Une éducation, Tara Westover

Oyez, oyez, voici le premier d’une courte série de livres dans le cadre de ma tentative de lancement d’un Book Club au sein de mon nouveau fief hexagonal. Ce fut une réussite, aussi bien par rapport aux ouvrages sélectionnés qu’au niveau des discussions. Véritable phénomène littéraire aux États-Unis en 2018, Une éducation (Educated) de Tara Westover est l’autobiographie d’une jeune femme qui sort de son milieu de survivalistes Mormons de l’Idaho en faisant des études. Un livre coup de poing – non, ceci n’est pas une formule toute faite ! – et un succès parfaitement justifié que je recommande vivement.

Ambiance…

Tara naît à Buck’s Peak, un endroit isolé de l’Idaho. Tout comme ses cinq frères et sa sœur aînés, elle voit le jour dans la maison où habite sa famille de Mormons survivalistes. Chez les Westover, on se méfie des hôpitaux et de la médecine en général. On accouche donc à la maison avec l’aide d’une sage-femme non reconnue par l’État, mais ayant des connaissances en herboristerie. Les membres de la famille ne possèdent pas non plus d’acte de naissance puisqu’ils se méfient aussi bien de l’administration que de la médecine conventionnelle. De fait, tout ce petit monde vit dans un univers parallèle, fondé sur le rejet du gouvernement fédéral et de ses obligations. Il en va de même pour l’instruction, qui consiste en un enseignement très superficiel des textes sacrés assuré par la mère. Le père justifie ce mode de vie par les tragiques événements de Ruby Ridge de 1992.

Tara échappe de temps en temps à cette oppression en rendant visite à ses grands-parents paternels. Ce qui n’éclaircit en rien la noirceur absolue de la première partie du livre, consacrée à la description du milieu où a grandi la narratrice. Une lecture éprouvante qui exige des pauses pour ne pas être submergée par cette atmosphère si lourde. Ainsi lorsque la famille a un grave accident de voiture – elle en aura d’ailleurs un deuxième du même acabit – il est hors de question d’emmener la mère à l’hôpital, bien qu’elle souffre d’une lésion cérébrale. Même chose pour la blessure aux cervicales de Tara.

Les survivalistes en Amérique : des fous antisystèmes produits par le système

La narration du quotidien de cette famille de survivalistes en dit long sur l’Amérique puisque les Westover sont certes géographiquement isolés, mais pas statistiquement. Ce genre de complotistes extrêmes semble plutôt courant dans ce pays immense à la nature hostile et sauvage, et où le libéralisme et l’individualisme provoquent de telles dérives. Je m’en suis rendue compte grâce à la lecture de My Absolute Darling de Gabriel Tallent quelques mois plus tard. Selon moi, il n’y a rien d’étonnant dans ce rejet d’un système qui laisse trop de place aux individus et abandonne ses citoyens : l’instruction est officiellement obligatoire, mais l’État n’a pas l’air de s’affoler de la non application de cette loi. Et comme chacun sait, l’ignorance et l’isolement constituent le terreau idéal des croyances les plus farfelues. Une explication politique à laquelle il faut bien évidemment ajouter une dimension psychiatrique. Si de nos jours, on commet bien trop souvent l’erreur de tout psychanalyser en traitant les complotistes de « frustrés » ou encore de « névrosés », Educated démontre toutefois que les croyances survivalistes sont associées à des pathologies psychiatriques. Monsieur Westover est entré en dépression à partir du moment où il a constaté que le bug de l’an 2000 n’a pas eu lieu. Ne me demandez pas pourquoi, je ne comprends pas non plus le lien de cause à effet. Une chose est sûre : sa dépression a nourri sa paranoïa et le cocktail est mortifère.

Il en résulte une vie faite de violence, comme le montrent les descriptions des deux accidents de voiture qui font froid dans le dos. C’est pourquoi Shawn, l’un des frères de Tara, a pris lui-même pris ses distances vis-à-vis d’un tel milieu. La narratrice va d’abord s’appuyer sur cette figure rassurante avant de tomber dans une emprise terrible. Ce macho ultra-violent la bat et la considère comme une traînée à partir du moment où elle fréquente Charles, un camarade de ses cours de théâtre. Fort heureusement, et comme dans tous les récits de sortie d’emprise, elle peut compter sur une autre figure authentiquement bienveillante : son frère Tyler. Il la pousse à passer les tests d’admission à l’université Brigham-Young, une université mormone située dans l’Utah – donc loin.

Sortie de route – un processus d’émancipation à la narration plutôt bancale mais éloquent

La deuxième partie de cette autobiographie est consacré au parcours universitaire de la brillante Tara. Ce qui m’amène à formuler ma principale critique à l’égard de l’œuvre, un constat partagé par les autres membres de mon Book Club hexagonal : l’absence d’explications concernant un tel parcours. Il aurait fallu quelques pages pour nous montrer en quoi la narratrice est si brillante, comment elle a fait, besogné, sué, trimé pour passer de sa cabane de survivalistes au King’s College de Cambridge. Je vous assure qu’en lisant Educated, on a l’impression – tout en sachant que cela ne peut être vrai – que la jeune femme suit plus ou moins tranquillement un chemin, le cours de ses études en travaillant normalement, pas plus que n’importe quelle étudiante non transfuge de classe. Une lacune de narration des plus dérangeantes car la sortie de son extraction sociale étant le sujet même du livre, une bonne description du processus d’ascension me semble indispensable.

Toutefois, certains aspects très intéressants et communs aux étudiants transfuges de classe sont abordés dans cette partie. Boursière, Tara doit supporter une pression supplémentaire et toujours avoir de très bonnes notes afin de conserver cette aide financière vitale. Le décalage vis-à-vis des autres étudiants, grand classique que l’on retrouve notamment dans la saga napolitaine de Ferrante, est également abordé, à l’instar de weekends dans des capitales européennes payés par ses camarades issus de milieux plus fortunés. Mais le fossé est loin de se limiter aux questions d’argent. La narratrice est le résultat d’une éducation hors de la normalité et celle-ci s’exprime dans bien des situations, par exemple dans le cadre de sa relation avec Charles, avec lequel elle s’interdit tout rapprochement intime. Elle n’est d’ailleurs pas totalement sortie de l’emprise de Shawn et de son père car n’oublions pas que la première caractéristique des phénomènes d’emprise est leur inscription dans la durée. Ce qui est d’autant plus vrai pour les membres de la famille nucléaire. Ainsi, Tara rompt avec Charles à cause de son frère et refuse dans un premier temps une aide financière proposée par l’église afin de traiter un problème dentaire persistant qui la handicape dans ses études.

Comme beaucoup de jeunes gens que la vie a poussé hors de leur milieu d’origine, c’est lors d’une visite à Buck’s Place pendant les fêtes de Noel que la narratrice prend conscience d’être devenue une étrangère. Elle comprend alors que son père souffre de troubles bipolaires – car on voit rarement les problèmes tant qu’on a le nez dedans. Vive la distance. Après avoir coupé les ponts, elle se réconcilie toutefois avec lui lorsqu’il montre un intérêt sincère – même si surprenant pour le lecteur – pour ses études. Elle craint également pour la vie d’Emily, une jeune fille naïve et soumise qui vient d’épouser le terrible Shawn.

Au-delà du gentil Tyler, Westover n’aurait jamais eu un tel parcours sans certains appuis extérieurs. Et lorsque certains étudiants issus de milieux modestes manquent d’ambition – ou plutôt d’imagination, même ! – leurs professeurs sont là pour corriger le tir. Elle envisage de tenter Cambridge uniquement sur les conseils du Dr. Kerry, et le professeur Jonathan Steinberg, son directeur de thèse à King’s College, lui paye même ses frais de scolarité à Cambridge avant qu’elle ne décroche la prestigieuse Gates Scholarship.

Et après ? – Les va-et-vient d’une libération laborieuse

Avec un parcours pareil, on imagine bien que les problèmes ne s’effacent pas à mesure que les échelons se gravissent. Ceux qui restent n’évoluent pas tellement, et la narratrice semble tiraillée entre la nécessité vitale de s’éloigner de sa famille toxique et la culpabilité d’être partie étudier en Europe. Car après tout, on n’abandonne pas les liens du sang si facilement. Ainsi les parents de Tara continuent de fermer les yeux, et même de nier, la violence de Shawn. L’évolution n’est pas linéaire et le moindre signe d’avancée se solde par trois pas en arrière. La mère de Tara reconnaît enfin que son mari souffre de problèmes psychiatriques et les deux parents envisagent de faire soigner leur fils violent. Ce dernier montre même des signes de prise de conscience…avant de replonger de plus belle. Lorsqu’Audrey, l’autre fille de la famille, dénonce la violence conjugale dont elle est témoin, il menace de la tuer. Personne ne prend ses menaces au sérieux, sauf Tara. D’autant plus lorsqu’il se présente à elle avec un couteau ensanglanté après avoir tué le chien de la famille sous les yeux de son fils. Suite à moults retournements de veste et mensonges de part et d’autre, Shawn menace de tuer Tara cette fois, et les parents nient l’existence de cette histoire de couteau. Audrey quant à elle finit par se ranger du côté de Shawn. Emprise, quand tu nous tiens.

La distance émotionnelle s’agrandit au fil du temps et mime la distance géographique. Quand Audrey pardonne à son abruti de frère et déclare que sa sœur est sous l’emprise de Satan, celle-ci comprend bien qu’elle est seule contre tous. Pendant ses études à Harvard – après Cambridge donc – ses parents lui rendent visite et tentent de la rallier à leur cause. La corde sensible fonctionne, la culpabilité s’engouffre dans la brèche, et la jeune femme retourne brièvement à Buck’s Peak. Bien évidemment, rien n’a changé et les choses sont même bien pires. L’emprise de Shawn est sans limite : l’une des ex petites-amies de ce charmant jeune homme – battue elle-aussi, cela va sans dire – a écrit une lettre à Madame Westover dans laquelle elle accuse la sœur de diaboliser le frère. C’est effrayant, mais quand on prête attention à toutes sortes de témoignages de victimes d’hommes violents, rien ne nous étonne. Rappelons-nous du comportement de la femme de Bertrand Cantat lors du procès de Vilnius.

Alors comment les choses vont-elles se terminer pour notre protagoniste courageuse ? Sans surprise, elle retourne à ses études prestigieuses pour terminer son doctorat, souffre de troubles paniques et décide de couper les ponts avec sa famille pour guérir. Les études sont difficiles, mais Tyler la soutient par e-mail. Ce n’est que quelques années plus tard qu’elle retourne sur les terres de son enfance pour l’enterrement de sa grand-mère maternelle. En bons termes avec Tyler et sa femme, elle va toutefois jusqu’à se réconcilier avec la plupart de la fratrie pourtant du côté des deux Westover mâlades. L’auteure finit son autobiographie en déclarant n’être aujourd’hui en contact qu’avec très peu de membres de sa famille et préférer vivre loin de tout cela. AMEN.



Mexican Gothic, Sylvia Moreno-Garcia

À l’occasion d’Halloween 2020 – vous ne rêvez pas : j’ai bien un an de retard dans la rédaction de mes articles –  mon défunt Book Club anglophone de Hambourg a voulu s’attaquer à un roman d’horreur. Et Mexican Gothic de Silvia Moreno-Garcia a remporté un sondage. Hélas ! Comme avec Insomnie de Stephen King, et même si le contexte n’a rien à voir, j’ai souhaité à mon grand regret me confronter à un nouveau genre. Une tannée. Une histoire profondément ennuyeuse qui ne fait pas peur et pendant la lecture de laquelle je n’ai cessé de me demander : « What the f**ck ?! ». Je ne comprends toujours pas comment ce bouquin a pu remporter le prix Locus du meilleur roman d’horreur 2021 ainsi que le prix British Fantasy la même année. La seule explication semble être l’absence de concurrence sérieuse. Mais passons.

Résumé

Comme l’indique le titre, l’héroïne est Mexicaine. Nous sommes dans les années 50, Noemí Taboada est une très belle jeune femme issue d’une famille riche qui aime flirter et faire la fête. Mais suite à un message énigmatique de sa cousine, elle quitte rapidement sa vie de jet-setteuse pour la rejoindre à High Place, un manoir perché sur une montagne avec une ville minière à son pied. Sa cousine Catalina a récemment épousé un beau et mystérieux aristocrate anglais, et le moins qu’on puisse dire, c’est que sa famille et lui ne respirent pas la santé mentale et la joie de vivre. Tous les éléments classiques des romans d’horreur sont réunis : une ambiance glauque, un manoir froid, des personnages inhospitaliers et surtout une héroïne hors de son milieu habituel qui va devoir tout faire pour quitter les lieux au plus vite. Mais pourquoi donc ?

À son arrivée, Noemí n’a droit qu’à quelques instants d’entrevue avec Catalina sous prétexte que la jeune femme souffre de tuberculose et doive se reposer. L’ennui gagne notre belle prisonnière, mais elle en profite pour observer la famille Doyle. En plus de Virgil, l’irrésistible cousin par alliance, celle-ci est composée de Howard, le patriarche en fin de vie mais lubrique et tout-puissant, de Florence, gardienne glaciale et ultra-stricte, et enfin de son fils Francis. Le jeune homme au physique moins spectaculaire que Virgil s’avère être le seul allié de l’intruse.

Au fur et à mesure de ses déambulations dans le manoir, Noemí découvre des éléments de plus en plus troublants du passé des Doyle : de multiples alliances incestueuses et le suicide de Ruth, la fille de Howard, après avoir tué des membres de la famille. Lorsqu’elle devient somnambule et souffre d’hallucinations ou de rêves étranges pendant la nuit, la jeune mexicaine décide de fuir…Et bien évidemment, elle ne peut pas ! L’étrangeté de la famille a une explication : Howard a découvert une souche de champignon qui empoisonne les êtres humains puisqu’ils en restent imprégnés à son contact. Ainsi la maladie de Catalina et la dégradation de l’état de Noemí proviennent de ces champignons qui ont poussé à l’intérieur des murs de High Place. Mais surtout, ils rendent immortels ; et Howard, qui a colonisé la petite ville mexicaine, exploité, tué des  travailleurs grévistes et violé des membres de sa famille pour assurer la perpétuation des bienfaits du champignon au sein des Doyle, a en réalité plusieurs siècles d’âge.

Peu à peu, Noemí se rend compte qu’elle perd le contrôle de son corps. Il n’y a bien évidemment pas de hasard, puisque c’est par l’inhalation du champignon omniprésent dans le manoir qu’elle est manipulée par le patriarche. Son plan est machiavélique : se reproduire avec elle afin d’injecter beauté et fraîcheur dans une lignée corrompue par des siècles de consanguinité. La lettre de Catalina n’a pas été écrite des mains de la malade et avait pour but d’attirer sa sublime cousine dans ces horribles filets. La mondaine va-t-elle parvenir à échapper au projet d’eugénisme de cette horrible famille en trouvant l’antidote aux effets du champignon ? Et Francis peut-il vraiment l’y aider et échapper lui-même à cette famille dont il semble bien différent ?

Eugénisme et champignon : des thèmes inédits mal exploités

Pour rappel, j’ai détesté ce livre, mais cela ne m’empêche pas de rendre à César ce qui est à César. Et il faut dire que c’était bien la première fois que je lisais un roman qui établit un lien entre un champignon et l’eugénisme. Pour préserver son immortalité, la pureté de la lignée et la présence d’un champignon dans sa lignée, Howard Doyle veille à ce que les Doyle ne se reproduisent qu’entre eux. Ainsi il manipule les corps grâce à ce même champignon que les murs de son vieux manoir victorien suintent, viole les femmes de sa famille et sacrifie même Agnès, son ex-femme, pour faire pousser les spores un peu partout dans la demeure familiale. Lorsque Noemí explore la bibliothèque et les autres pièces secrètes du manoir, la fascination de Howard Doyle pour l’eugénisme se dévoile peu à peu…Jusqu’à la révélation finale de celui-ci quant à sa volonté de faire bon usage des gènes exceptionnels – et de la fortune, soit-dit en passant – de la belle Mexicaine.  

Sur le papier, c’est passionnant et intriguant. L’histoire des Doyle n’est pas sans rappeler la sacro-sainte notion de classe à l’anglaise et l’assignation à ne surtout pas se mélanger qui en découle. Malheureusement, ces thèmes n’ont pas passé l’épreuve du récit de fiction et le résultat est laborieux. Sur les 352 pages de Mexican Gothic, j’aurais voulu en lire une centaine de moins et arriver plus rapidement aux explications de tous ces mystères. Le suspense ne fonctionnait pas, tant les nuits agitées de cette pauvre Noemí partaient dans tous les sens. Disons que moi-même j’en perdais mon latin. La progression me semblait tellement lente. Alors on peut dire qu’un tel fouillis mime la confusion des sens dans laquelle tombe l’héroïne, mais cette petite histoire d’Halloween n’en demeure pas moins ratée à mes yeux.

Même pas peur…

Car si le roman d’horreur est un genre nouveau pour moi, j’aurais dû être d’autant plus sensible à cette histoire bien glauque. Et bien non. Certes les descriptions du vieux lubrique avec son aspect ultra morbide et son état de santé incapable de diminuer sa libido et sa perversité ont provoqué chez moi un vague dégoût. Mais sans plus. Les révélations plus sordides les unes que les autres m’indifféraient tant j’étais anesthésiée par l’ennui. À cela s’ajoutait un certain agacement car la progression de l’intrigue vers la fuite ultime de Noemí et Françis était bien trop laborieuse. Il en résulte une lecture des plus pénibles. À l’instar du personnage principal, j’avais envie de sortir de High Place au plus vite mais en était empêchée, non par un champignon, mais par une intrigue interminable. L’unité de lieu n’y est pas pour rien dans cet ennui et j’attendais sans doute du gore, des couleurs et du rythme de la part d’un roman intitulé Mexican Gothic. Au lieu de ça, on nous plonge dans un grand manoir aussi froid et ennuyeux que le climat d’outre-Manche. Mais terminons sur une minuscule note positive.

Une héroïne sympathique

À la lecture des premières pages où l’action se situe à Mexico, Noemí ne semble être qu’une petite fille riche. Belle et mondaine, elle aime flirter et profiter des avantages de sa naissance en menant une vie légère et superficielle. Mais il n’en est rien, et son absorption par l’horrible High Place nous offre une tout autre facette de la jeune femme. Tout d’abord, on apprend qu’elle est passionnée par la science et se destine à de grandes études : un grand pas hors de la futilité. Ensuite, Noemí se révèle de plus en plus courageuse dans un environnement si hostile et dangereux. Altruiste, elle est prête à tout pour sauver sa cousine – et elle-même – et y parvient grâce à sa curiosité et son intelligence. Elle analyse les signes, comme les ouvrages que dévore Howard Doyle et les portraits de famille qui ornent le manoir, pour assembler le puzzle de l’emprise.

Comme dans la quasi-totalité des ouvrages de ce book-club, Mexican Gothic met en scène une femme libre et terriblement puissante face au patriarcat. Ici, le patriarcat est glauque. Ailleurs, il est violent. Incarné par le vieux Howard Doyle sans foi ni loi et dont la volonté d’asservir s’exerce également sur les autres hommes – rappelons l’exploitation de ces pauvres ouvriers mexicains de la mine d’argent, le pouvoir se veut absolu puisqu’il prive ses sujets du contrôle de leur corps grâce à un redoutable champignon. La victoire de Noemí sur Howard Doyle et son végétal tout-puissant, c’est celle de la liberté et de la modernité solaires sur la tradition dans sa forme la plus abjecte, aussi moisie que les murs de High Place. L’incendie de ce lieu délétère et irrespirable fondé sur l’isolement et la consanguinité est le symbole ultime d’une telle victoire.



Insomnie, Stephen King

Vous n’allez pas me croire, sauf si vous êtes un lecteur assidu de mon blog, mais je n’ai pas lu un Stephen King depuis Cœurs perdus en Atlantide, excellent recueil de nouvelles publié en 2001. Alors comment en suis-je venue à lire ce roman, moi qui n’aime pas le fantastique et ne fais pas partie des nombreux adorateurs de Stephen King dispersés sur l’ensemble du globe ? Une coïncidence incroyable. Un soir que je descendais les poubelles, quelques mois avant mon déménagement, j’ai eu l’horreur de découvrir trois sacs Ikea – vous visualisez la taille – débordant de livres. Tant d’ouvrages jetés par un(e) locataire pressé(e) de quitter son appartement. Mon sang n’a fait qu’un tour et j’ai improvisé un sauvetage en éparpillant les livres dans le hall de l’immeuble, dans les stations de métro et les rames elles-mêmes. Et puis j’en ai gardé quelques-uns, dont Insomnie. L’ouvrage a été publié en 1994 et j’ai constaté que la plupart des exemplaires recueillis dans cette opération de sauvetage improvisée sont de la même décennie. Vous l’aurez compris, certaines chroniques à venir porteront sur les autres objets du sauvetage. Affaire à suivre…

Sans surprise, le roman m’a globalement déplu, malgré des thèmes qui a priori me tiennent à cœur. Comme nous sommes chez Stephen King et que l’intrigue joue un rôle primordial en tant que telle – ce qui n’est pas toujours le cas dans les livres que j’ai l’habitude de chroniquer – un résumé détaillé s’impose.

Résumé

Comme dans l’horrible Ça, l’action se déroule à Derry, une petite ville fictive du Maine. Ralph Roberts a soixante-dix ans et depuis que sa femme est décédée d’une tumeur au cerveau, il souffre d’insomnie. Chaque nuit est un peu plus courte que la précédente.

Un jour, alors qu’il revient de sa promenade vers l’aéroport de la ville, il est témoin d’une scène étrange. Son voisin Ed Deepneau a un accident responsable avec un chauffeur poids lourd et hurle sur ce dernier, l’accusant de transporter des embryons morts – alors qu’il s’agit d’engrais… Deux mois plus tard, Helen Deepneau, sa femme, titube sur le parking de l’épicerie où Ralph est en train de faire ses courses. Elle est en sang et peine à tenir Natalie, sa fille de deux ans. Ed l’a tabassée après avoir découvert qu’elle avait signé une pétition en faveur de Susan Day, une militante féministe qui lutte pour le droit à l’avortement. Helen est d’abord soignée à l’hôpital, puis mise en sécurité dans un centre d’hébergement des femmes. Derry est coupée en deux : d’un côté les partisans de la visite de Susan Day pour tenir un meeting, de l’autre les anti-avortement. Ces derniers manifestent régulièrement devant la clinique qui pratique ces opérations, et provoquent parfois des affrontements violents.

Pendant ce temps-là, Ralph ne dort presque plus et commence à avoir des « hallucinations ». Il voit les auras des gens et les « lit » grâce à leurs couleurs. Toutes sont reliées au ciel par un fil, sauf les auras noires, annonciatrices d’une mort imminente pour la personne concernée. Une nuit, il aperçoit des nains chauves vêtus d’une blouse médicale et tenant une paire de ciseaux à la main, qui entrent et ressortent de la maison de sa voisine âgée. Il apprendra son décès le lendemain. Quand il découvre que Loïs Chassey, charmante senior du quartier, a les mêmes visions que lui, une jolie romance débute entre les deux extralucides de Derry.

Lors d’une visite de remerciement de la part d’Helen et de Gretchen Tilbury, sa nouvelle compagne rencontrée à la maison des femmes, celles-ci lui remettent une bombe lacrymogène en cas d’agression de la part d’Ed Deepneau et de ses alliés. Ralph n’y prête guère attention, mais cette arme de défense lui sauve la vie quand Pickering, un ami d’Ed, l’attaque à l’arme blanche quelques jours plus tard.

Il se rend ensuite à l’hôpital avec Loïs. Pour la première fois, le tandem fait la connaissance des deux nains aperçus la nuit de la mort de leur voisine. Ils confirment ce qu’on avait deviné : ce sont eux qui reprennent la vie aux Hommes en sectionnant le fil de leur aura. Ralph les baptise alors Clotho (le fileur), Lachésis (le répartiteur) et Atropos (l’inflexible), d’après les Moires, divinités du destin dans la mythologie grecque. Puis, Clotho et Lachésis emmènent le couple extralucide à un autre niveau de réalité pour leur expliquer leur rôle dans les événements à venir, ce pourquoi ils ont reçu tous ces pouvoirs. Atropos, le troisième médecin nain, représente le Hasard et travaille au service du Roi Cramoisi, une sorte d’entité suprême diabolique. Il a pour projet de tuer plusieurs milliers de personnes lors d’un attentat aérien piloté par Ed Deepneau et ayant pour cible la salle où se tiendra le meeting de Susan Day. Ralph et Loïs vont devoir empêcher Ed d’exécuter son plan afin de sauver un petit garçon présent dans le public, car il aura une mission à remplir sur Terre quelques années plus tard.

Le couple repart avec plus de questions que de réponses et se rend directement à la maison des femmes pour retrouver Ed au plus vite. Or ses alliés viennent de mettre le feu au bâtiment, et en passant à un autre niveau de réalité, Ralph parvient à sauver les femmes réfugiées dans la cave.

Ralph et Loïs n’ont que peu de temps pour tenter de contrer Atropos. Ils se rendent alors dans son abri souterrain à l’odeur pestilentielle et y retrouvent les objets qu’Atropos vole à leurs propriétaires avant de les tuer. Ils découvrent par exemple le chapeau de Bill McGovern, avec qui Ralph cohabite, et apprennent sa mort par la même occasion, mais aussi…les boucles d’oreille de Loïs ! L’urgence ne fait que s’intensifier et au moment de quitter les lieux, Atropos tente de les en empêcher. S’en suit un combat sanglant – et écœurant – avec Ralph, au cours duquel celui-ci apprend que son ennemi souhaite tuer la petite Natalie Deepneau.

Une fois sorti de ce lieu infâme, il conclut un marché avec Clotho et Lachésis : sa vie contre celle de Natalie. Désormais, il faut agir vite pour éviter le massacre annoncé. Ralph s’incruste dans le cockpit, parvient à détourner l’avion qui s’écrase finalement sur le parking de la salle bondée, et le fameux petit garçon a la vie sauve.

Pensant que tout est bien qui finit bien, les amoureux retrouvent le sommeil après cet épisode, se marient et n’y pensent plus pendant quatre années de bonheur. Mais un jour, Ralph entend à nouveau le tic-tac de l’heure qui va sonner, celle de la mort. Ce même bruit qu’il entendait juste avant celle de sa première épouse. L’échange promis quatre ans plus tôt pour sauver la petite Natalie a bien lieu : le héros (du roman) se fait renverser par une voiture.

Quand le surnaturel entrave la compréhension (et le plaisir de lecture)

Il est évident que ce titre est subjectif et s’explique largement par ma piètre expérience de lectrice de romans fantastiques. Ou est-ce plutôt l’inverse : je ne lis pas de romans fantastiques car l’intrusion du surnaturel dans un récit me gonfle à un tel point qu’il m’empêche de bien suivre. Peu importe. Une chose est sûre : l’intrigue d’Insomnie part dans tous les sens et comprend de nombreuses longueurs, toutes liées aux éléments surnaturels du récit. Sans elles, ce pavé de 815 pages – en allemand ! – aurait pu être réduit de moitié. Moins alambiquée, l’intrigue aurait gagné en clarté et moi en plaisir de lecture. Citons comme exemple les passages de Ralph et Loïs à différents niveaux de réalité lorsqu’ils rencontrent Clotho et Lachésis à l’hôpital. Des pages et des pages de va-et-vient permanents entre ces niveaux de conscience dont, comme cette pauvre Loïs à ce moment-là, on peine à comprendre à quoi ils correspondent. Ou était-ce des montées sans descentes d’un niveau au niveau supérieur ? Je ne sais même plus tant je m’y suis perdue !  Une confusion qui n’est pas sans rappeler cet horrible film que les prétentieux qualifient de chef d’œuvre et auquel je n’ai strictement rien compris : Inception. Quelle horreur. Il est amusant de constater le décalage entre la rapidité avec laquelle les deux nains transportent les protagonistes d’un niveau à l’autre et le ralentissement de l’intrigue dû à ce fouillis surnaturel. Même chose pour de nombreux événements pourtant essentiels à l’intrigue : la visite dans le logement putride d’Atropos et le combat interminable avec Ralph qui s’en suit, mais aussi l’intervention de ce dernier dans le cockpit pour détourner l’avion piloté par Ed Deepneau. J’avais à chaque fois la sensation d’être dans un de ces trop nombreux films d’action américains où le héros est poursuivi par son ennemi ou se bat contre lui avec en fond sonore une musique trop forte et trop agressive. Une envie irrésistible de sauter toutes ces pages et d’en arriver au dénouement de ces épisodes très américains dans la surenchère de violence et de « mindf***ing ».

Des thèmes passionnants

L’Amérique et ses névroses : violence et radicalité

Enfant terrible de l’Amérique, Stephen King adore mettre sa patrie le nez dans ses névroses, ci-possible de la façon la plus brutale et subversive qui soit. Ici, nous avons les violences faites aux femmes, certes, mais comme je m’y attarderais dans un paragraphe dédié, concentrons-nous sur la violence tout court. Et c’est déjà pas mal, puisqu’il s’agit là de l’ADN de l’Amérique. Ainsi King situe la plupart de ses romans dans le Maine, non seulement parce qu’il vient de cet État et y vit toujours, mais aussi parce que celui-ci incarne le trompe l’œil américain. Une petite ville comme Derry, en apparence tranquille et dont la moyenne d’âge semble assez élevée, renferme les pires horreurs : la violence conjugale perpétrée par un kamikaze, et plus généralement l’œuvre du terrible Atropos – c’est-à-dire le dessin d’une créature aussi angoissante que le Roi cramoisi. Aujourd’hui plus que jamais, les États-Unis se caractérisent par une polarisation inquiétante. Les progressistes et les conservateurs ont un point commun qu’ils ne veulent pas reconnaître – et qui en apporte la meilleure preuve : la radicalité. Un phénomène déjà à l’œuvre dans ce roman paru dans les années 1990. D’un côté les progressistes, certes absolument pas radicaux et avec des combats justes, mais de l’autre des « pro-life » prêts à (se) donner la mort au nom de la défense de la vie. Dès l’annonce de l’arrivée de Susan Day, la petite ville de Derry est scindée en deux camps irréconciliables : les partisans de son discours, et les opposants à l’avortement et aux droits des femmes. Les commerçants affichent ouvertement leur position sur le sujet et notre personnage principal ne sait plus où donner de la tête devant ces pétitions contradictoires à signer. Et avant même l’attentat, les affrontements sont violents dans le cadre des manifestations des amis d’Ed Deepneau.

Citons les deux autres preuves – encore plus évidentes – du caractère prophétique d’Insomnie : une attaque de la maison des femmes, bien avant l’attentat masculiniste de Toronto en avril 2018, et bien évidemment l’attentat aérien d’Ed Deepneau, presque dix ans avant le 11 septembre ! Polarisation, violence et ville faussement paisible. Voici la recette parfaite – un peu trop à mon goût – d’une fiction avec pour toile de fond les névroses de la première puissance mondiale.

Les violences faites aux femmes

Comment ne pas être sensible à ce thème lorsqu’on fait partie de cette moitié de l’humanité dominée de manière systémique ? Ed est le voisin de Ralph et avant l’accident de voiture dont ce dernier est témoin, il n’a jamais éveillé le moindre soupçon quant à sa masculinité toxique. Un voisin sans histoire, comme on l’entend si souvent après des histoires de meurtres…Ensuite, et c’est là que Stephen King tend un miroir terrible à la société patriarcale, il y a cette description particulièrement crue de Helen titubant dans un état grave dans l’espace public. Ralph la découvre grièvement blessée, sauve son enfant qu’elle a du mal à peine à porter, et à travers les yeux de ce personnage principal plutôt bienveillant à l’égard de la cause féministe et de la venue de Susan Day, le lecteur se prend les conséquences du système patriarcal en pleine tête. Autre aspect intéressant : des hommes manifestent contre le droit des femmes à disposer de leur corps, et souhaitent même les tuer au nom de la vie. Un tel roman, qui raconte entre autres une histoire de misogynie meurtrière, prend une dimension effrayante au crépuscule du mandat de Trump et des actions de ses sbires dans certains États pour interdire l’avortement. Des manifestations du roman aux lois de l’Amérique républicaine bel et bien réelle, on se demande de quoi se mêlent ces hommes. Réponse : de ce qui leur appartient ! Le corps des femmes est leur propriété. Ces êtres dont le sexe les dispense de mettre au monde ont donc parfaitement le droit de contrôler la natalité qui passe par ce corps autre, mais aussi de tabasser ou tuer ce même corps. Merci au King de nous le rappeler.

La senior way of life

Malgré le caractère fondamental des deux thèmes précédents, le traitement de la vieillesse reste celui qui m’a le plus touchée. Dans nos sociétés occidentales, les personnes âgées représentent une part croissante des populations nationales, mais restent peu présentes dans les médias et dans l’art. On les enferme dans des mouroirs et le monde se désintéresse totalement d’eux. Même la littérature les oublie, ou ne parle d’eux qu’en fin de vie, en phase terminale d’un cancer ou souffrant d’Alzheimer. Dans Insomnie, Stephan King casse les codes et choisit un héros septuagénaire qui vient certes de perdre sa femme, mais dont les troubles du sommeil le font rajeunir à vue d’œil au lieu de le transformer en un énième vieillard sénile pathétique ou risible. Ralph est tout sauf isolé malgré son deuil. Il fait de longues promenades seul, mais partage sa maison avec Bill McGovern et joue aux échecs avec les autres membres de la communauté. J’ai trouvé des moments de poésie dans ce thriller qui m’a pourtant fatiguée à cause de son utilisation abusive d’éléments surnaturels. Or cette grâce reposait uniquement sur le personnage de Ralph, profondément bon – passons sur le manichéisme à l’Américaine qui dégouline dans ce roman –  et sur sa belle relation avec Loïs. Loin d’être un naufrage, la vieillesse rime ici avec dons extralucides, force et courage, mais aussi avec apaisement et amour. Ralph – avec ou sans sa dulcinée – multiplie les actes de bravoure. Il sauve une femme et un bébé d’une mort certaine sous les coups d’un mari violent, des femmes suite à un attentat, des centaines de spectateurs lors d’une conférence pour le droit à l’avortement, y-compris un petit garçon qui jouera un rôle décisif quelques années plus tard. Et au lieu de mourir à petit feu comme tant de personnes âgées dans les fictions, il termine sa vie par un ultime sauvetage spectaculaire. Comme si ces divinités du destin estimaient qu’un septuagénaire serait plus lucide et plus courageux que quiconque, prêt à se sacrifier pour une petite fille – elle aussi capable de voir les auras ! – qui a la vie devant elle et pourra donc reprendre le flambeau.



La maison des Hollandais, Ann Patchett

Encore un livre de Book Club. Heureusement que j’ai quitté ce nid à emmerdes pseudo-féministe mais qui donnerait raison aux pires clichés machistes sur les objectifs de vie des femmes et leurs comportements entre elles. Passons. Là n’est pas le propos ; la seule chose à retenir est que dans quelques chroniques, mes lectures seront des choix exclusivement personnels, les livres ne seront pas toujours écrits par des femmes ni anglophones. En attendant, et contrairement à celui Ma sœur, serial killeuse d’Oyinkan Braithwaite, le récit manquait terriblement de souffle.

Résumé

Le narrateur, Danny Conroy, a grandi avec sa grande sœur Maeve dans une imposante demeure de la banlieue de Philadelphie. Comme elle a appartenu à une riche famille hollandaise avant d’être rachetée par leurs parents, Elna et Cyril Conroy, elle est surnommée La maison des Hollandais. Si cette dernière a inspiré le titre du roman, c’est parce qu’elle symbolise pour le frère et la sœur toutes les obsessions du passé : ils ne cessent d’y retourner une fois adultes. Car ces deux êtres inséparables – tiens, tiens, une fratrie aux liens indéfectibles noués dans l’adversité, cela me rappelle quelque chose – sont englués dans leur enfance et les traumatismes subis. Et pour cause : Elna les a abandonnés alors que Danny était encore petit et leur père s’est remarié avec la jeune Andrea, qui emménage avec ses deux filles dans la maison des Hollandais. La belle-mère va peu à peu éloigner les enfants de son mari pour privilégier les siens ; sa fille occupe ainsi à temps complet la chambre de Maeve partie pour ses études. Et lorsque Cyril Conroy décède subitement quelques années plus tard, la marâtre parvient à expulser légalement ces deux indésirables de la maison de leur enfance.

Entre l’abandon de leur mère partie aider les pauvres en Inde et les terribles conséquences de la mort du père, ce roman nous raconte comment le narrateur et Maeve tentent de devenir adultes, avec pour seul et unique repère l’autre membre de la fratrie, et sans jamais vraiment se défaire de leur passé.

L’histoire de deux empotés de la vie

Le récit du point de vue d’un garçon tête à claques

Maeve et Danny sont des empotés de la vie, et c’est la raison pour laquelle ce récit m’a à la fois agacée et ennuyée, d’autant plus que le narrateur est clairement le pire des deux… Cet être émotionnellement pourri gâté par une grande sœur bien trop dévouée est pétri d’égoïsme, ce qui en fait un personnage masculin hautement caricatural. Pendant son enfance, deux domestiques – Sandy et Jocelyn – s’occupaient de la maison des Hollandais, et devinez quoi ? Danny ne s’aperçoit qu’à l’âge adulte que les deux femmes en question sont sœurs, alors même qu’il existe une ressemblance physique. Deuxième exemple : pendant ses études de médecine, sa petite amie se plie en quatre pour que la relation fonctionne. Quand, à juste titre, elle aborde le sujet de l’engagement, les pensées du jeune homme m’ont fait rire jaune : il voulait garder Mademoiselle sous le coude pour continuer à avoir des rapports sexuels réguliers et la question du mariage ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Trop concentré sur sa carrière et la satisfaction de ses besoins animaux, il accepte finalement d’épouser celle pour qui le mariage avec un médecin constitue un plan de carrière. Voilà, voilà. Ann Patchett n’épargne pas Danny, et son égoïsme à l’œuvre tout au long du roman permet de pointer du doigt une apathie très masculine. Je ne sais pas si telle était l’intention de l’auteur, mais peu importe, retenir ce que je veux fait partie de mes prérogatives de lectrice.

Une sœur courage

Maeve est une femme brillante, douée pour les chiffres, mais elle se contente d’un modeste poste de comptable pour une PME du coin. Tant mieux pour le gérant de la PME, ceci dit. À aucun moment sa vie amoureuse n’est évoquée, encore moins son souhait ou son refus de devenir mère. Pourquoi faire, puisqu’elle occups déjà un rôle maternel vis-à-vis de Danny ? Atteinte d’un diabète assez grave, Maeve apparaît rapidement comme un personnage courageux plus préoccupée par le bonheur de son petit frère que par le sien. À aucun moment elle ne se plaint, et Dieu sait si elle aurait toutes les raisons du monde de le faire.

En plus de sa santé fragile et de ses malaises, il ne faut pas oublier qu’elle a bien connu sa mère, ce qui rend l’abandon plus douloureux. Or lorsque celle-ci réapparaît à New York pendant l’hospitalisation de sa fille, les deux femmes deviennent inséparables et passent leur temps à se remémorer les bons souvenirs. Danny est plus en retrait et s’étonne que sa sœur pardonne si facilement. Mais comme l’expliquent Sandy et Jocelyn – avec qui, oh surprise !, la fratrie est restée amie jusqu’au bout – Elna était une sainte. Elle a toujours détesté la maison des Hollandais, sans doute mal à l’aise à cause de sa somptuosité, et s’est sentie comme « appelée » à aider ceux qui sont véritablement dans le besoin. Maeve, qui – comme TOUTES les femmes du roman à l’exception d’Andrea – est dans l’abnégation, semble le concevoir et ne pas opposer le don de soi dont sa mère a fait preuve à l’abandon de ses propres enfants. Une décision que le lecteur finit lui-même par comprendre.

Ainsi cette jeune femme qui souffre physiquement, poursuit en quelque sorte l’œuvre de sa mère et représente une sainte elle aussi. À noter que l’omniprésence de Maeve dans la vie de son frère crée même des tensions avec l’épouse de celui-ci.

Le fils de son père

De la même manière que Maeve prend le chemin de sa mère, Danny ne parvient pas à trouver sa voie et imite le père. Depuis tout petit, il accompagnait Cyril, magnat de l’immobilier et bourreau de travail, dans le recouvrement des loyers pour les immeubles qu’il possédait. Il est bien précisé dans le roman que jamais ce rôle d’assistant improvisé n’a été proposé à la fille aînée. Ces tournées du samedi étaient devenues des moments père-fils privilégiés, des rituels de transmission comme il en existe dans toutes les familles. Or après des études de médecine terminées, un début de carrière prometteur et toute son énergie consacrée à ce sacerdoce, il se rend à l’évidence : sa passion est l’immobilier. Il a suivi le plan de sa sœur et terminé son cursus onéreux dans le seul but de vider le trust et de ne rien laisser aux filles d’Andrea. La révélation à sa vocation est progressive, mais ses grands coups sont décrits avec minutie et montrent à quel point il est le digne héritier de son père. Il commence ainsi par acheter de vieux immeubles du quartier ultra pauvre et dangereux de Harlem avant que celui-ci ne devienne l’endroit branché et assez cher de Manhattan qu’on connaît aujourd’hui. Ensuite, il deviendra richissime grâce à un gros projet de construction près du campus.

C’est long, mon Dieu que c’est long

La question essentielle posée dans ce roman pourrait se résumer ainsi : « Peut-on s’extirper de son passé et tracer son propre chemin ? ». La maison des Hollandais symbolise un lien douloureux au passé, à l’histoire familiale de nos deux protagonistes qui ne cessent d’y retourner à mesure que les années passent. Planqués dans la voiture bien évidemment conduite par Maeve, ils n’avancent pas et leurs séances d’espionnage nocturne durent des heures. L’image est parfaite ; ces deux êtres co-dépendants et empotés de la vie m’ont profondément agacée. Là où la sororité du précédent livre m’avait touchée, l’obsession du frère et de la sœur pour une vieille bâtisse a eu l’effet inverse. Avec la description interminable des premières pages lors de la première visite du couple Conroy, on comprend pourquoi Elna a préféré fuir cette maison angoissante. Pendant tout le livre, je m’entendais hurler « JUST MOVE THE F*** ON, GUYS! ».



Ma sœur, serial killeuse, Oyinkan Braithwaite

Je ne remercierai jamais assez mon ancien Book Club de me faire découvrir des petites merveilles, certes calibrées pour le public féminin des cercles de lecture anglo-saxons, mais qui n’en sont pas moins jouissives. Jouissif, tel est l’adjectif qui résume le mieux ce premier roman.


Oyinkan Braithwaite est une auteure nigériane à peine trentenaire lors de la publication de celui-ci en 2019. Née à Lagos, la ville où se déroule Ma sœur, serial killeuse, elle a toutefois grandi et effectué l’ensemble de sa scolarité en Angleterre. L’anglais est donc sa langue d’écriture. Dans ce roman à la fois fantasque et réaliste, elle déploie ses talents de jeune auteure ancrée dans son époque, tant sur le fond que sur la forme.

Ce n’est pas ce que vous croyez

En lisant le titre, on s’attend à un roman policier ou à un thriller. Enfin peu importe le genre littéraire, il est question de meurtre et d’hémoglobine, non ? Si, mais ce n’est pas ce que vous croyez. Sans être mensonger, le titre n’en est pas moins déroutant. À défaut d’être totalement centré sur des meurtres et la résolution d’une enquête, ce livre drôle, avec une sorte d’humour noir-léger – j’endosse l’entière responsabilité de ce mot-valise – raconte la relation fusionnelle de deux sœurs que tout oppose. D’un côté, nous avons Korede, l’aînée, infirmière et altruiste. De l’autre, Ayoola, la cadette égocentrique, parfaite narcisse des temps modernes.


Le ton décrit plus haut est donné dans les premières pages. En effet, le roman s’ouvre sur une scène de crime et une description minutieuse du nettoyage de tout ce sang par Korede. Une fois encore, Ayoola a tué son amant et appelé sa sœur à la rescousse pour faire disparaître le corps et les traces du meurtre. Même si la jeune femme prétend avoir agi par légitime défense, elle n’en est pas moins à sa troisième victime, ce qui la qualifie de tueuse en série aux yeux de la loi. On ne peut donc pas reprocher au titre d’être évasif. Mais une fois la scène de crime nettoyée et le corps jeté dans la lagune de Lagos, l’élucidation n’est plus un sujet, puisque la coupable est annoncée dès le début. Le lecteur peut se demander tout au plus si elle ira en prison, mais là n’est pas le problème.


Le cœur du roman est la relation – moins superficielle et conflictuelle qu’il n’y paraît – entre deux sœurs que tout oppose ET réunit. Un équilibre fragile mais ancien qui va être mis à mal par l’intrusion du beau docteur Tane dont Korede est secrètement amoureuse et que la belle cadette va commencer à fréquenter. Sera-t-il la quatrième victime de la serial killeuse, ou la gentille infirmière parviendra-t-elle à le sauver ?

Un roman contemporain, un ton léger et drôle

Ayoola est une créature des réseaux sociaux. Comme toutes les très belles jeunes femmes, elle connaît l’étendue de ce pouvoir sur les hommes, en use et en abuse. Elle se complaît dans une oisiveté permise par la richesse de son défunt père et passe ses journées à jouer les influenceuses sur Instagram. C’est d’ailleurs le premier roman que j’ai lu dans lequel le célèbre réseau social est mentionné. Alors certes, le pouvoir de la jeunesse et de la beauté féminine est vieux comme le monde, mais sa mise en scène sur les réseaux sociaux et la moquerie dont fait preuve la narratrice vis-à-vis de son personnage totalement oisif relèvent d’une modernité irrésistible aux yeux du lecteur. Ayoola n’en fout pas une, pour dire les choses clairement, et compte sur sa sœur aînée pour la sortir de tous les mauvais pas (euphémisme).
Mais si j’ai beaucoup aimé Oyinkan Braithwaite et la trouve terriblement moderne, c’est avant tout grâce à la petite voix moqueuse qui vous accompagne tout au long de cette narration à la troisième personne. Hormis pendant les rares passages assez graves qui traitent du père décédé, l’oiseau moqueur donne à entendre sa petite musique fort agréable du début à la fin.


Braithwaite ne lésine pas sur le sarcasme et le lecteur n’a aucun mal à se représenter certaines scènes cocasses. Ainsi lorsque Tane – le « crush » de Korede, pour rester dans le contemporain – est mentionné pour la première fois, la description de la tentative de séduction de la jeune femme est hilarante. Contrairement à sa sœur ultra féminine, elle doit faire un effort peu naturel pour mettre en place une démarche chaloupée. Maladroite et ridicule, celle-ci n’obtient qu’un maigre « ça va ? » presque inquiet de la part de l’objet du désir. Un passage hilarant qui m’avait marquée à la lecture. Faute de pouvoir le citer, je ne peux que le restituer de manière bancale et dépourvue d’humour.

De l’africanité à la sororité universelle

Comme dans de nombreux romans contemporains anglo-saxons que je qualifierais de « fictions à Book Clubs », les femmes sont au cœur de de l’intrigue. Ici, le thème central est sans conteste la sororité. Envers et contre tout, Korede soutient sa petite sœur malgré leur antagonisme absolu. On comprend au fur et à mesure du récit qu’une telle cohésion s’est forgée dans la brutalité du père qui n’est plus de ce monde. Riche nigérian pour qui les apparences primaient, il n’en demeurait pas moins violent et sans pitié avec ses filles, prêt à vendre les faveurs sexuelles d’une Ayoola à peine pubère pour conclure une belle affaire – avec un vieux libidineux. L’africanité est présente dans l’évocation en filigrane d’une société ultra-patriarcale. Car sans nommer celle-ci, disons que Braithwaite multiplie les indices. Au-delà du patriarche à la richesse insolente pour qui seule la réputation compte, il y a la beauté comme valeur suprême – et unique ! – chez les femmes, incarnée par une Ayoola qui a absolument tous les hommes à ses pieds, y compris un médecin exerçant à l’hôpital. Dans nos sociétés occidentales, on imagine mal un médecin fréquenter de manière assidue et ostensible une influenceuse superficielle. Enfin il y a ces quelques détails qui plantent le décor à Lagos : le lagon au moment de jeter le corps de la dernière victime d’Ayoola, les embouteillages monstres, les okadas, l’état de l’hôpital, les policiers corrompus qui multiplient les contrôles routiers pour s’en mettre plein les poches. Soit.


Cette histoire de sœurs opposées mais unies dans une adversité qu’elles connaissent depuis toujours n’en demeure pas moins universelle. Depuis la déferlante #metoo, le mot « sororité » revient souvent ; les femmes victimes de la domination masculine sont des sœurs de souffrance. Peu importe leur âge, leur statut social ou leur situation matérielle, elles se donnent la main et se soutiennent grâce à une parole soudain – oui, soudain ! – libérée, se sentant alors moins seules et donc plus fortes. Ayoola et sa grande sœur Korede en sont le symbole. La violence du père les lie autant que le sang. Korede aurait pu se laisser aller à une ignoble jalousie envers sa cadette-diva qui attire l’attention de tous les hommes et lui ravit en un clin d’œil un homme qu’elle convoite depuis des années. Mais il n’en est rien. Non seulement elle la soutient dans le nettoyage des scènes de crime au risque de se faire prendre lorsque SA voiture est inspectée par la police dans le cadre de l’enquête pour le dernier meurtre, mais en plus de cela elle n’hésite pas une seconde lorsqu’il faudra choisir entre Tane et Ayoola. Sa crainte annoncée dès le début du flirt est confirmée, même si cette fois le jeune médecin n’est que grièvement blessé. Ayoola parle comme à son habitude de légitime défense en réaction à un accès de violence de la part de son amant et Korede, sans préciser si elle la croit ou non, la soutient naturellement. Sisters before misters.

Une misandrie jouissive

L’intrigue tourne autour d’une femme qui se défend – d’une manière extrême, bien évidemment – face à la violence conjugale. Et comme elle vit dans une société ultra patriarcale où elle passe de la propriété du père – violent – à celle du petit-ami et potentiel mari – lui aussi violent –, elle devient une sérial killeuse par la force des choses. Or une telle vengeance ne se retrouve nulle part – surtout dans le réel ! Depuis la lutte récente en faveur de la reconnaissance du terme féminicide par le droit, cette conséquence tragique du patriarcat est mise sous le feu des projecteurs en tant que telle. Et la réflexion logiquement induite par cette prise de conscience se traduit par la question suivante, déjà évoquée en d’autres termes par Despentes dans une interview : « Puisqu’on sait qu’une infime minorité d’auteurs de violences faites aux femmes est condamnée à la hauteur du préjudice engendré, les femmes seraient-elles des saintes pour ne pas se défendre et abattre tous ces hommes qui les violent(ent) en masse ? » Dans cette même interview, Despentes ajoute que les femmes continuent bien de mettre au monde des garçons, donc de futurs agresseurs potentiels… Passons sur cet exemple qui peut choquer, mais qui doit être replacé dans l’ensemble de la réflexion dominés-dominants. Car c’est justement dans cette configuration vieille comme le monde que réside la réponse à la question : les femmes sont dans un état de soumission telle qu’elles ne se vengent pas, ne se rebellent pas à la hauteur des préjudices subis. Elles se contentent de porter plainte – quand elles ne se disent pas, comme dans la majorité des cas, que la démarche est parfaitement inutile – et de revendiquer certains droits. Mais les violences se poursuivent, puisque le schéma dominants-dominés n’a pas été renversé.

Or dans son roman, Oyinkan Braithwaite campe un personnage qui fait ce que les femmes devraient faire en toute logique, même si bien évidemment ce n’est pas une réponse socialement et éthiquement acceptable : elle bute. À coups de couteau. C’est sanglant, mais l’humour noir dévoilé dès les premières pages nous fait oublier qu’on parle de meurtre, comme si la légèreté du ton correspondait au peu de perte pour l’humanité que représente l’agresseur-victime.

La misandrie assumée de Ma sœur, serial killeuse est jouissive car vengeresse. Les hommes y sont des êtres faibles – seule la beauté compte, alors bien fait pour eux si elle les éblouit et les mène à leur perte. Leur jalousie et volonté de domination semblent punie comme il se doit, et même le George Clooney de Lagos dont Korede est secrètement depuis si longtemps ne parvient pas à ébranler la sororité toute-puissante. Y a pas à dire, ça fait du bien.

La Mythologie viking, Neil Gaiman

« Bon Dieu mais depuis quand TomtomLaTomate s’intéresse-t-elle à un auteur à succès anglo-saxon de fantasy ? », me direz-vous en découvrant avec stupeur le titre de cette nouvelle chronique. Et si vous êtes un fidèle lecteur de mon blog, vous connaissez déjà la réponse, à savoir : « Elle ne s’y intéresse toujours pas, mais son Book Club l’a un peu forcée à sortir de sa zone de confort littéraire. » Contre toute attente, ce recueil de petites histoires de la Mythologie viking pour les Nuls m’a fort amusée. Neil Gaiman est un excellent vulgarisateur et conteur dont l’univers et le célèbre American Gods se nourrissent des légendes scandinaves. Ses histoires de dieux nordiques sont rapidement sorties de ma mémoire, mais j’ai tout de même envie de partager avec vous les multiples qualités de ce petit livre agréable.

La Mythologie viking pour les Nuls

Voilà comment aurait dû s’appeler ce livre, et c’est d’ailleurs la première idée qui à l’époque est ressortie de la discussion au sein de mon Book Club. Ces histoires sont racontées dans un style au rythme effréné et sans fioritures ; le lecteur n’ayant jamais lu la moindre ligne de marvels inspirés de la mythologie nordique peut suivre sans problème ces aventures incroyables de dieux fous, drôles et cruels. Dans une introduction synthétique, Gaiman nous présente les éléments fondamentaux de la mythologie nordique. D’une part la chronologie allant de la création des neufs mondes peuplés de leurs créatures respectives au Ragnarök, le crépuscule des dieux, en passant par l’ère des hommes. D’autre part les personnages, leurs rôle et caractère. On comprend tout, nul besoin de revenir quelques pages en arrière parce qu’on a oublié qui était cet Odin ou autre, et ça fait du bien ! Voici nos personnages principaux :

Odin : maître des dieux, il incarne tout naturellement la sagesse, la bravoure et l’intelligence.

Thor : fils d’Odin, il est le plus fort, mais aussi le plus colérique.

Loki : fils d’un géant (les géants sont les ennemis des dieux) et adopté par Odin, c’est un sale gosse farceur, hilarant et indigne de confiance.

Tous trois – même si Loki constitue une exception – appartiennent à la « famille » de dieux Ases et vivent dans leur propre Olympe – Asgard. Quant aux Hommes, ils vivent dans le royaume de Midgard. Comme dans toutes les mythologies, tout n’est qu’hybris, immoralité et violence extrême. Les histoires racontées sont toutes issues de la transmission orale ou écrite, notamment grâce à L’Edda poétique, un recueil anonyme de poèmes islandais qui date du XIIIe siècle. Commençons par l’un des épisodes les plus connus, à savoir…

Le vol du marteau de Thor

Un matin, Thor découvre qu’il a perdu Mjöllnir, son célèbre marteau. Ce dernier lui a été volé par le géant Thrym. Le puissant dieu décide alors de s’allier avec Loki pour récupérer son signe distinctif. Après avoir convaincu Freyja  – déesse Vanir vivant parmi les Ases – de leur prêter sa combinaison de plumes, Loki vole vers Jötunheim, le monde des géants. Thrym reconnaît son larcin et accepte de rendre le marteau à une condition : épouser la belle Freyja. De retour à Asgard et après avoir essuyé le refus catégorique de la principale intéressée, Thor et Loki vont finalement accepter une autre idée. Prêt à tout pour éviter une invasion des géants détenteurs de son arme, l’ultra-viril Thor va se déguiser en Freyja et porter son « collier des Brisingar » pour berner Thrym. Loki sera sa suivante. La rencontre entre un Thrym brûlant de désir pour Freyja et les deux travestis donne lieu à quelques pages hilarantes. On y retrouve un Thor à l’appétit gargantuesque, mais qui ne dit mot pour ne pas trahir sa véritable identité sous son apparence de déesse. Les justifications de Loki auprès de Thrym apportent elles aussi leur lot de comique ­: Freyja avait tellement hâte de rencontrer son promis qu’elle n’a pas mangé depuis huit jours. Et quand le géant est effrayé par le regard féroce de la belle Freyja au moment de l’embrasser, Loki lui garantit que là encore, il est dû à l’excitation de la future mariée et au manque de sommeil qui en découle. Je vous la fais courte, mais ça fonctionne ! Et au moment de sceller le pacte, Thrym demande à ce qu’on lui amène Mjöllnir pour consacrer son union avec sa douce. Celle-ci – Thor, oui ! – s’empare alors de l’objet et massacre tous les géants qui l’entoure.

L’horreur et la violence

Comme le montre cet avant-goût, les dieux ne font pas dans la dentelle. Prenons là encore exemple sur la mythologie grecque. La violence y est omniprésente : tous les tabous sont brisés – à l’instar d’un fils qui tue son père pour coucher avec sa mère – et l’horreur dépasse les meilleurs scénarios de films hollywoodiens, avec des monstres tels les cyclopes ou encore la redoutable Scylla. Ré-pu-gnants ! Alors pas de surprise dans son pendant scandinave, on retrouve cette composante essentielle ; seuls les noms sont plus difficiles à mémoriser et à prononcer. Entre démesure, jalousie, excès et luttes de pouvoir, les dieux puissants multiplient les démonstrations de leur force pour mieux inspirer la crainte aux Hommes.

Le visqueux et déplaisant apparaît dès la création de cette univers puisque Odin sacrifie son œil pour atteindre la sagesse ultime. Leçon pour les Hommes censés prendre les dieux pour modèles : ne reculez devant rien et la bravoure, le sens du sacrifice ne doivent pas avoir de limite.

La mythologie scandinave a également son propre monstre marin. Lorsque Thor rend visite au géant de glace Hymir, tous deux partent pêcher et s’éloignent de plus en plus du rivage malgré les protestations de Hymir. Tandis que le géant pêche deux baleines, Thor « attrape » Jörmungand – un gigantesque serpent de mer qui a tellement grandi depuis qu’Odin l’a jeté à la mer autour de Midgard qu’il se mord la queue. Grâce à sa force exceptionnelle et dans un combat haletant, Thor parvient presque à le tirer à bord.

Enfin la violence mêle les combats sanglants décrits ci-dessus aux pires trahisons entre Ases. Au cœur de celles-ci, Loki. Sa loyauté n’a d’égale que son inventivité dans le malin. Ainsi quand Frigg, la mère de Balder – second fils d’Odin et dieu de la beauté aimé de tous sauf de Loki – souhaite conjurer la prophétie de la mort de son fils et fait prêter serment à tous sauf au gui de ne jamais faire de mal au jeune dieu, Loki donne une fléchette de gui au frère aveugle de Balder. Résultat : un fratricide magistralement orchestré par Loki. Œil pour œil dent pour dent, les dieux d’Asgard tuent le fils de Loki pour le punir et l’emprisonnent pour l’éternité. Pendant Ragnarök, l’apocalypse annoncée dès le début, Loki et ses trois enfants encore vivants se battent contre les Ases. Un juste bouquet final après toutes les trahisons de ce personnage central.

Mais on se marre bien quand même !

À la différence de certains récits d’inspiration mythologique profondément ennuyeux, aucun chapitre de La mythologie viking n’est épargné par les qualités de conteur et l’humour irrésistibles de Neil Gaiman. J’en veux pour preuve le comique de situation lié au travestissement de Thor évoqué plus haut. Nombreuses sont les scènes extrêmement drôles rapportées avec une telle vivacité qu’il est impossible de ne pas les visualiser très précisément en riant au lit, dans les transports, à la bibliothèque, au parc, etc. Objectivement seule en avec mon air idiot, et subjectivement entourée de ces dieux violents et ridicules, mais surtout de l’incorrigible Loki.

De nombreux récits tirent leur origine des farces que ce personnage exécute avant d’être contraint de les réparer. Parmi ses espiègleries absurdes mais qui nous font décrocher un sourire, on peut citer la tonte de Sif, la femme de Thor aux cheveux d’or. Dans le chapitre suivant, un mystérieux personnage – qui s’avèrera être un géant – propose aux Ases de construire un mur impénétrable tout autour d’Asgard en échange de la main de Freyja. Loki convainc les dieux d’accepter si le géant réussit son œuvre en moins de six mois…Le problème c’est que ce dernier y parvient presque et que Loki doit bien évidemment l’enfumer pour rattraper son mauvais pronostic.

Enfin Neil Gaiman peut, sans l’aide de Loki, vous faire éclater de rire en une remarque inattendue, comme glissée l’air de rien au milieu du récit. J’en veux pour preuve cette phrase entre parenthèse – une ponctuation qui singe l’aparté dans une conversation, le petit mot taquin susurré à l’oreille d’un voisin complice et dissimulé au reste de l’assemblée par la main. Le décor d’abord. Frey, dieu Vanir et frère de la fameuse Freyja, épouse la sublime Gerd, une géante, dans des conditions idylliques : « un champ d’orge ondulant », « elle était aussi belle que dans ses rêves », « sa peau et ses lèvres aussi douces qu’il espérait », « leur mariage était sacré et on raconte que leur fils, Fjolnir, devait être le premier roi de Suède. » Et là…BIM ! Arrive la parenthèse qui casse tout :

« (Il se noiera dans un tonneau de miel en pleine nuit, alors qu’il était à la recherche d’un endroit pour pisser.) » L’introduction de cette ponctuation et le changement brutal de niveau de langage miment à la perfection le retour à la réalité triviale induit par cette mort aussi inattendue qu’hilarante.

Bon, c’est forcément moins drôle là, mais toujours est-il que ce Neil Gaiman mérite son immense succès.

Petit challenge de lecture auquel je ne pourrai participer, mais que je vous invite à découvrir ici :

https://www.awin1.com/cread.php?awinmid=16829&awinaffid=893141&ued=https%3A%2F%2Fwww.bookdepository.com%2Freadathon

https://www.awin1.com/cread.php?awinmid=16829&awinaffid=893141&ued=https%3A%2F%2Fwww.bookdepository.com%2FLittle-Women-Louisa-May-Alcott%2F9780147514011

Pachinko, Min Jin Lee

Après la douceur de Cristallisation secrète, retournons chez nos amis Japonais, avec cette fois un roman très différent écrit par une Américaine d’origine coréenne. Pachinko retrace l’histoire des immigrés coréens au Japon à travers une sublime saga familiale. Selon moi, ce livre est un chef d’oeuvre absolu qui a le mérite de traiter un sujet inédit en Occident. Mais quels aspects historiques et sociétaux révèle cette magnifique histoire sur quatre générations avec au centre le personnage de Sunja, figure matriarchale solide comme un roc ?

Le racisme des Japonais

Mon titre peu paraître brutal, mais il ne reflète que pâlement la violence de la mentalité japonaise. Lorsque j’entends les Français se faire traiter de peuple au mieux intolérant, au pire raciste, sur la simple base du vote populiste à chaque élection, je ris jaune. Les Japonais ne sont pas les seuls, mais leur politique d’immigration zéro – qui selon moi n’y est pas pour rien dans le niveau de sécurité du pays – en dit long sur l’ouverture de ce pays insulaire. Les Coréens sont vus comme faignants et malhonnêtes. Ils n’ont pas accès aux professions qualifiées ni à la propriété et vivent dans des quartiers insalubres. Un traitement difficile à croire tant ces deux peuples nous paraissent si proches. L’histoire du racisme – si tant est que les races existent, et le cas échéant, qu’il s’agisse de deux « races » distinctes – que subit ce peuple victime absolue des conflits sur son sol est racontée sous toutes les coutures à travers le destin d’une famille et sur quatre générations, des parents de la jeune Sunja qui grandit à Busan, un village de pêcheurs coréen à son petit-fils chéri Solomon.

Alors comment ces braves gens qui ont dû fuir la Corée ont-ils fait leur trou en terre hostile ? Et bien comme c’est presque toujours le cas pour les immigrés coréens du Japon et pour les raisons évoquées ci-dessus, grâce au pachinko. Les établissements de ces machines à sous auxquelles les Japonais sont si dangereusement accros sont souvent gérés par des groupes plus ou moins mafieux et quand on sait que cette activité représente 4% du PIB nippon, on comprend pourquoi le gouvernement a renoncé à les interdire.

Comme toutes les histoires d’immigrés qui réussissent, Pachinko décrit aussi bien le travail acharné et la débrouillardise de cette famille que les humiliations permanentes subies. Dans ce récit de l’exil, la troisième génération ne parvient pas non plus à s’intégrer. Solomon doit se soumettre à un examen de ses empreintes digitales le jour de ses treize ans et craindre une remise en cause de sa présence dans le pays où il est né. Jeune cadre dynamique prometteur une dizaine d’années plus tard, il se fait embaucher dans une banque d’investissement de Tokyo après de brillantes études aux États-Unis. Mais après l’échec d’une transaction dû aux liens de son père avec les yakuza, il se fait virer sans ménagement et…surprise ! intègre la société de pachinko de son père. La famille est certes devenue richissime, mais, empêchée de faire ses preuves dans les professions respectables, doit sa fortune à une activité interlope.

Les femmes sont faites pour souffrir

Ce sont les mots prononcés par la mère de Sunja alors qu’elle n’était encore qu’une jeune fille. Elle ne les oubliera jamais et ils lui reviendront quelquefois en mémoire, au moment des grandes épreuves. Le personnage principal de Pachinko est décrit comme une force de la nature, par opposition à son mari très chétif. Il le constate dès leur périple migratoire à destination d’Osaka.

Leur voyage depuis Busan aurait été difficile pour n’importe qui, surtout pour une femme enceinte, mais elle ne s’est pas plaint une seule fois ni prononcé un mot de travers. Visiblement, elle savait comment survivre, et lui n’avait pas toujours cette capacité. Il avait besoin d’elle. Un homme avait besoin d’une épouse.

Tout au long du récit, la force physique de Sunja irradie. D’une part, on imagine son épuisement lors de ses interminables journées de vente à la criée qu’elle partage avec sa belle-sœur Kyunghee. Mais jamais elle ne se plaint. D’autre part, la matriarche est confrontée à de grands malheurs. Là encore, elle encaisse.

Elle perd le doux Isak dans des cironstances atroces, le pauvre pasteur ayant été victime de la brutalité du régime politique japonais. De nombreuses années plus tard, Noa se suicide. Malgré ses études brillantes, sa maîtrise parfaite du japonais et donc sa tentative de faire oublier ses origines coréennes, l’idée même d’avoir pour père biologique un mafieux deviendra invivable. Au cœur de son chagrin, Sunja la matriarche regrette de n’avoir préparé ses fils à la souffrance comme les mères y préparent leurs filles. La biologie et les douleurs physiques qui en découlent y sont pour quelque chose, mais j’ai trouvé cette réflexion sur la résiliance universelle des femmes face à la souffrance terriblement pertinente. Ainsi les humiliations envers les Coréens vivant au Japon sont communes aux deux sexes, mais comme toujours, elles passent au plan sexuel dès lors qu’il s’agit des femmes. C’est ce que montre au début du roman l’agression dont est victime la jeune Sunja en rentrant du marché, laquelle occasionne la rencontre avec Hansu et pose son rôle de sauveur/protecteur qu’il gardera jusqu’à sa mort.

En parlant du loup…

L’ambiguïté du personnage de Hansu

Tantôt sauveur, tantôt trompeur, cet homme d’affaires apparemment lié aux yakuzas est sans contexte un pivot de l’ensemble de l’intrigue. Sans faire partie de la famille, il représente pour elle une ombre, à la fois protectrice et menaçante.

D’abord présenté comme un élégant homme d’affaires coréen de passage dans le port où la mère de Sunja tient sa pension, il délivre la pauvre Sunja des attouchements et paroles racistes d’un groupe de lycéens japonais. Ensuite, leurs rencontres d’ordre purement sexuel semblent faire apparaître un personnage moins sympathique : le cliché de l’homme plus âgé profitant de la fraîcheur d’une jeune fille. [Traduction par mes soins – pagination indisponible]

Il n’était plus un jeune homme, mais sa libido n’avait pas diminué avec l’âge. Quand il était chez lui, il se masturbait en pensant à elle. Selon Hansu, l’homme n’est fait pour coucher avec une seule femme. Le mariage n’avait rien de naturel pour lui,

De son idylle avec la jeune Sunja naîtra son seul fils ; et contrairement à ce que laisse entendre la confession de sa situation maritale, il n’est pas lâche et aidera jusqu’au bout la famille recomposée autour du dévoué Baek Isak. Par ailleurs, son amour pour Sunja ne le quittera jamais.

mais il serait incapable d’abandonner une femme qui a porté ses enfants. Certes, un homme a besoin de plusieurs femmes, il préferrait cette fille. Il adorait la robustesse du corps de Sunja, la rondeur de sa poitrine et de ses hanches.

Pour terminer sur une explication universelle et très convaincante de cette attirance si banale des hommes murs vis-à-vis des jeunes filles.

Son visage délicat le rassurait, et il dépendait désormais de son innocence et de son adoration. Après avoir passé du temps avec elle, c’est comme si rien ne pouvait lui résister. Et c’était vrai après tout : un homme redevient un garçon lorsqu’il fréquente une jeune fille.

Et puis il y a cette scène glaçante que je suis encore capable, des mois après – car oui, j’ai lu Pachinko l’été dernier – de visualiser avec précision. Quand l’une de ses jeunes maîtresses qui travaille dans un bar à hôtesses qu’il gère à Osaka le dérange à un moment inopportun, il la tabasse contre la portière de la limousine. La jeune fille sera défigurée à vie. En guise de contrepoids à cette face sombre du personnage, citons par exemple la prise en charge des soins de Yoseb, le frère aîné d’Isak, victime de l’horreur de Nagasaki, ou encore les frais de scolarité de Noa qu’il paie secrètement.

Un roman politique

Selon moi, et je l’ai annoncé dès mon introduction, Pachinko est un roman avant-tout politique, et les aspects féministes amenés par la matriarche de cette saga familiale en sont un aspect parmi d’autres. L’injustice subie par le peuple coréen réfugié au Japon est exposée par tous les aspects : d’abord dans le monde du travail, avec la misère qui en découle, puis au niveau légal avec l’absence de droit du sol ou même de naturalisation après de nombreuses années, et enfin sur le plan politique. Après la guerre, les Coréens sont pris en étau entre les communistes et les capitalistes à la botte des Américains. Au Japon, ils ont beau être traités comme des citoyens de seconde zone, ces immigrés ne peuvent nourrir l’espoir de rentrer au pays. Ainsi le pauvre Kim, patron d’un restaurant à Osaka qui appartient au réseau de Hansu, envisage de rentrer en Corée du Nord pour « participer à l’effort de réunification » et nettoyer la tombe de son défunt père. Alors que sa décision est prise, Hansu tente le raisonner en lui exposant son point de vue cynique mais cohérent – si ce n’est salvateur – au vu du contexte géopolitique. Une profession de foi capitaliste qui rejette les vélléités politiques collectives responsables des pires infâmies, au nom du peuple ou de la patrie.

« Combien de fois ai-je vraiment parlé de politique avec toi ? […] Jamais. Je suis un homme d’affaires. Et je veux que tu en sois un toi aussi. Et à chaque fois que tu vas à ces meetings, je veux que tu penses par toi-même, et je veux que tu poursuives tes propres intérêts, quelles que soient les circonstances. Tous ces gens – les Japonais ET les Coréens – sont foutus parce qu’ils continuent à penser au collectif. Mais c’est une illusion ; aucun chef ne veut le bien des autres. Je te protège car tu travailles pour moi. Si tu joues au con et vas à l’encontre de mes intérêts, alors je ne peux plus te protéger. Et concernant ces groupes coréens, n’oublie pas que les hommes qui les dirigent ne sont que des hommes – et donc guère plus évolués que des porcs. Et on mange des porcs. Tu as vécu chez ce paysan, Tamaguchi, qui vendait des patates douces à des Japonais qui mourraient de faim à des prix exorbitants et en temps de guerre. Il a violé les lois en vigueur et je l’ai aidé parce que nous avions le même objectif : gagner de l’argent. Il se considère sans doute comme un Japonais tout à fait respectable, ou un bon nationaliste…Comme les autres. En fait, c’est un très mauvais Japonais, mais un excellent homme d’affaires. […] Ce pays s’écroulerait si tout le monde croyait à ces conneries de samouraï. L’Empereur n’en rien à foutre des gens. Alors je ne te dis pas qu’il faut éviter d’aller à des meetings ou de faire partie d’un groupe. Mais n’oublie jamais que les communistes n’en ont rien à foutre de toi. Il n’en ont rien à foutre de personne. Il faut être cinglé pour croire qu’ils en aient quelque chose à foutre de la Corée. […] Nous ne sommes chez nous nulle part.  »

Une tirade qui à mon sens résume le caractère inextricable de la situation des immigrés et descendants d’immigrés coréens dans ce pays insulaire si hostile. Un grand bravo à Min Jin Lee pour cette saga familiale tragiquement instructive et bouleversante.

Weather, Jenny Offill

Dans le cadre de mon Book Club « normal » cette fois-ci, j’ai eu l’occasion de découvrir une auteure américaine : Jenny Offill. Bureau des spéculations, son deuxième roman paru en 2014, a été classé parmi les dix meilleurs romans de l’année par le New York Times. Mais c’est son espèce de journal intime publié en 2014, Weather, qui nous intéresse ici. J’ai apprécié ces fragments au style délicat et au contenu tantôt apocalyptique, tantôt banal, parsemé de traits d’esprits et même d’histoires drôles. Weather, c’est le récit en apparence décousu mais in fine cohérent d’une famille au sein d’une Amérique terreau de l’élection de Trump. Par un effet miroir brillantissime, la narratrice raconte comment, sans lien de cause à effet, les difficultés de son quotidien font écho à une ambiance pré-apocalyptique sur une planète menacée par le réchauffement climatique. Les différents niveaux de récit sont annoncés par la polysémie du titre : celui-ci évoque certes la météo – avec ses caprices dus au dérèglement climatique – mais en tant que verbe, il peut signifier « éroder » ou « résister à ». Voyons un peu la pertinence de ces deux acceptations pour ce journal intime qui aurait pu s’intituler « Ma vie juste avant la fin du monde ».

Bibliothécaire, épouse, mère et sœur au bord de la crise de nerfs

Lizzie Benson, la narratrice de cette – lâchons le mot – autofiction, est bibliothécaire sur un campus. En plus de ce poste d’observation imprenable sur les professeurs, étudiants et autres visiteurs esseulés, elle est mariée depuis de nombreuses années à Ben. Comme pour l’ensemble du journal, certaines réflexions sur le couple poussent le lecteur à s’arrêter pour y réfléchir, malgré leur simplicité apparente.

[traduction par mes soins]

« J’aimerais bien savoir ce que ça fait d’avoir cet âge-là et d’être amoureux », dis-je à Ben.

« Tu ES amoureuse. », rectifie-t-il.

Comme si vivre avec la même personne depuis plusieurs décennies, qui plus est lorsqu’on élève un enfant à deux, vous faisait oublier l’amour que vous éprouvez pour celle-ci. Simple, loin de la flamme des débuts, l’amour qui dure sait se faire discret.

Seule maman blanche de l’école fréquentée par son fils, Lizzie est selon moi l’archétype de l’intellectuelle bobo démocrate de la côte Est qui aime vivre dans un quartier populaire. À la fois capable d’introspection et d’altruisme, cette bibliothécaire accepte avec enthousiasme et appréhension une opportunité professionnelle en accord avec ses convictions et personnalité : psy amatrice. Sa mentor Sylvia Liller devenue célèbre grâce au succès de ses podcasts politico-écologiques lui propose de répondre à ses e-mails pendant qu’elle voyage à travers le pays pour donner des conférences…

Une occupation pour le moins « prenante », et pas seulement en matière de temps ! Mais en plus de son emploi de maman et d’épouse – pas facile avec un mari obsédé par la conquête de l’espace –, Lizzie doit également s’occuper de son petit frère dépendant à la drogue qui, malgré son mariage avec une femme alpha et sa récente paternité, menace à tout moment de replonger.

Le jeune couple est cocasse et Lizzie se moque volontiers de sa belle-sœur. Mais à chaque passage le concernant, une grande tendresse envers son frère se dessine en filigrane.

Pour le dessert, Catherine nous sert des fruits avec de la chantilly sans sucre. Mon fils déchire sa serviette en petits morceaux. « Qu’est-ce qu’on fait ici ? », murmure-t-il. Henry [le frangin, donc] l’entend et se penche vers lui pour lui dire quelque chose à l’oreille. Eli sourit.

« Qu’est-ce que tu lui a dit ? », ai-je demandé à mon frère plus tard.

« Rien ».

Une autonomie récente et fragile pour cet être dont elle a toujours dû s’occuper pour cause de mère fanatique – tiens, tiens, autre mal de ce pays –  alliée à nouveau job anxiogène : ainsi se présente le bouleversement de la vie de la narratrice, bouleversement à l’image de sa nation-monde.

L’Amérique et la planète à l’aube du chaos

Comme il est aisé de refaire l’histoire à la lumière du présent. Toutefois, impossible de ne pas voir dans ce journal intime le récit d’une Amérique annonciatrice de l’élection de Trump. Une désespérance mêlée de peur de l’avenir, de sentiment de fin du monde : tous ces ingrédients qui font triompher les populistes sont bien présents dans Weather. Ce journal intime provoque ainsi chez le lecteur une angoisse diffuse, narrée avec sarcasme et économie de mots.

Grâce à son job de rêve, Lizzie prolonge son mal-être entre les peurs des collapsologues de droite et des gauchistes défenseurs de l’environnement inquiets de la disparition imminente de notre planète. C’est avec un air amusé-cynique que je repense à ce livre, car la réalité a une fois de plus dépassé la fiction pour mettre dos-à-dos ces deux camps encore trop optimistes : personne n’aurait pu imaginer le monde dans lequel nous allions basculer en 2020.

Mais revenons-en au journal intime. Je le rappelle, le style est délicieux : léger pour décrire des choses graves, et la forme fragmentaire accentue cet effet. Ainsi on peut lire une blague coincée entre deux épisodes narratifs, respectivement  sur la vie de Lizzie et concernant un élément de l’actualité.

Q : Quel est le principe du néo-capitalisme ?

R : Deux randonneurs aperçoivent un ours affamé devant eux. L’un enfile ses baskets. « Tu ne peux pas courir plus vite qu’un ours », murmure l’autre. « Il me suffit de courir plus vite que toi. », répond le premier.

À noter p. 49 cet autre encadré qui reflète bien les préoccupations de l’Amérique, et qui bien sûr comme toujours, se diffusent peu à peu à l’ensemble du monde occidental.

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Et puis il y a ces nombreuses mini-réflexions terriblement pertinentes et universelles qui parsèment Weather. Elles peuvent être d’ordre historique et sociétal, avec une bonne dose de moquerie vis-à-vis de l’éternelle anxiété des Hommes,

Quand l’électricité est arrivée dans les foyers, des personnes inquiètes ont envoyé des lettres à la presse, craignant que cette invention ne mette en danger la cohésion familiale. Désormais, les gens n’auront plus besoin de se rassembler autour de la cheminée, disaient-ils. En 1903, un célèbre psychologue dénonçait la future déconnexion des jeunes par rapport à l’aube et aux instants de contemplation qu’elle offre.

Ahahhah ! (p.63)

ou encore anthropologique – et bien sûr toujours sociétal. Ici une anecdote racontée avec un sérieux à la hauteur de la tristesse des faits :

Cette femme vient d’avoir cinquante ans. Elle me raconte comment elle est devenue presque invisible. Elle pense ne plus être aussi jolie qu’avant, mais grassouillette et grisonnante. Mais elle a surtout remarqué une chose, et cela lui fait un peu froid dans le dos me dit-elle : si elle fait la connaissance d’un homme en dehors du travail, il ne lui accorde que très peu d’intérêt et regarde par-dessus son épaule pendant qu’il lui parle, ou la refourgue à une autre femme de son âge. « Je dois vraiment faire attention maintenant », conclue-t-elle.

Enfin Jenny Offill manie parfaitement l’absurde, et j’avais envie de terminer sur un exemple de celui-ci, car il m’a bien fait rire. Pourquoi toujours être sérieux ? Les histoires drôles « gratuites », sans caractère politique ou entraînant la moindre réflexion, nous reposent.

Une femme entre dans un cabinet de dentiste et dit « Je suis un papillon de nuit. »

Le dentiste lui répond qu’elle doit voir un psy.

« Mais je SUIS chez le psy ».

* J’ai dû rechercher sur Google la signification de ce nouveau concept…

Daisy Jones and the Six, Taylor Jenkins Reid

Je suis restée fidèle à mon Book Club, et j’en viendrais presque à regretter ma loyauté lorsqu’il me fait lire des bouses comme Daisy Jones and The Six de Taylor Jenkins Reid. Vainqueur d’un sondage interne où nos camarades américaines ont voté massivement en faveur de ce livre, autant dire qu’il ne m’a pas emballée malgré les critiques dithyrambiques lues un peu partout sur la toile – Youtube, Goodreads, Babelio, etc. – et le sujet a priori fort alléchant pour moi.  À l’exception de deux amies et de ma petite personne, il a remporté un franc succès dans mon Book Club également. C’est l’histoire du plus grand groupe de rock des années 70 racontée sous forme d’interview récente de ses membres, soit plusieurs décennies après leur séparation. La forme est originale ; elle permet de jouer avec les points de vue. Le fond semble fait pour moi ; j’adore le rock et ses récits.

C’est pourtant une catastrophe : ce groupe fictif apparemment inspiré de Fleetwood Mac – à noter que son guitariste vient de disparaître – est sans intérêt. Pourquoi voudrait-on entrevoir les coulisses de certains groupes de rock et autres artistes ? Parce qu’on aime leurs chansons dans un premier temps, pardi ! À partir de là, et je m’en suis rendue compte dès les premières pages, ce bouquin n’avait aucune chance de me plaire. Or l’écrivaine ne se contente pas d’écrire sur un groupe imaginaire dont les amateurs de rock se fichent, elle s’arrange pour que tout sonne faux.

J’en suis d’autant plus triste qu’en règle générale, je me délecte des histoires de groupes, comme celle des Sex Pistols – j’avais un DVD chéri d’une interview des anciens membres réalisée dans les années 2000, même forme que Daisy Jones and The Six donc – d’Oasis – Supersonic est un documentaire prenant – ou encore des Clash – je regardais Rude Boy plusieurs fois par semaine pendant mes années lycée. Toutefois, tout ce qui se passe autour de la musique n’intéresserait personne sans la folie de Johnny Rotten, le sarcasme de Noel Gallagher ou encore la radicalité de Joe Strummer. Mais leur point commun est évident : ils sont Britanniques, ce qui implique un rock différent, fondé sur un véritable sens de la mélodie – ce n’est pas un hasard si l’immense majorité des groupes que j’écoute vient d’Outre-Manche – mais surtout un ton et un humour sans pareils.

Tandis que là…

 

Que c’est américain !

Disclaimer : j’ai beaucoup d’admiration pour de nombreux auteurs nord-américains, comme Stephen King ou encore Paul Auster, mais ce récit avait un fort penchant pour la « moraline » du pays de l’oncle Sam. Ainsi Billy Dunne, le leader sexy et charismatique du groupe le plus en vogue du moment, se marie très jeune avec Camilla, la femme de sa vie. Soit. Mais le jeune homme ayant été lui-même abandonné par son père, il tombe dans la drogue lors de sa première tournée alors même que sa femme attend leur première fille. Peur bleue de la paternité et fuite des responsabilités à cause de cet abandon par le père : vive le cliché et la psychanalyse de comptoir ! Et ça ne s’arrête pas là. Notre ami Billy remonte la pente après avoir été surpris par Camilla en train de se faire sucer dans le tour bus. En pleine cure de désintoxication, il manque la naissance de sa première fille mais son sevrage réussit. Combien, dans l’histoire du rock, d’héroïnomanes-alcooliques-infidèles s’en sont sortis définitivement après leur premier sevrage ? Bref. On n’y croit pas une seconde.

L’apothéose de la messe américaine habituelle sur la famille, la fidélité gnia gnia gnia gnia – passons sur le fait que les Américains sont statistiquement plus infidèles que les Français, même s’ils se plaisent à croire que nous sommes des espèces de chauds lapins incapables de tenir notre sexe – se joue dans une scène digne des Feux de l’amour. À la fin de leur dernière tournée, le grand, l’immense, le magnifique Billy sent que sa collaboration avec la sulfureuse Daisy peut le faire vaciller, la jeune femme ayant la capacité de faire ressortir ses vieux démons, en particulier lors de l’écriture de leurs morceaux. Parfaitement sobre et clean, il évite les soirées post-concerts avec le groupe. Mais ce soir-là, seul au bar de l’hôtel, il commence à approcher sa bouche d’un verre de whisky quand la discussion avec un fan du groupe et la vue d’une photo de sa petite famille dans son portefeuille le pousse à reposer lentement le verre. Je vous jure avoir entendu les violons à la lecture de cet horrible passage.

Au même moment, une autre scène digne d’une médiocre sitcom se joue dans la chambre d’hôtel de Daisy. Divorcée d’un riche Italien qui a failli la laisser crever d’une overdose, le sex symbol est rattrapé par Sainte Camilla qui sent bien que quelque chose se trame entre son mari et la chanteuse. L’épouse se lance alors dans un laïus sur la protection de son mariage et de sa petite famille à tout prix, même si elle apprécie et tient à sincèrement à Daisy. Une réaction crédible aurait plutôt consisté à lui éclater la tête, mais nous ne sommes plus à cela près.

 

Des classiques de la galaxie du rock mal exploités

Autre élément qui aurait pu paraître crédible s’il n’avait été acidulé à la guimauve américaine : les rivalités internes. Aucun grand groupe n’y a échappé, et ça a parfois été violent. Malheureusement, ici pas de bagarre à la Gallagher entre les frères Dunne, le jeune Graham acceptant avec docilité l’hégémonie créatrice de Billy. Pas de compétition-émulation artistique à la McCartney-Lennon, le duo Daisy/Billy se contentant non sans conflits à forte tension sexuelle de composer à quatre mains. Pas de de grosses bastons – judiciaires ou physiques – à la Gilmour-Waters, le principal opposant de Billy, le guitariste Eddie, se contentant d’exprimer sa frustration artistique dans l’interview post-mortem du groupe…Bref, rien de croustillant, trop d’occasions manquées, d’ingrédients mal cuisinés qui auraient pu donner un groupe fictif crédible malgré tout.

Enfin Warren, le batteur, est un gros débile obsédé par l’alcool et les groupies. Le cliché du primate très limité à force de taper sur des fûts pour gagner sa vie n’est pas faux quand on revoit des interviews de grands groupes de rock des années 70. Désolée, mais si Richard Kolinka est l’un des meilleurs batteurs francais, je n’ai pas été foudroyée par son intelligence au visionnage des images d’archives. Les autres membres de Téléphone étaient – à part Corinne – très jeunes et cons, mais alors lui…Or tandis que la frivolité des jeunes batteurs les rend souvent sympathiques, Warren se contente d’être lourd et pas drôle.

 

Un féminisme poussif

Cette partie pourrait très bien s’intégrer au premier paragraphe.

Pour résumer le féminisme de Daisy Jones and The Six, disons que Reid « is trying too hard ». Là encore, l’intention est louable lorsqu’on s’attaque au monde ultra viril du rock n’ roll, un milieu où la quasi-totalité des musiciens et leaders de groupes sont des hommes, où la musique sent la sueur et la testostérone. Mais pour inverser le rôle des femmes traditionnellement reléguées au rang de groupie ou dans le plus prestigieux des cas de petite amie officielle, Reid nous refourgue une autre caricature peu aimable – au sens littéral du terme, bien entendu.

Daisy Jones vient des beaux quartiers de Los Angeles et âgée d’à peine seize ans, pauvre petite fille unique délaissée par ses parents riches, elle écume les clubs de Sunset Strip, couche avec des musiciens et touche déjà aux drogues. Parcours classique de femme-objet des années 70 en somme, un destin duquel l’auteure la sauve toutefois en lui attribuant un talent d’écriture. Lorsqu’elle rejoint le groupe, la bombe lutte avec le leader et finit par apporter bien plus que son sex-appeal et sa belle voix. Enfin une fille du rock qui n’est ni limitée à sa voix et à son physique ! Une bonne nouvelle, me diriez-vous ? Sauf que non. Il a fallu que l’auteure – qui avait sans doute déjà l’eau à la bouche en pensant au pognon qu’allait lui rapporter l’adaptation en série de son œuvre non littéraire – complaise son personnage dans un rôle peu reluisant à mon goût : co-parolière incapable d’écrire autre chose que des chansons d’amour et qui ne participe pas à la composition ou à la production du disque, amoureuse transie et in fine soumise à un leader autocrate, ultra sexy, dépendante de nombreuses drogues et d’un Italien qu’elle épouse sur un coup de tête. On a vu mieux comme modèle de femme brillante.

Ce qui nous mène tout naturellement à aborder la sous-exploitation du personnage de Karen, qui elle, est selon moi l’archétype de l’artiste accomplie et de la femme indépendante. Entièrement dédiée à son art, elle joue du synthé comme personne, mais ses idées ne trouvent pas écho dans le groupe et son talent semble brimé. Indépendante sur le plan amoureux, elle refuse de s’attacher à Graham et d’officialiser leur relation et va même jusqu’à avorter. Un geste ultime de renoncement à une éventuelle vie de mère au profit de sa passion. Les quelques pages sur l’avortement donnent aussi lieu à un joli dialogue de sororité avec Camilla, la mère parfaite qui accepte pourtant que toutes les femmes n’aient pas l’instinct maternel. À la toute fin du livre, on apprend par ailleurs que Karen a continué de jouer dans différents groupes après Daisy Jones and The Six et a toujours refusé d’avoir des enfants. Voilà selon moi LE véritable personnage féminin du livre. Pourtant la belle Karen passe au second plan, cachée par la sulfureuse Daisy. Et moi qui croyait que l’une des causes du féminisme consistait à se battre contre l’enfermement des femmes dans des rôles peu valorisants et contre la réduction de celles-ci à leur physique ! Non vraiment, raté sur toute la ligne Mme Taylor Jenkins Reid. Peut-être devrait-elle se lancer dans l’écriture de paroles, car celles de l’album Aurora, publiées à la suite de l’interview, sont nettement supérieures à tout le reste du bouquin.

De la même auteur :
https://www.awin1.com/cread.php?awinmid=16829&awinaffid=893141&ued=https%3A%2F%2Fwww.bookdepository.com%2FSeven-Husbands-Evelyn-Hugo-TAYLOR-JENKINS-REID%2F9781982147662%3Fref%3Dgrid-view

Poe’s Mad Men, Edgar Allan Poe

Comme son nom l’indique, ce recueil publié dans la collection « 1st. Page Classics » regroupe cinq nouvelles d’horreur où les héros sombrent  inéluctablement dans la folie. Toutes ont cette particularité d’être très courtes – une dizaine de pages – et de bien remplir les critères du récit d’horreur en créant chez le lecteur une angoisse, ou du moins une incompréhension, une sensation d’étrangeté.

Ma lecture du Scarabée d’or pendant mon enfance ne m’ayant laissé aucun souvenir – ce qui n’est pas le cas de toutes mes lectures très lointaines – c’est par la folie de ces hommes que je suis rentrée dans le grand Poe. Adulé et cité par des artistes que j’apprécie, à l’instar de Mylène Farmer ou encore Nicola Sirkis, il m’est revenu à l’esprit de manière tardive, grâce à ce challenge. Mauvaise pioche : ces nouvelles m’ont profondément déçue.

 

Aimer le frisson

Fort heureusement, certains récits viennent nuancer cette déception générale.

Non coutumière du genre de l’horreur, que ce soit en littérature ou au cinéma, certaines nouvelles, notamment Le Chat noir m’ont fait découvrir le plaisir paradoxal du frisson. De la même manière qu’on ne fait pas de littérature avec des bons sentiments, on ne provoque pas des réactions fortes avec du calme et des jolis arcs-en-ciel. J’aime être bousculée en tant que lectrice, que ce soit intellectuellement ou, comme ici, sur le plan émotionnel. Face à l’irrationnel, j’ai été absorbée par la première nouvelle du recueil.

Ici, le protagoniste alcoolique et violent commet l’irréparable en éborgnant Pluton, son chat noir, avant de le pendre à un arbre quelques jours plus tard. Mais l’animal ne va pas pour autant disparaître de la vie de son maître. Entre des actes de cruauté à la limite du soutenable et des apparitions surnaturelles, cette histoire ne laisse pas indifférent. Poe réalise ici un véritable tour de force en seulement quinze pages.

Une nouvelle très noire de laquelle se rapproche également Le Cœur révélateur un peu plus loin, avec la présence de la perversité comme motif du crime et une folie qui s’empare de l’assassin. Or j’ai aimé voir en cette folie et ses manifestations une sorte de punition du meurtre. Le nom même du chat de la première nouvelle va dans ce sens puisque Pluton est le dieu grec des Enfers. Objet de la perversité du narrateur alcoolique du Chat noir, l’animal éponyme représente, une fois tué, le châtiment divin exercé sur un personnage qui a le démon en lui.

 

La perversité

Voilà donc qui nous mène tranquillement à l’autre récit que j’ai plutôt aimé : Le Démon de la perversité. De l’art de la transition…

Sa position à la suite des deux nouvelles précédemment évoquées relève d’une parfaite cohérence puisqu’elle développe le concept de perversité précédemment raconté à travers des fictions. On ne s’y attend pas en ouvrant le recueil, mais il s’agit ici d’un mini-essai, écrit à la première personne, sur une notion psychiatrique et morale. La thèse est tout aussi glaçante que les histoires évoquées plus haut: le démon de la perversité ne pousse pas à faire le mal malgré le caractère immoral de celui-ci, mais à cause de lui. C’est une relation de causalité directe, le pervers commettant un acte répréhensible parce qu’il ne devrait pas. Le narrateur condamné pour meurtre se déclare victime – ce qui n’est pas sans rappeler l’horrible Humbert Humbert – du démon de la perversité. Mais ce dernier n’a plus aucune limite et pousse le narrateur à confesser son crime. Les limites de l’imaginable – comment peut-on confesser un crime pour une autre raison que la culpabilité ? – et du rationnel sont franchies une fois de plus et l’homme se livre à un coup de folie.

À noter qu’au même titre que pour Le Chat noir, de nombreux critiques s’accordent à y voir un élément autobiographique. Poe était en proie au démon de l’alcool et avait des tendances autodestructrices, lesquelles se sont exprimées pendant la rédaction du Démon de la perversité lors d’une querelle avec Henry Wadsworth Longfellow. Leur point culminant fut, quelques mois après la publication de la nouvelle, la lecture publique devant le cercle littéraire influent de la Nouvelle-Angleterre d’un obscur poème écrit pendant son adolescence et « vendu » par Poe comme un nouvel écrit. Ainsi le démon de la perversité a amené Poe à « se griller dans le métier ».

 

Des nouvelles peu convaincantes

Pour conclure, je connaissais le dénouement du Masque de la mort rouge dès les premières lignes du récit. Je n’en dirais pas plus ici. Même chose pour La Barrique d’amontillado, à la différence que toute l’action qui mène au meurtre final – oups – réussit l’exploit de paraître interminable…en seulement dix pages. Et comme c’était la dernière nouvelle, vous comprendrez pourquoi j’ai gardé un avis plus que mitigé sur l’ensemble du recueil.