ici le prouvent, j’avais un certain niveau d’attentes vis-à-vis d’un livre qui aborde la condition des femmes en Inde. Malheureusement, Girls burn brighter dégouline de « pornographie de la torture ». Et oui, car selon une critique très juste publiée sur Goodreads, les célèbres concepts de « travel porn » et de « food porn » qui envahissent Instagram ont un cousin dans la littérature populaire : le « torture porn ». Et malheureusement, ce best-seller en est un très bon exemple. Comme le roman n’est pas connu du public français, je vous offre un résumé de l’intrigue. Sautez la partie ci-dessous si vous comptez lire le bouquin !

 

Les malheurs incessants

Nous sommes à Indravalli, un village extrêmement pauvre au bord de la Krishna. Poornima n’a même pas treize ans et l’ombre du mariage à venir plane dès les premières pages. Aînée d’une famille de tisserands, elle ne s’est pas remise de la mort de sa mère. Une solitude qui prend fin subitement lorsque son père engage Savitha, une petite fille du même âge remplie de joie. Les parents de celles-ci sont encore plus pauvres, elle subsiste en fouillant les décharges à ciel ouvert, mais son père alcoolique et mendiant a toujours fait preuve d’un réel amour pour sa fille. Très vite, le caractère solaire de Savitha déteint sur Poornima et allume en elle une flamme qui ne s’éteindra jamais. Maintenant qu’elle a découvert l’amour à travers l’amitié, au sens de « philia », les coups du destin peuvent tomber. Elle se raccrochera toujours au souvenir de Savitha, et vice-versa.

La séparation se profile d’abord avec le mariage – arrangé bien évidemment – de Poornima, une étape qui nous donne un aperçu du système des unions en Inde. Le marieur s’occupe de la médiation et de la négociation de la dot. Finalement, Poornima épouse un homme d’Hyderabad qu’elle voit pour la première fois le jour de la cérémonie. La famille du marié est riche, acceptant l’union avec la pauvresse uniquement à cause d’une tare du marié : quelques doigts manquants. Avant les noces, Savitha travaille nuit et jour à son métier à tisser afin de terminer à temps un beau sari de mariage qu’elle a promis à Poornima.

Mais avant de pouvoir tenir sa promesse, un événement terrible bouleverse la vie des deux amies : le père de Poornima viole Savitha. Sous le choc, cette dernière quitte le village une nuit, sans un mot à personne.

Tandis que le lecteur ignore ce qu’il est advenu de Savitha, Poornima se marie et vit un véritable enfer chez sa belle-famille. Pour faire court, son mari la viole régulièrement avec une sauvagerie qu’on ne peut que trop bien imaginer, et sa belle-mère la harcèle car son père tarde à payer le reste de la dot. L’agressivité monte tandis que les années passent sans que Poornima ne tombe enceinte et un beau jour, son mari ainsi que sa mère lui jettent de l’huile brûlante au visage. Après sa convalescence, Poornima finit par s’échapper.

Au hasard des trajets en bus et en camion pris par autostop, Poornima se retrouve à errer dans une gare. Elle est alors recueillie par un proxénète. À son arrivée dans la maison de passe, elle entend parler d’une jeune fille qui a réclamé un yaourt avec des morceaux de banane, et pense immédiatement à Savitha. Elle parvient à se faire embaucher comme comptable grâce aux connaissances acquises par elle-même lors de l’étude prolongée et en cachette des livres de compte de son terrible mari. À partir de là, Poornima n’a plus qu’un seul objectif : retrouver son amie.

Or après avoir quitté son village suite à un viol, on apprend que cette dernière a été enfermée, droguée puis forcée à se prostituer dans cet établissement. Vient alors la possibilité d’échapper à tout cela en se faisant engager comme domestique itinérante pour une riche famille indienne émigrée à Seattle. Mais pour obtenir un visa « médical », elle doit se faire couper la main et justifier son voyage aux États-Unis par une intervention chirurgicale rare. Passons sur les détails, mais entre pratiques sexuelles morbides du frère méchant et véritable affection du frère gentil et dépressif, Savitha s’échappe et – avec quelques mots d’anglais et dollars en poche – tente de rejoindre New York dans l’espoir d’y retrouver une dame bienveillante qui lui a fourni sa carte lors d’une escale à l’aéroport.

Pendant ce temps-là, Poornima réussit à se procurer un visa pour l’Amérique et à s’envoler pour Seattle en qualité de « chaperonne » pour l’une des filles de la maison de passe vendue à son tour, comme Savitha. Les deux amies se retrouvent finalement dans une petite ville de l’ouest.

 

Ce que Girls Burn Brighter révèle du traitement des femmes dans la société indienne

Évidemment, tout le monde se doute que la condition de la femme en Inde est terrible, mais l’image se concrétise à l’aide des péripéties que les deux jeunes filles doivent subir – et non « vivre » ou surmonter. Ce qui leur tombe sur le coin de la figure n’a pas de fin. Et tout était écrit dès la naissance : le souvenir d’enfance de Poornima révèle la valeur que la société accorde à son sexe. Tandis qu’elle est en train de se noyer, son père réfléchit longuement avant de la sauver. Après la cérémonie du mariage arrangé, la fille – à peine pubère – emménage au sein de la famille de son époux. C’est le cas dans la plupart des sociétés traditionnelles, y compris plus à l’est du continent asiatique, et une telle tradition presque immuable explique la déception de certains parents à la naissance d’une fille. Une fois installée chez ses beaux-parents aisés, Poornima fait la boniche pour tout le monde entre deux secousses par son mari brutal et bien plus âgé.

Par ailleurs, les attaques à l’acide ou à l’huile de femmes sont si fréquentes en Inde que, malgré leur réaction de dégoût, les étrangers que Poornima croise dans la rue après sa fuite lui demandent seulement si elle a été défigurée par son mari ou sa belle-famille.

Et puis il y a le viol, acte ultime de déshumanisation de la femme qui scelle son statut de bout de viande dédié au plaisir des hommes. Après celui de Savitha, encore vierge, les gens du village décident d’un mariage entre Savitha et le père de Poornima  pour punir l’agresseur de son acte –  punissant surtout la victime, mais bon, qu’est-ce qu’on s’en fout d’elle après tout ! Vient ensuite la prostitution forcée, toujours avant quinze ans si possible ; seule option hors mariage pour ces filles pauvres qui ne savent ni lire ni écrire. Droguée, attachée, Savitha enchaîne les passes, est à peine nourrie et doit subir une amputation pour sortir de cet enfer…et en rejoindre un autre. Esclave dans un pays occidental, elle se fait à nouveau régulièrement violer par un Indien brutal, s’échappe, pour se faire violer une toute dernière fois avant la fin du calvaire, pour les personnages comme le lecteur. Visiblement, l’auteure ne pouvait pas terminer sa « torture porn » sur une fin heureuse et des retrouvailles entre les deux amies sans ajouter une bonne scène bien sordide axée sur le moignon de la pauvre gamine !

 

Bref, c’est « too much »

Vous l’aurez compris : trop, c’est trop. On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, là n’est pas la question. Mais entre montrer l’horreur de destins de femmes et mettre toutes les possibilités de torture au détriment du réalisme, il y a un gouffre. Ce gouffre, c’est l’agacement, et finalement l’ennui, puisqu’on n’y croit pas. En d’autres termes, j’ai eu l’impression que l’auteure a voulu enchaîner les preuves de ce qui peut arriver à une fille, pauvre, née en Inde, au lieu de construire un récit cohérent. Rappelons que Shobha Rao a d’abord publié un recueil de nouvelles. C’est peut-être là que le bât blesse ; prises à part, les péripéties ne sont pas inintéressantes, mais leur accumulation donne un roman décousu au contenu invraisemblable. À commencer par l’abondance des malheurs : certes ils existent  individuellement et sont même courants dans ce vaste pays, mais plus le lecteur avance dans l’intrigue, plus il est blasé par l’invraisemblable torrent continu de merde qui déferle respectivement sur Savitha et Poornima. Sachant que l’attachement à un livre est indissociable du développement de l’empathie pour ses personnages…

Et puis ça pique au niveau « factuel » : les circonstances d’obtention du passeport par Poornima sont expédiées en quelques lignes, et mon Dieu qu’elles sont peu crédibles ! Même chose pour tout le processus qui mène aux retrouvailles : visiblement à une ère pré-Internet, pré-Facebook, combien de chances Poornima avait-elle, après sa fuite, de se retrouver dans la même ville – malgré ses déductions que Shobha Rao a l’amabilité de partager avec nous, merci ! – que Savitha plusieurs années après leur séparation ? Ensuite, oh miracle, elle atterrit dans cette même maison de passe où son amie a été enfermé. Et oh miracle, elle parvient à s’envoler pour Seattle, et oh miracle, elle la retrouve dans les chiottes d’une station-service d’une petite ville de l’ouest américain. Et ce grâce à une photo…Bref, c’est lourd.

 

Quelques lueurs d’espoir, mais trop faibles

Pour terminer sur une note positive, l’intention de l’auteur est tout de même claire. Il ne s’agissait pas seulement de décrire les malheurs de jeunes femmes indiennes, mais de montrer comment ces dernières peuvent survivre en se raccrochant à une amitié toute puissante. Si ce roman n’avait pas trop fait la part belle au viol et au glauque répétitif et lassant, il aurait pu être une ode formidable à la force des femmes. Le titre l’annonçait pourtant : Les filles brillent avec plus d’éclat. Poornima est défigurée et parvient à déconcerter les gens avec sa détermination et son absence de honte vis-à-vis de ces marques. Contrairement à ce qu’on attend d’elle et des femmes, des victimes en général, elle ne baisse pas les yeux mais se montre fière. Ces quelques lignes étaient belles.

Il en va de même pour les pensées des deux protagonistes alors que, séparées, elles vivent chacune leur enfer. Les deux âmes sœurs ne perdent pas espoir de se revoir un jour, que ce soit Poornima pendant ses nuits de solitude sur la grande terrasse de sa belle-famille, ou Savitha allongée dans sa modeste couche à Seattle, tenant entre ses mains un bout de sari de Poornima. Tout cela est très beau quand on y pense, mais les passages solaires sur cet amitié étaient malheureusement trop rares et le feu intérieur des deux jeunes filles éteint aux yeux du lecteur par le flot de ces malheurs sans fin. N’est pas Ferrante qui veut.

Born a crime, Trevor Noah

Encore une lecture dans le cadre de mon Book Club, proposée par une participante sud-africaine. Trevor Noah est un célèbre humoriste et animateur de late show originaire d’Afrique du sud, mais qui travaille aux États-Unis. Dans cette autobiographie, il nous raconte avec beaucoup de recul et d’humour – mais l’un n’est-il pas indispensable à l’autre ? – son enfance et sa jeunesse en Afrique du sud.

 

Le titre m’a d’abord rendue perplexe et mérite une explication, heureusement fournie dès les premières lignes de l’ouvrage. Dans la société sud-africaine régie par les lois de l’apartheid, avoir des rapports sexuels avec une personne de race différente était un puni par la loi. Trevor Noah, né d’une mère xhosa et d’un père suisse, incarne un délit – « crime » en anglais, faux ami ! Contrairement aux normes ethniques nord-américaines, il n’est pas Noir. Bien sûr, il n’est pas Blanc non plus. Il est « Coloré », ou métis, comme on dit en France. Or il n’est pas question d’une personne esthétiquement car génétiquement privilégiée, comme on associe bien souvent un tel mélange dans notre pays, mais d’une situation délicate. Enfant sous l’apartheid, il habite dans un quartier blanc et branché de Johannesburg où ses parents se sont rencontrés, mais ne peut apparaître en public aux côtés de sa mère, ni vivre sous le même toit que son père. Lorsqu’il déménage chez sa grand-mère maternelle dans le township de Soweto, on l’empêche de sortir pour jouer avec les autres enfants noirs.

 

Une personnalité hors du commun grâce à une mère exceptionnelle

Toutefois, cet entre-deux pour le moins compliqué dans un régime politique d’oppression ne saurait expliquer l’incroyable résilience de Trevor Noah, laquelle se déploie aussi bien dans Born a crime que dans ses émissions ou spectacles. Son histoire personnelle démontre la primauté de l’éducation et de l’environnement familial sur les conditions extérieures sociales et politiques, quelles qu’elles soient. Et ça tombe bien, car Patricia, la mère de l’humoriste, est une femme incroyable. Par opposition aux zouloues, de l’autre peuple majoritaire et ennemi en Afrique du sud, les femmes xhosas sont dites légères. Comprenez indépendantes. Or la mère de Trevor Noah, à qui le livre est dédié, fait preuve d’une persévérance qui ne cesse d’impressionner le lecteur.

La religion

Tirant ce caractère dans sa foi inébranlable, cette Chrétienne absolue voit en tout obstacle une épreuve envoyée par Jésus. Tout au début de cette autobiographie, Trevor Noah raconte la piété absolue de sa mère et sa vie de garçon rythmée par les messes respectivement pour les Blancs, les Noirs et les Colorés. Et lorsqu’un dimanche, le tas de ferraille de la mère de Noah tombe en panne sur le chemin de la messe, le renoncement n’est pas une option. Quitte à faire des heures de route en prenant le bus, elle, son fils de 12 ans et son bébé ne rentreront pas chez eux. Mais dans les townships de Johannesburg, les compagnies de bus ne sont pas fiables car gérées par l’une ou l’autre des principales ethnies noires qui se vouent une haine mutuelle. Et quand la petite famille se fait prendre en stop par un automobiliste, un chauffeur de bus zoulou accuse ce dernier de lui voler ses clients et menace de le tuer – des paroles à prendre au sérieux dans un contexte de lutte sanglante entre peuples noirs après la fin de l’apartheid. La mère décide alors de monter dans le bus pour couper court au conflit et lorsqu’une dispute éclate avec ce conducteur ultra dangereux, elle n’hésite pas à sauter du bus avec ses deux enfants. Sa conclusion est sans appel : ils n’ont pas failli mourir à cause de Jésus, mais s’en sont sortis sains et saufs grâce à lui.

Une femme libre (?)

On retrouve cette obstination/prise de risques – et tout simplement cette liberté – dans le parcours de cette femme. Elle a quitté le domicile de ses parents très jeune et a appris non seulement l’anglais, mais aussi de nombreux dialectes africains, permettant ainsi à son fils de se transformer en véritable caméléon au gré des rencontres. En plein apartheid, elle emménage dans un quartier blanc mais ouvert à la mixité, et vit une histoire d’amour avec un Européen. « Pire » que cela, elle devient employée de bureau et accède ainsi à une catégorie d’emploi jusqu’ici réservée aux Blancs. Patricia gravit même les échelons et son salaire augmente avec les années. Même si Noah ne rentre pas dans les détails de son évolution professionnelle, on a l’impression d’une carrière classique et confortable de Blanche. Après avoir rencontré Abel, un zoulou violent et alcoolique avec qui elle aura un enfant, c’est justement son salaire qui permet de garder – à peine – hors de l’eau le garage de réparation automobile de son conjoint. La fin de l’histoire est malheureusement de notoriété publique et nous montre que les femmes les plus indépendantes, libres et intelligentes ne sont pas à l’abri des violences conjugales et du féminicide. C’est ainsi qu’après plusieurs coups et convocations de la police – sans succès, puisque ces messieurs en uniforme n’ont jamais inquiété Abel, préférant demander à Patricia ce qu’elle avait bien pu faire pour se prendre une droite – cette grande croyante sort miraculeusement indemne d’une balle dans la jambe puis dans la tête de son ex-mari. Dès sa sortie de l’hôpital, les deux principaux traits de caractère de cette belle femme désormais défigurée, à savoir l’esprit/l’humour et la foi, s’expriment de manière bouleversante. Ainsi elle déclare à son fils qu’il est devenu le plus beau de la famille et que Jésus est la seule explication à l’enrayement de l’arme et au fait que la balle tirée dans la tête en soit ressortie par la narine sans atteindre les organes vitaux.

 

Un livre à la portée universelle, une source de réflexion personnelle

Puisque le lecteur est autant responsable de sa lecture que l’auteur de ses écrits, j’ai refermé Born a crime en me disant que paradoxalement, ce livre m’avait inspirée. Oui, paradoxalement, car je suis une femme blanche qui a grandi dans un vieux pays à majorité blanche et dont la situation politique est stable depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Pour moi, cette autobiographie humoristique est bien plus qu’un livre sur l’apartheid. Ça aurait déjà été pas mal me diriez-vous, mais en racontant son histoire personnelle, Trevor Noah touche inévitablement à l’universel. C’est pourquoi je me suis parfois retrouvée – oui, moi, la femme blanche européenne, etc. – dans plusieurs situations, et j’ai pu tirer des leçons de certaines tranches de vie.

La force de ce livre tient en un mot : résilience. Or le lien avec le paragraphe précédent est évident. La mère de Noah est une femme brillante, mais aussi très ferme et traditionnelle, un trait qui s’exprime notamment dans sa bigoterie. Elle n’hésite pas à corriger sévèrement son fils pour le punir. Mais l’humour – noir, sans mauvais jeu de mot – n’est jamais bien loin. Ces châtiments corporels sont si appliqués que l’enfant ne peut s’empêcher de rire lorsqu’il en reçoit de la part du directeur de son école. Ensuite, Patricia fait rapidement oublier la punition en rappelant à Trevor, alors qu’il souffre encore physiquement, qu’elle l’aime et fait cela pour son bien. Loin de moi l’idée de promouvoir ce type d’éducation, mais dans ce cas précis, ce mélange de fermeté et d’amour – l’un sans l’autre ferait des ravages – a façonné un jeune homme terriblement fort et positif. Le personnage est « inspirant ».

Ainsi il raconte comment il a naturellement tourné à son avantage son statut d’outsider au lycée. Enfant unique et différent de par sa couleur de peau, il n’a jamais vraiment réussi à s’intégrer parmi les Noirs, les Blancs et mêmes les Colorés, qui le trouvaient déjà trop noir, notamment à cause de sa maîtrise des dialectes. Même s’il faisait tout pour s’échapper de son enfermement à l’époque où il vivait à Soweto, la solitude a toujours été, et ce dès le plus jeune âge, une opportunité de se construire un monde à soi et non un véritable problème. Comme il se définit par sa non-appartenance à un groupe précis, il n’a aucune barrière : se sentir intégré nulle part, c’est être à l’aise partout. Et cette débrouillardise, portée par de bonnes jambes, lui permet de monter une affaire lucrative de retrait du déjeuner dans la cour pour ses camarades, ou encore d’avoir du succès dans ses activités de vente de CD gravés ou de DJ.

Autre anecdote – car l’histoire tient en quelques lignes – qui m’a fait réfléchir et reste dans ma mémoire : la « trahison » de l’un des chiens sourd de Trevor adolescent. La journée, alors que les deux chiens sont seuls à la maison, l’un d’eux escalade les murs et se rend chez des habitants du quartier. Leur enfant s’approprie naturellement l’animal et lors d’une tentative de résolution du contentieux, Trevor découvre non seulement la surdité de son chien, mais aussi que ce dernier ne lui appartient pas. Cette histoire de toutou en apparence anodine illustre un aspect non évident mais – une fois correctement intériorisé – libérateur des relations humaines : personne n’appartient à personne. Et comme le dit si joliment Noah en conclusion, ce chien n’était pas son chien, mais un chien, tout comme les individus n’ont pas à s’enfermer dans des relations d’appropriation.

Enfin, un sujet beaucoup plus grave et une problématique que seul l’entourage de victimes de violences conjugales peut comprendre : l’impuissance. Lorsque Patricia manque de mourir assassinée par son mari violent, Trevor a vingt-cinq ans et ne parle plus à sa mère depuis plusieurs années. Les ignorants parleront d’ingratitude, de lâcheté et d’égoïsme. Comment peut-on abandonner sa propre mère alors qu’elle a le plus besoin d’aide ? Tout simplement parce qu’elle n’en veut pas. La justification de Noah à sa prise de distance tient en une phrase dans le livre. En substance, « chacun a ses problèmes ». Quand des femmes se font taper dessus par leur mari, les personnes extérieures sont promptes à juger les proches et les accusent de fermer les yeux. Mais que faire quand la victime – même si elle est sous emprise, même si son ego est anéanti – refuse la liberté et accepte la soumission volontaire ? Rien. Et Noah a le courage de le reconnaître. C’est la force de cette autobiographie sans concession : une leçon de sincérité. Born a crime, mieux qu’un livre politique, mieux qu’un bouquin de développement personnel !