Flights, Olga Tokarczuk

Encore un livre proposé par le fameux cercle de lecture et qui a su attirer le public anglophone grâce à un autre prix que, traductrice de formation et de profession, j’estime particulièrement : le prix international Man-Booker 2018. En effet, il récompense depuis 2016 un auteur pour une œuvre traduite en anglais et prévoit une répartition à 50/50 – entre l’auteur et son traducteur – de la récompense qui s’élève à £50 000. Saluons donc le talent soupçonné de l’écrivaine polonaise Olga Tokarczuk et celui avéré de la traductrice Jennifer Croft.

La structure habituelle de mes chroniques se révèle parfaitement inadaptée pour Flights. Comment résumer l’intrigue d’un recueil de 116 fragments de longueur inégale, que Wikipédia désigne à tort comme un « roman fragmentaire » ? Impossible. Alors contentons-nous de parler des thèmes et de certains fragments qui ont retenu mon attention et celle des autres membres du cercle de lecture d’ailleurs.

Le voyage

Le plus simple est de commencer par le titre, « Vols ». Dès l’ouverture du bouquin, la narratrice évoque la pulsion de mouvement et de liberté qui l’habite dès sa plus tendre enfance. Tandis que ses parents partaient chaque année en vacances avec leur caravane, au même endroit et pour le seul plaisir de revenir, elle, préfère parcourir le monde en avion. Le livre entier est parsemé de mystérieuses cartes (de villes, de régions) en noir et blanc. Certains fragments courts pensent le voyage, avec des réflexions que les authentiques voyageurs connaissent bien. Par exemple, tout voyageur qui se respecte déteste entendre sa langue maternelle en dehors de son pays d’origine. C’est le principe même du voyage – et non du tourisme : avec l’ailleurs, on souhaite passer incognito, être quelqu’un d’autre. Or la narratrice se sent immédiatement mal à l’aise lorsqu’elle entend parler polonais dans un aéroport à l’autre bout du monde. Ainsi les anglophones, qui bien souvent ne parlent aucune autre langue, sont coincés. Ils entendront toujours leur langue maternelle où qu’ils aillent et ne pourront y échapper, et donc s’échapper d’eux-mêmes par le voyage. À noter que selon la narratrice le meilleur moyen de passer incognito où que l’on soit, c’est d’être une femme de plus de cinquante ans. Sentence terrible, mais juste.

Autre réflexion : le secteur du transport aérien est aujourd’hui si développé que les aéroports sont devenus des îlots, des villes en soi et pour soi. Nul besoin de les quitter pour visiter la ville vers laquelle ils sont censés vous amener. Ce sont de véritables États indépendants avec leurs règles, leur petit monde qui évolue, leurs commerces, salles de prière et autres installations pratiques à l’usage de citoyens provisoires. La narratrice a d’ailleurs l’occasion d’assister dans des salles d’embarquement à des séminaires de « psychologie du voyage » assez délirants et suivis avec peu d’attention.

Mais la réflexion sur le voyage d’Olga Tokarczuk prend aussi la forme d’histoires, fictives ou réelles. Ainsi elle nous embarque avec la sœur de Chopin, mort à Paris, qui décide de ramener clandestinement le cœur de son frère jusqu’en Pologne. La transition est toute faite pour notre prochain thème puisque ce recueil fait le lien entre les notions de déplacement et de matière. En aucun cas le voyage n’est ici une facon d’oublier son corps pour voler à travers le monde comme des âmes libérés de leur prison matérielle. Bien au contraire, nous sommes des corps avant tout, et l’obsession de la narratrice pour l’anatomie est là pour nous le rappeler.

L’anatomie

Sa passion pour ce domaine est assumée dès le départ. Elle évoque les heures passées devant les expositions de corps humains et sa fascination pour les techniques de conservation, du sang vidé aux liquides utilisés pour que ces secondes vies résistent à l’épreuve du temps. Cet intérêt pour l’anatomie donne lieu à des récits fondés sur des faits historiques. On retiendra la découverte du talon d’Achille par le chercheur hollandais Philip Verheyen, ou encore les lettres bouleversantes de la fille unique de Soliman, fidèle serviteur de l’empereur d’Autriche. Dans ses missives au ton de plus insistant et autoritaire, la jeune femme conjure Francois Ier  de lui rendre le corps de son père pour l’enterrer, puisque le souverain tout puissant a fait exposer ce corps si exotique – Soliman venait d’Afrique – dans un musée.

L’amour et la mort

Cette dernière histoire, tout comme l’acte extraordinaire de la sœur de Chopin, relie l’amour au corps malade ou sans vie. Tandis que la littérature ne cesse de définir l’amour comme une union de deux âmes, Olga Tokarczuk s’attèle à la narration d’un attachement au corps de l’être aimé. Le cœur du frère caché sous un jupon pour passer la frontière, le corps du père effrontément réclamé à un empereur sans foi ni loi, un mari qui sombre dans la folie après la disparition de sa femme et de son fils en vacances sur une île croate, une femme mariée qui se rend sur un autre continent pour donner la mort à son premier amour condamné par la maladie, la mère d’un enfant handicapé qui, en proie à des hallucinations, se perd dans la nuit de Moscou et refuse de rentrer chez elle : tous ces exemples montrent que les manifestations de l’amour ne sont jamais aussi émouvantes et puissantes que face au tragique subi par le corps de l’autre.

Mon avis

Le style est enlevé et Jennifer Croft n’a décidément pas volé son prix. En revanche, je déconseillerais ce livre à toute personne qui s’intéresse moyennement – pour ne pas parler de sentiment de dégoût – à l’anatomie. Des lignes, voire des pages consacrées aux liquides utilisés pour la conservation des corps à travers les siècles, mais quel ennui ! Quelques mots suffisent, mais la narratrice se perd souvent dans sa passion pour ce sujet et en fait des tonnes. On constate le même travers dans le récit de Kunicki, ce père de famille qui cherche pendant des jours et des nuits sa femme et son fils disparus sur une petite île. Des pages et des pages de recherche, et ca tourne en rond – comme sur une île, effectivement – pour au final ne rien trouver. L’histoire aurait pu être raccourcie d’une bonne dizaine de pages. Bref, un livre intéressant par moments, en particulier pour les réflexions sur le voyage qu’il comporte, mais trop long dans son ensemble.

Publicités

Less, Andrew Sean Greer

Prix Pulitzer de la fiction 2018, mon club de lecture a tout naturellement voulu s’attaquer à Less de Andrew Sean Greer. Même si ce livre a déçu la plupart des autres membres et qu’il a sans doute bénéficié d’une année « faible » parmi la sélection du célèbre prix américain, je recommande vivement ce roman humoristique-nostalgique. Comme on dit aujourd’hui, c’est un roman « feel good » et il suffit de parcourir mes autres articles pour constater que je n’ai pas l’habitude de ce genre de livres. Mais le changement est d’or et la surprise fût fort agréable. Lucy Scholes de The Independent partage cet avis.

https://www.independent.co.uk/arts-entertainment/books/reviews/less-andrew-sean-greer-pulitzer-review-fiction-novel-a8365256.html

 

Histoire

Une fois n’est pas coutume, l’intrigue est relativement simple à résumer. Arthur Less – qui n’est pas le narrateur – est un écrivain homosexuel de San Francisco à l’aube de la cinquantaine et en pleine déception amoureuse. Il vient de recevoir un faire-part pour le mariage de Freddy, son jeune amant avec lequel il a vécu de nombreuses années tout en mettant un point d’honneur à « ne pas s’attacher ». Pour surmonter le double choc du mariage de l’amour de sa vie et de l’approche du demi-siècle, il décide de fuir grâce à un tour du monde au gré des invitations professionnelles et privées. Il enroule ainsi la Terre de l’itinéraire suivant :

  • New York : interview d’un grand auteur de science-fiction. Spécialement déguisé pour l’occasion, Less n’aura pas l’immense privilège de monter sur scène avec la star puisqu’il la surprend en train de vomir juste avant la conférence.
  • Mexico : une conférence sur Robert, son ex-compagnon et immense écrivain avec qui il a partagé plus d’une dizaine d’années de vie commune. Plus âgé que lui, cet homme brillant termine sa vie dans une clinique et c’est la première fois que Less accepte d’évoquer en public Robert et le cercle de grands écrivains auquel celui-ci appartenait. Une fois de plus, l’événement n’aura pas lieu car la première épouse de Robert, avec laquelle Arthur devait intervenir, est indisposée.
  • Turin : remise de prix. Contre toute attente et malgré la présence d’un auteur à succès largement favori, Less remporte la mise avec son roman
  • Berlin : séminaire d’écriture à l’université. Au cours de cette phase berlinoise, Less trouve un jeune amant assez improbable – il est Bavarois, aime le foot et les émissions du type « Bauer sucht Frau »…Mais surtout, il se produit un phénomène étrange lors de ses interventions face aux étudiants : des évanouissements suivi de fièvres de courte durée. La personnalité d’Arthur Less semble mettre ses auditeurs, et même son amant au début de leur relation, dans un état de transe. Aucune cause n’est explicitement évoquée pour ces contaminations aux frontières du réel !
  • Paris : cette étape n’était pas prévue, Roissy ne devait être qu’une halte pour la prochaine étape. Mais tandis que son avion est « surbooké », Less se porte volontaire pour un prochain vol. Il en profite pour se balader en ville et retrouve un vieil ami qui habite désormais la capitale. Celui-ci l’invite à une soirée rue du Bac au cours de laquelle il fait la connaissance d’un bel Espagnol qui s’ennuie autant que lui. Après un long flirt, un vrai coup de cœur, notre anti-héros apprend que le jeune homme est en couple…Occasion manquée ? Arnaque ? Peu importe, la prochaine destination promet d’être grandiose.
  • Maroc : invitation à l’anniversaire d’une amie de Robert qu’il ne connaît pas. Lors d’une excursion dans le désert, le pire ennemi du tourisme au Maroc frappe : l’intoxication alimentaire. Le petit groupe rétrécit donc à mesure que les cinquante ans de Less approchent, pour finalement en être réduit aux deux personnages accompagnés du guide local. Pendant sa nuit d’anniversaire, Less pense bien évidemment à Freddy, à ce qu’il vaut en tant qu’écrivain, et se demande quel avenir il peut espérer.
  • Inde : écriture de son roman. Dans une petite maison gérée par la paroisse, Less est confronté à ce qu’il était venu fuir pour écrire : le bruit. Les Chrétiens se retrouvent dans le jardin de la maison pour pique-niquer, l’imam du village appelle à la prière aux aurores, et les hindous ne sont pas en reste ! Alors qu’il est hospitalisé suite à une blessure, Carlos, à la fois son ennemi de toujours et le père adoptif de Freddy, le prend en charge et le place dans une demeure au calme. Inquiet, Carlos lui demande s’il a des nouvelles de son fils.
  • Japon : rédaction d’articles gastronomiques grâce à laquelle il déguste de délicieux mets japonais.

 

Le dénouement nous apprend les causes de l’inquiétude exprimée par Carlos, puisque le narrateur n’est autre que Freddy lui-même. Il a en effet rompu son mariage au bout de quelques heures et interrompt sa lune de miel à Tahiti pour attendre le retour de l’homme de sa vie à son domicile de San Francisco.

 

Pourquoi ce roman n’est pas si mauvais

Ayant lu très peu de Pulitzers, je ne peux confirmer ou infirmer les attaques de mes comparses – Américaines pour la plupart –  du club de lecture quant à la différence de qualité entre Less et les lauréats précédents. En revanche, j’ai passé un bon moment et souhaite donc défendre ce roman profondément moderne.

 

Une double mise en abîme

Nombreuses sont les œuvres mettant en scène les désarrois des écrivains, un procédé efficace qui transcende les arts. En littérature, il y a la bien nommée L’Œuvre de Zola, même si le sort de l’écrivain y est bien enviable comparé à celui du peintre. À l’écran, il y a la série essoufflée et trash The Affair ainsi que l’inoubliable 37,2 le matin. Ici, on constate une sorte de double mise en abîme. Explication. Le premier roman d’Arthur s’intitule Kalipso et revisite le mythe éponyme avec une histoire d’amour maudite entre un soldat de la deuxième guerre mondiale échoué dans le Pacifique sud et l’homme qui le soignera. Le roman qu’il est en train d’écrire raconte quant à lui les errements d’un homme légèrement paumé passant en revue ses douloureux souvenirs à travers la ville de San Francisco. On peut donc parler de double mise en abîme car la vie du personnage principal est la synthèse des deux romans dont il est l’auteur. Il part pour un long voyage, se perd ailleurs comme Kalipso, mais il erre aussi dans son passé comme son héros dans les rues de San Francisco. Less ne se contente donc pas de relater les difficultés d’un écrivain – la reconnaissance , l’obligation de tout recommencer, le sentiment d’être mauvais en côtoyant des « grands » – puisqu’il confond le destin du personnage principal avec celui des héros que ce personnage a lui-même créé. Cette confusion est réussie et offre des clefs de lecture, voire une profondeur au récit de par le rapprochement à un mythe et l’universalité de cette crise individuelle de la cinquantaine (la fameuse « mid-life crisis »).

 

Première génération d’homosexuels de cinquante ans

Or s’il est généralement admis qu’il est plus encore plus difficile de vieillir pour une femme, ses principales qualités aux yeux du monde étant d’ordre physique, ce roman semble dire que c’est encore pire pour les homosexuels. Dans le premier tiers du livre, une phrase étonnante est lâchée comme une gifle sur la joue du lecteur, quelle que soit son orientation sexuelle : « nous sommes la première génération d’homosexuels de cinquante ans ». Et c’est cruellement vrai : la honte et la station ad vitam aeternam dans le placard, puis le SIDA, ont eu raison des générations précédentes. Alors comment passer le cap dans une communauté où l’apparence et la jeunesse sont primordiales ? En témoignent les deux grandes relations amoureuses de Less, chacune avec plus d’une vingtaine d’années de différence d’âge. La première dans un sens avec Robert, le brillant écrivain au génie duquel le jeune Arthur devait se soumettre. La seconde dans l’autre sens avec le jeune Freddy, qui finira par quitter son vieux partenaire et épouser un homme de son âge.

Dans ce roman, la vieillesse est parfaitement indissociable de la maladie et de la mort, en témoignent la longue et douloureuse fin de vie de Robert ainsi que les pensées d’Arthur sur sa mère, morte des suites d’un cancer. Pourtant, Arthur « n’a pas de peau » – expression qui revient souvent dans la bouche de ses amants – et semble avoir un effet magnétique sur les gens. Lorsqu’il provoque des évanouissements suivis de fièvres pendant ses interventions à Berlin, c’est comme une puissance qui détruit pour ensuite mieux insuffler la vie à ces individus. Et après tout, comment vieillir si on n’a pas de peau ? Ne pas avoir de peau, c’est à la fois ne pas avoir de protection, se prendre les hostilités de la vie en plein corps, et ne rien sentir puisque les sensations du toucher ne sauraient être reçues sans cet organe. Preuve qu’il y a une insensibilité, une apathie profonde chez Less : la dernière scène précédant le dénouement et dans laquelle le héros a un mal fou – pour des raisons mentales et non physiques – à détruire un mur en carton d’un coup de poing pour sortir d’une vieille pièce à la porte bloquée. Arthur Less n’a pas de peau. Il est donc un éternel jeune homme, parfaitement inconscient du bien qu’il fait aux autres (cf. séjour à Berlin) et de son talent d’écrivain (cf. prix remporté en Italie). Passé le cap de la cinquantaine, Arthur Less n’a pas changé et preuve que le vieillissement n’est pas si terrible : son jeune amant raconte son histoire et traverse l’océan pour le rejoindre. Un bel espoir pour cette génération de « vieux gays » rescapés de l’ère du SIDA.

 

 

Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë

Envie de lire l’un des plus grands classiques de la littérature anglaise ? De vous plonger dans l’une des histoires les plus cruelles jamais racontées et un destin à la fois tragique et destructeur ? Alors lisez Les Hauts de Hurlevent, chef d’œuvre et unique roman d’Emily Brontë, raflée par une tuberculose à seulement trente ans. Au passage, regardez aussi ce petit détournement qui vaut le détour.

Intrigue

L’avant

Pour commencer, la narration même de l’histoire des Hauts de Hurlevent est très particulière puisqu’elle passe par la voix de Nelly Dean, fidèle servante des personnages principaux. Elle travaille à Thrushcross Grange et Lockwood, voyageur en quête de tranquillité, la prie de tout lui raconter sur le misanthrope Heathcliff, son logeur résidant aux Hauts de Hurlevent.

Dans la modeste demeure isolée des Hauts de Hurlevent, au beau milieu de la lande du Yorkshire, la famille Earnshaw semble vivre paisiblement jusqu’à ce que le père se prenne d’affection et ramène chez lui un petit bohémien – Heathcliff – rencontré pendant un voyage à Liverpool. Tandis que Hindley, son frère d’adoption, le roue régulièrement de coup par jalousie, sa sœur Catherine en fait son partenaire de jeu.

Malheureusement, la situation s’envenime à la mort de Mr. Earnshaw. Quand son fils revient après ses études en compagnie de la femme qu’il a épousé entre-temps, il prend la tête de la maison et relègue Heathcliff au rang de domestique tout en l’humiliant à la moindre occasion. À l’inverse, les liens entre Catherine et le jeune bohémien se renforcent au fil des années.

Pendant l’un de leurs nombreux jeux nocturnes dans la lande, ils décident d’épier Edgar et Isabella Linton chez eux, à Thrushcross Grange. Alors qu’ils viennent d’être pris dans la main dans le sac, Catherine se fait mordre par le chien des Lintons en pleine fuite. La famille l’accueille pour la soigner, mais renvoie son compagnon « basané » chez lui. Pendant les quelques mois passés chez cette famille aisée et généreuse, Catherine adopte leurs manières et rentre transformée aux Hauts de Hurlevent. De fait, un écart se creuse vis-à-vis de Heathcliff dont elle n’hésite pas à railler l’apparence négligée.

La femme de Hindley meurt quelques mois après avoir donné naissance à leur fils Hareton, et le chef de famille sombre dans la folie et l’alcoolisme, tandis qu’une tendre amitié grandit entre Catherine et Edgar Linton. Tout en annonçant à Nelly leur mariage à venir, celle-ci avoue ne pas aimer Edgar aussi profondément que Heathcliff. Or le statut social reste la principale cause de son choix, et elle compte bien profiter de celui qu’elle acquerra grâce à son mariage pour améliorer la condition de son âme sœur. Malheureusement, celui-ci n’entend que les mauvaises bribes de la conversation, à savoir que l’épouser reviendrait pour Catherine à « se dégrader ». Blessé, il disparaît pendant plusieurs années et la jeune femme, ignorant tout des causes de cette fuite, tombe malade.

Trois ans plus tard, alors que Catherine est guérie et vit paisiblement à Thrushcross Grange avec les Lintons, Heathcliff refait surface. C’est un homme transformé et riche qui se présente à eux. Même si l’origine de sa fortune n’est pas dévoilée, une chose est sûre : la vengeance est un plat qui se mange froid. Une occasion de la réaliser lui est justement servie sur un plateau : Isabella tombe amoureuse de lui et tout en la méprisant, Heathcliff l’épouse.

Catherine, lucide quant aux sentiments de son grand ami d’enfance et très attachée à sa belle-sœur, tente de raisonner la pauvre jeune fille. Une dispute éclate et Edgar décide alors que Heathcliff n’aura plus droit de cité à Thrushcross Grange, ce qui précipite à nouveau Catherine dans la maladie. Pendant ce temps-là, les Hauts de Hurlevent sont le théâtre de la déperdition. Hindley dilapide son argent au jeu et doit même hypothéquer la ferme auprès de Heathcliff, qui lui-même prend un immense plaisir à « bêtifier » le petit Hareton et à humilier son épouse.

Apprenant la maladie de son véritable amour, il parvient – avec le concours de Nelly – à lui rendre visite en cachette, un excès d’émotion qui finit par tuer Catherine, juste après avoir mis au monde la fille d’Edgar.

Peu de temps après l’enterrement, Isabella profite des absences répétées de son bourreau de mari et s’échappe du domicile conjugal pour s’installer dans le sud de l’Angleterre. Elle y met au monde Linton Heathcliff. Six mois après la mort de sa sœur, Hindley décède à son tour et son rival de toujours devient alors propriétaire des Hauts de Hurlevents. Sa vengeance paraît aboutie, mais elle ne fait que commencer.

L’après

La vie continue après la disparition de la fratrie initiale. Heathcliff, Edgar et surtout la conteuse demeurent, eux, au milieu de trois descendants : Hareton, Cathy et Hinton.

La fille de Catherine, surnommée Cathy par son père par souci de différenciation vis-à-vis de sa mère, devient une petite fille charmante et cultivée qui grandit dans un bonheur à la fois simple et fragile car fondé sur l’isolement. Avec pour seule compagnie celle de Nelly et de son père, la petite fille éprise de liberté n’aura de cesse de repousser les limites géographiques qui lui sont assignées par un père effrayé à l’idée que sa progéniture si pure et bien éduquée puisse rencontrer le mal : Heathcliff. Apprenant que sa sœur Isabella est mourante, Edgar récupère son neveu pour s’en occuper, offrant par la même occasion un camarade de jeu à sa propre fille. Mais le père de Linton insiste pour en avoir la garde.

Pendant trois ans, les deux cousins sont séparés, jusqu’à ce que Cathy rencontre Heathcliff au cours d’une promenade dans la lande. Celui-ci va tout manigancer pour que la jeune femme tombe amoureuse de son fils et l’épouse afin de devenir lui-même propriétaire de Thrushcross Grange à la mort d’Edgar, et même à celle de Linton, si chétif qu’il mourra très certainement avant son père. Commence alors une amitié secrète, épistolaire par la force des choses, entre Cathy et son cousin.

L’année suivante, Cathy et Nelly sont de sortie dans la lande et tombent sur Linton à l’agonie. Or cette rencontre n’avait rien de fortuit, Heathcliff ayant menacé l’enfant afin qu’il persuade les deux femmes de passer le seul de Wuthering Heights. Le maître des lieux les enferme aussitôt et jure de ne laisser sortir Cathy, dont le père est mourant, qu’une fois mariée à Linton. Nelly est libérée au bout de quelques jours, et Cathy réussit à s’échapper avec le concours de Linton, à ses propres risques et périls. Elle arrive juste avant la mort de la personne qu’elle aime le plus.

Désormais épouse de Linton et belle-fille du propriétaire des deux demeures, Cathy s’installe aux Hauts de Hurlevent. Linton succombe rapidement à ses souffrances et la jeune femme cultivée ne répond que par des moqueries aux efforts du timide Hareton pour lui plaire. Nelly arrête son récit à ce moment, et Lockwood comprend enfin qui sont les deux jeunes gens qu’il a vu s’insulter aux Hauts de Hurlevent. Ennuyé par son environnement qu’il avait pourtant recherché au départ, il décide de quitter la lande plus tôt que prévu.

Quelques mois plus tard, ce personnage « prétexte » se retrouve dans la région pour affaires et passe une nuit à Thrushcross Grange puisqu’il continue d’en payer le loyer. L’endroit est déserté et Nelly vit désormais aux Hauts de Hurlevent depuis le départ de Zillah, l’ancienne gouvernante des lieux. Les choses ont bien changé entre les deux jeunes habitants des lieux : Hareton, depuis son confinement à l’intérieur dû à un accident, étudie sous la houlette de Cathy qu’il a réussi à convaincre de sa propre bonne foi et de l’injustice de ses moqueries. Mais la folie dans laquelle sombre Heathcliff peu à peu laisse entrevoir un bonheur complet à venir. Ce dernier se laisse mourir, totalement obnubilé par des visions de sa bien-aimée. Il sera enterré à ses côtés.

Quelques éléments d’analyse

L’origine du mal

Au-delà de l’histoire d’un amour aussi passionnel qu’impossible vers lequel toutes les adaptations cinématographiques se sont égarées de façon simpliste, ce roman fleuve – dépassant tout de même les 400 pages – retrace la destinée d’un personnage principal cruel. Heathcliff est le mal. Cet être au passé mystérieux brave tous les interdits, moraux et sociétaux, pour satisfaire son égoïste amour et son appât du gain. Pour son premier désir, il va jusqu’à approcher le corps de Catherine la veille de ses funérailles afin de remplacer par ses propres cheveux la mèche d’Edgar portée en pendentif par la défunte. Il est même prêt à profaner sa tombe pour être enterré à ses côtés. Quant au second désir, Heathcliff ne recule devant aucune malice ni violence pour l’assouvir. Il séduit Isabella dans le but d’accéder au patrimoine des Linton. Conscient de la santé précaire de son propre fils et désireux de devenir maître de Thrushcross Grange à sa mort, il compte bien profiter des derniers instants en vie de celui-ci pour « arranger » son union avec Cathy. Ne parvenant pas à faire naître une véritable affection entre les deux jeunes gens, il force les choses et use d’un stratagème des plus sadiques pour enfermer Cathy aux Hauts de Hurlevent, allant même jusqu’à la brutaliser.

Mais bien plus que par son amour passionné et exclusif pour Catherine, par sa cupidité sans borne si caractéristique des individus pourris jusqu’à la moelle (rappelons-nous le détestable Julien de Lamare), cet être est mû par le désir de vengeance. La Genèse de celui-ci : son enfance. Elle aurait pu être sauvée par la bonté du père Earnshaw. Mais la jalousie du fils Hindley l’a massacrée. Roué de coups et humilié, le jeune bohémien encaisse sans montrer la moindre souffrance et s’endurcit, rêvant sans doute déjà du fameux plat qui se mange froid. Parti on ne sait où et en possession d’une fortune vraisemblablement gagnée en parfaite illégalité, il revient dans ce trou qui l’a vu souffrir pour le seul plaisir de ruiner son pire ennemi. Mais la mort de celui-ci n’arrête pas l’appétit de Heathcliff qui met un point d’honneur à élever le pauvre Hareton comme une bête.

Catherine, son rayon de soleil entre deux roueries de Hindley, celle qu’il a toujours aimée et réciproquement, aurait pu elle aussi le sauver. Malheureusement, elle choisit un meilleur parti et lui brise le cœur. Là aussi, Heathcliff ne pensera plus qu’à une chose : se venger d’Edgar en mettant la main sur sa fortune. Pour y parvenir, il met au point deux stratagèmes. Tout d’abord, il épouse Isabella qu’il méprise. Certaines manifestations de la cruauté de bohémien choquent : le petit chien pendu avant le départ des jeunes mariés pour Hauts de Hurlevent et une tirade insoutenable où il expose à Nelly tout le sadisme que lui inspire cette fille qui n’a eu que la faiblesse de l’aimer. Deuxième manigance : il force le mariage entre Cathy et son fils.

Dans la demeure lugubre des Hauts de Hurlevent, la violence et la jalousie – d’abord celle de Hindley envers son frère adoptif, puis celle de Heathcliff envers Linton puis Hareton – l’emportent inéluctablement sur l’amour. À l’inverse, la belle et paisible Thrushcross Grange est un havre de paix pour les Lintons, ces gens si bien éduqués, pour la jeune Cathy, et enfin pour tendre amour qui l’unit à Hareton. En quittant la première propriété pour s’installer dans la seconde, celui-ci devient éduqué et semble passer de l’état sauvage à la civilisation.

L’environnement fait donc tout : le mal ne naît pas ex nihilo au sein des individus, mais n’est que l’expression la plus logique et inéluctable d’une enfance, d’un entourage lui-même cruel et violent. Compte tenu de son enfance sordide – devinée – précédant son adoption par les Earnshaw et de celle – racontée – aux côtés de Hindley, Heathcliff n’aurait pu évoluer différemment. Enchaîné au mal, il refuse de quitter cette maudite demeure : il y revient après avoir fait fortune ailleurs et à la fin de sa vie, ne s’installe même pas dans la confortable Thrushcross Grange dont il est devenu bénéficiaire.

Le décor du tragique (comparaison avec une œuvre précédemment chroniquée)

Le Retour au pays natal de Thomas Hardy s’ouvre sur une longue description de la lande et de son caractère réfléchissant vis-à-vis de ses habitants. Emily Brontë ne s’attarde pas autant sur le décor de son histoire, mais les deux œuvres ont en commun le tragique de leurs destins croisés ainsi qu’une bonne dose de surnaturel. D’un côté, Le Retour au pays natal débute par un peuple s’adonnant à des feux de joie dans la lande, « l’homme au rouge » est – à tort – considéré comme la figure du diable et Eustacia Vye comme une sorcière par une habitante qui réussira à la tuer grâce à une poupée vaudou. De l’autre, le visiteur des Hauts de Hurlevent est confronté au fantôme de Catherine dès sa première nuit. Dans le récit de Nelly, la jeune défunte ne cessera de « hanter » Heathcliff, qui en mourra.

La lande est intrigante – même le clip de Kate Bush qui reprend cette esthétique spectrale peut angoisser–, mais elle est avant tout d’un ennui abyssal. Alors que Lockwood recherchait justement le calme et la solitude pour échapper à son quotidien éreintant d’homme d’affaires, il part avant la fin des échéances dues à Heathcliff. Trop affecté par le lugubre de la lande, mais aussi par celui de cette longue histoire qui pourtant le passionne, tout comme son personnage principal. Les caprices météorologiques – évoqués dans le titre même du roman ! – illustrent très bien le danger qui gronde autour de la lande : Lockwood tombe gravement malade après cette fameuse première nuit surnaturelle et Eustacia, qui souffre pendant tout le roman du sinistre de sa région, succombera au caprice de celle-ci pendant une nuit orageuse.

La scène finale réunit d’ailleurs ces deux aspects que sont l’ennui et la mort. Sur le chemin du départ, Loockwood passe devant les tombes de Catherine, Edgar et Heathcliff et s’arrête pour observer le calme de la lande (traduction personnelle de mon édition : « As he gets ready to leave, he passes the graves of Catherine, Edgar, and Heathcliff and pauses to contemplate the quiet of the moors. »).

Le grand roman classique de la passion

Les Hauts de Hurlevent est considéré comme LE roman de la passion amoureuse, avec les excès et les conséquences destructrices que ce sentiment induit. Heathcliff est quant à lui à la fois une figure du mal et de l’attraction que ce sentiment peut comporter. Même si Catherine épouse le gendre idéal, le départ soudain de l’homme qu’elle aime malgré tout la précipite dans une maladie dont elle mettra du temps à se remettre, avant que l’histoire se reproduise suite au malheur de ne plus être autorisée à le voir. Sans guérison, cette fois.

Après Tristan et Yseult, après Roméo et Juliette, la folie de Catherine et Heathcliff est celle de deux êtres qui ne peuvent être réunis. Pourquoi ? D’après le récit de Nelly, la jeune héroïne est elle-même bien consciente qu’elle ne peut épouser ce jeune bohémien et que la société ne saurait tolérer cette union. Un avancement est donc préférable pour elle, lequel s’incarne dans la figure d’Edgar Linton. Les Hauts de Hurlevent, c’est donc dans la culture populaire – le roman est notamment mentionné dans la saga Twilight – l’histoire d’un amour impossible, de deux corps séparés par la société de leur vivant, mais dont les âmes se retrouvent après la mort. Ils seront finalement enterrés côte-à-côte et le fantôme de Catherine hante Heathcliff pour enfin précipiter la mort de celui-ci et l’union tant attendu des deux âmes sœurs. Alors que la mort sépare deux êtres mariés, résultat d’une union sociale et conventionnelle, elle réunit ceux qui ont été séparés par la société et les conventions.

Les invisibles, Roy Jacobsen

Le livre le plus déroutant que j’ai lu cette année. Et pourquoi donc ? Tout simplement parce que je n’ai jamais eu l’occasion – celle qui a fait le lardon était le club de lecture en anglais auquel je participe dans ma ville – de lire le moindre auteur scandinave et les best sellers ne font pas vraiment partie de ma littérature de prédilection. Trop habituée aux classiques mais non hermétique au changement, regardons cela de plus près.

Résumé

Au début du XXe siècle, l’île norvégienne de Barrøy n’abrite qu’une seule famille : le couple Maria et Hans, son père Martin, sa sœur Barbro et leur fille Ingrid. La vie est rythmée par les hivers extrêmement rigoureux et sombres qui apportent leur lot de tempêtes plus violentes les unes que les autres. Chaque année, Hans part avec son frère sur le bateau de pêche de ce dernier pendant plusieurs mois, laissant toujours sa famille dans l’appréhension – et non pas la peur, car les insulaires ont appris à dépasser ce sentiment – d’une mort en mer. Les saisons s’enchaînent et le quotidien se résume à la subsistance des personnages. Quelques accomplissements et joies viennent toutefois rompre cette omniprésence des forces de la nature et des traditions. Ainsi les femmes ont depuis peu l’honneur de posséder leur propre chaise – Barbro emporte la sienne partout -, et de s’assoir à table. Les habitants de l’île profitent de la douceur des édredons, qu’ils sont les seuls à pouvoir confectionner dans la région. Le travail de l’homme échappe également aux seules contraintes naturelles à travers les ambitions tenaces de Hans, le chef de famille, qui souhaite toujours améliorer les conditions de vie sur l’île. Ses ambitions vont de la construction d’un quai à l’aménagement d’un système d’approvisionnement en eau de la maison. Ce dernier projet ne sera pas exécuté de son vivant, mais repris avec succès par ses successeurs. Mais lesquels ?

Le mystère de l’absence de frères et sœurs pour Ingrid restera entier jusqu’à la fin du livre, et celle-ci n’aura elle-même pas d’enfants. Barbro, simple d’esprit selon les dires de son frère tout en apparaissant la plupart du temps comme « normale », a quant à elle un fils, dont le père est vraisemblablement l’un des ouvriers suédois, qui, échappant à la guerre, ont débarqué sur l’île et travaillé à la construction du quai. Ce fils se montre, comme Ingrid au début du roman et tous les enfants de pêcheurs – voire plus généralement d’exploitants de ressources naturelles – physiquement très précoce et dégourdi. Il tentera même, conscient des traditions avantageuses pour son sexe, de reprendre le rôle de chef de Barrøy à la mort de Hans.

Car des années après la mort plutôt attendue de Martin survient celle, brutale et narrée de façon laconique, de son fils de cinquante ans. Maria est sous le choc et sera internée pendant quelque temps. Qui deviendra alors le chef du clan ? Une femme ? Mais au-delà de la succession se produit un joli chamboulement dans la vie de cette petite famille. Ingrid, devenue gouvernante au service d’un couple de riches commerçants domiciliés sur le continent, est confrontée à leur mystérieuse disparition – on ne saura jamais où ils sont allés – suite à leur faillite. Elle se résout rapidement à prendre en charge le garçon et sa petite sœur, eux-mêmes adoptés par la famille de Barrøy. Ces deux êtres attardés qui vivaient dans le confort et l’ignorance totale de leurs parents s’adaptent à merveille à leur nouvel environnement, même si le tout se passe très progressivement. Ils deviennent plus dégourdis, à la fois par la force des choses et grâce à leur inclusion dans un cocon familial, aussi spartiate soit-il.

Le dénouement ne surprend pas le lecteur, habitué dès les premières lignes du roman à accompagner la petite Ingrid dans son évolution : elle prendra bien la tête de l’île. Imaginons qu’à l’époque où Barbro était enfant, les femmes devaient rester debout pendant les repas…D’autres changements considérables ont eu lieu depuis la mort de Hans et les projets d’Ingrid restent dans la continuité des grandes ambitions de son père. Ainsi le minuscule port de Barrøy est intégré à une route du lait, assurant des revenus plutôt surs pour la famille, et un phare sera construit sur l’île. Ce dernier horizon laisse présager un moindre isolement…en vue d’offrir une visibilité aux invisibles ?

Analyse

Une simplicité plutôt mise en avant

Le roman est à la fois circulaire de par l’importance des saisons et linéaire car il porte tout de même une progression. Plusieurs thèmes principaux se dégagent : la famille, la transmission, la fatalité incarnée dans les forces de la nature, et la liberté.

La famille et la transmission, c’est la même chose. Or leur importance est posée dès la première scène, extrêmement touchante, entre Hans et Ingrid. La petite fille est des plus dégourdies, sa communion avec la nature innée et son père semble l’aimer profondément, comme le montre son attachement au rire de sa progéniture. Puisque le roman s’ouvre sur un moment de partage, la transmission qui suivra n’en sera que la continuité et l’évolution de la famille, de leurs conditions de vie sur l’île s’articulera autour du personnage d’Ingrid. Mais attention, la psychologie des personnages est quasi-inexistante, les dialogues rarissimes – heureusement, vu la difficulté à comprendre le dialecte dans lequel ils sont retranscrits – et l’économie dans la description des traits de caractère est à l’image des conditions matérielles dans lesquelles vivent les personnages. Seule la famille, le collectif comptent. Celle-ci concentre tout son temps, toute son énergie à subvenir à ses besoins et les ambitions sont peut-être individuelles au départ, mais elles servent uniquement les intérêts de la famille. La psychanalyse, très peu pour eux. Ingrid ne saura jamais pourquoi elle n’a pas eu de frères et sœurs, et on fait peu de cas de l’état mental de Barbro. Hans précise juste que c’est une tare génétique. Ce dernier met chaque année sa vie en danger pour nourrir les siens et son père accepte avec résignation son destin de chef de famille déchu dont l’autorité ne subsiste qu’en la personne de son fils. En résumé, pas de risque de guerre d’egos, si ce n’est vers la fin du roman entre Ingrid et le fils de Barbro. Fort heureusement, l’héritière s’impose et les conflits auront été de courte durée.

Les vies sont marquées par la fatalité : les enfants n’ont pas peur de ramer seuls en pleine mer et à l’approche d’une tempête, les hivers rudes sont vécus avec résignation et adaptation (chagement de chambre selon l’exposition aux intempéries). Alors quelle place pour la liberté dans cette vie isolée du monde où les préoccupations matérielles dominent ? Aucune. La fatalité de la nature s’infiltre dans l’existence de chaque protagoniste insulaire. C’est le sens de la citation en quatrième de couverture : il est impossible de quitter une île. D’ailleurs, ironie du sort, Barbro ne parviendra pas à trouver un employeur décent sur le continent et Ingrid, après un passage temporaire hors de Barrøy, finit par y ramener deux habitants – et membres de la famille – supplémentaires.

Parlons-en de ces deux-là ! Leur histoire incarne parfaitement ma thèse d’une simplicité mise en avant par le narrateur. Leurs parents – surtout leur mère – les délaissent totalement et pendant toute la période où Ingrid les garde dans leur grande résidence, ils apparaissent comme des enfants insupportables et vraiment, vraiment en retard sur le plan de la motricité. Le manque d’attention, ne parlons même pas du manque d’amour, et la vanité de leur vie privilégiée ne les aident pas vraiment. A contrario, c’est finalement dans un environnement modeste mais stimulant qu’ils s’épanouiront. Une vie simple, mais débordante de sens.

 

Vie ennuyeuse, lecture ennuyeuse

J’ai envie de reprendre ici, en substance, un commentaire posté sur la critique du livre dans The Guardian : lire les aventures de personnes qui passent leur temps à percer des trous et à faire du bateau, c’est légèrement ennuyeux. Par mimétisme d’une nature austère, le roman est austère ; même si le style sublime, avec des touches de poésie, sauve l’ensemble de l’œuvre. J’en profite pour saluer le travail du traducteur vers l’anglais, Don Bartlett.

Lorsqu’il ne se passe pas grand-chose dans une œuvre de fiction, la psychologie des personnages est toujours là pour rendre une lecture intéressante. Or, comme il n’y en a pas ici, que reste-t-il ? Rien. Des lignes et des lignes pour expliquer comment Barbro fabrique les filets, comment ils les mettent pour pêcher, comment ils sont détruits par les caprices de Dame Nature. Des lignes et des lignes pour expliquer comment Hans construit son hangar à bateaux, et la torture reprend puisqu’il a dû s’y reprendre à trois fois, à nouveau à cause de Dame Nature. Des lignes et des lignes sur la construction du quai. Si l’exploitation des ressources naturelles relève de l’art de la patience, il en va de même pour le lecteur. Or sa patience est rarement récompensée. Aucune identification aux personnages n’est possible pour les raisons évoquées plus haut, alors que c’est le propre du roman. Peut-être les insulaires se retrouveront-ils dans ce récit ? Peut-être les nordistes se reconnaissent-ils dans cette atmosphère glaciale faite de pragmatisme pur et dur et de labeur ? Sans doute, oui, puisque ce livre a été un immense succès en Norvège. Pour les autres, pas la peine d’acheter un roman, il suffit de regarder Thalassa.

 

 

Les Choses, Georges Perec

Livre le mieux vendu de Georges Perec, Les Choses se situe entre l’essai et le mini-roman sociologique. Il raconte, à travers la vie de Sylvie et Jérôme, l’importance du matériel et le conflit existentiel qui en découle lorsque les pensées et choix sont déterminés par les choses.

Résumé

Ce couple parisien de vingt-cinq ans vient de terminer ses études, plutôt courtes, et travaille désormais en tant que contractuels dans le domaine de la publicité. Ils réalisent des sondages sous forme d’interviews pour le compte d’agences. Locataires d’un petit appartement du cinquième arrondissement, déjà bobos à l’époque où le phénomène existait sans porter de nom, ils y sont pourtant à l’étroit et ont plutôt du mal à boucler les fins de mois. Car même s’ils ne roulent pas sur l’or, les tentations sont grandes et ils font des folies, s’achètent des vêtements de luxe de temps à autre, mais bavent le plus souvent devant les antiquaires.

D’un point de vue purement extérieur et le plus objectif possible : un appartement parisien et un emploi aussi valorisant qu’intéressant n’ont rien d’une situation frustrante. Sans compter la culture, les dîners entre amis du même monde et la liberté que leur offre leur travail. Pourtant, Sylvie et Jérôme stagnent et la trentaine approchant, il leur faudra tôt ou tard se faire embaucher, accéder à une certaine stabilité indispensable pour ne pas sombrer dans le cliché du vieux couple bohème.

Alors qu’ils poursuivent leur routine sans parvenir à faire un choix décisif, la guerre d’Algérie confère un certain sens à leur existence de par l’atmosphère de danger et de gravité qui règne dans Paris pendant ses événements les plus marquants. Mais une fois terminée cette accalmie paradoxale dans leur vie calme et de moins en moins signifiante, Sylvie et Jérôme s’enfoncent. Ils se fâchent avec certains amis, d’autres prennent le virage de la stabilité, et ils sauteront finalement dans le vide.

Répondant à une annonce pour un poste de professeur de collège en Tunisie, ils partent s’y installer car ils n’ont de toute façon plus rien à attendre de la vie parisienne. Le semblant de rêve – car ils n’étaient pas si optimistes que cela – s’écroulent lorsqu’ils apprennent qu’ils devront vivre non pas à Tunis, mais à Sfax. Sylvie est la seule à avoir un travail et le couple subsiste donc sur ce seul salaire, dans cette ville sordide, désertique, à la chaleur écrasante et où subsister est justement la seule manière de vivre. Ils sont seuls, sans amis, dans un appartement trop grand et ne nouent aucun contact social, pas même avec les collègues de Sylvie.

Fort heureusement – oui, fort heureusement – ils n’ont plus les mêmes désirs qu’à Paris et n’attendent rien. Les jours passent dans une apathie à la fois morose et rassurante car éliminant toute frustration. Seuls et fatigués d’un tel vide existentiel, ils rentrent en France, à Bordeaux cette fois-ci. Là, ils cèdent aux sirènes de la fameuse stabilité et obtiennent un emploi bien rémunéré. Malheureusement, la fin du roman évoque une vie bien triste, destin somme toute assez prévisible.

Analyse

Quel rôle jouent les choses ?

Le livre s’ouvre sur un premier chapitre indigeste. Rédigé au conditionnel, il décrit l’appartement idéal du couple. De longues lignes déroutantes pour un lecteur qui, pensant que cette longue description va durer jusqu’à la fin du livre court, est tenté d’abandonner. Trop foisonnante d’objets, de détails sur les couleurs et les emplacements, elle bloque toute représentation des choses décrites. Mais c’est donc cela ! Trop de choses tuent les choses, et si Georges Perec s’est défendu de critiquer le consumérisme dans son livre, on ne peut s’empêcher de penser qu’à trop vouloir en faire, on aboutit au néant. Cette abondance, cette précision des choses finit par nous dépasser et entraver le lien à la réalité : aucune image de l’appartement ne se construit, tant l’imaginaire du lecteur s’y perd.

Or le destin nihiliste de Sylvie et Jérôme, en particulier pendant leur tranche de vie d’une tristesse absolue passée à Sfax, vient corroborer cette thèse. Car les désirs se sont noyés dans l’amoncellement des choses offert à leurs yeux, et les possesseurs apathiques de ces désirs ont fini par abandonner la partie. Les jeunes gens avides de culture et de liberté ont, tout à la fin, laissé leurs rêves de côté pour « se ranger ». Un dilemme qui se pose de façon encore plus répandue pour les jeunes gens d’aujourd’hui que pour ceux de l’époque.

Quel éclairage vis-à-vis de la société actuelle ?

Le livre est bien ancré dans les années 60 et comporte de nombreuses références à cet époque, qu’elles soient historiques comme la guerre d’Algérie ou encore la Tunisie française, ou matérielles. Les objets datés abondent : vinyles (avant qu’ils ne soient oubliés, puis ressortis de la poussière pour devenir à la mode, cela va sans dire !), nombreux livres – qui a, au temps d’Internet, une bibliothèque aussi fournie dans un petit appartement parisien ? -, meubles et types de vêtements aujourd’hui complètement vintages. Tous confèrent, aux yeux du lecteur contemporain, un charme désuet à cet environnement dans lequel évoluent pourtant tristement Sylvie et Jérôme.

Mais au-delà de ces marqueurs temporels, les trentenaires d’aujourd’hui – l’équivalent de ces personnages de vingt-cinq ans donc – sont encore plus soumis aux choses, mais à d’autres choses. Moins matérielles, certes, mais tout de même soumises à une logique de consommation et d’excitation du désir de posséder chez les jeunes couples sans enfant. Paroxysme du consumérisme actuel dématérialisé, synonyme de liberté, de bohême fantasmée et omniprésent chez les moins de trente – quarante, même ! L’âge ne cesse d’être repoussé – ans : le voyage. Non, plutôt le travel porn. Posséder, avoir une grosse voiture qui pollue et des vêtements hors de prix moches, c’est ringard. Les photos et innombrables blogs de voyages – les vlogs aussi, tiens – ont pris le pas sur le matériel, nettement dépassé et jugé comme dénué de valeur. Mais vouloir voyager, voir toujours plus, admirer des tampons sur un passeport et planter des pins avec fierté sur une carte du monde équivaut à vouloir toujours plus posséder, accumuler des choses, et à courir après ses désirs insatiables car renouvelles en permanence.

Alors, que faire ? Se poser comme Jérôme et Sylvie à la toute fin du livre ? Visiblement, cela ne leur réussit pas non plus, et pourtant, Perec semble penser que les jeunes diplômés plein d’avenir qui renoncent à leurs rêves et à leur liberté pour se salarier, se sécuriser, se créditer…ont plutôt raison. Et pourquoi pas ? Le travail est une vertu, après tout. Et la stabilité une sagesse. Quant aux rêves, nul besoin de rappeler leur dangerosité lorsqu’ils prennent trop de place dans nos vies, comme c’est le cas de Sylvie et Jérôme. À relire : la scène de rêve qui se ternit pendant une interview réalisée dans une exploitation agricole.

Disons que le confort matériel finalement atteint par le couple ne saurait les sauver de la tristesse, non pas parce que les choses ne font pas le bonheur, mais parce que l’insatiabilité des désirs fait le malheur de leurs possesseurs.

L’amie prodigieuse, Elena Ferrante

Je ne me souviens pas avoir déjà lu un livre de littérature italienne avant L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante. Et qu’on se le dise dès la deuxième ligne : j’ai adoré. Voilà donc une belle inauguration de cette nouvelle catégorie, avec je l’espère de nombreux autres ouvrages pour lui succéder. On peut en prévoir trois supplémentaires puisque je compte bien lire les tomes suivants de la saga napolitaine !

Résumé

Pour s’y retrouver, il est essentiel de rappeler les familles et noms des personnages du roman. Je n’ai moi-même cessé de me référer à la liste de mon édition pendant les trois premiers quarts du livre.

Cerullo – famille de Lila, le personnage principal

Fernando : père, cordonnier

Nunzia : mère

Raffaella : tout le monde l’appelle Lina, sauf Elena qui l’appelle Lila. Restons sur Lila, donc.

Rino : grand frère, cordonnier

Autres enfants.

Greco – famille d’Elena

Elena : surnommée Lenù, la narratrice

Le père : portier à la mairie

La mère : femme au foyer, forte corpulence et boiteuse.

Petits frères et sœurs.

Carracci – famille de Don Achille

Don Achille : épicier, personnage mystérieux craint par toutes les familles. Au début, sorte de monstre dans l’imaginaire des deux petites filles.

Maria : épouse

Stefano : reprend l’épicerie familiale

Pinuccia et Alfonso : deux enfants de Don Achille.

Peluso

Alfredo : menuisier

Giuseppina : mère

Pasquale : fils aîné, maçon

Carmela : surnommée Carmen, sœur de Pasquale, vendeuse à la mercerie

Capuccio

Melina : parente de la mère de Lila, veuve folle et passionnée.

Ada : fille

Antonio : fils, mécanicien.

Sarratore

Donato : cheminot-poète

Lidia : épouse

Nino : aîné

Marisa : fille

Scanno

Nicola : père, vendeur de fruits et légumes

Assunta : mère

Enzo : fils, même métier que le père

Solara – ceux qui ont « réussi », soupconnés de fricotter avec la Camorra

Silvio : père, propriétaire du bar-pâtisserie

Manuela : mère

Marcello et Michele : fils, beaux gosses.

Spagnuolo

Le père : pâtissier au bar-pâtisserie Solara

Rosa : mère

Gigliola : fille.

Gino : fils du pharmacien

Tout part d’un coup de fil assez mystérieux du fils de Lila à la meilleure amie de celle-ci : Lenù, la narratrice. Apparemment, Lila a disparu et ne veut laisser aucune trace de sa présence sur Terre. Qu’à cela ne tienne ! Lenù va raconter toute son histoire, leur histoire.

Un décor facilement identifiable : une cité en périphérie de Naples, les années 50, de nombreux personnages dont les familles partagent les fondamentaux propres aux ghettos : la misère, la violence, la crasse et bien sûr le duo infernal pauvreté-absence d’éducation. Au milieu de tout cela, deux petites filles : Lenù et son amie prodigieuse. L’amitié entre la timide Lenù et l’intrépide personnage principal naîtra d’une épreuve. Lila, dans un geste de provocation, fait tomber la poupée de Lenù dans un caniveau de la cour de la cité. Persuadées qu’elle a atterri chez l’ogre Don Achille, les deux enfants se serrent alors les coudes pour aller récupérer le jouet chez ce voisin si intriguant.

À partir de là, elles deviennent inséparables. Lila est violente, foncièrement méchante, mais surtout une fille de cordonnier brillantissime : elle lit énormément et calcule mentalement plus vite que son ombre. Les deux petites filles rêvent de devenir riches en écrivant le prochain Les Quatre filles du docteur March et Lila excelle dans l’art de raconter des histoires. Mais les interventions de sa maîtresse auprès des parents de la petite n’auront aucun effet sur son avenir tout tracé : ses parents refusent de l’envoyer au collège. Son rôle est au foyer pour aider sa mère.

Les drames se multiplient autour de ce duo de yin et de yang, comme le meurtre de Don Achille par Alfredo Peluso, ou encore la folie de Melina Capuccio suite au déménagement de son amant Donato Sarratore. Pendant les années de collège de la narratrice, son mentor continue à emprunter énormément de livres à la bibliothèque et à étudier en parallèle de son travail – bien évidemment non rémunéré – à la cordonnerie familiale. Son niveau de latin s’avère même supérieur à celui de son amie, elle qui étudie d’arrache-pied et bénéficie du cadre scolaire toute la journée.

Son ambition ne l’a donc pas lâchée, mais elle se reporte cette fois dans la spécialité familiale. Arrive donc un élément au rôle central dans L’Amie prodigieuse – et de toute évidence dans les tomes suivants : la paire de chaussures Cerullo. Dessinée par une Lila toujours très méticuleuse, puis confectionnée avec l’appui de son frère dans le dos de son père, elle mettra d’abord le chef de famille hors de rage avant d’être l’objet des plus grandes convoitises (secrètes)…

Pendant ses années lycée, dans lequel elle ne retrouve pratiquement aucun camarade du quartier mis à part Gino et Alfonso Carracci, la narratrice travaille au-delà du raisonnable. Amoureuse du très cultivé et distingué Nino Sarratore, elle finit pourtant par sortir avec Antonio, plus pour avoir un petit ami qu’autre chose. Boutonneuse et binoclarde, elle n’attire pas vraiment les garçons, contrairement à Lila. La petite fille sale et sauvage s’est transformée en beauté sulfureuse, dégage un charme irrésistible que même la narratrice ne parvient à décrire précisément.

La plupart des garçons tombe amoureux d’elle, notamment le beau et puissant Marcello. Fils de la famille des Solara, il se pavane avec son frère dans le quartier à bord d’une Fiat Millecento. Mais Lila n’est pas comme toutes ces filles stupides du quartier que les beaux Solara font craquer, elle sait qu’ils ont des liens avec la mafia et va une fois de plus à l’encontre des désirs de ses parents qui y voient un excellent parti pour la famille, rejetant sans scrupules Marcello pour finalement se marier avec Stefano. C’est pendant leur période de fiançailles que Lila opère son plus grand changement. Ayant renoncé à ses ambitions passées depuis longtemps – sans pour autant perdre ses talents d’écrivain, comme le prouvent ses lettres adressées à son amie pendant les vacances de celles-ci sur l’île d’Ischia, elle s’habille comme une starlette de cinéma et aime se montrer à tout le quartier au bras de son bel amoureux. Son intelligence semble avoir laissé place à la superficialité, son ambition semble s’être effacée au profit du respect des codes locaux et de son futur d’épouse et de mère.

L’union des deux familles est même économique puisque Stefano exige que les paires de chaussures dessinées par Lila soient fabriquées, puis les achète à prix d’or avant d’investir dans la boutique Cerullo afin de lancer leur activité de confection de chaussures. Mais Stefano a signé un pacte avec le diable en vue du succès de son épicerie. Ce pacte, c’est une alliance avec les Solara qui se matérialise dans la scène finale où Lila découvre que Marcello, pourtant persona non grata à son mariage, arrive avec aux pieds la fameuse paire de chaussures Cerullo.

Analyse

La cité dans et en dehors de la cité

Les règles de la cité, au sens grec du terme, celle qui est justement régie par le droit, ne s’appliquent pas dans la cité où vivent Lenù et Lila. Tout le livre est traversé par ce paradoxe : l’ensemble d’immeubles dans lequel cohabitent ces familles est à la fois intégré à la société italienne et exclu de celle-ci. D’une part, l’Histoire italienne se mélange aux histoires des personnages, avec des références au royalisme, au communisme et au fascisme. Les Solara impressionnent tout le monde au volant du fleuron de l’industrie automobile nationale. Lenù étudie le latin, avec les classiques de l’instruction en Italie, comme L’Énéide, et puis ces chaussures…D’autre part, et même si les alentours sont en pleine mutation – visiblement post-deuxième guerre mondiale, le quartier, laid et bétonné à l’extrême, se situe en périphérie de l’une des plus belles villes du monde (« vedi Napoli e poi muori »). Le lecteur ne manquera pas de tomber des nues en apprenant que la plupart des enfants de dix ans ou plus n’ont jamais vu la mer, et que prendre le métro pour traverser Naples, qui est pourtant leur ville, relève de l’aventure. Or de part cet éloignement tout autant géographique que sociétal, les règles de la cité ne sont pas celles de la cité.

Comme dans le récit de la violence picarde d’En finir avec Eddy Bellegueule où les hommes ne vont pas chez le médecin, fantasment l’extérieur (ex : les « Arabes » des grandes villes desquels il faut se méfier) et détestent toute marque de faiblesse autant chez les hommes que chez les femmes, la cité de la narratrice ne connaît pas l’État de droit. Ici, on meurt à cause de la saleté, du travail, du manque d’hygiène et surtout, les comptes se règlent entre hommes et l’honneur se défend peu importe le prix. Lorsque les frères Solara font monter Ada Capuccio de force dans leur voiture pour – peut-être – abuser d’elle, c’est à Antonio de la venger, quitte à se prendre une belle et prévisible dérouillée par les deux caïds. Le meurtre du sulfureux Don Achille est très probablement un règlement de comptes. Et puis il y a cette scène qui résume parfaitement cette notion de cité hors de la cité : lors d’une petite virée dans le quartier de Chiaia, nos jeunes gens s’échauffent, insultent et menacent les hommes qui osent poser un regard sur leurs sœurs ou petites amies, vont même jusqu’à frapper un pizzaiolo pour un regard plus supposé que factuel sur l’une des leurs, et finissent par une bagarre générale avec un groupe de jeunes hommes chics. Motif : l’un deux les renvoie ostensiblement à leurs origines. Ils sont pauvres, cela se voit à leurs vêtements, puis à leur comportement, mais aussi à leur langue. Car l’opposition entre l’italien que la narratrice apprend au lycée et le dialecte que tout le monde parle chez elle est très présente du début à la fin.

La violence comme seul moyen d’exister. L’instruction comme seul moyen d’y échapper.

Les logements sont exigus, les femmes sont battues, les enfants se jettent des pierres au visage sans la moindre peur ni du sang ni de la mort, les parents sont illettrés et épuisés par leur travail physique, et quand Lila insiste pour aller au collège, son père la jette par la fenêtre. Deux soucis majeurs sont évoqués : ils ont besoin de Lila en tant que force de travail et ils ne peuvent se payer les manuels et autres matériels scolaires. La culture, très peu pour eux. Mais celle-ci n’est pas bêtement idéalisée par la narratrice car même si les hommes considèrent tout naturellement que le poète Donato Sarratore est une tapette, celui-ci n’en est pas moins un peu trop hétéro. Il séduit à tout va, est clairement responsable de la folie de Melina, et va même jusqu’à faire des attouchements sur la jeune Lenù lors de son séjour sur l’île d’Ischia. Son fils, dont la narratrice est pourtant amoureuse et vante sa culture, n’apparaît pas particulièrement sympathique non plus. Il s’écoute parler, enfermé dans sa véhémence anticléricale, et ne daigne même pas faire publier dans une revue culturelle un article que son amoureuse transie a écrit, autant pour ses beaux yeux que par conviction personnelle.

Lila, fille de cordonnier ultra violente a elle-même voulu s’approcher de la culture et changer de monde en accédant à l’argent. D’où cet épisode symbolique, vers le début du livre, de tentative de fuite du quartier initiée – comme tout – par Lila et finalement avortée par la pluie et la fatigue. Elle lit énormément, a un don inouï pour raconter des histoires, puis une immense ambition de fabricante de chaussures pour elle et sa famille. Mais elle ne continuera pas longtemps à emprunter des livres et à étudier le latin pendant que son amie va à l’école. Elle rentrera dans le rang et accèdera à la richesse grâce à son physique et son magnétisme, et non grâce à l’instruction, au grand dam de son ancienne maîtresse qui ira jusqu’à feindre de ne pas la connaître lorsqu’elle l’invitera à son mariage. Certes, son mari exige la fabrication des chaussures qu’elle a conçues, mais elle accepte son destin d’épouse et de future mère, ce qui se reflète dans le soin qu’elle apporte à ses tenues et coiffures entre ses fiançailles et son mariage, et laisse les hommes s’occuper des affaires.

Or si cette amie prodigieuse ressent une sensation de délimitation – le même que celui de dépersonnalisation, avec pour seule différence un changement de perspective – depuis cette soirée de réveillon où elle ne reconnaît plus son gentil frère Rino, prêt à tout pour rivaliser avec les Solara dans un concours de pétards et de feux d’artifices d’un balcon à l’autre, Lenù éprouve un sentiment similaire le jour du mariage de Lila. Lors d’une virée en voiture avec ses amis, elle semble tout autant écœurée – si le mot n’est pas trop fort ? – par le même comportement primaire de ses comparses. Ces derniers se gargarisent de traverser Naples à toute allure et de recouvrir d’insultes leurs klaxons insistants envers quiconque ne roulerait pas assez vite selon eux. La faille s’agrandit entre la petite Lenù du quartier et la jeune femme instruite qu’elle est devenue. Elle aime ses amis, ils font partie de sa vie, mais elle les comprend de moins en moins, est amoureuse du cultivé Nino tout en sortant avec Antonio, gentil mais mécanicien !

« J’avais grandi avec ces jeunes, je considérais leurs comportements comme normaux et leur langue violente était la mienne. Mais je suivais aussi tous les jours un parcours dont ils ignoraient tout (…). Avec eux je ne pouvais rien utiliser de ce que j’apprenais au quotidien. Je devais me retenir et d’une certaine manière me dégrader moi-même. (…) Je me demandais ce que je faisais dans cette voiture. » (p. 415).

Bref, Lenù s’éloigne de ses origines au fur et à mesure que sa culture s’étoffe. Et puis si Lila est perdue, quel lien reste-t-il entre la narratrice et ces jeunes gens ?

Le Grand Meaulnes, Alain-Fournier

Enfin ! Oui, enfin une nouvelle chronique du Challenge « Cette année, je (re)lis des Classiques ». Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier raconte des aventures pas très classiques. J’ai acheté par inadvertance la version abrégée/jeunesse, et bonne surprise : le rythme m’a véritablement immergée dans les aventures du Grand Meaulnes. Comme à l’accoutumée, on démarre avec un résumé personnel.

Les péripéties du Grand Meaulnes

Le narrateur est le fils de l’instituteur M. Seurel, et il comprend dès les premiers instants de sa rencontre avec un nouveau pensionnaire, que celui-ci va bouleverser sa vie d’écolier du village de Sainte-Agathe dans le Cher. Ce partenaire, c’est le Grand Meaulnes : un tempérament de meneur et d’aventurier qu’il met en œuvre à peine débarqué dans son nouvel environnement. Au hasard de bribes de conversations entendues, il se lance le défi d’aller chercher les grands-parents du narrateur à la gare de Vierzon. Comme il ne connaît pas les environs, il se perd et c’est là commence la grande aventure à l’origine du reste du récit.

Alors que son âne s’est échappé, Augustin Meaulnes aperçoit une vaste demeure et songe à s’y glisser en quête d’un peu de sommeil. Mais il comprend qu’il arrive en plein milieu d’une célébration de mariage. Il participe aux repas, assiste aux festivités, et surtout fait la connaissance d’Yvonne de Galais au cours d’une promenade en barque organisée dans le cadre des festivités. Un véritable coup de foudre. En rentrant au domaine, il tombe sur le frère de celle-ci, qui n’est autre que Frantz de Galais. Le jeune homme devait se marier, mais sa fiancée, Valentine Blondeau, ne viendra pas. L’amoureux éconduit part en laissant un mot et les invités finissent par quitter le domaine, comprenant que le mariage n’aura pas lieu.

Alors que Meaulnes a retrouvé les bancs de l’école, il se montre préoccupé et Francois Seurel devine son obsession : retrouver le chemin de son aventure passée et revoir cette femme. Augustin Meaulnes ne quitte plus son atlas, mais impossible de retracer le parcours effectué par hasard vers le fameux domaine. Il sort de l’impasse grâce à un bohémien récemment installé sur la place du village et qui n’est autre que…Frantz de Galais. Le jeune homme désespéré a en effet pris la fuite et mène désormais une vie de nomade qui n’a plus grand-chose à voir avec son milieu d’origine.

Apprenant qu’Yvonne vit désormais à Paris, Augustin part y étudier dans l’espoir de la retrouver. Malheureusement, en vain. Alors qu’il ne donne pratiquement aucune nouvelle à son ami, celui-ci, devenu instituteur, fait la connaissance de la fameuse Yvonne de Galais grâce à sa tante. Il retrouve alors Meaulnes, qui la demande en mariage. Mais les retrouvailles seront de courte durée car l’aventurier est rattrapé par sa vieille promesse envers son beau-frère : retrouver Valentine. Il part donc remplir sa mission, avec l’accord de sa femme.

François Seurel devient l’ami d’Yvonne, tombée enceinte, et du père de celle-ci. Désireux de comprendre pourquoi Meaulnes a ainsi été « poussé » à repartir, il fouille dans ses affaires et finit par trouver son journal intime. Il découvre que Meaulnes a flirté avec Valentine lors de son séjour à Paris, sans savoir qui elle était. Mais il la quitte à l’annonce de son identité. C’est donc mû par le remords et le sens du devoir que Meaulnes, fraîchement marié, est reparti à sa recherche.

L’accouchement se passe très mal et la pauvre Yvonne succombe à une embolie pulmonaire. Son père meurt lui-aussi peu de temps après. François, héritier de la maigre fortune des de Galais et du domaine, s’occupe de l’orpheline. Mais Augustin finit par revenir, prend son enfant dans ses bras, et c’est sur cette scène finale que François comprend : il repartira bientôt pour de nouvelles aventures, avec sa fille.

Mon avis

Cette lecture a été un vrai régal. Même si les aventures du Grand Meaulnes s’adressent avant tout à un lectorat de l’âge du héros, l’adulte que je suis a dévoré ce roman. Le style est épuré et délicieusement suranné, ce qui rend la lecture extrêmement rapide et agréable. Les pérégrinations chevaleresques d’Augustin nous emportent, car c’est l’histoire d’un écolier qui tombe amoureux d’une jeune fille et fera tout pour la retrouver, puis d’une promesse à un ami lui-aussi amoureux, le tout narré par son ami qui l’admire tant. Ce point de vue original ajoute d’autant plus de mystère et de suspense au récit que le narrateur, qui n’est ni omniscient, ni le héros du roman, tour à tour ignore et découvre les choses.

Des aventures en poupées russes

Une fois le livre définitivement refermé, on s’aperçoit que le rythme si haletant du récit vient de l’emboîtement des aventures. La première est déclenchée par un pur hasard, puisque Meaulnes se perd. Puis il restera obsédé par cette jeune femme dont il est tombé amoureux, et c’est en tentant de la retrouver qu’il sera emporté par une nouvelle aventure, à la fois grâce/à cause de la rencontre avec Frantz le bohémien et grâce à/à cause de celle de Valentine à Paris. À peine la première aventure terminée et le « problème » résolu, la deuxième – qui se profilait dans la solution même de la première – doit être vécue. Le fortuit s’invite partout : Augustin Meaulnes tombe sur le domaine, il tombe sur le bohémien qui s’avère être Frantz de Galais, il tombe sur la future mariée échappée alors qu’il recherchait une autre femme, et enfin François Seurel – sa seule contribution, mais quelle contribution – tombe sur Yvonne de Galais par l’intermédiaire de sa tante, qui a même hébergée la pauvre Valentine désemparée. C’est un puits sans fond : chaque aventure contient la suivante. Et la scène finale fait comprendre au lecteur qu’il n’en sera plus jamais autrement de la vie du Grand Meaulnes, papa ou pas !

Aventures romantiques sur fond champêtre

Autre aspect qui m’a plu : le décor. Les aventures se passent en Sologne, la région d’origine d’Alain-Fournier, et toutes les scènes champêtres qu’elle abrite m’ont cueillie. Cette ambiance villageoise où tout le monde se connaît, se déplace en charrette ou à dos d’animal, cette école communale où les petits paysans et artisans viennent humblement – et plus sérieusement que n’importe quel fils de cadre d’aujourd’hui – apprendre, cette saynète de baignade dans le Cher qui marque les retrouvailles d’Augustin et Yvonne, bref, tout est délicieux. J’ai évoqué plus haut le charme suranné du style, mais il est indissociable de celui de cette toile de fond modeste et familière – remarque qui n’engage que moi, puisque j’ai grandi près de cette région – de la vie campagnarde de ce début du XXe siècle. Mais attention, pas d’idéalisation de la nature à tendance romantique, ni de descriptions champêtres sans fin. Nous sommes au XXe siècle, et dans un roman très réaliste, sans toutefois s’inscrire dans un quelconque mouvement littéraire. Dans Le Grand Meaulnes, les hameaux et villages sont directement inspirés de la réalité, les personnages sont de chair et d’os et seules les aventures sont romanesques. Des histoires dans une histoire – ou une histoire qui se décompose en histoires ? – romanesques et romantiques, le tout sur fond identifiable et visualisable : ce livre se lit comme un vieux bonbon au caramel des grands-parents.