La maison des Hollandais, Ann Patchett

Encore un livre de Book Club. Heureusement que j’ai quitté ce nid à emmerdes pseudo-féministe mais qui donnerait raison aux pires clichés machistes sur les objectifs de vie des femmes et leurs comportements entre elles. Passons. Là n’est pas le propos ; la seule chose à retenir est que dans quelques chroniques, mes lectures seront des choix exclusivement personnels, les livres ne seront pas toujours écrits par des femmes ni anglophones. En attendant, et contrairement à celui Ma sœur, serial killeuse d’Oyinkan Braithwaite, le récit manquait terriblement de souffle.

Résumé

Le narrateur, Danny Conroy, a grandi avec sa grande sœur Maeve dans une imposante demeure de la banlieue de Philadelphie. Comme elle a appartenu à une riche famille hollandaise avant d’être rachetée par leurs parents, Elna et Cyril Conroy, elle est surnommée La maison des Hollandais. Si cette dernière a inspiré le titre du roman, c’est parce qu’elle symbolise pour le frère et la sœur toutes les obsessions du passé : ils ne cessent d’y retourner une fois adultes. Car ces deux êtres inséparables – tiens, tiens, une fratrie aux liens indéfectibles noués dans l’adversité, cela me rappelle quelque chose – sont englués dans leur enfance et les traumatismes subis. Et pour cause : Elna les a abandonnés alors que Danny était encore petit et leur père s’est remarié avec la jeune Andrea, qui emménage avec ses deux filles dans la maison des Hollandais. La belle-mère va peu à peu éloigner les enfants de son mari pour privilégier les siens ; sa fille occupe ainsi à temps complet la chambre de Maeve partie pour ses études. Et lorsque Cyril Conroy décède subitement quelques années plus tard, la marâtre parvient à expulser légalement ces deux indésirables de la maison de leur enfance.

Entre l’abandon de leur mère partie aider les pauvres en Inde et les terribles conséquences de la mort du père, ce roman nous raconte comment le narrateur et Maeve tentent de devenir adultes, avec pour seul et unique repère l’autre membre de la fratrie, et sans jamais vraiment se défaire de leur passé.

L’histoire de deux empotés de la vie

Le récit du point de vue d’un garçon tête à claques

Maeve et Danny sont des empotés de la vie, et c’est la raison pour laquelle ce récit m’a à la fois agacée et ennuyée, d’autant plus que le narrateur est clairement le pire des deux… Cet être émotionnellement pourri gâté par une grande sœur bien trop dévouée est pétri d’égoïsme, ce qui en fait un personnage masculin hautement caricatural. Pendant son enfance, deux domestiques – Sandy et Jocelyn – s’occupaient de la maison des Hollandais, et devinez quoi ? Danny ne s’aperçoit qu’à l’âge adulte que les deux femmes en question sont sœurs, alors même qu’il existe une ressemblance physique. Deuxième exemple : pendant ses études de médecine, sa petite amie se plie en quatre pour que la relation fonctionne. Quand, à juste titre, elle aborde le sujet de l’engagement, les pensées du jeune homme m’ont fait rire jaune : il voulait garder Mademoiselle sous le coude pour continuer à avoir des rapports sexuels réguliers et la question du mariage ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Trop concentré sur sa carrière et la satisfaction de ses besoins animaux, il accepte finalement d’épouser celle pour qui le mariage avec un médecin constitue un plan de carrière. Voilà, voilà. Ann Patchett n’épargne pas Danny, et son égoïsme à l’œuvre tout au long du roman permet de pointer du doigt une apathie très masculine. Je ne sais pas si telle était l’intention de l’auteur, mais peu importe, retenir ce que je veux fait partie de mes prérogatives de lectrice.

Une sœur courage

Maeve est une femme brillante, douée pour les chiffres, mais elle se contente d’un modeste poste de comptable pour une PME du coin. Tant mieux pour le gérant de la PME, ceci dit. À aucun moment sa vie amoureuse n’est évoquée, encore moins son souhait ou son refus de devenir mère. Pourquoi faire, puisqu’elle occups déjà un rôle maternel vis-à-vis de Danny ? Atteinte d’un diabète assez grave, Maeve apparaît rapidement comme un personnage courageux plus préoccupée par le bonheur de son petit frère que par le sien. À aucun moment elle ne se plaint, et Dieu sait si elle aurait toutes les raisons du monde de le faire.

En plus de sa santé fragile et de ses malaises, il ne faut pas oublier qu’elle a bien connu sa mère, ce qui rend l’abandon plus douloureux. Or lorsque celle-ci réapparaît à New York pendant l’hospitalisation de sa fille, les deux femmes deviennent inséparables et passent leur temps à se remémorer les bons souvenirs. Danny est plus en retrait et s’étonne que sa sœur pardonne si facilement. Mais comme l’expliquent Sandy et Jocelyn – avec qui, oh surprise !, la fratrie est restée amie jusqu’au bout – Elna était une sainte. Elle a toujours détesté la maison des Hollandais, sans doute mal à l’aise à cause de sa somptuosité, et s’est sentie comme « appelée » à aider ceux qui sont véritablement dans le besoin. Maeve, qui – comme TOUTES les femmes du roman à l’exception d’Andrea – est dans l’abnégation, semble le concevoir et ne pas opposer le don de soi dont sa mère a fait preuve à l’abandon de ses propres enfants. Une décision que le lecteur finit lui-même par comprendre.

Ainsi cette jeune femme qui souffre physiquement, poursuit en quelque sorte l’œuvre de sa mère et représente une sainte elle aussi. À noter que l’omniprésence de Maeve dans la vie de son frère crée même des tensions avec l’épouse de celui-ci.

Le fils de son père

De la même manière que Maeve prend le chemin de sa mère, Danny ne parvient pas à trouver sa voie et imite le père. Depuis tout petit, il accompagnait Cyril, magnat de l’immobilier et bourreau de travail, dans le recouvrement des loyers pour les immeubles qu’il possédait. Il est bien précisé dans le roman que jamais ce rôle d’assistant improvisé n’a été proposé à la fille aînée. Ces tournées du samedi étaient devenues des moments père-fils privilégiés, des rituels de transmission comme il en existe dans toutes les familles. Or après des études de médecine terminées, un début de carrière prometteur et toute son énergie consacrée à ce sacerdoce, il se rend à l’évidence : sa passion est l’immobilier. Il a suivi le plan de sa sœur et terminé son cursus onéreux dans le seul but de vider le trust et de ne rien laisser aux filles d’Andrea. La révélation à sa vocation est progressive, mais ses grands coups sont décrits avec minutie et montrent à quel point il est le digne héritier de son père. Il commence ainsi par acheter de vieux immeubles du quartier ultra pauvre et dangereux de Harlem avant que celui-ci ne devienne l’endroit branché et assez cher de Manhattan qu’on connaît aujourd’hui. Ensuite, il deviendra richissime grâce à un gros projet de construction près du campus.

C’est long, mon Dieu que c’est long

La question essentielle posée dans ce roman pourrait se résumer ainsi : « Peut-on s’extirper de son passé et tracer son propre chemin ? ». La maison des Hollandais symbolise un lien douloureux au passé, à l’histoire familiale de nos deux protagonistes qui ne cessent d’y retourner à mesure que les années passent. Planqués dans la voiture bien évidemment conduite par Maeve, ils n’avancent pas et leurs séances d’espionnage nocturne durent des heures. L’image est parfaite ; ces deux êtres co-dépendants et empotés de la vie m’ont profondément agacée. Là où la sororité du précédent livre m’avait touchée, l’obsession du frère et de la sœur pour une vieille bâtisse a eu l’effet inverse. Avec la description interminable des premières pages lors de la première visite du couple Conroy, on comprend pourquoi Elna a préféré fuir cette maison angoissante. Pendant tout le livre, je m’entendais hurler « JUST MOVE THE F*** ON, GUYS! ».



Ma sœur, serial killeuse, Oyinkan Braithwaite

Je ne remercierai jamais assez mon ancien Book Club de me faire découvrir des petites merveilles, certes calibrées pour le public féminin des cercles de lecture anglo-saxons, mais qui n’en sont pas moins jouissives. Jouissif, tel est l’adjectif qui résume le mieux ce premier roman.


Oyinkan Braithwaite est une auteure nigériane à peine trentenaire lors de la publication de celui-ci en 2019. Née à Lagos, la ville où se déroule Ma sœur, serial killeuse, elle a toutefois grandi et effectué l’ensemble de sa scolarité en Angleterre. L’anglais est donc sa langue d’écriture. Dans ce roman à la fois fantasque et réaliste, elle déploie ses talents de jeune auteure ancrée dans son époque, tant sur le fond que sur la forme.

Ce n’est pas ce que vous croyez

En lisant le titre, on s’attend à un roman policier ou à un thriller. Enfin peu importe le genre littéraire, il est question de meurtre et d’hémoglobine, non ? Si, mais ce n’est pas ce que vous croyez. Sans être mensonger, le titre n’en est pas moins déroutant. À défaut d’être totalement centré sur des meurtres et la résolution d’une enquête, ce livre drôle, avec une sorte d’humour noir-léger – j’endosse l’entière responsabilité de ce mot-valise – raconte la relation fusionnelle de deux sœurs que tout oppose. D’un côté, nous avons Korede, l’aînée, infirmière et altruiste. De l’autre, Ayoola, la cadette égocentrique, parfaite narcisse des temps modernes.


Le ton décrit plus haut est donné dans les premières pages. En effet, le roman s’ouvre sur une scène de crime et une description minutieuse du nettoyage de tout ce sang par Korede. Une fois encore, Ayoola a tué son amant et appelé sa sœur à la rescousse pour faire disparaître le corps et les traces du meurtre. Même si la jeune femme prétend avoir agi par légitime défense, elle n’en est pas moins à sa troisième victime, ce qui la qualifie de tueuse en série aux yeux de la loi. On ne peut donc pas reprocher au titre d’être évasif. Mais une fois la scène de crime nettoyée et le corps jeté dans la lagune de Lagos, l’élucidation n’est plus un sujet, puisque la coupable est annoncée dès le début. Le lecteur peut se demander tout au plus si elle ira en prison, mais là n’est pas le problème.


Le cœur du roman est la relation – moins superficielle et conflictuelle qu’il n’y paraît – entre deux sœurs que tout oppose ET réunit. Un équilibre fragile mais ancien qui va être mis à mal par l’intrusion du beau docteur Tane dont Korede est secrètement amoureuse et que la belle cadette va commencer à fréquenter. Sera-t-il la quatrième victime de la serial killeuse, ou la gentille infirmière parviendra-t-elle à le sauver ?

Un roman contemporain, un ton léger et drôle

Ayoola est une créature des réseaux sociaux. Comme toutes les très belles jeunes femmes, elle connaît l’étendue de ce pouvoir sur les hommes, en use et en abuse. Elle se complaît dans une oisiveté permise par la richesse de son défunt père et passe ses journées à jouer les influenceuses sur Instagram. C’est d’ailleurs le premier roman que j’ai lu dans lequel le célèbre réseau social est mentionné. Alors certes, le pouvoir de la jeunesse et de la beauté féminine est vieux comme le monde, mais sa mise en scène sur les réseaux sociaux et la moquerie dont fait preuve la narratrice vis-à-vis de son personnage totalement oisif relèvent d’une modernité irrésistible aux yeux du lecteur. Ayoola n’en fout pas une, pour dire les choses clairement, et compte sur sa sœur aînée pour la sortir de tous les mauvais pas (euphémisme).
Mais si j’ai beaucoup aimé Oyinkan Braithwaite et la trouve terriblement moderne, c’est avant tout grâce à la petite voix moqueuse qui vous accompagne tout au long de cette narration à la troisième personne. Hormis pendant les rares passages assez graves qui traitent du père décédé, l’oiseau moqueur donne à entendre sa petite musique fort agréable du début à la fin.


Braithwaite ne lésine pas sur le sarcasme et le lecteur n’a aucun mal à se représenter certaines scènes cocasses. Ainsi lorsque Tane – le « crush » de Korede, pour rester dans le contemporain – est mentionné pour la première fois, la description de la tentative de séduction de la jeune femme est hilarante. Contrairement à sa sœur ultra féminine, elle doit faire un effort peu naturel pour mettre en place une démarche chaloupée. Maladroite et ridicule, celle-ci n’obtient qu’un maigre « ça va ? » presque inquiet de la part de l’objet du désir. Un passage hilarant qui m’avait marquée à la lecture. Faute de pouvoir le citer, je ne peux que le restituer de manière bancale et dépourvue d’humour.

De l’africanité à la sororité universelle

Comme dans de nombreux romans contemporains anglo-saxons que je qualifierais de « fictions à Book Clubs », les femmes sont au cœur de de l’intrigue. Ici, le thème central est sans conteste la sororité. Envers et contre tout, Korede soutient sa petite sœur malgré leur antagonisme absolu. On comprend au fur et à mesure du récit qu’une telle cohésion s’est forgée dans la brutalité du père qui n’est plus de ce monde. Riche nigérian pour qui les apparences primaient, il n’en demeurait pas moins violent et sans pitié avec ses filles, prêt à vendre les faveurs sexuelles d’une Ayoola à peine pubère pour conclure une belle affaire – avec un vieux libidineux. L’africanité est présente dans l’évocation en filigrane d’une société ultra-patriarcale. Car sans nommer celle-ci, disons que Braithwaite multiplie les indices. Au-delà du patriarche à la richesse insolente pour qui seule la réputation compte, il y a la beauté comme valeur suprême – et unique ! – chez les femmes, incarnée par une Ayoola qui a absolument tous les hommes à ses pieds, y compris un médecin exerçant à l’hôpital. Dans nos sociétés occidentales, on imagine mal un médecin fréquenter de manière assidue et ostensible une influenceuse superficielle. Enfin il y a ces quelques détails qui plantent le décor à Lagos : le lagon au moment de jeter le corps de la dernière victime d’Ayoola, les embouteillages monstres, les okadas, l’état de l’hôpital, les policiers corrompus qui multiplient les contrôles routiers pour s’en mettre plein les poches. Soit.


Cette histoire de sœurs opposées mais unies dans une adversité qu’elles connaissent depuis toujours n’en demeure pas moins universelle. Depuis la déferlante #metoo, le mot « sororité » revient souvent ; les femmes victimes de la domination masculine sont des sœurs de souffrance. Peu importe leur âge, leur statut social ou leur situation matérielle, elles se donnent la main et se soutiennent grâce à une parole soudain – oui, soudain ! – libérée, se sentant alors moins seules et donc plus fortes. Ayoola et sa grande sœur Korede en sont le symbole. La violence du père les lie autant que le sang. Korede aurait pu se laisser aller à une ignoble jalousie envers sa cadette-diva qui attire l’attention de tous les hommes et lui ravit en un clin d’œil un homme qu’elle convoite depuis des années. Mais il n’en est rien. Non seulement elle la soutient dans le nettoyage des scènes de crime au risque de se faire prendre lorsque SA voiture est inspectée par la police dans le cadre de l’enquête pour le dernier meurtre, mais en plus de cela elle n’hésite pas une seconde lorsqu’il faudra choisir entre Tane et Ayoola. Sa crainte annoncée dès le début du flirt est confirmée, même si cette fois le jeune médecin n’est que grièvement blessé. Ayoola parle comme à son habitude de légitime défense en réaction à un accès de violence de la part de son amant et Korede, sans préciser si elle la croit ou non, la soutient naturellement. Sisters before misters.

Une misandrie jouissive

L’intrigue tourne autour d’une femme qui se défend – d’une manière extrême, bien évidemment – face à la violence conjugale. Et comme elle vit dans une société ultra patriarcale où elle passe de la propriété du père – violent – à celle du petit-ami et potentiel mari – lui aussi violent –, elle devient une sérial killeuse par la force des choses. Or une telle vengeance ne se retrouve nulle part – surtout dans le réel ! Depuis la lutte récente en faveur de la reconnaissance du terme féminicide par le droit, cette conséquence tragique du patriarcat est mise sous le feu des projecteurs en tant que telle. Et la réflexion logiquement induite par cette prise de conscience se traduit par la question suivante, déjà évoquée en d’autres termes par Despentes dans une interview : « Puisqu’on sait qu’une infime minorité d’auteurs de violences faites aux femmes est condamnée à la hauteur du préjudice engendré, les femmes seraient-elles des saintes pour ne pas se défendre et abattre tous ces hommes qui les violent(ent) en masse ? » Dans cette même interview, Despentes ajoute que les femmes continuent bien de mettre au monde des garçons, donc de futurs agresseurs potentiels… Passons sur cet exemple qui peut choquer, mais qui doit être replacé dans l’ensemble de la réflexion dominés-dominants. Car c’est justement dans cette configuration vieille comme le monde que réside la réponse à la question : les femmes sont dans un état de soumission telle qu’elles ne se vengent pas, ne se rebellent pas à la hauteur des préjudices subis. Elles se contentent de porter plainte – quand elles ne se disent pas, comme dans la majorité des cas, que la démarche est parfaitement inutile – et de revendiquer certains droits. Mais les violences se poursuivent, puisque le schéma dominants-dominés n’a pas été renversé.

Or dans son roman, Oyinkan Braithwaite campe un personnage qui fait ce que les femmes devraient faire en toute logique, même si bien évidemment ce n’est pas une réponse socialement et éthiquement acceptable : elle bute. À coups de couteau. C’est sanglant, mais l’humour noir dévoilé dès les premières pages nous fait oublier qu’on parle de meurtre, comme si la légèreté du ton correspondait au peu de perte pour l’humanité que représente l’agresseur-victime.

La misandrie assumée de Ma sœur, serial killeuse est jouissive car vengeresse. Les hommes y sont des êtres faibles – seule la beauté compte, alors bien fait pour eux si elle les éblouit et les mène à leur perte. Leur jalousie et volonté de domination semblent punie comme il se doit, et même le George Clooney de Lagos dont Korede est secrètement depuis si longtemps ne parvient pas à ébranler la sororité toute-puissante. Y a pas à dire, ça fait du bien.

La Mythologie viking, Neil Gaiman

« Bon Dieu mais depuis quand TomtomLaTomate s’intéresse-t-elle à un auteur à succès anglo-saxon de fantasy ? », me direz-vous en découvrant avec stupeur le titre de cette nouvelle chronique. Et si vous êtes un fidèle lecteur de mon blog, vous connaissez déjà la réponse, à savoir : « Elle ne s’y intéresse toujours pas, mais son Book Club l’a un peu forcée à sortir de sa zone de confort littéraire. » Contre toute attente, ce recueil de petites histoires de la Mythologie viking pour les Nuls m’a fort amusée. Neil Gaiman est un excellent vulgarisateur et conteur dont l’univers et le célèbre American Gods se nourrissent des légendes scandinaves. Ses histoires de dieux nordiques sont rapidement sorties de ma mémoire, mais j’ai tout de même envie de partager avec vous les multiples qualités de ce petit livre agréable.

La Mythologie viking pour les Nuls

Voilà comment aurait dû s’appeler ce livre, et c’est d’ailleurs la première idée qui à l’époque est ressortie de la discussion au sein de mon Book Club. Ces histoires sont racontées dans un style au rythme effréné et sans fioritures ; le lecteur n’ayant jamais lu la moindre ligne de marvels inspirés de la mythologie nordique peut suivre sans problème ces aventures incroyables de dieux fous, drôles et cruels. Dans une introduction synthétique, Gaiman nous présente les éléments fondamentaux de la mythologie nordique. D’une part la chronologie allant de la création des neufs mondes peuplés de leurs créatures respectives au Ragnarök, le crépuscule des dieux, en passant par l’ère des hommes. D’autre part les personnages, leurs rôle et caractère. On comprend tout, nul besoin de revenir quelques pages en arrière parce qu’on a oublié qui était cet Odin ou autre, et ça fait du bien ! Voici nos personnages principaux :

Odin : maître des dieux, il incarne tout naturellement la sagesse, la bravoure et l’intelligence.

Thor : fils d’Odin, il est le plus fort, mais aussi le plus colérique.

Loki : fils d’un géant (les géants sont les ennemis des dieux) et adopté par Odin, c’est un sale gosse farceur, hilarant et indigne de confiance.

Tous trois – même si Loki constitue une exception – appartiennent à la « famille » de dieux Ases et vivent dans leur propre Olympe – Asgard. Quant aux Hommes, ils vivent dans le royaume de Midgard. Comme dans toutes les mythologies, tout n’est qu’hybris, immoralité et violence extrême. Les histoires racontées sont toutes issues de la transmission orale ou écrite, notamment grâce à L’Edda poétique, un recueil anonyme de poèmes islandais qui date du XIIIe siècle. Commençons par l’un des épisodes les plus connus, à savoir…

Le vol du marteau de Thor

Un matin, Thor découvre qu’il a perdu Mjöllnir, son célèbre marteau. Ce dernier lui a été volé par le géant Thrym. Le puissant dieu décide alors de s’allier avec Loki pour récupérer son signe distinctif. Après avoir convaincu Freyja  – déesse Vanir vivant parmi les Ases – de leur prêter sa combinaison de plumes, Loki vole vers Jötunheim, le monde des géants. Thrym reconnaît son larcin et accepte de rendre le marteau à une condition : épouser la belle Freyja. De retour à Asgard et après avoir essuyé le refus catégorique de la principale intéressée, Thor et Loki vont finalement accepter une autre idée. Prêt à tout pour éviter une invasion des géants détenteurs de son arme, l’ultra-viril Thor va se déguiser en Freyja et porter son « collier des Brisingar » pour berner Thrym. Loki sera sa suivante. La rencontre entre un Thrym brûlant de désir pour Freyja et les deux travestis donne lieu à quelques pages hilarantes. On y retrouve un Thor à l’appétit gargantuesque, mais qui ne dit mot pour ne pas trahir sa véritable identité sous son apparence de déesse. Les justifications de Loki auprès de Thrym apportent elles aussi leur lot de comique ­: Freyja avait tellement hâte de rencontrer son promis qu’elle n’a pas mangé depuis huit jours. Et quand le géant est effrayé par le regard féroce de la belle Freyja au moment de l’embrasser, Loki lui garantit que là encore, il est dû à l’excitation de la future mariée et au manque de sommeil qui en découle. Je vous la fais courte, mais ça fonctionne ! Et au moment de sceller le pacte, Thrym demande à ce qu’on lui amène Mjöllnir pour consacrer son union avec sa douce. Celle-ci – Thor, oui ! – s’empare alors de l’objet et massacre tous les géants qui l’entoure.

L’horreur et la violence

Comme le montre cet avant-goût, les dieux ne font pas dans la dentelle. Prenons là encore exemple sur la mythologie grecque. La violence y est omniprésente : tous les tabous sont brisés – à l’instar d’un fils qui tue son père pour coucher avec sa mère – et l’horreur dépasse les meilleurs scénarios de films hollywoodiens, avec des monstres tels les cyclopes ou encore la redoutable Scylla. Ré-pu-gnants ! Alors pas de surprise dans son pendant scandinave, on retrouve cette composante essentielle ; seuls les noms sont plus difficiles à mémoriser et à prononcer. Entre démesure, jalousie, excès et luttes de pouvoir, les dieux puissants multiplient les démonstrations de leur force pour mieux inspirer la crainte aux Hommes.

Le visqueux et déplaisant apparaît dès la création de cette univers puisque Odin sacrifie son œil pour atteindre la sagesse ultime. Leçon pour les Hommes censés prendre les dieux pour modèles : ne reculez devant rien et la bravoure, le sens du sacrifice ne doivent pas avoir de limite.

La mythologie scandinave a également son propre monstre marin. Lorsque Thor rend visite au géant de glace Hymir, tous deux partent pêcher et s’éloignent de plus en plus du rivage malgré les protestations de Hymir. Tandis que le géant pêche deux baleines, Thor « attrape » Jörmungand – un gigantesque serpent de mer qui a tellement grandi depuis qu’Odin l’a jeté à la mer autour de Midgard qu’il se mord la queue. Grâce à sa force exceptionnelle et dans un combat haletant, Thor parvient presque à le tirer à bord.

Enfin la violence mêle les combats sanglants décrits ci-dessus aux pires trahisons entre Ases. Au cœur de celles-ci, Loki. Sa loyauté n’a d’égale que son inventivité dans le malin. Ainsi quand Frigg, la mère de Balder – second fils d’Odin et dieu de la beauté aimé de tous sauf de Loki – souhaite conjurer la prophétie de la mort de son fils et fait prêter serment à tous sauf au gui de ne jamais faire de mal au jeune dieu, Loki donne une fléchette de gui au frère aveugle de Balder. Résultat : un fratricide magistralement orchestré par Loki. Œil pour œil dent pour dent, les dieux d’Asgard tuent le fils de Loki pour le punir et l’emprisonnent pour l’éternité. Pendant Ragnarök, l’apocalypse annoncée dès le début, Loki et ses trois enfants encore vivants se battent contre les Ases. Un juste bouquet final après toutes les trahisons de ce personnage central.

Mais on se marre bien quand même !

À la différence de certains récits d’inspiration mythologique profondément ennuyeux, aucun chapitre de La mythologie viking n’est épargné par les qualités de conteur et l’humour irrésistibles de Neil Gaiman. J’en veux pour preuve le comique de situation lié au travestissement de Thor évoqué plus haut. Nombreuses sont les scènes extrêmement drôles rapportées avec une telle vivacité qu’il est impossible de ne pas les visualiser très précisément en riant au lit, dans les transports, à la bibliothèque, au parc, etc. Objectivement seule en avec mon air idiot, et subjectivement entourée de ces dieux violents et ridicules, mais surtout de l’incorrigible Loki.

De nombreux récits tirent leur origine des farces que ce personnage exécute avant d’être contraint de les réparer. Parmi ses espiègleries absurdes mais qui nous font décrocher un sourire, on peut citer la tonte de Sif, la femme de Thor aux cheveux d’or. Dans le chapitre suivant, un mystérieux personnage – qui s’avèrera être un géant – propose aux Ases de construire un mur impénétrable tout autour d’Asgard en échange de la main de Freyja. Loki convainc les dieux d’accepter si le géant réussit son œuvre en moins de six mois…Le problème c’est que ce dernier y parvient presque et que Loki doit bien évidemment l’enfumer pour rattraper son mauvais pronostic.

Enfin Neil Gaiman peut, sans l’aide de Loki, vous faire éclater de rire en une remarque inattendue, comme glissée l’air de rien au milieu du récit. J’en veux pour preuve cette phrase entre parenthèse – une ponctuation qui singe l’aparté dans une conversation, le petit mot taquin susurré à l’oreille d’un voisin complice et dissimulé au reste de l’assemblée par la main. Le décor d’abord. Frey, dieu Vanir et frère de la fameuse Freyja, épouse la sublime Gerd, une géante, dans des conditions idylliques : « un champ d’orge ondulant », « elle était aussi belle que dans ses rêves », « sa peau et ses lèvres aussi douces qu’il espérait », « leur mariage était sacré et on raconte que leur fils, Fjolnir, devait être le premier roi de Suède. » Et là…BIM ! Arrive la parenthèse qui casse tout :

« (Il se noiera dans un tonneau de miel en pleine nuit, alors qu’il était à la recherche d’un endroit pour pisser.) » L’introduction de cette ponctuation et le changement brutal de niveau de langage miment à la perfection le retour à la réalité triviale induit par cette mort aussi inattendue qu’hilarante.

Bon, c’est forcément moins drôle là, mais toujours est-il que ce Neil Gaiman mérite son immense succès.

Petit challenge de lecture auquel je ne pourrai participer, mais que je vous invite à découvrir ici :

https://www.awin1.com/cread.php?awinmid=16829&awinaffid=893141&ued=https%3A%2F%2Fwww.bookdepository.com%2Freadathon

https://www.awin1.com/cread.php?awinmid=16829&awinaffid=893141&ued=https%3A%2F%2Fwww.bookdepository.com%2FLittle-Women-Louisa-May-Alcott%2F9780147514011

Pachinko, Min Jin Lee

Après la douceur de Cristallisation secrète, retournons chez nos amis Japonais, avec cette fois un roman très différent écrit par une Américaine d’origine coréenne. Pachinko retrace l’histoire des immigrés coréens au Japon à travers une sublime saga familiale. Selon moi, ce livre est un chef d’oeuvre absolu qui a le mérite de traiter un sujet inédit en Occident. Mais quels aspects historiques et sociétaux révèle cette magnifique histoire sur quatre générations avec au centre le personnage de Sunja, figure matriarchale solide comme un roc ?

Le racisme des Japonais

Mon titre peu paraître brutal, mais il ne reflète que pâlement la violence de la mentalité japonaise. Lorsque j’entends les Français se faire traiter de peuple au mieux intolérant, au pire raciste, sur la simple base du vote populiste à chaque élection, je ris jaune. Les Japonais ne sont pas les seuls, mais leur politique d’immigration zéro – qui selon moi n’y est pas pour rien dans le niveau de sécurité du pays – en dit long sur l’ouverture de ce pays insulaire. Les Coréens sont vus comme faignants et malhonnêtes. Ils n’ont pas accès aux professions qualifiées ni à la propriété et vivent dans des quartiers insalubres. Un traitement difficile à croire tant ces deux peuples nous paraissent si proches. L’histoire du racisme – si tant est que les races existent, et le cas échéant, qu’il s’agisse de deux « races » distinctes – que subit ce peuple victime absolue des conflits sur son sol est racontée sous toutes les coutures à travers le destin d’une famille et sur quatre générations, des parents de la jeune Sunja qui grandit à Busan, un village de pêcheurs coréen à son petit-fils chéri Solomon.

Alors comment ces braves gens qui ont dû fuir la Corée ont-ils fait leur trou en terre hostile ? Et bien comme c’est presque toujours le cas pour les immigrés coréens du Japon et pour les raisons évoquées ci-dessus, grâce au pachinko. Les établissements de ces machines à sous auxquelles les Japonais sont si dangereusement accros sont souvent gérés par des groupes plus ou moins mafieux et quand on sait que cette activité représente 4% du PIB nippon, on comprend pourquoi le gouvernement a renoncé à les interdire.

Comme toutes les histoires d’immigrés qui réussissent, Pachinko décrit aussi bien le travail acharné et la débrouillardise de cette famille que les humiliations permanentes subies. Dans ce récit de l’exil, la troisième génération ne parvient pas non plus à s’intégrer. Solomon doit se soumettre à un examen de ses empreintes digitales le jour de ses treize ans et craindre une remise en cause de sa présence dans le pays où il est né. Jeune cadre dynamique prometteur une dizaine d’années plus tard, il se fait embaucher dans une banque d’investissement de Tokyo après de brillantes études aux États-Unis. Mais après l’échec d’une transaction dû aux liens de son père avec les yakuza, il se fait virer sans ménagement et…surprise ! intègre la société de pachinko de son père. La famille est certes devenue richissime, mais, empêchée de faire ses preuves dans les professions respectables, doit sa fortune à une activité interlope.

Les femmes sont faites pour souffrir

Ce sont les mots prononcés par la mère de Sunja alors qu’elle n’était encore qu’une jeune fille. Elle ne les oubliera jamais et ils lui reviendront quelquefois en mémoire, au moment des grandes épreuves. Le personnage principal de Pachinko est décrit comme une force de la nature, par opposition à son mari très chétif. Il le constate dès leur périple migratoire à destination d’Osaka.

Leur voyage depuis Busan aurait été difficile pour n’importe qui, surtout pour une femme enceinte, mais elle ne s’est pas plaint une seule fois ni prononcé un mot de travers. Visiblement, elle savait comment survivre, et lui n’avait pas toujours cette capacité. Il avait besoin d’elle. Un homme avait besoin d’une épouse.

Tout au long du récit, la force physique de Sunja irradie. D’une part, on imagine son épuisement lors de ses interminables journées de vente à la criée qu’elle partage avec sa belle-sœur Kyunghee. Mais jamais elle ne se plaint. D’autre part, la matriarche est confrontée à de grands malheurs. Là encore, elle encaisse.

Elle perd le doux Isak dans des cironstances atroces, le pauvre pasteur ayant été victime de la brutalité du régime politique japonais. De nombreuses années plus tard, Noa se suicide. Malgré ses études brillantes, sa maîtrise parfaite du japonais et donc sa tentative de faire oublier ses origines coréennes, l’idée même d’avoir pour père biologique un mafieux deviendra invivable. Au cœur de son chagrin, Sunja la matriarche regrette de n’avoir préparé ses fils à la souffrance comme les mères y préparent leurs filles. La biologie et les douleurs physiques qui en découlent y sont pour quelque chose, mais j’ai trouvé cette réflexion sur la résiliance universelle des femmes face à la souffrance terriblement pertinente. Ainsi les humiliations envers les Coréens vivant au Japon sont communes aux deux sexes, mais comme toujours, elles passent au plan sexuel dès lors qu’il s’agit des femmes. C’est ce que montre au début du roman l’agression dont est victime la jeune Sunja en rentrant du marché, laquelle occasionne la rencontre avec Hansu et pose son rôle de sauveur/protecteur qu’il gardera jusqu’à sa mort.

En parlant du loup…

L’ambiguïté du personnage de Hansu

Tantôt sauveur, tantôt trompeur, cet homme d’affaires apparemment lié aux yakuzas est sans contexte un pivot de l’ensemble de l’intrigue. Sans faire partie de la famille, il représente pour elle une ombre, à la fois protectrice et menaçante.

D’abord présenté comme un élégant homme d’affaires coréen de passage dans le port où la mère de Sunja tient sa pension, il délivre la pauvre Sunja des attouchements et paroles racistes d’un groupe de lycéens japonais. Ensuite, leurs rencontres d’ordre purement sexuel semblent faire apparaître un personnage moins sympathique : le cliché de l’homme plus âgé profitant de la fraîcheur d’une jeune fille. [Traduction par mes soins – pagination indisponible]

Il n’était plus un jeune homme, mais sa libido n’avait pas diminué avec l’âge. Quand il était chez lui, il se masturbait en pensant à elle. Selon Hansu, l’homme n’est fait pour coucher avec une seule femme. Le mariage n’avait rien de naturel pour lui,

De son idylle avec la jeune Sunja naîtra son seul fils ; et contrairement à ce que laisse entendre la confession de sa situation maritale, il n’est pas lâche et aidera jusqu’au bout la famille recomposée autour du dévoué Baek Isak. Par ailleurs, son amour pour Sunja ne le quittera jamais.

mais il serait incapable d’abandonner une femme qui a porté ses enfants. Certes, un homme a besoin de plusieurs femmes, il préferrait cette fille. Il adorait la robustesse du corps de Sunja, la rondeur de sa poitrine et de ses hanches.

Pour terminer sur une explication universelle et très convaincante de cette attirance si banale des hommes murs vis-à-vis des jeunes filles.

Son visage délicat le rassurait, et il dépendait désormais de son innocence et de son adoration. Après avoir passé du temps avec elle, c’est comme si rien ne pouvait lui résister. Et c’était vrai après tout : un homme redevient un garçon lorsqu’il fréquente une jeune fille.

Et puis il y a cette scène glaçante que je suis encore capable, des mois après – car oui, j’ai lu Pachinko l’été dernier – de visualiser avec précision. Quand l’une de ses jeunes maîtresses qui travaille dans un bar à hôtesses qu’il gère à Osaka le dérange à un moment inopportun, il la tabasse contre la portière de la limousine. La jeune fille sera défigurée à vie. En guise de contrepoids à cette face sombre du personnage, citons par exemple la prise en charge des soins de Yoseb, le frère aîné d’Isak, victime de l’horreur de Nagasaki, ou encore les frais de scolarité de Noa qu’il paie secrètement.

Un roman politique

Selon moi, et je l’ai annoncé dès mon introduction, Pachinko est un roman avant-tout politique, et les aspects féministes amenés par la matriarche de cette saga familiale en sont un aspect parmi d’autres. L’injustice subie par le peuple coréen réfugié au Japon est exposée par tous les aspects : d’abord dans le monde du travail, avec la misère qui en découle, puis au niveau légal avec l’absence de droit du sol ou même de naturalisation après de nombreuses années, et enfin sur le plan politique. Après la guerre, les Coréens sont pris en étau entre les communistes et les capitalistes à la botte des Américains. Au Japon, ils ont beau être traités comme des citoyens de seconde zone, ces immigrés ne peuvent nourrir l’espoir de rentrer au pays. Ainsi le pauvre Kim, patron d’un restaurant à Osaka qui appartient au réseau de Hansu, envisage de rentrer en Corée du Nord pour « participer à l’effort de réunification » et nettoyer la tombe de son défunt père. Alors que sa décision est prise, Hansu tente le raisonner en lui exposant son point de vue cynique mais cohérent – si ce n’est salvateur – au vu du contexte géopolitique. Une profession de foi capitaliste qui rejette les vélléités politiques collectives responsables des pires infâmies, au nom du peuple ou de la patrie.

« Combien de fois ai-je vraiment parlé de politique avec toi ? […] Jamais. Je suis un homme d’affaires. Et je veux que tu en sois un toi aussi. Et à chaque fois que tu vas à ces meetings, je veux que tu penses par toi-même, et je veux que tu poursuives tes propres intérêts, quelles que soient les circonstances. Tous ces gens – les Japonais ET les Coréens – sont foutus parce qu’ils continuent à penser au collectif. Mais c’est une illusion ; aucun chef ne veut le bien des autres. Je te protège car tu travailles pour moi. Si tu joues au con et vas à l’encontre de mes intérêts, alors je ne peux plus te protéger. Et concernant ces groupes coréens, n’oublie pas que les hommes qui les dirigent ne sont que des hommes – et donc guère plus évolués que des porcs. Et on mange des porcs. Tu as vécu chez ce paysan, Tamaguchi, qui vendait des patates douces à des Japonais qui mourraient de faim à des prix exorbitants et en temps de guerre. Il a violé les lois en vigueur et je l’ai aidé parce que nous avions le même objectif : gagner de l’argent. Il se considère sans doute comme un Japonais tout à fait respectable, ou un bon nationaliste…Comme les autres. En fait, c’est un très mauvais Japonais, mais un excellent homme d’affaires. […] Ce pays s’écroulerait si tout le monde croyait à ces conneries de samouraï. L’Empereur n’en rien à foutre des gens. Alors je ne te dis pas qu’il faut éviter d’aller à des meetings ou de faire partie d’un groupe. Mais n’oublie jamais que les communistes n’en ont rien à foutre de toi. Il n’en ont rien à foutre de personne. Il faut être cinglé pour croire qu’ils en aient quelque chose à foutre de la Corée. […] Nous ne sommes chez nous nulle part.  »

Une tirade qui à mon sens résume le caractère inextricable de la situation des immigrés et descendants d’immigrés coréens dans ce pays insulaire si hostile. Un grand bravo à Min Jin Lee pour cette saga familiale tragiquement instructive et bouleversante.

Weather, Jenny Offill

Dans le cadre de mon Book Club « normal » cette fois-ci, j’ai eu l’occasion de découvrir une auteure américaine : Jenny Offill. Bureau des spéculations, son deuxième roman paru en 2014, a été classé parmi les dix meilleurs romans de l’année par le New York Times. Mais c’est son espèce de journal intime publié en 2014, Weather, qui nous intéresse ici. J’ai apprécié ces fragments au style délicat et au contenu tantôt apocalyptique, tantôt banal, parsemé de traits d’esprits et même d’histoires drôles. Weather, c’est le récit en apparence décousu mais in fine cohérent d’une famille au sein d’une Amérique terreau de l’élection de Trump. Par un effet miroir brillantissime, la narratrice raconte comment, sans lien de cause à effet, les difficultés de son quotidien font écho à une ambiance pré-apocalyptique sur une planète menacée par le réchauffement climatique. Les différents niveaux de récit sont annoncés par la polysémie du titre : celui-ci évoque certes la météo – avec ses caprices dus au dérèglement climatique – mais en tant que verbe, il peut signifier « éroder » ou « résister à ». Voyons un peu la pertinence de ces deux acceptations pour ce journal intime qui aurait pu s’intituler « Ma vie juste avant la fin du monde ».

Bibliothécaire, épouse, mère et sœur au bord de la crise de nerfs

Lizzie Benson, la narratrice de cette – lâchons le mot – autofiction, est bibliothécaire sur un campus. En plus de ce poste d’observation imprenable sur les professeurs, étudiants et autres visiteurs esseulés, elle est mariée depuis de nombreuses années à Ben. Comme pour l’ensemble du journal, certaines réflexions sur le couple poussent le lecteur à s’arrêter pour y réfléchir, malgré leur simplicité apparente.

[traduction par mes soins]

« J’aimerais bien savoir ce que ça fait d’avoir cet âge-là et d’être amoureux », dis-je à Ben.

« Tu ES amoureuse. », rectifie-t-il.

Comme si vivre avec la même personne depuis plusieurs décennies, qui plus est lorsqu’on élève un enfant à deux, vous faisait oublier l’amour que vous éprouvez pour celle-ci. Simple, loin de la flamme des débuts, l’amour qui dure sait se faire discret.

Seule maman blanche de l’école fréquentée par son fils, Lizzie est selon moi l’archétype de l’intellectuelle bobo démocrate de la côte Est qui aime vivre dans un quartier populaire. À la fois capable d’introspection et d’altruisme, cette bibliothécaire accepte avec enthousiasme et appréhension une opportunité professionnelle en accord avec ses convictions et personnalité : psy amatrice. Sa mentor Sylvia Liller devenue célèbre grâce au succès de ses podcasts politico-écologiques lui propose de répondre à ses e-mails pendant qu’elle voyage à travers le pays pour donner des conférences…

Une occupation pour le moins « prenante », et pas seulement en matière de temps ! Mais en plus de son emploi de maman et d’épouse – pas facile avec un mari obsédé par la conquête de l’espace –, Lizzie doit également s’occuper de son petit frère dépendant à la drogue qui, malgré son mariage avec une femme alpha et sa récente paternité, menace à tout moment de replonger.

Le jeune couple est cocasse et Lizzie se moque volontiers de sa belle-sœur. Mais à chaque passage le concernant, une grande tendresse envers son frère se dessine en filigrane.

Pour le dessert, Catherine nous sert des fruits avec de la chantilly sans sucre. Mon fils déchire sa serviette en petits morceaux. « Qu’est-ce qu’on fait ici ? », murmure-t-il. Henry [le frangin, donc] l’entend et se penche vers lui pour lui dire quelque chose à l’oreille. Eli sourit.

« Qu’est-ce que tu lui a dit ? », ai-je demandé à mon frère plus tard.

« Rien ».

Une autonomie récente et fragile pour cet être dont elle a toujours dû s’occuper pour cause de mère fanatique – tiens, tiens, autre mal de ce pays –  alliée à nouveau job anxiogène : ainsi se présente le bouleversement de la vie de la narratrice, bouleversement à l’image de sa nation-monde.

L’Amérique et la planète à l’aube du chaos

Comme il est aisé de refaire l’histoire à la lumière du présent. Toutefois, impossible de ne pas voir dans ce journal intime le récit d’une Amérique annonciatrice de l’élection de Trump. Une désespérance mêlée de peur de l’avenir, de sentiment de fin du monde : tous ces ingrédients qui font triompher les populistes sont bien présents dans Weather. Ce journal intime provoque ainsi chez le lecteur une angoisse diffuse, narrée avec sarcasme et économie de mots.

Grâce à son job de rêve, Lizzie prolonge son mal-être entre les peurs des collapsologues de droite et des gauchistes défenseurs de l’environnement inquiets de la disparition imminente de notre planète. C’est avec un air amusé-cynique que je repense à ce livre, car la réalité a une fois de plus dépassé la fiction pour mettre dos-à-dos ces deux camps encore trop optimistes : personne n’aurait pu imaginer le monde dans lequel nous allions basculer en 2020.

Mais revenons-en au journal intime. Je le rappelle, le style est délicieux : léger pour décrire des choses graves, et la forme fragmentaire accentue cet effet. Ainsi on peut lire une blague coincée entre deux épisodes narratifs, respectivement  sur la vie de Lizzie et concernant un élément de l’actualité.

Q : Quel est le principe du néo-capitalisme ?

R : Deux randonneurs aperçoivent un ours affamé devant eux. L’un enfile ses baskets. « Tu ne peux pas courir plus vite qu’un ours », murmure l’autre. « Il me suffit de courir plus vite que toi. », répond le premier.

À noter p. 49 cet autre encadré qui reflète bien les préoccupations de l’Amérique, et qui bien sûr comme toujours, se diffusent peu à peu à l’ensemble du monde occidental.

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Et puis il y a ces nombreuses mini-réflexions terriblement pertinentes et universelles qui parsèment Weather. Elles peuvent être d’ordre historique et sociétal, avec une bonne dose de moquerie vis-à-vis de l’éternelle anxiété des Hommes,

Quand l’électricité est arrivée dans les foyers, des personnes inquiètes ont envoyé des lettres à la presse, craignant que cette invention ne mette en danger la cohésion familiale. Désormais, les gens n’auront plus besoin de se rassembler autour de la cheminée, disaient-ils. En 1903, un célèbre psychologue dénonçait la future déconnexion des jeunes par rapport à l’aube et aux instants de contemplation qu’elle offre.

Ahahhah ! (p.63)

ou encore anthropologique – et bien sûr toujours sociétal. Ici une anecdote racontée avec un sérieux à la hauteur de la tristesse des faits :

Cette femme vient d’avoir cinquante ans. Elle me raconte comment elle est devenue presque invisible. Elle pense ne plus être aussi jolie qu’avant, mais grassouillette et grisonnante. Mais elle a surtout remarqué une chose, et cela lui fait un peu froid dans le dos me dit-elle : si elle fait la connaissance d’un homme en dehors du travail, il ne lui accorde que très peu d’intérêt et regarde par-dessus son épaule pendant qu’il lui parle, ou la refourgue à une autre femme de son âge. « Je dois vraiment faire attention maintenant », conclue-t-elle.

Enfin Jenny Offill manie parfaitement l’absurde, et j’avais envie de terminer sur un exemple de celui-ci, car il m’a bien fait rire. Pourquoi toujours être sérieux ? Les histoires drôles « gratuites », sans caractère politique ou entraînant la moindre réflexion, nous reposent.

Une femme entre dans un cabinet de dentiste et dit « Je suis un papillon de nuit. »

Le dentiste lui répond qu’elle doit voir un psy.

« Mais je SUIS chez le psy ».

* J’ai dû rechercher sur Google la signification de ce nouveau concept…

Daisy Jones and the Six, Taylor Jenkins Reid

Je suis restée fidèle à mon Book Club, et j’en viendrais presque à regretter ma loyauté lorsqu’il me fait lire des bouses comme Daisy Jones and The Six de Taylor Jenkins Reid. Vainqueur d’un sondage interne où nos camarades américaines ont voté massivement en faveur de ce livre, autant dire qu’il ne m’a pas emballée malgré les critiques dithyrambiques lues un peu partout sur la toile – Youtube, Goodreads, Babelio, etc. – et le sujet a priori fort alléchant pour moi.  À l’exception de deux amies et de ma petite personne, il a remporté un franc succès dans mon Book Club également. C’est l’histoire du plus grand groupe de rock des années 70 racontée sous forme d’interview récente de ses membres, soit plusieurs décennies après leur séparation. La forme est originale ; elle permet de jouer avec les points de vue. Le fond semble fait pour moi ; j’adore le rock et ses récits.

C’est pourtant une catastrophe : ce groupe fictif apparemment inspiré de Fleetwood Mac – à noter que son guitariste vient de disparaître – est sans intérêt. Pourquoi voudrait-on entrevoir les coulisses de certains groupes de rock et autres artistes ? Parce qu’on aime leurs chansons dans un premier temps, pardi ! À partir de là, et je m’en suis rendue compte dès les premières pages, ce bouquin n’avait aucune chance de me plaire. Or l’écrivaine ne se contente pas d’écrire sur un groupe imaginaire dont les amateurs de rock se fichent, elle s’arrange pour que tout sonne faux.

J’en suis d’autant plus triste qu’en règle générale, je me délecte des histoires de groupes, comme celle des Sex Pistols – j’avais un DVD chéri d’une interview des anciens membres réalisée dans les années 2000, même forme que Daisy Jones and The Six donc – d’Oasis – Supersonic est un documentaire prenant – ou encore des Clash – je regardais Rude Boy plusieurs fois par semaine pendant mes années lycée. Toutefois, tout ce qui se passe autour de la musique n’intéresserait personne sans la folie de Johnny Rotten, le sarcasme de Noel Gallagher ou encore la radicalité de Joe Strummer. Mais leur point commun est évident : ils sont Britanniques, ce qui implique un rock différent, fondé sur un véritable sens de la mélodie – ce n’est pas un hasard si l’immense majorité des groupes que j’écoute vient d’Outre-Manche – mais surtout un ton et un humour sans pareils.

Tandis que là…

 

Que c’est américain !

Disclaimer : j’ai beaucoup d’admiration pour de nombreux auteurs nord-américains, comme Stephen King ou encore Paul Auster, mais ce récit avait un fort penchant pour la « moraline » du pays de l’oncle Sam. Ainsi Billy Dunne, le leader sexy et charismatique du groupe le plus en vogue du moment, se marie très jeune avec Camilla, la femme de sa vie. Soit. Mais le jeune homme ayant été lui-même abandonné par son père, il tombe dans la drogue lors de sa première tournée alors même que sa femme attend leur première fille. Peur bleue de la paternité et fuite des responsabilités à cause de cet abandon par le père : vive le cliché et la psychanalyse de comptoir ! Et ça ne s’arrête pas là. Notre ami Billy remonte la pente après avoir été surpris par Camilla en train de se faire sucer dans le tour bus. En pleine cure de désintoxication, il manque la naissance de sa première fille mais son sevrage réussit. Combien, dans l’histoire du rock, d’héroïnomanes-alcooliques-infidèles s’en sont sortis définitivement après leur premier sevrage ? Bref. On n’y croit pas une seconde.

L’apothéose de la messe américaine habituelle sur la famille, la fidélité gnia gnia gnia gnia – passons sur le fait que les Américains sont statistiquement plus infidèles que les Français, même s’ils se plaisent à croire que nous sommes des espèces de chauds lapins incapables de tenir notre sexe – se joue dans une scène digne des Feux de l’amour. À la fin de leur dernière tournée, le grand, l’immense, le magnifique Billy sent que sa collaboration avec la sulfureuse Daisy peut le faire vaciller, la jeune femme ayant la capacité de faire ressortir ses vieux démons, en particulier lors de l’écriture de leurs morceaux. Parfaitement sobre et clean, il évite les soirées post-concerts avec le groupe. Mais ce soir-là, seul au bar de l’hôtel, il commence à approcher sa bouche d’un verre de whisky quand la discussion avec un fan du groupe et la vue d’une photo de sa petite famille dans son portefeuille le pousse à reposer lentement le verre. Je vous jure avoir entendu les violons à la lecture de cet horrible passage.

Au même moment, une autre scène digne d’une médiocre sitcom se joue dans la chambre d’hôtel de Daisy. Divorcée d’un riche Italien qui a failli la laisser crever d’une overdose, le sex symbol est rattrapé par Sainte Camilla qui sent bien que quelque chose se trame entre son mari et la chanteuse. L’épouse se lance alors dans un laïus sur la protection de son mariage et de sa petite famille à tout prix, même si elle apprécie et tient à sincèrement à Daisy. Une réaction crédible aurait plutôt consisté à lui éclater la tête, mais nous ne sommes plus à cela près.

 

Des classiques de la galaxie du rock mal exploités

Autre élément qui aurait pu paraître crédible s’il n’avait été acidulé à la guimauve américaine : les rivalités internes. Aucun grand groupe n’y a échappé, et ça a parfois été violent. Malheureusement, ici pas de bagarre à la Gallagher entre les frères Dunne, le jeune Graham acceptant avec docilité l’hégémonie créatrice de Billy. Pas de compétition-émulation artistique à la McCartney-Lennon, le duo Daisy/Billy se contentant non sans conflits à forte tension sexuelle de composer à quatre mains. Pas de de grosses bastons – judiciaires ou physiques – à la Gilmour-Waters, le principal opposant de Billy, le guitariste Eddie, se contentant d’exprimer sa frustration artistique dans l’interview post-mortem du groupe…Bref, rien de croustillant, trop d’occasions manquées, d’ingrédients mal cuisinés qui auraient pu donner un groupe fictif crédible malgré tout.

Enfin Warren, le batteur, est un gros débile obsédé par l’alcool et les groupies. Le cliché du primate très limité à force de taper sur des fûts pour gagner sa vie n’est pas faux quand on revoit des interviews de grands groupes de rock des années 70. Désolée, mais si Richard Kolinka est l’un des meilleurs batteurs francais, je n’ai pas été foudroyée par son intelligence au visionnage des images d’archives. Les autres membres de Téléphone étaient – à part Corinne – très jeunes et cons, mais alors lui…Or tandis que la frivolité des jeunes batteurs les rend souvent sympathiques, Warren se contente d’être lourd et pas drôle.

 

Un féminisme poussif

Cette partie pourrait très bien s’intégrer au premier paragraphe.

Pour résumer le féminisme de Daisy Jones and The Six, disons que Reid « is trying too hard ». Là encore, l’intention est louable lorsqu’on s’attaque au monde ultra viril du rock n’ roll, un milieu où la quasi-totalité des musiciens et leaders de groupes sont des hommes, où la musique sent la sueur et la testostérone. Mais pour inverser le rôle des femmes traditionnellement reléguées au rang de groupie ou dans le plus prestigieux des cas de petite amie officielle, Reid nous refourgue une autre caricature peu aimable – au sens littéral du terme, bien entendu.

Daisy Jones vient des beaux quartiers de Los Angeles et âgée d’à peine seize ans, pauvre petite fille unique délaissée par ses parents riches, elle écume les clubs de Sunset Strip, couche avec des musiciens et touche déjà aux drogues. Parcours classique de femme-objet des années 70 en somme, un destin duquel l’auteure la sauve toutefois en lui attribuant un talent d’écriture. Lorsqu’elle rejoint le groupe, la bombe lutte avec le leader et finit par apporter bien plus que son sex-appeal et sa belle voix. Enfin une fille du rock qui n’est ni limitée à sa voix et à son physique ! Une bonne nouvelle, me diriez-vous ? Sauf que non. Il a fallu que l’auteure – qui avait sans doute déjà l’eau à la bouche en pensant au pognon qu’allait lui rapporter l’adaptation en série de son œuvre non littéraire – complaise son personnage dans un rôle peu reluisant à mon goût : co-parolière incapable d’écrire autre chose que des chansons d’amour et qui ne participe pas à la composition ou à la production du disque, amoureuse transie et in fine soumise à un leader autocrate, ultra sexy, dépendante de nombreuses drogues et d’un Italien qu’elle épouse sur un coup de tête. On a vu mieux comme modèle de femme brillante.

Ce qui nous mène tout naturellement à aborder la sous-exploitation du personnage de Karen, qui elle, est selon moi l’archétype de l’artiste accomplie et de la femme indépendante. Entièrement dédiée à son art, elle joue du synthé comme personne, mais ses idées ne trouvent pas écho dans le groupe et son talent semble brimé. Indépendante sur le plan amoureux, elle refuse de s’attacher à Graham et d’officialiser leur relation et va même jusqu’à avorter. Un geste ultime de renoncement à une éventuelle vie de mère au profit de sa passion. Les quelques pages sur l’avortement donnent aussi lieu à un joli dialogue de sororité avec Camilla, la mère parfaite qui accepte pourtant que toutes les femmes n’aient pas l’instinct maternel. À la toute fin du livre, on apprend par ailleurs que Karen a continué de jouer dans différents groupes après Daisy Jones and The Six et a toujours refusé d’avoir des enfants. Voilà selon moi LE véritable personnage féminin du livre. Pourtant la belle Karen passe au second plan, cachée par la sulfureuse Daisy. Et moi qui croyait que l’une des causes du féminisme consistait à se battre contre l’enfermement des femmes dans des rôles peu valorisants et contre la réduction de celles-ci à leur physique ! Non vraiment, raté sur toute la ligne Mme Taylor Jenkins Reid. Peut-être devrait-elle se lancer dans l’écriture de paroles, car celles de l’album Aurora, publiées à la suite de l’interview, sont nettement supérieures à tout le reste du bouquin.

De la même auteur :
https://www.awin1.com/cread.php?awinmid=16829&awinaffid=893141&ued=https%3A%2F%2Fwww.bookdepository.com%2FSeven-Husbands-Evelyn-Hugo-TAYLOR-JENKINS-REID%2F9781982147662%3Fref%3Dgrid-view

Poe’s Mad Men, Edgar Allan Poe

Comme son nom l’indique, ce recueil publié dans la collection « 1st. Page Classics » regroupe cinq nouvelles d’horreur où les héros sombrent  inéluctablement dans la folie. Toutes ont cette particularité d’être très courtes – une dizaine de pages – et de bien remplir les critères du récit d’horreur en créant chez le lecteur une angoisse, ou du moins une incompréhension, une sensation d’étrangeté.

Ma lecture du Scarabée d’or pendant mon enfance ne m’ayant laissé aucun souvenir – ce qui n’est pas le cas de toutes mes lectures très lointaines – c’est par la folie de ces hommes que je suis rentrée dans le grand Poe. Adulé et cité par des artistes que j’apprécie, à l’instar de Mylène Farmer ou encore Nicola Sirkis, il m’est revenu à l’esprit de manière tardive, grâce à ce challenge. Mauvaise pioche : ces nouvelles m’ont profondément déçue.

 

Aimer le frisson

Fort heureusement, certains récits viennent nuancer cette déception générale.

Non coutumière du genre de l’horreur, que ce soit en littérature ou au cinéma, certaines nouvelles, notamment Le Chat noir m’ont fait découvrir le plaisir paradoxal du frisson. De la même manière qu’on ne fait pas de littérature avec des bons sentiments, on ne provoque pas des réactions fortes avec du calme et des jolis arcs-en-ciel. J’aime être bousculée en tant que lectrice, que ce soit intellectuellement ou, comme ici, sur le plan émotionnel. Face à l’irrationnel, j’ai été absorbée par la première nouvelle du recueil.

Ici, le protagoniste alcoolique et violent commet l’irréparable en éborgnant Pluton, son chat noir, avant de le pendre à un arbre quelques jours plus tard. Mais l’animal ne va pas pour autant disparaître de la vie de son maître. Entre des actes de cruauté à la limite du soutenable et des apparitions surnaturelles, cette histoire ne laisse pas indifférent. Poe réalise ici un véritable tour de force en seulement quinze pages.

Une nouvelle très noire de laquelle se rapproche également Le Cœur révélateur un peu plus loin, avec la présence de la perversité comme motif du crime et une folie qui s’empare de l’assassin. Or j’ai aimé voir en cette folie et ses manifestations une sorte de punition du meurtre. Le nom même du chat de la première nouvelle va dans ce sens puisque Pluton est le dieu grec des Enfers. Objet de la perversité du narrateur alcoolique du Chat noir, l’animal éponyme représente, une fois tué, le châtiment divin exercé sur un personnage qui a le démon en lui.

 

La perversité

Voilà donc qui nous mène tranquillement à l’autre récit que j’ai plutôt aimé : Le Démon de la perversité. De l’art de la transition…

Sa position à la suite des deux nouvelles précédemment évoquées relève d’une parfaite cohérence puisqu’elle développe le concept de perversité précédemment raconté à travers des fictions. On ne s’y attend pas en ouvrant le recueil, mais il s’agit ici d’un mini-essai, écrit à la première personne, sur une notion psychiatrique et morale. La thèse est tout aussi glaçante que les histoires évoquées plus haut: le démon de la perversité ne pousse pas à faire le mal malgré le caractère immoral de celui-ci, mais à cause de lui. C’est une relation de causalité directe, le pervers commettant un acte répréhensible parce qu’il ne devrait pas. Le narrateur condamné pour meurtre se déclare victime – ce qui n’est pas sans rappeler l’horrible Humbert Humbert – du démon de la perversité. Mais ce dernier n’a plus aucune limite et pousse le narrateur à confesser son crime. Les limites de l’imaginable – comment peut-on confesser un crime pour une autre raison que la culpabilité ? – et du rationnel sont franchies une fois de plus et l’homme se livre à un coup de folie.

À noter qu’au même titre que pour Le Chat noir, de nombreux critiques s’accordent à y voir un élément autobiographique. Poe était en proie au démon de l’alcool et avait des tendances autodestructrices, lesquelles se sont exprimées pendant la rédaction du Démon de la perversité lors d’une querelle avec Henry Wadsworth Longfellow. Leur point culminant fut, quelques mois après la publication de la nouvelle, la lecture publique devant le cercle littéraire influent de la Nouvelle-Angleterre d’un obscur poème écrit pendant son adolescence et « vendu » par Poe comme un nouvel écrit. Ainsi le démon de la perversité a amené Poe à « se griller dans le métier ».

 

Des nouvelles peu convaincantes

Pour conclure, je connaissais le dénouement du Masque de la mort rouge dès les premières lignes du récit. Je n’en dirais pas plus ici. Même chose pour La Barrique d’amontillado, à la différence que toute l’action qui mène au meurtre final – oups – réussit l’exploit de paraître interminable…en seulement dix pages. Et comme c’était la dernière nouvelle, vous comprendrez pourquoi j’ai gardé un avis plus que mitigé sur l’ensemble du recueil.

Girl, Woman, Other, Bernardine Evaristo

Dans télétravail, il y a travail, et Dieu sait s’il a abondé lors de ce confinement. C’est pourquoi la rédaction de mes chroniques littéraires a autant traîné. Évidemment, je m’estime heureuse de ne pas pâtir de la situation économique et écris ce nouvel article l’esprit serein et enjoué. Une humeur qui reflète bien celle qui m’habitait pendant la lecture de Girl, Woman, Other de Bernardine Evaristo. De là à dire que le gagnant – avec Les Testaments de Margaret Atwood ! – du prix Booker 2019 méritait une distinction si prestigieuse, il n’y a qu’un pas que je ne saurais franchir. Mais comme je n’ai lu aucun autre livre présélectionné, peut-être les borgnes sont-ils bien rois au royaume des aveugles, peut-être pas.

Pour commencer, la ponctuation et les majuscules en début de phrase constituent sans doute une norme blanche de colonisateurs. Car ce roman qui raconte les vies de douze femmes afro-britanniques a décidé de s’affranchir de cette règle. Le principe est étrange et pas vraiment justifié, mais je me suis habituée au résultat dès les premières pages, alors que l’anglais n’est pas ma langue maternelle. Voilà pour l’avertissement.

Ça cause fort, mais de quoi ça cause ?

Le projet est simple et cohérent : douze portraits de femmes de tous âges, à différentes époques, mais avec pour point commun la couleur de peau et la nationalité britannique. Bien évidemment, il ne s’agit pas de vies isolées les unes des autres. Les femmes racontées ont toujours un lien réciproque familial ou amical.

Entre la lesbienne peu à peu emprisonnée dans une relation abusive à cause d’une compagne qui n’est pas sans rappeler n’importe quel bonhomme possessif et manipulateur décrit par sa victime, l’adolescente qui tombe enceinte à de multiples reprises suite à des rapports sexuels plus ou moins consentis avec des hommes noirs de type très alpha – pour employer un euphémisme – et peu adeptes du préservatif, la jeune femme en guerre avec ses parents froids et distants qui après sa maternité se transforme en desperate housewife mariée à deux connards successifs même si différents, et enfin la jeune active issue d’un milieu ultra-modeste qui a dû se battre comme personne pour gravir les échelons de la société britannique (blanche) : chaque histoire se veut archétypale.

Le roman choral s’ouvre sur un symbole – peut-être une mise en abîme de l’auteure désormais lauréate d’un illustre prix littéraire : la première représentation dans un grand théâtre londonien de la nouvelle pièce d’Amma. La cinquantaine passée, la dramaturge sort de sa position marginale et, avec une pièce mettant en scène des Amazones noires, fait la conquête de l’establishment après avoir passé sa vie à le combattre. Le livre se termine donc tout naturellement par le triomphe de cette représentation à laquelle sont invités certains personnages peints dans ces douze chapitres.

Un livre divertissant et drôle du début à la fin

Malgré son ambition louable de mettre en avant des minorités – et quelles minorités : des femmes noires, la double peine ! – je persiste à dire que ce roman n’est pas révolutionnaire et qu’il ne m’a pas appris grand-chose. Une chose est pourtant sure : Evaristo ne manque pas d’humour et manie le sarcasme par petites touches permanentes. Girl, woman, other contient des passages intéressants et se trouve jonché de punchlines irrésistibles. Pendant la lecture, c’est une voix forte et insolente de nigga d’outre-Manche qui crie le texte dans votre tête. Morceaux choisis – attention, ça pique un peu, ravages de la traduction oblige.

 

Chapitre : Yazz

Humour politique

« c’était tendu, mais Neneth a apaisé les choses en déclarant savoir gérer les conflits car son père faisait partie de la diplomatie pendant les trente ans de la présidence de Moubarak en Egypte

ça s’appelle une dictature, lui rétorqua Waris

ça s’appelle la stabilité politique, lui répondit Neneth »

 

Humour raciste anti-blanc

« Courtney leur raconta qu’elle avait grandi dans une exploitation céréalière dans le Suffolk, elles se mirent à rire car pour elles, ça expliquait son apparence de fermière

des yeux pétillants, déclara Neneth

une peau translucide, déclara Yazz

une poitrine de trayeuse, déclara Waris

 

Chapitre : Shirley

Humour féministe (mon préféré car il raille très justement non pas le patriarcat, mais une fausse victoire du féminisme)

« elle passe devant des salles d’arts plastiques colorées décorées de quelques bons tableaux et un grand atelier de menuiserie avec des établis (réservé aux garçons)

[…] prête à éduquer la future génération de femmes au foyer, celle des femmes au foyer à temps plein avec un emploi à temps plein, l’inconvénient du Mouvement de libération des femmes »

 

Chapitre : Megan/Morgan

Humour culturel, et finalement universel car à l’instar des Français, de nombreux peuples connaissent cette arrogance de la capitale vis-à-vis des ploucs provinciaux

« elles n’étaient ici que depuis quelques heures à peine et le Nord leur manquait déjà, là où les gens sont plus vrais, plus avenants, et ne prennent pas leurs grands airs

les Londoniens pensent qu’ils sont le centre du monde, ignorent le reste du pays et continuent de faire des blagues pas drôles sur les paysans qui vivent dans le Nord, mangent des Mars frits au petit-déjeuner, se bourrent tellement la gueule le weekend qu’ils se pissent dessus dans le caniveau, et sont la plupart du temps des parasites au chômage de générations en générations. »

 

Alors oui, on s’amuse bien et je souhaitais commencer par là car c’est pour moi une qualité essentielle de ce roman. Mais ce n’est pas la seule. Il met en lumière, rappelle certains faits sociétaux. À commencer par l’inévitable…

 

Racisme

Le sujet est inévitable sans être omniprésent, ni même central. À aucun moment Evaristo ne joue la carte de la victimisation. Dire que les Noirs britanniques sont et surtout ont été – puisque le racisme était bien plus violent et assumé par le passé – victimes de discrimination raciale par la population « de souche » est une simple piqure de rappel. Or Evaristo administre celle-ci à la bonne dose, n’insiste pas, et n’en rajoute pas non plus. Ce n’est pas le genre de la maison : ici on est plutôt dans la déconne et l’éloge de la femme fière et imposante quelles que soient les difficultés de la vie. La simple vérité donc ; une ignorance certes choquante, mais pas si étonnante que cela…

Chapitre : Winsome

Un racisme inimaginable aujourd’hui, même au fin fond du Vaucluse !

« vous n’avez pas le droit de travailler ici, qu’ils disaient, quand Clovis cherchait du travail sur le quai

vous n’avez pas le droit de manger ici, qu’ils disaient, quand on entrait dans un petit café

vous n’avez pas le droit de boire ici, disait le barman quand on entrait dans un pub, alors que tous les yeux étaient rivés sur nous

vous n’avez pas le droit de dormir ici, votre couleur va déteindre sur les draps, disait la femme qui avait devant sa fenêtre une pancarte pour des chambres, à l’époque, les gens étaient à ce niveau d’ignorance et de méchanceté, ils disaient ce qu’ils pensaient et se fichaient des conséquences sur vous parce qu’il n’existait pas de lois contre les discriminations pour les arrêter

Il ne nous restait plus qu’à partir et ne plus jamais revenir, comme nous l’avait conseillé l’agent de police »

Chapitre : L’after

En parallèle de ce vieux racisme ignorant, le point de vue d’un citoyen afro-britannique sur la situation politique actuelle du Royaume-Uni. Une dénonciation assez brillante du manichéisme fallacieux des populistes – et là encore, pas que – britanniques de la part du descendant de ce pauvre couple de Noirs qui a essuyé les plâtres. À cela s’ajoute la fierté des fils d’immigrés qui au lieu de baisser la tête comme leurs parents, assument leur réussite.

« quant à l’opprobre actuellement déversée sur les soi-disant « élites des grandes villes », il a travaillé comme un malade pour atteindre le sommet de sa profession, et il est exaspéré que ce terme soit aujourd’hui employé à tout bout de champ par de plus en plus de politiciens et démagos d’extrême droite, véritables maux de la société, pour qualifier 48% des votants britanniques qui ont voté pour rester dans l’UE

tandis que les partisans du Brexit sont pitoyablement décrits comme des gens ordinaires qui travaillent dur, comme si les autres ne l’étaient pas

[…] sa famille n’a pas tenu six mois dans la merveilleuse campagne anglaise quand elle a débarqué de Gambie avant d’être chassée du village par les racistes enragés des années 60

[…] ce n’est pas pour rien si les Noirs se sont regroupés dans les métropoles, c’est parce que vous ne vouliez surtout pas que nous approchions vos champs verdoyants et vos demoiselles aux joues roses

[…] il n’a pas honte de faire partie de l’élite […], pourquoi lui […], le fils d’immigrés africains de la classe ouvrière qui est allé à l’école publique ne devrait-il pas avoir le droit de gravir les échelons ?

ou vous insinuez que les Noirs devraient se contenter de travailler à l’usine, nettoyer les toilettes ou balayer les rues ? »

Comme les hommes

Les livres d’hommes écrits par des hommes – la majorité de la littérature en somme – parlent des femmes. Mal certes, mais ils en parlent tout de même car le sujet les obsède. L’avantage de ces livres féministes qui pullulent depuis quelques années, c’est qu’ils abordent souvent le désir féminin de manière moderne et totalement désinhibée. Rien de nouveau sous le soleil, Violette Leduc n’est pas une contemporaine, mais le ton de Bernardine Evaristo évoqué ci-dessus crée une connivence entre le personnage féminin et la lectrice.

Chapitre : Winsome

Sur la passion sulfureuse entre une maman et son gendre – décrit comme si parfait et compréhensif par son emmerdeuse de femme dans le chapitre précédent. À noter que l’enchaînement entre le point de vue de l’épouse insupportable, cocue sans le savoir, et celui de sa propre mère qui permet au lecteur de découvrir le pot-aux-roses rend l’ensemble une fois de plus très comique. Le tout avec une conclusion hilarante !

« une pulsion sexuelle débordante, une passion, peu importe comment ça s’appelle

elle a bien essayé de ne pas fixer sa peau chocolatée qu’elle avait envie de lécher, de ne pas plonger dans le blanc intense de ses yeux intelligents, tandis que Clovis avait un blanc des yeux jauni à cause de son enfance éblouie par le soleil du bord de mer

il avait une petite coupe afro bien entretenue, une chemise très proche du corps qui mettait en valeur son torse parfait

elle voulait lui caresser tout le corps, y compris les couilles, et le sentir se durcir sous ses mains »

« elle avait presque cinquante ans

elle méritait cela

lui

ce dimanche après le déjeuner en famille, elle s’est arrangée pour qu’ils soient seuls dans la cuisine à faire la vaisselle et a organisé une rencontre dans la semaine

et cela a duré plus d’un an

[…] pendant que les enfants dormaient, ils profitaient du lit deux places

ils ne parlaient jamais de ce qu’ils avaient fait

Lennox avait des besoins, il valait mieux qu’elle les satisfasse plutôt qu’il ne quitte sa fille

pour une autre femme »

En plus du désir assumé, il se dégage une force presque virile de certains portraits, l’impression que certaines – de nombreuses ! – femmes portent le monde à bout de bras.

 

Chapitre : Carole

Le travail extrêmement physique et harassant de la ferme

« si t’avais vu comment j’ai appris à travailler à la ferme à l’extérieur

à remplir la glacière avec la glace qu’on a extraite du lac gelé en hiver

à récolter les fruits du verger, pour faire des conserves et confitures

à cueillir et éplucher les légumes et les stocker dans la glacière

à donner à manger aux vaches, chèvres, cochons, chevaux, poules, dindes, canards, paons

à placer des agneaux orphelins devant le feu de la salle des comptoirs

à nettoyer le crottin accumulé pendant tout l’hiver dans l’écurie

à fumer de la viande et saler du lard avec de la graisse de porc

à récolter les fruits du verger, pour faire des conserves et confitures »

 

Chapitre : LaTisha

La vie d’une mère célibataire de trois enfants qui s’est battue pour passer d’employée à chef de rayon dans un supermarché. Une working-class heroin comme on en connaît tous, avec la discipline de fer que son statut exige. Là encore, le sarcasme est de mise, irrésistible.

« LaTisha KaNisha Jones parcourt le rayon fruits et légumes du supermarché, où elle travaille en tant que manager, un quart d’heure avant l’ouverture

[…] ou mamam major général

comme ses enfants la surnomment

elle s’est déjà concertée avec les assistants aux achats qui ont écumé les ailes pendant la nuit pour des commandes en ligne, afin de synchroniser les stocks de remplacement

elle a vérifié l’entrepôt pour s’assurer que les livraisons de son rayon sont correctes et elle pourra bientôt répertorier 600 kg de King Edward non livrées, même si le fournisseur les a facturées au magasin (délinquants !)

pour une fois, elle ne va pas faire d’inventaire négatif aujourd’hui, ce qui apparaîtra le lendemain comme un déficit non justifié sur sa fiche de rendement en principe (toujours) parfaite

elle a fini la rotation des données avec le scanner, a vérifié que les rayons soient correctement empilés avec les produits plus anciens à l’avant

elle a vérifié que les présentoirs de fruits soient soigneusement ordonnés, tous avec une forme parfaite pour respecter le souhait des clients, qui ne comprennent pas que la plupart des fruits n’ont absolument pas une forme, une texture, une taille et une couleur normalisées dans leur état d’origine, non modifié

comme elle l’a appris à l’école de formation du supermarché

ou que les carottes étaient violettes, jaunes ou blanches avant que des paysans néerlandais du XVIIe siècle ne cultivent les carottes orange mutantes que l’on connaît aujourd’hui

comme elle aime le raconter à ses enfants […] afin qu’ils apprennent de manière ludique car ils ont intérêt à réussir leurs examens

s’ils ne veulent pas finir enchaînés dans la cave sans nourriture, eau ni toilettes

pendant vingt-quatre heures

selon ses menaces

régulières

LaTisha »

Idaho, Emily Ruskovich

Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, j’ai adoré pour la deuxième fois consécutive une œuvre découverte grâce à mon Book Club. Contrairement aux déceptions que m’ont apportées certains lauréats de prix prestigieux, ce roman couronné par le très généreux prix littéraire international IMPAC de Dublin – dont la première sélection est effectuée par les bibliothèques municipales du monde entier – m’a fait passer de belles heures de lecture en Thaïlande et à mon retour.

 

L’intrigue

Plongée immédiate dans l’horreur qui n’est pas sans rappeler le best-seller de Slimani : un infanticide est dévoilé dès les premières pages. Tandis que Wade, son mari quinquagénaire perd la mémoire à cause d’une maladie héréditaire, Ann tente sans relâche de « revivre » la scène à laquelle elle n’a pas assisté. Jenny, première épouse de Wade actuellement en prison, tue May, leur fille cadette. June, l’aînée, s’enfuit on ne sait où à travers l’immensité de l’Idaho. Le mystère du mobile reste entier jusqu’au bout, même si on peut soupçonner un accès de jalousie. En effet, Wade est encore marié à Jenny lorsqu’il rencontre Ann dans l’école où elle enseigne la musique, et que fréquente June. Ils tombent immédiatement amoureux, même s’ils ne consommeront cet amour qu’après – très peu de temps après ! – la tragédie. Or juste avant de mourir, la petite May fredonne un air enseigné par Ann…

 

Un procédé narratif qui tient le lecteur en haleine

Pour son premier roman, la jeune Emily Ruskovich fait preuve d’une grande maîtrise de la narration, et je n’ai pas été surprise de voir le nom d’Alice Munro clore les remerciements. « Mais c’est bien sûr ! », me suis-je dit, comme un éclaircissement rétrospectif de l’ensemble du roman. Et à propos de rétrospection, la jeune auteure ne lésine pas sur les techniques narratives qui permettent ce regard en arrière. D’où ma difficulté à résumer l’intrigue. Mais cette fois-ci, hors de question d’essayer de retranscrire les méandres de la narration comme je l’ai fait laborieusement pour les nouvelles si riches d’Alice Munro. Autant s’en tenir au drame central de l’intrigue, car les va-et-vient secouent pendant la lecture !

Même si le roman s’ouvre en 2006 sur le couple Wade-Ann en proie à la violence conjugale elle-même due à la tragédie du passé, les voyages dans le temps seront permanents. Entre les analepses ramenant le lecteur à l’époque de la rencontre entre Wade et Ann ou plus loin encore, celle entre Wade et Jenny, et les prolepses qui nous font atterrir en 2025 – mais s’agit-il vraiment de prolepses ou tout simplement de l’avancement de l’intrigue accéléré à coup d’ellipses ? – le lecteur a intérêt à prendre le train en marche. Avec ses longs chapitres sobrement intitulés selon l’année des faits racontés, Ruskovich nous transporte dans le temps et dans les décors – allant des étendues sauvages de l’Idaho à la minuscule cellule que Jenny partage avec Elisabeth. Elle nous perd aussi dans des méandres faites de sous-intrigues en apparence sans lien direct avec l’infanticide, comme l’arnaque de l’autre June – celle à qui le père de Wade, sénile, a donné beaucoup d’argent – l’agression de Sylvia par Elisabeth, ou encore l’histoire du jeune Eliott qui a perdu sa jambe.

Le secret pour apprécier un tel roman tient donc dans une sorte de lâcher prise. Ne pas vouloir à tout prix comprendre la bonne Ann, comment Wade a refait sa vie si rapidement et surtout POURQUOI Jenny a tué sa cadette. En utilisant des techniques narratives à foison, Ruskovich en arrive au même résultat que son idole : une histoire mystérieuse emballé d’une prose soignée. Preuve que le pari est réussi : je suis ressortie des discussions respectives du Book Club portant sur ces deux auteures avec plus de questions que de réponses.

 

Un roman sur la mémoire

Parmi les thèmes fréquemment cités de ce roman, on trouve la résilience et la gentillesse. Le terme de gentillesse renvoie ici à la bonté absolue d’Ann, avec une sororité extraordinaire entre Ann et Jenny, les supposées rivales, qui atteint son paroxysme dans une fin merveilleusement inattendue. Même chose entre Elisabeth et Sylvia, malgré un dénouement violent, mais surtout par la suite entre Elisabeth et Jenny. Et puis impossible de parler de sororité sans penser aux chamailleries des deux sœurs. Toutefois, ce n’est pas ce que j’ai retenu en priorité. « Retenu », c’est le cas de le dire…

J’ai en effet été la seule du Book Club à souligner l’importance de la mémoire dans ce roman. Les souvenirs, avec leur caractère flou et fluctuant dû au prisme de la mémoire et donc de la subjectivité, constituent le fil rouge qui relie tous les personnages et les histoires, des « sous-intrigues » au drame central. La thématique est rendue évidente dès les premières lignes, avec la progression de la maladie de Wade. On revient ensuite sur celle-ci à travers les absences de son père, qui lui ont valu des donations à – l’autre – June, et enfin sa mort terrible et sublimement contée.

 

Et le titre, alors ?

Je souhaite terminer cet article par le personnage principal à ne pas oublier, pris dans cette histoire d’infanticide, d’amour, de sororité, de bonté et de mystérieux souvenirs : l’Idaho. La majorité des chapitres se passe à l’extérieur, dans les montagnes de cet État sauvage d’Amérique. Et en bonne Européenne fascinée par les grands espaces du nouveau continent, j’ai été transportée par ce livre notamment grâce aux descriptions du décor de l’intrigue. À noter que les deux sont intrinsèquement liés : l’isolement géographique extrême des personnages semble les mener à la folie, d’où le parallèle évident avec l’enfermement pénitentiaire. La maladie de Wade est certes héréditaire, mais quelques années plus tôt, Jenny, alors enceinte de June et « bloquée » par la neige dans sa maison en montagne, devient littéralement obsédée par l’argent touché par l’autre June. Rien de plus normal, puisqu’elle n’a que ça à faire ! De la même manière, Ann qui rejoue inlassablement le film de l’infanticide dans son esprit n’évoque pas non plus une parfaite santé mentale. Ne dit-on pas souvent que les gens – pas tous, fort heureusement – sont un peu timbrés dans les campagnes ? L’éloignement de tout ne donne rien de bon pour les animaux sociaux et assoiffés de divertissement pascalien que nous sommes. Toute proportion gardée, car l’Idaho est forcément « pire » que nos régions françaises reculées, je ne peux que confirmer cette thèse.

Mais pour en revenir à l’espace lui-même, lire Idaho d’Emily Ruskovich c’est rencontrer des lapins, un chat sauvage malmenée par deux fillettes pendant leurs jeux en plein air, des chevreuils, et bien d’autres animaux des bois encore. C’est être projeté dans la chaleur humide et écrasante au bord du lac, dans l’école où travaille Ann, mais aussi dans l’hiver rude et enneigé des montagnes désertées par les hommes. Ultime preuve que mon analyse est la bonne : le roman se termine sur la description d’un sublime canyon et du passage des protagonistes dans un petit sentier difficile d’accès. Or l’État entier est difficile d’accès, des conditions naturelles parfois hostiles qui font de ce personnage principal le décor rêvé d’un roman où le mystère plane jusqu’au bout.

Beloved, Toni Morrison

Un record : nous voici parvenus au troisième – et fort heureusement dernier – livre d’affilée que j’ai profondément détesté. Mais attention, mon rejet prend une tout autre dimension ici, car nous avons quitté la populace des best-sellers adoubés par les internautes pour entrer dans la catégorie « chef d’œuvre » selon le petit monde littéraire. Un classique, étudié en long en large et en travers dans les universités américaines. Une immense écrivaine disparue cette année, que j’avais l’intention de lire, Book Club ou pas. Sans doute son œuvre la plus connue, récompensée par le prix Pulitzer en 1988 et le prix Nobel en 1993 – également décerné à l’auteure pour l’ensemble de son œuvre.

Décidément, je n’ai peur de rien. La preuve, je le dis sans détour : ce livre n’est pas synonyme d’ennui, contrairement aux deux somnifères précédemment chroniqués, il m’a agacée du début à la fin (ou presque). Alors oui, le style est beau – une prose très musicale, que l’on retrouve chez Jesmyn Ward –, le thème est passionnant et en faire une œuvre de fiction est un acte nécessaire…mais la lecture est trop laborieuse. Les procédés narratifs utilisés à outrance, à savoir les changements de point de vue et analepses perdent le lecteur qui au bout de quelques pages a fait son choix entre savourer l’indéniable beauté du style et détester cette histoire qu’il peine tant à suivre.

 

L’esclavage, fantôme de l’Amérique

L’histoire se passe après la guerre de Sécession. À Cincinnati dans l’Ohio, la maison de Sethe est hantée par le fantôme de sa fille Beloved. Comme dans Le chant des revenants, les personnes qui ont subi une mort violente ne laissent pas les responsables vivre en paix. Or Beloved a été assassinée par sa mère qui, après une évasion réussie de la ferme pour laquelle elle travaillait, tente de tuer ses quatre enfants à l’arrivée de Blancs venus chercher de la main d’œuvre. Un crime affreux que l’on découvre seulement dans le dernier tiers du livre, une abomination à la hauteur du crime contre l’humanité auquel elle a pour dessein d’échapper.

Le fantôme de Beloved qui empêche les survivants de poursuivre leur chemin, d’oublier – lâchons le mot ! – ou de « faire avec », le souvenir de ce crime inimaginable qui obsède Denver, la benjamine, a tué Baby Suggs, la grand-mère paternelle, à petit feu et fait fuir les deux aînés, c’est pour moi une allégorie du passé sordide des États du sud. Toute l’Amérique est hantée par l’esclavage, les Noirs restent des citoyens de seconde zone – butés plus facilement par les flics – et l’ancienne prison de Parchman dans le Mississipi – par ici – montre bien que près d’un siècle après la guerre de Sécession, l’abolition de l’esclavage était tout sauf tangible dans ces États profondément et historiquement racistes.

Un infanticide sanglant, il n’en fallait pas moins pour nous balancer l’horreur de l’esclavage en pleine figure.

 

Des analepses insupportables…

…mais nécessaires dans le projet de Morrison (mais insupportables !). Le passé déshumanisant de Sethe et Paul D, son nouvel amant et ancien camarade de la plantation du Bon-Abri, hante ces deux personnages comme le fantôme de Beloved s’approprie les murs de la maison – avant que la réincarnation de la jeune fille ne vienne littéralement aspirer la vie de ses habitants. Sethe se rappelle constamment le terrible épisode qui l’a conduite à quitter sa belle plantation transformée en enfer. Enceinte de Denver jusqu’aux dents, elle subit une agression sexuelle de la part d’élèves blancs sous l’égide du « professeur », nouveau maître de la plantation depuis la mort de son propriétaire d’une bienveillance exceptionnelle avec ses travailleurs. Pendant que Sethe était ainsi transformée en objet d’étude – les caractéristiques biologiques des Noirs étaient scrutées car non assimilées à celles d’êtres humains –, le père de ses enfants a assisté à la scène sans pouvoir intervenir.

Or le personnage se remémore – à noter le néologisme « rememory » en V.O. – sans cesse le drame. Et c’est épuisant, car on n’y comprend rien. Elle parle de ces Blancs qui « ont pris son lait » – alors on imagine un viol – et de son mari le visage couvert de beurre – il travaillait à sa fabrication et a été retenu ? Ou bien est-il devenu fou ? – face à un tel acte. Bref, c’est bien beau de vouloir écrire des livres poignants sur l’esclavage, mais les analepses et le flou total épuisent le lecteur. À ne pas confondre avec le mystère et le suspense, parce qu’ici, c’est lourd. L’esprit humain a besoin de comprendre, le lecteur avide encore plus, et moi encore plus. Alors lire des livres exigeants, mille fois oui. Lire des livres où il faut lutter pendant des centaines de pages et avoir l’impression d’être « larguée » jusqu’au bout, mille fois non.