Eugène Onéguine, Alexandre Pouchkine

Depuis Le Maître et Marguerite, la folie russe me manquait. Bien sûr, Eugène Onéguine est sans commune mesure avec le baroque et le rythme effréné de ce chef d’œuvre du XIXe siècle. Toutefois, ce roman en vers – une forme nouvelle pour moi – charme par la beauté de sa langue, intrigue par les destins des deux personnages principaux, et surprend par son narrateur.

Sans le savoir au préalable – car la rédaction de cet article a beaucoup traîné – la publication tombe en plein dans la triste actualité française. En effet, il est de notoriété publique que feu Jacques Chirac a traduit ce classique pendant ses études.

 

Résumé

Ce roman composé en tétramètre iambique composé entre 1823 et 1830 raconte l’histoire du jeune Onéguine du point de vue de l’auteur fictif, un narrateur ami du héros qui ne manque pas d’interpeller le lecteur de temps à autre.

Jeune dandy de Saint-Pétersbourg, Eugène Onéguine est un orphelin dont le père, pourtant issu de la noblesse, a dilapidé sa fortune dans les bals et autres divertissements. Lui-même vit la nuit, entre soirées mondaines et conquêtes féminines. Il a autant d’esprit que de charmes extérieurs, mais son succès auprès des femmes et plus généralement cette existence de faux-semblants nocturnes l’ennuient profondément.

Le hasard lui donne l’occasion de quitter ces vanités à la mort de son oncle. Unique héritier, il se retire en province dans le domaine du défunt. Il se déleste alors de la gestion des terres en affermant celles-ci à ses serfs, et occupe ses journées à lire, se promener, dessiner, boire du champagne et surtout à éviter tout contact avec le voisinage.

Mais la rencontre avec le poète Vladimir Lensky, un jeune homme sincère et romantique, met fin à cette vie solitaire. Les deux hommes deviennent rapidement inséparables, et le poète introduit son compagnon cynique dans la maison des Larine. Tandis que Olga, la promise de Lensky, possède un tempérament plutôt superficiel et joyeux,  sa sœur cadette Tatiana est une jeune femme rêveuse et romantique. Lectrice passionnée de Lord Byron, comme de nombreuses jeunes femmes à cette époque, elle voit son âme sœur en ce dandy arrivé tout droit de la métropole. Mais lorsqu’elle lui déclare sa flamme dans une missive, Onéguine l’éconduit froidement.

L’amitié en apparence solide qui unit Lensky et Onéguine bascule pendant une fête organisée chez les Larine. Le poète ayant insisté pour que son ami l’accompagne, Onéguine se gorge d’amertume lors de cette soirée dont le caractère factice qui lui rappelle les nuits pétersbourgeoises. Il se venge en accaparant la volage Olga. Lensky provoque alors le traître en duel…et perd. Sans surprise, Olga ne se laisse pas envahir par le désespoir et épouse un bon parti peu de temps après sa mort. De son côté, Onéguine est rongé par la culpabilité et quitte son domaine, tandis que Tatiana visite régulièrement cette maison pour lire les livres de l’être aimé et tenter ainsi de percer le mystère.

Sa mère décide alors de couper court à ce chagrin en l’emmenant à Moscou dans le but de lui trouver un mari. Et c’est justement au bras d’un général fort respectable – et âgé – qu’Onéguine retrouve Tatiana lors d’une réception. Alors que la jeune femme reste impassible, il est instantanément troublé et fait tout pour la reconquérir, allant des lettres enflammées à l’entrevue finale en tête à tête. En larmes, Tatiana lui apprend qu’elle l’aime toujours et que sa vie « pure » et romantique à la campagne lui manque. Cependant, au même titre qu’Onéguine l’avait jadis repoussée en lui clamant son rejet du mariage, la jeune mariée affirme son attachement à ces valeurs et donc sa fidélité à son mari.

Une œuvre majeure du point de vue de la langue      

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Pouchkine fixe – au XIXe siècle seulement ! – le russe littéraire. Au moment où il écrit Eugène Onéguine, le français est la langue administrative et scientifique de la Russie en plus de régner à l’oral comme à l’écrit parmi la noblesse. Dans la lettre que Tatiana adresse à Onéguine, on constate ainsi que les enfants bien nés reçoivent leur instruction dans la langue de Molière. Il en va de même pour Pouchkine qui a appris uniquement le russe au contact de sa nourrice, avant de le perfectionner dans la campagne profonde pendant ses années d’exil.

Au-delà de l’originalité de l’angle de ce roman en vers, avec ce narrateur-poète qui nous semble fait de chair et d’os grâce à sa fréquentation du héros et ses interventions parfois moqueuses, le lyrisme d’Eugène Onéguine apportait un ton inédit à cette époque. Pouchkine débarrasse la langue de ses archaïsmes et la révolutionne dans cette œuvre, créant ainsi le russe littéraire dans lequel les grands romans du XIXe siècle seront écrits.

On peut également noter que les commentaires récurrents – tantôt lyriques, tantôt sarcastiques – du narrateur calquent la forme sur le fond et rend cette œuvre unique. Or elle le restera malgré la brèche qu’elle ouvre pour les pavés en prose à venir, car la beauté des vers et la fluidité de l’ensemble du roman ne seront jamais égalées.

 

Le roman réaliste poétique par excellence

Le rôle fondamental dans l’histoire de la littérature russe de ce roman divisé en huit chapitres s’explique non seulement par cette poésie sublime, mais aussi par un réalisme inédit jusque-là. Chaque personnage évoque – dans sa résonnance avec un milieu social – un double que l’on peut facilement retrouver dans la Russie contemporaine.

Ainsi le héros éponyme incarne un dandy cynique, mais aussi un héros romantique et solitaire qui se retire des mondanités auxquelles il s’est pourtant adonné avec fougue. Le manque de prise de conscience des conséquences de ses agissements – et la culpabilité le contrebalance à peine – n’est autre qu’un miroir du déni de la responsabilité individuelle par le régime tsariste. Sur le plan sociétal, Onéguine représente la jeune noblesse oisive et narcissique au point de mépriser les sentiments de la pauvre Tatiana et les conventions comme le mariage et la famille, ou encore les festivités lors de cette soirée annonciatrice du duel. Il considère le monde qui l’entoure avec sarcasme, expression d’une incapacité à éprouver de l’empathie.

Par ailleurs, la fin nous épargne le drame en nous plongeant dans un réalisme « parfait ». Il est peu probable qu’une jeune femme – dont la fougue peut être mise sur le compte de sa jeunesse et de ses lectures – attachée aux valeurs traditionnelles meurt d’amour suite à un rejet. Sa résignation à la fidélité et son respect du mariage en font une héroïne tout à fait crédible. De la même manière, la blessure égotique d’Onéguine ne saurait expliquer un suicide à la Werther. À noter que dans son célèbre opéra, Tchaïkovski se détache complètement de ce réalisme pour se concentrer sur le lyrisme de l’œuvre et faire de son héros avant tout un romantique hanté par la culpabilité et le remords.

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Vies ordinaires en Corée du nord, Barbara Demick

J’ai classé cette enquête journalistique un peu particulière parmi les « Essais » car je ne voyais pas l’intérêt de créer une catégorie spéciale pour n’y ranger qu’une seule œuvre. Ensuite, il ne s’agit certainement pas de littérature ou même de fiction, malgré le récit effectué par un tiers – Demick –,  puisque ce dernier est tiré d’histoires vraies.

À travers le destin de six réfugiés nord-coréens qui vivent désormais en Corée du sud, la journaliste décrit la vie quotidienne dans le pays le plus fermé au monde. La famine, l’absence d’électricité, la surveillance mutuelle des citoyens, le travail, l’endoctrinement, la mort de Kim il-sung, etc. : tout est y est. La forme est maline et prenante : basées sur des entretiens réguliers pendant de nombreuses années avec des survivants du régime, ces histoires individuelles racontent l’Histoire mieux que n’importe quel cours magistral. Un livre qui a d’ailleurs fait la quasi-unanimité au sein de mon Book Club !

Les six réfugiés

Barbara Demick le dit bien en conclusion de son ouvrage : ces six destins n’ont pas été choisis par hasard. Tout d’abord, ils sont issus de familles au passé bien spécifique mais représentatif de tant d’autres dans cette dictature. Cette variété des milieux permet de montrer les différences de trajectoires, lesquelles mènent pourtant au même résultat : l’exil. Ensuite, tous s’en sont plutôt bien sortis et sont parvenu à s’adapter – tant bien que mal, certes – à la société sud-coréenne ultra capitaliste et moderne. Autre élément à préciser d’emblée : toutes les familles en question viennent de Chongjin, une ville industrielle au nord du pays qui, avec la crise et la famine des années 90 – suite à la chute des régimes communistes alliés –, a enterré plus de morts qu’ailleurs. De par sa proximité géographique avec la Chine, une part importante de ses habitants – par rapport aux autres régions du pays – a tenté/réussi la traversée du Tumen.

 

Mi-ran

Les perspectives d’évolution dans la société nord-coréenne de cette jeune femme aussi belle que brillante sont limitées pour cause d’histoire familiale. Son père, Tae-Woo, est ce qu’on appelle un « sang corrompu ». Originaire de Corée du sud, il a été prisonnier de guerre par l’armée communiste, un statut qui lui a valu de rester au nord de la ligne de démarcation. À cause de ce passé, toute la famille est bloquée, y compris la descendance, car cette société officiellement socialiste est en réalité divisée en trois castes : les loyaux, les neutres et les hostiles. Ainsi, Tae-Woo appartiendra toujours à la dernière et restera mineur à vie. Mi-ran devient institutrice malgré des ambitions plus élevées.

Dans les nuits sans électricité de la Corée du début des années 90, Mi-ran part en balade romantique avec Jun-sang, un étudiant à l’université de Pyongyang promu à une grande carrière. Les deux tourtereaux s’arrêteront au seuil du premier baiser car les parents du jeune homme, de riches japonais venus en Corée du Nord par conviction politique, désapprouveraient cette union avec une fille aussi bas dans l’échelle sociale.

De par son métier, Mi-ran est confrontée aux premières victimes de la famine : les enfants. Mal nourris, ils dorment en classe, n’ont rien pour déjeuner, souffrent d’hydrocéphalie et ont une corpulence sans commune mesure avec leur âge.

À la mort de son père, la jeune femme fuit vers la Chine avec sa mère, son frère – qui écoutait la radio sud-coréenne en cachette – et l’une de ses sœurs afin d’annoncer la mort de Tae-Woo à ses sœurs restées en Corée du sud. L’émigration vers ce pays réussit grâce aux risques pris par des membres de la famille du côté paternel. Six mois après leur fuite, les deux sœurs de Mi-ran, toujours restées loyales au régime et à leur famille pendant la famine, sont arrêtées. On ignore si elles ont été condamnées à mort ou au « goulag ».

 

Madame Song et sa fille Oak-hee

Travailleuse et vaillante, Madame Song est un bon petit soldat du régime. Elle préside le comité des voisins de son quartier, une entité de surveillance à petite échelle instituée par le régime et destinée à l’espionnage entre citoyens. Contrairement à celle de Mi-ran, la famille est clairement privilégiée. Le mari, Chang-bo, est journaliste. On apprend que son métier consiste – sans surprise – à diffuser la propagande à travers le pays, mais surtout à sélectionner, puis transformer ou occulter les informations venant de l’étranger. Sans jamais l’exprimer publiquement, Chang-bo ne se fait donc aucune illusion quant à la véracité des informations injectées dans les cerveaux du peuple nord-coréen.

Pendant la famine, Madame Song se transforme en véritable femme d’affaires et subsiste en vendant sur le marché des cookies qu’elle parvient à fabriquer avec le peu d’ingrédients qu’elle trouve. Sa fille cadette, Yong-hee, l’aide dans cette entreprise. Mais Nam-oak, son plus jeune fils, finit par mourir de faim, tout comme son mari.

C’est grâce à Oak-hee, sa fille aînée, qu’elle fuit la Corée du nord. De tempérament rebelle depuis l’enfance, elle n’a jamais cru au régime, mais trouve un bon parti et a un enfant avec lui. Mais lorsqu’une nuit, son mari violent, également porté sur la boisson et les prostituées, la frappe plus fort que d’habitude, elle décide de traverser le Tumen. Comme de nombreuses femmes nord-coréennes, elle épouse un paysan chinois près de la frontière, mais ne reste mariée à lui que deux ans, ne perdant pas de vue son objectif principal : faire fuir sa mère qui a travaillé toute sa vie et a déjà trop souffert suite à la perte des deux hommes de sa vie. Elle se démène pour gagner assez d’argent afin d’organiser à Madame Song une échappée de luxe, notamment en travaillant pour des passeurs entre les deux pays. La jeune femme finit par atteindre son but malgré une arrestation par la police nord-coréenne à cause de son aspect trop soigné et bien portant. Ainsi Madame Song voyage avec un faux passeport et réclame le droit d’asile une fois à l’aéroport de Séoul.

 

Hyuck

Émacié et doté d’une tête disproportionnée par rapport au reste du corps, Hyuck fait partie de ces « enfants-hirondelles » qui errent dans les rues de la Corée du nord des années 90. Il commet très jeune de petits larcins malgré l’intégrité de son père. Mais comme tous les gens trop honnêtes en temps de crise, celui-ci meurt dès le début de la famine. Son fils se retrouve orphelin. Il erre autour de la gare de Chongjin et vole tout ce qu’il peut dans les marchés de la ville ou dans les vergers des alentours.

Après sa première traversée vers la Chine, il fait de la contrebande entre les deux pays et se fait arrêter puis déporter dans un camp de travail. Grâce à sa condition physique et à une libération massive et inattendue de prisonniers – pour des raisons obscures…faire de la place ? – il survit et retourne aussitôt en Chine. Il est hébergé et nourri par des missionnaires chrétiens qui lui donnent finalement de l’argent pour passer en Mongolie. Jouant un double-jeu et dans un souci de préserver ses relations avec son voisin communiste, la Chine traquent réfugiés nord-coréens. Il reste donc la solution « low-cost » pour Hyuck, à savoir demander l’asile à l’ambassade de Corée du sud à Oulan-Bator – ou bien, encore plus simple, se faire arrêter par la police mongole à la frontière avant d’être expulsé vers…la Corée du sud !

 

Docteur Kim

Cette jeune femme possède un parcours exemplaire pour la République populaire. Orpheline de mère, elle doit tout au socialisme qui lui permet de mener à bien ses études de médecine. Dans l’hôpital où elle travaille, elle se retrouve aux premières loges pour constater l’horreur de la famine, des malformations physiques et décès des enfants à la misère matérielle de la santé publique. Les médecins ne mangent pas à leur faim et doivent cueillir eux-mêmes les plantes afin de préparer les remèdes. L’industrie pharmaceutique ne fonctionnant plus depuis les coupures d’électricité et les anciens alliés communistes ayant cessé leurs approvisionnements dans ce domaine, le pays est en pleine pénurie de médicaments. Les anesthésies ne se font que dans les cas extrêmes, et les patients doivent apporter leur linge, leur nourriture et enfin leur bouteille de bière pour les intraveineuses.

Avant de mourir, son père griffonne l’adresse de parents en Chine et lui conseille de fuir ce régime inhumain. Ecœurée elle-même par l’état de son pays, elle exécute les dernières volontés de son père, même si son geste signifie la perte de la garde de son fils.

Épuisée et affamée, elle constate à son arrivée dans un village chinois que l’effondrement du communisme n’a pas engendré la pauvreté que la propagande nord-coréenne a voulu faire croire au peuple. Des voitures sillonnent les rues, et elle réalise même avec effroi que les chiens y sont mieux nourris que les médecins de l’autre côté du fleuve.

 

Jun-sang

Mi-ran donne à son amour de jeunesse ce surnom lors de ses entretiens accordés à Barbara Demick à cause de la ressemblance physique que partage le jeune homme avec une star de K-pop. Issu d’un milieu ultra privilégié avec un chien comme animal de compagnie, des devises japonaises envoyées par la famille restée au pays, ou encore des appareils électroniques rares chez les nord-coréens, Jun-sang aura un avenir brillant, sans doute comme membre du parti. Il quitte Chongjin pour l’université de Pyongyang où il étudie sans relâche et ne souffre pas de la famine dans la ville-vitrine de la Corée du nord. Pendant le peu de vacances dont il dispose, il poursuit ses entrevues romantiques avec la belle Mi-ran. Rencontrée devant le cinéma de Chongjin, sa beauté effrontée a instantanément séduit ce cinéphile plutôt sensible.

Malgré le bourrage de crâne qu’il continue de subir pendant ses études, celles-ci ont développé chez lui un certain esprit critique largement favorisé par un accès à la culture occidentale. Ainsi il découvre la poésie – qui lui permet d’impressionner sa douce, Autant en emporte le vent et même…1984. Quand il emménage dans un petit studio de la capitale, il accède au summum de la désillusion puisqu’il bricole une antenne et regarde la télévision sud-coréenne pendant la nuit.

Lorsqu’il apprend la fuite de sa « fiancée », il est en colère contre elle – puisqu’elle ne lui a rien dit, même si c’était dans le but de le préserver de toute suspicion – mais surtout contre lui-même. Si cette jeune femme pauvre et sans grande instruction a pu avoir un tel courage, tout en ignorant les vérités politiques auxquelles il avait accès, il n’avait plus aucune excuse. Jun-sang, en dépit de sa position très enviable au sein de la société nord-coréenne, part donc un an plus tard. Seul.

Un récit traversé par l’obscénité – « Rien à envier au reste du monde »

Le titre de mon édition originale en anglais, ces grandes lettres rouges sur fond noir, résume parfaitement l’obscénité du régime nord-coréen. Ce slogan que l’on trouve parmi d’autres affichés un peu partout dans les paysages nord-coréens résume l’hypocrisie du pays le plus fermé du monde. Les gens meurent de faim, n’ont absolument aucune liberté d’expression et sont de surcroît cantonnés à leurs origines familiales ; ils ont absolument tout à envier au reste du monde.

La réalité aux antipodes du discours s’exprime dans de multiples aspects. Commençons par les origines de l’icône, le père fondateur du régime : Kim il-sung. Issu d’une famille presbytérienne protestante, il tire indéniablement de la religion son concept de culte de la personnalité, quitte se faire passer pour un dieu auprès de son peuple. Celui-ci, en plus de sombrer dans une hystérie collective à sa mort, peine à croire que son maître soit mortel. Et lorsque certains personnages de ce livre entendent pour la première fois sa voix dans les médias, ils s’étonnent de sa tonalité banalement humaine. Être Dieu dans un pays où la religion est interdite, c’est un comble. Mais la trahison de la logique n’est pas si grave. Après tout, Kim il-sung n’a fait que remplacer un culte par un autre.

En revanche, certains éléments plus concrets sont totalement contradictoires, et bien plus écœurants. Ainsi, comme l’illustre le cas de Mi-ran, la République démocratique – et oui, tout comme la RDA et la RDC – populaire de Corée a institué le système de castes le plus inégalitaire et injuste qui soit. L’égalité des chances, oui, mais pas pour tout le monde. La discrimination est également géographique, puisque les citoyens nord-coréens ont besoin d’un titre de voyage pour se rendre à Pyongyang. Dans la capitale-vitrine réservée aux élites, on y cache les pauvres et tout est fait pour donner l’image d’une économie florissante. Les limites du sordide sont toujours repoussées : Mi-ran connaissait une famille obligée de quitter la ville car l’un des fils était atteint de nanisme. Anecdote intéressante à la fin du livre : la journaliste, observant des soldats – la crème de la crème – se recueillir devant une statue de Kim il-sung, découvre au moment où ils se penchent qu’ils ne portent pas de chaussettes.

Pour préserver le patriotisme de son peuple et son sentiment d’être de grands privilégiés, l’appareil de propagande martèle dès l’école primaire des messages de haine dirigés vers les Américains et leurs suppôts sud-coréens. Le libéralisme plongerait ces pays dans la misère, et les membres de l’ex Union soviétique s’y sont précipités à la chute du mur de Berlin. Or s’il est vrai que le « miracle coréen » désignait le nord et non le sud dans les années 60, la situation s’est tragiquement inversée au tournant des années 90. Les alliés communistes s’étant ouvert à l’économie de marché, ils ne pouvaient plus se permettre d’approvisionner la Corée du nord aux tarifs exercés jusqu’ici. La libéralisation de ces pays communistes n’a donc pas appauvri les peuples qui les habitent – bien au contraire ! – mais a précipité la Corée du nord dans la crise. Mais pourquoi faire comme les autres et donner une chance à son économie de prospérer quand on peut conserver un régime économique moribond en renforçant le mensonge, seul moyen de préserver son pouvoir absolu auprès d’un peuple victime ? Pour ce faire, le régime a fait croire à une menace imminente de la part des Américains et Sud-coréens, justifiant ainsi les 20 % de son PIB consacrés à un programme nucléaire. Le peuple peut mourir de faim pendant ce temps-là…du moment qu’on possède l’arme nucléaire.

 

Le paradoxe de l’individualisme exacerbé au sein d’un régime collectiviste en crise

Mais lorsqu’un système où tout est organisé pour ses membres – les soins gratuits, la distribution de nourriture, la garderie sur le lieu de travail des femmes – s’effondre, la jungle de l’économie de marché et l’initiative individuelle pullulent. Des gens qui ne mangent pas à leur faim apprennent instinctivement à ne compter que sur eux-mêmes. Ainsi Madame Song, en cela très représentative des femmes nord-coréennes des années 90, monte son petit business de cookies, et la mère de Mi-ran vend également ses trouvailles culinaires pour survivre. De manière générale, le marché noir explose et les sacs de riz apportés par les ONG, notamment par les méchants Américains, sont revendus sur les marchés.

Au-delà des seuls aspects économiques, la solidarité n’existe plus quand les hommes doivent survivre, et Mi-ran s’en sort – et sort tout court, d’ailleurs – car elle s’est naturellement blindée face à l’hécatombe qui a frappé sa classe. Pour reprendre les termes du livre, elle a enjambé les cadavres, comme tous les autres survivants. Le parcours de Hyuck montre aussi comment la loi du plus fort s’installe naturellement : il survit en transgressant la morale – ici par le vol – et grâce à sa résistance physique supérieure à celle des autres, que ce soit lors de son emprisonnement au goulag ou de sa traversée périlleuse vers la Mongolie. Hyuck, pur produit de la chance, d’une bonne condition physique et de la ruse en situation de survie, n’est pas sans rappeler le miraculé Vladeck Spiegelman.

L’individu qui sommeille en ces êtres manipulés par le collectivisme finit toujours par triompher. Madame Song le confie à la journaliste à la toute fin de l’enquête : il n’existe plus une seule personne, aujourd’hui, en Corée du nord, qui croit au régime.

Plus anecdotique mais non moins écœurant, l’obscénité s’incarne actuellement en la personne de Kim Jong-un, amateur de basketball aux goûts de luxe très occidentaux – vins de France, langoustes de Russie, limousines offertes par des dirigeants, etc.

Un après aigre-doux

Comme je l’ai précisé en introduction, nos six déserteurs s’en sont plutôt bien sortis en Corée du sud. Toutefois, ce passage de Chongjin à Séoul, d’un extrême à l’autre, n’a pu se faire sans brutalité. Mi-ran est de loin celle qui a le mieux réussi : enceinte au début du livre, Barbara Demick la retrouve quelques années plus tard en femme au foyer – la norme chez les mamans sud-coréennes, qui n’est pas sans rappeler le fossé que je constate entre la mentalité des femmes est-allemandes et celle de leurs compatriotes de l’ouest – aux jupes très courtes et qui roule en Hyundai. Pourtant, elle vit avec le souvenir douloureux de ces enfants qu’elle a vu mourir de faim, et surtout de ses sœurs qui ont injustement payé le prix de sa propre désertion.

Malgré une politique d’accueil généreuse envers ces autres membres du peuple coréen – chaque réfugié a droit à une bourse de plusieurs dizaines de milliers de dollars à son arrivée, la Corée  du sud représente une véritable épreuve pour d’anciens ressortissants d’un pays communistes. Beaucoup avouent leurs difficultés à s’adapter à la concurrence féroce qui règne dans un pays ultra capitaliste, et regretter certains avantages sociaux comme les soins gratuits et accessibles à tous. Par ailleurs, tous ne peuvent se défaire d’un sentiment d’appartenance à la mère patrie malgré leur reconnaissance de l’horreur du régime. Un sentiment universel et bien normal – je sais de quoi je parle ! – qui les pousse à une colère paradoxale si des non-exilés en viennent à critiquer la Corée du nord.

Oak-hee continue à payer la désertion « premium » qu’elle a offert à sa mère. Pour régler ses dettes aux passeurs, elle travaille dur en tant que gestionnaire de jeunes hôtesses nord-coréennes qui sévissent dans les bars karaoké des quartiers chics de Séoul. Un métier apparemment cynique qui la plonge au cœur du business où l’argent n’a pas d’odeur, mais finalement moins hypocrite que son ancienne fonction en Corée du nord, puisqu’elle était chargée de faire des reportages de propagande sur les usines et autres lieux de travail du pays. Quant à sa mère, elle sillonne les marchés de Séoul et déguste la gastronomie locale. À soixante ans, Madame Song s’est fait débrider les yeux, le geste ultime d’intégration à la culture sud-coréenne. Pourtant, elle reste hantée par la mort de son mari et de son fils, oscillant entre plaisir de vivre pour soi – et sans mauvais jeu de mot…d’avoir ouvert les yeux – après toute une vie de labeur, et sentiment d’avoir tout perdu.

Hyuck apparaît comme le plus amer des six. Ce jeune homme rusé a gravi les échelons universitaires et a réussi la prouesse d’obtenir des diplômes alors qu’il n’avait aucune formation en Corée du nord. Pourtant, sa malnutrition pendant la petite enfance a laissé des traces physiques. En plus d’avoir gardé une tête disproportionnée par rapport au reste du corps, il est resté très petit et souffre des canons de beauté locaux, lesquels se fondent avant tout sur une obsession de la taille chez les hommes. La concurrence acharnée de la société le fatigue également. Incapable de nouer des amitiés avec des sud-coréens, il ne fréquente que des réfugiés nord-coréens et illustre ainsi la façon de vivre de la plupart des exilés.

Docteur Kim a elle aussi dû affronter bien des épreuves, à commencer par l’exercice de sa profession. Bien évidemment, ses qualifications ne valaient plus rien à son arrivée dans un pays à la médecine moderne. Elle a donc commencé des études de médecine et s’est retrouvée au milieu d’étudiants de dix de moins qu’elle. Après avoir suivi l’ensemble de son parcours, le lecteur n’est pas étonné d’apprendre qu’elle a réussi ses examens et mène une carrière brillante de médecin. Là encore, l’ombre au tableau est immense : elle a abandonné son fils.

Jun-sang éprouve quant à lui cette même culpabilité d’avoir laissé sa famille derrière lui, même si notre ancien auditeur clandestin et lecteur de 1984 dévore la culture occidentale avec passion et surtout au grand jour. Liberté au goût amer, mais liberté chérie.

À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Marcel Proust

Ah Proust. Proust, Proust, Proust. Redouté par le lecteur lambda et idolâtré à grands coups de clairon par le prétentieux ou l’ultra-sensible, il est difficile d’en tirer un billet original. Qu’à cela ne tienne ! J’ai lu ce deuxième tome de La Recherche du temps perdu, et comme je l’ai trouvé encore plus enrichissant que Du côté de chez Swann, je ne manque pas de motivation pour écrire un compte-rendu personnel. Il n’y a rien à craindre de Proust, il suffit de s’accrocher un peu au début pour être emporté – lentement, certes – par le doux courant de cette prose et s’apercevoir du caractère universel des sentiments explorés.

Le roman est constitué de deux parties clairement définies.

Autour de Mme Swann

Rappelons que le découpage de la Recherche a été décidé par la maison d’édition pour des raisons pratiques, car sur le fond, ce deuxième tome ne fait que poursuivre le premier sans véritablement trancher avec celui-ci. Dans Du côté de chez Swann, le narrateur enfant clamait toute son admiration pour une grande comédienne de l’époque, la Berma. La famille du jeune homme chétif craint d’abord qu’une virée au théâtre pour voir son idole « en vrai » ne lui cause un choc, mais il finit par la voir sur scène dans le rôle de Phèdre. Sa déception est à la hauteur des fantasmes qui précédaient la confrontation au réel.

Il fait par ailleurs la connaissance du marquis de Norpois, diplomate antidreyfusard et ami de son père qui va encourager le narrateur à oser vivre de la littérature, sans toutefois lui faire profiter de ses relations.

Le narrateur rencontre enfin Bergotte, cet écrivain qu’il admire tant.

Après de multiples lettres enflammées et déterminées, il parvient à se faire inviter chez les Swann et devient même un habitué. Amoureux de Gilberte, il ne se lie pas moins d’amitié avec Charles et surtout avec Odette qui le prie de lui rendre visite même s’il est fâché avec sa fille. Suite à un mouvement d’humeur, pourtant prévisible au vu de son caractère légèrement capricieux, Gilberte évite son ancien amoureux. Celui-ci entre alors dans une période de souffrance nourrie par des calculs obsessionnels pour oublier Gilberte, passe par une phase de jalousie paranoïaque qui n’est pas sans rappeler celle de Swann à l’époque où Odette était sa maîtresse, et finit par surmonter l’épreuve de la rupture jusqu’à son départ pour Balbec, accompagné de sa grand-mère et de Françoise, leur domestique.

Noms de pays : Le pays

Après avoir quitté non sans douleur sa chambre de Paris et sa maman – rien d’étonnant quand on repense au début de la Recherche – le narrateur prend le train pour la Normandie. Direction la commune de Balbec, station balnéaire qui rappelle la très chic Cabourg. Il se saoule pendant le trajet et glisse dans une ambiance éthérée à travers le temps et les paysages modifiés par la lumière. Celui qui a tant rêvé des cathédrales de cette contrée fait une halte décevante pour visiter l’église du village de Balbec qu’il avait tant – trop – imaginée. Le trio s’installe dans un grand hôtel, au milieu de l’aristocratie parisienne et d’une galerie de personnages hypocrites et obsédés par l’étiquette – mais attention, toujours sans en avoir l’air. Au début, le jeune homme est effrayé par sa nouvelle chambre et compte sur la douceur de sa grand-mère si attentionnée pour que l’habitude pénètre enfin ses sensations. Il souffre également de solitude, mais cela ne durera pas non plus. Grâce à la marquise de Villeparisis, il noue une amitié profonde avec son petit-neveu Robert de Saint-Loup et le peintre Elstir. Or ce dernier connaît bien Albertine, l’une des jeunes filles que le narrateur a aperçue lors d’une promenade sur la digue et dont le groupe plein de vitalité et d’effronterie a immédiatement – non pas en tant que juxtaposition d’individus, mais comme entité seule – occupé toutes ses pensées. Là encore, il parvient à les approcher par l’entremise du peintre et passe le plus clair de son temps auprès d’Albertine, dont il est amoureux, mais aussi d’Andrée et de Rosemonde.

Un roman d’apprentissage

C’est le moins que l’on puisse dire. Après les jérémiades – si l’on veut faire du mauvais esprit – du fils à sa maman dans « Combray » et de l’amoureux transi dans « Noms de pays : le nom » du tome précédent, notre narrateur de retour à Paris entre dans le monde, dîne en compagnie de Bergotte et remporte ses entrées chez les Swann. Mais surtout, il découvre l’amour platonique grâce à Gilberte.

Fasciné dès le début par l’univers des Swann, le jeune homme se passionne pour absolument tout ce qui le constitue, de ses visiteurs bourgeois ou nobles aux fleurs de l’appartement, en passant par les tenues plus élégantes les unes que les autres de la divine Odette. La réflexion sur le temps et la mémoire reste évidemment omniprésente, et le narrateur se souvient de cette époque où il lui semblait impossible d’être reçu chez Gilberte comme une pure illusion aujourd’hui. Le passé n’est donc que le reflet du présent puisqu’il ne peut être pensé en dehors de ce dernier. Ainsi, ce qui fut – impossibilité – devient irréel à la lumière de ce qui a effectivement eu lieu depuis et de la situation actuelle – les invitations récurrentes dans ce qui semblait être une forteresse. À l’inverse, ce qui ne fut pas et semblait impossible va désormais de soi.

Comme dans toute « plongée dans la vie » d’une jeune personne, la déception fait partie intégrante de l’apprentissage. Ainsi Berma apparaît comme une comédienne presque banale en comparaison de l’image que s’en était fait, notamment à partir d’affiches, le narrateur enfant et Bergotte, avec son physique ingrat et sa voix bien en dessous de sa prose, déçoit celui qui avait tant admiré ses œuvres. Ensuite, il vit à cause de Gilberte son premier chagrin d’amour et éloignement imposé – par la jeune fille, puis par lui-même – jusqu’à l’oubli de l’être aimé, libération scellée par le départ de Paris, mais aussi par cette promenade printanière avec Mme Swann. Un moment décrit avec tant d’admiration qu’on se demande si le narrateur n’a pas toujours été plus amoureux de la mère que de la fille, le titre de la première partie n’étant pas anodin. Mais la guérison post-rupture est avant tout l’œuvre du temps (et oui, encore lui !). L’universalité de cette expérience montre que Proust, c’est avant tout une succession d’évidences décortiquées et complexifiées à l’excès par un style alambiqué.

À noter que dans cette lutte contre un amour douloureux et le pire sentiment qui le nourrit – la jalousie –, le parallèle avec l’histoire vécu par Swann, un adulte donc, vient d’autant plus confirmer la notion d’apprentissage que celui-ci passe par un autre aspect, à savoir l’entrée dans un petit monde fermé : les Verdurin chez Swann et les Swann chez le narrateur.

Viennent ensuite l’amitié avec Robert de Saint-Loup puis le désir et l’ébullition des sens après avoir rencontré la fougueuse Albertine, sa nouvelle obsession.

Une sensibilité exacerbée, une étude du temps et un sondage en profondeur de l’âme humaine

Je tiens à insister sur l’évidence des analyses de Proust, qu’elles portent sur le temps, les caractères humains ou les comportements sociaux. C’est comme s’il gonflait des platitudes – oui bon, parlons plutôt d’évidences – par les mots. On les comprend et sourit après avoir passé le mur du son de ses phrases interminables, et c’est justement PARCE QUE les observations sont évidentes qu’elles sont sublimes. Qu’est-ce qu’un grand écrivain sinon un Homme capable de fulgurances à partir d’une réalité qu’il perçoit et surtout raconte mieux que le commun des mortels. Lire les écrivains, lire Proust, c’est une manière de se rapprocher de cette compréhension du monde à travers des réflexions universelles.

Celles-ci sont formulées grâce à la sensibilité surdéveloppée du narrateur. Et comme la fameuse madeleine de Proust montrait la primauté de la mémoire sensible sur l’intellect afin de retrouver le temps perdu, c’est grâce à sa sensibilité que le narrateur parvient à exprimer des observations aussi brillantes. Un jeune homme lambda aurait fait bien peu de cas de son angoisse pendant les premières nuits passées au Grand Hôtel de Balbec…et nous aurait ainsi privés d’une brillante analyse de l’habitude.

« Le temps dont nous disposons chaque jour est élastique ; les passions que nous ressentons le dilatent, celles que nous inspirons le rétrécissent, et l’habitude le remplit » (p.256)

S’il n’était pas un véritable cœur d’artichaut, comme on dirait vulgairement aujourd’hui, le lecteur n’aurait pu découvrir ses passages sur les rencontres évanescentes qui – à un âge où les hormones semblent bouillonner ! – font presque tomber amoureux d’une silhouette féminine aperçue par la vitre du train ou depuis la voiture qui file à toute allure entre l’hôtel et le casino ; un éveil du désir non pas même si, mais parce que la personne n’a pas pu être vue. Un mystère enchanteur, en somme.

En plus de cette phrase régulièrement citée sur le temps et l’habitude, une autre observation m’a manquée pendant la lecture, même si je ne la partage pas. Proust continue sa réflexion sur le temps, son thème de prédilection, et constate les marques qu’il laisse sur l’enveloppe – visage et corps – des femmes à travers le regard des hommes. Ainsi les visages des jeunes filles, en devenir, ne se distinguent pas de ce qui les entoure.

(p. 440) « On ne voyait qu’une couleur charmante sous laquelle ce que devait être dans quelques années le profil n’était pas discernable. » Il déplore ainsi l’arrivée trop précoce, telle un coup de massue, du temps immuable sur l’apparence des êtres.

« Il vient si vite, le moment où l’on n’a plus rien à attendre, où le corps est figé dans une immobilité qui ne promet plus de surprises, où l’on perd toute espérance en voyant, comme aux arbres en plein été des feuilles déjà mortes, autour de visages encore jeunes des cheveux qui tombent ou blanchissent, il est si court ce matin radieux qu’on en vient à n’aimer que les très jeunes filles, celle chez qui la chair comme une pâte précieuse travaille encore. » Si la jeunesse est si attirante, c’est avant tout parce qu’elle est malléable. Telle un caméléon, la jeune fille a cette capacité d’incarner différents états ; grâce à cette variété, le charme, lui, est sans cesse renouvelé. Alors ponctuons cet article par ces quelques mots doux de Proust adressés aux femmes :

« [les gentils égards] à partir d’un certain âge, n’amènent plus de molles fluctuations sur un visage que les luttes de l’existence ont durci, rendu à jamais militant ou extatique. L’un – par la force continue de l’obéissance qui soumet l’épouse à son époux – semble, plutôt que d’une femme, le visage d’un soldat ; l’autre, sculpté par les sacrifices qu’a consentis chaque jour la mère pour ses enfants, est d’un apôtre. Un autre encore est, après des années de traverses et d’orages, le visage d’un vieux loup de mer, chez une femme dont seuls les vêtements révèlent le sexe. »

Le théorème du homard, Graeme Simsion

Petite nouveauté qui en restera à ce stade, j’ai tenté un Cercle de lecture en allemand. Une catastrophe : manque d’organisation et de cadre, ce qui s’est soldé par un groupe de quatre personnes, un organisateur qui débarque avec une heure de retard car il avait oublié la réunion, et une participante – malheureusement historique et motivée – désagréable et bien plus adepte des monologues sur sa vie que d’une véritable discussion au sujet d’un livre, ce qui est pourtant le principe d’un Cercle de lecture si je ne m’abuse. Toujours est-il qu’à cette occasion, j’ai lu un véritable best-seller, un modèle de comédie romantique moderne et grand public.

Graeme Simsion est un auteur australien de romans et de pièces de théâtre, essentiellement connu pour Le Théorème du homard (The Rosie Project en anglais) et sa suite, L’effet Rosie ou le théorème de la cigogne, que je ne lirai pas. Élément biographique primordial pour son œuvre de fiction, Simsion vient de la science : il a été consultant en systèmes d’information pendant une trentaine d’années.

 

Résumé

Ce roman raconté à la première personne nous plonge dans l’esprit à la fois intelligent et socialement débile de Don Tillman, professeur de génétique spécialisé dans l’étude du syndrome d’asperger, et pour cause : il n’est pas vraiment doué pour les rapports humains. Mis à part des coups de fil réguliers avec sa mère, les visites à sa famille sont très rares – la distance géographique est d’ailleurs énorme, nous sommes en Australie – et ses amitiés se résument désormais à son collègue Gene ainsi qu’à la femme – Claudia, psychologue de profession – et aux enfants de celui-ci. Or même si Don présente de nombreux symptômes, il n’est pas autiste, comme en témoigne son amitié révolue avec son ancienne voisine Daphnée, une veuve atteinte de la maladie d’Alzheimer. Alors comme tout humain qui se respecte, Don se sent seul et décide de rechercher sa future femme avec l’appui de la science. Il met au point un questionnaire ultra sélectif pour dénicher la femme idéale, lequel est basé sur des critères parfois habituels – non fumeuse, non végétarienne – mais la plupart du temps farfelus – comme cette histoire de glace à l’abricot. Le « projet épouse » est lancé !

Évidemment, les « dates » s’enchaînent, toutes plus décevantes et cocasses les unes que les autres, jusqu’à ce que Gene, en mettant Rosie en travers du chemin de son ami, ne vienne bouleverser le projet épouse. Elle fume et ne mange pas de viande. La jeune femme a décidément tout pour lui déplaire. Mais après une nuit passée chez lui à discuter autour d’un plat à base de homard, la jeune femme lui plaît tellement que son apparition bouleverse sa vie si bien rangée. Des créneaux de jogging à ceux de courses au marché, en passant par les menus quotidiens planifiés chaque semaine,  tout est chamboulé dans la vie de Don le « control freak ». Ses journées ne sont plus organisées à la minute près et les changements de programme amenés par Rosie ne le dérangent plus.

Lorsqu’il apprend que Rosie – élevée par son beau-père depuis la mort de sa mère dans un accident de voiture – cherche à retrouver son père biologique, Don met de côté le projet épouse pour se consacrer au « Projet père ». S’en suit une enquête rocambolesque ponctuée d’épisodes plutôt drôles et souvent foireux visant le prélèvement d’ADN des pères potentiels, le tout ponctué par un voyage à New York afin de recueillir l’ADN des deux candidats restants. Même Gene sera « soupçonné » à la toute fin. Il s’avère que, malgré le postulat de départ de la jeune femme, le père biologique de Rosie n’est autre que son beau-père.

Peu importe. Contrairement à ce qu’il répétait à la principale intéressée, Don n’a pas poursuivi le projet père par intérêt scientifique et sens de l’engagement. Cette quête s’est transformée en projet Rosie car si le projet épouse ainsi que le projet père ont lamentablement échoué, cette comédie romantique obéit à l’impératif de « happy end » du genre. Rosie et Don emménagent à New York. Elle trouve une place à la faculté de psychologie de Columbia et après s’être fait renvoyé de l’université de Melbourne, il retrouve un poste dans son domaine et s’offre même le luxe de faire des extras en tant que barman afin d’assouvir sa passion pour la confection de cocktail – et en réalité les liens sociaux directs – découverte au cours d’une soirée organisée dans le cadre du projet père. Un bébé est même en route. Oh ! C’est trop mignon…

 

Quelques clichés, mais surtout un certain manque de réalisme

Lorsqu’on pense au royaume de la chicklit, on visualise tout de suite une ribambelle de clichés dans un décor en carton-pâte. Or malgré quelques clichés – le séjour à New York City, la ville des comédies romantiques par excellence, le meilleur ami hétérosexuel primaire qui se tape tout ce qui bouge, ou encore l’homme-boulet littéralement transformé depuis l’apparition dans sa vie bien terne de sa future dulcinée – la casse est plutôt limitée sur ce plan. Pas de guimauve, pas de haine et exaspération qui se transforment en amour, juste des obstacles qui permettent de construire l’intrigue. Celle-ci est même très bien vue : une recherche de paternité riche en suspense et en rebondissements pour « sceller » la relation entre les deux protagonistes, il fallait y penser.

En revanche, le bât blesse sur le deuxième plan car Le Théorème du homard pèche quelquefois par manque de réalisme. De nombreux éléments semblent peu plausibles. Don est un nerd vierge à presque quarante ans – jusqu’ici tout va bien – et clairement antisocial, voire goujat – le questionnaire ! –, ce qui n’empêche pas Rosie, une véritable bombe de vingt-huit ans, de tomber amoureuse de lui. Il est cependant précisé lors du premier rendez-vous des deux tourtereaux qu’il a des abdos en béton grâce à la pratique régulière de l’aïkido. Même si cet alliage n’est théoriquement pas improbable, on peut toutefois se risquer à affirmer que la combinaison d’un tel profil intellectuel et social et d’un corps de rêve se rencontre plutôt rarement dans la vie. Ensuite, ce même scientifique si brillant croit – ou fait semblant de croire, même si rien ne l’indique – jusqu’au bout du projet père que l’homme qui a élevé Rosie ne peut être son père biologique pour cause de couleurs d’yeux différentes. Or nul besoin d’être un grand spécialiste en génétique pour savoir que c’est une immense bêtise. Autre inexactitude qui n’a gênée personnellement – et j’insiste sur cet adverbe car certains diront qu’il s’agit là d’une broutille – : lors de son voyage à New York, le couple visite trois musées en une journée et enchaîne avec un match de baseball pour la soirée. Enfin, et pour le coup je trouve cela plus embêtant, on n’a du mal à croire que Don, aussi proche de l’autisme et hyper-rationnel soit-il, ignore jusqu’au bout qu’il aime Rosie. Mais attention…

 

Une pépite d’humour

Malgré toutes ces lacunes, je dois avouer que j’ai passé un bon moment car l’humour rattrape tout. L’autisme a beau être un handicap difficile à vivre, Don n’est heureusement pas atteint du syndrome d’asperger et le personnage suscite plus le rire que la pitié. Doté d’empathie comme le prouvent les délicates attentions dont il a fait preuve à l’égard de Daphnée ainsi que sa complicité avec le fils de Gene, le narrateur se résume tout bonnement à ce que l’on appelle un gros boulet. Les ressorts du comique de situation sont largement exploités, renforcés par la parole du narrateur dont l’ignorance des codes sociaux se transforme en naïveté.

Graeme Simsion travaille actuellement à l’écriture d’un scénario et le lecteur visualise déjà certaines scènes à la Pierre Richard : le premier rendez-vous avec Rosie dans un restaurant chic de la ville qui se transforme en bagarre pour cause de tenue négligée, la danse improbable qui ridiculise une candidate idéale au projet épouse lors du bal de promo, sans compter les prélèvements d’ADN tous plus farfelus les uns que les autres. Ajoutons à cela des saynètes plus anecdotiques, mais tout aussi croustillantes, comme l’arrivée de Don chez son couple ami tard le soir et sans prévenir, sa description du signe mimant des guillemets dans une conversation, enfin sa fameuse réponse – pleine de bonnes intentions féministes, mais qui se termine en goujaterie – à la question posée par Rosie au sujet de son attirance sexuelle.

Même chose pour l’autre pendant de la comédie romantique : les passages touchants sont en effets très réussis. À l’occasion de cette soirée où il réunit les anciens camarades de la mère de Rosie présents à la sauterie du soir – présumé ! – de la conception de la jeune femme, Don développe de véritables qualités relationnelles en tant que serveur. Même s’il n’oublie pas le but premier de cette réunion, à savoir le prélèvement d’ADN des pères potentiels, son entraînement intensif préalable dans la préparation de cocktails portera ses fruits. Marquant un tournant dans sa mutation vers l’animal social, cet épisode lui procure un immense plaisir. Il ira même jusqu’à le classer juste derrière sa visite du musée américain d’histoire naturelle et à faire des extra dans un bar à New York après l’emménagement du couple. Cette expérience a d’ailleurs ouvert la voie à d’autres moments inimaginables avant la rencontre avec Rosie, à l’instar de la belle amitié virile qu’il noue avec un fan des Yankees lors de son séjour à New York.

 

 

Un roman ultra contemporain : le dating à l’ère de Tinder

Mais derrière l’histoire d’amour de ce personnage caricatural et hilarant se cache le célibat 2.0. Comme exposé plus haut, le manque de réalisme et les quelques clichés du roman s’atténuent sous l’effet de l’humour ; or celui-ci vient de l’immense potentiel d’identification que comporte Don Tilman. Évidemment, aucun homme – même le plus geek parmi les geeks – n’est aussi maladroit dans la réalité, personne ne met au point des questionnaires draconiens pour trouver un(e) époux/se, aucun être ne possède un agenda et des menus aussi organisés. Pourtant, le narrateur incarne bel et bien une tendance à l’hyper rationalisation de nos vies, donc des rapports humains et inexorablement du dating dans nos sociétés contemporaines. D’ailleurs, pas besoin de chercher bien loin : le titre français comprend un terme mathématique et annonce cette tendance sans détour !

Les unions d’amour étant un fait récent d’un point de vue historique, elles ont rapidement entraîné un phénomène qui ne cesse de croître : le célibat. Devenus plus exigeants car n’acceptant plus le choix des autres ni la solution la plus simple (le voisin, le premier venu), nous passons inexorablement par la case solitude. À Paris, deux mariages sur trois se terminent en divorce et rares sont les célibataires non inscrits sur Adopteunmec. Les gens ne se rencontrent plus ; activité trop chronophage. Confortablement assis sur leur clic-clac, ou collés aux autres dans les transports en heure de pointe, ils regardent des photos sur leur écran, lisent deux lignes de description et conviennent d’une date dans le meilleur des cas. Fini les rencards, place au dating, avec ses codes et son optimisation du temps. Et qu’est-ce que le dating de nos jours si ce n’est la rationalisation des rencontres ? Tout n’est qu’algorithme et critères, à l’instar du projet épouse de Don. Les profils les plus appréciés sont mis en avant sur Tinder, avec des facteurs qui s’inversent lors du passage d’un sexe à l’autre (ex : niveau d’étude). Dans les grandes villes, les célibataires font la fine bouche et sans l’exagération du narrateur alliée à une intrigue qui tient la route, le lecteur rirait jaune.

La vie de Don réglée comme du papier à musique n’est-elle pas une simple illustration comique de nos propres existences ? Le cercle vicieux est intéressant : plus la liberté offerte par le choix du partenaire est importante, plus nous avons du temps pour nous – au lieu de nous concentrer sur la fondation d’une famille -, plus nous multiplions les activités de plaisir personnel (jogging, aïkido, cuisine), et…moins nous laissons de place à un élément perturbateur de cette belle vie égoïste : la rencontre amoureuse. Par un effet mécanique, le temps libre s’amenuise tandis que nos exigences augmentent. Mais Le théorème du homard n’est-il pas utopique dans la mesure où, contrairement à Don, nos quotidiens chronométrés sont par définition incapables d’intégrer un élément irrationnel qui viendrait les chambouler ?

 

L’amour d’une honnête femme

En France, le roman trône sans partage sur la littérature depuis des siècles et les nouvelles de Maupassant, classiques parmi les classiques, ne sont que des exceptions confirmant cette règle historique. Heureusement, mon Book Club m’a une fois de plus donné l’occasion de m’ouvrir à de nouveaux horizons littéraires. Et comme je n’ai pas ouvert de recueil de nouvelles depuis 2013 avec The Hound of Death d’Agatha Christie, autant pénétrer dans un genre littéraire par la grande porte : son meilleur auteur. Récompensée en 2013 par le prix Nobel de littérature, Alice Munro est considérée comme la plus belle plume de ce genre faussement paresseux et véritablement périlleux. Les nouvelles de L’Amour d’une honnête femme sont très longues et il nous aurait fallu une séance de Book Club par texte pour que chacun reçoive la discussion qu’il mérite.

Ne vous laissez pas berner par ce titre évocateur d’un roman de chicklit, car les nouvelles de ce recueil dédié aux femmes rivalisent de style, de mystère et d’espièglerie. Munro est une chipie qui mène le lecteur par le bout de l’intrigue à coups de suspense et de fins en suspens. Complice et enjoué, le lecteur à l’imagination ainsi titillée prend son temps pour parcourir ces destins de femmes dans le Canada des années 50-60.

 

L’Amour d’une honnête femme

Cette nouvelle devenue éponyme du recueil constitue une sorte de synthèse de l’ensemble des textes, et ce à deux égards : son caractère énigmatique avec une fin ouverte, et son portrait de femme complexe tout en contradictions et refus du manichéisme.

Jutland

Trois garçons du village de Walley découvrent une voiture dans une rivière près de laquelle ils ont l’habitude de jouer. Au volant, le corps du docteur Willens. Les trois amis rentrent chez eux tête baissée et sans dire un mot, par respect instinctif pour le défunt optométriste et dans un consensus tacite qui leur fera garder le silence auprès de leur famille respective. Aucune ne ressemble aux deux autres, même si toutes sont modestes : dans la première, le père de famille bat son fils, dans la deuxième, le petit garçon doit subir l’oppression de deux grandes sœurs et dans la troisième, l’amour et la tolérance règne malgré la pauvreté et promiscuité de plusieurs générations. Après le repas, les trois protagonistes semblent – l’histoire est racontée par un narrateur externe – décidés à tout raconter au commissariat. Ils passent alors devant la maison de Madame Willens qui ignore encore tout et leur offre des fleurs de son jardin. Ils renoncent finalement à aller voir la police et à révéler le crime au constable (policier au Canada) endormi sous un arbre, de toute façon trop sourd pour les entendre. Ce n’est qu’en rentrant chez lui après cette escapade au but loupé que l’un d’eux dit tout à sa mère.

Insuffisance cardiaque

La deuxième partie de cette même nouvelle porte sur Enid, une infirmière en charge des soins de Mme Quinn, qui est en train de mourir d’insuffisance rénale à seulement 27 ans. Mariée et mère de deux petites filles, Mme Quinn est acariâtre et pense que ses proches attendent sa mort. Enid, vieille fille peu empathique et aux rêves érotiques troublants, connaît bien cette haine nourrie de rancœur des malades en fin de vie. Mais avant de mourir, Mme Quinn raconte avec la légèreté feinte et cruelle qui la caractérise désormais que M. Willens est déjà passé par cette même chambre…

Erreur

Mme Quinn dévoile à Enid les circonstances de la mort de l’optométriste. Alors qu’il auscultait les yeux de sa patiente, le docteur profitait régulièrement du fait qu’elle ne pouvait pas bouger pendant l’examen pour la caresser. Mais un jour, Rupert surprend le vieux lubrique les mains sur les cuisses de sa femme à la jupe relevée, et le tue (par accident). C’est de Mme Quinn que vient l’idée de placer le corps du docteur Willens au volant de sa voiture et de jeter celle-ci dans la rivière pour faire croire à un accident ou à un suicide.

Mensonges

Sans emporter son secret dans la tombe, Mme Quinn a rendu son dernier souffle et laisse Enid dans une agitation totale. Incapable de dormir, elle décide de mettre Rupert face à son meurtre. Après avoir envisagé toutes les options possibles, elle l’emmène sur la fameuse rivière, dans une petite barque qui appartenait au couple. La nouvelle s’achève alors de la manière la plus abrupte qui soit, dans une vision des deux personnages sur la barque et avant la confrontation.

 

Jakarta

I

Sur une plage, dans les années 60, Kath et Sonje se mettent à l’écart des autres femmes de la communauté, les « Monicas ». Elles les voient passer et les craignent instinctivement à cause de leur servitude de mère et d’épouse. Kath est pourtant maman d’une petite fille et mariée à Kent, petit bourgeois et parfait opposé de Cottar, le compagnon gauchiste et charismatique de Sonje.

II

Le lecteur est transporté quelques décennies plus tard avec un Kent âgé, sortant d’une lourde opération et remarié à une femme beaucoup plus jeune. Le couple enchaîne les visites lors d’un long road trip à travers le Canada et passe notamment par la maison (à vendre) de Sonje. Devenue une vieille femme esseulée et bavarde, elle a appris il y a quelques années la mort de Cottar à Jakarta.

III

La conversation entre les deux anciens amis, racontée du point de vue de Kent, est interrompue par un flash-back et un changement de perspective. Kath raconte alors soirée alcoolisée sur la plage dans la plus pure tradition de l’époque. Il y est question du sexe libre pratiqué par certains couples, les invités prennent un bain de minuit et la jeune maman flirte avec un inconnu avant d’être appelée par la nourrice pour allaiter son enfant. Elle retrouve Kent dans le salon sans savoir s’il a été témoin de la scène ou non.

IV

Après un dernier voyage dans le temps, nous voici à nouveau chez Sonja, persuadée que Cottar s’est fait passer pour mort afin d’éviter certains problèmes liés à ses opinions communistes. Elle songe alors à partir à sa recherche sur place.

 

Cortes Island

Dans cette nouvelle racontée à la première personne, la narratrice n’a ni nom ni prénom. On sait juste qu’elle est âgée de vingt ans seulement et qu’elle vient de se marier et d’emménager à Vancouver dans un appartement en sous-sol de la maison des Gorries. Mme Gorrie est une propriétaire envahissante qui épie les faits et gestes de sa locataire. Même si la narratrice fait semblant d’être absente quand Mme Gorrie descend pour lui rendre visite, elle ne réussit pas toujours à échapper aux invitations de courtoisie à l’étage au-dessus. Entre deux cookies et gorgées de café dans un service en porcelaine si parfait qu’il en devient angoissant, cette femme à la fois inactive et loin d’être une fée du logis doit subir les remarques pernicieuses de sa propriétaire à ce sujet. Cette dernière confie avoir d’abord vécu sur la sauvage île Cortes après son mariage.

La journée, pendant que son mari est au travail, la narratrice tente d’écrire. Toutefois, elle n’y parvient pas et ne fait que noircir des pages et des pages, écrivant toujours la même chose. Elle passe aussi beaucoup de temps à la bibliothèque et ne cherche pas de petit boulot car elle se sent incapable d’effectuer des tâches banales, de tenir une caisse par exemple.

Sa logeuse lui propose alors de s’occuper quelques heures par jour, à un taux horaire dérisoire, de son mari en fauteuil roulant suite à un AVC. Au cours d’une séance de lecture, M. Gorrie lui désigne une page de journal bien précise. L’article qu’elle lui lit relace un incendie (accidentel ?) sur l’île de Cortes. Un père de famille meurt sous les flammes tandis que sa femme et son fils n’étaient pas présents au domicile.

Tout porte à croire qu’il ne s’agit en rien d’un accident et que le défunt n’est autre que l’ex-mari de la vieille fée du logis, intentionnellement laissé seul à la maison. D’une part, Mme Gorrie a été retenue à cause d’un problème technique sur le bateau de son futur époux. D’autre part on sait que le fils de Mme Gorrie dont il est question en début de nouvelle et qui vient faire des réparations ponctuelles n’est pas celui de M. Gorrie. Or celui-ci était dans la forêt au moment du drame ; on lui aurait donné une obscure course à faire.

La narratrice se met à faire des rêves érotiques complètement tordus, notamment avec M. Gorrie. Mais quand elle finit par trouver un emploi à la bibliothèque, cette évolution déclenche les foudres de sa logeuse, plus jalouse que jamais. Elle lui hurle dessus par la fenêtre à chaque passage, lui reprochant d’abandonner le couple et de calomnier son mari. Le mystère reste entier quant à la source de cette dernière information. Le récit se termine sur un déménagement du couple qui se séparera quelques années plus tard.

 

Sauvez le moissonneur

Pendant les vacances d’été au bord d’un lac en Ontario (le lac Huron, d’après les éléments biographiques révélés en interview par l’autrice), Eve est en voiture avec ses deux petits-enfants, Daisy et Philip. Lors d’une chasse aux extra-terrestres inventée par Philip pour les trajets en voiture, Eve suit un chemin vers un endroit qu’elle pense avoir connu pendant son enfance. La route étant barrée par un tracteur, Eve en vient à parler à son étrange chauffeur. Elle lui décrit la façade de son enfance qu’elle imagine se situer dans les parages, mais regrette rapidement son émotion à la vue de ces réminiscences puisque le petit homme l’embarque elle et ses deux petits-enfants dans une maison délabrée afin de se renseigner auprès de son propriétaire. À l’intérieur, tout est sombre et inquiétant, mais Eve ne peut plus reculer. Elle pénètre alors avec Daisy et Philip dans une pièce avec un groupe d’hommes rustres et alcoolisés assis autour d’une table. Le propriétaire répond sèchement qu’il ne connaît pas l’endroit recherché et après une apostrophe assez effrayante à l’endroit du petit Philip, les trois brebis égarées sont soulagées de retrouver leur véhicule.

À peine sortie du chemin, Eve aperçoit l’un des marginaux de la maison qui lui fait signe depuis le bas-côté. Par réflexe ou par peur, elle fait monter l’énergumène qui lui explique, complètement ivre, qu’elle a réussi à s’échapper grâce cette visite inespérée. Eve réalise alors que le blond tatoué est une femme. Elle ressent pour la première fois de sa vie une attirance physique pour une personne du même sexe, notamment lorsque l’auto-stoppeuse lui caresse la jambe, mais se résigne à la déposer à l’endroit souhaité.

De retour dans leur maison de vacances, Eve retrouve sa fille Sophie et préfère ne rien dévoiler de leur aventure. Bien évidemment, le secret ne peut avoir lieu sans l’accord tacite de Philip qui observe silencieusement sa grand-mère – un regard que seul le narrateur omniscient semble percevoir – pendant son récit.

 

Les enfants restent

Pauline est en vacances près de Vancouver avec ses deux enfants et son mari Brian, ainsi que les parents de celui-ci. Évidemment, elle étouffe et s’ennuie. Pour échapper à tout cela, elle prépare une représentation d’Eurydice de Jean Anouilh avec Jeffrey, un professeur de théâtre  qui a un effet magnétique sur Pauline depuis leur rencontre lors d’un barbecue, racontée une fois de plus via un flash-back. Le lecteur comprend qu’ils ont une liaison lors de la description des répétitions hebdomadaires, à l’issu desquelles Jeffrey « ferme la porte à clef » pour rester seul avec Pauline.

Lorsqu’ une nuit, Pauline aborde l’histoire d’Eurydice avec Brian, les parallèles avec sa propre vie font comprendre que Jeffrey est bien plus qu’un amant de passage. La jeune mère concrétise alors son amour en abandonnant ses filles pour rejoindre Jeffrey dans un motel. Elle téléphone à Brian pour tout lui avouer. Visiblement peu surpris, il lui répète cependant trois fois que « les enfants restent » avec lui.

Ce n’est qu’à la toute fin de la nouvelle que le lecteur prend conscience du temps présent de la narration : trente ans après l’adultère. Les filles n’ont pas pardonné à leur mère, mais ne la détestent pas. On comprend que Pauline n’est pas restée très longtemps avec Jeffrey, sa fille aînée Caitlin croyant même se souvenir que sa mère était partie pour l’acteur qui incarnait Orphée.

 

Riche à crever

Après l’interrogation sur les souvenirs que les enfants garderont des agissements des adultes dans Sauvez le moissonneur et Les enfants restent, cette nouvelle va plus loin et adopte le point de vue de Karin, une jeune fille intelligente et vive à l’aube de l’adolescence qui revient en Ontario voir sa mère Rosemary et ses amis Derek et Ann.

Lorsqu’elle arrive à l’aéroport, elle découvre que sa mère n’est pas accompagnée de Derek, son ami et « collègue », même si la nature de leur relation reste assez vague pour Karin. Les faits sont troublants : Rosemary l’aidait à l’écriture de son livre et a quitté son appartement de Toronto pour emménager dans une caravane près de la maison de Derek et Ann, sa compagne. En revanche, Karin a bien conscience du conflit sous-jacent entre sa mère et Derek, dont l’une des phrases assassines a fourni un titre à cette nouvelle : « Un jour tu seras riche (…) Reste du bon côté avec ta mère (…) Elle est riche à crever. » (rich as stink). Mais si la petite est trop jeune pour percevoir cette différence d’ordre économique, elle en distingue tout de même certains signes, comme les goûts en matière de café.

La relation entre les deux adultes se précise pour le lecteur quand un soir, Derek accueille Rosemary pour dîner avec une sensualité implicite sans toutefois laisser la moindre place au doute. Pendant ce temps, Ann montre sa robe de mariée à Karin, et la maison dégage une atmosphère morose avec une impression de malheur imminent. Pendant la journée Derek semblait mettre cela sur le compte de l’intention d’Ann de la vendre, mais la réalité ne tarde pas à dépasser tout pressentiment. Tandis que les trois autres protagonistes discutent en bas dans une ambiance détendue, Karin est restée à l’étage et enfile la robe de mariée. Puis elle se dirige vers la terrasse pour changer les places à table et au moment de rejoindre le petit groupe dans la cuisine, son voile prend feu à partir d’une bougie.

À l’hôpital, sa conscience revient de son rêve (coma ?) où elle croyait voir Ann à son chevet, mais c’est bien sa mère qu’elle trouve à ses côtés.

 

Avant le changement

La narratrice, sans doute une trentaine bien entamée, séjourne chez son père à l’attitude un peu rustre : sa respiration bruyante et son besoin d’avoir toujours raison sont mentionnés à plusieurs reprises. Elle écrit des lettres à son ancien petit-ami qu’elle semble toujours aimer et dont on apprendra vers la fin qu’il n’était ni plus ni moins qu’un salaud.

À travers des flash-backs incessants vers l’enfance de la narratrice, le lecteur est plongé dans le mystère de toutes ces femmes distinguées qui venaient dans le cabinet de son père. Un jour, elle découvre qu’il pratique des avortements clandestins et l’assiste même lors de l’un d’entre eux : une scène poignante de réalisme qui évite toutefois le piège du gore ou du pathos.

Le lecteur apprend que malheureusement, un tragique événement de jeune femme a fait écho à cette expérience de fille puisque la narratrice a dû avorter. Le père de l’embryon aspirait à être professeur de théologie et ne voulait pas compromettre sa carrière avec un enfant conçu hors mariage. Lorsqu’elle apprend son avortement à son père, celui-ci fait une crise cardiaque.

À sa mort, l’héritage est étonnamment maigre. Tandis que l’avocat chargé de régler la succession pense à une dissimulation d’argent (due à une activité clandestine ?), le lecteur imagine au contraire que l’ancien médecin ne touchait pas des sommes mirobolantes pour ses actes exceptionnels.

 

Le rêve de ma mère

Fait très rare sinon presque unique en littérature, cette nouvelle est racontée du point de vue d’un…bébé ! Elle s’ouvre sur un rêve de la mère de la narratrice dans lequel celle-ci sauve la vie d’un bébé menacé par le froid.  Un rêve qui résonne avec la réalité et le dénouement de l’intrigue vécu par le bébé narrateur.

Jill, apprentie violoniste au conservatoire, vient de perdre son mari à la guerre. Enceinte, elle n’a nulle part où aller et  emménage chez sa belle-famille. La belle-mère est sénile, sa fille aînée Ailsa contrôle tout dans la maison tandis que Iona, la benjamine, est instable et effacée. À la naissance du bébé, le lien maternel ne se construit pas et l’enfant ne cesse de pleurer que dans les bras d’Iona. Il hurle même de manière inquiétante lorsque sa mère reprend ses gammes de violon pour la première fois après son accouchement, ce qui lui vaut une interdiction formelle de la part d’Ailsa de retoucher à cet instrument.

Mais une épreuve arrive à la fois pour la mère et la tante lorsque les trois membres de la belle-famille doivent partir pour un long voyage en voiture. Plus de vingt-quatre heures de séparation entre Iona et le bébé : une éternité. Bien évidemment, ce dernier hurle comme il n’a jamais hurlé, comme pour faire craquer Jill. À bout de nerf et épuisée, celle-ci met une légère dose de somnifères dans le biberon. Le bébé s’endort dans sa chambre et Jill peut enfin faire de même, sur le canapé du salon. Ayant écourté sa visite sous la pression d’Iona, la belle-famille débarque et Iona se rue sur le bébé qu’elle croit mort. S’en suit une hystérie collective pendant laquelle Ailsa, tout en refusant de regarder l’enfant, essaie tant bien que mal de gérer la situation avec le médecin qui habite juste à côté. La narratrice affirme des sentiments et analyses comme s’ils étaient des souvenirs. Ainsi elle n’était pas morte, mais « à distance », et son retour à la vie impliquait sa propre volonté, celle de mettre fin à sa « lutte contre sa mère », et en cédant, d’accepter son « sexe » (female nature).

Après ce véritable chamboulement, la situation se normalise très vite. Jill passe ses examens, gagne sa vie en tant que violoniste et se remarie, tandis qu’Iona se fait à nouveau interner.

 

 

Pourquoi Alice Munro est-elle l’un des meilleurs auteurs de nouvelles ?

Comme annoncé dans l’introduction, Munro vous perd, s’amuse à vous faire douter en permanence. On se pose de multiples questions pendant et après la lecture d’une nouvelle. J’ai quitté ma séance de Book Club avec plus d’interrogations qu’en arrivant. Le groupe était presque toujours incapable de trancher. Mais comment fait-elle ?

Munro use et abuse de techniques de narration acrobatiques, notamment des voyages dans le temps. Tout d’abord de manière traditionnelle pour le meurtre de la nouvelle éponyme, avec une ouverture sur la découverte du corps, puis un changement total de personnages qu’on ne comprend que tardivement, pour au final aboutir à une élucidation – et encore ! – du crime. Dans Jakarta, Munro fait appel au mécanisme inverse du procédé habituel de narration consistant à commencer un récit du point de vue d’une personne âgée avant de recourir à des retours en arrière. Ensuite, elle opère des va-et-vient temporels réguliers entre les deux jeunes couples et les vieux amis Sonje et Kent. Dans Les enfants restent, le temps de la narration est encore plus surprenant : on laisse croire que tout le récit, raconté du point de vue de Pauline, est au présent, alors qu’il est un lointain souvenir et que sa fille aînée Caitlin est adulte. Même chose dans Riche à crever où la petite Karin est « actuellement » dans une chambre d’hôpital.

En outre, la palette de narrateurs et perspectives est exceptionnelle. On commence par découvrir un corps à travers des yeux d’enfants, puis l’élucide à travers ceux de l’infirmière de la femme et complice du tueur ! Dans Jakarta, les souvenirs de jeunesse sont racontés du point de vue de Kath, un personnage absent – et pourtant vivant – du temps présent. Dans Sauvez le moissonneur, la relation entre Eve et Sophie reste floue pendant de nombreuses pages, et le lecteur apprend bien tard que son référent, Eve, est la mère de Sophie. Même chose pour le sexe du narrateur dans Avant le changement. Sans compter la narratrice anonyme de Cortes Island, et surtout le bébé de la nouvelle de clôture. Une prouesse.

Mais s’il fallait qualifier la virtuosité de Munro en un mot – celui que j’ai d’ailleurs choisi pour la petite conclusion individuelle lors notre réunion de Book Club, ce serait mystérieux. En effet, le doute plane dans tous les recoins du récit, sans parler des fins totalement ouvertes : Mme Quinns raconte-t-elle des histoires pour se venger de son mari au crépuscule amer de sa vie ? Que ressent Enid pour Rupert dont elle s’est tant moqué à l’école ? Que va-t-il se passer entre eux sur cette barque à l’abri des regards ? Et si Sonje n’était pas aveuglée par son grand amour pour cet homme plus âgé et volage ; après tout, peut-être Cottar a-t-il vraiment mis en scène sa mort pour « refaire sa vie » tranquillement à Jakarta ? Comment interpréter les rêves érotiques tordus d’Enid et de la narratrice de Cortes Island ? Par la culpabilité sans doute. Rappelons que ce thème est très cher à Munro qui a grandi dans une minuscule communauté épiscopalienne – donc sans les vertus de facilité de la confession suivi du pardon propres au catholicisme – et extrêmement bigote en Ontario. Pourquoi Rosemary, alors qu’elle est « riche à crever », vit-elle dans une roulotte à côté de la maison d’un couple dont l’homme avec qui elle travaille la malmène ? Et quelle symbolique dans cette scène où une jeune fille pré pubère prend feu déguisée en mariée ? Quant au père de la narratrice d’Avant le changement, exerçait-il des avortements clandestins par conviction ou par intérêt financier ? Si cet acte le débectait, cela expliquerait sa crise cardiaque à l’annonce de l’avortement de sa fille. Elle ne le saura jamais. Et enfin comment la narratrice-bébé du Rêve de ma mère a-t-elle pu sciemment rejeter sa mère et tout faire pour la couper de sa passion, la pousser à l’infanticide – une idée qui ne lui a pas traversé l’esprit, mais qui semblait l’intention du bébé – et finalement revenir au lien maternel, seule condition à l’acceptation de sa féminité ?

 

Féministe, peut-être – ode à la liberté des femmes, sûrement

Si la relation mère-fille est au cœur de quatre nouvelles, c’est parce que le recueil entier est une ode à la liberté des femmes. Le titre annonce la couleur, peut-être avec ironie, car l’idéal de la femme aimante et de la mère nourricière se prend un gros coup de pelle dès la première intrigue.  La vie de Munro – son enfance dans les contraintes de la religion, son mariage précoce, sa difficulté à écrire tout en étant enfermée dans son statut de mère et femme au foyer, sa culpabilité vis-à-vis de sa mère mourante et dépendante – concentre les grandes problématiques auxquelles toutes les femmes de sa génération ont été confrontées. La religion et l’asservissement des femmes dans les sociétés occidentales d’après-guerre constituent un véritable mur contre lequel s’abat le désir d’émancipation légitime et vecteur de culpabilité. Celle-ci est présente dans chaque nouvelle, et se déploie particulièrement dans le rapport à la maternité. Tandis qu’Enid n’a pas procréé au grand dam de sa mère et constate, désolée mais pas surprise, que Mme Quinn déteste ses filles, Kath est rappelée à son devoir de mère pendant une danse lascive. Quant à Eve, avec son prénom évocateur du péché, elle se découvre une attirance pour le même sexe à un âge très avancé et fait porter sans le vouloir la responsabilité du secret sur la génération suivante – en l’occurrence son petit-fils. Mais sa fille Sophie n’est pas exempte de ce même sentiment de culpabilité puisqu’elle repousse (l’annonce de) son départ de la maison de vacances partagée avec sa mère. Mais la culpabilité la plus flagrante et objectivement justifiée – même si elle l’est tout autant que la faute est justifiable – reste celle que ressent Pauline, la femme adultère qui abandonne ses enfants. Caitlin ne lui pardonnera sans doute jamais. Toutefois le lecteur ne peut avoir que de l’empathie pour cette femme enfermée dans le carcan du foyer, de sa belle-famille, et pour qui le théâtre était une échappatoire, absolue : partir c’était partir entièrement puisque « les enfants restent ». Avant le changement fait figure d’exception car elle tourne autour d’une relation fille-père. La culpabilité de la narratrice vis-à-vis de la naissance avortée n’est pourtant pas développée de manière explicite, contrairement à celle vis-à-vis du père, et même celle du père directement. Responsable mais non coupable de deux « morts », la narratrice dirige pourtant ses écrits et pensées vers celui qui est à l’origine – directement puis indirectement – des deux drames. Enfin la dernière nouvelle s’ouvre sur la culpabilité de la mère, avec ce rêve où elle sauve un bébé in extremis de la mort. Le conflit entre son devoir de mère et sa passion fait écho à la biographie de Munro – laquelle serait une synthèse des tiraillements entre le foyer et la création auxquels sont confrontées la narratrice de Cortes Island avec l’écriture, et Jill avec la musique. Les rêves ont une double fonction dans les nouvelles, ils sont à la fois expression des frustrations (sexuelles) des femmes assignées à un rôle pesant et vecteur des plus grands flous. Réalité ou imagination ? Tout comme Iona croit avoir vu le bébé mourir, peut-être Mme Quinns délire-t-elle complètement dans son histoire de meurtre ? Mais dans la nouvelle la plus aboutie concernant cet aspect du rêve, l’acceptation – décrite comme volontaire ! – par le bébé narrateur de son sexe féminin passe par la paix avec sa mère et apparaît alors comme une question de vie ou de mort. Seule la mort permettrait d’échapper à sa condition de femme. C’est sur cette vision radicale de la femme que s’achève ce recueil qui, à travers des portraits d’avant la révolution sexuelle, livre une véritable réflexion sur la condition féminine et l’impossibilité de compromis à laquelle elle est soumise.

De leurs côté, les hommes sont toujours des personnages secondaires : plus libres, ils sont forcément moins intéressants. Même lorsqu’un médecin avorte des femmes, il n’y a aucune certitude quant à ses pensées et émotions car son activité est décrite du point de vue de sa fille. Et même s’il fait quelque chose de grand, son portrait n’est pas très flatteur : il respire fort et se montre tellement cassant avec sa fille que le lecteur croit pendant des pages que le narrateur est son fils. Mis à part dans Cortes Island où la harpie prend le dessus, les archétypes masculins sont d’ailleurs souvent prétentieux et jamais très reluisants. Dans L’Amour d’une honnête femme, on a droit au père violent, au vieux libidineux et au mari jaloux, mais plutôt sympathique car ancienne victime et bon justicier. En y regardant de plus près, les personnages masculins les plus tendres sont encore des petits garçons. Dans Jakarta, Cottar est un polygame ultra charismatique qui se serait fait passer pour mort afin de se débarrasser de sa petite amie trop enamourée, tandis que son strict opposé, Kent, se contente d’être ridicule. Persuadé, comme tous les hommes, que son ex s’intéresse à sa vie des décennies plus tard, il rend visite à Sonje dans l’espoir que celle-ci raconte à Kath à quel point il a bonne mine et semble heureux avec sa nouvelle femme beaucoup – beaucoup – plus jeune. Dans Sauvez le moissonneur, c’est l’apothéose : un groupe d’alcooliques rustres et crades. Et enfin, on retrouve l’arrogance, visiblement le principal trait masculin d’après Munro, dans toutes les nouvelles qui suivent. Dans Les enfants restent, les femmes sont ouvertement considérées comme inférieures, incapables de raisonnement et incultes. Elles n’échappent pas au sarcasme permanent des deux hommes de la famille. Si la mère de Brian n’a aucun sens de l’orientation, c’est parce qu’elle est une femme selon son père, et parce qu’elle est sa mère selon Brian. Quant à Pauline, l’annonce de sa connaissance de la pièce Eurydice lors de sa rencontre avec Jeffrey provoque l’agacement de celui-ci. Certes on comprend qu’elle se barre, mais on regrette qu’elle quitte un con pour un autre. Dans Riche à crever, Derek possède un grave complexe de supériorité – ou plutôt d’infériorité, comme le prouve son allusion à la fortune de Rosemary – et se montre odieux avec cette dernière, elle-même caricature de la femme dévouée puisqu’elle a tout abandonné pour l’aider à écrire son livre. Malgré cette compétition sans merci, le mystérieux destinataire des lettres de la narratrice d’Avant le changement remporte haut la main le prix du Salaud d’or. Faire avorter une femme pour ne pas nuire à sa réputation et à sa carrière…Champion. Enfin même mort, le mari de Jill ne nous fait pas trop de peine, car lui aussi est décrit comme arrogant et sarcastique.

Décidément, l’ode à ces femmes qui font face aux difficultés de leur condition ne saurait être rédigée sans une certaine sévérité à l’égard de l’autre plateau de la balance, celui des hommes et de leur arrogance due à la place privilégiée offerte par une société qui leur est largement favorable. En esquissant la lourdeur de ces Messieurs, Munro fait mieux ressortir la hauteur des femmes sur l’autre plateau de la balance sociétale.

L’intégrale Maus, Art Spiegelman

La dernière fois que j’ai lu une bande dessinée doit remonter au collège. CDI, le dernier Titeuf, les regards jaloux et impatients de mes camarades ayant remarqué trop tard le nouvel arrivage. Autant dire que le gouffre est aussi immense sur le plan temporel que thématique, mais il faut là encore remercier mon Book Club qui m’a donné l’occasion de m’ouvrir à quelque chose d’inhabituel : un roman graphique sur la Shoah. Un OVNI tel qu’il a bien fallu lui remettre un prix Pulitzer spécial en 1992.

 

La chasse à la souris (Mon père saigne l’histoire)

La première partie relate un jeu – qui n’en est bien évidemment pas un – du chat et de la souris entre les juifs, représentés sous les traits de souris, et les Allemands, de vilains matous.

À la fin des années 70, Art Spiegelman est un jeune dessinateur qui vit à New York en concubinage avec une Française. Ses parents ont tous deux survécus à Auschwitz, mais seul son père Vladek est encore de ce monde, sa mère Anja s’étant donné la mort il y a une dizaine d’années. Art mûrit le projet de raconter l’histoire de ses ancêtres et multiplie dans ce but les visites à Rego Park dans l’appartement de Vladek, avec lequel il entretient pourtant des rapports conflictuels.

Dans un anglais à la grammaire yiddish, le père commence par sa jeunesse à Częstochowa, ville du sud de la Pologne, qu’il quitte après avoir rencontré Anja, cette belle jeune femme issue d’une famille de riches commerçants. Vladek s’installe alors à Sosnowiec pour reprendre l’usine de tissu de son beau-père. Peu après, le couple donne naissance à leur premier enfant, Richieu. Mais Anja, jeune femme de nature mélancolique, fait une dépression qu’elle tente de soigner avec son mari pendant un séjour dans un établissement spécialisé en Tchécoslovaquie. À leur retour de cette zone occupée par les nazis, Vladek doit combattre pour défendre la Pologne contre les Allemands. Ces derniers l’arrêtent et, prisonnier de guerre, il est enfermé pendant quelques mois dans un camp de travail. Une fois relâché dans une zone occupée par la Pologne, il rejoint clandestinement sa famille à Sosnowiec, désormais annexée au Reich.

L’étau se resserre : les juifs du ghetto de la ville sont parqués à Środula, un village proche et depuis lequel les travailleurs doivent se rendre à marche forcée chaque jour à Sosnowiec. Nous sommes en 1943 et les juifs savent que les autres souris emmenées dans des trains ne reviennent jamais. Craignant pour la vie de leur fils, Vladek et Anja se décident alors à envoyer le petit Richieu chez une tante dans une autre ville de Silésie. Mais la situation dans ce ghetto est sans issue et face à une perspective de mort lente et douloureuse dans les camps, cette tante préfère se suicider après avoir empoisonné Richieu et les autres enfants confiés par la famille. Les parents l’apprendront après la guerre. Pendant ce temps, la traque se poursuit et la famille construit des cachettes ingénieuses pour échapper à la Gestapo. Tandis que Środula se vide de ses juifs, les membres restants de famille sont déportés. Toujours moyennant rémunération, le couple Spiegelman se cache alors chez des Polonais de Sosnowiec, tandis que la souris Vladek se déguise en cochon pour s’alimenter au marché noir. Mais l’inéluctable se produit lorsque Anja et Vladek tombent dans un piège. Ils reçoivent une lettre de leur neveu – en réalité écrite sous la contrainte – leur conseillant de rejoindre la Hongrie, soi-disant un pays sûr. Mais les passeurs sont de mèche avec la Gestapo et le couple est arrêté dans un train, puis déporté à Auschwitz.

L’enfer d’Auschwitz (Et c’est là que mes ennuis ont commencé)

Dans cette deuxième partie axée sur la survie de Vladek à Auschwitz jusqu’à la libération des prisonniers en 1945, le récit du père est souvent entrecoupé par les questionnements du fils. À noter que ce volet a été ajouté à la première partie plusieurs années après la parution et l’immense succès de celle-ci, mais j’aborderai les questionnements de l’auteur et notamment sa culpabilité dans mon analyse.

Pendant ses dix (?) mois à Auschwitz, Vladek se montre fin stratège en plus d’avoir énormément de chance. Ses connaissances de l’anglais lui permettent d’abord d’être protégé par un kapo polonais et de bien manger. Comme les autres prisonniers, il est ensuite soumis à la faim, au froid et au travail harassant, avant de s’infiltrer dans d’autres fonctions qui le mettent à l’abri, en particulier celle de cordonnier. Vers la fin, sa robustesse naturelle ne suffit plus et, très amaigri, il parvient grâce à une nouvelle ruse à échapper aux contrôles médicaux à l’issu desquels les plus faibles terminent « dans la cheminée ».

Pendant ces quelques mois, il parvient même à communiquer avec Anja, emprisonnée à Birkenau.  Contrairement à son mari qui survit grâce à son égoïsme et sa radinerie, la douce Anja pense à ses amies, partage, mais bénéficie surtout de la protection d’une kapo polonaise qui l’apprécie.

Des bruits courent sur la progression des troupes soviétiques et les détenus déjà très affaiblis sont transférés vers un autre camp. Ces marches de la mort vers l’ouest ont pour but de cacher l’existence des camps par l’évacuation de leurs prisonniers tout en continuant, à l’usure cette fois, le processus d’extermination. Vladek survit jusqu’à Dachau, où il doit faire disparaître les cadavres que les nazis cherchent à éliminer à l’aube de la libération du camp par les Américains. Mais dans ces conditions encore plus difficiles, Vladek contracte le typhus et, tenant à peine debout, passe des semaines entières dans un train bondé à l’arrêt, sans nourriture et entouré des cadavres de plus en plus nombreux des derniers rescapés. Sa force physique et sa malice – il fabrique un hamac d’appoint avec des vêtements qu’il pend aux crochets du train à bestiaux – le sauvent une fois de plus.

Après son retour sur sa terre natale, ses retrouvailles miraculeuses avec Anja donnent lieu à une scène bouleversante.

Épuisé et chamboulé par les souvenirs que font remonter son récit, Vladek, confond Art qu’il a devant lui avec le défunt Richieu et meurt peu de temps après.

 

Un récit habile

Partons sur des bases saines : personne n’est obligé d’apprécier un récit de/sur la Shoah car malgré l’horreur suprême du judéocide, un thème ou sa portée dans l’histoire de l’humanité ne saurait déterminer la qualité littéraire ou artistique d’une œuvre. Dans ce cas précis, on pourrait même avoir le raisonnement inverse, à savoir que l’indicible des faits complique sacrément la tâche et la rendrait presqu’impossible. Mais le devoir de mémoire n’est-il pas toujours plus efficace à travers l’art que les cours et livres d’histoire ? Dans tous les cas, L’Holocauste ne fait pas exception à la supériorité du récit vis-à-vis son thème, car La Liste de Schindler est autant un chef d’œuvre que Elle s’appelait Sarah m’a profondément ennuyée. Mais si « la littérature doit, soit enrichir l’esprit, soit le bouleverser » (Calaferte), Maus réussit les deux. Contre toute attente, j’ai rarement lu un récit sur la Shoah aussi instructif et enrichissant que cette bande dessinée.

Tout d’abord, l’animalisation des « groupes » humains est un choix en apparence surprenant, mais qui prend tout son sens à la lecture. Il permet de mieux représenter l’interminable cache-cache, le « jeu » – selon l’expression consacrée, nous ne sommes pas dans La Vie est belle ! –  morbide et cruel du chat et de la souris. J’ai relevé deux pans dans cette métaphore. La première se pose au niveau animal car pour avoir eu l’occasion d’observer le chat de mon enfance à la campagne, j’ai retrouvé dans Maus toutes les caractéristiques de la chasse à la souris : une lutte disproportionné entre un chat bien plus fort et une souris sans défense, la cruauté et la persévérance du prédateur qui n’abandonnera jamais sa proie (cf. la toute fin du récit de Vladek, et notamment les marches de la mort) et enfin la lente agonie de la souris, entrailles à l’air, qui couine en se vidant de son sang sous les griffes du chat tout puissant (cf. le travail forcé des juifs, les conditions de vie terribles dans les ghettos, et enfin l’usure maximale des corps des prisonniers dans les camps de travail). Le deuxième pan renvoie tout simplement à une réalité historique : les juifs étaient comparés par les nazis à des rongeurs qui volaient le pain des Allemands. Nuisibles, mais aussi écœurants par rapport à la prestigieuse race aryenne, il fallait les éradiquer. Quant aux Polonais représentés sous les traits du cochon, animal impur dans la religion juive, on ne peut nier – sans toutefois le condamner – le parti pris de Spiegelman. Le scandale précédant la parution du livre en Pologne est compréhensible : ce peuple qui vivait en parallèle d’une forte population juive est représenté comme farouchement antisémite, toujours prêt à dénoncer des juifs.

Et puis surtout, surtout, la beauté de Maus et son parfait accomplissement du grand « devoir de mémoire » résident dans son récit sous forme de transmission. Ces va-et-vient permanents entre le passé de Vladek et le présent de son fils fonctionnent comme des reprises de souffle qui viennent interrompre une lecture parfois éprouvante.

Le sentiment de culpabilité des victimes

Mais ce n’est bien évidemment pas l’unique fonction de ces basculements temporels et de point de vue puisqu’ils posent une problématique cruciale et originale sur la Shoah, celle du sentiment de culpabilité des victimes et de leur descendance. La culpabilité des complices est aussi abordée, notamment celle des Polonais et même – de façon très succincte – des Français lors d’une conversation entre Art et sa femme Françoise où le narrateur insiste sur la collaboration et l’affaire Dreyfus, mais celle des survivants de la Shoah est selon moi le thème principal de cette bande dessinée. Environ deux tiers des juifs d’Europe ont été exterminés par les nazis ; imaginons alors, avec des statistiques aussi glaçantes, ce qu’a dû ressentir le dernier tiers. Le fameux « pourquoi moi ? » vient s’ajouter au traumatisme de la vie passée dans les camps, entre la faim, la souffrance, la maladie, les humiliations et surtout l’environnement peuplé de cadavres. Tout individu doté d’un minimum d’empathie – tout individu « normal » donc – se sent forcément coupable d’échapper à un massacre collectif. Les témoignages de rescapés du Bataclan l’ont confirmé, et c’est encore plus vrai à l’échelle de la plus grande honte du XXe siècle. Mais le sentiment de culpabilité des victimes va encore plus loin : il s’étend aux générations suivantes. Je l’ai personnellement découvert par hasard via un reportage sur le chanteur Mike Brant (que celui qui ne s’est jamais perdu sur YouTube me jette la première pierre), victime du syndrome de la deuxième génération. Fils d’une rescapée d’Auschwitz, il a hérité du traumatisme sans l’avoir vécu ni entendu de la bouche de sa mère. Les scientifiques expliquent cet obscur traumatisme transgénérationnel par une transmission génétique.

Dans Maus, le sentiment de culpabilité du fils est d’autant plus grand que le père parvient à raconter son enfer de façon plutôt détaillée. Or plusieurs éléments aggravent ce sentiment chez Art : le caractère franchement insupportable de Vladek qui complique les relations père-fils et l’empêche de se montrer aimant, le fantôme du petit Richieu et bien évidemment le suicide de sa mère. Art ouvre d’ailleurs sa bande dessinée sur le caractère conflictuel de sa relation avec son père. Sa position est très inconfortable, et même le lecteur ne sait quoi penser : d’un côté il comprend pourquoi le dessinateur rend visite à son père à reculons, d’un autre il éprouve de la peine pour Vladek, toujours poussé à raconter sa douloureuse histoire par un fils qui semble plus intéressé par son œuvre que par son propre père. Et puis il a ses mots terribles lorsqu’il apprend que son père a brûlé le journal intime de la défunte Anja : « Tu es un meurtrier ! »…

Art exprime clairement les causes multiples de son sentiment de culpabilité – que l’immense succès de Maus viendra aggraver plus tard – dans le cabinet d’un ami psychiatre. Celui-ci lui fait d’ailleurs comprendre que Vladek ne fait que projeter son propre sentiment de culpabilité – celui de tous les rescapés des camps – sur son fils.

 

Un passé commun, des individualités présentes

Cette problématique de la culpabilité ressentie des survivants amène une autre constatation : l’individualité de la gestion du traumatisme. « Victime » n’est pas une identité absolue et immuable, revenir de l’enfer n’empêche  – et, lâchons le mot, n’excuse – pas celui qui devient un salaud et se rend coupable à son tour (coucou Polanski !). En d’autres termes, tous les rescapés de la Shoah ne sont pas identiques et ne sauraient constituer un lot homogène de victimes ad vitam aeternam. Avoir été victime d’un crime contre l’humanité ne fait pas de vous « quelqu’un de bien », et dans le cas de Vladek, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander s’il a tout dit. Sans jugement – les Hommes ne sont ni bons ni mauvais pas nature, mais adoptent un comportement en fonction d’un contexte -, on est en droit de se demander si sa radinerie, sa ruse et sa bonne condition physique sont les seules causes d’une telle chance. J’emploie ce terme très discutable à dessein, puisqu’il a la malchance d’être juif polonais à cette époque tout en échappant longtemps à la déportation, à la chambre à gaz et enfin à la maladie. Le tout grâce à une « chance » plus provoquée que tombée du ciel.  Or son esprit stratège ne l’a-t-il pas poussé à trahir, à collaborer pour sauver sa peau ? Mais là n’est pas la question, et ça tombe bien, cas nous n’en aurons jamais la réponse.

En revanche, on peut affirmer de manière plus certaine que Maus contient plusieurs individualités présentes qui partagent un passé commun. Le personnage de Vladek, raciste, avare et méfiant – cf. prologue où il prononce ces mots après une déception amicale de son fils, enfant : « Des amis ? Tes amis ? Enfermez-vous tous une semaine dans une pièce, sans rien à manger… Alors tu verras ce que c’est les amis ! » – n’incarne absolument pas le résultat unique d’un traumatisme pourtant commun chez les rescapés de la Shoah. À noter que sa personnalité agaçante empêche elle aussi toute l’œuvre de tomber dans la facilité du pathos absolu. L’empathie à la lecture des horreurs qu’il a traversées se pose bien plus sur les autres, les moins « chanceux », que sur le narrateur même. Comme s’il y avait une injustice – l’égoïsme triomphe tandis que les cadavres s’amoncellent autour de lui – dans l’injustice de la Shoah. Or ce caractère, cause et non conséquence de sa survie, est à l’opposé de celui de Mala, sa nouvelle femme. La psychologie du personnage n’est absolument pas creusée par Art, mais on sait que Mala est elle aussi une rescapée d’Auschwitz. Dépensière et très patiente compte tenu de la difficulté de sa vie maritale, elle est l’opposée de Vladek. Il en va de même pour la généreuse Anja. Fragile et dépressive, elle survit malgré son sens du partage pendant sa détention à Birkenau. Comme Primo Levi, elle se donnera pourtant la mort des années plus tard. Mais aucun Homme n’étant le fruit d’un déterminisme à la rationalité déshumanisante, certains sont devenus sublimes et ont poussé leur pulsion de vie jusqu’à changer celle de millions de femmes.

L’Écume des jours, Boris Vian

Résumé

Grand amateur de jazz, Colin est un jeune homme riche – son coffre-fort est rempli de doublezons – et oisif qui vit dans un univers fantastique de synesthésie. Ainsi il compose des boissons à partir des airs de jazz qu’il joue sur son pianocktail. Colin est un amoureux et fait preuve d’un grand dévouement envers Chloé, celle qu’il épousera peu de temps après son coup de foudre. Il s’oppose à Nicolas, son brillant cuisinier personnel, qui enchaîne les aventures et se montre indifférent à l’amour d’Isis, l’amie de Chloé et d’Alise. Quant à son ami Chick, ingénieur au salaire nettement inférieur à celui de ses ouvriers, il dépense tout son argent dans les livres et autres objets liés à Jean-Sol Partre. Et malgré la somme importante transmise par Colin afin qu’il épouse Alise, hors de question de demander celle-ci en mariage.

Alors qu’ils sont en voyage de noces, Chloé tombe gravement malade. Le médecin lui diagnostique un nénuphar au poumon. S’en suit une longue et douloureuse agonie, entre rétrécissement de l’espace autour de la malade et petits boulots absurdes et pénibles auxquels Colin se rabaisse pour acheter des fleurs destinées à lutter contre le nénuphar.

De son côté, Alise ne supporte plus la passion de son amoureux et tue Jean-Sol Partre à l’aide d’un arrache-cœur, avant de mettre le feu aux librairies du quartier de Chick dans une tentative désespérée de le délivrer de sa lubie. Or le cercle chaotique finit par se refermer sur Chick lui-même puisque, n’ayant pas payé ses impôts pour des raisons évidentes, il subit un contrôle fiscal au cours duquel l’un des policiers le tue accidentellement. Alise s’éteint quant à elle dans son propre incendie.

À la mort de Chloé, l’appartement disparaît complètement et Colin, ruiné, doit se contenter de funérailles minables pour la femme qu’il aime, avec en prime une humiliation de la part des porteurs. Colin reste inconsolable, un spectacle terrible pour sa souris qui va jusqu’à supplier un chat de la manger.

Une langue transformée

Dès les premières lignes, le lecteur est frappé par la description de cet univers à part, qui obéit à ses propres règles. Les mots « collent » à ce monde poétique et fantastique où tout semble absurde sans l’être vraiment. Dans ce conte tragique, Vian fait appel à différents procédés pour jouer avec notre langue et ainsi raconter l’histoire de Colin en détournant nos repères. Parmi les exemples cités en annexe de mon édition, j’ai retenu les suivants :

  • Basculement d’un registre à l’autre : utilisation aussi bien du grossier (« foutre », « engueulade ») que du très soutenu (« lustrée à miracle »), et même d’un passé simple plus que désuet, (« que je l’examinasse »)
  • Vocabulaire parfois incongru : allant de l’archaïque (« icelui » « s’abluter ») au spécialisé (par exemple dans les domaines de la cuisine et du patinage), en passant par l’emploi de mots rares (« cromorne », « insoler »).
  • Jeu de mots : sur le double sens d’un mot (« cocotte », femme légère/ustensile de cuisine, « exécuter », effectuer/mettre à mort), sur la signification concrète d’expressions imagées (« manger avec un lance-pierres », « couper la poire en deux »), sur des syntagmes nominaux absurdes (« fresques à l’eau lourde », « peau de néant »), sur des syntagmes modifiés par surimpression (« passage à tabac de contrebande » pendant le contrôle fiscal de Chick, « pédérastes d’honneur » au mariage de Chloé et Colin), pour parodier Sartre, « qui écrit n’importe quoi », en enchaînant les paradigmes à partir de ses titres (« La Nausée démultipliée »), mais aussi à l’aide de contrepèteries, puisque l’écrivain à tout faire devient « Jean-Sol Partre ». À noter également le classique mais toujours efficace calembour (« chaussures de serpent teint », « baise-bol » et « suppôt de Satin », entre contrepèterie et calembour) et enfin le changement de genre (« un courge », « l’icone écossais »).
  • Néologismes : extrêmement nombreux, car Vian tire le détournement de notre langue vers la création de mots pour mieux décrire ce monde parallèle au notre. Tantôt il décompose, et les gendarmes deviennent des « agents d’armes », tantôt il allonge, l’antiquaire devient un « antiquitaire », ou élague au contraire, et transforme la bénédiction en « béniction ». Et puis il y a le célèbre pianocktail, instrument ultime de synesthésie qui méritait bien une appellation originale, sans oublier les piques anti-cléricales à grand renfort de suffixes dépréciatifs, avec un « prioir » moins élégant qu’un prie-Dieu et une « sacristoche », et enfin quelques emprunts à l’anglais, que ce soit par anglicisme (« grapefruit ») ou par calque (« relatifs » pour désigner des parents).

L’écume de l’amour

L’Écume des jours est en premier lieu une histoire d’amour, celle de Colin et Chloé, dont le prénom renvoie à un morceau interprété par Duke Elligton, immense jazzman et idole de Colin. La jeune femme incarne la perfection féminine aux yeux du personnage principal : sa beauté et sa douceur n’ont d’égal que son innocence bafouée par la maladie. Selon les ressorts classiques de la fiction, ce grand amour se termine de façon tragique et celui qui reste ne peut survivre à la mort de l’être aimé. Une histoire qui ne doit pas pour autant occulter les autres formes d’amour du roman : l’amour contrarié entre Chick et Alise – laquelle commettra finalement le pire à cause d’un sentiment non partagé – l’amour charnel entre Nicolas et Isis, et enfin l’amitié entre Chick et Colin, ce dernier donnant une grande partie de sa fortune à son ami pour l’aider à payer ses dettes.

La maladie, qui touche si injustement le personnage le plus pur du roman, affecte tous les autres. Colin, pourtant fin gourmet et grand amateur de jazz, perd goût à la vie, et néglige même son apparence alors que le roman s’ouvre précisément sur la description d’un jeune homme coquet. Nicolas, séducteur et charmant, vieillit à vue d’œil et « prend » une dizaine d’années.

Et puis cette maladie donne lieu à toute une thématique de l’eau. D’abord lorsque la neige atteint physiquement Chloé pendant la nuit de noces, ensuite à l’annonce de l’existence du nénuphar. Puisqu’il s’agit d’une plante aquatique à combattre, le médecin interdit à Chloé de boire de l’eau. Dans ce monde décidément à part, le liquide vital devient mortel. Prenant peu à peu une forme synonyme de pourrissement et de tristesse annoncés par le titre même de l’ouvrage, l’eau devient marécageuse pendant toute la durée de la maladie : l’appartement se détériore progressivement à cause de l’humidité fatale – même la souris ne parvient pas à le maintenir dans un état correct – et le parquet est froid comme un marécage. Un décor qui n’est pas sans rappeler le climat du berceau du jazz. Enfin, Colin fixe désespérément et indéfiniment la rivière après l’enterrement de Chloé.

Ici un extrait qui éclaire le titre et la symbolique morbide de l’écume :

« À l’endroit où les fleuves se jettent dans la mer, il se forme une barre difficile à franchir, et de grands remous écumeux où dansent les épaves. Entre la nuit du dehors et la lumière de la lampe, les souvenirs refluaient de l’obscurité, se heurtaient à la clarté et, tantôt immergés, tantôt apparents, montraient leur ventre blanc et leur dos argenté. »  (p. 174)

Critique du travail

Mais au-delà des conséquences visibles de la maladie sur les personnages et leur environnement, celle-ci donne lieu à un réquisitoire extrêmement violent contre travail et plus généralement la société. Colin, ancien riche oisif qui baignait dans un monde joyeux et coloré, se retrouve projeté dans la grisaille du travail par nécessité. Bien avant cette plongée dans la réalité, Colin émet, sous forme de mépris envers les pauvres, une critique virulente du travail alors que les jeunes mariés entament leur voyage de noces et croisent des travailleurs sur le chemin. En avance sur son temps, Vian fait passer une prophétie sur la disparition du travail manuel, bête et méchant, à travers la bouche de son personnage principal. Celui-ci décrit les travailleurs d’une mine de cuivre comme des hommes aux regards hostiles et en conclut que les gens travaillent « par habitude », puisque personne n’aime vraiment ça, mais surtout que « c’est idiot de faire un travail que des machines pourraient faire ». À la vision hégélienne du travail comme activité libératrice, Vian oppose un abrutissement des masses qui réussit à leur faire croire à la vertu du travail.

Il ne sait pas ce qui l’attend. Pour subvenir au traitement contre le nénuphar, il devra enchaîner les petits boulots.  Il commence par se rendre à une « offre d’emploi » et atterrit dans un environnement qui défit ses employés. Ils doivent courir dans les virages pour garder l’équilibre – ce qui symbolise l’aspect cruel et compétitif du travail où les faibles sont éliminés – et Colin, une fois dans le bureau du directeur, doit s’assoir sur un siège qui se tord sous son poids. Le directeur quant à lui se montre impoli – il hurle – aussi bien vis-à-vis de Colin que du sous-directeur. Ce dernier apparaît comme physiquement ruiné par le travail et aussi odieux avec ses subordonnés, en l’occurrence avec sa secrétaire, que son supérieur. La critique de la hiérarchie atteint ensuite son apogée lorsque, suite à un délire paranoïaque du directeur, on comprend qu’ils soupçonnent Colin de vouloir prendre la place du chef par…fainéantise. L’ancien riche est ensuite contraint de s’adonner à des tâches aussi ingrates que ridicules, en particulier lorsque l’homme de vingt-neuf ans à l’apparence de vieillard doit s’allonger sur la terre et dégager de la chaleur humaine pour faire pousser des canons de fusil…De la chaleur humaine pour des outils destinés à détruire les hommes ? Un paradoxe intéressant qui montre l’aspect déshumanisant du travail, les hommes œuvrant à leur propre perte en donnant ainsi de leur personne, de leur humanité.

L’association du travail avec la mort s’exprime bien évidemment de manière explicite lors de cet épisode à l’usine de Chick. Plusieurs ouvriers sont tués par leur machine sans susciter la moindre compassion de la part de leur supérieur ; le principal souci étant, alors que les cadavres sanguinolents sont encore chauds, de savoir comment remplacer ces « hommes » au plus vite pour ne pas perdre en productivité.

Mais au-delà de ces scènes marquantes, la critique du travail s’exprime de manière plus subtile tout au long du roman. Ainsi, Vian insiste sur la bêtise d’un employé de la patinoire dont le travail consiste à distribuer les casiers en notant uniquement les initiales – et non les patronymes, trop compliqué – des clients. Nicolas a quant à lui un comportement typique de valet. Soumis, il flatte son maître et ne dit jamais ce qu’il pense. Son langage châtié devient vulgaire lorsque, sur la fin, Colin ne représente plus l’appât de l’argent. Il en va de même pour les ecclésiastiques, dévoués au mariage et pressés à l’enterrement.