Le Grand Meaulnes, Alain-Fournier

Enfin ! Oui, enfin une nouvelle chronique du Challenge « Cette année, je (re)lis des Classiques ». Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier raconte des aventures pas très classiques. J’ai acheté par inadvertance la version abrégée/jeunesse, et bonne surprise : le rythme m’a véritablement immergée dans les aventures du Grand Meaulnes. Comme à l’accoutumée, on démarre avec un résumé personnel.

Les péripéties du Grand Meaulnes

Le narrateur est le fils de l’instituteur M. Seurel, et il comprend dès les premiers instants de sa rencontre avec un nouveau pensionnaire, que celui-ci va bouleverser sa vie d’écolier du village de Sainte-Agathe dans le Cher. Ce partenaire, c’est le Grand Meaulnes : un tempérament de meneur et d’aventurier qu’il met en œuvre à peine débarqué dans son nouvel environnement. Au hasard de bribes de conversations entendues, il se lance le défi d’aller chercher les grands-parents du narrateur à la gare de Vierzon. Comme il ne connaît pas les environs, il se perd et c’est là commence la grande aventure à l’origine du reste du récit.

Alors que son âne s’est échappé, Augustin Meaulnes aperçoit une vaste demeure et songe à s’y glisser en quête d’un peu de sommeil. Mais il comprend qu’il arrive en plein milieu d’une célébration de mariage. Il participe aux repas, assiste aux festivités, et surtout fait la connaissance d’Yvonne de Galais au cours d’une promenade en barque organisée dans le cadre des festivités. Un véritable coup de foudre. En rentrant au domaine, il tombe sur le frère de celle-ci, qui n’est autre que Frantz de Galais. Le jeune homme devait se marier, mais sa fiancée, Valentine Blondeau, ne viendra pas. L’amoureux éconduit part en laissant un mot et les invités finissent par quitter le domaine, comprenant que le mariage n’aura pas lieu.

Alors que Meaulnes a retrouvé les bancs de l’école, il se montre préoccupé et Francois Seurel devine son obsession : retrouver le chemin de son aventure passée et revoir cette femme. Augustin Meaulnes ne quitte plus son atlas, mais impossible de retracer le parcours effectué par hasard vers le fameux domaine. Il sort de l’impasse grâce à un bohémien récemment installé sur la place du village et qui n’est autre que…Frantz de Galais. Le jeune homme désespéré a en effet pris la fuite et mène désormais une vie de nomade qui n’a plus grand-chose à voir avec son milieu d’origine.

Apprenant qu’Yvonne vit désormais à Paris, Augustin part y étudier dans l’espoir de la retrouver. Malheureusement, en vain. Alors qu’il ne donne pratiquement aucune nouvelle à son ami, celui-ci, devenu instituteur, fait la connaissance de la fameuse Yvonne de Galais grâce à sa tante. Il retrouve alors Meaulnes, qui la demande en mariage. Mais les retrouvailles seront de courte durée car l’aventurier est rattrapé par sa vieille promesse envers son beau-frère : retrouver Valentine. Il part donc remplir sa mission, avec l’accord de sa femme.

François Seurel devient l’ami d’Yvonne, tombée enceinte, et du père de celle-ci. Désireux de comprendre pourquoi Meaulnes a ainsi été « poussé » à repartir, il fouille dans ses affaires et finit par trouver son journal intime. Il découvre que Meaulnes a flirté avec Valentine lors de son séjour à Paris, sans savoir qui elle était. Mais il la quitte à l’annonce de son identité. C’est donc mû par le remords et le sens du devoir que Meaulnes, fraîchement marié, est reparti à sa recherche.

L’accouchement se passe très mal et la pauvre Yvonne succombe à une embolie pulmonaire. Son père meurt lui-aussi peu de temps après. François, héritier de la maigre fortune des de Galais et du domaine, s’occupe de l’orpheline. Mais Augustin finit par revenir, prend son enfant dans ses bras, et c’est sur cette scène finale que François comprend : il repartira bientôt pour de nouvelles aventures, avec sa fille.

Mon avis

Cette lecture a été un vrai régal. Même si les aventures du Grand Meaulnes s’adressent avant tout à un lectorat de l’âge du héros, l’adulte que je suis a dévoré ce roman. Le style est épuré et délicieusement suranné, ce qui rend la lecture extrêmement rapide et agréable. Les pérégrinations chevaleresques d’Augustin nous emportent, car c’est l’histoire d’un écolier qui tombe amoureux d’une jeune fille et fera tout pour la retrouver, puis d’une promesse à un ami lui-aussi amoureux, le tout narré par son ami qui l’admire tant. Ce point de vue original ajoute d’autant plus de mystère et de suspense au récit que le narrateur, qui n’est ni omniscient, ni le héros du roman, tour à tour ignore et découvre les choses.

Des aventures en poupées russes

Une fois le livre définitivement refermé, on s’aperçoit que le rythme si haletant du récit vient de l’emboîtement des aventures. La première est déclenchée par un pur hasard, puisque Meaulnes se perd. Puis il restera obsédé par cette jeune femme dont il est tombé amoureux, et c’est en tentant de la retrouver qu’il sera emporté par une nouvelle aventure, à la fois grâce/à cause de la rencontre avec Frantz le bohémien et grâce à/à cause de celle de Valentine à Paris. À peine la première aventure terminée et le « problème » résolu, la deuxième – qui se profilait dans la solution même de la première – doit être vécue. Le fortuit s’invite partout : Augustin Meaulnes tombe sur le domaine, il tombe sur le bohémien qui s’avère être Frantz de Galais, il tombe sur la future mariée échappée alors qu’il recherchait une autre femme, et enfin François Seurel – sa seule contribution, mais quelle contribution – tombe sur Yvonne de Galais par l’intermédiaire de sa tante, qui a même hébergée la pauvre Valentine désemparée. C’est un puits sans fond : chaque aventure contient la suivante. Et la scène finale fait comprendre au lecteur qu’il n’en sera plus jamais autrement de la vie du Grand Meaulnes, papa ou pas !

Aventures romantiques sur fond champêtre

Autre aspect qui m’a plu : le décor. Les aventures se passent en Sologne, la région d’origine d’Alain-Fournier, et toutes les scènes champêtres qu’elle abrite m’ont cueillie. Cette ambiance villageoise où tout le monde se connaît, se déplace en charrette ou à dos d’animal, cette école communale où les petits paysans et artisans viennent humblement – et plus sérieusement que n’importe quel fils de cadre d’aujourd’hui – apprendre, cette saynète de baignade dans le Cher qui marque les retrouvailles d’Augustin et Yvonne, bref, tout est délicieux. J’ai évoqué plus haut le charme suranné du style, mais il est indissociable de celui de cette toile de fond modeste et familière – remarque qui n’engage que moi, puisque j’ai grandi près de cette région – de la vie campagnarde de ce début du XXe siècle. Mais attention, pas d’idéalisation de la nature à tendance romantique, ni de descriptions champêtres sans fin. Nous sommes au XXe siècle, et dans un roman très réaliste, sans toutefois s’inscrire dans un quelconque mouvement littéraire. Dans Le Grand Meaulnes, les hameaux et villages sont directement inspirés de la réalité, les personnages sont de chair et d’os et seules les aventures sont romanesques. Des histoires dans une histoire – ou une histoire qui se décompose en histoires ? – romanesques et romantiques, le tout sur fond identifiable et visualisable : ce livre se lit comme un vieux bonbon au caramel des grands-parents.

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Raison et sentiments, Jane Austen

De la littérature anglaise, pour (ne pas) changer. Raison et sentiments a été mon premier contact avec la grande Jane Austen dont je ne cessais de repousser la découverte. Je n’ai pas été déçue : un style magnifique qui m’a donné envie de quitter un peu mon cher et tendre XIXe siècle pour remonter au XVIIIe. Car même s’il est paru en 1811, ce roman a été écrit en 1795.

Résumé

Volume I

Elinor et Marianne sont les deux premières filles de Mme Dashwood, épouse d’Henry Dashwood en secondes noces. À la mort de celui-ci, son fils John issu d’un premier mariage s’installe dans le domaine de Nordland et touche la majeure partie de l’héritage, convaincu par sa redoutable femme de ne rien laisser à ses demi-sœurs. Fanny règne alors en maîtresse au sein de la propriété. C’est dans cette ambiance exécrable entre les deux clans que Mme Dashwood accepte avec empressement la proposition de son parent Sir John Middleton d’emménager dans son cottage du comté de Devon. Malgré ses sentiments pour Edward Ferrars, le discret frère de Fanny, Elinor se résout à quitter le Sussex et à partir loin de son horrible belle-sœur.

L’installation se passe à merveille. Mme Dashwood apprécie sa nouvelle demeure et prévoit de multiples réaménagements pour s’y sentir au mieux. Le très sociable et bienveillant Sir John est quant à lui est ravi de ces nouvelles voisines, les invite et leur rend visite régulièrement. À l’opposé de son époux, Mme Middleton est une femme au foyer froide et ennuyeuse, ses jeunes enfants constituant son unique centre d’intérêt. Parmi les nombreux invités qui logent chez les Middleton ou participent à leurs fêtes, on compte :

  • le colonel Brandon : loyal et droit, vieux garçon qui approche de la quarantaine, mais tombe immédiatement amoureux de l’impétueuse Marianne
  • Mme Jennings : la mère de Mme Middleton, sympathique Madame Sans-Gêne
  • Charlotte Palmer : jeune femme très naturelle et gaie, comme sa mère – Mme Jennings – et contrairement à sa grande sœur – Mme Middleton
  • Thomas Palmer : mari de Charlotte, snob et spécialiste des remarques désagréables
  • Lucy Steele : parente de Mme Jennings, inculte et perfide
  • Nancy Steele : sœur aînée de Lucy, bête et gaffeuse

Alors qu’elle chute lors d’une promenade, Marianne fait la rencontre du charmant Willoughby qui la portera jusqu’au cottage. S’en suit une idylle entre les deux jeunes gens, alimentée par la parfaite alchimie de leurs caractères. Les amusements sous la houlette de Sir John s’enchaînent, les tourtereaux roucoulent, le colonel Brandon souffre, et avec toutes ces manifestations d’attachement et même l’évocation de fiançailles de la part de Willoughby, Marianne est loin d’imaginer le malheur qui l’attend. Un beau jour, son homme idéal disparaît en prétextant être envoyé en ville pour affaires par sa tante Mrs Smith, qui l’héberge lors de ses séjours dans le Devons et lui lèguera sans doute sa fortune à sa mort.

Peu de temps après, les sœurs Steele débarquent et Lucy, apprenant grâce à l’une des nombreuses plaisanteries de Mrs Jennings qu’Elinor est liée à Edward Ferrars, lui confie entretenir une relation amoureuse avec ce même jeune homme depuis le temps où celui-ci assistait aux cours de Mrs Pratt, l’oncle de Lucy. Croyant longtemps à une affabulation de la part de sa rivale, Elinor finit par se rendre à l’évidence lorsqu’elle reconnaît l’écriture de l’homme qu’elle aime sur les lettres envoyées à sa nouvelle promise. Jusqu’à l’officialisation de cette romance, Lucy n’aura de cesse d’humilier la pauvre Elinor au gré de ses confidences à « son unique amie », et ce dans le but de la tenir à l’écart d’Edward.

 

Volume II

Cette deuxième partie se déroule cette fois à Londres, où Mme Jennings héberge les sœurs Dashwood dans sa résidence d’hiver. Nous voilà donc avec deux cœurs brisés, deux désirs secrets d’union avortés, mais surtout deux gestions opposées du chagrin. D’un côté, Elinor raisonne pendant des pages et des pages sur la relation entre Lucy et Edward, s’explique rétrospectivement la froideur d’Edward lors de sa dernière visite à Barton et met un point d’honneur à cacher sa souffrance. De l’autre, Marianne, sachant que Willoughby est en ville, ne pense qu’à le revoir et guette chaque arrivée de courrier en espérant que le déserteur se manifeste à nouveau. Malheureusement, elle le recroise  à un bal en ville et apprend de la manière la plus brutale et inélégante que l’unique objet de ses pensées va en épouser une autre, plus fortunée. S’en suit alors des journées de larmes sans manger sous l’inquiète bienveillance de la solide Elinor.

Cette dernière doit, en plus de cela, souffrir en silence lorsque Lucy manœuvre habilement – mais toujours avec ostentation vis-à-vis de sa rivale – pour se faire bien voir de la mère et de la sœur Ferrars, elles-aussi de passage à Londres. Ces dernières ayant toujours détesté les filles Dashwood, elles se font un plaisir de lui montrer à quel point elles apprécient bien plus cette petite étrangère que leur propre parente.

Mais quand les deux sorcières apprennent qu’Edward veut épouser cette pauvresse, l’une déshérite son fils aîné au profit de son frère Robert et la seconde explose dans une longue crise d’hystérie. Tandis que le généreux colonel Brandon propose sa petite cure de Delaford au couple désormais sans le sou, Mme Jennings et ses invitées s’apprêtent à quitter Londres après avoir repoussé leur départ à de multiples reprises.

 

Volume III

Lors d’une étape chez les Palmer avant l’ultime retour à Barton, Marianne, pourtant sur le point d’accepter sa situation, tombe gravement malade et sa mort se profile à mesure que les trop nombreux jours de fièvre s’écoulent. Une nuit, tandis qu’Elinor s’attend à voir arriver sa mère, prévenue pour l’occasion, accompagnée du colonel Brandon, c’est finalement Willoughby qui pénètre la maison. Il lui explique alors la situation : il est certes libertin et inconstant, mais il a fini par développer des sentiments pour Marianne après avoir « joué » avec ceux de la jeune fougueuse. Mais son caractère dépensier et son besoin d’évoluer « dans le monde » ont eu raison de ses inclinations puisqu’il a dû épouser cette autre femme richissime, sans quoi sa tante l’aurait déshérité. Quant à la lettre assassine envoyée à Marianne après l’avoir snobé dans ce bal à Londres, elle a été rédigée par son épouse jalouse. Elinor lui pardonne et fait la promesse de tout raconter à sa sœur si elle se remet. Marianne finit par guérir et surtout par s’assagir, trop consciente que sa mélancolie a failli la tuer.

Mais les Dashwood ne sont pas au bout de leurs surprises. Une fois rentrées auprès de leur mère, elles reçoivent une visite d’Edward Ferrars. Il leur apprend que la vénale et machiavélique Lucy Steele va finalement épouser son grand frère, devenu un excellent parti suite au déshéritage d’Edward . Aussi arrogant qu’extraverti, Robert est le parfait opposé de son aîné. Les deux jeunes gens se sont en effet rapprochés au cours des tentatives de médiation de Robert entre son frère et sa mère fâchée. Sentant qu’elle avait en face de lui le préféré de Mme Ferrars, Lucy a revu son calcul, lequel s’est avéré efficace puisque sa belle-mère a fini, à coups de flatteries subtiles et persévérantes de la part de sa belle-fille, par pardonner et même apprécier cette dernière. Qui se ressemble s’assemble et leurs opposés, le raisonnable et discret couple Edward-Elinor, va pouvoir s’unir.

Psychologiquement métamorphosée depuis sa maladie, Marianne écoute avec attention le récit de Willoughby transmis par la bouche d’Elinor, et pardonne elle aussi. La nouvelle Marianne va même jusqu’à épouser le colonel Brandon qu’elle a si souvent méprisé et raillé avec son comparse Willoughby. Les deux sœurs vivront alors en voisines avec leurs maris respectifs.

 

Réflexions personnelles

Un manichéisme surprenant

Comme je l’ai indiqué en introduction, j’ai découvert la grande Jane Austen avec ce livre. J’ai évidemment entendu beaucoup de bien de cette auteure classique de la littérature anglaise et ne m’attendais donc pas à trouver tant de manichéisme. Si l’on s’en tient à la simple intrigue et à la psychologie des personnages, on pourrait voir Raison et sentiments comme une longue fable. Les mésaventures de Marianne face à la constance d’Elinor semblent illustrer une morale en faveur de la raison, la déraisonnable Marianne ayant tout de même failli mourir à force de cultiver sa passion et donc son chagrin. À l’inverse, Elinor, qui ne souffre pas moins, ne montre pas sa peine, accepte ce qu’elle ne peut contrôler et surtout fait preuve du plus grand altruisme en consacrant toute son énergie à soutenir sa sœur. Le dénouement, même s’il est favorable aux « méchants » – entendez Lucy et Edward, ou encore Fanny Dashwood – marque ainsi le triomphe de la raison. Elinor a été récompensée en épousant l’homme qu’elle a toujours aimé et Marianne, devenue raisonnable, a accédé à un véritable bonheur grâce à un homme sincère et à la proximité avec sa sœur.

Le colonel Brandon n’a lui non plus aucune zone d’ombre. Discret et droit du début à la fin, sa bonté a elle-aussi été récompensée puisqu’il a, tout de même, réussi à conquérir l’inaccessible Marianne.

Mais surtout, le plus méchant parmi les méchants – plutôt au vu des conséquences de ses actes qu’à cause de sa nature – , Willoughby, a été sévèrement puni par la fable austenienne. Comme il ne cesse de le répéter lors de sa confession à Elinor – passage assez cocasse où l’homme coupable trouve le moyen de pleurnicher comme une victime -, il va devoir passer sa vie avec une mégère qui n’a pas la joie de vivre de Marianne. Victime de sa vanité, le mondain égoïste a fait son choix et l’amour passe après le besoin matériel. Bref. Seigneur, pardonnez-le, il est si faible. C’est exactement la réaction de Sainte Elinor pendant à la confession du pauvre pécheur. Elle le voit comme un être pathétique, corrompu par le monde, et non responsable du mal qu’il a pu faire autour de lui.

Heureusement, Jane Austen a surtout un style sublime et un esprit très anglais qui captive le lecteur et sauve le récit d’un tel manichéisme.

 

Des personnages secondaires hilarants

La narratrice se révèle sans pitié et délicieusement piquante lorsqu’il s’agit de dépeindre certains personnages qui, avouons-le, nous rappellent tous quelqu’un !

Procédons par ordre d’apparition dans le roman. Pour commencer, la manœuvre de Fanny Dashwood afin de convaincre son mari de ne rien laisser à ses sœurs est décrite avec une grande ironie. Non seulement l’énonciation de ses calculs auprès de John Dashwood fait passer des sommes dérisoires pour des montants largement suffisants, mais elle parvient même à se sentir mal en voyant toute la porcelaine que les filles Dashwood emportent lors de leur déménagement. Quel luxe ! Son mépris pour ses belles-sœurs ne s’efface pas pendant son séjour à Londres. Alors que Mme Jennings séjourne quelque temps chez sa fille qui vient d’accoucher, Fanny préfère héberger les sœurs Steele qu’elle connaît à peine et trouve charmantes – si elle savait… – au lieu de ses propres parentes. Mais John ne manque pas de faire remarquer à ses demi-sœurs, alors hébergées par les Middleton – qu’ils les auraient volontiers accueillies si les Middleton n’avaient pu le faire. Trop bons ! Mais qui n’a jamais rencontré pareille sangsue au mari sans personnalité ?

Je vais encore remettre ces histoires de féminisme sur le tapis, mais il n’y a pas plus féministe qu’une femme écrivain à cette époque. Pas étonnant, donc, que Jane Austen soit sans pitié à l’égard de Mme Middleton, aussi élégante qu’insipide car uniquement préoccupée par ses enfants. Ce personnage incarne tout ce qu’une féministe déteste en principe. La narratrice n’hésite donc pas à la tourner en ridicule dans une scène hilarante où Mme Middleton et Mme Dashwood – les deux femmes idéales hein – comparent la taille de leurs fils respectifs du même âge, ce qui donne lieu à d’interminables débats impossibles à trancher. Les personnes sans enfant le savent : chaque parent pense que sa progéniture est la plus belle, la meilleure, la plus grande ! Pendant ce temps-là, les femmes et hommes libres oscillent entre trouver les papas-mamans « insupportables » et rire dans leur barbe.

Vient ensuite la très sympathique Mme Jennings qui, à l’opposé de sa potiche de fille, a aussi peu de manières à l’extérieur que de vice à l’intérieur. Profondément bonne, son affection sincère pour les sœurs Dashwood efface rapidement la lourdeur de ses remarques à visée humoristique. Cette femme n’est pas sans rappeler la très touchante Margaret dite « Molly » Brown. Heureusement, l’une de ses filles a hérité de ce caractère : Mme Palmer.

Quel ne fût pas mon ravissement lorsque j’ai découvert, pour la préparation de cette chronique, que le personnage de M. Palmer était joué par Hugh Laurie dans l’adaptation cinématographique de cette œuvre. Contrairement celle de Out of Africa, je pense qu’il faut voir celle-ci, ne serait-ce que pour le casting assez incroyable, réunissant les meilleurs acteurs britanniques d’hier et d’aujourd’hui. Parenthèse refermée, le très sarcastique et impitoyable M. Palmer s’évertue à casser – en vain – chaque manifestation de joie de vivre et de naïveté de sa femme. Mais on découvre, après la naissance de son fils, un homme sensible qui adore son bébé, tout en refusant de trop le montrer, et éprouve une profonde empathie pour les sœurs Dashwood.

La Ferme africaine, Karen Blixen

Comme pour Le Retour au pays natal de Thomas Hardy, je vais tenter ici tant bien que mal de relater et d’analyser un livre que j’ai lu en anglais. Les citations et titres sont traduits par mes soins. N’étant pas traductrice littéraire, je prêche l’indulgence.

N’y allons pas par quatre chemins : La ferme africaine de Karen Blixen (parfois publiée sous le pseudonyme Isak Dinesen) m’a fait passer de l’idéal littéraire à l’ennui profond. Une fois n’est pas coutume, la chronique sera donc « courte ». Dans ses mémoires de 330 pages (édition Penguin Books fidèle à l’image en Une de l’article), la baronne danoise relate les dix-sept années passées aux Kenya au début du siècle dernier. À la tête d’une vaste plantation de café,  la narratrice partage ses émotions et rencontres marquantes au milieu d’un paysage saisissant et d’une culture qu’elle analyse avec une grande finesse.

Contexte de la ferme africaine

En 1913, la baronne et son mari achètent des terrains au pied des collines du Ngong, à 16 km au sud-ouest de Nairobi. Alors que le jeune couple destinait son exploitation à l’élevage laitier, ils optent finalement pour la plantation de café, plus rentable. Le gros du travail est effectué par des « squatters », comprenez des Kikuyus gracieusement autorisés par les colons, en échange de leurs bras, à habiter les terres qui leur appartenaient auparavant. Plus de dix ans après son arrivée au Kenya, le couple divorce et Karen Blixen reprend seule la gestion de son immense exploitation. Elle devient alors le centre de la vie des Natifs qui l’entourent. Bien plus qu’une patronne, elle les soigne, les aide et règle les différends.

Ces années africaines donnent lieu à une narration à la fois tendre et lucide d’un peuple et de ses terres. En voici quelques morceaux choisis.

Première partie : Kamante et Lulu

Le récit s’ouvre sur ce paysage que la narratrice, depuis son Danemark natal, n’oubliera jamais. Ses odeurs, ses couleurs, ses couchers de soleils, sa faune, sa flore : la nostalgie habite ce décor planté avec précision.

Le chapitre consacré à Kamante est sans doute l’un des plus marquants. Ce petit garçon de la tribu des Kikuyus est dans un état misérable lorsque la baronne fait sa connaissance. Sa maigreur lui fait paraître quelques années de moins et son corps est parsemé de plaies ouvertes. La narratrice ne parvient pas à le soigner elle-même dans son dispensaire, improvisé grâce à ses quelques notions de médecines et de soins. Elle l’envoie alors à la mission des Chrétiens écossais la plus proche et peu à peu, l’enfant guérit. Il devient son cuisinier, apprend vite, ravit ses invités avec une cuisine européenne qu’il trouve lui-même ridicule et trop sophistiquée. De par son mélange de lucidité-fatalité africaine et de légèreté,  ce compagnon irremplaçable restera aux côtés de la taulière jusqu’à la fin du récit.

Lulu est une gazelle dont Karen Blixen tombe sous le charme alors qu’elle n’a pas encore atteint l’âge adulte. La description de l’animal donne lieu à une métaphore filée de la Femme, dans toute son élégance et sa pudeur (bah tiens !). Ce n’est d’ailleurs pas pour rien si les Africains parlent souvent de « gazelle » pour désigner une femme qui leur plaît, amante ou non.

Deuxième partie : Coups de feu fatals

Lors d’une petite fête entre enfants, l’un des participants tire accidentellement sur ses camarades. Bilan : un mort et un blessé grave. S’en suit un procès qui, allié une fine analyse de la narratrice, met à jour la conception africaine de la justice. Tandis que la justice occidentale s’emploie à juger le caractère volontaire ou non de l’homicide, ou encore les éventuelles circonstances atténuantes de l’accusé, les Africains ne s’embarrassent pas de telles considérations. Le tribunal n’est pas présidé par des juges de 23 ans sortis de l’École de la magistrature, mais de vieillards : les sages de la tribu. Concrets, les Kikuyus mènent le procès dans un seul but : faire payer le coupable pour la perte humaine engendrée. Faire payer au sens propre, et non au figuré : le père du tireur en herbe est alors condamné à céder aux familles des victimes une partie de son bétail à titre de réparation.

Troisième partie : Visiteurs de la ferme

Blixen évoque l’importance des grandes danses collectives, sans doute le lien social le plus important en Afrique. Ces Ngomas ont lieu le jour et/ou la nuit, les rôles sont parfaitement distribués et le tout se termine en transe.

Parmi les visiteurs européens de la ferme, on découvre le « Vieux Knusden », un pêcheur Danois haut en couleur à la dérive financière – et mentale ? – qui raconte ses aventures passées à la troisième personne.

Le visiteur le plus intime de la propriétaire des lieux est bien évidemment Robert Redford, alias Denys Finch Hatton. Amants après le divorce de la baronne, ils partent en safari ensemble et explorent même le magnifique paysage dans le petit avion de Denys. Le séduisant partner in crime se tuera d’ailleurs dans un accident d’avion. Par une réciprocité des plus instinctives, cet Anglais est très apprécié des Africains. Sa tombe dans les collines du Ngong devient pour les natifs un lieu de recueillement, toujours fréquenté. À noter que sa mort n’est racontée qu’en Cinquième partie.

Remarque : Hollywood étant ce qu’il est, le film transforme en amour passionnel – bien aidé par l’un des acteurs les plus sexys de l’époque – une relation dépeinte dans le livre comme amicale et dont le caractère amoureux ne peut être que deviné, et certainement pas lu.

Berkeley Cole, également expatrié britannique, est très ami avec Blixen. Cet aristocrate sympathique se plaît bien dans son personnage de dandy qui fréquente la bonne société des Européens établis au Kenya. Hédoniste par excellence et inévitablement ami de Denys, il fait goûter des vins délicieux à la baronne.

Quatrième partie : Journal d’une immigrée

Cette partie est le paroxysme du décousu que je reproche tant à cette œuvre. Elle n’est qu’une succession de fragments, de mini-récits de vie dont le lien est si faible et la cohérence si inexistante qu’on oublie tout. Journal d’une immigrée ne comporte pas non plus d’épisode aussi détaillé et marquant que l’histoire de Kamante ou du procès. J’en ai tout de même relevé un.

Intitulé Des girafes vont à Hambourg, il contient une critique sans équivoque des zoos. La baronne, pourtant grande amatrice de safari et excellente chasseuse, semble ici bien en avance pour son temps. Mais tout cela est assez logique. Comment une femme chaque jour au contact de la faune africaine sauvage peut-elle concevoir qu’on mette une girafe, ce noble animal, dans une cage pour le seul divertissement des Européens ? Alors qu’elle croise un cargo allemand dans le port de Mombasa, la narratrice se prend d’empathie pour ces deux pauvres girafes, imagine ce qu’elles ressentent à cet instant, et ce qu’elles vivront une fois arrivées à destination. Les foules se déplaceront pour voir ces bêtes curieuses, rire devant la bêtise et l’infériorité du monde animal capable de produire une espèce au si long cou. Les enfants seront effrayés ou tomberont amoureux d’elles, tandis que les parents « penseront que les girafes sont de braves bêtes et seront persuadés de leur faire plaisir » en leur donnant à manger. Repenseront-elles avec nostalgie à leur pays ? À ses montagnes bleues, ses grands arbres et ses rivières ? Elle leur souhaite alors de mourir pendant le long trajet pour ne pas avoir à vivre ce douloureux déracinement. Ce réquisitoire contre l’emprisonnement des animaux sauvages en Occident me semble assez clair dans la dernière phrase du chapitre. « Quant à nous, nous devrons trouver quelqu’un pour transgresser formellement nos pratiques avant de pouvoir demander pardon aux girafes pour les transgression que nous leur avons fait subir. »

Mais, mais, mais…Parler de sensibilité animale et réfuter ainsi la supériorité des Hommes sur le animaux…Madame Blixen ne nous ferait-elle pas – déjà – de l’antispécisme ?

Cinquième partie : Adieu à la ferme

Seule partie de forme linéaire puisqu’elle suit la chronologie menant au départ final du Kenya, c’est aussi la plus émouvante. Elle est traversée par le chagrin, voire par le déni car face aux difficultés matérielles irréversibles, à la nécessité de vendre, Blixen refuse d’y croire et garde espoir jusqu’au bout.

Le prix du café s’effondre et la même année, la région subit une invasion de sauterelles qui dévaste les plantations. Comme si ces drames ne suffisaient pas, les morts autour de la propriétaire de l’exploitation condamnée se multiplient. Denys meurt dans un accident d’avion, Berkeley disparaît lui aussi, et enfin Kinanjui laisse la baronne un peu plus seule encore. Ce grand chef des Kukuyus de la région, nommé par les autorités coloniales, assurait un rôle de sage local en plus de la mise à disposition de main d’œuvre suffisante pour la plantation de café.

Blixen, dépouillée de ses plus grands amis, vend la ferme avec son fidèle Farah. Lorsqu’elle prend le train pour rejoindre la côte en vue du retour en Europe, elle jette un dernier regard sur les collines du Ngong au loin, avant qu’elles ne disparaissent pour de bon.

Analyse

Un genre littéraire déroutant

J’ai beau avoir travaillé trois ans pour l’Afrique et par conséquent développé un certain intérêt pour le continent et une légère connaissance se ses caractéristiques – même si les projets dont je m’occupais depuis le siège hambourgeois se déroulaient pour la plupart au Congo, cette lecture ne m’a pas plu. Mon habitude des romans classiques m’a joué des tours, car ce récit était trop décousu pour que je réussisse à rentrer dedans. Alors oui l’unicité, c’est l’héroïne-narratrice et sa ferme, c’est son rapport à un environnement culturel opposé à ses origines, mais il n’y a ni thèse ou réflexion structurée, ni intrigue. En d’autres termes, La ferme africaine n’est ni un essai, ni un roman. Ce sont des mémoires, soit une succession de tranches de vie racontées et analysées certes avec un brillant mélange de prosaïsme et de recul, mais l’absence de trame m’a empêché d’être en prise avec ce qu’on me racontait.

Au-delà de ce manque d’unicité dérangeant, le récit ne comporte aucune linéarité ni chronologie apparente, si ce n’est à la fin où la baronne raconte ses derniers jours dans sa ferme kenyane.

Les derniers temps des colonies

Le succès de ce livre – et celui de l’adaptation cinématographique avec Meryl Streep et Robert Redford auquel il a donné lieu – tient sans doute à cette douce nostalgie d’une époque, celle des dernières années de l’empire britannique avant la vague de décolonisation de la deuxième moitié du XXe siècle. A ne pas mal interpréter : il ne s’agit pas là de regretter « le bon temps des colonies », mais de se plonger dans le lyrisme nostalgique – même s’il est teinté d’analyses parfaitement rationnelles – d’une Européenne saisie par la beauté d’un paysage et la force naturelle du lien entre celui-ci et les peuples qu’il abrite.

Cette idée s’exprime notamment à la page 186 de mon édition, lorsque la narratrice explique le profond attachement réciproque observé entre les Natifs et ces personnages à l’ancienne que sont Berkeley et Denys. Selon elle, « peut-être que les hommes blancs du passé, de n’importe quel passé, auraient mieux compris, et éprouvé une plus grande sympathie pour les races de couleur que nous, les hommes de l’âge industriel, n’y parviendrons jamais. À partir du moment où l’on a construit la première machine à vapeur, les routes reliant les races du monde se sont séparées, et nous ne nous sommes plus jamais retrouvés depuis. » Comprenez : le progrès éloigne les hommes. Et dire qu’on nous rabâche la même chose au sujet des réseaux sociaux ! Blixen avait déjà eu l’intuition de ce paradoxe du lien factice censé rapprocher les hommes alors qu’il les met à distance les uns des autres.

Les peuples

Mais la réalité ne se limite pas aux rapports entre les Blancs et les Africains. Karen Blixen nous montre bien que différents peuples vivent autour de son exploitation. Une distinction qui entre en résonnance avec ce slogan des personnes d’origine africaine qui vivent en France : « L’Afrique n’est pas un pays ». Évidemment que non, mais encore faut-il savoir pourquoi. Le continent est d’autant plus hétérogène qu’à plus petite échelle, sur les terres de La ferme africaine, gravitent à la fois les Kikuyus qui travaillent pour la baronne, les Massaï, célèbre peuple de guerriers (merci Frédéric Lopez), les musulmans somaliens avec leurs femmes gracieuses et ultra-parées et dont est issu Farah, le « bras droit » de la narratrice, sans oublier les marchants indiens qui ont beaucoup apporté au pays avant la colonisation européenne. Il est important de souligner que ces peuples, bien souvent, se haïssent mutuellement depuis toujours. Par exemple, la tension entre les Massai et les Kikuyus est palpable, notamment lors d’une Ngoma organisée par les derniers et à laquelle se joignent les premiers de manière tout à fait impromptue. Au-delà des conflits entre peuples, il existe des guerres entre tribus d’un même peuple. On apprend ainsi que la tribu à laquelle appartient Farah est en guerre avec celle du domestique de Berkeley. Or ils sont tous deux Somaliens.

Chaque peuple du vaste continent africain est habité par l’esprit de clan.

Un récit mélancolique

La mélancolie est le sentiment qui domine de bout en bout ce récit pourtant trop fragmenté. Les collines du Ngong lui manque, les squatters lui manquent, les safaris lui manquent, les couchers de soleil lui manquent, ses amis expatriés lui manquent. Blixen est certes capable de raisonnement lorsqu’il s’agit de penser l’Afrique et l’intendance de son exploitation qu’elle a su mener avec un grand sens des responsabilités, mais le lyrisme du style nous reflète une idée très simple : la précision des souvenirs n’a d’égale que la mélancolie intacte que déclenche leur évocation.

Ainsi, ce pays si qui l’envoûte tant est une pérennité, une stabilité malgré les vicissitudes de l’existence humaine. À la page 321 par exemple, elle met en parallèle le vieil Africain et l’éléphant. Tous deux ne sont que parties d’un tout et même l’esclave arraché à sa terre se rappelle les hautes plaines qui elles, ne bougent pas.

Le déracinement des « colons »

En lisant les mémoires de cette Européenne en Afrique, j’ai pensé à tous les autres récits de colons poussés à quitter une terre qui était devenue la leur. Cette nostalgie incroyable pour des hommes et leur nature se déploie dans des narrations de l’autre bout du monde et dans des départs tout aussi peu voulus. J’ai donc retrouvé cet amour et ce déracinement dans le film Indochine, même s’ils sont encore plus « justifiés » puisque le personnage de Catherine Deneuve n’a connu QUE l’Indochine. Mais dans les deux cas, la mort hante le départ, et le tragique de la disparition des êtres chers aux deux narratrices rejoint l’immense tristesse de leur propre vie qu’elles sont forcées d’abandonner, d’enterrer là-bas, pour en commencer une autre dans un pays censé être le leur, sans l’être pourtant dans leur cœur.

La nostalgie, elle, ne meurt jamais. Il n’y a qu’à écouter tous ces pieds noirs qui parlent de l’Algérie les larmes aux yeux.

Une vie, Maupassant

On enchaîne, on enchaîne ! C’est l’heure de la deuxième lecture de notre petit défi de l’année, avec une exception ici, puisque Une Vie de Maupassant est la seule œuvre que j’ai déjà lue par le passé. Collégienne, je me rappelle avoir été longtemps marquée par le destin malheureux de l’héroïne. Aujourd’hui adulte et donc capable de contextualiser un roman, j’y ai découvert des aspects littéraires, politiques et sociétaux insoupçonnés lors de cette première lecture juvénile.

Pour vous inciter à le lire – si je pouvais vous y forcer, je le ferais – voici une citation de Tolstoï en quatrième de couverture de mon édition : « Une vie est un roman admirable ; ce n’est pas seulement le meilleur roman de Maupassant, mais peut-être même le meilleur roman français après Les Misérables de Hugo. »

 

Résumé par chapitre

J’ai trouvé un résumé bien fait et plus court que le mien à cette adresse : http://lectureslaucadet.over-blog.com/article-une-vie-de-maupassant-resume-par-chapitre-50813854.html

 

I

Jeanne, fille du baron et de la baronne Simon-Jacques et Adélaïde Le Perthuis des Vauds, est sortie la veille du couvent. Le roman s’ouvre juste avant le départ de la famille de Rouen pour « les Peuples », leur demeure familiale sur le littoral normand. Jeanne attend tout de la vie et ses rêveries romantiques trouveront forcément un meilleur écho dans la nature. La jeune fille ne peut donc contenir son enthousiasme à l’idée de vivre à la campagne. Dès son arrivée, son exaltation est si grande qu’elle passe une nuit entière à s’imaginer des histoires romanesques à partir des tapisseries de sa chambre avant d’observer la nature depuis sa fenêtre, et ce jusqu’au lever du soleil. Après le couvent, la jeune vierge est pleine d’espoirs, l’avenir lui est ouvert et elle se surprend à rêver de l’homme qui partagera son bonheur, à s’imaginer parcourir avec lui cette nature qui recèle les plus belles promesses.

 

II         

Jeanne s’adonne corps et âme à son nouvel environnement. Elle court sur la falaise et nage pendant des heures jusqu’à perdre haleine. Les prouesses physiques de cette excellente nageuse sont décrites avec précision pour mieux souligner un contraste : ce corps sain abrite un esprit terriblement médiocre. Mais son amour du romanesque a de qui tenir : sa mère cède elle aussi à des rêveries sans fin et lit Walter Scott. L’écrivain écossais est effectivement très en vogue à l’époque de l’intrigue, soit en 1820 sous la Restauration. Pour une femme obèse, essoufflée en permanence et  souffrant d’ « hypertrophie », la pensée d’Adélaïde « vagabonde à travers des aventures tendres dont elle se croit l’héroïne ». Lors d’une visite chez la petite famille, l’abbé Picot, curé de campagne à la bonhommie presque caricaturale, parle pour la première fois du vicomte de Lamare et promet de faire les présentations.

 

III

Le dimanche suivant, les deux femmes font la connaissance du vicomte à la sortie de la messe. Le charmant jeune homme multiplie alors les visites aux Peuples et accompagne même le père et sa fille lors d’une ballade en mer vers le site idyllique d’Etretat. Cette escapade est propice à un doux rapprochement des cœurs entre les jeunes gens et le soir venu, seule dans sa chambre, Jeanne se demande alors si le beau vicomte est celui dont elle a rêvé lors de cette fameuse première nuit aux Peuples. Suite à une entente secrète entre les parents de Jeanne et le vicomte, une joyeuse cérémonie de baptême de barque est organisée. Le vicomte demande alors en fiançailles la jeune fille enchantée de ce décor, qui accepte sans hésiter. Julien – c’est seulement ici qu’on apprend son prénom – exprime également son désir de l’épouser.

 

IV

Un matin, le baron réveille sa fille en lui apprenant que le vicomte lui a demandé sa main. « La radieuse saison des fiançailles » commence alors. Les deux promis enchaînent les promenades et parlent d’avenir en attendant le mariage imminent. Lorsque le narrateur aborde les préparatifs du mariage et donc les quelques invités à la noce, il présente au lecteur non sans cruauté un nouveau personnage : tante Lison. Vieille fille pieuse et effacée, la sœur d’Adélaïde est aussi invisible aux yeux de son entourage pendant sa présence que pendant son absence. Les noces donnent lieu à une joyeuse description des paysans normands dans la cour des Peuples pendant que la noblesse s’ennuie à l’intérieur. Le soir-même, le baron se doit de prévenir sa fille fraîchement mariée d’une chose – sa femme n’en ayant pas le courage – : elle doit se donner entièrement à son mari car elle lui appartient. Jeanne apprend ce que cela signifie la nuit même, écœurée par l’amour charnel dont elle n’avait visiblement jamais entendu parler jusqu’ici.

 

V

Conformément au souhait émis par Jeanne lors de leur première balade en mer, les jeunes époux partent en voyage de noces en Corse. Julien se révèle alors terriblement odieux et avare avec le petit personnel et ne cesse de négocier les pourboires. Sa femme, issue d’une famille de nobles d’une grande générosité et pour lesquels l’argent n’a aucune importance, est passablement choquée. Alors qu’elle doit au début céder à l’appétit sexuel de son mari, une randonnée dans le maquis change la donne. Lors d’une scène d’une grande sensualité au cours de laquelle le couple se bat pour boire de l’eau à la source avant de se faire passer l’eau de bouche en bouche, Jeanne découvre les plaisirs des sens et ce séjour en Corse marque une parenthèse charnelle – la seule – dans la vie et le caractère si idéalisé de l’ancienne pensionnaire d’un couvent. La parenthèse est refermée dès la halte de retour à Paris lorsque Julien, portant la bourse offerte par la baronne à sa fille avant le voyage, ne lui donne que cent francs sur les deux mille prévus. Comme elle le fera ensuite pendant toute la durée du mariage, Jeanne accepte par crainte de déclencher une dispute avec son époux si irascible.

 

VI

Le retour aux Peuples marque le début d’une longue vie d’ennui pour Jeanne, qui « s’aperçut qu’elle n’avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée de l’avenir, affairée de songeries. » (p. 119). Le couple fait chambre à part et Julien passe tout son temps à parler affaires avec le baron. Mais la bonne entente avec la belle-famille ne résiste pas à la méchanceté et à la pingrerie du jeune marié. Par souci d’ostentation de sa noblesse, il tient absolument à faire repeindre les écussons des deux familles sur la calèche. Il n’en reste pas moins obsédé par les économies. Il renvoie alors une grande partie du personnel, ne gardant qu’un enfant mal vêtu, et revend les chevaux de la voiture pour les remplacer par deux pauvres bêtes on ne peut plus mal assorties. L’accoutrement du nouveau domestique, le petit Marius, ainsi que les deux chevaux ridicules provoquent les rires des Le Perthuis. Ces derniers font à leur tour exploser Julien qui, fou de rage, accuse le baron d’en être responsable puisqu’il a gaspillé sa fortune.

S’en suite la visite de nobles de la région, décrite avec un humour grinçant. « Jeanne (…) demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux seuls, toute l’année. Mais les Briseville s’étonnèrent de la question ; car ils s’occupaient sans cesse, écrivant beaucoup à leurs parents nobles semés par toute la France, passant leurs journées en des occupations microscopiques, cérémonieux l’un vis-à-vis de l’autre comme en face des étrangers, et causant majestueusement des affaires les plus insignifiantes. » (p. 134) La visite pathétique se termine donc plus tôt que prévu et Marius, pensant qu’il avait la journée de libre, est introuvable. Alors que la voiture est en route vers les Peuples, l’enfant tente de la rattraper et se fait rouer de coups par Julien. Le baron parvient tant bien que mal à faire cesser la barbarie de son gendre. De retour dans le château, personne n’aborde cet épisode et la décision est prise de ne plus faire de visite, là encore par peur de contrarier Julien. Le chapitre se termine sur le départ, prévu depuis longtemps, des parents de Jeanne pour Rouen.

 

VII

La solitude de Jeanne s’agrandit alors. Julien l’ignore totalement et pour compléter le tableau du mari idéal, montre un certain penchant pour l’alcool. Une nouvelle bouleverse ce quotidien terne : Rosalie, bonne et sœur de lait de Jeanne, accouche subitement d’un enfant. « L’autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste ; elle fixait sur sa maîtresse un regard fou, et haletait, comme déchirée par une effroyable douleur. Puis, soudain, tendant tout son corps, elle glissa sur le dos, étouffant entre ses dents serrées un cri de détresse. Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose remua. » (p. 143)

La domestique s’obstine à taire de nom du père, mais Jeanne s’oppose à son mari qui souhaite mettre dehors cette ignoble fille-mère. Une nuit, alors qu’elle est souffrante, Jeanne va chercher Rosalie dans sa chambre. Celle-ci étant vide, la malade tente de trouver du réconfort auprès de Julien et découvre la bonne dans le lit de son époux. La femme bafouée devient folle et court même pieds nus dans la campagne enneigée. Finalement rattrapée et ramenée dans sa chambre, Jeanne reprend ses esprits après quelques jours de délire, apprend qu’elle est enceinte et dit tout à ses parents, venus expressément à son chevet. Personne ne la croit, mais son père veut confronter Rosalie en présence du curé pour lui interdire le mensonge. Lorsque la bonne craque enfin, on découvre que sa liaison avec Julien a commencé à la première visite de celui-ci aux Peuples et qu’il est le père de l’enfant. S’en suit un discours à la fois réprobateur et joyeusement fataliste de l’abbé sur la légèreté des jeunes normandes. Le baron est surtout fou de rage vis-à-vis de Julien, mais l’abbé, toujours dans son rôle de curé de campagne rôdé aux choses de la vie, lui rappelle que ce comportement est tout naturel chez les hommes, le baron n’étant lui-même sans doute pas tout blanc. Celui-ci se rappelle n’avoir effectivement jamais renoncé à une bonne si elle était jolie. On s’accorde alors à placer Rosalie dans une ferme appartenant au baron et à la doter d’une rente honorable pour pouvoir la marier.

 

VIII

Un jour, le couple reçoit la visite des Fourville : la femme est charmante et s’adresse à Jeanne comme à une amie tandis que le mari semble un peu rustre. Julien se fait exceptionnellement beau, chose rare depuis son mariage, pour cette visite qui le ravit. La froideur règne toujours au sein de la propriété des Peuples : Julien fait de longues promenades à cheval et Jeanne s’ennuie.

Sa fatigue de la vie meurt alors à la naissance de son fils Paul. Source de joie et de préoccupation exclusive pour sa maman, l’enfant est plutôt indifférent à son père qui le voit même comme un rival dont la présence affaiblit sa position de mâle dominant dans la famille. Jeanne voue une passion si inquiétante pour son fils qu’on – Julien et ses beaux-parents – l’éloigne de force de son enfant.

 

IX

Lors d’une visite chez les Fourville, Jeanne découvre que le mari est tout à fait agréable sous ses apparences de rustre et manifeste même des signes d’affection et d’amour sincère pour sa femme. Lors de l’une de ces démonstrations, Jeanne surprend son époux en train de pâlir subitement. Tandis que la jeune femme ne devine – une fois encore – rien, le lecteur perçoit la jalousie de Julien.

Peu après cette agréable visite, le couple fait la connaissance des Coutelier, nobles aussi austères que hautains, et qui contrastent donc avec les Fourville. Le couple décide de ne plus côtoyer les premiers et voit régulièrement les seconds.

Tandis que Jeanne apprend enfin la liaison entre son mari et Gilberte Fourville, elle adopte une attitude indifférente, n’éprouvant de toute façon aucune once d’amour pour Julien. Tandis qu’elle se jette sur son fils et attend avec impatience le prochain séjour de ses parents – les seuls « cœurs honnêtes » à ses yeux (p. 197) aux Peuples, son mépris pour l’amour charnel atteint son paroxysme. La jeune femme au cœur pur se sent bien seule au milieu de ces êtres faibles qui l’entourent, notamment face aux nouvelles grossesses du village. « Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes comme chez les plantes. Et Jeanne, dont les sens éteints ne s’agitaient plus, dont le cœur meurtri, l’âme sentimentale semblaient seuls remués par les souffles tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs, passionnée pour des songes et morte aux besoins charnels, s’étonnait (des grossesses et coucheries du village), pleine d’une répugnance qui devenait haineuse, de cette salle bestialité. » (p. 198)

Lorsque les parents de Jeanne arrivent enfin, elle et son mari trouvent Adelaide terriblement changée et mal en point, même si le baron, trop habitué à son état, n’a rien remarqué. Mais sa femme succombe finalement à un malaise quelques jours après leur arrivée aux Peuples. Tandis que sa fille veille la morte, elle découvre en lisant les correspondances de sa mère que celle-ci avait un amant, lui-même ami de son père. Tout s’effondre pour Jeanne : sa propre mère, qu’elle prenait pour un modèle de pureté, a cédé à ses propres désirs et s’est laissé aller une telle immoralité.

 

X

De nouveau « seule » aux Peuples, Jeanne fait peu à peu le deuil de sa mère, toujours tourmentée par ses lettres d’amour. Lui vient alors une nouvelle obsession : avoir une fille. Or depuis la découverte de la relation de Julien avec Rosalie, Jeanne et lui n’ont plus aucune relation intime. Chose courante à l’époque pour ce type d’affaires, Jeanne se confie au curé. Celui-ci intervient alors auprès de Julien, lequel accepte avec joie la reprise des rapports charnels, tout en s’arrangeant pour ne pas mettre sa femme enceinte. Désespérée, Jeanne retourne voir le bon curé de campagne. Peu gêné par ce type de discussion, il se montre même très loquace et rusé puisqu’il lui conseille de faire croire à une grossesse pour que Julien ne se méfie plus et aille jusqu’au bout de ses rapports. Le plan fonctionne à merveille et Jeanne tombe finalement enceinte pour de bon.

Un nouveau curé vient remplacer l’abbé Picot. Malheureusement aux antipodes de son prédécesseur à la bonhommie parfois grivoise et auquel toute la famille était habituée, l’abbé Tolbiac se distingue par son rigorisme. Le baron, en noble éclairé par les Lumières et adepte d’un panthéisme chargé de bienveillance vis-à-vis des choses de la nature, ne cache pas son hostilité. Mais sa fille se rapproche du jeune curé aux sermons assassins vis-à-vis des comportements déviants, monnaie courante chez les paysans. Allant jusqu’à épier tout le monde dans les champs, sur le bord des routes, il lance même quelques pierres aux jeunes gens en train de copuler s’ils refusent de se séparer à la vue du curé. Toujours mû par cette même volonté de lutter contre l’immoralité de ses paroissiens, il apprend à Jeanne que son mari a une maîtresse. Face à l’indifférence de l’épouse trompée, l’abbé décide d’en informer Fourville également.

Le mari passionné va provoquer la mort des deux amants pendant une tempête. Jeanne accouche peu de temps après d’une fille morte née.

 

XI

Les années s’enchaînent et tournent autour du petit Paul, pourri gâté par sa mère, son grand-père et tante Lison. L’enfant, couvé par ses trois mamans pour qui il constitue une unique source de bonheur,  est pendant longtemps écarté du lien social. Non scolarisé, il ne fait pas non plus sa communion, chose extrêmement rare à l’époque pour ce genre de familles. Le baron s’élève toutefois contre l’égoïsme de Jeanne qui souhaite soustraire son fils à l’instruction pour le garder auprès d’elle. L’enfant est donc finalement envoyé à l’âge de 12 ans dans un pensionnat du Havre et sa mère ne cesse de vouloir lui rendre visite malgré les réprimandes du directeur de l’établissement. Paul est très mauvais et redouble plusieurs classes.

Les années passent et le jeune adulte rend de moins en moins visite à sa famille aux Peuples, plus préoccupé par ses copains et par le jeu. Un jour, un huissier vient réclamer des dettes auprès de Jeanne pour son fils, marquant ainsi le début d’une longue série de dettes que la pauvre mère réglera toujours. Celle-ci découvre alors que Paul ne va plus en cours et fréquente une femme « qui se fait entretenir ». Le jeune homme n’écrira à sa mère que pour lui réclamer de l’argent.

Au cours d’une visite chez un huissier pour régler la vente de ses biens afin d’éponger une dette colossale de son petit-fils, le baron meurt d’une attaque d’apoplexie. Puis, tante Lison disparaît à son tour. Jeanne, abattue par ces morts et abandonnée par son propre fils, s’effondre au cimetière. Mais Rosalie, qu’elle ne reconnaît pas dans un premier temps, la relève et va s’occuper d’elle.

Ironie du sort : Rosalie, veuve et dont le fils s’est marié, a eu une vie plus heureuse que sa maîtresse.

 

XII

La générosité de Jeanne n’étant plus tempérée par l’avarice de Julien, Rosalie lui ordonne de ne plus rien payer pour son fils. En effet, il ne lui reste qu’une rente minuscule et la propriété des Peuples doit être vendue. « La vieille folle », telle qu’on la surnomme dans le village, quitte les lieux et part s’installer avec sa fidèle et solide servante dans une petite maison bourgeoise du le pays de Caux. Lors du déménagement, Jeanne fait la connaissance, émue, du fils de Rosalie, demi-frère de Paul et fils de Julien en qui elle discerne une ressemblance qu’elle ne peut s’expliquer.

 

XIII

Jeanne n’a pas vu son fils depuis des années et lui écrit pour lui demander de revenir. Celui-ci lui répond en lui demandant d’épouser la femme qu’il aime. Jeanne refuse, détestant par-dessus tout cette rivale qui la prive de son fils chéri. Elle décide alors de chercher Paul elle-même et part pour Paris. C’est la première fois qu’elle prend – et voit – cette invention technique révolutionnaire de l’époque : le train à vapeur. Bien évidemment, Jeanne ne trouve pas son fils dans la capitale, puisque le couple a dû partir à cause de ses dettes. Jeanne les paye toutes et lorsqu’elle demande un complément d’argent à Rosalie, désormais unique et pragmatique gestionnaire du ménage, celle-ci refuse et ordonne à sa maîtresse de rentrer.

 

XIV

Jeanne s’enferme de nouveau dans ses rêveries et ne trouve de réconfort à sa triste vie que dans les souvenirs d’un bonheur passé. Mais sa vie va se trouver une dernière fois bouleversée lorsqu’elle apprend par une lettre de son fils que le jeune couple miséreux a désormais une fille. La mère est mourante et ne sachant que faire de l’enfant, son père la remet à Rosalie, venue  expressément par le train pour arranger le mariage. Le roman s’achève ainsi sur ce bonheur parfaitement inattendu et inespéré que le hasard offre à Jeanne, laquelle conclut par ces mots : « La vie, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. » (p. 313)

 

Le contexte

Publié en 1883, le premier roman de Maupassant se veut moins dur que ses précédentes publications. L’écrivain cède à une certaine Madame Braine, à laquelle il dédicace son livre, ami de son maître en littérature : l’inégalable Flaubert. Cette dernière encourage Maupassant à peindre les « classes cultivées » avec moins de férocité que dans Boule de suif. Les romans qui suivront ne seront par ailleurs jamais aussi romantiques que Une vie, avec ses nombreuses et souvent dispensables descriptions de la nature et des saisons. Bien évidemment, leur présence est loin d’être absurde en soi puisqu’elles reflètent l’âme rêveuse et romanesque de Jeanne.

À noter qu’à l’époque de sa sortie, la vente d’Une vie dans les gares a été interdite par le ministère de l’Intérieur.

 

Un roman féministe

Contrairement à ma première lecture il y a de ça une bonne vingtaine d’années, j’ai perçu, non pas une compassion sincère pour le destin de l’héroïne, mais un véritable sarcasme pour la bêtise de celle-ci, de la part d’un auteur qui s’amuse à l’assommer d’une succession de malheurs. Enfant, la vie de Jeanne m’avait bouleversée. Adulte, son ignorance me consterne. D’après les biographes, Maupassant fût un coureur et un véritable modèle de misogynie. Le personnage de Julien a son physique et même son caractère, poussé à l’extrême. Alors l’écrivain, séducteur repenti, a voulu créer un monstre de muflerie, de brutalité et d’avarice pour dénoncer un comportement des hommes répandu à cette époque. En effet, le Julien célibataire fait preuve de gentillesse – c’est d’ailleurs parce qu’elle le trouvait « gentil » que Rosalie accepte ses premières avances – dans son allure de gentilhomme au visage fort joli. Il flatte sa future belle-mère et se montre charmant en tout point. Une fois marié, on découvre un obsédé avec un droit absolu sur sa femme, avare, et surtout infidèle au possible.

Or la pauvre bonne qu’il a engrossée reçoit une volée de bois vert de la part de tout le monde, tandis que, comme le précise l’abbé Picot, le comportement de Julien est tout à fait normal pour un homme. Traduction 2018 : un homme qui couche avec tout le monde est un séducteur et c’est dans sa nature. Une femme qui bla bla bla est…une pute, méprisable.

Mais ce qui à mes yeux donne un aspect féministe au roman – indépendamment de la volonté de l’auteur, cela va sans dire ! -, c’est justement le manque total d’instruction de Jeanne. À peine sortie du couvent, elle imagine en regardant la nature les bonheurs les plus doux partagés avec un homme idéal, et ignore que le sexe fait partie du couple. Pour être tout à fait exact, elle ne sait même pas ce qu’est un rapport sexuel. Connaissait-elle au moins les principes de la procréation ? Même si le voyage de noces en Corse montre qu’elle n’est pas frigide, son éducation majoritairement – exclusivement ? – religieuse ressort dans son dégoût pour les plaisirs charnels et par là son idéalisation de l’être humain via ses parents qu’elle voit comme des cœurs honnêtes. D’où son rapprochement avec l’affreux jeune curé.  Toute l’intrigue, toute la vie de l’héroïne est une démonstration – non voulue par l’auteur, j’insiste – des ravages du manque d’instruction des femmes. Même si cette femme est caricaturale et particulièrement naïve, elle est représentative  son sexe et de la noblesse dans la mesure où elle ne connaît que deux étapes, deux enfermements : le couvent et le mariage. Jeanne ne regrette à aucun moment de telles lacunes, puisqu’elle va jusqu’à souhaiter que son fils ne soit pas scolarisé. Pourtant, c’est parce qu’elle ne sait rien qu’elle s’imagine et espère tout, c’est parce qu’elle ignore tout qu’elle n’apprend rien et passe sa vie à s’ennuyer. L’ennui, principale occupation – avec les tromperies pour certains – des nobles.

 

Une classe chahutée

Guy de Maupassant vient de cette noblesse de province et n’hésite pas à se montrer sans pitié envers elle. Adélaïde est énorme et n’a rien d’autre à faire que se mettre en scène dans des romans qu’elle imagine, toute influencée qu’elle est par ses lectures. Elle peut discuter de généalogie pendant des heures. Les Briseville ont pour seule occupation l’écriture de missives à leurs parents nobles des quatre coins de la France. Jeanne n’a jamais vu le fameux train à vapeur de la ligne Le Havre-Rouen-Paris dont tout le monde parle ! Aussi bête qu’athlétique, Maupassant déverse des torrents de malheurs sur sa pauvre héroïne très lacrymale, et s’amuse même à la fin à faire contraster sa sensiblerie avec la force et le bon sens paysans du caractère de Rosalie.

Mais au sein de la noblesse, on distingue deux types. D’un côté, les nobles de l’époque de l’Ancien régime, pragmatiques, généreux car sûrs de la pérennité de leur fortune, et pratiquant la religion de façon non dogmatique. Cette noblesse, c’est les Le Perthuis. D’un autre, les nobles de la Restauration, finalement moins modernes : à la fois brutaux vis-à-vis de leurs paysans (serfs ?) et domestiques, avares et alliés des curés, ils n’oublient pas les ravages de la Révolution, savent que leur rang n’est pas garanti et font tout pour le protéger. Cette noblesse, c’est Julien. Le jeune homme impose des conditions difficiles aux paysans de ses terres, frappe son petit domestique, apprécie le dogme de l’abbé Tolbiac – faîtes ce que je dis, pas ce que je fais ! –, met un zèle ridicule à l’ostentation de ses écussons et à l’entretien de relations régulières avec les autres nobles de la région. Ces deux types de noblesse seront bien vite rattrapés par la révolution industrielle, comme le montre la tentative de Paul de monter une compagnie, incarnant par là une nouvelle génération de nobles qui investissent dans l’industrie et spéculent.

 

Une Église réprouvée

Dans sa volonté de se rapprocher de Jeanne, l’abbé Tolbiac exprime clairement un dessein d’alliance entre l’Église et la noblesse, fidèle à l’esprit de la Restauration. Il méprise et s’acharne contre les comportements frivoles de ses paroissiens campagnards et pense que seule la noblesse respectable partage les valeurs de l’Église. D’où l’idée d’une association entre les deux piliers de l’ordre moral afin de faire régner celui-ci dans la paroisse. Cette alliance de l’autel et du trône va clairement dans le sens inverse des nobles libéraux (cf. deux types de noblesse énoncés plus haut), surtout incarnés par le baron.  Au contraire, Julien voit le nouvel abbé d’un bon œil avant de payer de sa vie le rigorisme omniscient de celui-ci. Maupassant vomit ce personnage et ce qu’il représente, n’hésitant pas à le faire passer pour un sorcier, à mettre son austérité en exergue grâce au contraste avec le sympathique abbé Picot, et enfin à montrer toute l’inhumanité de ce jeune curé dans une scène terrible où celui-ci, révulsé par la nature, massacre une pauvre chienne en train de mettre bas.

Maupassant n’a jamais caché sa haine des classes dirigeantes conservatrices de son époque, comme le montre cet extrait – fleuri – d’une lettre de 1877 adressée à Flaubert : « Je demande la suppression des classes dirigeantes, de ce ramassis de beaux messieurs stupides qui batifolent dans les jupes de cette vieille traînée dévote et bête que l’on appelle la bonne société. Ils fourrent le doigt dans son vieux c… en murmurant que la société est en péril, que la liberté de pensée les menace…Je trouve maintenant que 93 a été doux. » (p. 19 – Préface).

Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir

Le deuxième sexe est une œuvre majeure de la pensée féministe et des évolutions juridiques qu’elle a engendré dans la seconde moitié du XXe siècle. Je veux bien sûr parler des lois sur la contraception et la légalisation de l’avortement. Or ce premier tome est extrêmement difficile d’accès – du moins certains passages – et j’invite surtout les lecteurs à la volonté de compréhension virant parfois au masochisme à lire cet essai. Parfois rébarbatif, souvent répétitif, il n’est pas destiné aux femmelettes !

Attention donc à ne pas prendre tout cela pour un manifeste féministe. Il s’agit là bel et bien d’un essai philosophique qui pose la question des origines de la position d’infériorité de la femme dans la société, ce qui englobe divers aspects.

On pourrait résumer la pensée féministe de Simone de Beauvoir par sa formule la plus célèbre : « On ne naît pas femme, on le devient ». Comme précisé par l’auteure dans son Introduction, la féminité n’est pas innée et la place de la femme dans la société ne découle pas de données biologiques, mais d’une situation. La situation c’est tout ce qui relève du Destin, de l’Histoire et des Mythes.

Destin

Contrairement aux deux suivantes, cette partie ne s’intéresse pas aux causes de la condition de la femme, mais réfutent d’éventuelles explications.

Chapitre I – La biologie

La science a montré que dans l’espèce humaine, les deux gamètes sont, l’une autant que l’autre, responsables de la création. Le mâle avec ses spermatozoïdes ne constitue pas la puissance créatrice tandis que la femelle et ses ovaires ne seraient que maintien et nourriture de l’embryon. Au-delà d’une simple complémentarité, il y a donc égalité et symétrie entre les sexes. La femelle mammifère est certes inéluctablement soumise au poids de la gestation, mais celui-ci ne pèse pas sur l’espèce humaine comme sur d’autres, celle-ci se définissant avant tout comme une civilisation capable de réguler la procréation et donc de dépasser les contraintes biologiques.

Chapitre II – La psychanalyse

En tant que philosophe existentialiste, Beauvoir ne pouvait que s’opposer à la psychanalyse, déterministe par essence. Elle reproche à Freud de prendre uniquement en compte le point de vue masculin et de placer le symbole du phallus comme valeur ultime, jalousé par la petite fille et dont le petit garçon serait fier. Le complexe d’Œdipe où le fils envie à l’extrême le symbole viril du père en est un parfait exemple.

Chapitre III – Le matérialisme historique

Dans ce qui est sans doute le chapitre le plus intéressant de cette partie « Destin », Beauvoir se fonde sur la pensée de Engels pour qui le destin de la femme évolue au gré des techniques, dans une pure perspective matérialiste. Ainsi l’âge de pierre, avec peu de technicité, permettait un véritable partage des tâches entre hommes et femmes. Puis la propriété privée a marqué l’asservissement de la femme de par le statut de propriétaire – homme – qu’elle inclut. Ce dernier a donc besoin d’esclaves pour exploiter ses terres et de femmes à qui il attribue des tâches. L’égalité de l’âge de pierre est donc abolie par l’arrivée de la propriété privée. Enfin d’après Engels, le capitalisme et son niveau de technicité engendré par les machines n’a pas libéré la femme pour autant, mais l’a au contraire asservie un peu plus. Même si Beauvoir est d’accord avec cette analyse, elle en explique les limites et va plus loin. Selon elle, le matérialisme historique se concentre trop sur l’économie tout comme la psychanalyse explique de manière systématique les rapports hommes-femmes par la sexualité. Nous en revenons alors à cette notion de déterminisme que la philosophe existentialiste récuse. L’asservissement de la femme ne saurait être déterminé par la propriété privée, mais par un choix.

Histoire

I.

Ce premier chapitre remonte à la préhistoire pour mieux comprendre les raisons profondes de l’infériorité de la femme. La cause est simple : les contraintes liées à la maternité qui affaiblissent la femme et par là sa capacité productrice. De par sa fonction reproductrice si pesante, la femme est ainsi réduite à l’animalité et à l’immanence tandis que l’homme, libre d’un tel asservissement biologique, peut s’adonner à la chasse et à d’autres formes d’exploitation de la nature pour accéder à la transcendance.

II.

Tout en étant associée à la fertilité et à la Nature largement célébrées par les hommes, la femme n’en reste pas moins exclue de la production. Elle est fertilité, tandis que l’homme crée en travaillant la nature. L’écart se creuse à mesure que la technicité de domination de la Nature se développe, limitant ainsi la dépendance de l’homme aux pouvoirs de celle-ci. L’adoration de l’immanence représentée par la femme, notamment symbolisée par la Vierge Marie dans le christianisme, ne compense en rien cette relégation d’un sexe à la pure animalité.

III.

Dans ce chapitre, Beauvoir aborde les conséquences de la propriété privée sur le sort de la femme. Au sein du système patriarcal, elle ne possède rien mais est possédé. Elle appartient d’abord au père, puis à l’époux, et n’a aucun droit sur l’héritage. Son rôle consiste simplement à procréer pour assurer la continuité du patrimoine. La philosophe s’intéresse à la condition et aux lois concernant les femmes dans la Grèce et la Rome antique. Dans la première société, la femme est totalement limitée par les lois, confinée au gynécée, tandis que la pratique contredit parfois le droit puisque certaines femmes comme les hétaïres jouissent d’une grande liberté et d’un certain prestige. À l’inverse, la femme romaine dispose de droits élargis, notamment à l’égard de la propriété, mais évolue dans une société extrêmement misogyne dans laquelle elle ne peut finalement rien accomplir.

IV.

L’arrivée du christianisme dans les sociétés jusqu’ici de droit romain a largement contribué à la dégradation de la condition de la femme. Celle-ci est largement associée au péché originel, comme le montre cette citation p. 159 de Tertullien « Femme, tu es la porte du diable. Tu as persuadé celui que le diable n’osait attaquer en face. C’est à cause de toi que le fils de Dieu a dû mourir ; tu devrais toujours t’en aller vêtue de deuil et de haillons. », ou encore celle de saint Jean Chrysostome un peu plus loin : « En toutes les bêtes sauvages il ne s’en trouve pas de plus nuisante que la femme. »

Dans les faits comme dans les écrits – à l’exception de la littérature courtoise – les femmes sont méprisées au Moyen-Âge avant de voir leur condition nettement améliorée à la Renaissance, même si l’importance historique de certaines grandes dames – Catherine de Médicis, Elisabeth V – cache le peu de changements pour les femmes du peuple.

À l’opposé de l’obscurantisme moyenâgeux, le rôle de la Mère du Rédempteur « est devenu si important qu’on a pu dire qu’au XIIIe siècle, Dieu s’était fait femme ; une mystique de la femme se développe donc sur le plan religieux. » Certaines figures des Lumières, Voltaire notamment, défendent la libération de la femme conformément à leur idéal de liberté des êtres humains.

V.

Contre toute attente, la Révolution française n’a apporté aucune amélioration concrète du sort de la femme et avec le code napoléonien s’ouvre un XIXe siècle aux valeurs patriarcales. Auguste Comte théorise l’infériorité de la femme et le conservateur Balzac est le meilleur représentant de valeurs bourgeoises misogynes, lesquelles restent en place grâce à la complicité des bourgeoises elles-mêmes, craignant la perte de leurs privilèges qu’entraînerait une amélioration de leur sort.

Comme l’histoire ne cesse de le montrer (cf. Arabie saoudite), les femmes du peuple s’affranchissent toutefois grâce à la conjoncture économique. Dans la nouvelle société post-révolution industrielle, les femmes participent à la production. Mais elles travaillent souvent plus dur et à un salaire bien plus faible que celui de leurs maris. Habituées à la soumission, elles peinent à s’organiser en syndicats et à défendre leurs droits : une aubaine pour les patrons.

Si la participation de la femme au travail productif s’est désormais généralisée dans la société, un problème fondamental se pose alors : la conciliation de ce nouveau rôle avec celui de la reproduction. Beauvoir rédige alors un bref historique de la contraception, grâce auquel on apprend par exemple que l’avortement était toléré dans les civilisations antiques.

Or c’est justement cette alliance de la participation à la production et de la maîtrise de sa fonction reproductrice qui permet l’affranchissement de la femme. Elle seule peut libérer la femme de son animalité et de son immanence « originelle ».

Beauvoir enchaîne avec un tour du monde occidental de l’émancipation des femmes et constate que les Françaises, souvent peu enclines à changer la donne, se libèrent plus lentement que les Anglaises et les Américaines et n’obtiennent le droit de vote qu’en 1944, après tout le monde. On découvre à travers ces pages le combat laborieux des suffragettes anglaises, sur fond d’emprisonnement et de grèves de la faim, pour finalement remporter quelques droits par le seul fait que les hommes ont bien voulu les leur donner.

Beauvoir conclut donc cette deuxième partie sur le manque général de combativité des femmes elles-mêmes, trop longtemps façonnées à la soumission et accrochées aux traditions, et rappelle que l’émancipation du deuxième sexe n’a été entamée et ne se poursuivra que si le premier consent à y contribuer.

Mythes

I.

Dans ce long chapitre, Beauvoir développe l’ensemble des mythes projetés sur la femme, posée comme l’Autre inessentiel par l’homme, sujet et conscience. Comme expliqué dans la partie précédente, la femme est symbole de fertilité et c’est bien souvent cet aspect que les sociétés primitives honorent et craignent même chez elle. La fascination mêlée de crainte est indissociable de la notion d’Autre et se retrouve donc dans tous les mythes féminins. Ainsi les menstruations sont revêtues de pouvoirs maléfiques et dans certaines sociétés primitives jusqu’à l’Ancien Testament, la femme doit être éloignée pendant cette période.

Le corps de la femme est idéalisé par les hommes et ses parties les moins utiles pour l’action – la poitrine et les fesses – sont ancestralement glorifiées. Plus elles sont exagérément lipidiques, mieux c’est. Tandis que la virilité du corps masculin se définit par des muscles développés en vue de l’action, on exalte la féminité à travers une graisse qui entrave l’action et englue la femme un peu plus dans son immanence. Exemple le plus édifiant de cette idée, les pieds – partie du corps de la transcendance – des femmes sont rétrécis à l’extrême via des pratiques douloureuses dans certaines régions de Chine.

 La virginité est une obsession. Tandis que certaines tribus la refusent et exigent une femme non vierge au mariage, notre civilisation chrétienne valorise la virginité en voyant dans le premier rapport sexuel une façon de conquérir la nature et de la soumettre en tant que premier conquérant. D’une manière plus générale, le rapport sexuel implique forcément un asservissement de la femme par nécessité d’asservissement de la nature et de l’immanence qu’elle représente. La femme, c’est le fini, et donc la mort, qu’il faut soumettre en la pénétrant.

Le christianisme et sa révulsion pour la chair ont bien entendu exacerbé cette notion de corps féminin comme incarnation intrigante de la mort. C’est pourquoi la Vierge Marie n’en a pas : elle n’a pas donné la vie par accouchement et ne saurait donc être associée à l’idée de mort portée par le corps de la femme reproductrice.

La femme est douce, reconnaît l’homme comme essentiel par sa soumission d’Autre non menaçant. C’est pourquoi la victoire, la gloire et la conquête sont des notions féminines : elles portent l’homme et lui offrent un jugement d’autant plus nécessaire pour lui qu’il n’est pas sur un même pied d’égalité.

La femme est au côté de l’homme  et l’inspire, telle la muse avec le poète. Mais sortie du mythe par la réalité, elle perd toute sa magie aux yeux du sujet essentiel et devient un être haïssable. Ainsi l’épouse est souvent considérée comme inconstante et infidèle ; la prostituée est d’autant plus méprisée qu’elle ne permet pas vraiment à l’homme de dompter sa propre immanence et de transcender par la sexualité car cette « femme perdue » s’offre à tous.

II.

Dans ce chapitre d’intérêt variable – je ne pense pas que Montherlant ou Claudel soient encore beaucoup lus -, Beauvoir analyse le mythe féminin chez cinq écrivains, du plus misogyne – et il faudrait inventer un mot plus fort pour lui – au plus bienveillant à l’égard des femmes.

Montherlant ou le pain du dégoût

Avec une agressivité parfois non dissimulée, Beauvoir analyse la haine des femmes de cet écrivain aux sympathies nazies. D’après la penseuse, Montherlant asservit les femmes à travers ses personnages solitaires et orgueilleux car il est incapable de se confronter aux autres êtres essentiels. La solution de facilité consiste donc à annihiler la conscience de cet Autre au corps dégoûtant, tout en dépendant de celle-ci pour affirmer sa virilité supérieure. Immense contradiction.

D.H. Lawrence ou l’orgueil phallique

À l’opposé de Montherlant, le poète anglais prône un idéal d’égalité dans la fusion des corps féminins et masculins, laquelle est synonyme d’abolition des deux subjectivités. Mais Lawrence n’en reste pas moins extrêmement misogyne en dépit de cette fausse égalité. Derrière l’oubli des subjectivités lors du lien sexuel, il valorise en réalité un orgueil phallique supérieur de transcendance en opposition à l’immanence du féminin. L’auteur méprise ouvertement les femmes modernes qui tentent de s’ériger contre cette infériorité.

Claudel ou la servante du Seigneur

Écrivain catholique par excellence, Claudel assigne un rôle plutôt cohérent à la femme compte tenu de ses croyances. Celle-ci représente un soutien sans faille pour l’homme dans la vie terrestre afin de lui permettre le salut devant Dieu. Au royaume céleste, homme et femme sont égaux dans la transcendance ; ce qui n’enlève rien, et Beauvoir tente ici de le démontrer, à la pure altérité que confère Claudel à la femme sur Terre. Indispensable à l’homme, sa principale qualité n’en est pas moins le dévouement à celui-ci.

Breton ou la poésie

Breton transpose à la poésie cette même notion d’arrachement de l’homme à son immanence grâce à la femme. Celle-ci est pour le poète la révélation, le monde et sa beauté. Indiscutablement mise sur un piédestal, elle n’en demeure pas moins l’Autre vue par le poète, lequel ne cherche aucunement à la poser comme sujet et à la connaître en elle-même. Il préfère la décrire en tant qu’être pour lui-même.

Stendhal ou le romanesque du vrai

Or c’est précisément ce qui distingue Stendhal, non seulement de Breton, mais aussi de la majorité des autres auteurs. Le romancier ne projette sur la femme aucun « éternel féminin », mais raconte des destins romanesques en posant ces personnages comme des sujets. D’où cette idée de romanesque du vrai, par opposition à la projection d’une conscience masculine sur un Autre féminin. Ostensiblement féministe, l’écrivain s’est déjà prononcé en faveur de l’instruction des femmes pour les sortir de leur situation d’infériorité. En revanche, il apprécie ce même manque d’éducation et de « sérieux » qui place les femmes hors des « affaires importantes » où les hommes s’embourbent. Ainsi Clélia Conti (La Chartreuse de Parme) et Madame de Rênal (Le Rouge et le Noir) sont décrites comme de vraies femmes, de simples êtres humains non essentialisés.

III.

Dans cette rapide conclusion du premier tome du Deuxième sexe, Beauvoir souligne la discrépance entre les mythes féminins, qui varient selon les civilisations et les époques, et la réalité des femmes. Ces mythes féminins se définissent d’ailleurs tous par une ambivalence : bien et mal, vie et mort, nature immanente et promesse de transcendance. Mais tous induisent la notion de mystère, sans pour autant comprendre que l’Autre est par définition un mystère ni se demander ce que cet Autre pense de l’homme. Mais cette dernière question ne saurait être posée puisqu’il faudrait pour cela reconnaître la femme comme un sujet conscient et non comme pure altérité.

Dans une perspective existentialiste, Beauvoir conclut sur cette idée de mystère en affirmant qu’il provient de l’impossibilité de définir ce que l’on est, et donc encore moins pour l’homme de dire précisément ce qu’est la femme. Pourquoi impossible ? Parce qu’on est ce que l’on fait. Seule l’action, seul le travail permettra l’émancipation de la femme, sans pour autant qu’elle perde en érotisme. Cette émancipation – déjà en marche si on en croit la nouvelle esthétique prônant un corps féminin moins opulent que par le passé – ne se fera que si « les hommes assument sans réserve la situation qui est en train de se créer ».

Bonjour Tristesse, Françoise Sagan

Dans le cadre du petit défi « Cette année, je (re)lis des classiques », j’avais opté pour une sélection thématique de mes six œuvres. Pour « l’Amour à la plage », ce sera L’Écume des jours de Boris Vian. Il n’empêche que j’ai récemment lu une autre œuvre de cette liste suggérée : Bonjour Tristesse de Françoise Sagan.

Résumé :

Cécile, la narratrice, vient de rater son baccalauréat, mais compte bien profiter de cet été dans une villa du Sud de la France avec son père, veuf, qu’elle aime plus que tout. La jeune Elsa, la maîtresse actuelle de ce dernier, les accompagne dans ces vacances faites de détente et de mondanités. Tout se passe pour le mieux sous la chaleur écrasante de la côte et Cécile goûte même aux premiers émois sentimentaux – et charnels – grâce à Cyril, un bel étudiant de 26 ans.

Dans ce cadre trop parfaitement léger, l’élément perturbateur s’appelle Anne : une amie de son père chez qui Cécile a même vécu pendant deux ans. Avec son élégance et ses principes, la quadragénaire cultivée représente une menace pour le trio hédoniste composé du père, Raymond, de sa fille et de sa maîtresse plutôt cruche. Lors d’une soirée au casino, l’harmonie est officiellement brisée : Raymond affiche son flirt avec la sublime Anne et Elsa, la rousse à la peau aussi humiliée par le soleil que son cœur ne l’est désormais par le séduisant veuf, décide de quitter la villa. Elle y repassera pour récupérer ses valises.

À l’admiration qu’éprouve Cécile pour Anne se mêle un sentiment d’infériorité inconsciemment distillé par Anne et ses remarques méprisantes de femme profonde et sérieuse. Le ressentiment monte en Cécile, tantôt décidée à tout faire pour éloigner la menace, tantôt calmée par son affection envers cette femme qui a plus d’esprit que de méchanceté. Lorsque le couple lui annonce sa volonté de se marier, la jeune mondaine voit sa vie de plaisirs futiles s’écrouler. Mais une fois de plus, elle parvient à se raisonner en se disant qu’un tel ménage serait un bon moyen de mettre sa vie entre les mains de la droite et responsable Anne.

Le désir de vengeance va toutefois se développer et prendre le dessus à cause des privations ostentatoires imposées par la femme parfaite. Cécile doit travailler pour réussir son baccalauréat. Surprise en train d’enlacer Cyril, la narratrice subit également l’interdiction de fréquenter son amant. Le conflit de pensées atteint un point de non-retour dans l’esprit de la jeune fille lorsque celle-ci se retrouve enfermée dans sa chambre par Anne, dans le but de forcer la bachelière à travailler. Quand Elsa passe finalement reprendre ses valises, Cécile, exploitant sa naïveté, lui fait part de son stratagème.

Il est très simple. Pour libérer Raymond – et bien sûr Cécile – du joug d’Anne et récupérer l’homme qu’elle lui a ravi, Elsa se fera héberger par la mère de Cyril et simulera une aventure avec lui. Enflammé par la jalousie et l’angoisse de ne plus pouvoir séduire à son âge, Raymond ira forcément charmer la belle rousse pour se prouver qu’il n’est plus un vieux Monsieur, mais bel et bien un irrésistible quadra encore capable de récupérer ce qui lui a appartenu.

Le plan fonctionne et Anne, dans une scène littéralement pathétique, surprend un baiser entre son futur époux et Elsa. Comme un symbole poignant de sa perte de face, cette femme jusqu’ici intouchable court telle une petite vieille vers sa voiture. Cécile regrette à la seconde même sa cruauté mais ne peut retenir celle qu’elle a outragée.

Le dénouement est tragique puisque Anne meurt dans un accident de voiture et la narratrice semble pencher pour la thèse du suicide. Après une brève période de deuil et de culpabilité, le joyeux couple père-fille retrouve sa nature, même si Cécile vit désormais avec des relents d’un sentiment nouveau : la tristesse.

Contexte :

S’il est parfaitement légitime de trouver que ce livre a mal vieilli, il faut toutefois – comme toujours – se garder de juger une œuvre avec la perspective de notre époque. Rappelons donc que Bonjour Tristesse est sorti en 1954, donc avant mai 68 – et que son auteure l’a écrit à seulement dix-huit ans. Or toute la force de ce livre réside dans ces deux chiffres.

La France d’après-guerre a été bien secouée par cette fiction décrivant les premiers émois sexuels d’une adolescente, même le lecteur contemporain devra chercher les passages érotiques tant ils lui paraîtront pudiques. Ironie du sort : le livre est aujourd’hui édité en littérature jeunesse à destination des collégiens ! Ce qui n’enlève rien au caractère sulfureux du roman à sa sortie, propulsant le livre en tête des ventes. L’écrivaine encore mineure connaît donc rapidement la gloire et l’argent.

Quant au deuxième chiffre, à savoir l’âge de la narratrice – et de l’auteure – il explique la cruauté de la jeunesse, cette innocence égoïste à l’origine des plus perfides manigances.

Quelques éléments d’analyse :

Au-delà de cet aspect du personnage et de sa portée intemporelle – puisqu’il s’agit là de jeunesse et non d’époque -, quelques détails ont attiré mon attention.

Tout d’abord, l’alliance de la cigarette omniprésente et des virées en bagnole évoque un monde pré-hygiénisme. Le lien entre la clope et le cancer n’étant absolument pas établi, tout le monde a la clope au bec en permanence. Ce détail m’avait également frappée à la lecture de L’Étranger de Camus. Associée à la détente, aux moments d’inquiétude, au soir, à la journée, à la séance de bronzette, au dîner, au petit-déjeuner : elle était le smartphone de nos ancêtres d’après-guerre, un prolongement de la main moins distrayant et porté aux lèvres avec désinvolture.

Quant à l’automobile, il faut bien dire qu’elle était clairement à la mode. Pas de campagnes massives de prévention routière ni de permis à points. Pas de tourisme de masse pour encombrer les routes du sud de la France ni de souci de la pollution atmosphérique faisant passer la voiture de joujou bruyant et excitant à simple moyen de locomotion silencieux au possible et – espérons – bientôt dispensable.

Voici donc deux objets qui, tout en apparaissant certes comme des détails, ont énormément participé à la construction d’une certaine atmosphère dans mon imaginaire de lectrice du XXI e siècle. Ils ne sont que la matérialisation d’un esprit de liberté et d’insouciance totalement assumé par la narratrice et son père.

Bien évidemment, d’autres faits moins sexy montrent que nous sommes bien dans les années 50 : la jeune narratrice rate son bac (qui rate cet examen aujourd’hui ?), elle a vécu dans un pensionnat pour filles et n’en a que plus soif de découvertes sentimentales et sensuelles, et enfin Anne craint un « accident » lorsqu’elle surprend Cécile légèrement trop proche de son amant. Comprenez : la contraception n’était pas une évidence. En revanche, la réprobation initiale d’un Cyril, un peu plus conservateur, à l’égard de la liberté de mœurs de Raymond serait aujourd’hui loin d’être anachronique. La société est restée majoritairement traditionnelle – j’ajouterais de droite – et ne pourrait s’empêcher dans son ensemble de juger avec sévérité un veuf enchaînant les conquêtes féminines – parfois beaucoup plus jeunes, Oh mon Dieu !! – sous les yeux de sa fille. Cyril a au moins l’élégance de ne pas expliciter son jugement…

Challenge « Cette année, je lis des classiques » – 2018

Suite à l’initiative publiée ici, j’ai décidé de lire ou de relire des classiques, lus il y a plus de dix ans le cas échéant.

Comme je ne fais jamais les choses à moitié, je choisis le niveau 3 « Je deviens accro » avec 6 lectures. Voici ma liste par thème :

L’amour à la plage

L’Écume des jours, Boris Vian – roman

Lire l’Histoire

La Reine Margot, Alexandre Dumas – roman

De métal et de papier : les romans industriels

La Ville noire, George Sand – roman

Ces romans qui nous racontent

Une vie, Guy de Maupassant – roman

Les classiques, c’est fantastique – la science-fiction, c’est canon

Le Chat noir, Edgar Allan Poe – nouvelle

Des aventures tout sauf classiques

Le Grand Meaulnes, Alain-Fournier – roman