L’Occupation, Annie Ernaux

Annie Ernaux me semblait être une auteure incontournable de par les thèmes abordés dans son œuvre à la fois autobiographique et avec une portée sociologique. Alors certes, le récit autour de son avortement a beaucoup fait parler et a même donné lieu à un long métrage, mais à titre personnel, j’étais surtout attirée par Ernaux en tant que transfuge de classe. J’aurais dû lire La Place, me diriez-vous. Et vous auriez raison, parce que L’Occupation – seul livre de cette écrivaine disponible à la bibliothèque municipale à l’instant T où je l’ai emprunté – a été pour moi d’un ennui abyssal.

L’Occupation ne parle pas, Dieu merci, des méchants nazis qui pillent les gentils Français, mais du sentiment le plus envahissant qui soit pour un être humain : la jalousie. Ayant moi-même été victime d’une telle occupation à de trop nombreuses reprises, je m’attendais à un récit émouvant auquel j’aurais pu si bien m’identifier et duquel j’aurais pu tant apprendre, un peu comme à l’époque de ma découverte des ravages de ce sentiment chez Swann. Mais il n’en fût rien. Ces quelques pages m’ont semblé plates car elles décrivaient moins l’obsession de la narratrice pour la nouvelle compagne de son ex amoureux et les sentiments qui la submergent que ses efforts et sa stratégie destinés à identifier cette mystérieuse personne. Le tout de manière bien trop froide et factuelle à mon goût. Pour un tel sujet, j’aurais voulu un peu plus de cœur et un peu moins de labeur.

Ceci étant dit, quelques descriptions à valeur universelle sont à sauver, puisqu’il n’y a pas de sentiment plus honteux et plus répandu que la jalousie.

Célébration de l’intensité

Fortement décriée dans notre époque où le développement personnel, nouvelle religion de l’Occident, prône une impossible maîtrise de soi permanente, la passion est célébrée dans L’Occupation. À aucun moment la narratrice à la première personne culpabilise de ressentir ce qu’elle ressent. Elle semble au contraire célébrer l’intensité qui la fait se sentir plus vivante que jamais.

« Cette femme […] m’accompagnait partout. En même temps, cette présence ininterrompue me faisait vivre intensément. Elle provoquait des mouvements intérieurs que je n’avais jamais connus, déployait en moi une énergie, des ressources d’invention dont je ne me croyais pas capable, me maintenait dans une fiévreuse et constante activité. J’étais au double sens du terme, occupée. » (p. 14)

Qui l’eut cru ? Une peinture de l’obsession comme moteur qui pousse l’être concerné s’affairer plus qu’il ne s’en croyait capable.

Puis la narratrice enchaîne par un constat que je partage, mais que je déplore : l’ignorance non voulue des événements extérieurs. Tout envahi qu’il est par la jalousie, le sujet est imperméable aux « agacements quotidiens » et « hors d’atteinte de la médiocrité habituelle de la vie ». J’ajouterais que, d’après mon expérience, c’est un effet secondaire qui apparaît surtout avec le sentiment amoureux et contre lequel j’ai toujours lutté – avec succès. Tout n’est qu’une question de point de vue, mais je trouve qu’il est essentiel pour un individu d’être ancré dans le monde et tout ce qui le recentre exclusivement sur nombril – ici la jalousie, et chez moi, le sentiment amoureux  – m’apparaît comme un danger. S’évader de la médiocrité du monde par l’art et la rêverie, oui. Se couper des événements extérieurs et du réel dans lequel nous avons tous un rôle à jouer – ne serait-ce qu’en qualité de citoyens – à cause d’une obsession pour une rivale, non.

Les facultés cognitives ne sont pas anesthésiées. C’est impossible, et séparer cœur et raison de manière parfaitement étanche serait une absurdité. Au contraire, elles sont exploitées au service des sentiments intenses. En d’autre terme, la narratrice cogite, tourne en rond, mais avec le recul, elle persiste et signe dans la célébration de cet état. Un propos que je trouve remarquable, même si je ne le partage pas.

« Il y avait d’un côté la souffrance, de l’autre la pensée incapable de s’exercer sur autre chose que le constat et l’analyse de cette souffrance. » (p. 15)

Le pouvoir de l’écriture

Ne nous voilons pas la face : il est limité, et je suis très reconnaissante à Ernaux de ne pas nous faire croire que l’écriture guérit ou même console directement. Disons qu’il soulage sur le moment, mais pas sur le long terme. Comme pour toute souffrance émotionnelle, le temps reste le principal acteur de guérison.

« Je notais dans mon journal « je suis décidée à ne plus le revoir ». Au moment où j’écrivais ces mots, je ne souffrais plus et je confondais l’allégement de la souffrance du à l’écriture avec la fin de mon sentiment de dépossession et de jalousie ». (p. 43)

Le simple fait de décider ou même d’exprimer quoi que ce soit par écrit ne saurait remédier à un sentiment aussi fort que la dépossession. La jalousie étant l’autre nom de la possessivité, le manque créé par le retrait de ce qui nous a appartenu ne peut être guéri par de simples mots. Il n’y a rien de plus sincère et de plus beau qu’un écrivain avouant les limites de l’écriture.

Par ailleurs, l’auteure nous livre un autre aspect évident du pouvoir de l’écriture. Cette fois-ci, il apparaît comme immense : l’anonymat. Les fameux « haters » des réseaux sociaux – dont on a tous fait partie à un moment ou un autre – en sont la preuve.

« L’exposition que je fais ici, en écrivant, de mon obsession et de ma souffrance n’a rien à voir avec celle que je redoutais si je m’étais rendue avenue Rapp. Écrire, c’est d’abord ne pas être vu. » (p. 45) Ainsi l’écrivain peut exprimer ce qu’il ressent en toute sincérité sans craindre la honte qu’engendrerait toute exposition de son faciès, de sa personne. Bref, l’écriture permet de se cacher pour mieux se mettre à nu.

« Je n’éprouve aujourd’hui aucune gêne […] à exposer et explorer mon obsession. » (p. 45)

Mais attention, il ne faut pas voir un pur épanchement dans le projet d’écriture d’Ernaux. Comme je l’ai indiqué en introduction, il y a une réelle volonté de décrire cliniquement des faits et sentiments pour opérer ainsi un mouvement à portée sociologique de l’individuel vers l’universel.

« À vrai dire, je n’éprouve absolument rien. Je m’efforce seulement de décrire l’imaginaire et les comportements de cette jalousie dont j’ai été le siège » (p. 45)

Coup de poignard dans l’estime de soi

Parlons vulgairement : être jaloux d’un rival.e, c’est souvent, de manière parfaitement injustifiée ou du moins très exagérée, avoir l’impression d’être une grosse merde par rapport à elle/lui. L’auto-harcèlement de la comparaison permanente ne donne jamais un résultat à notre avantage. Dans la jalousie, l’objet de ce sentiment apparaît toujours comme supérieur à nous en tous points. La narratrice décrit à merveille ce coup de poignard porté à l’estime de soi. L’ego est si anéanti par la jalousie qu’il ne résiste à aucune comparaison.

« Dans cet évidement de soi qu’est la jalousie, qui transforme toute différence avec l’autre en infériorité, ce n’est pas seulement mon corps, mon visage, qui étaient dévalués, mais aussi mes activités, mon être entier. » (p. 50)

S’en suit des exemples si ridicules de cette infériorité qu’ils portent à sourire…tout en gardant à l’esprit que nous avons tous eu ce genre de pensées risibles en période d’« occupation ». Ainsi la narratrice crevait de jalousie en imaginant son ex-conjoint regarder Paris-Première avec sa rivale, car elle-même ne reçoit pas cette chaîne. Pire : elle considérait « comme un signe de distinction intellectuelle, une marque supérieure d’indifférence aux choses pratiques, qu’elle ne sache pas conduire et n’ait jamais passé le permis » (p. 50). Ça va loin, mais le pouvoir de l’imagination et de l’autodénigrement est toujours plus flagrant lorsqu’il s’exprime chez quelqu’un d’autre ! J’ai sûrement déjà eu des raisonnements du même acabit.

Alors gardons ces paroles loufoques dans un coin de notre tête, car qui sait si elles ne pourront pas un jour nous resservir quand nous serons à nouveau occupés par la jalousie…Car je n’oublierai jamais à quel point Proust m’a aidée à surmonter des chagrins d’amour, bien plus que n’importe quel guignol autoproclamé expert en développement personnel. Vive la littérature !



Propriété privée, Julia Deck

Petit roman sans prétention découvert grâce à La Grande Librairie, Propriété privée de Julia Deck se lit et s’oublie à vitesse grand V. Reprenant les codes du roman policier, cette histoire sordide d’un Wisteria Lane français écrite à la première personne ne vous tombera pas des mains. C’est déjà ça. En revanche, ne vous attendez pas à un roman haletant ou surprenant…Malgré sa faible épaisseur, il demeure assez poussif.

Résumé

Dans un texte entièrement adressé à Charles, son époux, Eva Caradec nous fait comprendre que l’écoquartier aux confins de la ville dans lequel le couple a emménagé est loin de tenir ses promesses de tranquillité. Tout commençait mal à cause de travaux qui n’en finissait plus et une longue période sans chauffage. Pour le confort de ces maisons soi-disant ultra modernes et peu énergivores, on repassera, donc. Mais ce n’est rien comparé au désastre absolu de la promiscuité avec les nouveaux voisins qui débarquent une semaine plus tard dans la maison mitoyenne. Les Lecoq sont pour le moins insupportables, en particulier Annabelle, créature goguenarde souvent vêtue de micro-shorts.

En télétravail, la narratrice a besoin de silence tandis que son mari dépressif ne quitte jamais la maison et doit lui aussi vivre dans le silence. C’est sans compter le rire strident d’Annabelle et les cris de son bébé à toute heure de la nuit qui résonnent dans la maison mal isolée des Caradec. Les Lecoq sont redoutables, et la narratrice finira même par avoir une liaison avec Monsieur.

Grâce à un incipit spectaculaire, le lecteur sait d’entrée de jeu que les choses vont très mal finir. « J’ai pensé que ce serait une erreur de tuer le chat, en général et en particulier, quand tu m’as parlé de ton projet pour son cadavre. » Ce qu’il ne sait pas, c’est que le meurtre du chat n’était qu’un avant-goût du drame qui s’est déroulé peu de temps après : Annabelle disparaît. Malgré la dispute qui éclate entre les Lecoq juste avant la disparition, le suspect numéro un n’est autre que Charles Caradec. Il est emprisonné, tandis que son épouse perd son travail et revend – avec difficulté – la maison, puis retourne à Paris.

Satire des « bobos »

Pas parisiens, puisqu’ils sont en voie de disparition. Comme le montre bien ce roman, cette catégorie souvent utilisée par les gens de droite pour mépriser des gens de gauche matériellement privilégiés est en quête d’espaces verts. D’où le choix de la périphérie pour les Caradec, quinquagénaires plutôt aisés. Même s’il dort plus qu’il ne travaille, Charles est universitaire, et Eva travaille à un projet décrit comme l’essence même de l’idéologie bobo. Il s’agit de réinventer l’espace urbain dans le XXe arrondissement – terrain de prédilection des bobos, comme une grande partie de l’Est parisien. Le charabia de ce projet d’urbanisme fait sourire : ça parle d’« espace incertain » que les habitants sont censés se réapproprier…comme si un endroit aussi hideux que la Place des Fêtes pouvait être simplement réinventé au gré des envies des gens – à plaindre – qui habitent dans le coin.

Vous l’aurez compris, Julia Deck se moque ouvertement des bobos citadins en les caricaturant. Heureusement que le ridicule ne tue pas, par exemple lorsque cette pauvre narratrice ne retrouve pas son poulet fermier dans le petit magasin de ce trou où elle habite ! Mais l’auteure ne se limite pas à la moquerie : elle malmène ses personnages. Ces ménages à la conscience écologique ultra développée optent pour des habitations très onéreuses alimentées par la chaleur et l’énergie solaire et dont l’évacuation des ordures se fait via un système novateur d’acheminement souterrain vers la déchetterie. Or dès l’arrivée des premiers habitants, rien ne fonctionne et les travaux pénibles pour les riverains s’éternisent.

Enfin les Lecoq et la redoutable Annabelle viennent parfaire la transformation d’un mode de vie idyllique en cauchemar. À l’instar de la famille Warren qui vient troubler la bonne conscience des gentils démocrates de Shaker Heights dans La saison des feux de Celeste Ng, les Lecoq débarquent comme des éléphants dans un magasin de porcelaine. Annabelle est bruyante, aguicheuse, malpolie et son mari se tape la narratrice. Citons également les déchets qu’ils jettent dans le jardin des Caradec, les trous qu’ils font dans l’isolation sonore des murs mitoyens et l’attitude très intrusive d’Annabelle qui profite de ces perforations pour épier ses voisins. Belle ambiance dans l’écoquartier. Et puis il y a leur chat, dont le destin funeste nous est annoncé dès le départ. Ainsi comme dans La saison des feux, les gentils bobos remplis de bons sentiments deviennent capables du pire lorsque leur tranquillité est menacée.

Critique des banlieues périurbaines et de l’urbanisme contemporain

À noter par ailleurs que le caractère étouffant de la vie de quartier est plutôt bien décrit par la narratrice. Les différents couples sont loin d’être aussi soudés qu’ils en ont l’air et le confort matériel ne parvient pas à cacher leurs fractures. Ainsi on apprend vers la fin que les adultères se multiplient, ou encore qu’Arnaud Lecoq et Franck Lemoine sont des habitués d’un club gay de Melun. La promiscuité fait ressortir le pire chez tout le monde et ces anciens citadins regrettent rapidement l’anonymat que pouvait procurer une ville comme Paris, malgré son air saturé par la pollution. Disons que dans ce nouvel écoquartier, on respire mal, mais pour d’autres raisons.

Le mode de vie écolo et l’oxygène ont un coût. Or même en y mettant le prix, la tranquillité n’est que de façade, puisque dans ces petites constructions périurbaines, les gens vivent collés les uns aux autres. Le tout est un formidable terreau à ragots ! Tout se sait et la narratrice ne réalise que trop tard qu’on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre. La vie de banlieue finit par la rendre misanthrope.

« Bientôt les confidences affluaient. Les inquisiteurs se trompent en bombardant leurs victimes de questions. Il suffit souvent de garder le silence pour que l’autre croie que vous vous intéressez, avec votre air circonspect qui très paradoxalement rassure, vous confère une réputation de compétence et d’objectivité, alors que je n’en avais vraiment rien à faire de leurs histoires de compost, de vide-greniers. » (p.70)

Enfin n’oublions pas que ce genre de politique d’urbanisation destinée à offrir aux la possibilité de sortir des villes sans trop s’en éloigner ne fait que créer des métropoles tentaculaires, et surtout repousser les pauvres de plus en plus loin. Mais ça, ni Arnaud Lecoq, agent immobilier, ni Eva Caradec qui travaille pourtant dans l’urbanisme et semble voter à gauche, n’ont l’air de s’en soucier.

Sorcières : la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet

Essai féministe incontournable, Sorcières : la puissance invaincue des femmes est sans conteste LE best-seller de la rentrée 2018. En traitant l’histoire des sorcières, il fait un parallèle étonnant – mais parfaitement légitime et crédible – entre les chasses aux sorcières qui ont fait rage en Europe à partir de la Renaissance et ce que subissent les nouvelles sorcières. Prolongeant la réflexion, Mona Chollet utilise ce fait historique pour remettre en question la médecine traditionnelle, symbole ultime du patriarcat, et défendre l’écoféminisme. Un livre passionnant qui m’a fait comprendre énormément de choses. Des passerelles se forment et il n’est plus possible de refermer les yeux après cette lecture – sachant que les miens sont déjà bien ouverts depuis longtemps.

Les chasses aux sorcières sont fondées sur la misogynie

Dans sa longue introduction qui analyse l’historiographie des chasses aux sorcières, Chollet souligne à quel point la véritable cause, à savoir la misogynie, a été occultée. En s’appuyant largement sur La sorcière et l’Occident : la destruction de la sorcellerie en Europe des origines aux grands bûchers de Guy Bechtel, ouvrage de référence sur cette question, l’auteure reprend les fondamentaux concernant ce fait historique. À commencer par la période, car contrairement à la croyance populaire – et je plaide moi-même coupable d’ignorance – les chasses aux sorcières n’ont pas connu leur apogée au Moyen-Âge sur fond d’obscurantisme.

Bien au contraire, elles ont explosé à partir du XVIe siècle, en pleine Renaissance et « culte » de la science. Cette dichotomie entre la raison masculine et les valeurs dites féminines – la première écrasant les secondes par tous les moyens possibles – est un concept pivot de l’essai. Or à cette période de foi exacerbée dans la raison, les sorcières incarnaient le Mal absolu puisqu’elles prétendaient guérir hors de la médicine traditionnelle. Ces femmes indépendantes avaient tout pour enrager une société patriarcale qui n’avait d’autre choix que d’exterminer celles qui échappaient dangereusement à son joug. Et pour cause, les sorcières étaient vieilles – donc libérées des contraintes du désir des hommes et de la maternité – et vivaient dans l’isolement et le célibat. Un véritable cauchemar pour l’ordre établi. De surcroit, ces femmes avaient le malheur d’aider les populations ! Mais pour qui se prenaient-elles à concurrencer de la sorte la médecine brutale et masculine, reposant sur des préceptes scientifiques bien établis – bref, la seule médicine qui vaille ?

Toujours dans l’optique de prouver que les chasses aux sorcières n’étaient que l’expression macabre d’une volonté de domination des femmes, l’auteure nous apprend que le XVIe siècle voit l’avènement d’une législation visant à criminaliser tout contrôle de la fécondité des femmes. Ainsi les femmes enceintes doivent déclarer leur grossesse et disposer d’un témoin au moment de l’accouchement. Sans parler de l’accusation récurrente portée aux sorcières selon laquelle ces créatures ayant pactisé avec le diable faisaient mourir les bébés. Bref, elles étaient des « antimères » (p. 35), des guérisseuses qui se permettaient de jouer le rôle de sages-femmes, mais aussi d’aider à avorter les femmes qui le souhaitaient. Elles outrepassaient donc largement les droits – qui n’étaient d’ailleurs que des devoirs – octroyés aux femmes : mettre au monde et élever des enfants. Et non se mêler de la gestion de la reproduction, rôle réservé à l’État/aux hommes.

Indépendance des femmes et refus de la maternité

Tout l’intérêt de la démonstration de Chollet réside dans l’héritage de ces chasses aux sorcières au sein de la misogynie qui façonne si profondément notre société contemporaine. Certes on ne brûle plus personne en Occident, mais disons que symboliquement, on jette volontiers au bûcher les sorcières des temps modernes. Les femmes qui ont le malheur de vouloir rester célibataire sont frappées d’opprobre. Alors si en plus elles ont un chat, elles renvoient aussitôt à la figure de la sorcière dans l’inconscient collectif, et se voient qualifier de « filles à chat ». Notons qu’il doit bien y avoir autant d’hommes célibataires endurcis qui vivent avec un félin maléfique, mais – oh surprise ! – on les emmerde moins et ne les traite pas de « garçons à chat ».

Chollet rappelle le paradoxe actuel de l’indépendance des femmes : elle est certes possible et admise par les lois et les conditions d’accès à l’emploi, mais elle suscite méfiance généralisée. « Leur lien avec un homme et des enfants, vécu sur le mode du don de soi, reste considéré comme le cœur de leur identité » (p. 35)

Les femmes qui, par choix, s’opposent à ce lien sont des « apostates du conjugal » (p. 56). Moi qui me reconnais dans cette méfiance vis-à-vis des rôles traditionnellement féminins, j’ai savouré ce petit passage où, enfin, les célibataires délibérées sont décrites avec justesse. En effet, je pense sincèrement faire partie de cette catégorie de « femmes créatives, qui lisent beaucoup et qui ont une vie intérieure intense » (p. 56). La suite tape en plein dans le mille : « leur solitude est peuplée d’œuvres et d’individus, de vivants et de morts, de proches et d’inconnus dont la fréquentation – en chair et en os ou en pensée à travers des œuvres – constitue la base de leur construction identitaire » (extrait d’Une vie à soi, Erika Flahault). Cette individualité heureuse, cette solitude non isolée, est bien loin de la pitié qu’elle inspire bêtement aux gens encore englués dans des schémas sociaux archétypaux. Loin d’être repliées sur elles-mêmes, ces apostates du conjugal sont au contraire plus tournées vers les autres, et ce grâce à la liberté dont elles jouissent vis-à-vis des rôles de genre. Elles sont pleinement des individus et les relations qu’elles tissent avec d’autres individus sont plus intenses car épurées des impératifs genrés.

Quant à cette réaction de pitié de la masse confrontée à ces célibataires qui ont le toupet de ne pas chercher l’amour – et sans jugement aucun vis-à-vis des nombreuses femmes qui subissent réellement leur célibat – je partage l’analyse de Mona Chollet : elle « pourrait bien dissimuler une tentative de conjurer la menace qu’elles représentent » (p. 56)

Regret de la maternité

Et oui, un essai sur les sorcières des temps modernes et leur refus de la maternité serait incomplet s’il n’abordait pas le tabou ultime : celui des femmes qui regrettent d’avoir été mère. En cette ère formidable et même vertigineuse de parole qui n’en finit pas d’être libérée, même ce tabou est levé. Il y a quelques semaines, une vidéo de la comédienne Anémone circulait sur les réseaux sociaux. On y voit une femme qui, dans un élan de franchise absolue et inédite, déclare regretter d’avoir eu des enfants…sous le regard gêné et médusé des vieux hétéros présents sur le plateau qui ne savent rien du sacrifice pour les mères que représente l’éducation des enfants. La tête de Zemmour vaut son pesant d’or !

Les témoignages repris dans ce livre insistent sur la pression sociale à l’origine de la décision de procréer. Autrement dit, le désir d’enfant de ces femmes ne venait pas de leur ventre, mais de l’extérieur. Un beau pied-de-nez à la notion d’instinct maternel à laquelle je n’ai jamais crue personnellement. La maternité serait plutôt une manière pour les femmes d’être à leur place dans la société : « parmi les rares avantages qu’elles voient à la maternité, il y a le fait de se sentir intégrées, conformes aux attentes sociales. Elles ont le sentiment d’avoir « rempli leur devoir » » (p. 127). Une pression sociale qui, toujours d’après ces témoignages de repenties, explique également le choix d’avoir plusieurs enfants alors qu’elles avaient compris dès le premier qu’elles ne s’épanouiraient pas dans la maternité.

In fine, les femmes qui choisissent de ne pas être mères et celles qui ont été poussées à l’être se retrouvent dans une impasse. Les premières subissent une désapprobation extérieure vis-à-vis d’un choix pourtant en accord avec leur (non) désir. Les secondes subissent un choix en contradiction avec leur désir, mais validé par la société.

La figure de la vieille femme

Comme je l’ai évoqué brièvement plus haut, le mythe de la sorcière se définit par l’âge. Or dans la misogynie qui fonde nos sociétés occidentales, cette violence à l’égard des femmes qui vieillissent est loin d’avoir disparue. Le cinéma et les médias en sont la plus parfaite illustration. Les couples à l’écran – et dans le monde du show-business – normalisent quasi-systématiquement une différence d’âge sans commune mesure avec la réalité, toujours en faveur des vieux hommes (toujours bien plus moches que les actrices qui jouent leurs amantes, soit-dit en passant). Voir à ce sujet cette vidéo édifiante. Les femmes n’ont pas vraiment le droit de vieillir et les propos notoires de Yann Moix – que Chollet avait alors très justement qualifié de « triste sire » – à ce sujet viennent confirmer cette misogynie historique dans ce qu’elle a de plus dégoûtant. Les femmes ne sont que des objets sexuels, et c’est pourquoi on préfèrera toujours la chair fraîche, gage de fécondité et de soumission ingénue, à un corps qui a trop vécu.

La vieille femme inquiète, et la figure de la sorcière n’est pas loin. Ménopausée et donc jugée inutile, elle est surtout débarrassée des contraintes de la fécondité et – oh malheur – regorge d’expérience. Donc j’insiste, comme pour la figure de la célibataire, l’inquiétude se cache toujours derrière l’opprobre. Et comme l’affirme Mona Chollet, une telle « disqualification de l’expérience des femmes représente une perte et une mutilation immense » (p. 158). Le culte de la jeunesse et les efforts démesurés qu’il engendre pour les femmes a pour effet de les abrutir. Le temps qu’elles passent à tenter de freiner les marques du temps sur leur apparence est un temps et une énergie qu’elles ne mettront pas au service d’actions plus constructives tournées vers l’extérieur. Mais n’est-ce pas le but ?

Sur ce point, terminons sur un bel éloge de l’expérience et de la sagesse qu’elle induit. Du haut de ma trentaine bien entamée et de ma non maternité, je suis considérée comme une vieille peau et de nombreux jeunes gens – des hommes, bien évidemment, puisqu’ils se doivent d’exercer leur domination masculine pathétique sur tout le monde – prennent soin de me le rappeler. Pourtant, l’éloge du temps qui passe ci-dessous résonne profondément avec ce que je ressens et vis au quotidien. « Je pense à tout ce qui en moi a été apaisé, équilibré, apprivoisé, à tout ce dont je me suis délestée, avec moins de scrupules et d’hésitations, heureuse d’avoir enfin les coudées franches, de pouvoir aller à l’essentiel. Chaque événement, chaque rencontre résonne avec les événements et les rencontres précédentes, en approfondit le sens. Les amitiés, les amours, les réflexions gagnent en amplitude, s’épanouissent, s’affinent, s’enrichissent. » (p. 158).

Bref, un nouvel exemple de dénigrement des femmes qui va à l’encontre de ce qu’elles ressentiraient réellement si elles étaient émancipées vis-à-vis de cette fameuse pression sociale. Que ce soit la maternité ou le ressenti face au temps qui passe, c’est toujours la même histoire de misogynie et d’emmerdement.

La raison qui écrase ou la médecine qui détruit

Reprenons cette histoire de raison masculine évoquée en début de chronique. C’est dans un contexte de survalorisation de la science, à la Renaissance donc, que les chasses aux sorcières font rage en Europe. Et pour cause, une certaine idée de la raison – et non LA raison, la seule qui vaille, contrairement à ce qu’on a voulu nous faire croire – sorte d’intelligence masculine, s’impose comme valeur ultime et détruit toute forme de contestation. Le savoir des guérisseuses en est une. Voilà pour le rappel historique. Mais qu’en est-il des effets dans le monde actuel, puisque c’est bien là tout l’intérêt du livre ?

Sans surprise, les abus de la médecine traditionnelle perdurent, qu’ils soient perpétrés par des hommes ou des femmes. Il n’y a qu’à regarder l’ambiance des facs de médecine, le bourrage de crâne, l’enseignement du blindage émotionnel face aux patients, pour constater l’ampleur des ravages de la toute-puissance de la raison froide comme gage de supériorité. Pour appuyer sa remise en question de la médecine telle qu’elle est exercée aujourd’hui, Mona Chollet cite abondamment un livre dont le titre est sans équivoque : Les brutes en blanc, de Martin Winckler – autant dire qu’il a atterri rapidement dans ma PAL. Les violences obstétricales dénoncées massivement ces dernières années en sont une preuve flagrante. Le consentement des patientes n’est pas respecté et les pratiques gynécologiques actuelles constituent une énième forme de violence des hommes envers les femmes. On se fiche bien de savoir si le gynécologue est UNE gynécologue, puisque certaines praticiennes savent très bien se comporter comme des brutes. Entre épisiotomies réalisées sans consentement ni anesthésie et points du mari – même niveau de mutilation que l’excision, bravo l’Occident ! – les témoignages de victimes visent aussi bien des femmes que des hommes. Au passage, n’oublions pas que les femmes sont souvent les gardiennes des pratiques misogynes les plus barbares, que ce soit dans les rituels d’excision ou de cérémonie du mouchoir pour vérifier que la mariée est bien vierge !

L’intelligence dite masculine survalorisée et la perte de confiance en soi des femmes

Tout le monde connaît les bastions masculins : la bagnole, le sens de l’orientation, les sciences, etc. Le (soi-disant) rationnel est leur domaine, et les métiers où les hommes sont surreprésentés – ingénieur dans l’aéronautique ou encore trader, par exemple – sont mieux payés. Or il est important de préciser que la surreprésentation des hommes et des femmes dans certains domaines est une construction sociale. Si les femmes désertent certains métiers ou filières, ce n’est pas parce que leur cerveau serait biologiquement différent de celui des hommes. C’est bien parce qu’elles ont intériorisé une telle segmentation.

Et puis il y a cette idée selon laquelle la compréhension scientifique serait incontestablement supérieure aux autres formes d’intelligence. Bref, l’intelligence émotionnelle majoritairement attribuée aux femmes ne vaut pas le raisonnement pur des hommes. À partir de là, tous les excès sont permis, notamment celui de faire passer les femmes pour des folles et/ou hystériques quand elles expriment des idées novatrices – ou la vérité tout simplement. À l’échelle du couple, et je défie toute femme d’affirmer sans mentir ne l’avoir jamais vécu, ça s’appelle le gaslighting. Mais passons. L’essentiel est de comprendre que derrière les chasses aux sorcières – de la Renaissance ou d’aujourd’hui – se cache le postulat selon lequel les hommes/l’État/le pouvoir détiennent la science absolue. La contestation féminine n’est que débordement d’émotions, probablement dû aux hormones…

Et puis si les domaines intellectuels et pratiques réservés aux hommes continuent de l’être, c’est aussi parce qu’à force de matraquer qu’ils le sont, tout le monde finit par le croire et les femmes perdent confiance en elles. J’en veux pour preuve la conduite automobile : 80% des accidents graves sont provoqués par des hommes au volant, mais on entend (très) régulièrement des abruti.e.s dire que les femmes ne savent pas conduire.

« Notre nullité est une prophétie autoréalisatrice » (p. 178) Comment voulez-vous réussir quelque chose si on vous a toujours fait croire que cette chose n’était pas faite pour vous ? Le témoignage personnel de Mona Chollet est édifiant sur ce point, et je pense qu’il est assez universel pour le coup. « Parfois je dis des âneries par ignorance, mais parfois aussi j’en dis parce que mon cerveau se fige, parce que mes neurones s’égaillent comme une volée d’étourneaux et que je perds mes moyens. Je suis prisonnière d’un cercle vicieux : je sens la condescendance ou le mépris de mon interlocuteur, alors je dis une énormité, confirmant ainsi ce jugement » (p. 178).

Les hommes connaissent cela également ; ne les prenons pas pour des super-héros intouchables. Il n’empêche que la survalorisation des valeurs masculines dans la société entraîne une perte de confiance en soi pour les femmes. Pas étonnant qu’elles soient majoritairement touchées par le syndrome de l’imposteur.

L’écoféminisme ou la conséquence logique de tout l’essai

Et oui : l’étude des chasses aux sorcières, fondées sur la dévalorisation des formes d’intelligence dites féminines au profit du pouvoir masculin, nous mène de manière parfaitement logique et systémique à l’écoféminisme. En effet, la destruction des ressources de la planète n’est que le prolongement de ces valeurs masculines de prise de pouvoir par la force. Et comme j’écris cet article en pleine canicule agrémentée d’une sécheresse qui bat tous les records de durée, autant dire que l’appauvrissement de la planète par l’humain est un sujet particulièrement…brûlant.

Au XVIIe siècle, à l’apogée des chasses aux sorcières, Descartes souhaitait que les hommes deviennent « comme maîtres et possesseurs de la nature » (p. 187). C’est justement cette vision du monde cartésienne – froide, calculatrice et « présentée à tort comme un sommet de rationalité » (p. 187) – qui a fait tant de mal à la nature. La rationalité, parlons-en. La pensée cartésienne, qu’on a voulu nous vendre comme le symbole de la modernité et de la sortie de la bêtise obscurantisme, n’a pas le monopole de la rationalité. Dominer telle une brute la nature et les êtres humains n’est pas signe d’intelligence et bien avant les contestations pro-climat actuelles, d’autres ont remis tout cela en question. C’est le cas des romantiques, souvent présentés comme une horde d’illuminés du bulbe. Pourtant, ils ne refusaient pas la raison pour lui substituer les émotions. Loin de là, ils souhaitaient opposer à cette « rationalité instrumentale […] une rationalité humaine substantielle » (p. 187). Car oui, ces valeurs modernes qui supposent une étanchéité entre la raison et l’émotion sont absurdes.

Le patriarcat est une domination, au même titre que l’exploitation abusive des ressources de la Terre. Le parallèle entre les victimes respectives de ces deux pendants d’une même domination est d’ailleurs bien plus évident qu’on ne le pense, puisque la Nature a toujours été une figure féminine – « God bless mother Nature, she’s a single woman too ». Le capitalisme agressif et l’agriculture intensive pillent la Nature comme le patriarcat encourage le viol des femmes. La logique est exactement la même. L’Homme s’approprie la planète de la même manière que l’homme s’approprie le corps des femmes. Or la lutte féministe tout comme la lutte pour la protection de l’environnement impliquent la même remise en question du rapport de force systématique. Le projet est immense et il est impossible d’adoucir le patriarcat – comme il est difficile de réguler le capitalisme soit-dit-en-passant. Si on suit la logique féministe, il faudrait le renverser, et cette révolution passe par une mise à plat de tout un système fondé sur la loi du plus fort et l’esprit de conquête.

Remettre les valeurs dites féminines au centre de tout serait la solution pour sauver la planète. Écoutons les sorcières, par définition en accord avec la nature, et non les oppresseurs. La figure de la sorcière est plus d’actualité que jamais, et elle montre à quel point malgré le génocide* que sont les chasses aux sorcières et la misogynie qui continue d’écraser les femmes dans de nombreux domaines, la puissance des femmes restera à jamais invaincue.

* Le terme est employé dans le livre.



Rêver debout, Lydie Salvayre

Grande habituée de mon émission télévisée préférée – l’une des seules que je regarde, d’ailleurs – et lauréate du prix Goncourt, Lydie Salvayre me donne envie de la lire à chacune de ses interventions. Elle dégage tant de sagesse et d’élégance à l’oral…et ça tombe bien, puisqu’on retrouve ces mêmes qualités dans sa prose.

Paru en 2021, Rêver debout est un ensemble de quinze missives destinées à Cervantès. Faussement accusatrices, celles-ci reprochent à l’auteur espagnol d’avoir tourné en ridicule ce personnage si vaillant et juste qu’est Don Quichotte. Pour l’auteure, ces lettres ne sont qu’un prétexte pour déclarer sa flamme au héros et l’ériger en modèle de vertu luttant contre des adversaires qui pourraient très bien être nos contemporains. J’ai dévoré ce manifeste pro-révolte qui m’a fait un bien fou !

La force du rêve, pilier de la révolte

À contre-courant de notre époque poussée par le capitalisme à la résignation et à l’affairement trivial, Salvayre réhabilite le rêve. Don Quichotte est un rêveur, et c’est précisément pour cela qu’il est moqué dans le roman éponyme. Rien n’a changé depuis : les gens « dans la lune » sont toujours montrés du doigt par le reste de la société, comme tout ce qui est différent. Or le rêve ne doit pas être tourné en ridicule, mais valorisé : c’est son inutilité qui le rend beau.

Toujours mystérieux malgré les tentatives d’explication de la psychanalyse, il est à l’origine de l’art et réside en chacun de nous. Cela me rappelle une interview de Houellebecq dans laquelle cet écrivain que j’admire tant soulignait la possibilité de création artistique présente en chacun de nous par le rêve. Une idée qui m’a profondément marquée. J’en conclus que les artistes ne se différencieraient des autres Hommes que par leur reconnaissance et exploitation de cette possibilité, tandis que le reste de l’humanité ignorerait le rêve. Pour le dire plus simplement, nous sommes tous des artistes. Certains accueillent et travaillent cette capacité de création, la plupart l’ignore. Fin de la digression.

La force du rêve est le concept pivot de ce manifeste, comme l’indique son titre. Don Quichotte ne se contente pas de rêver dans son coin – sinon le roman n’aurait pas grand intérêt, mais il va mettre son rêve à l’épreuve de la dure réalité. Il a l’audace de « greffer son rêve libre, inutile, mystérieux et fluidique sur une réalité concrète, brutale, exiguë, parfaitement calibrée et très souvent détestable. » (p. 33) En se battant pour confronter son rêve au réel, il rêve debout. Un sublime oxymore qui appelle à la révolte, à l’action. Regardons ce héros espagnol qui, au lieu de rêver couché ou de se laisser emporter par la réalité, tente de lier son rêve et la réalité.

Un manifeste pour l’humanisme

Don Quichotte est malmené par ses semblables lors de son périple, et cet acharnement qui semble amuser tout le monde a le don de mettre en rogne l’auteure du manifeste. Elle rappelle que les Hommes se sont toujours adonnés au sadisme, depuis le spectacle de la crucifixion du Christ « avec un petit pagne suggestif sur la bite » aux « émissions télévisées telles que Koh-Lanta ou Fort Boyard dont les audiences sont proportionnelles à la cruauté des sévices infligés à leurs candidats » (p. 40-41). Je souhaitais m’arrêter sur ce passage car de mémoire, je n’ai encore jamais lu ni entendu un intellectuel dénoncer ce genre de mise en scène de la souffrance humaine. L’abrutissement de la télé-réalité, oui, le sadisme généralisé de ces programmes, non.

Là encore, le livre de Salvayre n’a pas d’époque. Certes, le contexte de l’Inquisition espagnole ne prête pas vraiment à l’humanisme, mais notre société qui vit en paix depuis bientôt un siècle continue de jouer sur ce travers humain qu’est le sadisme. Alors merci à Salvayre de rappeler que nous n’avons guère évolué depuis le XVIe siècle.

Le Quichotte est une figure christique

Puisque nous parlions de l’Inquisition, parlons du Christ – après tout, l’Inquisition n’avait pas grand-chose à voir avec le message d’amour qu’était celui du Christ. Salvayre ne cessera de nous étonner dans ce livre, puisqu’elle compare très justement le Quichotte à cette figure religieuse. On pourrait croire que son admiration la fait divaguer, mais les similitudes sont nombreuses. Alors même si le Quichotte n’est pas pacifiste et qu’il prend bel et bien l’épée pour défendre son idée de la justice, il défend les plus faibles, parle d’un idéal visiblement ailleurs qu’en ce bas monde, a pour but « une Jérusalem fictive » (p. 73), pique de grosses colères, est clément vis-à-vis des filles de joie, se fiche des honneurs, et surtout « souffre comme l’Autre mille et un supplices, de sorte qu’il ne cesse comme l’Autre de mourir et de ressusciter. » (p. 73)

Défier le pouvoir

De l’Inquisition au XXIe siècle, il est dangereux de défier le pouvoir – lequel porte simplement un autre nom. Alors certes, les méthodes ont changé : on n’a pas encore brûlé Edward Snowden et le jeune Aaron Swartz s’est donné la mort lui-même. Mais les pions rebelles d’un système, quel qu’il soit, restent pourchassés par celui-ci. Leur mouvement inquiète les garants de l’ordre établi, et comme je le suggérais plus haut, la liste de ce qui n’est pas considéré comme la norme est très longue. Pour soi-disant garantir la paix, « ceux qui ont purgé la vie de son battement, de ses passions, de ses orages, […] essayant de se faire oublier et oubliant du même coup de vivre, pris […] dans une mort » (p. 75), ces bons petits soldats qui ne combattent rien ne peuvent être que paniqués face aux descendants spirituels du Quichotte. Toute secousse de l’ordre établi n’est tolérée que si elle justifiée « par le pouvoir : le pouvoir de l’Église et le pouvoir du roi à votre époque, le pouvoir de l’argent aujourd’hui ». (p. 75). Pas étonnant donc, que les deux hommes cités plus haut aient défrayé la chronique : ils n’étaient pas mus par l’argent et défiaient sa Toute-Puissance.

Mais comme Salvayre l’explique un peu plus loin, le pouvoir qui serre les vis ne fait que renforcer l’attrait de l’interdit. C’est pourquoi le roman de Cervantès a rencontré un tel succès dans le contexte d’Inquisition et de censure qui était le sien. Et lorsque le Quichotte commet, par erreur certes, un blasphème vis-à-vis de la Sainte-Vierge, c’est toute l’Espagne vivant « sous la férule de l’Église » (p. 82) qui est vengée.

Une ode à la liberté

Don Quichotte est un modèle du genre picaresque : son héros va d’aventures en aventures tout en contestant l’ordre établi. On ne peut trouver plus parfaite incarnation de l’idéal de liberté. Cette notion est certes évidente, mais tellement essentielle qu’il me fallait lui consacrer un paragraphe.

Notre héros ne s’en cache pas, il place cette valeur au-dessus de toutes les autres :

« La liberté est un des biens les plus précieux que le ciel ait accordé aux hommes. » (p. 89)

Salvayre le qualifie d’anarchiste. L’argent ne le retient pas, il est parfaitement libéré de ses chaînes et quand un ecclésiastique – vénal par définition – croisé en chemin lui somme de rentrer chez lui pour gérer ses affaires, il lui répond sans détour qu’il préfère sa vie de chevalier errant, « où l’on méprise l’argent mais pas l’honneur » (p. 89)

De ce sens de l’honneur découle une intransigeance absolue. Comme il n’a aucune faiblesse vis-à-vis de l’argent, il refuse instinctivement toute concession. Entier, il vomit « les demi-mesures » (p. 92), aussi bien dans le monde qu’en amour. Dans un nouveau parallèle avec son époque à elle, l’auteure en profite pour dénoncer la toute-puissante « résilience » dont le sens a été largement dévoyé selon elle. Le Quichotte aurait bien ri devant cette injonction à se plier face à l’adversité, à s’adapter, à transiger avec son honneur.

L’humilité et la sincérité dans le combat

Mais quand on entend « honneur », « chevalier », « liberté » et autres grands mots, on s’imagine un homme droit et fier qui déverse de grands discours à qui veut les entendre. Or il n’en est rien. Contrairement aux « révoltés de service qui processionnent sur les plateaux de la télévision libérale et apposent leur signature au bas de tous les manifestes » (p. 98), il « parle à tous la même langue superbe, et n’en use jamais comme moyen d’intimider ceux qui ne sont dotés ni de son vocabulaire, ni de sa culture. » (p. 98)

Sa démarche et ses valeurs sont sincères. Il se bat pour un monde meilleur et ne prétend pas défendre de grandes valeurs pour se faire mousser. En cela, il s’oppose aux politiciens. Aucune volonté de séduire à des fins de pouvoir. Il tire ses valeurs des romans de chevalerie et y adhère entièrement dans un élan presque romantique : elles ne sont aucunement des moyens pour parvenir à des fins plus égoïstes, mais des fins en soi.

Don Quichotte n’est pas un simple tribun, on l’a bien compris. Il agit plus qu’il ne parle et ses actes sont toujours en accord avec ses valeurs « parce qu’il ne peut faire autrement que de les exercer » (p. 99). Il agit par intuition, par l’élan du cœur et non par calcul. Or comme je le soulignais déjà dans une chronique précédente, cette « intuition informulée [est] plus sûre et plus lucide que tout savoir » (p. 99).

Son rapport à Sancho ou la démonstration de l’égalité

Et pour illustrer cette humilité et cette mise en pratique des valeurs de notre héros, Salvayre enchaîne avec tout un passage – sans doute mon préféré – sur le rapport d’égalité assez stupéfiant qu’il entretient avec Sancho. Don Quichotte estime que son écuyer, bien que paysan, « a l’étoffe d’un gouverneur » (p. 99). Voilà un beau dépassement du mépris de classe qui façonne encore la vie politique en France, car comme le rappelle l’auteure, la composition de l’Assemblée nationale ne brille pas vraiment par sa représentation des métiers manuels.

Le lien entre Don Quichotte et Sancho Panza ne fait que se renforcer avec le temps. Contre toute attente, ce n’est pas un lien de subordination, mais d’amitié. Les aventures qu’ils vivent vont les rendre inséparables jusqu’à les transformer en modèle d’amitié. En effet, celle-ci ne saurait exister sans les notions de respect et d’équité, ce que le Quichotte accorde spontanément à son compagnon de fortune. Leur différence ne crée ni déséquilibre ni domination. Quelle bouffée d’air frais dans ce monde où, comme le dit très justement Salvayre, « chacun est amené à soumettre l’autre par tous les moyens » (p. 109).

Au contraire, et c’est là l’idéal même du couple, quelle que soit sa nature, ils se complètent grâce à leurs différences. Leur complémentarité les rend plus forts dans leur combat. Mais en parlant d’idéal, Salvayre n’est pas dupe et va jusqu’à se demander si ce duo ne serait pas « presque trop parfaitement complémentaire pour que l’on y croie vraiment » (p. 109). C’est d’ailleurs cet idéal qui l’aurait rendu mythique.

Cette complémentarité se définit par d’un côté un héros qui a la faiblesse de s’enfermer dans sa propre image idéalisée de chevalier valeureux ou « délire de grandeur » (p. 127), de l’autre un acolyte « prévoyant, pondéré, prudent (presque cauteleux), débonnaire, avec en lui quelque chose d’assis et de fataliste » (p. 127).

Et dans son éloge de ce tandem, Salvayre explique que celui-ci est en quelque sorte notre « miroir » (p. 137). Nous sommes tous tantôt l’un, tantôt l’autre ; aucun être n’étant monolithique. Un jour, nous serons épris d’absolu et ambitieux dans la défense de nos valeurs. Le lendemain, il nous faudra atterrir, c’est-à-dire payer les factures et faire le ménage.

Même le féminisme est là

Et oui ! On ne le dira jamais assez : même s’il y a eu des vagues de féminisme au cours de l’histoire, il y a toujours eu des velléités de défense des droits des femmes. Dans le roman de Cervantès, le personnage de Marcelle adresse « le discours le plus féministe » (p. 170) jamais prononcé sur cette terre championne des féminicides – suivie de près par la nôtre, bien évidemment. Rendue coupable par la vindicte populaire du suicide d’un soupirant éconduit, elle réaffirme sa liberté et son choix d’une vie de solitude pour conserver cette liberté donnée à la naissance. La société et en particulier le désir des hommes tentent de soustraire les femmes à cette liberté, mais Marcelle n’est pas dupe. Elle n’est certainement pas coupable de la mort de Chrysostome, lequel pensait avoir un droit sur elle. Seul son espoir l’a mené à sa perte – « c’est son obstination qui l’a perdu et non ma cruauté » (p. 170).

Alors femme ou pas femme, ne perdons pas de vue nos valeurs et notre liberté. Battons-nous, même si la trivialité du réel nous rattrape toujours. Ne transigeons pas et gardons cette part de poésie indispensable pour affronter la violence du monde. Bref, apprenons à rêver debout.



The Clash, Mal Peachey

Changement de cap radical. Quittons les sciences humaines et surtout la littérature qui est l’essence même de ce blog. Direction le rock, ma passion d’adolescente à laquelle je n’échappe pas. J’y reviens de temps en temps, quand l’occasion se présente, malgré le délaissement honteux de mon premier blog qui y était en partie consacré. L’occasion ici, c’était une conférence gratuite dans ma ville donnée par un ancien disquaire au sujet de London Calling, l’album mythique des Clash. Fan de ce groupe depuis le lycée, autant vous dire que même si je n’ai pas écouté leur musique depuis un moment, cette conférence où je n’ai pas appris grand-chose m’a fait l’effet d’une madeleine de Proust auditive – expression qui n’a pas trop de sens, mais vous comprenez l’idée !

Nicolas Sauvage, le conférencier, ayant recommandé cet ouvrage au moment de clôturer sa brillante intervention, j’y ai jeté un petit coup d’œil avant de quitter la bibliothèque. Bilan : pas déçue du tout ! Ce livre très complet raconte les Clash par les Clash de façon chronologique. Je n’ai pas appris grand-chose non plus, mais quel bonheur de me replonger dans l’histoire de ce groupe mythique, des débuts dans des squats de Brixton à la tournée des stades américaine.

Les membres se livrent avec beaucoup de sincérité sur leur jeunesse des quartiers, entre violence et amitié – bien évidemment, cela ne s’applique pas à Joe Strummer, fils de diplomate. Ils font aussi preuve d’une belle franchise lorsqu’ils abordent les tensions au sein du groupe, notamment vis-à-vis de Topper Headon, leur excellent batteur aux prises avec la drogue. Sans parler de l’ambiguïté de leurs rapports avec Bernie Rhodes, leur manager légendaire que l’on aperçoit régulièrement dans Rude Boy, le film qui a marqué mon adolescence. Viré en 1978, il réintègre le groupe en 1981 jusqu’à la fin du groupe en 1986.

La dissolution finale, parlons-en. La qualité des albums diminuait – tous les fans des Clash s’accordent à dire que Cut the Crap est plus que moyen – et plus personne ne pouvait se supporter mutuellement, après toutes ces années sans pause à enchaîner les enregistrements et les tournées mondiales. Car oui, rappelons que c’était une autre époque. Jadis, les artistes enquillaient, pris dans un tourbillon de créativité/productivité. Il n’y a qu’à voir la fréquence de sortie des albums :

1977 : The Clash

1978 : Give ‘Em Enough Rope

1979 : London Calling (double album !)

1980 : Sandinista! (triple album !)

1982 : Combat Rock

1985 : Cut the Crap’

À partir des années 2010, aucun artiste n’a balancé un tel rythme de production. Alors quand vous n’avez pas connu les Clash ni les autres (Sex Pistols, etc.) parce que vous avez commencé à vous y intéresser alors que Strummer était déjà mort, vous devenez nostalgique d’une époque, d’un monde que vous n’avez jamais connus. Tout semblait aller plus vite, tout semblait être plus organique – guitares, chant rauque et  grosses gouttes de sueur versus son électro terriblement froid depuis la fin du rock dans les années 2010. Bref, tout semblait vivant, et lire ce bouquin m’a plongée dans une profonde mélancolie. Mais qu’est-ce que ça fait du bien…



Pourquoi l’amour fait mal, Eva Illouz

La première fois que j’ai entendu le nom d’Eva Illouz, c’était il y a deux ans dans un épisode issu de la brillantissime série de podcasts Les couilles sur la table. Puis je suis tombée sur cet extrait bouleversant qui mettait le doigt sur ma souffrance. Je me suis donc précipitée sur Pourquoi l’amour fait mal – essai aussi passionnant et salvateur que difficile d’accès et mal traduit de l’anglais. Voici les idées qui m’ont le plus marquée.

L’amour en tant qu’objet d’étude sociologique ou le dépassement de l’explication individuelle

Tout d’abord, commençons par la fin. En conclusion de son pavé, Illouz assume pleinement sa volonté de consoler avec ce livre. Étonnant pour un ouvrage de sociologie, non ? Et pourtant, elle y parvient, sans rien perdre de la pertinence scientifique et analytique de son essai. Enfin une vérité est dite sur les rapports « amoureux » contemporains qui font tant souffrir les femmes en particulier. Une vérité à portée scientifique qui vient casser l’hégémonie culpabilisatrice du développement personnel et même de la psychologie.

Dépassons les vaines tentatives des coaches autoproclamés du développement personnel qui font reposer sur les individus toute la responsabilité de leur souffrance et prétendent détenir le secret pour « pousser un homme à s’engager » ou encore « le faire tomber amoureux ». Comme si cela pouvait reposer entre les mains des femmes ! Dépassons également le règne de l’explication d’ordre psychologique selon laquelle l’incapacité des femmes à trouver un homme qui veuille s’engager proviendrait de LEURS traumas, de LEURS dépendance affective ou autres discours plus culpabilisateurs et plus fallacieux les uns que les autres. Comme s’il n’était pas sain de vouloir être aimé(e) !

Cette souffrance des femmes relayées au statut annihilant de plan cul s’explique par un fait sociologique : les hommes exercent une nouvelle forme de domination sur les femmes en leur refusant de véritables relations amoureuses monogames. La sociologue est là pour nous montrer en quoi la nouvelle donne amoureuse rime certes avec liberté sexuelle, mais aussi avec son revers de médaille : la fin de l’obligation de s’engager. Ce désengagement a des conséquences terribles pour bon nombre de femmes qui se retrouvent niées en tant que personnes morales et simplement utilisées par les hommes pour assouvir leurs désirs. Financièrement indépendantes, les femmes célibataires sont tout de même victimes d’une nouvelle forme de domination masculine : la domination affective. Plus insidieuse que l’ancienne, elle n’en est pas moins cruelle. Et je sais de quoi je parle.

La modernité tardive et ses avancées féministes

Paradoxalement, et même si Illouz réaffirme sans équivoque son soutien pour la cause féministe et la nécessité des avancées des droits des femmes, l’égalité de genre et la libération sexuelle sont à l’origine de bien des maux pour les femmes. Auparavant – la chercheuse fait débuter l’hypermodernité ou modernité tardive à partir de la Première Guerre mondiale – l’amour revêtait un caractère transcendantal pour le quotidien des femmes. Tout d’abord, elles étaient en amour supérieures aux hommes et non inférieures comme c’est le cas aujourd’hui. En effet, l’homme faisant la cour à une femme ne pouvait – à l’égard de la société – rompre son engagement, symbole même de virilité. C’était bel et bien la femme qui était indécise. Ensuite, le mariage offrait à la femme la protection d’un homme – contestable, rappelons-le ! – et un véritable prestige social à travers des rôles taillés pour elle : mère, épouse et amante. En d’autres termes, l’amour « tout en dissimulant embellissait les inégalités profondes au cœur des rapports de genre » (p. 21).

À l’ère de l’hypermodernité, la séduction qu’exerce l’amour sur les femmes n’a pas fléchi, bien au contraire, mais l’aplanissement des inégalités de genre et la liberté sexuelle ont dépouillé « l’amour de ces rituels de déférence et de cette aura mystique qui l’avaient jusqu’alors entouré. » (p.21) Or la culture moderne – et les déboires sentimentaux qu’elle amène – s’articule autour de cette dualité entre la fascination pour l’amour qui existe toujours grâce à son pouvoir transcendantal et le « théâtre profondément contesté de démonstration de l’identité de genre. » (p. 21) qu’il est devenu. L’auteure entend par là l’effacement du clivage des genres qui brise tout ce que l’amour pouvait apporter aux femmes, que ce soit, pour reprendre les deux idées que je viens de développer, leur rôle social post-mariage ou leur position de force dans le rituel amoureux – aussi bien ruiné par le brouillage des identités de genre que par la liberté sexuelle.

La fin du rituel amoureux

Reprenons cette notion essentielle qui a – malheureusement pour les femmes – bien changé. La liberté sexuelle et la fin du rituel amoureux auquel devait se soumettre les hommes signent la fin de leur engagement. Le comportement si fuyant que l’on peut constater chez les hommes du XXIe siècle est diamétralement opposé aux valeurs pré-modernes. Pour le montrer, Illouz s’appuie sur Jane Austen – et plus précisément sur Le Cœur et la Raison. Elle explique ainsi que la ritualisation « protégeait les femmes du règne des émotions, qui pouvait les submerger » (p. 57). Si les règles sautent, les barrières protectrices aussi. Je constate d’ailleurs qu’un best-seller international du dating tel que The Rules de Sherrie Schneider et Ellen Fein insiste – et c’est dans le titre ! – sur la ritualisation – même moderne – du dating avec ses différentes étapes pour in fine permettre aux femmes d’endiguer leurs émotions et leur souffrance.

Revenons-en à Austen. Dans la vision de l’amour défendue par Elinor, « l’émotion vient confirmer l’engagement de la même façon que l’engagement vient confirmer l’émotion. » (p. 57) Une interdépendance hélas bien oubliée de nos jours, où les femmes se retrouvent émotionnellement engagées avant toute marque d’engagement de la part des hommes. L’émotion précède désormais l’engagement – qui bien souvent n’arrive jamais. Au XIXe siècle, la femme ne dévoilait jamais ses sentiments avant que l’homme ne lui déclare sa flamme. Une séquentialité à l’avantage des femmes, donc.

L’intérêt comme passion

Dans ce petit paragraphe étonnant, Illouz réconcilie intérêt économique et passion. Elle fait même dépendre la seconde du premier. Dans la culture pré-moderne, amour rimait avant tout avec intérêt, les enjeux économiques du mariage étaient énormes. Rappelons que le patrimoine de la femme revenait à son mari une fois le contrat conclu. Ainsi les émotions qui s’inscrivaient dans le cadre de l’amour étaient forcément subordonnées à cet intérêt économique. Et pour reprendre l’idée de l’économiste Robert Frank, loin de s’opposer à notre intérêt, les émotions découlent du souci que nous avons de celui-ci « en nous poussant à accomplir les actes appropriés pour les défendre ». (p. 61).

Une destruction de la dichotomie entre raison et émotion que l’on retrouve un peu plus loin dans cet ouvrage lorsqu’il est question du choix amoureux. Élargi à l’infini car libéré de l’endogamie qui régnait jusqu’ici dans le choix amoureux, ce qui est devenu le marché de l’amour multiplie les critères ultra-rationnels de sélection d’un(e) partenaire, poussant à l’indécision, alors que l’intuition permet de prendre les bonnes décisions.

L’apparition des champs sexuels

Ce qui m’amène tout naturellement à cet autre concept de la sociologie amoureuse moderne développé par Illouz. Alors que l’endogamie permettait de restreindre et de simplifier le choix amoureux, nous sommes désormais en présence d’une véritable arène sociale avec un critère inédit de sélection du partenaire : la sexualité. Bienvenue dans le capitalisme, et pour ceux qui connaissent un peu l’intellectuelle israélienne, vous comprendrez que derrière la critique de cette sociologie amoureuse moderne qui fait tant souffrir les femmes, il y a celle du capitalisme. Car ce système économique s’est infiltré jusque dans les rapports amoureux, avec son lot habituel de déshumanisation.

Les champs sexuels regroupent tous les ingrédients du capitalisme « sauvage » : marchandisation intense, déshumanisation impliquée par la sexualité – revoir l’extrait cité en introduction où le « plan cul » est la négation de la personne morale – compétition exacerbée entre les acteurs du marché et conscience tournée en permanence vers soi. Bien évidemment, les première victime de l’hypersexualité sont les femmes et comme le dit Illouz dans la brève vidéo, la domination économique des hommes repose aussi sur le fait qu’ils soient bien moins soumis à la marchandisation des corps que les femmes. Le summum de tout cela, c’est Tinder, bien évidement. Une recherche sans fin très axée sur la sexualité.

Dans ces champs sexuels, ce nouveau critère qu’est la désirabilité est mis en avant de façon outrancière et chaque protagoniste est sommé de montrer son sex-appeal pour obtenir les meilleurs et/ou le plus grand nombre de partenaires sexuels. Or ce qui rend la recherche de partenaire aussi sisyphique, c’est justement le caractère dérégulé du marché amoureux où tout le monde se retrouve, quelle que soit son appartenance sociale, religieuse ou ethnique. C’est inédit dans l’histoire.

Et même si les champs sexuels ont toujours existé en parallèle des marchés matrimoniaux, ils interfèrent désormais avec eux, au point qu’on préfère s’y cantonner plutôt que de s’intéresser aux champs sexuels. Et là arrive la grande injustice induite par ce nouveau critère : les hommes restent plus longtemps sur le champ sexuel que les femmes qui pour des raisons biologiques et surtout culturelles, souhaitent plus rapidement s’engager et se tourner vers le marché matrimonial. Et comme les hommes restent plus longtemps sur le champ sexuel, leur choix est plus vaste. Une telle position de domination – notamment pour les hommes des catégories sociales supérieures – les autorise donc à être indécis et à ne pas s’engager.

Mesdames, haut les cœurs, vous êtes dans un monde profondément machiste. Si les hommes ne veulent pas s’engager avec vous, c’est en grande partie parce que la sociologie amoureuse actuelle ne les encourage pas à le faire. Mais ne regrettez pas la libération sexuelle, l’ancienne position de force des femmes sur le marché amoureux se soldait ensuite par une soumission intense à son époux et au foyer. Alors entre la peste et le choléra…À titre personnel, j’ai envie de conclure sur ces deux phrases extraites de l’épilogue qui attaquent frontalement les dérives de la liberté sexuelle :

« il est impossible de prendre pour argent comptant le culte de l’expérience sexuelle qui a envahi le paysage culturel des pays occidentaux, parce que ce type de liberté marchandisée interfère avec la capacité des hommes et des femmes à nouer des liens intenses, chargés de signification, rejaillissant sur tous les autres domaines de la vie ». (p. 379)

« La révolution sexuelle, pressée d’écarter les tabous et de parvenir à l’égalité, a dans l’ensemble laissé l’éthique à l’extérieur de la sexualité. […] le projet de libre expression de soi à travers la sexualité ne peut être séparé de la question de nos devoirs à l’égard des autres et de leurs émotions. » (p. 380)



7500 euros, David Spector

J’ai participé pour la première fois au challenge Masse Critique de Babelio. Le principe est simple : une petite liste d’ouvrages est proposée, on en choisit un, le reçoit par la Poste, et rédige une critique de celui-ci en respectant le délai imparti.

Mon choix s’est immédiatement porté sur ce recueil de pastiches et je ne le regrette pas. Le principe est alléchant : douze petites nouvelles sur le financement de la campagne de Macron en 2017 écrites à la manière d’auteurs célèbres, vivants ou classiques. Le spectre est très large ; il y en a pour tous les goûts littéraires.

Michel Houellebecq – Adhésion

Marcel Proust – En même temps

Vladimir Nabokov – Lolito

Patrick Modiano – Souvenirs brumeux de l’ancien monde

Marc Levy – Lui et elle

Eddy Bellegueule – En finir avec Édouard Louis

Emmanuel Carrère – Le Nombril

Théodore Dostoïevski – Frime et financement

Georges Feydeau – L’Hôtel du Nouveau Monde

Gustave Flaubert – Normandie Tech

Georges Perec – La Disruption

Bruno Le Maire – Ma patronne, quelle femme !

Quel talent !

Avoir son style en tant qu’écrivain est une chose, être capable d’imiter celui des autres en racontant une petite histoire inventée en est une autre. Il faut déjà beaucoup de talent pour imiter de grands écrivains – je pense notamment à Nabokov ou encore à Proust – mais il en faut encore plus pour oser les parodier. Qu’il se moque de l’apathie houellebecquienne, du cul-cul de Levy, du nombrilisme de Carrère ou encore de l’opportunisme flagorneur d’un homme politique comme Bruno Le Maire ne surprend guère. Bon nombre de critiques le font régulièrement. En revanche, s’attaquer à des monuments comme Flaubert et même Dostoïevski avec autant de maîtrise force l’admiration. Pour ces auteurs classiques, le travail du mystérieux David Spector relève plus de l’hommage – même parodique – que de la moquerie piquante vis-à-vis de l’écrivain original. La nuance mérite d’être soulignée.

Autre chose : je n’ai pas lu tous les auteurs pastichés ici, mais les connais « de réputation ». Et à partir de cette seule connaissance approximative, je n’en ai pas moins apprécié les textes du recueil. Ainsi j’ai trouvé que le narrateur insupportable du Nombril correspondait bien à l’idée que je me faisais de la touche Carrère à partir de ses interviews ou des critiques que j’ai pu lire de son œuvre. Le pastiche de Feydeau est lui aussi fidèle à ce que je pensais de l’œuvre du dramaturge : des scènes de quiproquo à coups de dialogues répétitifs et d’échanges vifs accompagnées du sempiternel adultère avec son lot de cachoteries.

Bref, nous avons affaire à un styliste hors pair et à un vrai grand lecteur. Et même si je prétends être moi aussi une « grande lectrice » avec ce blog, je n’oserais me comparer à David Spector. Mais au-delà de l’imitation du style, les différentes nouvelles reprennent les thèmes de prédilection des auteurs originaux. Ainsi le narrateur d’Adhésion, vieux professeur de latin-grec qui s’engage en politique pour pécho, est un écho extrêmement drôle à la conversion du héros de Soumission. On retrouve également la thématique de l’interdit et – lâchons le mot – de la pédophilie dans Lolito. Mais dans cette parodie inversée du sulfureux Lolita, Brigitte Macron est une version féminine d’Humbert Humbert beaucoup plus sympathique et moralement acceptable.

Un petit livre hilarant

Mon Dieu que c’est drôle ! J’ai parcouru ces 144 pages avec un sourire aux lèvres indécrochable. J’ai tellement voulu savourer cette lecture que je me suis forcée à la ralentir : pas plus d’une nouvelle à la fois, et surtout en prenant mon temps. Hors de question de dévorer un tel bonbon.

Je n’ai jamais lu Marc Levy. Des extraits, tout au plus. Suffisamment pour savoir que ses romans n’allaient pas me plaire et semblaient être une accumulation de clichés. David Spector ne l’épargne pas et Lui et elle est sans doute l’une des nouvelles qui m’a fait le plus rire. Voici le dialogue entre les deux personnages au moment de leur première rencontre à New York. On se croirait dans une vieille comédie romantique de piètre qualité. Avec la dernière phrase de l’extrait, Spector se fout ouvertement de la gueule de Levy.

« Oui. Vous avez reconnu mon accent, dit-elle d’un air rieur qui accentuait ses fossettes.

[…] Je comptais y aller à pied. Je ne me lasse pas de la beauté de cette ville. Il y a tant d’énergie ici, dans cette ville qui ne dort jamais

Cette remarque originale, inattendue et un brin caustique piqua la curiosité d’Antoine. » (p. 44)

Dans un tout autre registre, Dostoïevski est lui aussi parodié de façon très jouissive pour moi qui n’ai rien compris à Crime et châtiment. La prose apparaît ici comme un véritable charabia rempli de termes russes « intraduisibles » selon leurs notes de bas de page, mais aussi de multiples noms différents pour désigner une même personne – une caractéristique très russe, soit-dit en passant. Le tout assomme le lecteur.

Et puis il y a une attaque frontale envers Bruno Le Maire qui semble être l’incarnation de la girouette. D’un ralliement à l’autre, il opère un véritable grand écart.

« Bruno Le Maire a su dire, avec un lyrisme pudique, l’admiration que lui ont inspirée successivement Dominique de Villepin, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, puis Emmanuel Macron. […]

Dans le prolongement de cette œuvre littéraire ambitieuse, Ma patronne, quelle femme ! est le journal tenu par Bruno Le Maire après son ralliement à Marine Le Pen en 2022, puis à Anne Hidalgo en 2007. » (p. 109)

En conclusion, si vous avez envie de vous détendre en ces journées caniculaires si oppressantes, vous savez ce qu’il vous reste à faire !

La Petite Foule, Christine Angot

Je suis rentrée dans l’univers Angot en 2018 – malheureusement avant la création de mon blog – avec Un amour impossible. J’ai été bouleversée par l’humiliation d’un homme de bonne famille exercée sur une femme issue d’un milieu modeste, mais surtout par la relation fusionnelle entre une maman célibataire et sa fille. Publié un an avant ce roman, La Petite Foule n’a strictement rien à voir avec celui-ci. Dans ce recueil de nouvelles, l’autofiction est très peu présente – même si on devine une inspiration autobiographique pour quelques (très) rares textes.

Je ne vais pas y aller par quatre chemins : le livre m’est tombé des mains. Ces tranches de vie narrées dans le célèbre style Angot, dépouillé à l’extrême, n’ont pas éveillé chez moi le moindre intérêt ou initié un semblant de processus d’identification. Mais comme je suis une bloggeuse consciencieuse, je me suis forcée. Voici quelques nouvelles sur lesquelles mon esprit s’est arrêté.

« L’animatrice de télévision » alias la queen

Dans cette nouvelle d’une page et demi, Angot nous offre une saynète où règnent manipulation subtile et hypocrisie très « show-biz » entre un écrivain et une animatrice de télévision. Au maquillage, le premier transpire le mépris pour la seconde, tandis qu’elle lui fait part de toute son admiration pour son travail avant d’entrer sur le plateau d’une émission littéraire où elle va présenter son premier livre. Les regards lancés dans le miroir sont éloquents et annoncent discrètement le jeu de dupes qui se trame. Sur le plateau, il fait un éloge exagéré du livre de l’animatrice dans le but d’obtenir un joli renvoi d’ascenseur de la part d’une personnalité si grand public. Mais la professionnelle des médias, de l’image et…des coups de poignard dans le dos…c’est elle : l’éloge retour n’aura pas lieu. L’arroseur-arrosé s’est vu récompensé de tout son mépris qu’il n’a visiblement pas su dissimuler, et j’ai trouvé ce court texte assez jouissif.

« D’un côté, il admire la manœuvre, mais d’un autre, dans le taxi du retour, il se sent sale. Il arrive chez lui et, quand il voit son reflet dans le miroir de l’ascenseur, il se trouve ridicule dans sa petite chemise cintrée. » (p. 116)

« Le fêtard » ou la fin de partie

Une page pour mimer la vie courte et intense du fêtard. Un paragraphe pour raconter un réveillon où le jeune homme fait l’andouille avec sa verge. Un autre pour nous dire que le temps qui passe sonne le glas. Ce bon vivant connaît une fin de partie subite – la longévité de Keith Richards vient rappeler le caractère individuel et non général de ce cas. Il va bientôt mourir d’un cancer du foie qui a évolué en cancer du pancréas. Le diagnostic est volontairement irréaliste – « il n’en a plus que pour quelques jours, peut-être quelques heures. » – pour mieux faire ressortir la brutalité de la chute d’un homme. « Il n’avait pas compris que ça allait être aussi rapide, alors il dit d’une toute petite voix :

— Ah bon !? » (p. 157)

« L’élégant » tourné en ridicule

Angot dresse ici le portrait d’un homme obsédé par le paraître – un thème récurrent dans ces morceaux de vie – qui se complique la vie pour flatter son ego. En effet, « il jouit de sa distinction, mais uniquement si elle est reconnue de certains et ignorée des autres » (p. 172). Un état d’esprit pas très élégant, donc. Dans son mépris de l’argent, auquel tiennent tant ceux qui n’ont pas le vrai pouvoir, il se pose en intellectuel qui appartient à la seule élite qui vaille : celle de la pensée. Issu d’un milieu privilégié sur ce plan, il est d’un mépris sans borne pour les riches. On sent bien que la vie ne lui a jamais offert l’occasion – et qu’il ne l’a jamais cherchée non plus – de remettre en cause le système de valeurs dans lequel il a été élevé.

« Ceux dont le pouvoir ne tient qu’à la richesse sont pour lui des enfants un peu perdus, qu’il se désole, et plaint, de voir désorientés quand ils se retrouvent dans son milieu. » (p. 173)

Mais attention, la sophistication que cultive Monsieur surprend.

« Son élégance va jusqu’à être ému de la vulgarité des autres » (p. 173)

Même s’il cultive cette élégance et (sentiment d’) appartenance à une « aristocratie », celle-ci semble bel et bien cloisonnée et comme définie par la naissance. Impossible d’y accéder. L’exclusion est sans appel et le mépris que l’élégant transpire est cruel. Paradoxalement, il confond mépris et rejet de la cruauté dans ses réactions.

« « le pauvre !… » dit-il de celui qui s’évertue en pure perte à travailler son comportement pour se faire intégrer, alors que le combat est perdu d’avance, il faudrait être cruel pour ne pas s’attrister de son échec puisqu’on ne peut évidemment pas être dupe de tant d’efforts qui deviennent émouvants d’être désespérés. » (p. 173)

Mais attention, l’élégant veut tellement entretenir sa singularité – fantasmée, bien évidemment – qu’on tombe dans l’absurde. Personnellement, je n’y comprends plus rien. Ainsi il se déplace en métro et possède fièrement un passe Navigo, non pas parce qu’il n’a pas les moyens de prendre une voiture avec chauffeur, mais parce que « contrairement à ceux qui s’imaginent être dans la masse quand ils sont dans les transports en commun, lui s’y distingue, n’ayant pas besoin de se détacher de la foule pour ne pas y être assimilé. » (p. 174)

Dieu merci, sa vanité ne passe pas en société et le ridicule ne s’arrête pas à l’analyse de sa posture. Il pousse le culte de son individualité à un tel paroxysme qu’il « déclare sans importance » (p. 174) les codes sociaux qu’il ne maîtrise pas. Trop difficile et avilissant de tenter de s’y conformer. Il est donc peu apprécié et suscite le malaise. Les conventions, très peu pour lui, il est bien au-dessus de la masse. Ce qui permet à la nouvelle de terminer la nouvelle sur une note d’humour :

«  s’il est convié à une fête d’anniversaire comme il n’a jamais d’idée de cadeau, eh bien il n’en fait pas. » (p. 174)

« La femme coupée en deux » ou la chute après le baiser

Voici une nouvelle particulièrement bien écrite et originale. Lors d’une soirée, une femme est embrassée par un homme. Je n’avais jamais lu une description aussi précise et presque clinique d’un (premier) baiser. Certaines images m’ont laissée sceptique, comme les lèvres comparées à « des petits poissons vivants » (p. 176), mais la chute est parfaitement inattendue et explique le titre si poétique.

« il n’y a que sa bouche qui soit ouverte et que son sexe est fermé » (p. 177)

« L’avocat qui dicte son courrier » ou la dose d’humour

Plusieurs textes ne manquent pas d’humour et contrairement à certaines histoires qui sont issues d’un travail d’observation de la part de l’auteure, d’autres semblent inventés pour le plaisir de nous distraire. C’est le cas ici. Tandis que l’élégant agace et que sa sophistication est très réaliste, l’avocat nous fait sourire et la situation relève du burlesque.

« le seul moyen qu’il a trouvé pour ne pas perdre de temps en dictant son courrier à sa secrétaire, c’est qu’elle le prenne en sténo le matin, pendant qu’il est aux toilettes, debout devant la porte fermée » (p. 189)

Dernier rappel : ne lisez pas La Petite Foule, c’est une perte de temps.

Le Consentement, Vanessa Springora

Après le scandale que ce récit a entraîné et surtout les critiques élogieuses dont il a fait l’objet, disons que Le Consentement de Vanessa Springora est resté un bon moment dans ma PAL. Mieux vaut tard que jamais et je ne peux que vous inviter à lire ce témoignage de l’emprise d’un intellectuel sur une gamine ! Car si j’ai classé ce livre dans la catégorie « Essais », c’est justement parce qu’il est bien plus qu’un témoignage. Impossible de nier la portée politique, et même juridique de cet ouvrage.

L’histoire

Dans ce récit raconté à la première personne, V. est une enfant qui se retrouve seule avec sa mère dans une situation précaire suite au divorce de ses parents. Son père, un sale type, se détache de l’éducation de sa fille. Malgré la relative pauvreté de cette famille désormais monoparentale qui vit à Paris intra-muros, la culture est au rendez-vous. La mère de V. travaille dans une maison d’édition et la jeune fille comble sa solitude par la lecture.

De par le métier de sa mère, elle côtoie l’intelligentsia des années 80 et fait la connaissance de G. – Gabriel Matzneff, donc – alors qu’elle n’a que treize ans. Elle est immédiatement fascinée par cet homme si charismatique, même s’il a déjà la cinquantaine au moment de leur rencontre. Loin de la repousser, il fait tout pour la revoir. Ils auront une liaison au vu et au su de tous – y compris des parents de la narratrice.

Cette relation malsaine est analysée plus de trente ans après avec le recul et le sang-froid d’une quadragénaire elle-même devenu mère. Au-delà de l’emprise qui se joue à l’intérieur du « couple » et qui questionne ainsi la notion de consentement chez une personne si jeune, ce livre dénonce une époque et un milieu qui admet et encourage l’inacceptable.

Des qualités littéraires indéniables

Depuis qu’elle est en âge de lire, la narratrice, enfant unique d’une employée de maison d’édition, aime la compagnie des livres par-dessus tout.

« ma mère travaille dans une petite maison d’édition qui occupe le rez-de-chaussée de la cour de notre immeuble […] je prends souvent mon goûter dans un des recoins fabuleux de cet antre regorgeant de tout un bric-à-brac […] Et puis il y a ces livres, par centaines […] Mon terrain de jeu est le royaume des livres. » (p. 25)

Pour être tout à fait honnête, la qualité littéraire du Consentement est la première chose qui m’a surprise. Avec le scandale que le livre a déclenché à sa sortie, il restait peu de place à la critique pour se demander si oui ou non c’est un bon livre. Mais dès le début, on comprend que Vanessa Springora possède un solide bagage littéraire.

Le récit est extrêmement bien construit, du contexte qui facilite la manipulation par un homme adulte et beaucoup plus âgé à l’analyse post-relation, en passant par la description de la liaison elle-même. Le style est fluide et la narration prenante.

Le récit d’une emprise

Avant d’être le brûlot que l’on connaît et dont je décrirai les tenants et les aboutissants plus bas, Le Consentement est un récit personnel. Springora raconte son histoire avec une sincérité totale et sans colère – un exploit ! Bien évidemment, on retrouve certains éléments dans de nombreux témoignages de victimes d’emprise.

À commencer par le père. Visiblement très jaloux et odieux avec la mère de V., il disparaît presque complètement après leur séparation. Personnage assez abject et antipathique, il va jusqu’à sexualiser de la manière la plus vulgaire qui soit un jeu innocent auquel sa fille s’adonne avec ses poupées.

« Un sourire narquois tord son visage au moment où il prononce ces mots obscènes :

« Alors, ça baise ? »

Rose fuchsia est désormais la couleur de mes joues, de mon front, de mes mains. Certaines personnes ne comprendront jamais rien à l’amour. » (p. 25)

Sans père, V. se réfugie dans les livres. Une passion qui jouera elle aussi un rôle décisif dans sa fascination pour Matzneff.

« Je m’observe devant la glace et me trouve maintenant plutôt jolie. […] Comment ne pas me sentir flattée qu’un homme, qui plus est un « homme de lettres », ait daigné poser les yeux sur moi ? […] par vénération aveugle de « l’écrivain » avec un grand E, je confonds dès lors l’homme et son statut d’artiste. » (p. 44)

Ajoutez à cela un imaginaire trop développé à défaut d’un certain ancrage dans la réalité et d’interactions régulières avec d’autres enfants, et vous avez la proie idéale d’un pervers.

« Certains enfants passent leurs journées dans les arbres. Moi, je passe les miennes dans les livres. Je noie ainsi le chagrin inconsolable dans lequel l’abandon de mon père m’a laissée. La passion occupe tout mon imaginaire. Je lis, trop tôt, des romans auxquels je ne comprends pas grand-chose, si ce n’est que l’amour fait mal. Pourquoi souhaite-t-on si précocement être dévoré ? » (p. 29)

G. est un prédateur sexuel, un pervers narcissique, qui, comme tous les autres hommes de son espèce, débite les mêmes inepties misogynes au moindre affront de la part de sa victime.

« — Tu es folle, tu ne sais pas profiter du moment présent, comme toutes les femmes d’ailleurs. […] Vous êtes des insatisfaites chroniques, toujours prisonnières de votre hystérie. » (p. 133)

Malheureusement, l’adolescente n’a pas les mots pour se défendre et l’écrivain n’a nul besoin d’employer la force pour la dominer. N’oublions pas que tous les pervers narcissiques ne sont pas violents, mais que tous les hommes violents sont des pervers narcissiques. La différence se pose en termes de degré, pas de nature. Quand V. commence à ouvrir les yeux et à comprendre notamment que G a d’autres très jeunes maîtresses, celui-ci emploie sa meilleure arme pour retourner les choses à son avantage : sa plume. Dans ses écrits, il fait passer la narratrice pour folle – ah ce bon vieux gaslighting indispensable à la panoplie de l’emprise ! Rongée par sa jalousie, elle devient alors responsable d’une passion maladive entre deux êtres sur un même pied d’égalité. Chapeau l’artiste !

Par ailleurs, Springora nous livre une définition limpide de l’emprise qu’elle a subie sur le long terme. Son analyse débouche sur la notion de consentement et adopte une valeur juridique. Selon elle, un enfant est par définition vulnérable face à un adulte. C’est pourquoi la loi actuellement en vigueur estime que tout mineur de moins de quinze ans est inapte au consentement pour un rapport sexuel avec un adulte. La parole de la victime – l’enfant n’est donc plus considéré comme un sujet libre et éclairé – est intrinsèquement liée à une manipulation et à un rapport de force à son désavantage.

« ni souffrance ni contrainte, c’est bien connu, il n’y a pas de viol. Toute la difficulté de l’entreprise consiste à respecter cette règle d’or, sans jamais y déroger. Une violence physique laisse un souvenir contre lequel se révolter. C’est atroce, mais solide.

L’abus sexuel, au contraire, se présente de façon insidieuse et détournée, sans qu’on en ait clairement conscience. […] La vulnérabilité, c’est précisément cet infime interstice par lequel des profils psychologiques tels que celui de G. peuvent s’immiscer. C’est l’élément qui rend la notion de consentement si tangente. Très souvent, dans les cas d’abus sexuel ou d’abus de faiblesse, on retrouve un même déni de réalité : le refus de se considérer comme une victime. » (p. 163)

Et puis il y a la vie après l’emprise. La narratrice évoque la souffrance induite par la parution des livres où G. ne cesse de la dépeindre, toujours sous des traits mensongers et peu reluisants. Le beau rôle, il se le garde dans ses fictions. Pour V., c’est la double peine. Sa reconstruction n’en est que plus laborieuse. Elle change de vie tous les deux ou trois ans et pendant une longue période d’errance, elle est incapable de trouver son identité ni un but auquel se rattacher.

Une fine analyse politique

Paru dans une ère post-#meetoo de libération de la parole sur les violences faites aux femmes, Le consentement de Vanessa Springora dénonce la pédophilie, mais pas que. Il a fait l’effet d’une déflagration dans le monde littéraire et intellectuel puisqu’il montre surtout la complaisance de toute une époque et d’un certain milieu vis-à-vis de comportements pédocriminels aussi bien répréhensibles par la loi que par la morale. Comme le montre cette vidéo d’archive pas si ancienne partagée en masse à la sortie du livre, l’intelligentsia française a longtemps souri devant l’inacceptable. C’est également une affaire de culture, puisque la seule à s’offusquer des propos extrêmement misogynes et dégoûtants de Gabriel Matzneff est nord-américaine. L’auteure du Consentement rend hommage à cette féministe qui a osé exprimer son opinion ce soir-là, seule contre tous.

« L’écrivain célèbre a gagné face à la virago qui passe sur le moment pour une mal-baisée, jalouse du bonheur de jeunes filles tellement plus épanouies qu’elle. […] Rétrospectivement, je m’aperçois du courage qu’il a fallu à cette auteure canadienne pour s’insurger » (p. 110)

Ce livre n’est ni un règlement de compte, ni une banale autofiction, c’est une œuvre très bien écrite où se mêlent émotion et analyse distancée. Il a une portée aussi bien politique que juridique. D’une part, la complaisance décrite dans le récit est celle de la gauche – y compris au sommet de l’État. D’autre part, n’oublions pas que la valeur juridique de ce témoignage est primordiale car annoncée dans le titre même. Peut-on vraiment parler de consentement pour une gamine de treize ans ?

Une époque où l’enfant n’était pas considéré comme tel

L’épisode de la page 25 dénote certes d’un manque de tact individuel, mais il est avant tout symptomatique de la perception des enfants à cette époque. Loin d’être préservés par les adultes comme c’est globalement le cas aujourd’hui, ils étaient considérés comme des sujets à part entière. Alors pourquoi ne pas leur parler de cul d’égal à égal ? Sans doute parce qu’ils ne sont pas « finis » justement, comme le prouve la pensée innocente au sujet de l’amour qui traverse l’esprit de V. juste après le choc des mots crus de son père.

Mais poussons jusqu’au bout la réflexion sur la perception de l’enfant à cette époque. Être humain comme les autres, il doit donc être libre et, dans cette époque post-soixante-huitarde, il est interdit de lui interdire une vie sexuelle. La complaisance vis-à-vis de la pédophilie est factuelle. Springora appuie sa dénonciation sur des éléments très concrets, comme cette pétition initiée par Matzneff.

« lettre ouverte en faveur de la dépénalisation des relations sexuelles entre mineurs et adultes […] signée et soutenue par d’éminents intellectuels, psychanalystes et philosophes de renom, écrivains au sommet de leur gloire, de gauche pour la plupart. On y trouve entre autre les noms de Roland Barthes, Gilles Deleuze, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, André Glucksmann, Louis Aragon…Ce texte s’élève contre l’incarcération de trois hommes en attente de leur procès pour avoir eu (et photographié) des relations sexuelles avec des mineurs de treize et quatorze ans. » (p. 63)

Car dans les années 80 – et ce jusqu’à ces dernières années, avec une accélération notable de la prise de conscience grâce à ce livre – on avait tendance à ne pas creuser la question du consentement. Un « oui » de la part d’un mineur n’était pas remis en question. Mais aujourd’hui, la loi du 21 avril 2021 stipule qu’un mineur de moins de quinze ans ne peut être consentant pour un rapport sexuel avec un adulte si la différence d’âge dépasse les cinq ans. En d’autres termes, les rapports de pouvoir et mécanismes de l’emprise d’un adulte sur un enfant n’étaient pas reconnus en tant que tels à l’époque de la liaison entre V. et G. Ils étaient même parfaitement ignorés.

L’absence de morale du milieu intellectuel de gauche

Nuançons tout de même l’intitulé de la partie précédente : cette vision de la répression de la pédophilie comme une atteinte à la liberté sexuelle – de l’enfant et des adultes, ne nous leurrons pas ! – est l’apanage d’un certain milieu. La gauche ! Selon les intellectuels susmentionnés, protéger l’intégrité des mineurs est le fruit d’une horrible morale conservatrice de droite qui bafoue les libertés de chacun.

Gabriel Matzneff a donc bénéficié d’une complaisance qui s’explique autant par l’époque que par le bord politique auquel il appartenait. Les désirs étaient rois et tous les membres de ce milieu intellectuel de gauche aspiraient à la liberté la plus absolue après s’être affranchis d’une éducation trop corsetée. La mère de la narratrice en est la plus parfaite illustration, elle qui a épousé trop jeune un mari oppressant. Or cette aspiration à la liberté l’a poussée à accepter le pire pour sa fille, car après tout, « on n’échappe pas si facilement à l’air du temps » (p. 65). Là encore, j’ai été impressionnée par la sagesse de Springora qui, au lieu de se confondre en reproches vis-à-vis de sa mère complice d’un pédophile, s’applique à remettre le comportement de celle-ci dans son contexte.

Pour conclure, je vais citer les dernières pages du récit qui expliquent l’impunité dont a bénéficié Matzeff pendant ces nombreuses années d’abus sexuels sur de très jeunes gens. Aujourd’hui, et l’affaire Polanski a également mis en lumière cette indulgence, il est clair que certains pédocriminels notoires ont été protégés par leur statut d’artiste.

« Il faut croire que l’artiste appartient à une caste à part, qu’il est un être aux vertus supérieures auquel nous offrons un mandat de toute-puissance, sans autre contrepartie que la production d’une œuvre originale et subversive, une sorte d’aristocrate détenteur de privilèges exceptionnels devant lequel notre jugement, dans un état de sidération aveugle, doit s’effacer.

Tout autre individu, qui publierait par exemple sur les réseaux sociaux la description de ses ébats avec un adolescent philippin ou se vanterait de sa collection de maîtresses de quatorze ans, aurait affaire à la justice et serait immédiatement considéré comme un criminel.

En dehors des artistes, il n’y a guère que chez les prêtres qu’on ait assiste à une telle impunité.

La littérature excuse-t-elle tout ? » (p. 193 – 194)



Marlène, Philippe Djian

Quand j’ai appris – un peu tard, il faut bien l’avouer – que Philippe Djian était le parolier de Stéphane Eicher, je l’ai inscrit immédiatement dans ma liste d’auteurs à découvrir. Comment passer à côté de l’œuvre d’un type capable d’écrire une chanson aussi géniale que Déjeuner en paix ? Bon, je suis tombée sur Marlène à la bibliothèque municipale, et même si le roman met du temps à « décoller », je ne regrette pas, ne serait-ce que pour son thème passionnant et plutôt original : l’après-guerre pour des anciens combattants.

Résumé

Dans une petite ville de Province grise et sans intérêt, Dan et Richard tentent de survivre au quotidien civil depuis leur retour d’Afghanistan. Tout oppose ces deux amis d’enfance. Dan est célibataire et obéit à un rythme de vie réglé comme du papier à musique, entre le sport et son travail de technicien au bowling du coin. Richard est quant à lui ingérable : marié à Nath et papa de Mona, une adolescente que Dan considère comme sa fille, il continue de baigner dans des histoires de drogue, est passé par la case prison et trompe sa femme.

L’arrivée de Marlène, la sœur de Nath, va chambouler un peu plus encore ces existences déjà bancales. Cette jeune femme pas vraiment jolie, maladroite et qui semble cacher bien des choses, est un véritable boulet pour Nath, attire étrangement Dan et a un passif avec Richard. Ça va très mal finir…

Marlène ou l’élément perturbateur

Si la fin est tragique, c’est parce que Marlène menace de révéler les terribles secrets que se cachent Richard et Nath l’un à l’autre. Mais c’est l’apogée spectaculaire d’un processus de chamboulement initié, sans le vouloir bien évidemment, par la jeune femme. Marlène est un véritable bras cassé que sa sœur n’a jamais pu blairer et qui arrive comme un chien dans un jeu de quilles au milieu des vies déjà bien fragiles de tous les protagonistes. Dan se tient à distance/a peur des femmes, Richard trompe sa femme avec à peu près toutes les autres, Nath n’est pas aussi fidèle qu’elle en a l’air et Mona est secrètement amoureuse de Dan, son père de substitution si doux et responsable. Marlène, c’est l’élément perturbateur qui menace de et va tout faire voler en éclat.

Au départ, son comportement à l’égard de Dan est comique. On imagine le trouble qu’elle provoque chez ce handicapé de l’amour maniaque de l’ordre. Elle ne le drague pas, elle s’incruste dans son quotidien parfaitement réglé. Elle n’est pas embarrassante, elle se transforme en véritable pot de colle.

« tandis que Dan opinait en prenant soin de ne pas croiser le regard de Marlène qui le fixait pratiquement sans répit. Il avait envie de pisser mais il se retenait, persuadé qu’elle le suivrait à coup sûr et il n’avait rien à lui dire. Il voulait juste rentrer chez lui pour ranger, mettre ses draps à laver et tailler ses haies. » (p. 95)

Et quand il se repose enfin après avoir sué sang et eau pour la taille de ses haies…devinez qui débarque.

« promenant un regard vague sur les environs immédiats, son sang ne fit qu’un tour. Tout juste s’il ne s’étrangla pas en découvrant garée un peu plus haut dans l’allée la voiture de Nath, tous feux éteints.

Marlène. Marlène, bien sûr. Mais qu’est-ce qu’elle avait dans le ciboulot, cette femme, s’interrogea-t-il en effectuant une approche de la cible » (p. 96)

Par ailleurs, Marlène incarne le mystère complet. Ni l’identité du père de l’enfant que porte cette femme enceinte, ni le métier de celle-ci ne seront dévoilés dans le roman. Sa maladresse illustre bien sa place ou plutôt son absence de place dans la société, à l’instar du jugement qu’elle a dû affronter en tant que femme seule dans une petite ville. Les femmes ont-elles vraiment le droit d’être célibataires de nos jours ? Et quand elles ne le sont pas, c’est pire !

« Le plus dur, ici, ce n’est pas d’être noir, ou arabe, ou chinois, le plus dur, c’est d’être une femme seule. Soit tu es une proie, soit tu restes chez toi à tourner en rond. C’est pour ça que j’ai couché avec ce type […] Si tu savais l’angoisse que j’avais avant de venir, embraya Marlène. Je n’avais plus rien. Quand je dis qu’il m’a mise à la porte, je veux dire qu’il a pris mes affaires et les a jetées par la fenêtre. […] la jalousie le rendait fou […] J’ai vécu un véritable enfer avec lui. » (p. 140)

L’ennui ou la vie d’après, mais est-elle possible au moins ?

Un peu comme la station balnéaire de Villa Triste dans laquelle le narrateur échappe à la conscription, nos deux vétérans passent leur vie d’après-guerre dans un décor terriblement ennuyeux. La sensation de lenteur et l’ennui permanent qui émanent de cette petite ville de Province jamais nommée contrastent d’autant plus avec l’horreur des combats que Dan et Richard ont vécue auparavant. Alors certes, Djian n’est pas Modiano. La tristesse est rugueuse et non amortissante comme de la ouate, nous sommes dans un milieu modeste et non bourgeois, gris et non estival, mais l’opposition entre l’agitation d’un lointain qu’on imagine atroce et le trop-calme du lieu actuel reste la même.

Il pleut tout le temps et l’image d’un ciel gris, aussi terne que l’existence des cinq personnages, se fixe dans la tête du lecteur.

Malgré la discipline qu’il s’impose, Dan est aussi paumé que son ami hors la loi. Avec Marlène se dessine pour la première fois un glissement vers une relation stable et épanouissante. Mais comment se laisser aller à la douceur de l’amour après ce qu’il a vécu ?

« Il n’avait connu que la peur, le sang et la souffrance mais il avait beau frotter et se laver, ça ne partait pas, ça revenait toujours, ça finissait par déteindre sur le reste, un nuage passait toujours devant le soleil et la clarté retombait, l’ombre s’étendait sur lui et l’emprisonnait. Il était habitué. D’une certaine manière, il pensait qu’il était déjà mort. […] Ceux qui avaient séjourné en enfer n’en revenaient jamais. Toujours seuls, toujours plombés, à moitié fous. Ils allaient fleurir les tombes, se bourraient de médocs, touchaient leur pension, effrayaient leur femme et leurs enfants. » (p. 88)

Le récit de deux morts-vivants et de leur entourage condamné

La réponse à la question d’une possibilité de vie après la guerre est clairement non. Tout le roman tend à montrer que si des hommes n’ont pas été tués au combat, ils n’en revenaient pas vivants pour autant. Sans avoir subi directement les traumatismes, l’entourage est quant à lui prisonnier d’une sorte de torpeur qui règne autour des revenants, à l’instar de Nath qui sait qu’elle ne pourra jamais sauver son époux. Il est devenu un mystère et sa vie ainsi que celle de leur fille Mona est sans espoir.

« le pourquoi du comment des activités de Richard […] il refusait d’en parler, […] il n’avait pas l’intention d’y remédier, d’y changer quoi que ce soit, et lorsqu’elle l’avait compris, lorsqu’elle avait pris conscience des murs entre lesquels il s’était enfermé, elle s’était aperçue qu’il venait de lui arracher la moitié du cœur.

Yémen, Irak, Afghanistan. L’homme que l’armée lui avait rendu n’était pas celui qu’elle avait connu. Tout le monde ici savait comment ces histoires finissaient mais personne ne voulait y croire tant qu’un fils ou un mari ou un père ne rentrait pas de là-bas avec une case de moins et flanquait tout par terre et restait couché toute la journée sur le canapé du salon à regarder la télé en mangeant des chips ou quoi que ce soit d’autre. » (p. 66)

Notons pour cet extrait le style Dijan : une ponctuation plus rare que de raison comme pour mimer un essoufflement. Dans cette phrase à rallonge, la pauvre Nath semble en effet à bout de souffle – à l’instar de tous les vétérans – et ce mimétisme de la forme sur le fond n’en est que plus brillant.

On retrouve ce style dans l’extrait ci-dessous, lequel souligne le malentendu au sujet des vétérans qui, ayant connu LE pire, seraient à même de tout surmonter dans leur vie d’après. Comparé à la guerre, rien ne serait difficile. Mais n’oublions pas que ce qui ne tue pas ne rend pas plus fort, il affaiblit.

« Les vétérans, tout ça, ah là là, de sacrés gaillards. […] Il avait eu la faiblesse de penser que son retour à la vie civile ne pourrait jamais être aussi dur que les enfers qu’il avait traversés, mais c’était faire preuve d’une grande naïveté. Avait-il trouvé la paix, l’oubli, la plénitude. Avait-il seulement trouvé le repos, un sommeil décent, avait-il connu l’ennui, le lénifiant et délectable ennui d’une journée banale, morne, transparente, ordinaire. Non, évidemment non, rien de tout ça. Le trajet à bord du train fantôme était sans fin. » (p. 178)