Le nouveau nom, Elena Ferrante

Pour le tome I de la saga napolitaine et la liste des nombreux personnages, c’est par ici. Évidemment, Le Nouveau nom prolonge les thèmes de L’Amie prodigieuse, notamment l’ambivalence de cette amitié féminine, entre dépendance et jalousie admirative. Pourtant, l’innocence – relative – des deux enfants s’éloigne dans cette histoire d’adolescentes, à mesure que Lenù prend ses distances vis-à-vis de Lila. Mais en est-elle vraiment capable ?

 

Le syndrome de l’imposteur et le conflit interne chez les transfuges de classe

Et c’est justement le thème le plus cher à mes yeux de ce livre. Dans quelle mesure les transfuges de classe peuvent-ils s’échapper de leurs origines ? L’ascenseur social fonctionne-t-il vraiment ? Dans le cas de Lenù, c’est plus compliqué que cela. La jeune femme excelle au lycée et réussit tout aussi brillamment ses études supérieures dans une université de Pise. Or plusieurs scènes me font dire que dans l’Italie des années 60, il est plus facile de remonter le pays que l’échelle sociale. Encore extrêmement présent de nos jours, le mépris des Italiens du nord vis-à-vis des Napolitains s’exprime dès l’arrivée de Lenù. Même si elle ne s’exprime pas en dialecte et utilise ce bel italien avec lequel elle épate volontiers ses petits camarades du quartier pauvre, les autres étudiantes raillent ses origines et son milieu visiblement modeste – l’habit fait le moine – et la surnomment Napoli. Lorsqu’elle répond à l’une d’elles par une gifle monumentale et sanglante, la moquerie cesse mais l’emprise inextricable des origines sur une transfuge de classe s’exprime.

Lenù a beau avoir les plus nobles ambitions, elle n’échappe pas à son milieu. Pire, elle en est consciente : c’est le terrible syndrome de l’imposteur. Ainsi elle est pétrie de complexes vis-à-vis de Franco, son premier petit-ami de l’université qui lui ouvre les portes de sorties intéressantes, de la popularité auprès des autres étudiants, et même d’un voyage à Paris. Le sentiment d’infériorité ne s’arrange pas dans sa relation avec Pietro Airota, le petit-ami suivant, issu d’une famille d’intellectuels pourtant bienveillants à l’égard de la jeune femme. À noter une anecdote très cruelle qui montre que le malaise de Lenù n’est pas tout à fait infondé dans la mesure où l’extérieur le nourrit : lorsqu’elle passe – et réussit brillamment – un examen oral, l’un des professeurs lui assure qu’elle fera une excellente…institutrice ! Un métier certes noble, mais Elena Greco a d’autres ambitions, lesquelles seront d’ailleurs atteintes, avec un sacré coup de pouce de la part de la famille de Pietro.

Mais dans ses périodes loin des privilégiés et donc des complexes, qui est Lenù lorsqu’elle revient du lycée ou plus tard, rentre au bercail pour les vacances de Noel ? Sans surprise, elle a le beau rôle. Tous ses amis d’enfance semblent la regarder avec déférence, y compris les plus durs à cuire, de Michele Solara à Stefano qui lui accorde toute sa confiance en tant que meilleure amie de sa femme ET personne « intelligente » pour reprendre ses termes. Elle use volontiers de son ascendant intellectuel et emploie son plus bel italien pour mieux écraser ses interlocuteurs qui parlent le dialecte. On ressent une fierté silencieuse chez sa famille, et plus précisément chez ses parents illettrés. Sa mère trahit ce sentiment par une parole de mépris envers Lila l’infidèle, par opposition à sa fille exemplaire, car elle « au moins, n’est pas comme ça ». C’est d’ailleurs à ce personnage si boiteux qui a toujours fait honte à sa fille que l’on doit le passage – selon moi – le plus émouvant du livre, à savoir la visite à Pise de cette femme qui n’avait jamais quitté son quartier jusqu’ici. Parenthèse refermée, Lenù surplombe ses amis d’enfance, mais Nino en est la limite. Attirée par le fils du « cheminot poète » – mais surtout violeur/pédophile hein – qui tout comme elle poursuit ses études. Pour donner le change face à celui qui l’impressionne tant, elle recrache des connaissances non digérées issues de ses lectures ou attrapées au gré des conversations entendues. En vain. Car la menace rôde, et on en revient à la principale source de complexe de la narratrice : la redoutable Lila, pardi !

 

Amitié toxique un jour, amitié toxique toujours

Non contente d’être la plus belle, la plus élégante et la femme la plus influente du quartier grâce à son intelligence et sa créativité innées reconnues par tous – notamment par Michele le mâle alpha – il a fallu que Lila s’amourache de Nino. Ou, pour reprendre l’interprétation de mes camarades du Book Club, le pique à son amie. Envoyée en vacances par Stefano sur l’île d’Ischia afin de stimuler sa fertilité, la jeune fille de 17 ans tombe follement amoureuse de celui qu’elle jugeait plutôt moche. Paroxysme de la concurrence entre les deux filles, bien des éléments l’ont précédé. Fini la course aux bons résultats scolaires de L’Amie prodigieuse, la narratrice complexée se livre à une compétition aussi bien d’ordre intellectuel que sexuel. Or elle semble perdre – du moins de son point de vue – sur tous les tableaux.

Lila est douée. Elle apprend à nager en un temps record, comprend presque instinctivement une œuvre qu’elle subtilise à son amie après que celle-ci se soit laborieusement efforcée de l’étudier pour être capable d’en parler avec Nino, et enfin – surtout ! – inspire à Lenù son premier roman publié. En d’autres termes, et c’est là que Lenù admet avec désarroi et lucidité son incapacité à se détacher de son amie d’enfance, la future romancière n’existerait pas sans cet être supérieur. Le fil rouge du changement de nom vient corroborer ce problème : le roman s’ouvre sur la jeune Madame Carracci et s’achève sur la future Madame Airota. Pas de roman sans l’histoire de Lila, et pas de nouvelle identité – nouveau patronyme, profession d’écrivaine – sans Lila non plus !

En outre, il est impossible d’aborder une amitié féminine entre deux adolescentes sans parler de sexualité. Et pour cause, c’est l’un des thèmes du livre. Dès le mariage de son amie, Lenù ne manque pas de porter son envie à ce niveau-là et imagine la nuit de noces. Bon, elle se plante royalement puisque celle-ci commence par un passage à tabac et un viol ! Mais là n’est pas la question, ça titille la narratrice qui, dès le début du roman, aimerait bien elle aussi être dépucelée par son petit-ami Antonio. Fidèle à sa nature perverse, Lila est consciente de cette lacune et tente d’humilier Lenù après cette soirée chez Madame Galiani où pour la première fois de sa vie, la jeune mariée n’est pas au centre de l’attention. Cette concurrence sur le plan sexuel prend fin dans un acte bien tordu : blessée par la relation entre Nino et Lila, la narratrice couche avec Donato Sarratore – comme si se faire pénétrer par le père du garçon dont elle est amoureuse compenserait quoi que ce soit. Je pencherais ici pour l’hypothèse d’un élan destructeur, d’une volonté de plonger plus bas que terre chez un être trahi et sacrément amoché.


Quelle identité pour Lila ?

En résonnance avec le titre du roman, j’ai voulu consacrer ce dernier paragraphe à une analyse très personnelle de l’identité de Lila. Le nouveau nom, c’est d’abord – chronologiquement, pas selon l’importance – celui d’une épouse. Et dans un tel contexte social – non pas « du fait de la personnalité de Lila », comme j’ai pu l’entendre dans mon Book Club… – ce statut matrimonial est indissociable de la violence conjugale. L’amour pour Stefano s’envole dès les premières violences et Lila perd son ancienne identité en quittant son célibat. À noter que les chaussures Cerullo perdront elles aussi leur appellation. Désormais la propriété d’un homme, Lila est sommée de devenir mère à seulement 17 ans, et son homme redouble de jalousie dès lors qu’il devient lui-même infidèle. Bref, le patriarcat dans toute sa splendeur.

« Nous avions grandi en pensant qu’un étranger ne devait pas même nous effleurer alors qu’un parent, un fiancé ou un mari pouvaient nous donner des claques quand ils le pouvaient, par amour, pour nous éduquer ou nous rééduquer. […] elle endossait jusqu’au bout la responsabilité de son choix. Pourtant, tout ne collait pas. À mes yeux, Lila c’était Lila, pas une quelconque fille du quartier. Nos mères, après une gifle de leur mari, ne prenaient pas cet air de calme mépris. » (p. 61)

Ce qui est encore plus intéressant à mon goût est toute la symbolique de destruction de cette identité qui s’exprime par la lacération du fameux portrait de Lila en robe de mariée, prévu pour la boutique de chaussures. Sous un prétexte artistique et de mise en avant des chaussures par le déchirement du reste du corps et du visage, c’est surtout son image d’épouse que Lila a voulu annihiler.

« Raffaella Cerullo, dépassée, avait perdu toute forme et s’était fondue dans le profil de Stefano, dont elle devenait une émanation subalterne : Mme Carracci. C’est alors que je commençai à voir dans le panneau les traces de ce qu’elle me disait. » (p. 146)

Sa tentative d’échapper à sa nouvelle identité se déploie tout d’abord par procuration, lorsqu’elle enferme Lenù dans une chambre de son appartement pour que celle-ci travaille au calme et réussisse là où elle-même n’a rien pu tenter, puis de manière bien plus subversive avec l’adultère et l’enfant de Nino.

Au-delà de cette problématique d’identité, j’ai trouvé que le personnage de Lila virait au surnaturel dans ce roman. Avec la symbolique du portrait, c’est avant tout à l’apparence humaine que l’héroïne du roman s’attaque. Belle, intelligente, séduisante, élégante, forte, méprisante, infidèle au summum du patriarcat, mère exemplaire aux méthodes d’éducation avant-gardistes, Lila est à mon sens un personnage tout sauf réaliste et presque irréel. Une interprétation confirmée par deux allusions au surnaturel émises par les femmes du quartier : un pouvoir qui l’empêcherait de tomber enceinte et une suspicion de sorcellerie suite à l’incendie de la boutique de chaussures.

3 réflexions sur “Le nouveau nom, Elena Ferrante

  1. christiane

    J’aime beaucoup votre indépendance intellectuelle, Ed.
    Après vous être questionnée sur les lecteurs de Victor Hugo (« Les misérables » – Dommage que vous ayez raté le long dialogue de Rose et moi sur ce roman…), vous voici revenue à Elena Ferrante avec ce roman de femmes, suite âpre et violente des petites filles de « L’Amie prodigieuse ». Vous bataillez avec ces personnages vous appuyant sur vos convictions de femme libre pour souligner leur emprisonnement dans cette société machiste et élitiste de l’Italie des années 60. Joie de vous lire.

    Aimé par 1 personne

  2. Ping : Une éducation, Tara Westover – Tomtomlatomate

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