Sing, Unburied, Sing Jesmyn Ward

Dans l’introduction à mon article sur le beau Moon Palace, j’ai parlé d’une certaine « tisane à la verveine qui a mis un point final à cette première année de « Book Club » hambourgeois. » Et bien la voici.

Ce roman a remporté à sa sortie en 2017 le « National Book Award for Fiction », preuve de l’importance de la dimension politique et de la fameuse bonne conscience dans l’attribution de prix littéraires.

L’intrigue

Le lecteur ouvre à peine le bouquin qu’il tombe au milieu d’une boucherie dans la ville fictive de Bois Sauvage dans l’État du Mississippi. Jojo fête ses treize ans et pour (se) prouver qu’il est un homme, il tente d’imiter les faits et gestes de Pop, son grand-père, et l’accompagne pour tuer une chèvre. Il quitte malheureusement les lieux, trop écœuré par la scène. La transmission passe alors à l’oral. Pop raconte son passé, son séjour dans la terrible prison de Parchman à l’âge de quinze ans à cause d’une bagarre de son grand frère Stag avec des officiers de la marine. Cette prison ressemble plutôt à un camp de travail pour esclaves noirs sous la chaleur d’un État du sud au lourd passé, plus présent que révolu. Il y rencontre Richie, un gamin envoyé dans l’enfer de Parchman à seulement douze ans.

Alors que Jojo s’apprête à souffler ses bougies, Leonie, sa mère, apprend que Michael va sortir de prison. Michael est l’unique objet de son amour, et accessoirement le père de ses enfants. Elle décide de partir le chercher en famille, et emmène donc Jojo et sa petite sœur de trois ans, Kayla. Comme le suggère Mam, la grand-mère mourante et contrainte de garder la chambre, Misty, une collègue blanche de Leonie dont le petit ami est également incarcéré à Parchman, accompagne les trois protagonistes dans leur interminable road-trip à travers le Mississippi. Les deux jeunes femmes sont toxicomanes, la cocaïne et la méthamphétamine font partie de leur vie. Dès que la drogue fait effet sur elle, Leonie voit son frère Given, tué par le cousin de Michael. En résumé, une femme noire qui vit une grande histoire d’amour avec un homme blanc issu d’une famille gravement raciste.

Une fois installé dans la voiture, Jojo découvre une pochette en cuir porte-bonheur que lui a laissé son grand-père avec pour interdiction de l’ouvrir. Le premier arrêt a lieu au domicile d’une femme blanche de type cas social avec un gosse hystérique. Jojo se balade dans la maison et tombe sur un homme en train de préparer de la méthanphétamine. La sinistre bande se remet en route, Leonie toujours au volant et Misty désormais en possession d’un sachet de drogue. Malheureusement, la petite Kayla tombe malade en voiture et enchaîne les vomissements. Sa mère tente de se souvenir des recettes à base de plantes de Mam, mais en mère idéale à peine bras cassé, elle ne trouve pas les bonnes plantes pour sa concoction.

Tandis que la petite Kayla trouve du réconfort dans les bras de son adorable grand frère, le road-trip arrive à sa dernière étape avant la destination finale : Al, l’avocat-dealer de Michael. Leonie prépare sa potion magique pour sa fille, mais Jojo n’a absolument pas confiance en elle est fait vomir sa petite sœur dès que maman-droguée repart dans une autre pièce avec ses deux potes de défonce. Puis l’adolescent se remémore les histoires de Parchman racontées par son grand-père : les coups de fouet donnés à Richie par les gardiens de Parchman après que l’enfant ait brisé sa houe et l’évasion de Kinnie, le maître-chien blanc.

Michael savoure sa nouvelle liberté et à un moment de gêne dans ses retrouvailles avec des enfants qui le considèrent comme un inconnu succède un moment de dégoût lorsqu’il embrasse goulument sa dulcinée.

Devant Parchman, le fantôme de Richie apparaît aux seuls yeux des enfants, Puis il s’installe à leurs pieds dans la voiture.

Mais un épisode terrible se produit sur le trajet du retour. La voiture – qui contient une bonne dose de crystal meth, rappelons-le – est arrêtée par la police. Impossible de cacher la drogue, Leonie avale tout ! Quand celle-ci déclare sans réfléchir qu’ils reviennent de Parchman, l’agent lui passe les menottes, ainsi qu’à Michael et même à Jojo. Le policier va jusqu’à insulter l’enfant et à pointer son arme sur lui lorsqu’il passe la main dans sa poche pour prendre le fameux porte-bonheur de Pop. Il abandonne finalement alors que Kayla enlace son frère et lui vomit dessus.

Leonie frôle la mort et une fois sortie d’affaire, le fantôme de Richie révèle à Jojo pourquoi il vient hanter la famille. Il se souvient de sa tentative d’évasion, mais veut que Pop lui dévoile les circonstances de sa mort.

À leur retour, Michael réussit à convaincre Leonie de rendre visite aux parents de celui-ci. L’accueil est surréaliste : le père traite sa belle-fille de « négresse » et n’a que mépris pour ses petits-enfants, ce qui provoque une bagarre entre le père et le fils.

À leur retour auprès de Mam et Pop, Leonie prépare un rituel à la demande de sa mère pour la soulager une dernière fois tandis que Richie réclame une explication à Pop, qui ne le voit pas. Mais il finit par raconter à Jojo la mort tragique de cet enfant qui l’a hanté pendant toutes ces années. Un prisonnier nommé Blue a violé une femme de Parchman. Richie l’a surpris et les deux hommes se sont enfuis. Alors que Blue s’en prenait à une femme blanche sur leur chemin, Richie l’a empêché de poursuivre, mais le racisme est l’ennemi de la justice : pour les matons, tous les Noirs se ressemblent. Pop, devenu maître-chien depuis l’évasion de Kinnie, le savait bien. En voyant que Blue débarrassé de sa peau vivant, il a décidé de « sauver » Richie en le poignardant. Voilà pourquoi Pop n’a jamais réussi à raconter l’histoire jusqu’au bout à son petit-fils. Rassasié par la vérité, le fantôme de Richie disparaît enfin.

Dans une scène totalement fantastique, Richie prend les traits de Given et enjoint Mam de venir avec lui dans l’autre monde. Mais celle-ci ne reconnaît pas son fils. S’en suit alors une terrible lutte physique entre les injonctions de Richie et la résistance exercée par Mam. Leonie commence alors ses incantations selon la volonté de sa mère, tandis que Jojo arrive dans la pièce pour repousser Richie qui a obtenu les réponses à ses questions et n’a donc plus aucune raison de venir hanter la famille. Débarrassée du fantôme vengeur, Mam se laisse emporter par Given.

Michael réapparaît et après une tentative d’appropriation du rôle de père qui se solde par des coups portés sans raison à la petite Kayla, il part régulièrement avec Leonie pour s’adonner en amoureux aux plaisirs des paradis artificiels.

En bonne mère de famille irresponsable, Leonie se montre de plus en plus rarement au domicile familial – sans doute ravagée par la perte de sa mère et toujours si peu préoccupée du sort de ses enfants – et un nouvel équilibre s’est créé. Jojo dort dans le lit de sa mère absente, Pop dans celui de sa défunte épouse qu’il appelle désespérément la nuit.

Dans le prologue, Pop se concentre pour voir Mam et Given, mais seuls Richie et d’autres fantômes de personnes ayant souffert d’une mort violente lui apparaissent. Kayla, qui possède le même don que son frère, les voit également et après les avoir vainement sommés de partir, elle se met à chanter, provoquant alors le sourire de ces visiteurs impromptus semblant avoir trouvé la paix.

 

Famille, je vous haime

Le roman s’ouvre sur une scène de transmission a priori sanglante, mais touchante. On imagine un garçon à peine sorti de l’enfance qui tente de « s’endurcir » et d’imiter la démarche assurée et virile de son modèle paternel. Pop est un orphelin dont les parents sont en vie. Il appelle sa mère par son prénom et son père, à peine sorti de prison, se montre brutal avec sa petite dernière juste après avoir exprimé son souhait d’être à la tête d’une vraie famille. Mais l’absence des parents est largement compensée par la douceur du lien entre Kayla – qui, ironie du sort, porte en réalité le prénom de son père puisqu’elle s’appelle Michaela – et son grand frère protecteur.

Par ailleurs, on assiste à l’échec de la transmission d’un don féminin d’une génération à la suivante. Mam ressent les choses, elle savait par exemple que Leonie était enceinte de son premier enfant avant l’annonce de la grossesse, et possède un véritable don de guérisseuse. Celui-ci semble l’avoir menée à la mort puisque Mam a refusé de faire appel à la médecine conventionnelle pour se soigner. L’échec de la transmission s’exprime quand Leonie peine à se souvenir de la plante destinée à lutter contre les vomissements de sa fille et lui prépare une concoction approximative qui suscite la plus grande méfiance de la part de Jojo. En revanche, cet échec semble réparé à la mort de Mam, Leonie exécutant le rituel de passage vers l’au-delà en accord avec la dernière volonté de sa mère.

Les visions sont elles aussi partagées par plusieurs membres de la famille : Leonie voit Given quand elle est sous l’effet de la drogue, les deux enfants voient Richie et Mam croit voir son fils qui l’appelle à la rejoindre.

Au-delà des dissensions au sein de cette famille, il y a clairement un manichéisme entre la famille noire et la famille blanche de Michael dont le racisme ancestral s’incarne en la personne de Big Joseph. Cette famille comporte un meurtrier : le cousin de Michel a tué Given par orgueil de Blanc incapable de supporter l’idée d’une défaite contre un Noir. Tandis que Pop et Mam sont mus par la bonté et semblent pardonner en acceptant sous leur toit le cousin du meurtrier de leur propre fils, la famille de Michael reste fidèle à elle-même. Big Joseph refuse de voir ses petits-enfants et traite Leonie de « négresse » les yeux dans les yeux. La rixe avec son propre fils marque l’apogée de la haine et de la violence dans cette famille, par opposition à l’amour qui triomphe dans le foyer de Pop. Débarrassée du couple autant obnubilé par sa consommation de drogues que par son amour exclusif et passionnel, mais aussi de la souffrance de la pauvre Mam, la petite famille se dirige vers une nouvelle forme de bonheur, comme le laissent présager dans l’épilogue les sourires de ces fantômes à la sérénité retrouvée.

Les voix du fond de l’âme

Ce n’est pas un hasard si le roman se termine par un chant de paix à la fois salvateur et apaisant de la benjamine. Le chant ponctue une histoire éprouvante en apportant de l’espoir et une promesse d’harmonie pour les membres innocents de la petite famille et les victimes de mort violente. Or il constitue un élément central de la culture et de l’histoire abominable des Afro-Américains. L’homophonie fait parfois bien les choses : le chant de l’âme noire américaine vient des champs de coton. Il est l’expression de l’âme – qui a d’ailleurs donné son nom à un genre musical, la soul – dans sa souffrance ou sa pulsion de vie. Ce dernier point est annoncé dans le titre même du livre. Après avoir refermé celui-ci, on interprète plutôt « Sing, Unburied, Sing » comme une incantation prononcée par les ancêtres mystiques de Mam, et non comme un encouragement scandé à la manière d’une méthode Coué.

Mais pour revenir à l’essentiel et à l’évident, lire Sing, Unburied, Sing c’est écouter plusieurs voix : celles de Jojo, celle de Leonie et celle de Richie. Les événements se déroulent à travers l’innocence, parfois teintée d’une lucidité sans appel, d’un adolescent. Vient ensuite le point de vue de la « mère indigne », mais surtout très maladroite et handicapée par sa dépendance à la drogue et à Michael. Enfin intervient la voix ultime de Richie, celle de l’au-delà, celle qui créera un pont entre les vivants et les morts, bien plus que les apparitions contextuelles de Given aux yeux de sa sœur sous l’emprise de la drogue. Celles-ci relevant plutôt de la réminiscence d’un meurtre, elles représentent la mauvaise conscience d’une junkie éperdument amoureuse du rejeton de la famille coupable. Au contraire, la voix et la présence surnaturelle de Richie rappellent la souffrance ; il est un esprit interrogateur avant de devenir vengeur et vient hanter les vivants pour les mettre face à leur culpabilité. Pop est d’abord incapable de voir celui qu’il a brutalement « sauvé », mais n’a jamais oublié son acte puisqu’il raconte régulièrement à son petit-fils l’histoire de Richie, disséminée en lambeaux tout au long du roman.

Et cette sérénité que retrouvent dans l’épilogue les spectres arrachés à la vie par une mort violente prend aussi la forme d’un bonheur transmis aux vivants. Car si les va-et-vient entre les deux mondes demeureront – Given continuera à juger sa sœur dans ses dérives et Pop à s’adresser à Mam – le chant apaisant prononcé par le personnage le plus jeune est un chant de vie. Il réconcilie les vivants parfois coupables et les âmes tourmentées, notamment Richie, lui aussi caractérisé par sa jeunesse dans les récits de Pop. Ceux qui restent sont finalement pardonnés d’un simple sourire dans cette scène pleine d’espoir et de douceur, l’harmonie d’ici-bas n’étant pas concevable sans paix avec l’au-delà.

Un roman politique

Comme évoqué en introduction, l’histoire de cette famille noire dans un État du sud revêt inévitablement une dimension politique. Comment parler de cette partie de l’Amérique sans aborder le racisme primaire qui y règne depuis l’époque de l’esclavage ?

Petite parenthèse « intercontinentale » : si les Européens sont parfois qualifiés de racistes, notamment à cause de leur vote dit patriotique, on peut affirmer qu’il s’agit d’une exagération en jetant un coup d’œil de l’autre côté de l’Atlantique. Bon nombre d’Européens expriment aujourd’hui des réactions xénophobes, et plus particulièrement islamophobes, face à un sentiment d’envahissement, mais il s’agit en réalité d’une peur de l’Autre qui se transforme en haine. Or cette peur est d’ordre culturel et non racial. Aux États-Unis, le racisme n’est pas un abus de langage : la haine est fondée sur la race et le suprématisme blanc dont on aime nous rabattre les oreilles sur Internet  n’est pas un mouvement isolé qui se résumerait au Ku Klux Klan. Il est ancré dans les mentalités de ces États qui ont longtemps vécu de l’esclavage, et l’affreuse Parchman en est la continuité.

Pour les habitants du Mississippi, c’est quitte ou double selon sa couleur de peau. Misty semble ignorer que son amie noire a plus de chances d’être arrêtée en possession de drogues. Al parle de gamins de 13 ans fouillés et malmenés dans un collège à cause de simples soupçons de vol. Un policier pointe son arme sur le pauvre Jojo pour une main dans la poche. Ce même gamin est surveillé de très près dès qu’il rentre dans une supérette. Enfin le redoutable Big Joseph incarne le redneck par excellence. Irrécupérable, il ne montre jamais la moindre culpabilité ou tristesse à l’égard de la famille de Given, a toujours refusé de voir ses petits-enfants noirs – d’après ses critères – et la violence physique de sa dernière confrontation avec son fils symbolise le caractère irréconciliable de la relation entre un père raciste et un fils amoureux qui regrette l’acte de son cousin et pour lequel la couleur de peau n’a aucune importance.

Le traitement de la question raciale explique, à mon humble avis, en grande partie l’attribution d’un prix littéraire à Sing, Unburied, Sing. Le manichéisme est maître du roman : la gentille famille noire par opposition à l’affreux clan de Big Joseph. Quelques nuances sont à apporter cependant puisque l’un des membres du côté gentil est sans doute le personnage le plus antipathique du roman. À noter que le seul non raciste de la famille blanche demeure antipathique malgré tout. En tout état de cause, ce road-trip de quelques jours m’a semblé aussi interminable qu’à la pauvre petite Kayla. Tout comme certaines camarades du cercle de lecture, la mauvaise mère, avec son addiction à la drogue et à son amour d’adolescente, m’ont trop agacée pour que je prenne part au récit. Le style à la fois crû et poétique n’ont malheureusement pas suffi à me faire sourire au moment de refermer ce long – trop long – chant polyphonique.

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Requiem des innocents, Louis Calaferte

Ce livre n’est ni un roman, ni un classique, c’est une claque. Violent, éprouvant, choquant, il fait mal et reste. Il faut donc le lire.

C’est l’histoire de la réalité, il n’y a pas d’intrigue avec une situation initiale, un élément perturbateur, des péripéties, un dénouement et une situation finale. Requiem des innocents est une narration qui comprend plusieurs mini-intrigues et scènes.

Écrit à la première personne, ce requiem relate l’enfance de Louis dans les années 30-40 dans la « zone », une banlieue misérable de Lyon. Qui vit dans la zone ? Tous les déchets de l’humanité, les refoulés des villes : bandits, petites frappes, alcooliques – comme le père de Louis –, putains et repris de justice. L’alcool y coule à flot, tout comme le sang, et le narrateur n’est pas avare de coups. Avec Schborn, il est l’autre chef de la bande d’enfants qui gravitent dans la zone. Craint par ses congénères, il peut tout se permettre sur les victimes désignées, autrement dit les plus faibles, et ne se fera même pas frapper lorsque le maître d’école annonce qu’il est le seul à avoir obtenu son certificat d’études. Cette scène d’ouverture n’est pas anodine : elle amorce une échappatoire pour Louis vis-à-vis d’un milieu sordide par la suite décrit sous forme de tranches de vie. Plusieurs caractéristiques de la zone reviennent dans ces histoires. On ne peut s’empêcher de penser à d’autres récits de quartiers difficiles, mais celui de la banlieue de Ferrante est presque sage comparé à la zone de Calaferte.

  • La crasse. Elle est partout : dans les maisons des habitants, l’unique commerce de vêtements reprisés tenu par un juif, et les deux bars du quartier.
  • La promiscuité. Responsable de la précédente, elle donne une impression de vaste bordel où les gens vivent les uns sur les autres. Louis n’a aucune intimité et semble vivre « contre » ses parents et son frère. Les ménages s’entendent et tout se sait de ce qu’il se passe entre les quatre murs des différents foyers. Les enfants ont depuis toujours les poux pour compagnons.

 

  • La violence. C’est le principal thème de ce livre et la plume énervée ainsi que le vocabulaire sans édulcorant de Calaferte se mettent parfaitement au service de la retranscription de cette violence. L’humiliation, la cruauté en sont ses manifestations ; l’ennui et la pauvreté dans un vide présent et futur, ses racines.

Les scènes de violence se multiplient, toutes décrites avec une grande précision. Louis se fait battre par sa mère et son père se joint à elle si le fils rend les coups. Dans cette zone habitée par des hommes sans foi, la loi du plus fort règne et le petit Louis bat son frère ainsi que les faibles du quartier. Ainsi l’infirme et consanguin Totor Albadi sert de souffre-douleur, notamment les jours d’ennui profond. Il saigne, il pleure à chaque fois, mais s’est accommodé de son rôle. Quand il pleut et que les rares activités possibles disparaissent, il sait que la ration sera décuplée. On trouve certes toujours plus fort que soi, mais heureusement pour Totor, plus faible aussi. Il peut donc se défouler sur un chat qu’il a adopté spécialement à cette fin. Comme chacun sait, la cruauté d’un enfant n’a pas de limite et sous la pression du groupe, Albadi lance des pierres sur sa mère jusqu’à l’assommer un soir où la pauvre femme demande à sa seule famille de rentrer à la maison par crainte – justifiée – que son fils subisse à nouveau les nouvelles trouvailles de cruauté de la bande.

Le summum de la violence arrive vers la fin, lorsque Louis décide de tuer un chien errant par pur désir de violence.

  • La sexualité débridée. De l’ennui naît aussi la débauche. Quand un milieu est aussi dépourvu d’occupations que de codes et pudeurs sociales, ses membres ne cachent pas plus leur envie de sexe que leurs pulsions violentes. Pendant les chaudes journées dans la zone, les hommes ont vue sur les sexes des femmes alignées, les jambes bien écartées, pour papoter et se faire bronzer. À la nuit tombée, les couples nouvellement formés vont forniquer dans des wagons désaffectés un peu plus loin. La promiscuité est là encore de mise et personne n’ignore qui couche avec qui.

Lobe, le maître affiche fièrement sa liaison avec une prostituée et se livre gaiement à des attouchements sur sa petite amie dans les bars de la zone.

Tarte à la crème, mais que Requiem des innocents illustre parfaitement : la frontière entre le sexe et la violence peut s’avérer bien floue. Et comme la violence atteint son paroxysme lorsque Louis tue un chien pour se délivrer d’une rage irrépressible, la sexualité atteint le paroxysme de la violence dans une scène de viol, celui de la petite Emmy par le groupe habituel de gamins. Comme pour le meurtre du chien, l’initiateur du viol – Schborn – montre des regrets et une profonde haine de soi après l’acte.

Ces crimes se révèlent alors comme l’accomplissement d’un désir de « toucher le fond » et d’agir à la hauteur de l’idée que les protagonistes se font d’eux.

Un auteur catholique au style cru parfois lyrique

Impossible de chroniquer Requiem des innocents sans aborder le style. Selon les rites catholiques, le requiem est une messe célébrée avant un enterrement et pour cause, le style de cette œuvre autobiographique mime le lyrisme et la violence bibliques. Certains passages sont de véritables envolées lyriques, notamment celui où le narrateur désormais libéré de ce milieu rend un hommage vibrant à ses camarades de la zone qu’il n’oubliera jamais et qu’il aime sincèrement. Morts ou certainement dans une situation peu enviable, ils n’en restent pas moins innocents. Pour son propre salut, Louis n’a pas eu d’autre choix que de les quitter, et souhaite tout dire une dernière fois dans ce livre avant de les enterrer.

Au cœur de l’atrocité du ghetto, des moments de bonheur se laissent entrevoir. C’est là que le style décolle littéralement, par exemple dans ce magnifique passage où le jeune Louis part avec son mentor Lobe pour une virée nocturne au centre-ville de Lyon et trouve de la beauté chez les clochards de la nuit qu’il contemple avec une compassion catholique :

« Sait-on la beauté qu’il y a dans ce laisser-aller animal ? Hommes déchus, anges terribles, crouteux, sales, malades, ivrognes, fainéants, répugnants, indifférents, étrangers, faisant confiance au monde. A la bonté du monde, à celle des passants de la nuit. » (p. 176). Puis il assiste à un mélancolique lever de soleil dans le froid de l’hiver, juste avant de retrouver l’enfer de la zone. Sa colère s’en trouve multipliée à son retour.

Dans un autre passage notable, le narrateur adulte évoque sa mère dont il n’a plus de nouvelles et se livre à un véritable haine contre sa « garce » de génitrice. Ainsi « Une femme n’est pas mère à cause d’un fœtus qu’elle nourrit et qu’elle met au monde. Les rats aussi savent se reproduire. Je traîne ma haine de toi dans les dédales de ma curieuse existence. Il ne fallait pas me laisser venir. Garce. Il fallait recourir à l’hygiène. Il fallait me tuer. Il fallait ne pas me laisser subir cette petite mort de mon enfance, garce. Si tu n’es pas morte, je te retrouverai un jour et tu paieras cher, ma mère. Cher. Garce. » (p. 89). Le géniteur, une épave aujourd’hui clochardisée et rongée par l’alcool, a bien évidemment droit à la même violence verbale dans le paragraphe qui suit, avec la foi catholique de l’auteur qui ressort : « J’irai à l’Institut reconnaître ton cadavre. Je te le promets. J’ai besoin de te voir nu et immobile. La garce ne sera pas là pour implorer en ta faveur son hypocrite Dieu protestant. Nous nous retrouverons dans la terre qui doit tous nous prendre. Et au-delà de la terre, nous nous haïrons. Férocement. En paix. Il n’y aura pas de repos. » (p. 91).

Le style est cru, saccadé et use de répétitions – la fameuse « garce » plus haut – pour souligner la violence, mais il est surtout profondément ancré dans le religieux. C’est celui d’un jeune écrivain qui se retourne et affronte son passé noir dans la grandiloquence miséricordieuse des rites catholiques. Malheureusement, l’auteur regrettera plus tard ce livre, en l’état – « S’il y a deux livres de moi que j’abomine, ce sont les deux premiers, que je verrais disparaître avec plaisir » (Le spectateur immobile, Carnets IV 1978-1979). Peut-être estimait-il son premier chant – parfois un cri – trop viscéral et moins réfléchi que ses œuvres suivantes ? En tout cas, il se termine par une phrase d’amour car après tout, le pardon est maître chez les catholiques et ces innocents ne sont que les victimes d’une société qui les a mis au ban. Quand un crime se passe dans la zone, il n’intéresse personne. Mais quand Ledebaum tente d’étrangler sa sœur dans un hôtel en ville, tous les journalistes locaux se rendent dans le ghetto/au zoo pour l’examiner. Tout est dit. Toute ressemblance avec les banlieues françaises du XXIe siècle ne peut être que fortuite, mais impossible à ignorer.

Moon Palace, Paul Auster

Et dire que sans mon « Book Club » je ne serais sans doute jamais venue à Paul Auster. De loin le livre que j’ai préféré parmi tous les suppositoires sélectionnés par le groupe. L’année 2018 a été riche en lectures et se termine bien sur ce plan, si on exclut la tisane à la verveine qui a mis un point final à cette première année de « Book Club » hambourgeois. Affaire à suivre…

Paul Auster

La critique française le qualifie du plus Européen des écrivains américains. Et pour cause, Paul Auster est un francophone émérite qui a traduit vers l’anglais des auteurs aussi prestigieux que Sartre, Simenon ou encore le très « retors » Mallarmé lors de son séjour à Paris entre 1971 et 1974. Les dates sont édifiantes : Auster a bel et bien échappé à la guerre de Vietnam. Ces années et celles qui suivront représenteront une longue décennie de vache maigre avant d’être reconnu comme un écrivain majeur dans les années 80. Mais pourquoi commencer, une fois n’est pas coutume, par ces éléments biographiques ?  Tout simplement parce que les similitudes entre la jeunesse de Paul Auster et les aventures du héros de ce roman picaresque sont multiples.

Résumé

Marco Stanley Fogg est orphelin : il n’a jamais connu son père et sa mère meurt dans un accident alors qu’il est encore enfant. Il emménage alors avec son oncle Victor, un musicien bohème et irrésistiblement fantasque qui, comme l’auteure de ces lignes, est incapable de s’adonner à une activité sans penser à la prochaine.

Il montre toutefois une grande responsabilité en participant au financement des études de son neveu et en l’installant dans un petit appartement à Manhattan. Comme il part en tournée et ne peut y emmener sa bibliothèque, il transmet ses 1492 livres à sa seule famille, laquelle s’en sert d’ameublement. Alors que le narrateur prend ses marques dans son modeste intérieur, il découvre le panneau lumineux du petit restaurant chinois « Moon Palace », un point de repère et d’évasion uniquement visible depuis un emplacement bien précis de son studio. Mais M.S. Fogg n’échappe pas à un nouveau malheur. Son oncle meurt subitement d’une crise cardiaque dans l’État où il vivait avec son groupe, les Moon Men. Comme anesthésié par le pire drame de sa vie, le narrateur décide alors de parfaitement se laisser aller. Il calcule comment vivre pendant quelques mois encore, et ce en vendant peu à peu tous ses livres, en s’abstenant de payer le loyer et l’électricité, en se nourrissant exclusivement d’œufs et le moins souvent possible.

Arrive ce qu’il avait prévu : il se fait expulser et erre pendant des semaines à Central Park, un oasis – les gens peuvent y « être eux-mêmes » car délivrés de la pression sociale de la rue – en plein milieu de la jungle new-yorkaise si étouffante pour un sans-abri. Toujours bien décidé à ne rien entreprendre pour s’en sortir, il est sauvé en plein délire grippal et agonique par son ami Zimmer et son futur grand amour Kitty qui ont remué ciel et terre pour le retrouver.

Brièvement hébergé par Zimmer, M.S. Fogg réussit à échapper à la guerre du Vietnam pour cause de faiblesse physique et mentale avant de se faire embaucher comme assistant au domicile de Thomas Effing, un vieil infirme aussi acariâtre qu’excentrique. Son travail consiste à lui faire la lecture et à le promener dans son fauteuil roulant à travers les rues de la ville tout en décrivant à son employeur aveugle le mieux possible son environnement, un excellent exercice pour un jeune homme aux velléités d’écrivain.

Sentant la mort approcher, Effing révèle à son jeune assistant le véritable motif de son emploi : il doit rédiger sa nécrologie. S’en suit alors un long récit de la première vie du vieil homme, celle qu’il a vécu comme peintre sous le nom de Julian Barber. Lors d’un voyage dans l’Utah pour peindre ses somptueux paysages, Byrne, son compagnon topographe, tombe d’un rocher et meurt quelques jours plus tard de ses blessures. Seul, abandonné dès la chute de Byrne par leur guide peu recommandable, Effing trouve une cave anciennement habitée par un ermite et donc remplie de provisions. Il y vit jusqu’à ce que les frères Gresham, trois bandits, débarquent pour retrouver leur ancien ennemi – ou complice. Il parvient à les éliminer tous les trois et à partir, riche, pour San Francisco avec le butin volé. C’est dans cette ville qu’il inaugure sa nouvelle identité : Thomas Effing. Mais un inconnu lui signale sa ressemblance avec un peintre disparu, un certain Julian Barber. Rappelé à son ancienne vie, il s’emmure alors dans la peur d’être découvert et commence à prendre de la drogue et à fréquenter les prostituées et bars glauques du China Town. Sa sentence ne se fait pas attendre : une nuit, sur le chemin du retour vers son domicile, il se fait violemment frapper et roule à terre jusqu’à percuter un lampadaire. Il devient alors paraplégique et part vivre en France avant de « fuir vers sa patrie » en 1939.

Après une ultime excentricité de Monsieur Effing – une virée dans les rues de New York au cours de laquelle les deux partners in crime distribuent des billets à des passants – celui-ci meurt naturellement à la date qu’il avait décidée, et lègue une partie de sa fortune à son assistant. M.S. Fogg et Kitty Wu s’installent à Chinatown et le narrateur se met à écrire tandis que sa bien-aimée poursuit son travail de danseuse toute la journée. Mais Effing a légué la majeure partie de sa fortune à Solomon Barber, son fils unique qu’il a eu avant son périple dans l’Ouest américain et n’a jamais connu. Fogg est chargé de retrouver cet héritier et de tout lui dire. Solomon, un professeur de littérature obèse, mais charismatique et très apprécié de ses étudiants, en plus de découvrir que son père a eu une deuxième vie, comprend aussi que le jeune homme chargé de lui apprendre cette nouvelle n’est autre que son fils. Il a eu effectivement une relation avec Emily, l’une de ses étudiantes, qui a rapidement voulu rompre et ne l’a donc jamais informé de sa grossesse.

Tandis que Marco ignore toujours la vérité, les deux hommes apprennent à se connaître lors d’entrevues régulières à New York et une véritable amitié en émerge. Après un nouveau drame, l’avortement de Kitty pour des raisons professionnelles et la séparation du couple, Fogg entreprend avec Solomon un voyage à dessein réparateur à travers les États-Unis. Lorsqu’ils se recueillent sur la tombe d’Emily, son ancien amant fond en larmes et révèle le lien de parenté qui l’unit à son ami. C’est également lors de cet épisode que l’énorme Solomon tombe dans le trou destiné à accueillir un futur cercueil et mourra de ses blessures. Marco continue bien évidemment son voyage seul et le roman se termine sur une plage déserte de Californie où le narrateur déclare que sa vie commence maintenant…

La lune, symbole du destin des hommes

Dans cette intrigue, tous les éléments semblent rationnalisés. D’après la spécialiste de l’œuvre de Paul Auster qui a animé la séance du Book Club sur Moon Palace, l’écrivain est très attaché à ses symboles ; et on la croit volontiers. Les références à la lune sont récurrentes, du tableau de Julian Barber que Effing demande à son jeune assistant d’aller observer dans un musée new yorkais aux premiers hommes qui ont marché sur l’astre, en passant par le nom du groupe de l’oncle Victor. Au même titre que la lune elle-même, le restaurant éponyme joue un rôle d’orientation dans l’intrigue. Le héros se sent vraiment chez lui dans son petit appartement new yorkais dès lors qu’il aperçoit, d’une position bien précise, l’enseigne du restaurant chinois. Ainsi il y retourne pour faire le point sur sa vie après sa rencontre fortuite avec Zimmer – treize ans plus tard – dans une rue très fréquentée de New York. Drôle de coïncidence.

Même les noms ont été pensés : Marco Stanley Fogg renvoie à l’explorateur Marco Polo, mais aussi à Henry Morton Stanley, l’homme qui a retrouvé l’explorateur David Livingstone au fin fond de l’Afrique, un peu comme le narrateur a retrouvé tour à tour son grand-père puis son père. Quant à « Fogg », l’oncle Victor explique son origine allemande : Fogelmann proviendrait de Vogelman, littéralement « homme oiseau » abrégé par « Fog » par les autorités de l’immigration américaines. D’après celui qui le porte, ce patronyme évoquerait un grand oiseau qui traverserait la brume à travers l’océan, incarnant ainsi le rêve américain. La consonne finale est ensuite doublée par référence à un autre explorateur, Phileas Fogg, le héros du Tour du monde en quatre-vingt jours. Enfin l’abréviation des deux prénoms par les initiales M.S. qui signifient également « manuscrit » n’est pas sans rappeler les velléités d’écrivain du narrateur, mais surtout l’ensemble de ses aventures picaresques, celles d’un jeune homme qui écrit sa vie et devra la soumettre à bien des épreuves (cf. paragraphe « Un roman picaresque par excellente »)…Autre exemple de rationalisation des noms : Thomas Effing. Lorsque l’ancien Julian Barber choisit sa nouvelle identité, il rend hommage à Thomas Moran, un peintre qu’il admire, et souhaite garder à l’esprit que sa vie est totalement foutue (« fucked up ») en adoptant le nom Effing qui, et on ne s’en aperçoit qu’en le prononçant, renvoie à f***ing.

Nombreuses sont les références aux explorateurs, les ancêtres des hommes ayant marché sur la lune. On peut d’ailleurs citer un autre clin d’œil au Tour du monde en quatre-vingt jours de Jules Verne lorsque la douce Kitty sauve M.S. Fogg à Central Park et se fait appeler Pocahontas par celui-ci car dans le roman, Phileas Fogg sauve une Indienne de la mort. Ces deux âmes sœurs – qui se séparent tout de même – sont tous les deux orphelins, ne fonderont pas de famille et l’un contactera l’autre après une longue absence juste après la mort de son père biologique.

Paul Auster a beau affirmer dans ses interviews qu’il croit au hasard, les événements de Moon Palace ne semblent pas être laissés à celui-ci. Les hommes en plein désert – géographique ou symbolique – s’orientent grâce à la lune, mais l’astre détient également un pouvoir cyclique qui régule et détermine la vie des hommes. Les histoires se répètent et les boucles se bouclent : Thomas Effing a choisi sa première disparition fictive sous le nom de Julian Barber et choisit la date de sa deuxième et véritable mort, il vole et s’enrichit suite à un triple meurtre et s’en trouve puni par un acte des plus obscurs, un coup du destin. Et comme son grand-père, le narrateur s’apprête à vivre une deuxième vie. Par conséquent, cette quête tragi-comique d’identité ne semble pas du tout progressive, linéaire, mais parfaitement cyclique.

La lune renvoie à l’obscurité, celle qui est en chaque homme, à l’incompréhension de ce qui lui arrive et qu’il craint sans doute aujourd’hui d’expliquer par un quelconque déterminisme. Mais par le passé et encore de nos jours, les croyances tournaient souvent autour de la lune : influence supposée sur la fertilité ou encore sur le sommeil. Cet astre symbolise une transcendance, un destin qui nous dépasse car il nous détermine. À une plus grande échelle, Christophe Colomb cherchait la route des Indes et a finalement découvert l’Amérique, « par hasard », dit-on dans les livres d’histoire. Quand son héritier marche sur la lune quelques siècles plus tard, il fait un grand pas pour l’humanité, mais surtout pour l’Amérique qui vient atteindre ce symbole du mystérieux et par là braver le destin.

Un roman de l’Amérique

Dans un contexte bien précis de course à l’Espace, l’Amérique assoit sa position de première puissance mondiale en envoyant ses citoyens marcher sur la lune. Par ses références récurrentes à cet astre et quelques lignes qui traitent directement de ce fait historique, Moon Palace est un roman de l’Amérique. Pour commencer, l’épigraphe ne laisse aucun doute : « Rien ne peut étonner un Américain », Jules Verne. Le plus européen et francophile (cf. éléments biographiques au début de ce billet) des écrivains américains a un regard d’autant plus aiguisé sur son pays comme le prouve cette citation sur l’Amérique de la part d’un Français.

Tout est là : les premiers hommes sur la lune et le soupçon de machine hollywoodienne qui pesait à l’époque sur cet exploit, la jungle new yorkaise, la guerre du Vietnam à laquelle le héros échappe, la deuxième guerre mondiale qui n’a pas eu lieu sur le sol américain mais à laquelle échappe Thomas Effing lorsqu’il quitte la France pour l’Amérique en 1939 – encore une histoire qui se reproduit entre les destins du grand-père et de son petit-fils soit dit en passant !, le Grand Ouest avec l’histoire de la mort et de la fuite de Julian Barber et j’ajouterais même un sentiment de grands espaces qui se dégage du récit. De l’oasis Central Park à la description des canyons de l’Utah, du lugubre China Town de San Francisco au voyage père-fils à travers l’Amérique qui les mène sur la tombe d’Emily dans la banlieue de Chicago, en passant par la fin sur une plage californienne, ce roman fait parcourir l’Amérique au lecteur européen et lui donne une idée grandiose de ses vastes étendues et de sa diversité. Une base géographique qui explique peut-être la démesure des Américains, leur ambition – éradiquer le communisme en allant faire la guerre au Vietnam, marcher sur la lune, partir à la conquête de l’Ouest, une terre hostile, etc. – qui nous étonne nous, petits habitants du vieux continent.

Mais au-delà du fond, il y a la forme. Le plus américain de ce roman, c’est son auteur. Il maîtrise l’art du storytelling à la perfection et on comprend mieux pourrquoi Auster est considéré comme l’un des plus grands romanciers américains vivants. Le récit de Effing est plus pittoresque que jamais grâce au choix du discours direct et une mise en abîme du récit, lui-même raconté à un tiers au sein d’une intrigue plus large. Autre ressort narratif que je n’avais jamais rencontré auparavant : tout l’histoire est annoncée dans le premier paragraphe du livre. Et le pire, c’est que cela ne gâche rien en matière de suspense car le storytelling de Auster maitient le lecteur en haleine jusqu’à la fin énigmatique des aventures de Marco.

Un roman picaresque par excellence

D’un point de vue littéraire, Moon Palace est avant tout un roman picaresque sur fond d’Histoire de l’Amérique. On retrouve des similitudes avec Vernon Subutex, souvent qualifié de roman picaresque contemporain, dans la lente descente aux enfers de M.S. Fogg. Tout comme Vernon perd progressivement ses prestations sociales puis écoule ses possibilités d’hébergement sans vraiment agir pour lutter contre un cercle vicieux qui l’emmène vers la rue, Fogg, pourtant jeune, ne cherche aucun petit boulot et préfère rogner sur ses dépenses jusqu’à épuiser ses réserves et se faire expulser de son logement. Par ailleurs, la maladie et la fièvre dont souffre le narrateur n’est pas sans rappeler la dernière page du tome I de Vernon Subutex.

Dans la plus grande tradition du roman picaresque, le jeune antihéros est plutôt en marge de la société, n’a plus aucune famille et va vivre des aventures dont le caractère rocambolesque est, jolie spécificité de ce roman, annoncé au premier paragraphe du livre. À noter que son vécu est aussi extravagant par procuration, avec la nécrologie de Thomas Effing, que via ses propres découvertes et vicissitudes. Parmi les caractéristiques du roman picaresque selon la tradition littéraire espagnole, on trouve le déterminisme et le réalisme. La première a été abordée plus haut. Quant à la deuxième, ce roman est paradoxalement très réaliste malgré le récit invraisemblable du vieil infirme et les nombreuses rencontres tout aussi invraisemblables du narrateur, comme le fait d’être embauché par un excentrique en fin de vie qui se révèlera être son grand-père.

Pour élargir ce propos, on peut voir Moon Palace comme un roman d’apprentissage. Dans l’ensemble du récit, le jeune M.S. Fogg va de découverte en découverte : confronté très jeune à la mort de deux êtres chers, il découvre ensuite l’amour, la vie conjugale dans un appartement de Chinatown et enfin son père biologique. Malgré une vie soumise au déterminisme et en apparence à un mouvement cyclique, malgré la passivité flagrante d’un narrateur trop écorché par la fatalité pour penser à agir de quelque manière que ce soit sur celle-ci, M.S. Fogg semble avoir appris énormément de ses rencontres. Ce grand voyage à travers les États-Unis avec une fin explicite au bout du continent et au bord de l’infinité de l’océan marque ainsi un réel aboutissement et en même temps l’avènement d’une deuxième vie meilleure.

Lolita, Vladimir Nabokov

Comment s’attaquer à un monument tel que Lolita ? Comment aborder un livre unanimement considéré comme un grand chef d’œuvre de la littérature du XXe siècle ? Sans doute en étant le plus sincère possible, même si cela ne suffit pas, et en refusant de se laisser intimider par le sulfureux qui entoure un livre et précède la découverte. Se concentrer sur l’œuvre et l’œuvre seule. Prendre des notes pendant la lecture pour ne rien perdre du récit.

Résumé

Le narrateur est un esthète qui n’a d’yeux que pour les nymphettes, des petites filles pré-pubères. Et quand Humbert Humbert l’Européen s’installe en Amérique pour gérer la fortune héritée de son défunt oncle, il tombe immédiatement amoureux de Lolita, la fille de sa logeuse. Or l’attirance est mutuelle. S’en suit un plan parfaitement orchestré et poussé par le précieux Mac Fatum, comprenez le hasard : notre esthète épouse la mère de celle qu’il aime, sa femme meurt dans un accident inespéré et il réussit à obtenir la garde de Lolita en se faisant passer pour son père. Le couple à la double identité part dans un road-trip à travers les États-Unis et alterne rapports sexuels et excursions touristiques entre deux disputes dans la voiture.

Après un bref retour à la sédentarité pour la scolarisation de la petite orpheline, le duo repart sur la route et les peurs de Humbert Humbert, que l’on image n’être que paranoïa puisant sa source dans la jalousie, s’avèrent justifiées : Lolita tombe malade et parvient à s’échapper lors de son séjour à l’hôpital. Le désespoir causé par la privation de l’être aimé ne fait qu’aggraver la folie du père-amant. Assoiffé de vengeance, il cherche pendant des années le responsable de la libération pourtant inévitable. Le « coupable » n’est autre que Clare Quilty, un double encore plus lubrique que le narrateur et avec lequel il a pourtant échangé lors de sa premiere nuit à l’hôtel avant la grande traversée de l’Amérique. Lorsqu’il finit par l’identifier, Humbert Humbert met non sans difficulté son plan à exécution et le tue par balle. Aucun suspense puisque le lecteur connaît le dénouement depuis le début du récit. Il sait que la voix narratrice écrit depuis sa cellule. Lolita ou l’histoire d’un assassin.

Un roman poussiéreux

Définition et tolérance plus restreintes de la pédophilie

Écrire, c’est faire la promesse de la sincérité. Il en va de même pour un blog, or la chose est d’autant plus aisée que ledit blog est plutôt « confidentiel ». Je respire donc un bon coup et assume : Lolita a mal vieilli. Un comble pour une séduisante nymphette. Commençons par l’aspect le moins important de mon propos : le thème. Tandis que les acteurs et autres hommes politiques riches et célèbres s’affichent toujours sans complexe au bras de jeunes femmes à peine majeures, l’imagerie pédophile commence à être dénoncée. C’est le cas de l’hyper sexualisation des pré-adolescentes dans les publicités – notamment dans la mode – et même de ces unions parfaitement légales mais symboles de plus en plus insupportables de la culture de la pédophilie qui régit les rapports hommes-femmes « depuis la nuit des temps gnia gnia gnia ». N’oublions pas que dans l’Histoire de France, les futures reines étaient parfois forcées d’épouser les rois avant la puberté. La pédophilie fait partie de nos culture et Histoire ; pourtant ces pratiques sont aujourd’hui à l’unanimité reconnues comme inacceptables, et ce jusque dans la loi. Rappelons-nous le récent débat sur l’âge légal du consentement sexuel. Mais encore une fois, là n’est pas l’essentiel.

Un point de vue narratif trop « en bloc », à la fois cynique et victimaire

Malgré mon dégoût à la lecture de certaines scènes, comme celle l’empoisonnement de Lolita pour mieux profiter d’elle pendant leur première nuit à l’hôtel, je ne porte aucun jugement moral sur l’ensemble du livre. Il ne s’agit pas de dire « C’est moche. C’est trop choquant. Je n’aime pas », mais de démontrer en quoi ce roman pourtant qualifié de chef d’œuvre par les spécialistes de la littérature n’a pas résisté à l’épreuve du temps. Cela arrive. Le nom de certains auteurs à succès du XIXe siècle ne nous dirait plus rien aujourd’hui. Ce n’est pas le cas de Lolita, toujours considéré comme un grand classique, mais les œuvres vieillissent parfois et l’appréciation – d’un point de vue strictement littéraire – de celles-ci évoluent avec les époques qu’elles traversent. Peut-être la nôtre a-t-elle trop vu passer et subi le cynisme pour ne pas être exaspérée par le ton du narrateur. Cette prétention à s’auto-proclamer poète victime de son amour fou et non simple pervers, ce désir assumé et sans la moindre once de culpabilité…Et si nous ne supportions plus cela ? Refusée par de la plupart des éditeurs et objet de scandale à sa sortie, il n’en est rien aujourd’hui. On a vu bien pire dans l’art. Et heureusement ! Mais il y a un mais…Notre société est certes plus habituée à la transgression dans l’art, mais c’est justement parce qu’elle en au vu d’autres qu’elle a re-vu à la hausse ses exigences en matière de traitement de l’immoral. Donc le cynisme absolu ne passe plus. Trop simple. Trop peu vecteur d’identification et d’empathie.

Un style…poussiéreux

Et enfin, le plus important. Le grand responsable de mon honteux déboulonnage de statue : le style. Terriblement poussiéreux, il n’a rien à voir avec une syntaxe complexe à la Proust et à laquelle je ne ferai jamais le même reproche. Des termes surannés apparaissent régulièrement, et même si j’adore enrichir mon vocabulaire en lisant des classiques, l’accumulation de mots plus vieillots que savants est fort désagréable. Bien évidemment, la différence est minime entre le style et ce que j’ai appelé le ton adopté par le narrateur. C’est donc ce mélange de cynisme sans nuance et de vocabulaire dépassé qui m’a laissé une forte impression générale de fadeur. Paradoxalement, compte tenu de l’intrigue extraordinaire.

Flights, Olga Tokarczuk

Encore un livre proposé par le fameux cercle de lecture et qui a su attirer le public anglophone grâce à un autre prix que, traductrice de formation et de profession, j’estime particulièrement : le prix international Man-Booker 2018. En effet, il récompense depuis 2016 un auteur pour une œuvre traduite en anglais et prévoit une répartition à 50/50 – entre l’auteur et son traducteur – de la récompense qui s’élève à £50 000. Saluons donc le talent soupçonné de l’écrivaine polonaise Olga Tokarczuk et celui avéré de la traductrice Jennifer Croft.

La structure habituelle de mes chroniques se révèle parfaitement inadaptée pour Flights. Comment résumer l’intrigue d’un recueil de 116 fragments de longueur inégale, que Wikipédia désigne à tort comme un « roman fragmentaire » ? Impossible. Alors contentons-nous de parler des thèmes et de certains fragments qui ont retenu mon attention et celle des autres membres du cercle de lecture d’ailleurs.

Le voyage

Le plus simple est de commencer par le titre, « Vols ». Dès l’ouverture du bouquin, la narratrice évoque la pulsion de mouvement et de liberté qui l’habite dès sa plus tendre enfance. Tandis que ses parents partaient chaque année en vacances avec leur caravane, au même endroit et pour le seul plaisir de revenir, elle, préfère parcourir le monde en avion. Le livre entier est parsemé de mystérieuses cartes (de villes, de régions) en noir et blanc. Certains fragments courts pensent le voyage, avec des réflexions que les authentiques voyageurs connaissent bien. Par exemple, tout voyageur qui se respecte déteste entendre sa langue maternelle en dehors de son pays d’origine. C’est le principe même du voyage – et non du tourisme : avec l’ailleurs, on souhaite passer incognito, être quelqu’un d’autre. Or la narratrice se sent immédiatement mal à l’aise lorsqu’elle entend parler polonais dans un aéroport à l’autre bout du monde. Ainsi les anglophones, qui bien souvent ne parlent aucune autre langue, sont coincés. Ils entendront toujours leur langue maternelle où qu’ils aillent et ne pourront y échapper, et donc s’échapper d’eux-mêmes par le voyage. À noter que selon la narratrice le meilleur moyen de passer incognito où que l’on soit, c’est d’être une femme de plus de cinquante ans. Sentence terrible, mais juste.

Autre réflexion : le secteur du transport aérien est aujourd’hui si développé que les aéroports sont devenus des îlots, des villes en soi et pour soi. Nul besoin de les quitter pour visiter la ville vers laquelle ils sont censés vous amener. Ce sont de véritables États indépendants avec leurs règles, leur petit monde qui évolue, leurs commerces, salles de prière et autres installations pratiques à l’usage de citoyens provisoires. La narratrice a d’ailleurs l’occasion d’assister dans des salles d’embarquement à des séminaires de « psychologie du voyage » assez délirants et suivis avec peu d’attention.

Mais la réflexion sur le voyage d’Olga Tokarczuk prend aussi la forme d’histoires, fictives ou réelles. Ainsi elle nous embarque avec la sœur de Chopin, mort à Paris, qui décide de ramener clandestinement le cœur de son frère jusqu’en Pologne. La transition est toute faite pour notre prochain thème puisque ce recueil fait le lien entre les notions de déplacement et de matière. En aucun cas le voyage n’est ici une facon d’oublier son corps pour voler à travers le monde comme des âmes libérés de leur prison matérielle. Bien au contraire, nous sommes des corps avant tout, et l’obsession de la narratrice pour l’anatomie est là pour nous le rappeler.

L’anatomie

Sa passion pour ce domaine est assumée dès le départ. Elle évoque les heures passées devant les expositions de corps humains et sa fascination pour les techniques de conservation, du sang vidé aux liquides utilisés pour que ces secondes vies résistent à l’épreuve du temps. Cet intérêt pour l’anatomie donne lieu à des récits fondés sur des faits historiques. On retiendra la découverte du talon d’Achille par le chercheur hollandais Philip Verheyen, ou encore les lettres bouleversantes de la fille unique de Soliman, fidèle serviteur de l’empereur d’Autriche. Dans ses missives au ton de plus insistant et autoritaire, la jeune femme conjure Francois Ier  de lui rendre le corps de son père pour l’enterrer, puisque le souverain tout puissant a fait exposer ce corps si exotique – Soliman venait d’Afrique – dans un musée.

L’amour et la mort

Cette dernière histoire, tout comme l’acte extraordinaire de la sœur de Chopin, relie l’amour au corps malade ou sans vie. Tandis que la littérature ne cesse de définir l’amour comme une union de deux âmes, Olga Tokarczuk s’attèle à la narration d’un attachement au corps de l’être aimé. Le cœur du frère caché sous un jupon pour passer la frontière, le corps du père effrontément réclamé à un empereur sans foi ni loi, un mari qui sombre dans la folie après la disparition de sa femme et de son fils en vacances sur une île croate, une femme mariée qui se rend sur un autre continent pour donner la mort à son premier amour condamné par la maladie, la mère d’un enfant handicapé qui, en proie à des hallucinations, se perd dans la nuit de Moscou et refuse de rentrer chez elle : tous ces exemples montrent que les manifestations de l’amour ne sont jamais aussi émouvantes et puissantes que face au tragique subi par le corps de l’autre.

Mon avis

Le style est enlevé et Jennifer Croft n’a décidément pas volé son prix. En revanche, je déconseillerais ce livre à toute personne qui s’intéresse moyennement – pour ne pas parler de sentiment de dégoût – à l’anatomie. Des lignes, voire des pages consacrées aux liquides utilisés pour la conservation des corps à travers les siècles, mais quel ennui ! Quelques mots suffisent, mais la narratrice se perd souvent dans sa passion pour ce sujet et en fait des tonnes. On constate le même travers dans le récit de Kunicki, ce père de famille qui cherche pendant des jours et des nuits sa femme et son fils disparus sur une petite île. Des pages et des pages de recherche, et ca tourne en rond – comme sur une île, effectivement – pour au final ne rien trouver. L’histoire aurait pu être raccourcie d’une bonne dizaine de pages. Bref, un livre intéressant par moments, en particulier pour les réflexions sur le voyage qu’il comporte, mais trop long dans son ensemble.

Less, Andrew Sean Greer

Prix Pulitzer de la fiction 2018, mon club de lecture a tout naturellement voulu s’attaquer à Less de Andrew Sean Greer. Même si ce livre a déçu la plupart des autres membres et qu’il a sans doute bénéficié d’une année « faible » parmi la sélection du célèbre prix américain, je recommande vivement ce roman humoristique-nostalgique. Comme on dit aujourd’hui, c’est un roman « feel good » et il suffit de parcourir mes autres articles pour constater que je n’ai pas l’habitude de ce genre de livres. Mais le changement est d’or et la surprise fût fort agréable. Lucy Scholes de The Independent partage cet avis.

https://www.independent.co.uk/arts-entertainment/books/reviews/less-andrew-sean-greer-pulitzer-review-fiction-novel-a8365256.html

 

Histoire

Une fois n’est pas coutume, l’intrigue est relativement simple à résumer. Arthur Less – qui n’est pas le narrateur – est un écrivain homosexuel de San Francisco à l’aube de la cinquantaine et en pleine déception amoureuse. Il vient de recevoir un faire-part pour le mariage de Freddy, son jeune amant avec lequel il a vécu de nombreuses années tout en mettant un point d’honneur à « ne pas s’attacher ». Pour surmonter le double choc du mariage de l’amour de sa vie et de l’approche du demi-siècle, il décide de fuir grâce à un tour du monde au gré des invitations professionnelles et privées. Il enroule ainsi la Terre de l’itinéraire suivant :

  • New York : interview d’un grand auteur de science-fiction. Spécialement déguisé pour l’occasion, Less n’aura pas l’immense privilège de monter sur scène avec la star puisqu’il la surprend en train de vomir juste avant la conférence.
  • Mexico : une conférence sur Robert, son ex-compagnon et immense écrivain avec qui il a partagé plus d’une dizaine d’années de vie commune. Plus âgé que lui, cet homme brillant termine sa vie dans une clinique et c’est la première fois que Less accepte d’évoquer en public Robert et le cercle de grands écrivains auquel celui-ci appartenait. Une fois de plus, l’événement n’aura pas lieu car la première épouse de Robert, avec laquelle Arthur devait intervenir, est indisposée.
  • Turin : remise de prix. Contre toute attente et malgré la présence d’un auteur à succès largement favori, Less remporte la mise avec son roman
  • Berlin : séminaire d’écriture à l’université. Au cours de cette phase berlinoise, Less trouve un jeune amant assez improbable – il est Bavarois, aime le foot et les émissions du type « Bauer sucht Frau »…Mais surtout, il se produit un phénomène étrange lors de ses interventions face aux étudiants : des évanouissements suivi de fièvres de courte durée. La personnalité d’Arthur Less semble mettre ses auditeurs, et même son amant au début de leur relation, dans un état de transe. Aucune cause n’est explicitement évoquée pour ces contaminations aux frontières du réel !
  • Paris : cette étape n’était pas prévue, Roissy ne devait être qu’une halte pour la prochaine étape. Mais tandis que son avion est « surbooké », Less se porte volontaire pour un prochain vol. Il en profite pour se balader en ville et retrouve un vieil ami qui habite désormais la capitale. Celui-ci l’invite à une soirée rue du Bac au cours de laquelle il fait la connaissance d’un bel Espagnol qui s’ennuie autant que lui. Après un long flirt, un vrai coup de cœur, notre anti-héros apprend que le jeune homme est en couple…Occasion manquée ? Arnaque ? Peu importe, la prochaine destination promet d’être grandiose.
  • Maroc : invitation à l’anniversaire d’une amie de Robert qu’il ne connaît pas. Lors d’une excursion dans le désert, le pire ennemi du tourisme au Maroc frappe : l’intoxication alimentaire. Le petit groupe rétrécit donc à mesure que les cinquante ans de Less approchent, pour finalement en être réduit aux deux personnages accompagnés du guide local. Pendant sa nuit d’anniversaire, Less pense bien évidemment à Freddy, à ce qu’il vaut en tant qu’écrivain, et se demande quel avenir il peut espérer.
  • Inde : écriture de son roman. Dans une petite maison gérée par la paroisse, Less est confronté à ce qu’il était venu fuir pour écrire : le bruit. Les Chrétiens se retrouvent dans le jardin de la maison pour pique-niquer, l’imam du village appelle à la prière aux aurores, et les hindous ne sont pas en reste ! Alors qu’il est hospitalisé suite à une blessure, Carlos, à la fois son ennemi de toujours et le père adoptif de Freddy, le prend en charge et le place dans une demeure au calme. Inquiet, Carlos lui demande s’il a des nouvelles de son fils.
  • Japon : rédaction d’articles gastronomiques grâce à laquelle il déguste de délicieux mets japonais.

 

Le dénouement nous apprend les causes de l’inquiétude exprimée par Carlos, puisque le narrateur n’est autre que Freddy lui-même. Il a en effet rompu son mariage au bout de quelques heures et interrompt sa lune de miel à Tahiti pour attendre le retour de l’homme de sa vie à son domicile de San Francisco.

 

Pourquoi ce roman n’est pas si mauvais

Ayant lu très peu de Pulitzers, je ne peux confirmer ou infirmer les attaques de mes comparses – Américaines pour la plupart –  du club de lecture quant à la différence de qualité entre Less et les lauréats précédents. En revanche, j’ai passé un bon moment et souhaite donc défendre ce roman profondément moderne.

 

Une double mise en abîme

Nombreuses sont les œuvres mettant en scène les désarrois des écrivains, un procédé efficace qui transcende les arts. En littérature, il y a la bien nommée L’Œuvre de Zola, même si le sort de l’écrivain y est bien enviable comparé à celui du peintre. À l’écran, il y a la série essoufflée et trash The Affair ainsi que l’inoubliable 37,2 le matin. Ici, on constate une sorte de double mise en abîme. Explication. Le premier roman d’Arthur s’intitule Kalipso et revisite le mythe éponyme avec une histoire d’amour maudite entre un soldat de la deuxième guerre mondiale échoué dans le Pacifique sud et l’homme qui le soignera. Le roman qu’il est en train d’écrire raconte quant à lui les errements d’un homme légèrement paumé passant en revue ses douloureux souvenirs à travers la ville de San Francisco. On peut donc parler de double mise en abîme car la vie du personnage principal est la synthèse des deux romans dont il est l’auteur. Il part pour un long voyage, se perd ailleurs comme Kalipso, mais il erre aussi dans son passé comme son héros dans les rues de San Francisco. Less ne se contente donc pas de relater les difficultés d’un écrivain – la reconnaissance , l’obligation de tout recommencer, le sentiment d’être mauvais en côtoyant des « grands » – puisqu’il confond le destin du personnage principal avec celui des héros que ce personnage a lui-même créé. Cette confusion est réussie et offre des clefs de lecture, voire une profondeur au récit de par le rapprochement à un mythe et l’universalité de cette crise individuelle de la cinquantaine (la fameuse « mid-life crisis »).

 

Première génération d’homosexuels de cinquante ans

Or s’il est généralement admis qu’il est plus encore plus difficile de vieillir pour une femme, ses principales qualités aux yeux du monde étant d’ordre physique, ce roman semble dire que c’est encore pire pour les homosexuels. Dans le premier tiers du livre, une phrase étonnante est lâchée comme une gifle sur la joue du lecteur, quelle que soit son orientation sexuelle : « nous sommes la première génération d’homosexuels de cinquante ans ». Et c’est cruellement vrai : la honte et la station ad vitam aeternam dans le placard, puis le SIDA, ont eu raison des générations précédentes. Alors comment passer le cap dans une communauté où l’apparence et la jeunesse sont primordiales ? En témoignent les deux grandes relations amoureuses de Less, chacune avec plus d’une vingtaine d’années de différence d’âge. La première dans un sens avec Robert, le brillant écrivain au génie duquel le jeune Arthur devait se soumettre. La seconde dans l’autre sens avec le jeune Freddy, qui finira par quitter son vieux partenaire et épouser un homme de son âge.

Dans ce roman, la vieillesse est parfaitement indissociable de la maladie et de la mort, en témoignent la longue et douloureuse fin de vie de Robert ainsi que les pensées d’Arthur sur sa mère, morte des suites d’un cancer. Pourtant, Arthur « n’a pas de peau » – expression qui revient souvent dans la bouche de ses amants – et semble avoir un effet magnétique sur les gens. Lorsqu’il provoque des évanouissements suivis de fièvres pendant ses interventions à Berlin, c’est comme une puissance qui détruit pour ensuite mieux insuffler la vie à ces individus. Et après tout, comment vieillir si on n’a pas de peau ? Ne pas avoir de peau, c’est à la fois ne pas avoir de protection, se prendre les hostilités de la vie en plein corps, et ne rien sentir puisque les sensations du toucher ne sauraient être reçues sans cet organe. Preuve qu’il y a une insensibilité, une apathie profonde chez Less : la dernière scène précédant le dénouement et dans laquelle le héros a un mal fou – pour des raisons mentales et non physiques – à détruire un mur en carton d’un coup de poing pour sortir d’une vieille pièce à la porte bloquée. Arthur Less n’a pas de peau. Il est donc un éternel jeune homme, parfaitement inconscient du bien qu’il fait aux autres (cf. séjour à Berlin) et de son talent d’écrivain (cf. prix remporté en Italie). Passé le cap de la cinquantaine, Arthur Less n’a pas changé et preuve que le vieillissement n’est pas si terrible : son jeune amant raconte son histoire et traverse l’océan pour le rejoindre. Un bel espoir pour cette génération de « vieux gays » rescapés de l’ère du SIDA.

 

 

Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë

Envie de lire l’un des plus grands classiques de la littérature anglaise ? De vous plonger dans l’une des histoires les plus cruelles jamais racontées et un destin à la fois tragique et destructeur ? Alors lisez Les Hauts de Hurlevent, chef d’œuvre et unique roman d’Emily Brontë, raflée par une tuberculose à seulement trente ans. Au passage, regardez aussi ce petit détournement qui vaut le détour.

Intrigue

L’avant

Pour commencer, la narration même de l’histoire des Hauts de Hurlevent est très particulière puisqu’elle passe par la voix de Nelly Dean, fidèle servante des personnages principaux. Elle travaille à Thrushcross Grange et Lockwood, voyageur en quête de tranquillité, la prie de tout lui raconter sur le misanthrope Heathcliff, son logeur résidant aux Hauts de Hurlevent.

Dans la modeste demeure isolée des Hauts de Hurlevent, au beau milieu de la lande du Yorkshire, la famille Earnshaw semble vivre paisiblement jusqu’à ce que le père se prenne d’affection et ramène chez lui un petit bohémien – Heathcliff – rencontré pendant un voyage à Liverpool. Tandis que Hindley, son frère d’adoption, le roue régulièrement de coup par jalousie, sa sœur Catherine en fait son partenaire de jeu.

Malheureusement, la situation s’envenime à la mort de Mr. Earnshaw. Quand son fils revient après ses études en compagnie de la femme qu’il a épousé entre-temps, il prend la tête de la maison et relègue Heathcliff au rang de domestique tout en l’humiliant à la moindre occasion. À l’inverse, les liens entre Catherine et le jeune bohémien se renforcent au fil des années.

Pendant l’un de leurs nombreux jeux nocturnes dans la lande, ils décident d’épier Edgar et Isabella Linton chez eux, à Thrushcross Grange. Alors qu’ils viennent d’être pris dans la main dans le sac, Catherine se fait mordre par le chien des Lintons en pleine fuite. La famille l’accueille pour la soigner, mais renvoie son compagnon « basané » chez lui. Pendant les quelques mois passés chez cette famille aisée et généreuse, Catherine adopte leurs manières et rentre transformée aux Hauts de Hurlevent. De fait, un écart se creuse vis-à-vis de Heathcliff dont elle n’hésite pas à railler l’apparence négligée.

La femme de Hindley meurt quelques mois après avoir donné naissance à leur fils Hareton, et le chef de famille sombre dans la folie et l’alcoolisme, tandis qu’une tendre amitié grandit entre Catherine et Edgar Linton. Tout en annonçant à Nelly leur mariage à venir, celle-ci avoue ne pas aimer Edgar aussi profondément que Heathcliff. Or le statut social reste la principale cause de son choix, et elle compte bien profiter de celui qu’elle acquerra grâce à son mariage pour améliorer la condition de son âme sœur. Malheureusement, celui-ci n’entend que les mauvaises bribes de la conversation, à savoir que l’épouser reviendrait pour Catherine à « se dégrader ». Blessé, il disparaît pendant plusieurs années et la jeune femme, ignorant tout des causes de cette fuite, tombe malade.

Trois ans plus tard, alors que Catherine est guérie et vit paisiblement à Thrushcross Grange avec les Lintons, Heathcliff refait surface. C’est un homme transformé et riche qui se présente à eux. Même si l’origine de sa fortune n’est pas dévoilée, une chose est sûre : la vengeance est un plat qui se mange froid. Une occasion de la réaliser lui est justement servie sur un plateau : Isabella tombe amoureuse de lui et tout en la méprisant, Heathcliff l’épouse.

Catherine, lucide quant aux sentiments de son grand ami d’enfance et très attachée à sa belle-sœur, tente de raisonner la pauvre jeune fille. Une dispute éclate et Edgar décide alors que Heathcliff n’aura plus droit de cité à Thrushcross Grange, ce qui précipite à nouveau Catherine dans la maladie. Pendant ce temps-là, les Hauts de Hurlevent sont le théâtre de la déperdition. Hindley dilapide son argent au jeu et doit même hypothéquer la ferme auprès de Heathcliff, qui lui-même prend un immense plaisir à « bêtifier » le petit Hareton et à humilier son épouse.

Apprenant la maladie de son véritable amour, il parvient – avec le concours de Nelly – à lui rendre visite en cachette, un excès d’émotion qui finit par tuer Catherine, juste après avoir mis au monde la fille d’Edgar.

Peu de temps après l’enterrement, Isabella profite des absences répétées de son bourreau de mari et s’échappe du domicile conjugal pour s’installer dans le sud de l’Angleterre. Elle y met au monde Linton Heathcliff. Six mois après la mort de sa sœur, Hindley décède à son tour et son rival de toujours devient alors propriétaire des Hauts de Hurlevents. Sa vengeance paraît aboutie, mais elle ne fait que commencer.

L’après

La vie continue après la disparition de la fratrie initiale. Heathcliff, Edgar et surtout la conteuse demeurent, eux, au milieu de trois descendants : Hareton, Cathy et Hinton.

La fille de Catherine, surnommée Cathy par son père par souci de différenciation vis-à-vis de sa mère, devient une petite fille charmante et cultivée qui grandit dans un bonheur à la fois simple et fragile car fondé sur l’isolement. Avec pour seule compagnie celle de Nelly et de son père, la petite fille éprise de liberté n’aura de cesse de repousser les limites géographiques qui lui sont assignées par un père effrayé à l’idée que sa progéniture si pure et bien éduquée puisse rencontrer le mal : Heathcliff. Apprenant que sa sœur Isabella est mourante, Edgar récupère son neveu pour s’en occuper, offrant par la même occasion un camarade de jeu à sa propre fille. Mais le père de Linton insiste pour en avoir la garde.

Pendant trois ans, les deux cousins sont séparés, jusqu’à ce que Cathy rencontre Heathcliff au cours d’une promenade dans la lande. Celui-ci va tout manigancer pour que la jeune femme tombe amoureuse de son fils et l’épouse afin de devenir lui-même propriétaire de Thrushcross Grange à la mort d’Edgar, et même à celle de Linton, si chétif qu’il mourra très certainement avant son père. Commence alors une amitié secrète, épistolaire par la force des choses, entre Cathy et son cousin.

L’année suivante, Cathy et Nelly sont de sortie dans la lande et tombent sur Linton à l’agonie. Or cette rencontre n’avait rien de fortuit, Heathcliff ayant menacé l’enfant afin qu’il persuade les deux femmes de passer le seul de Wuthering Heights. Le maître des lieux les enferme aussitôt et jure de ne laisser sortir Cathy, dont le père est mourant, qu’une fois mariée à Linton. Nelly est libérée au bout de quelques jours, et Cathy réussit à s’échapper avec le concours de Linton, à ses propres risques et périls. Elle arrive juste avant la mort de la personne qu’elle aime le plus.

Désormais épouse de Linton et belle-fille du propriétaire des deux demeures, Cathy s’installe aux Hauts de Hurlevent. Linton succombe rapidement à ses souffrances et la jeune femme cultivée ne répond que par des moqueries aux efforts du timide Hareton pour lui plaire. Nelly arrête son récit à ce moment, et Lockwood comprend enfin qui sont les deux jeunes gens qu’il a vu s’insulter aux Hauts de Hurlevent. Ennuyé par son environnement qu’il avait pourtant recherché au départ, il décide de quitter la lande plus tôt que prévu.

Quelques mois plus tard, ce personnage « prétexte » se retrouve dans la région pour affaires et passe une nuit à Thrushcross Grange puisqu’il continue d’en payer le loyer. L’endroit est déserté et Nelly vit désormais aux Hauts de Hurlevent depuis le départ de Zillah, l’ancienne gouvernante des lieux. Les choses ont bien changé entre les deux jeunes habitants des lieux : Hareton, depuis son confinement à l’intérieur dû à un accident, étudie sous la houlette de Cathy qu’il a réussi à convaincre de sa propre bonne foi et de l’injustice de ses moqueries. Mais la folie dans laquelle sombre Heathcliff peu à peu laisse entrevoir un bonheur complet à venir. Ce dernier se laisse mourir, totalement obnubilé par des visions de sa bien-aimée. Il sera enterré à ses côtés.

Quelques éléments d’analyse

L’origine du mal

Au-delà de l’histoire d’un amour aussi passionnel qu’impossible vers lequel toutes les adaptations cinématographiques se sont égarées de façon simpliste, ce roman fleuve – dépassant tout de même les 400 pages – retrace la destinée d’un personnage principal cruel. Heathcliff est le mal. Cet être au passé mystérieux brave tous les interdits, moraux et sociétaux, pour satisfaire son égoïste amour et son appât du gain. Pour son premier désir, il va jusqu’à approcher le corps de Catherine la veille de ses funérailles afin de remplacer par ses propres cheveux la mèche d’Edgar portée en pendentif par la défunte. Il est même prêt à profaner sa tombe pour être enterré à ses côtés. Quant au second désir, Heathcliff ne recule devant aucune malice ni violence pour l’assouvir. Il séduit Isabella dans le but d’accéder au patrimoine des Linton. Conscient de la santé précaire de son propre fils et désireux de devenir maître de Thrushcross Grange à sa mort, il compte bien profiter des derniers instants en vie de celui-ci pour « arranger » son union avec Cathy. Ne parvenant pas à faire naître une véritable affection entre les deux jeunes gens, il force les choses et use d’un stratagème des plus sadiques pour enfermer Cathy aux Hauts de Hurlevent, allant même jusqu’à la brutaliser.

Mais bien plus que par son amour passionné et exclusif pour Catherine, par sa cupidité sans borne si caractéristique des individus pourris jusqu’à la moelle (rappelons-nous le détestable Julien de Lamare), cet être est mû par le désir de vengeance. La Genèse de celui-ci : son enfance. Elle aurait pu être sauvée par la bonté du père Earnshaw. Mais la jalousie du fils Hindley l’a massacrée. Roué de coups et humilié, le jeune bohémien encaisse sans montrer la moindre souffrance et s’endurcit, rêvant sans doute déjà du fameux plat qui se mange froid. Parti on ne sait où et en possession d’une fortune vraisemblablement gagnée en parfaite illégalité, il revient dans ce trou qui l’a vu souffrir pour le seul plaisir de ruiner son pire ennemi. Mais la mort de celui-ci n’arrête pas l’appétit de Heathcliff qui met un point d’honneur à élever le pauvre Hareton comme une bête.

Catherine, son rayon de soleil entre deux roueries de Hindley, celle qu’il a toujours aimée et réciproquement, aurait pu elle aussi le sauver. Malheureusement, elle choisit un meilleur parti et lui brise le cœur. Là aussi, Heathcliff ne pensera plus qu’à une chose : se venger d’Edgar en mettant la main sur sa fortune. Pour y parvenir, il met au point deux stratagèmes. Tout d’abord, il épouse Isabella qu’il méprise. Certaines manifestations de la cruauté de bohémien choquent : le petit chien pendu avant le départ des jeunes mariés pour Hauts de Hurlevent et une tirade insoutenable où il expose à Nelly tout le sadisme que lui inspire cette fille qui n’a eu que la faiblesse de l’aimer. Deuxième manigance : il force le mariage entre Cathy et son fils.

Dans la demeure lugubre des Hauts de Hurlevent, la violence et la jalousie – d’abord celle de Hindley envers son frère adoptif, puis celle de Heathcliff envers Linton puis Hareton – l’emportent inéluctablement sur l’amour. À l’inverse, la belle et paisible Thrushcross Grange est un havre de paix pour les Lintons, ces gens si bien éduqués, pour la jeune Cathy, et enfin pour tendre amour qui l’unit à Hareton. En quittant la première propriété pour s’installer dans la seconde, celui-ci devient éduqué et semble passer de l’état sauvage à la civilisation.

L’environnement fait donc tout : le mal ne naît pas ex nihilo au sein des individus, mais n’est que l’expression la plus logique et inéluctable d’une enfance, d’un entourage lui-même cruel et violent. Compte tenu de son enfance sordide – devinée – précédant son adoption par les Earnshaw et de celle – racontée – aux côtés de Hindley, Heathcliff n’aurait pu évoluer différemment. Enchaîné au mal, il refuse de quitter cette maudite demeure : il y revient après avoir fait fortune ailleurs et à la fin de sa vie, ne s’installe même pas dans la confortable Thrushcross Grange dont il est devenu bénéficiaire.

Le décor du tragique (comparaison avec une œuvre précédemment chroniquée)

Le Retour au pays natal de Thomas Hardy s’ouvre sur une longue description de la lande et de son caractère réfléchissant vis-à-vis de ses habitants. Emily Brontë ne s’attarde pas autant sur le décor de son histoire, mais les deux œuvres ont en commun le tragique de leurs destins croisés ainsi qu’une bonne dose de surnaturel. D’un côté, Le Retour au pays natal débute par un peuple s’adonnant à des feux de joie dans la lande, « l’homme au rouge » est – à tort – considéré comme la figure du diable et Eustacia Vye comme une sorcière par une habitante qui réussira à la tuer grâce à une poupée vaudou. De l’autre, le visiteur des Hauts de Hurlevent est confronté au fantôme de Catherine dès sa première nuit. Dans le récit de Nelly, la jeune défunte ne cessera de « hanter » Heathcliff, qui en mourra.

La lande est intrigante – même le clip de Kate Bush qui reprend cette esthétique spectrale peut angoisser–, mais elle est avant tout d’un ennui abyssal. Alors que Lockwood recherchait justement le calme et la solitude pour échapper à son quotidien éreintant d’homme d’affaires, il part avant la fin des échéances dues à Heathcliff. Trop affecté par le lugubre de la lande, mais aussi par celui de cette longue histoire qui pourtant le passionne, tout comme son personnage principal. Les caprices météorologiques – évoqués dans le titre même du roman ! – illustrent très bien le danger qui gronde autour de la lande : Lockwood tombe gravement malade après cette fameuse première nuit surnaturelle et Eustacia, qui souffre pendant tout le roman du sinistre de sa région, succombera au caprice de celle-ci pendant une nuit orageuse.

La scène finale réunit d’ailleurs ces deux aspects que sont l’ennui et la mort. Sur le chemin du départ, Loockwood passe devant les tombes de Catherine, Edgar et Heathcliff et s’arrête pour observer le calme de la lande (traduction personnelle de mon édition : « As he gets ready to leave, he passes the graves of Catherine, Edgar, and Heathcliff and pauses to contemplate the quiet of the moors. »).

Le grand roman classique de la passion

Les Hauts de Hurlevent est considéré comme LE roman de la passion amoureuse, avec les excès et les conséquences destructrices que ce sentiment induit. Heathcliff est quant à lui à la fois une figure du mal et de l’attraction que ce sentiment peut comporter. Même si Catherine épouse le gendre idéal, le départ soudain de l’homme qu’elle aime malgré tout la précipite dans une maladie dont elle mettra du temps à se remettre, avant que l’histoire se reproduise suite au malheur de ne plus être autorisée à le voir. Sans guérison, cette fois.

Après Tristan et Yseult, après Roméo et Juliette, la folie de Catherine et Heathcliff est celle de deux êtres qui ne peuvent être réunis. Pourquoi ? D’après le récit de Nelly, la jeune héroïne est elle-même bien consciente qu’elle ne peut épouser ce jeune bohémien et que la société ne saurait tolérer cette union. Un avancement est donc préférable pour elle, lequel s’incarne dans la figure d’Edgar Linton. Les Hauts de Hurlevent, c’est donc dans la culture populaire – le roman est notamment mentionné dans la saga Twilight – l’histoire d’un amour impossible, de deux corps séparés par la société de leur vivant, mais dont les âmes se retrouvent après la mort. Ils seront finalement enterrés côte-à-côte et le fantôme de Catherine hante Heathcliff pour enfin précipiter la mort de celui-ci et l’union tant attendu des deux âmes sœurs. Alors que la mort sépare deux êtres mariés, résultat d’une union sociale et conventionnelle, elle réunit ceux qui ont été séparés par la société et les conventions.