Idaho, Emily Ruskovich

Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, j’ai adoré pour la deuxième fois consécutive une œuvre découverte grâce à mon Book Club. Contrairement aux déceptions que m’ont apportées certains lauréats de prix prestigieux, ce roman couronné par le très généreux prix littéraire international IMPAC de Dublin – dont la première sélection est effectuée par les bibliothèques municipales du monde entier – m’a fait passer de belles heures de lecture en Thaïlande et à mon retour.

 

L’intrigue

Plongée immédiate dans l’horreur qui n’est pas sans rappeler le best-seller de Slimani : un infanticide est dévoilé dès les premières pages. Tandis que Wade, son mari quinquagénaire perd la mémoire à cause d’une maladie héréditaire, Ann tente sans relâche de « revivre » la scène à laquelle elle n’a pas assisté. Jenny, première épouse de Wade actuellement en prison, tue May, leur fille cadette. June, l’aînée, s’enfuit on ne sait où à travers l’immensité de l’Idaho. Le mystère du mobile reste entier jusqu’au bout, même si on peut soupçonner un accès de jalousie. En effet, Wade est encore marié à Jenny lorsqu’il rencontre Ann dans l’école où elle enseigne la musique, et que fréquente June. Ils tombent immédiatement amoureux, même s’ils ne consommeront cet amour qu’après – très peu de temps après ! – la tragédie. Or juste avant de mourir, la petite May fredonne un air enseigné par Ann…

 

Un procédé narratif qui tient le lecteur en haleine

Pour son premier roman, la jeune Emily Ruskovich fait preuve d’une grande maîtrise de la narration, et je n’ai pas été surprise de voir le nom d’Alice Munro clore les remerciements. « Mais c’est bien sûr ! », me suis-je dit, comme un éclaircissement rétrospectif de l’ensemble du roman. Et à propos de rétrospection, la jeune auteure ne lésine pas sur les techniques narratives qui permettent ce regard en arrière. D’où ma difficulté à résumer l’intrigue. Mais cette fois-ci, hors de question d’essayer de retranscrire les méandres de la narration comme je l’ai fait laborieusement pour les nouvelles si riches d’Alice Munro. Autant s’en tenir au drame central de l’intrigue, car les va-et-vient secouent pendant la lecture !

Même si le roman s’ouvre en 2006 sur le couple Wade-Ann en proie à la violence conjugale elle-même due à la tragédie du passé, les voyages dans le temps seront permanents. Entre les analepses ramenant le lecteur à l’époque de la rencontre entre Wade et Ann ou plus loin encore, celle entre Wade et Jenny, et les prolepses qui nous font atterrir en 2025 – mais s’agit-il vraiment de prolepses ou tout simplement de l’avancement de l’intrigue accéléré à coup d’ellipses ? – le lecteur a intérêt à prendre le train en marche. Avec ses longs chapitres sobrement intitulés selon l’année des faits racontés, Ruskovich nous transporte dans le temps et dans les décors – allant des étendues sauvages de l’Idaho à la minuscule cellule que Jenny partage avec Elisabeth. Elle nous perd aussi dans des méandres faites de sous-intrigues en apparence sans lien direct avec l’infanticide, comme l’arnaque de l’autre June – celle à qui le père de Wade, sénile, a donné beaucoup d’argent – l’agression de Sylvia par Elisabeth, ou encore l’histoire du jeune Eliott qui a perdu sa jambe.

Le secret pour apprécier un tel roman tient donc dans une sorte de lâcher prise. Ne pas vouloir à tout prix comprendre la bonne Ann, comment Wade a refait sa vie si rapidement et surtout POURQUOI Jenny a tué sa cadette. En utilisant des techniques narratives à foison, Ruskovich en arrive au même résultat que son idole : une histoire mystérieuse emballé d’une prose soignée. Preuve que le pari est réussi : je suis ressortie des discussions respectives du Book Club portant sur ces deux auteures avec plus de questions que de réponses.

 

Un roman sur la mémoire

Parmi les thèmes fréquemment cités de ce roman, on trouve la résilience et la gentillesse. Le terme de gentillesse renvoie ici à la bonté absolue d’Ann, avec une sororité extraordinaire entre Ann et Jenny, les supposées rivales, qui atteint son paroxysme dans une fin merveilleusement inattendue. Même chose entre Elisabeth et Sylvia, malgré un dénouement violent, mais surtout par la suite entre Elisabeth et Jenny. Et puis impossible de parler de sororité sans penser aux chamailleries des deux sœurs. Toutefois, ce n’est pas ce que j’ai retenu en priorité. « Retenu », c’est le cas de le dire…

J’ai en effet été la seule du Book Club à souligner l’importance de la mémoire dans ce roman. Les souvenirs, avec leur caractère flou et fluctuant dû au prisme de la mémoire et donc de la subjectivité, constituent le fil rouge qui relie tous les personnages et les histoires, des « sous-intrigues » au drame central. La thématique est rendue évidente dès les premières lignes, avec la progression de la maladie de Wade. On revient ensuite sur celle-ci à travers les absences de son père, qui lui ont valu des donations à – l’autre – June, et enfin sa mort terrible et sublimement contée.

 

Et le titre, alors ?

Je souhaite terminer cet article par le personnage principal à ne pas oublier, pris dans cette histoire d’infanticide, d’amour, de sororité, de bonté et de mystérieux souvenirs : l’Idaho. La majorité des chapitres se passe à l’extérieur, dans les montagnes de cet État sauvage d’Amérique. Et en bonne Européenne fascinée par les grands espaces du nouveau continent, j’ai été transportée par ce livre notamment grâce aux descriptions du décor de l’intrigue. À noter que les deux sont intrinsèquement liés : l’isolement géographique extrême des personnages semble les mener à la folie, d’où le parallèle évident avec l’enfermement pénitentiaire. La maladie de Wade est certes héréditaire, mais quelques années plus tôt, Jenny, alors enceinte de June et « bloquée » par la neige dans sa maison en montagne, devient littéralement obsédée par l’argent touché par l’autre June. Rien de plus normal, puisqu’elle n’a que ça à faire ! De la même manière, Ann qui rejoue inlassablement le film de l’infanticide dans son esprit n’évoque pas non plus une parfaite santé mentale. Ne dit-on pas souvent que les gens – pas tous, fort heureusement – sont un peu timbrés dans les campagnes ? L’éloignement de tout ne donne rien de bon pour les animaux sociaux et assoiffés de divertissement pascalien que nous sommes. Toute proportion gardée, car l’Idaho est forcément « pire » que nos régions françaises reculées, je ne peux que confirmer cette thèse.

Mais pour en revenir à l’espace lui-même, lire Idaho d’Emily Ruskovich c’est rencontrer des lapins, un chat sauvage malmenée par deux fillettes pendant leurs jeux en plein air, des chevreuils, et bien d’autres animaux des bois encore. C’est être projeté dans la chaleur humide et écrasante au bord du lac, dans l’école où travaille Ann, mais aussi dans l’hiver rude et enneigé des montagnes désertées par les hommes. Ultime preuve que mon analyse est la bonne : le roman se termine sur la description d’un sublime canyon et du passage des protagonistes dans un petit sentier difficile d’accès. Or l’État entier est difficile d’accès, des conditions naturelles parfois hostiles qui font de ce personnage principal le décor rêvé d’un roman où le mystère plane jusqu’au bout.

The Lonely City: Adventures in the Art of Being Alone, Olivia Laing

Le dernier livre de mon Book Club pour 2019 marque une très belle rupture suite à la trilogie infernale des bouses, car The Lonely city m’a conquise. Dans cet essai brillant et documenté, le sous-titre Adventures in the Art of Being Alone est pris au sens littéral. Il ne s’agit pas de réfléchir sur la manière d’être seul dans la jungle urbaine – New York – mais sur la représentation de la solitude dans l’art. À travers l’étude de l’œuvre et de la vie de plusieurs artistes, Olivia Laing fournit un éclairage des plus enrichissants sur sa propre expérience de femme seule dans une ville immense et inconnue. Inutile de dire que l’identification du lecteur est totale. Voici les aspects de cette vaste question qui ont retenu mon attention.

La solitude : un cercle vicieux alimenté par une peur irrationnelle de la contagion

Olivia Laing est Anglaise, mais elle a emménagé à New York pour rejoindre un homme qui la quitte peu de temps après son arrivée. Mais il n’est pas question de se lamenter sur son sort – aussi terrible soit-il. Laing préfère utiliser ce vécu douloureux comme base pour creuser du côté de l’art et des artistes ; en somme, elle pense la solitude. Et la première idée qui ressort tout au début de l’ouvrage est celle d’un sentiment et d’une situation fondamentalement honteux. Même les psychanalystes se montrent mal à l’aise avec la question. J’ai souhaité aborder cette notion de honte en particulier car je pense qu’elle est fondamentale dans l’aggravation de la dépression. En effet, la personne seule fait fuir, et tente elle-même de cacher cet état de fait – ou sentiment si elle est entourée mais se sent terriblement isolée. Les animaux sociaux que nous sommes étant naturellement attirés par une image positive, une incarnation du bonheur, ils vont tout aussi naturellement rejeter la personne déjà bien rejetée. Le mécanisme est implacable, le cercle vicieux se referme : isolement > mauvaise image > peur de la contagion > rejet > isolement décuplé. Pas évident. Heureusement que Laing, techniquement incapable de sortir de sa solitude, s’est nourrie de cette expérience pour transformer une dépression – appelons les maux par leur nom – en réflexion. Et elle s’est vite rendu compte qu’elle était loin d’être la seule à être seule.

La représentation de la solitude dans l’art

Edward Hopper : les murs de verre

En toute logique, la jeune femme fraîchement débarquée à New York commence par le peintre Edward Hopper. Nighthawks, son tableau le plus célèbre, exprime le paradoxe de la solitude des grandes villes avec un réalisme exceptionnel. Sans doute cela explique-t-il le succès de cette œuvre, dont on a tous – surtout les Américains – déjà vu une reproduction au moins une fois dans notre vie au mur d’un cabinet de médecine ou d’un bar. Dans cette scène d’une banalité affligeante, les solitudes se juxtaposent sans se croiser – éliminant la possibilité de se détruire mutuellement par le contact humain – dans un espace confiné, mais aux yeux de tous. Le voyeurisme est un thème cher à Hopper, et on le retrouve dans de nombreux tableaux avec pour sujet une femme esseulée, à l’instar de Morning sun, Automate ou encore Compartment C, Car 293. Tous trois nous jettent à la figure l’obscénité de la solitude urbaine, avec des personnages totalement isolés peints du point de vue du voyeur. Et à travers les vitres encadrées d’un vert lugubre de ce bar new-yorkais, l’observateur de Nighthawks constate la promiscuité des personnages alliée à une distance émotionnelle indépassable. Physiquement très proches, ils ne se regardent pas. Être seul au milieu des autres, une idée qui nous amène tranquillement au prochain artiste.

 

Andy Warhol : la fascination pour les machines

Andy Warhol était entouré d’artistes à la Factory, Andy Warhol était la principale icône du pop art, Andy Warhol était branché, mais Andy Warhol avait une peur maladive de l’intimité – émotionnelle du moins – et de véritables problèmes de communication. Et pour cause : enfant, il est longtemps alité pour cause de maladie grave et quand il va à l’école, ses camarades l’humilient à cause de son épais accent hongrois. Artiste, il cache un physique ingrat derrière son horrible perruque couleur platine et préfère l’utilisation de toutes sortes de machines au contact humain. Chez lui, la télévision était toujours allumée et il ne se séparait jamais de Sony, son enregistreur à bande grâce auquel il récoltait des heures d’interviews d’artistes. Il les laissait sans doute parler à la machine jusqu’à l’épuisement pour éviter d’avoir à leur poser des questions.

Au-delà de ses travaux cinématographiques, ses autres créations tentent elles-aussi de faire oublier la chair. On se rappelle de sa fascination pour les objets les plus triviaux, avec son célèbre Campbell’s Soup Cans, et surtout de ses sérigraphies, comme le Diptyque Marilyn qui représente surtout l’effondrement glauque d’une star flamboyante. La mort est d’ailleurs omniprésente dans son œuvre, un paradoxe pour cet homme qui a miraculeusement échappé à une tentative d’assassinat. Les machines, elles, ont l’avantage d’être immortelles. Tout s’explique, puisqu’il déclare en 1963 au Time : « Les peintures sont trop compliquées. Les choses que je veux montrer sont mécaniques. Les machines ont moins de problèmes. Je voudrais en être une, pas vous ?».

David Wojnarowicz : le paria de la société

L’enfance de Warhol est un conte de fées comparée à celle de David Wojnarowicz. Battu par son père, il s’enfuit à New York à l’adolescence et survit grâce à la prostitution dans le New York pré-Guliani, à l’époque où Times Square regroupait la plupart des sex-shops, putains et cinémas pornos de la ville. Pilier du mouvement artistique alternatif de l’East Village dans les années 80, son œuvre la plus connue est la série de photographies d’Arthur Rimbaud. Or nous connaissons tous la vie incroyable et peu conventionnelle du poète. Le principe de la série de Wojnarowicz est simple et cohérent : un homme pose dans des lieux variés avec un masque à l’effigie du jeune poète vagabond. Tous les clichés mettent en scène un personnage marginal, qui jure de manière – je trouve, et Laing partage cet avis – angoissante avec la société au second plan, que ce soit dans une rue de Times Square ou une station de métro. Le summum éclate dans cette photographie d’un Rimbaud en train de s’injecter de l’héroïne dans le bras.

Mais au-delà de son œuvre, Wojnarowicz a défendu les marginaux dans son militantisme. À la fin des années 80, la communauté gay était décimée par le SIDA. Et tandis que ses membres crevaient les uns après les autres, George Bush se distingue par son inaction. Au contraire, la stigmatisation des malades, alimentée par le manque de connaissance de la maladie, de ses voies de propagation et éventuels traitements, est telle qu’on envisage de parquer les séropositifs. En signe de protestation contre ce silence et ce manque de considération envers des êtres humains, Wojnarowicz se coud les lèvres en 1990 et meurt des suites du SIDA en 1992. Conformément à son idée développée dans son autobiographie à succès Close to the Knives: A Memoir of Disintegration, ses cendres sont répandue sur la pelouse de la Maison Blanche afin de rappeler au pouvoir que l’ignorance – alimentée par la peur de la contagion, ce qui nous renvoie à mon premier paragraphe – de ces parias n’empêchera pas cette communauté soudée de se battre et de prouver qu’elle existe.

Ainsi l’œuvre et le combat de Wojnarowicz montrent que la solitude n’est pas qu’un sentiment individuel, elle est aussi politique. L’exclusion, c’est quand la société rejette sciemment ses parias désignés par un mécanisme de défense et de renforcement d’elle-même. Et pour reprendre l’idée de Laing développée à partir du travail de l’artiste, je pense que le traitement de la solitude passe non seulement par une réconciliation avec soi-même pour ne pas dépendre des autres, mais aussi par la compréhension de ces forces de stigmatisation qui nous dépassent et montrent à quel point nous ne sommes pas totalement responsables de cette solitude si pesante.

Passons sur le chapitre dédié à Henry Darger qui reprend cette idée d’auto-défense de la société. Cet écrivain et peintre était un parfait outsider, très solitaire contrairement à Wojnarowicz. Après une enfance chaotique, il invente un récit épique où les enfants sont soumis à l’injustice et à une violence extrême. Qu’en ont déduit certains critiques ? Que son œuvre dénotait de penchants pédophiles. No comment.

Internet ou la – fausse ? – consolation

Dans son chapitre le plus intime, Olivia Laing nous parle de son expérience avec Internet alors qu’elle était au plus profond de sa solitude new-yorkaise. Elle poste des annonces sur Craigslist et se fait traiter de pute, comme la majorité des femmes, et rejoint des communautés via des forums où elle entretient des correspondances pendant des mois. À cela s’ajoutent des heures passées sur Twitter…

Conclusion de toutes ces interactions à travers un écran ? La première, et les accros à Twitter comme moi l’ont intégrée depuis belle lurette, est que l’absence physique fait disparaître tous les filtres habituels d’expression. Les individus se permettent d’être plus directs – comprenez, de dire des horreurs – parce qu’ils sont non seulement protégés par l’anonymat, mais aussi préservés du regard de l’autre. La deuxième est que les interactions virtuelles sont addictives et chronophages – Laing se connecte à peine réveillée et reste en ligne pendant une bonne partie de la journée –, mais ne fournissent qu’un remède partiel à la solitude. Attention, cela ne veut pas dire qu’elles ne servent strictement à rien et qu’il faut les diaboliser comme il est bon ton de le faire. « Partiel » n’équivaut pas au néant. Disons que la communication virtuelle est une consolation qui sans régler le problème, permet toutefois de se sentir moins seul pendant un certain temps.

Beloved, Toni Morrison

Un record : nous voici parvenus au troisième – et fort heureusement dernier – livre d’affilée que j’ai profondément détesté. Mais attention, mon rejet prend une tout autre dimension ici, car nous avons quitté la populace des best-sellers adoubés par les internautes pour entrer dans la catégorie « chef d’œuvre » selon le petit monde littéraire. Un classique, étudié en long en large et en travers dans les universités américaines. Une immense écrivaine disparue cette année, que j’avais l’intention de lire, Book Club ou pas. Sans doute son œuvre la plus connue, récompensée par le prix Pulitzer en 1988 et le prix Nobel en 1993 – également décerné à l’auteure pour l’ensemble de son œuvre.

Décidément, je n’ai peur de rien. La preuve, je le dis sans détour : ce livre n’est pas synonyme d’ennui, contrairement aux deux somnifères précédemment chroniqués, il m’a agacée du début à la fin (ou presque). Alors oui, le style est beau – une prose très musicale, que l’on retrouve chez Jesmyn Ward –, le thème est passionnant et en faire une œuvre de fiction est un acte nécessaire…mais la lecture est trop laborieuse. Les procédés narratifs utilisés à outrance, à savoir les changements de point de vue et analepses perdent le lecteur qui au bout de quelques pages a fait son choix entre savourer l’indéniable beauté du style et détester cette histoire qu’il peine tant à suivre.

 

L’esclavage, fantôme de l’Amérique

L’histoire se passe après la guerre de Sécession. À Cincinnati dans l’Ohio, la maison de Sethe est hantée par le fantôme de sa fille Beloved. Comme dans Le chant des revenants, les personnes qui ont subi une mort violente ne laissent pas les responsables vivre en paix. Or Beloved a été assassinée par sa mère qui, après une évasion réussie de la ferme pour laquelle elle travaillait, tente de tuer ses quatre enfants à l’arrivée de Blancs venus chercher de la main d’œuvre. Un crime affreux que l’on découvre seulement dans le dernier tiers du livre, une abomination à la hauteur du crime contre l’humanité auquel elle a pour dessein d’échapper.

Le fantôme de Beloved qui empêche les survivants de poursuivre leur chemin, d’oublier – lâchons le mot ! – ou de « faire avec », le souvenir de ce crime inimaginable qui obsède Denver, la benjamine, a tué Baby Suggs, la grand-mère paternelle, à petit feu et fait fuir les deux aînés, c’est pour moi une allégorie du passé sordide des États du sud. Toute l’Amérique est hantée par l’esclavage, les Noirs restent des citoyens de seconde zone – butés plus facilement par les flics – et l’ancienne prison de Parchman dans le Mississipi – par ici – montre bien que près d’un siècle après la guerre de Sécession, l’abolition de l’esclavage était tout sauf tangible dans ces États profondément et historiquement racistes.

Un infanticide sanglant, il n’en fallait pas moins pour nous balancer l’horreur de l’esclavage en pleine figure.

 

Des analepses insupportables…

…mais nécessaires dans le projet de Morrison (mais insupportables !). Le passé déshumanisant de Sethe et Paul D, son nouvel amant et ancien camarade de la plantation du Bon-Abri, hante ces deux personnages comme le fantôme de Beloved s’approprie les murs de la maison – avant que la réincarnation de la jeune fille ne vienne littéralement aspirer la vie de ses habitants. Sethe se rappelle constamment le terrible épisode qui l’a conduite à quitter sa belle plantation transformée en enfer. Enceinte de Denver jusqu’aux dents, elle subit une agression sexuelle de la part d’élèves blancs sous l’égide du « professeur », nouveau maître de la plantation depuis la mort de son propriétaire d’une bienveillance exceptionnelle avec ses travailleurs. Pendant que Sethe était ainsi transformée en objet d’étude – les caractéristiques biologiques des Noirs étaient scrutées car non assimilées à celles d’êtres humains –, le père de ses enfants a assisté à la scène sans pouvoir intervenir.

Or le personnage se remémore – à noter le néologisme « rememory » en V.O. – sans cesse le drame. Et c’est épuisant, car on n’y comprend rien. Elle parle de ces Blancs qui « ont pris son lait » – alors on imagine un viol – et de son mari le visage couvert de beurre – il travaillait à sa fabrication et a été retenu ? Ou bien est-il devenu fou ? – face à un tel acte. Bref, c’est bien beau de vouloir écrire des livres poignants sur l’esclavage, mais les analepses et le flou total épuisent le lecteur. À ne pas confondre avec le mystère et le suspense, parce qu’ici, c’est lourd. L’esprit humain a besoin de comprendre, le lecteur avide encore plus, et moi encore plus. Alors lire des livres exigeants, mille fois oui. Lire des livres où il faut lutter pendant des centaines de pages et avoir l’impression d’être « larguée » jusqu’au bout, mille fois non.

Circe, Madeline Miller

L’Afrique du sud dans les années 90-2000, l’Inde – avant Internet ? – et maintenant, rapprochons-nous sur le plan géographique et reculons dans le temps. Et pas qu’un peu, car comme l’indique le titre de son roman, l’auteure nous transporte dans la mythologie grecque. Comme pour le livre précédent, je n’ai malheureusement pas accroché et me suis fait chier comme un rat mort. Comme le livre précédent, Circe a été récompensé par les lecteurs de Goodreads, et a obtenu le prix du meilleur livre fantastique 2018. À partir de maintenant, les œuvres récompensées par les lecteurs de Goodreads entreront dans ma liste des bouquins à n’ouvrir sous aucun prétexte.

 

L’histoire

L’histoire de Circé, on la connaît déjà plus ou moins. Fille d’Hélios, le flamboyant et irascible dieu du soleil, et d’une Océanide, elle commence sa vie d’immortelle en errant dans le palais de son père. Entre une mère qui ne supporte pas sa voix et des frères et sœurs qui la raillent sans arrêt, elle semble pourtant s’accommoder de son sort et se plaît à rester aux pieds de son père si puissant, ou à l’accompagner sur son char à travers le ciel.

Lorsque Prométhée est puni par Zeus pour avoir offert le feu aux hommes, elle le prend en pitié et lui donne à boire en cachette pendant son supplice.

Mais le grand chamboulement intervient à l’occasion de la visite d’un marin dont elle tombe amoureuse et transforme en immortel grâce à différentes herbes qu’elle recherche avec application. Elle exerce ensuite son don pour la sorcellerie fraîchement découvert sur sa sublime, mais terrible cousine Scylla, la transformant ainsi en répugnable – je vous laisse trouver les deux adjectifs à l’origine de la contraction – monstre aquatique.

La punition de Zeus ne se fait pas attendre : Circé est exilée sur une île. Elle améliore ses talents de sorcière et passe son temps entre recherche d’herbes dans la nature, préparation de nouvelles concoctions et de formules magiques.

Mais quand des marins qu’elle accueille avec un grand sens de l’hospitalité tentent de la violer, elle jette son sort le plus célèbre et les transforme en cochons. #BalanceTonPorc quelques millénaires avant Twitter.

Arrive bien évidemment le bel Ulysse. De leur liaison naîtra Télégonos, et lors d’un combat avec Ulysse, celui-ci meurt empoisonné par le bout venimeux de la lance de son fils dont il ignorait l’existence.

 

Corps et âme

Alors oui, je me suis terriblement ennuyée en lisant les non-aventures de cette sorcière esseulée au milieu des siens puis de manière plus évidente sur son île, occupée à chercher des herbes et inventer des sorts entre ses histoires de cul avec par ordre chronologique Hermès, Dédale et Ulysse. Mais comme pour tous les livres, même ceux qui me retiennent le moins, il y a quelque chose à en tirer ; en l’occurrence, cette idée très présente chez les Grecs de lien entre le corps et l’âme. Platon voyait par exemple dans la beauté physique la promesse d’une belle âme, une idée que Circe prend à la lettre lorsqu’elle jette un sort à Scylla, une peste dans une belle enveloppe corporelle, et rétablit le lien âme-corps. La perfide cousine devient alors un montre des mers à six têtes et douze jambes qui dévore tous les marins navigant à proximité de sa grotte.

 

Circé, une héroïne féministe

Évident, mais puissant. Transformer des violeurs en cochons est la concrétisation la plus connue du point précédent. Puisque ce sont des porcs, autant leur rendre leur véritable apparence. Depuis le best-seller de Mona Chollet, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, on note un regain d’intérêt pour ces magiciennes en cette période où le féminisme est à la mode, comprenez « il fait vendre ». Et c’est tant mieux. Ainsi la crainte qu’ont inspirée les sorcières n’a jamais fléchi à travers les époques. De l’exil de Circe – alors que son frère qui possède les mêmes dons n’a pas été puni – au bûcher de Jeanne d’Arc, le pouvoir de ses femmes a toujours dû être sanctionné le plus sévèrement possible par la société en panique.

Mais Circé, c’est aussi une grande amoureuse, une femme qui assume ses coucheries dans ce récit à la première personne. Du marin qu’elle transforme en dieu au bel Ulysse en passant par Dédale le génie et Hermès le charmeur, la sorcière immortelle raconte sans détour ce qui lui plaît tant chez ces hommes. Le pouvoir conféré par son don et son immortalité s’évaporent et la magicienne laisse place à une femme soudain humaine qui se laisse aller à l’amour. Après les humiliations permanentes de la part des membres féminins de sa famille pendant sa jeunesse dans le palais d’Hélios, la fille impossible à marier – et oui, la beauté est la seule mesure de la valeur d’une femme dans un système machiste ! – semble bien loin, car la femme plaît et ne charme pas les plus moches ! Une femme libre qui choisit ses amants et les charme plutôt que de se laisser charmer par les hommes. Pas mal.

Il en va de même à la fin du récit quand la mère prend le pas sur la magicienne, montrant ainsi toute la singularité du personnage. La sorcière typique, icône féministe extrême et surtout irréelle, n’a pas d’enfant. Or Circe a non seulement donné la vie, mais elle exprime son inquiétude permanente pour celle de son fils et par là un amour maternel – une fois de plus – parfaitement humain.

Bref, quelques pages dans un océan d’ennui…C’était vraiment pour l’article. Bonne lecture, ou pas !

Girls burn brighter, Shobha Rao

Mon Book Club nous emmène loin. Après l’Afrique du sud, rendez-vous en Inde avec le premier roman de Shobha Rao, auteure américaine d’origine indienne. Entrons dans le vif du sujet : j’ai détesté. Féministe convaincue – et mes lectures ainsi que les angles choisis pour mes analyses ici le prouvent, j’avais un certain niveau d’attentes vis-à-vis d’un livre qui aborde la condition des femmes en Inde. Malheureusement, Girls burn brighter dégouline de « pornographie de la torture ». Et oui, car selon une critique très juste publiée sur Goodreads, les célèbres concepts de « travel porn » et de « food porn » qui envahissent Instagram ont un cousin dans la littérature populaire : le « torture porn ». Et malheureusement, ce best-seller en est un très bon exemple. Comme le roman n’est pas connu du public français, je vous offre un résumé de l’intrigue. Sautez la partie ci-dessous si vous comptez lire le bouquin !

 

Les malheurs incessants

Nous sommes à Indravalli, un village extrêmement pauvre au bord de la Krishna. Poornima n’a même pas treize ans et l’ombre du mariage à venir plane dès les premières pages. Aînée d’une famille de tisserands, elle ne s’est pas remise de la mort de sa mère. Une solitude qui prend fin subitement lorsque son père engage Savitha, une petite fille du même âge remplie de joie. Les parents de celles-ci sont encore plus pauvres, elle subsiste en fouillant les décharges à ciel ouvert, mais son père alcoolique et mendiant a toujours fait preuve d’un réel amour pour sa fille. Très vite, le caractère solaire de Savitha déteint sur Poornima et allume en elle une flamme qui ne s’éteindra jamais. Maintenant qu’elle a découvert l’amour à travers l’amitié, au sens de « philia », les coups du destin peuvent tomber. Elle se raccrochera toujours au souvenir de Savitha, et vice-versa.

La séparation se profile d’abord avec le mariage – arrangé bien évidemment – de Poornima, une étape qui nous donne un aperçu du système des unions en Inde. Le marieur s’occupe de la médiation et de la négociation de la dot. Finalement, Poornima épouse un homme d’Hyderabad qu’elle voit pour la première fois le jour de la cérémonie. La famille du marié est riche, acceptant l’union avec la pauvresse uniquement à cause d’une tare du marié : quelques doigts manquants. Avant les noces, Savitha travaille nuit et jour à son métier à tisser afin de terminer à temps un beau sari de mariage qu’elle a promis à Poornima.

Mais avant de pouvoir tenir sa promesse, un événement terrible bouleverse la vie des deux amies : le père de Poornima viole Savitha. Sous le choc, cette dernière quitte le village une nuit, sans un mot à personne.

Tandis que le lecteur ignore ce qu’il est advenu de Savitha, Poornima se marie et vit un véritable enfer chez sa belle-famille. Pour faire court, son mari la viole régulièrement avec une sauvagerie qu’on ne peut que trop bien imaginer, et sa belle-mère la harcèle car son père tarde à payer le reste de la dot. L’agressivité monte tandis que les années passent sans que Poornima ne tombe enceinte et un beau jour, son mari ainsi que sa mère lui jettent de l’huile brûlante au visage. Après sa convalescence, Poornima finit par s’échapper.

Au hasard des trajets en bus et en camion pris par autostop, Poornima se retrouve à errer dans une gare. Elle est alors recueillie par un proxénète. À son arrivée dans la maison de passe, elle entend parler d’une jeune fille qui a réclamé un yaourt avec des morceaux de banane, et pense immédiatement à Savitha. Elle parvient à se faire embaucher comme comptable grâce aux connaissances acquises par elle-même lors de l’étude prolongée et en cachette des livres de compte de son terrible mari. À partir de là, Poornima n’a plus qu’un seul objectif : retrouver son amie.

Or après avoir quitté son village suite à un viol, on apprend que cette dernière a été enfermée, droguée puis forcée à se prostituer dans cet établissement. Vient alors la possibilité d’échapper à tout cela en se faisant engager comme domestique itinérante pour une riche famille indienne émigrée à Seattle. Mais pour obtenir un visa « médical », elle doit se faire couper la main et justifier son voyage aux États-Unis par une intervention chirurgicale rare. Passons sur les détails, mais entre pratiques sexuelles morbides du frère méchant et véritable affection du frère gentil et dépressif, Savitha s’échappe et – avec quelques mots d’anglais et dollars en poche – tente de rejoindre New York dans l’espoir d’y retrouver une dame bienveillante qui lui a fourni sa carte lors d’une escale à l’aéroport.

Pendant ce temps-là, Poornima réussit à se procurer un visa pour l’Amérique et à s’envoler pour Seattle en qualité de « chaperonne » pour l’une des filles de la maison de passe vendue à son tour, comme Savitha. Les deux amies se retrouvent finalement dans une petite ville de l’ouest.

 

Ce que Girls Burn Brighter révèle du traitement des femmes dans la société indienne

Évidemment, tout le monde se doute que la condition de la femme en Inde est terrible, mais l’image se concrétise à l’aide des péripéties que les deux jeunes filles doivent subir – et non « vivre » ou surmonter. Ce qui leur tombe sur le coin de la figure n’a pas de fin. Et tout était écrit dès la naissance : le souvenir d’enfance de Poornima révèle la valeur que la société accorde à son sexe. Tandis qu’elle est en train de se noyer, son père réfléchit longuement avant de la sauver. Après la cérémonie du mariage arrangé, la fille – à peine pubère – emménage au sein de la famille de son époux. C’est le cas dans la plupart des sociétés traditionnelles, y compris plus à l’est du continent asiatique, et une telle tradition presque immuable explique la déception de certains parents à la naissance d’une fille. Une fois installée chez ses beaux-parents aisés, Poornima fait la boniche pour tout le monde entre deux secousses par son mari brutal et bien plus âgé.

Par ailleurs, les attaques à l’acide ou à l’huile de femmes sont si fréquentes en Inde que, malgré leur réaction de dégoût, les étrangers que Poornima croise dans la rue après sa fuite lui demandent seulement si elle a été défigurée par son mari ou sa belle-famille.

Et puis il y a le viol, acte ultime de déshumanisation de la femme qui scelle son statut de bout de viande dédié au plaisir des hommes. Après celui de Savitha, encore vierge, les gens du village décident d’un mariage entre Savitha et le père de Poornima  pour punir l’agresseur de son acte –  punissant surtout la victime, mais bon, qu’est-ce qu’on s’en fout d’elle après tout ! Vient ensuite la prostitution forcée, toujours avant quinze ans si possible ; seule option hors mariage pour ces filles pauvres qui ne savent ni lire ni écrire. Droguée, attachée, Savitha enchaîne les passes, est à peine nourrie et doit subir une amputation pour sortir de cet enfer…et en rejoindre un autre. Esclave dans un pays occidental, elle se fait à nouveau régulièrement violer par un Indien brutal, s’échappe, pour se faire violer une toute dernière fois avant la fin du calvaire, pour les personnages comme le lecteur. Visiblement, l’auteure ne pouvait pas terminer sa « torture porn » sur une fin heureuse et des retrouvailles entre les deux amies sans ajouter une bonne scène bien sordide axée sur le moignon de la pauvre gamine !

 

Bref, c’est « too much »

Vous l’aurez compris : trop, c’est trop. On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, là n’est pas la question. Mais entre montrer l’horreur de destins de femmes et mettre toutes les possibilités de torture au détriment du réalisme, il y a un gouffre. Ce gouffre, c’est l’agacement, et finalement l’ennui, puisqu’on n’y croit pas. En d’autres termes, j’ai eu l’impression que l’auteure a voulu enchaîner les preuves de ce qui peut arriver à une fille, pauvre, née en Inde, au lieu de construire un récit cohérent. Rappelons que Shobha Rao a d’abord publié un recueil de nouvelles. C’est peut-être là que le bât blesse ; prises à part, les péripéties ne sont pas inintéressantes, mais leur accumulation donne un roman décousu au contenu invraisemblable. À commencer par l’abondance des malheurs : certes ils existent  individuellement et sont même courants dans ce vaste pays, mais plus le lecteur avance dans l’intrigue, plus il est blasé par l’invraisemblable torrent continu de merde qui déferle respectivement sur Savitha et Poornima. Sachant que l’attachement à un livre est indissociable du développement de l’empathie pour ses personnages…

Et puis ça pique au niveau « factuel » : les circonstances d’obtention du passeport par Poornima sont expédiées en quelques lignes, et mon Dieu qu’elles sont peu crédibles ! Même chose pour tout le processus qui mène aux retrouvailles : visiblement à une ère pré-Internet, pré-Facebook, combien de chances Poornima avait-elle, après sa fuite, de se retrouver dans la même ville – malgré ses déductions que Shobha Rao a l’amabilité de partager avec nous, merci ! – que Savitha plusieurs années après leur séparation ? Ensuite, oh miracle, elle atterrit dans cette même maison de passe où son amie a été enfermé. Et oh miracle, elle parvient à s’envoler pour Seattle, et oh miracle, elle la retrouve dans les chiottes d’une station-service d’une petite ville de l’ouest américain. Et ce grâce à une photo…Bref, c’est lourd.

 

Quelques lueurs d’espoir, mais trop faibles

Pour terminer sur une note positive, l’intention de l’auteur est tout de même claire. Il ne s’agissait pas seulement de décrire les malheurs de jeunes femmes indiennes, mais de montrer comment ces dernières peuvent survivre en se raccrochant à une amitié toute puissante. Si ce roman n’avait pas trop fait la part belle au viol et au glauque répétitif et lassant, il aurait pu être une ode formidable à la force des femmes. Le titre l’annonçait pourtant : Les filles brillent avec plus d’éclat. Poornima est défigurée et parvient à déconcerter les gens avec sa détermination et son absence de honte vis-à-vis de ces marques. Contrairement à ce qu’on attend d’elle et des femmes, des victimes en général, elle ne baisse pas les yeux mais se montre fière. Ces quelques lignes étaient belles.

Il en va de même pour les pensées des deux protagonistes alors que, séparées, elles vivent chacune leur enfer. Les deux âmes sœurs ne perdent pas espoir de se revoir un jour, que ce soit Poornima pendant ses nuits de solitude sur la grande terrasse de sa belle-famille, ou Savitha allongée dans sa modeste couche à Seattle, tenant entre ses mains un bout de sari de Poornima. Tout cela est très beau quand on y pense, mais les passages solaires sur cet amitié étaient malheureusement trop rares et le feu intérieur des deux jeunes filles éteint aux yeux du lecteur par le flot de ces malheurs sans fin. N’est pas Ferrante qui veut.

Born a crime, Trevor Noah

Encore une lecture dans le cadre de mon Book Club, proposée par une participante sud-africaine. Trevor Noah est un célèbre humoriste et animateur de late show originaire d’Afrique du sud, mais qui travaille aux États-Unis. Dans cette autobiographie, il nous raconte avec beaucoup de recul et d’humour – mais l’un n’est-il pas indispensable à l’autre ? – son enfance et sa jeunesse en Afrique du sud.

 

Le titre m’a d’abord rendue perplexe et mérite une explication, heureusement fournie dès les premières lignes de l’ouvrage. Dans la société sud-africaine régie par les lois de l’apartheid, avoir des rapports sexuels avec une personne de race différente était un puni par la loi. Trevor Noah, né d’une mère xhosa et d’un père suisse, incarne un délit – « crime » en anglais, faux ami ! Contrairement aux normes ethniques nord-américaines, il n’est pas Noir. Bien sûr, il n’est pas Blanc non plus. Il est « Coloré », ou métis, comme on dit en France. Or il n’est pas question d’une personne esthétiquement car génétiquement privilégiée, comme on associe bien souvent un tel mélange dans notre pays, mais d’une situation délicate. Enfant sous l’apartheid, il habite dans un quartier blanc et branché de Johannesburg où ses parents se sont rencontrés, mais ne peut apparaître en public aux côtés de sa mère, ni vivre sous le même toit que son père. Lorsqu’il déménage chez sa grand-mère maternelle dans le township de Soweto, on l’empêche de sortir pour jouer avec les autres enfants noirs.

 

Une personnalité hors du commun grâce à une mère exceptionnelle

Toutefois, cet entre-deux pour le moins compliqué dans un régime politique d’oppression ne saurait expliquer l’incroyable résilience de Trevor Noah, laquelle se déploie aussi bien dans Born a crime que dans ses émissions ou spectacles. Son histoire personnelle démontre la primauté de l’éducation et de l’environnement familial sur les conditions extérieures sociales et politiques, quelles qu’elles soient. Et ça tombe bien, car Patricia, la mère de l’humoriste, est une femme incroyable. Par opposition aux zouloues, de l’autre peuple majoritaire et ennemi en Afrique du sud, les femmes xhosas sont dites légères. Comprenez indépendantes. Or la mère de Trevor Noah, à qui le livre est dédié, fait preuve d’une persévérance qui ne cesse d’impressionner le lecteur.

La religion

Tirant ce caractère dans sa foi inébranlable, cette Chrétienne absolue voit en tout obstacle une épreuve envoyée par Jésus. Tout au début de cette autobiographie, Trevor Noah raconte la piété absolue de sa mère et sa vie de garçon rythmée par les messes respectivement pour les Blancs, les Noirs et les Colorés. Et lorsqu’un dimanche, le tas de ferraille de la mère de Noah tombe en panne sur le chemin de la messe, le renoncement n’est pas une option. Quitte à faire des heures de route en prenant le bus, elle, son fils de 12 ans et son bébé ne rentreront pas chez eux. Mais dans les townships de Johannesburg, les compagnies de bus ne sont pas fiables car gérées par l’une ou l’autre des principales ethnies noires qui se vouent une haine mutuelle. Et quand la petite famille se fait prendre en stop par un automobiliste, un chauffeur de bus zoulou accuse ce dernier de lui voler ses clients et menace de le tuer – des paroles à prendre au sérieux dans un contexte de lutte sanglante entre peuples noirs après la fin de l’apartheid. La mère décide alors de monter dans le bus pour couper court au conflit et lorsqu’une dispute éclate avec ce conducteur ultra dangereux, elle n’hésite pas à sauter du bus avec ses deux enfants. Sa conclusion est sans appel : ils n’ont pas failli mourir à cause de Jésus, mais s’en sont sortis sains et saufs grâce à lui.

Une femme libre (?)

On retrouve cette obstination/prise de risques – et tout simplement cette liberté – dans le parcours de cette femme. Elle a quitté le domicile de ses parents très jeune et a appris non seulement l’anglais, mais aussi de nombreux dialectes africains, permettant ainsi à son fils de se transformer en véritable caméléon au gré des rencontres. En plein apartheid, elle emménage dans un quartier blanc mais ouvert à la mixité, et vit une histoire d’amour avec un Européen. « Pire » que cela, elle devient employée de bureau et accède ainsi à une catégorie d’emploi jusqu’ici réservée aux Blancs. Patricia gravit même les échelons et son salaire augmente avec les années. Même si Noah ne rentre pas dans les détails de son évolution professionnelle, on a l’impression d’une carrière classique et confortable de Blanche. Après avoir rencontré Abel, un zoulou violent et alcoolique avec qui elle aura un enfant, c’est justement son salaire qui permet de garder – à peine – hors de l’eau le garage de réparation automobile de son conjoint. La fin de l’histoire est malheureusement de notoriété publique et nous montre que les femmes les plus indépendantes, libres et intelligentes ne sont pas à l’abri des violences conjugales et du féminicide. C’est ainsi qu’après plusieurs coups et convocations de la police – sans succès, puisque ces messieurs en uniforme n’ont jamais inquiété Abel, préférant demander à Patricia ce qu’elle avait bien pu faire pour se prendre une droite – cette grande croyante sort miraculeusement indemne d’une balle dans la jambe puis dans la tête de son ex-mari. Dès sa sortie de l’hôpital, les deux principaux traits de caractère de cette belle femme désormais défigurée, à savoir l’esprit/l’humour et la foi, s’expriment de manière bouleversante. Ainsi elle déclare à son fils qu’il est devenu le plus beau de la famille et que Jésus est la seule explication à l’enrayement de l’arme et au fait que la balle tirée dans la tête en soit ressortie par la narine sans atteindre les organes vitaux.

 

Un livre à la portée universelle, une source de réflexion personnelle

Puisque le lecteur est autant responsable de sa lecture que l’auteur de ses écrits, j’ai refermé Born a crime en me disant que paradoxalement, ce livre m’avait inspirée. Oui, paradoxalement, car je suis une femme blanche qui a grandi dans un vieux pays à majorité blanche et dont la situation politique est stable depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Pour moi, cette autobiographie humoristique est bien plus qu’un livre sur l’apartheid. Ça aurait déjà été pas mal me diriez-vous, mais en racontant son histoire personnelle, Trevor Noah touche inévitablement à l’universel. C’est pourquoi je me suis parfois retrouvée – oui, moi, la femme blanche européenne, etc. – dans plusieurs situations, et j’ai pu tirer des leçons de certaines tranches de vie.

La force de ce livre tient en un mot : résilience. Or le lien avec le paragraphe précédent est évident. La mère de Noah est une femme brillante, mais aussi très ferme et traditionnelle, un trait qui s’exprime notamment dans sa bigoterie. Elle n’hésite pas à corriger sévèrement son fils pour le punir. Mais l’humour – noir, sans mauvais jeu de mot – n’est jamais bien loin. Ces châtiments corporels sont si appliqués que l’enfant ne peut s’empêcher de rire lorsqu’il en reçoit de la part du directeur de son école. Ensuite, Patricia fait rapidement oublier la punition en rappelant à Trevor, alors qu’il souffre encore physiquement, qu’elle l’aime et fait cela pour son bien. Loin de moi l’idée de promouvoir ce type d’éducation, mais dans ce cas précis, ce mélange de fermeté et d’amour – l’un sans l’autre ferait des ravages – a façonné un jeune homme terriblement fort et positif. Le personnage est « inspirant ».

Ainsi il raconte comment il a naturellement tourné à son avantage son statut d’outsider au lycée. Enfant unique et différent de par sa couleur de peau, il n’a jamais vraiment réussi à s’intégrer parmi les Noirs, les Blancs et mêmes les Colorés, qui le trouvaient déjà trop noir, notamment à cause de sa maîtrise des dialectes. Même s’il faisait tout pour s’échapper de son enfermement à l’époque où il vivait à Soweto, la solitude a toujours été, et ce dès le plus jeune âge, une opportunité de se construire un monde à soi et non un véritable problème. Comme il se définit par sa non-appartenance à un groupe précis, il n’a aucune barrière : se sentir intégré nulle part, c’est être à l’aise partout. Et cette débrouillardise, portée par de bonnes jambes, lui permet de monter une affaire lucrative de retrait du déjeuner dans la cour pour ses camarades, ou encore d’avoir du succès dans ses activités de vente de CD gravés ou de DJ.

Autre anecdote – car l’histoire tient en quelques lignes – qui m’a fait réfléchir et reste dans ma mémoire : la « trahison » de l’un des chiens sourd de Trevor adolescent. La journée, alors que les deux chiens sont seuls à la maison, l’un d’eux escalade les murs et se rend chez des habitants du quartier. Leur enfant s’approprie naturellement l’animal et lors d’une tentative de résolution du contentieux, Trevor découvre non seulement la surdité de son chien, mais aussi que ce dernier ne lui appartient pas. Cette histoire de toutou en apparence anodine illustre un aspect non évident mais – une fois correctement intériorisé – libérateur des relations humaines : personne n’appartient à personne. Et comme le dit si joliment Noah en conclusion, ce chien n’était pas son chien, mais un chien, tout comme les individus n’ont pas à s’enfermer dans des relations d’appropriation.

Enfin, un sujet beaucoup plus grave et une problématique que seul l’entourage de victimes de violences conjugales peut comprendre : l’impuissance. Lorsque Patricia manque de mourir assassinée par son mari violent, Trevor a vingt-cinq ans et ne parle plus à sa mère depuis plusieurs années. Les ignorants parleront d’ingratitude, de lâcheté et d’égoïsme. Comment peut-on abandonner sa propre mère alors qu’elle a le plus besoin d’aide ? Tout simplement parce qu’elle n’en veut pas. La justification de Noah à sa prise de distance tient en une phrase dans le livre. En substance, « chacun a ses problèmes ». Quand des femmes se font taper dessus par leur mari, les personnes extérieures sont promptes à juger les proches et les accusent de fermer les yeux. Mais que faire quand la victime – même si elle est sous emprise, même si son ego est anéanti – refuse la liberté et accepte la soumission volontaire ? Rien. Et Noah a le courage de le reconnaître. C’est la force de cette autobiographie sans concession : une leçon de sincérité. Born a crime, mieux qu’un livre politique, mieux qu’un bouquin de développement personnel !

Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar

Lorsque la jeune Marguerite Yourcenar entame le projet de raconter la vie d’un empereur romain du IIe siècle qui a compté dans l’histoire, elle abandonne devant l’ampleur de la tâche. Elle n’en reprend l’écriture qu’une vingtaine d’années plus tard, affirmant avec aplomb dans son « carnet de notes » qu’il est impossible d’écrire de tels mémoires avant quarante ans. C’est alors qu’elle adopte ce point de vue qui donne tant d’intensité au récit : celui d’Hadrien qui, très souffrant, puise dans ses dernières réserves d’énergie pour écrire une longue lettre de transmission à Marc Aurèle, son petit-fils adoptif en qui il voit un successeur.

L’amour d’une vie

Commençons par le plus évident. Dans ce qu’on pourrait qualifier de roman philosophico-politico-historique terriblement bien documenté et rigoureux, la voix d’Hadrien ne cesse d’évoquer son grand amour, le jeune Antinoüs. Son histoire avec ce favori tourmenté est particulièrement mise en lumière dans la quatrième partie intitulée « Sæculum aureum ». Né dans la province de Bithynie, il devient, à peine pubère, le favori de l’empereur pendant une visite de celui-ci à Claudiopolis. D’après le récit d’Hadrien – dans le roman, toujours ! – l’enfant montre souvent une expression très sombre et mélancolique. Le narrateur y voit a posteriori un signe de mal-être profond. Sans doute affecté par sa condition de favori de l’empereur, son visage si innocent prend par exemple le masque de la terreur la plus absolue quand son « maître » le bat. À l’aube de ses vingt ans, il finit par se noyer dans le Nil, emportant avec lui le secret de sa mort : accident ou sacrifice ultime pour protéger son amant ?

Antinoüs est notamment élevé au rang de dieu par les Egyptiens qui ramènent tout noyé du Nil au destin d’Osiris. Hadrien ne se remettra jamais de la mort de son unique amour et en fera une figure divine dans tout l’empire romain. Il fonde ainsi la ville d’Antinoupolis au bord du fleuve et réclame la fabrication de nombreuses œuvres d’art représentant le jeune éphèbe. Le culte est si répandu qu’Antinoüs est aujourd’hui encore l’une des figures les plus célèbres de l’Antiquité, fait exceptionnel pour un être qui n’occupait aucune fonction politique de son vivant.

Un grand pacificateur

Sur le plan politique, c’est incontestablement ce qui définit le règne d’Hadrien. Au deuxième chapitre intitulé « Varius multiplex multiformis », la narration chronologique de ses mémoires commence par les dernières heures au pouvoir de Trajan, son prédécesseur. Tandis qu’Hadrien participe aux guerres daciques et contre les Parthes, il constate à quel point ces campagnes sont inutiles, et même nocives pour la solidité de Rome. Les coûts matériels et humains sont colossaux et ne servent qu’à dessiner un cercle vicieux de guerres alimentées par l’hostilité des peuples. Pendant ces journées et nuits loin de la capitale, Hadrien développe un véritable respect pour les cultures qu’il habite provisoirement, le fondement même de sa future realpolitik de tolérance. Mais pour appliquer cette dernière, il conquiert d’abord sa légitimité par la force et l’injustice. Pour couper court à toute remise en question de sa désignation comme successeur de Trajan, il fait exécuter quatre généraux hostiles. Il est craint : la pacification de l’empire romain peut commencer.

La rupture avec Trajan est parfaite. L’empire romain n’a jamais été aussi étendu, et Hadrien met fin à la politique d’expansion menée jusqu’ici. Sa vision est plutôt de consolider les frontières dont il a hérité. Il met notamment le roi de Dacie de son côté en débarrassant sa province des Roxolans, et construit un mur de protection contre les barbares en Bretagne. Mais cette politique de pacification n’est pas sans ombrage, comme le montrent les quelques pages consacrées au soulèvement de Simon Bar-Kokhba en Judée. La répression de cette révolte donnera lieu à une lutte interminable avec d’énormes pertes du côté romain.

Enfin l’empereur se distingue par sa vision de bâtisseur, en accord avec son esprit d’ouverture et d’intérêt vis-à-vis des régions précédemment conquises. Ainsi, on peut mentionner – si on exclut les constructions dédiées au culte d’Antinoüs – une basilique à Nîmes en hommage à Plotine, femme de Trajan, la grande amie et alliée d’Hadrien puisqu’elle a permis son accès au trône, ou encore la rénovation de l’agora et de la bibliothèque d’Athènes. Des travaux qui, en plus de la finition de l’Olympiéion, se révèlent presque nécessaires pour un empereur romain ayant suivi les enseignements des philosophes grecs.

La portée philosophique

Or les mémoires de cet empereur amoureux des arts et des lettres apportent justement une réflexion philosophique, au-delà du récit historique et de sa valeur politique. D’après moi, l’intérêt littéraire de cette œuvre se situe précisément à ce niveau. Le lecteur peu féru d’histoire classique et attentif, car la lecture est ardue, tire quelques enseignements de la sagesse d’un empereur surnommé « le petit Grec ». En plus d’un éloge du pragmatisme – « préférer les choses aux mots, me méfier des formules, à observer plutôt qu’à juger » – la page 47 contient une critique éclairée de la jeunesse, que le vieil homme considère comme « une époque mal dégrossie de l’existence, une période opaque et informe, fuyante et fragile », avec cette phrase sublime : « j’étais à peu près à vingt ans ce que je suis aujourd’hui, mais je l’étais sans consistance. »

J’ai également relevé une belle lucidité, à la fois dure et bienveillante – à préférer au terme souvent galvaudé de « cynisme » – concernant l’âme humaine à la page 51 :

« Je les sais vains, ignorants, avides, inquiets, capables de presque tout pour réussir […] je le sais, je suis comme eux.  […] Et il y en a peu auxquels on ne puisse apprendre convenablement quelque chose. Notre grande erreur est d’essayer d’obtenir de chacun en particulier les vertus qu’il n’a pas, et de négliger de cultiver celles qu’il possède. »

Dans ce passage, Hadrien se place lui-même au milieu de ses semblables, une humilité qui réapparaît p. 118 comme la caractéristique d’un grand homme :

« Les êtres humains avouent leurs pires faiblesses quand ils s’étonnent qu’un maître du monde ne soit pas sottement indolent, présomptueux ou cruel. J’avais refusé tous les titres. […] Dacique, Parthique, Germanique : Trajan avait aimé ces beaux bruits de musique guerrières […] ils ne faisaient que m’irriter. »

Et pour finir, Hadrien a une vision bien précise de la descendance, qui me touche particulièrement et clouerait le bec de ces ignares qui s’imaginent que défendre – leur idée de – la famille à tout prix est une valeur traditionnelle, contre la modernité. La preuve que non p. 273, dans un empire qui a glorifié le principe de l’adoption :

« Je n’ai pas d’enfants, et ne le regrette pas. Certes, aux heures de lassitude et de faiblesse où l’on se renie soi-même, je me suis parfois reproché de n’avoir pas pris la peine d’engendrer un fils, qui m’eût continué. Mais ce regret si vain repose sur deux hypothèses également douteuses : celles qu’un fils nécessairement nous prolonge, et celle que cet étrange amas de bien et de mal […] mérite d’être prolongé. […] je ne tiens pas spécialement à me léguer à quelqu’un. Ce n’est point par le sang que s’établit d‘ailleurs la véritable continuité humaine : César est l’héritier direct d’Alexandre. »

À noter que le narrateur donne à la page 281 un argument imparable et on ne peut plus d’actualité pour relativiser l’importance de la famille « naturelle » :

« Mais les liens du sang sont bien faibles, quoi qu’on en dise, quand nulle affection ne les renforce ; on s’en rend compte chez les particuliers, durant les moindres affaires d’héritage. »

Eugène Onéguine, Alexandre Pouchkine

Depuis Le Maître et Marguerite, la folie russe me manquait. Bien sûr, Eugène Onéguine est sans commune mesure avec le baroque et le rythme effréné de ce chef d’œuvre du XIXe siècle. Toutefois, ce roman en vers – une forme nouvelle pour moi – charme par la beauté de sa langue, intrigue par les destins des deux personnages principaux, et surprend par son narrateur.

Sans le savoir au préalable – car la rédaction de cet article a beaucoup traîné – la publication tombe en plein dans la triste actualité française. En effet, il est de notoriété publique que feu Jacques Chirac a traduit ce classique pendant ses études.

 

Résumé

Ce roman composé en tétramètre iambique composé entre 1823 et 1830 raconte l’histoire du jeune Onéguine du point de vue de l’auteur fictif, un narrateur ami du héros qui ne manque pas d’interpeller le lecteur de temps à autre.

Jeune dandy de Saint-Pétersbourg, Eugène Onéguine est un orphelin dont le père, pourtant issu de la noblesse, a dilapidé sa fortune dans les bals et autres divertissements. Lui-même vit la nuit, entre soirées mondaines et conquêtes féminines. Il a autant d’esprit que de charmes extérieurs, mais son succès auprès des femmes et plus généralement cette existence de faux-semblants nocturnes l’ennuient profondément.

Le hasard lui donne l’occasion de quitter ces vanités à la mort de son oncle. Unique héritier, il se retire en province dans le domaine du défunt. Il se déleste alors de la gestion des terres en affermant celles-ci à ses serfs, et occupe ses journées à lire, se promener, dessiner, boire du champagne et surtout à éviter tout contact avec le voisinage.

Mais la rencontre avec le poète Vladimir Lensky, un jeune homme sincère et romantique, met fin à cette vie solitaire. Les deux hommes deviennent rapidement inséparables, et le poète introduit son compagnon cynique dans la maison des Larine. Tandis que Olga, la promise de Lensky, possède un tempérament plutôt superficiel et joyeux,  sa sœur cadette Tatiana est une jeune femme rêveuse et romantique. Lectrice passionnée de Lord Byron, comme de nombreuses jeunes femmes à cette époque, elle voit son âme sœur en ce dandy arrivé tout droit de la métropole. Mais lorsqu’elle lui déclare sa flamme dans une missive, Onéguine l’éconduit froidement.

L’amitié en apparence solide qui unit Lensky et Onéguine bascule pendant une fête organisée chez les Larine. Le poète ayant insisté pour que son ami l’accompagne, Onéguine se gorge d’amertume lors de cette soirée dont le caractère factice qui lui rappelle les nuits pétersbourgeoises. Il se venge en accaparant la volage Olga. Lensky provoque alors le traître en duel…et perd. Sans surprise, Olga ne se laisse pas envahir par le désespoir et épouse un bon parti peu de temps après sa mort. De son côté, Onéguine est rongé par la culpabilité et quitte son domaine, tandis que Tatiana visite régulièrement cette maison pour lire les livres de l’être aimé et tenter ainsi de percer le mystère.

Sa mère décide alors de couper court à ce chagrin en l’emmenant à Moscou dans le but de lui trouver un mari. Et c’est justement au bras d’un général fort respectable – et âgé – qu’Onéguine retrouve Tatiana lors d’une réception. Alors que la jeune femme reste impassible, il est instantanément troublé et fait tout pour la reconquérir, allant des lettres enflammées à l’entrevue finale en tête à tête. En larmes, Tatiana lui apprend qu’elle l’aime toujours et que sa vie « pure » et romantique à la campagne lui manque. Cependant, au même titre qu’Onéguine l’avait jadis repoussée en lui clamant son rejet du mariage, la jeune mariée affirme son attachement à ces valeurs et donc sa fidélité à son mari.

Une œuvre majeure du point de vue de la langue      

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Pouchkine fixe – au XIXe siècle seulement ! – le russe littéraire. Au moment où il écrit Eugène Onéguine, le français est la langue administrative et scientifique de la Russie en plus de régner à l’oral comme à l’écrit parmi la noblesse. Dans la lettre que Tatiana adresse à Onéguine, on constate ainsi que les enfants bien nés reçoivent leur instruction dans la langue de Molière. Il en va de même pour Pouchkine qui a appris uniquement le russe au contact de sa nourrice, avant de le perfectionner dans la campagne profonde pendant ses années d’exil.

Au-delà de l’originalité de l’angle de ce roman en vers, avec ce narrateur-poète qui nous semble fait de chair et d’os grâce à sa fréquentation du héros et ses interventions parfois moqueuses, le lyrisme d’Eugène Onéguine apportait un ton inédit à cette époque. Pouchkine débarrasse la langue de ses archaïsmes et la révolutionne dans cette œuvre, créant ainsi le russe littéraire dans lequel les grands romans du XIXe siècle seront écrits.

On peut également noter que les commentaires récurrents – tantôt lyriques, tantôt sarcastiques – du narrateur calquent la forme sur le fond et rend cette œuvre unique. Or elle le restera malgré la brèche qu’elle ouvre pour les pavés en prose à venir, car la beauté des vers et la fluidité de l’ensemble du roman ne seront jamais égalées.

 

Le roman réaliste poétique par excellence

Le rôle fondamental dans l’histoire de la littérature russe de ce roman divisé en huit chapitres s’explique non seulement par cette poésie sublime, mais aussi par un réalisme inédit jusque-là. Chaque personnage évoque – dans sa résonnance avec un milieu social – un double que l’on peut facilement retrouver dans la Russie contemporaine.

Ainsi le héros éponyme incarne un dandy cynique, mais aussi un héros romantique et solitaire qui se retire des mondanités auxquelles il s’est pourtant adonné avec fougue. Le manque de prise de conscience des conséquences de ses agissements – et la culpabilité le contrebalance à peine – n’est autre qu’un miroir du déni de la responsabilité individuelle par le régime tsariste. Sur le plan sociétal, Onéguine représente la jeune noblesse oisive et narcissique au point de mépriser les sentiments de la pauvre Tatiana et les conventions comme le mariage et la famille, ou encore les festivités lors de cette soirée annonciatrice du duel. Il considère le monde qui l’entoure avec sarcasme, expression d’une incapacité à éprouver de l’empathie.

Par ailleurs, la fin nous épargne le drame en nous plongeant dans un réalisme « parfait ». Il est peu probable qu’une jeune femme – dont la fougue peut être mise sur le compte de sa jeunesse et de ses lectures – attachée aux valeurs traditionnelles meurt d’amour suite à un rejet. Sa résignation à la fidélité et son respect du mariage en font une héroïne tout à fait crédible. De la même manière, la blessure égotique d’Onéguine ne saurait expliquer un suicide à la Werther. À noter que dans son célèbre opéra, Tchaïkovski se détache complètement de ce réalisme pour se concentrer sur le lyrisme de l’œuvre et faire de son héros avant tout un romantique hanté par la culpabilité et le remords.

Vies ordinaires en Corée du nord, Barbara Demick

J’ai classé cette enquête journalistique un peu particulière parmi les « Essais » car je ne voyais pas l’intérêt de créer une catégorie spéciale pour n’y ranger qu’une seule œuvre. Ensuite, il ne s’agit certainement pas de littérature ou même de fiction, malgré le récit effectué par un tiers – Demick –,  puisque ce dernier est tiré d’histoires vraies.

À travers le destin de six réfugiés nord-coréens qui vivent désormais en Corée du sud, la journaliste décrit la vie quotidienne dans le pays le plus fermé au monde. La famine, l’absence d’électricité, la surveillance mutuelle des citoyens, le travail, l’endoctrinement, la mort de Kim il-sung, etc. : tout est y est. La forme est maline et prenante : basées sur des entretiens réguliers pendant de nombreuses années avec des survivants du régime, ces histoires individuelles racontent l’Histoire mieux que n’importe quel cours magistral. Un livre qui a d’ailleurs fait la quasi-unanimité au sein de mon Book Club !

Les six réfugiés

Barbara Demick le dit bien en conclusion de son ouvrage : ces six destins n’ont pas été choisis par hasard. Tout d’abord, ils sont issus de familles au passé bien spécifique mais représentatif de tant d’autres dans cette dictature. Cette variété des milieux permet de montrer les différences de trajectoires, lesquelles mènent pourtant au même résultat : l’exil. Ensuite, tous s’en sont plutôt bien sortis et sont parvenu à s’adapter – tant bien que mal, certes – à la société sud-coréenne ultra capitaliste et moderne. Autre élément à préciser d’emblée : toutes les familles en question viennent de Chongjin, une ville industrielle au nord du pays qui, avec la crise et la famine des années 90 – suite à la chute des régimes communistes alliés –, a enterré plus de morts qu’ailleurs. De par sa proximité géographique avec la Chine, une part importante de ses habitants – par rapport aux autres régions du pays – a tenté/réussi la traversée du Tumen.

 

Mi-ran

Les perspectives d’évolution dans la société nord-coréenne de cette jeune femme aussi belle que brillante sont limitées pour cause d’histoire familiale. Son père, Tae-Woo, est ce qu’on appelle un « sang corrompu ». Originaire de Corée du sud, il a été prisonnier de guerre par l’armée communiste, un statut qui lui a valu de rester au nord de la ligne de démarcation. À cause de ce passé, toute la famille est bloquée, y compris la descendance, car cette société officiellement socialiste est en réalité divisée en trois castes : les loyaux, les neutres et les hostiles. Ainsi, Tae-Woo appartiendra toujours à la dernière et restera mineur à vie. Mi-ran devient institutrice malgré des ambitions plus élevées.

Dans les nuits sans électricité de la Corée du début des années 90, Mi-ran part en balade romantique avec Jun-sang, un étudiant à l’université de Pyongyang promu à une grande carrière. Les deux tourtereaux s’arrêteront au seuil du premier baiser car les parents du jeune homme, de riches japonais venus en Corée du Nord par conviction politique, désapprouveraient cette union avec une fille aussi bas dans l’échelle sociale.

De par son métier, Mi-ran est confrontée aux premières victimes de la famine : les enfants. Mal nourris, ils dorment en classe, n’ont rien pour déjeuner, souffrent d’hydrocéphalie et ont une corpulence sans commune mesure avec leur âge.

À la mort de son père, la jeune femme fuit vers la Chine avec sa mère, son frère – qui écoutait la radio sud-coréenne en cachette – et l’une de ses sœurs afin d’annoncer la mort de Tae-Woo à ses sœurs restées en Corée du sud. L’émigration vers ce pays réussit grâce aux risques pris par des membres de la famille du côté paternel. Six mois après leur fuite, les deux sœurs de Mi-ran, toujours restées loyales au régime et à leur famille pendant la famine, sont arrêtées. On ignore si elles ont été condamnées à mort ou au « goulag ».

 

Madame Song et sa fille Oak-hee

Travailleuse et vaillante, Madame Song est un bon petit soldat du régime. Elle préside le comité des voisins de son quartier, une entité de surveillance à petite échelle instituée par le régime et destinée à l’espionnage entre citoyens. Contrairement à celle de Mi-ran, la famille est clairement privilégiée. Le mari, Chang-bo, est journaliste. On apprend que son métier consiste – sans surprise – à diffuser la propagande à travers le pays, mais surtout à sélectionner, puis transformer ou occulter les informations venant de l’étranger. Sans jamais l’exprimer publiquement, Chang-bo ne se fait donc aucune illusion quant à la véracité des informations injectées dans les cerveaux du peuple nord-coréen.

Pendant la famine, Madame Song se transforme en véritable femme d’affaires et subsiste en vendant sur le marché des cookies qu’elle parvient à fabriquer avec le peu d’ingrédients qu’elle trouve. Sa fille cadette, Yong-hee, l’aide dans cette entreprise. Mais Nam-oak, son plus jeune fils, finit par mourir de faim, tout comme son mari.

C’est grâce à Oak-hee, sa fille aînée, qu’elle fuit la Corée du nord. De tempérament rebelle depuis l’enfance, elle n’a jamais cru au régime, mais trouve un bon parti et a un enfant avec lui. Mais lorsqu’une nuit, son mari violent, également porté sur la boisson et les prostituées, la frappe plus fort que d’habitude, elle décide de traverser le Tumen. Comme de nombreuses femmes nord-coréennes, elle épouse un paysan chinois près de la frontière, mais ne reste mariée à lui que deux ans, ne perdant pas de vue son objectif principal : faire fuir sa mère qui a travaillé toute sa vie et a déjà trop souffert suite à la perte des deux hommes de sa vie. Elle se démène pour gagner assez d’argent afin d’organiser à Madame Song une échappée de luxe, notamment en travaillant pour des passeurs entre les deux pays. La jeune femme finit par atteindre son but malgré une arrestation par la police nord-coréenne à cause de son aspect trop soigné et bien portant. Ainsi Madame Song voyage avec un faux passeport et réclame le droit d’asile une fois à l’aéroport de Séoul.

 

Hyuck

Émacié et doté d’une tête disproportionnée par rapport au reste du corps, Hyuck fait partie de ces « enfants-hirondelles » qui errent dans les rues de la Corée du nord des années 90. Il commet très jeune de petits larcins malgré l’intégrité de son père. Mais comme tous les gens trop honnêtes en temps de crise, celui-ci meurt dès le début de la famine. Son fils se retrouve orphelin. Il erre autour de la gare de Chongjin et vole tout ce qu’il peut dans les marchés de la ville ou dans les vergers des alentours.

Après sa première traversée vers la Chine, il fait de la contrebande entre les deux pays et se fait arrêter puis déporter dans un camp de travail. Grâce à sa condition physique et à une libération massive et inattendue de prisonniers – pour des raisons obscures…faire de la place ? – il survit et retourne aussitôt en Chine. Il est hébergé et nourri par des missionnaires chrétiens qui lui donnent finalement de l’argent pour passer en Mongolie. Jouant un double-jeu et dans un souci de préserver ses relations avec son voisin communiste, la Chine traquent réfugiés nord-coréens. Il reste donc la solution « low-cost » pour Hyuck, à savoir demander l’asile à l’ambassade de Corée du sud à Oulan-Bator – ou bien, encore plus simple, se faire arrêter par la police mongole à la frontière avant d’être expulsé vers…la Corée du sud !

 

Docteur Kim

Cette jeune femme possède un parcours exemplaire pour la République populaire. Orpheline de mère, elle doit tout au socialisme qui lui permet de mener à bien ses études de médecine. Dans l’hôpital où elle travaille, elle se retrouve aux premières loges pour constater l’horreur de la famine, des malformations physiques et décès des enfants à la misère matérielle de la santé publique. Les médecins ne mangent pas à leur faim et doivent cueillir eux-mêmes les plantes afin de préparer les remèdes. L’industrie pharmaceutique ne fonctionnant plus depuis les coupures d’électricité et les anciens alliés communistes ayant cessé leurs approvisionnements dans ce domaine, le pays est en pleine pénurie de médicaments. Les anesthésies ne se font que dans les cas extrêmes, et les patients doivent apporter leur linge, leur nourriture et enfin leur bouteille de bière pour les intraveineuses.

Avant de mourir, son père griffonne l’adresse de parents en Chine et lui conseille de fuir ce régime inhumain. Ecœurée elle-même par l’état de son pays, elle exécute les dernières volontés de son père, même si son geste signifie la perte de la garde de son fils.

Épuisée et affamée, elle constate à son arrivée dans un village chinois que l’effondrement du communisme n’a pas engendré la pauvreté que la propagande nord-coréenne a voulu faire croire au peuple. Des voitures sillonnent les rues, et elle réalise même avec effroi que les chiens y sont mieux nourris que les médecins de l’autre côté du fleuve.

 

Jun-sang

Mi-ran donne à son amour de jeunesse ce surnom lors de ses entretiens accordés à Barbara Demick à cause de la ressemblance physique que partage le jeune homme avec une star de K-pop. Issu d’un milieu ultra privilégié avec un chien comme animal de compagnie, des devises japonaises envoyées par la famille restée au pays, ou encore des appareils électroniques rares chez les nord-coréens, Jun-sang aura un avenir brillant, sans doute comme membre du parti. Il quitte Chongjin pour l’université de Pyongyang où il étudie sans relâche et ne souffre pas de la famine dans la ville-vitrine de la Corée du nord. Pendant le peu de vacances dont il dispose, il poursuit ses entrevues romantiques avec la belle Mi-ran. Rencontrée devant le cinéma de Chongjin, sa beauté effrontée a instantanément séduit ce cinéphile plutôt sensible.

Malgré le bourrage de crâne qu’il continue de subir pendant ses études, celles-ci ont développé chez lui un certain esprit critique largement favorisé par un accès à la culture occidentale. Ainsi il découvre la poésie – qui lui permet d’impressionner sa douce, Autant en emporte le vent et même…1984. Quand il emménage dans un petit studio de la capitale, il accède au summum de la désillusion puisqu’il bricole une antenne et regarde la télévision sud-coréenne pendant la nuit.

Lorsqu’il apprend la fuite de sa « fiancée », il est en colère contre elle – puisqu’elle ne lui a rien dit, même si c’était dans le but de le préserver de toute suspicion – mais surtout contre lui-même. Si cette jeune femme pauvre et sans grande instruction a pu avoir un tel courage, tout en ignorant les vérités politiques auxquelles il avait accès, il n’avait plus aucune excuse. Jun-sang, en dépit de sa position très enviable au sein de la société nord-coréenne, part donc un an plus tard. Seul.

Un récit traversé par l’obscénité – « Rien à envier au reste du monde »

Le titre de mon édition originale en anglais, ces grandes lettres rouges sur fond noir, résume parfaitement l’obscénité du régime nord-coréen. Ce slogan que l’on trouve parmi d’autres affichés un peu partout dans les paysages nord-coréens résume l’hypocrisie du pays le plus fermé du monde. Les gens meurent de faim, n’ont absolument aucune liberté d’expression et sont de surcroît cantonnés à leurs origines familiales ; ils ont absolument tout à envier au reste du monde.

La réalité aux antipodes du discours s’exprime dans de multiples aspects. Commençons par les origines de l’icône, le père fondateur du régime : Kim il-sung. Issu d’une famille presbytérienne protestante, il tire indéniablement de la religion son concept de culte de la personnalité, quitte se faire passer pour un dieu auprès de son peuple. Celui-ci, en plus de sombrer dans une hystérie collective à sa mort, peine à croire que son maître soit mortel. Et lorsque certains personnages de ce livre entendent pour la première fois sa voix dans les médias, ils s’étonnent de sa tonalité banalement humaine. Être Dieu dans un pays où la religion est interdite, c’est un comble. Mais la trahison de la logique n’est pas si grave. Après tout, Kim il-sung n’a fait que remplacer un culte par un autre.

En revanche, certains éléments plus concrets sont totalement contradictoires, et bien plus écœurants. Ainsi, comme l’illustre le cas de Mi-ran, la République démocratique – et oui, tout comme la RDA et la RDC – populaire de Corée a institué le système de castes le plus inégalitaire et injuste qui soit. L’égalité des chances, oui, mais pas pour tout le monde. La discrimination est également géographique, puisque les citoyens nord-coréens ont besoin d’un titre de voyage pour se rendre à Pyongyang. Dans la capitale-vitrine réservée aux élites, on y cache les pauvres et tout est fait pour donner l’image d’une économie florissante. Les limites du sordide sont toujours repoussées : Mi-ran connaissait une famille obligée de quitter la ville car l’un des fils était atteint de nanisme. Anecdote intéressante à la fin du livre : la journaliste, observant des soldats – la crème de la crème – se recueillir devant une statue de Kim il-sung, découvre au moment où ils se penchent qu’ils ne portent pas de chaussettes.

Pour préserver le patriotisme de son peuple et son sentiment d’être de grands privilégiés, l’appareil de propagande martèle dès l’école primaire des messages de haine dirigés vers les Américains et leurs suppôts sud-coréens. Le libéralisme plongerait ces pays dans la misère, et les membres de l’ex Union soviétique s’y sont précipités à la chute du mur de Berlin. Or s’il est vrai que le « miracle coréen » désignait le nord et non le sud dans les années 60, la situation s’est tragiquement inversée au tournant des années 90. Les alliés communistes s’étant ouvert à l’économie de marché, ils ne pouvaient plus se permettre d’approvisionner la Corée du nord aux tarifs exercés jusqu’ici. La libéralisation de ces pays communistes n’a donc pas appauvri les peuples qui les habitent – bien au contraire ! – mais a précipité la Corée du nord dans la crise. Mais pourquoi faire comme les autres et donner une chance à son économie de prospérer quand on peut conserver un régime économique moribond en renforçant le mensonge, seul moyen de préserver son pouvoir absolu auprès d’un peuple victime ? Pour ce faire, le régime a fait croire à une menace imminente de la part des Américains et Sud-coréens, justifiant ainsi les 20 % de son PIB consacrés à un programme nucléaire. Le peuple peut mourir de faim pendant ce temps-là…du moment qu’on possède l’arme nucléaire.

 

Le paradoxe de l’individualisme exacerbé au sein d’un régime collectiviste en crise

Mais lorsqu’un système où tout est organisé pour ses membres – les soins gratuits, la distribution de nourriture, la garderie sur le lieu de travail des femmes – s’effondre, la jungle de l’économie de marché et l’initiative individuelle pullulent. Des gens qui ne mangent pas à leur faim apprennent instinctivement à ne compter que sur eux-mêmes. Ainsi Madame Song, en cela très représentative des femmes nord-coréennes des années 90, monte son petit business de cookies, et la mère de Mi-ran vend également ses trouvailles culinaires pour survivre. De manière générale, le marché noir explose et les sacs de riz apportés par les ONG, notamment par les méchants Américains, sont revendus sur les marchés.

Au-delà des seuls aspects économiques, la solidarité n’existe plus quand les hommes doivent survivre, et Mi-ran s’en sort – et sort tout court, d’ailleurs – car elle s’est naturellement blindée face à l’hécatombe qui a frappé sa classe. Pour reprendre les termes du livre, elle a enjambé les cadavres, comme tous les autres survivants. Le parcours de Hyuck montre aussi comment la loi du plus fort s’installe naturellement : il survit en transgressant la morale – ici par le vol – et grâce à sa résistance physique supérieure à celle des autres, que ce soit lors de son emprisonnement au goulag ou de sa traversée périlleuse vers la Mongolie. Hyuck, pur produit de la chance, d’une bonne condition physique et de la ruse en situation de survie, n’est pas sans rappeler le miraculé Vladeck Spiegelman.

L’individu qui sommeille en ces êtres manipulés par le collectivisme finit toujours par triompher. Madame Song le confie à la journaliste à la toute fin de l’enquête : il n’existe plus une seule personne, aujourd’hui, en Corée du nord, qui croit au régime.

Plus anecdotique mais non moins écœurant, l’obscénité s’incarne actuellement en la personne de Kim Jong-un, amateur de basketball aux goûts de luxe très occidentaux – vins de France, langoustes de Russie, limousines offertes par des dirigeants, etc.

Un après aigre-doux

Comme je l’ai précisé en introduction, nos six déserteurs s’en sont plutôt bien sortis en Corée du sud. Toutefois, ce passage de Chongjin à Séoul, d’un extrême à l’autre, n’a pu se faire sans brutalité. Mi-ran est de loin celle qui a le mieux réussi : enceinte au début du livre, Barbara Demick la retrouve quelques années plus tard en femme au foyer – la norme chez les mamans sud-coréennes, qui n’est pas sans rappeler le fossé que je constate entre la mentalité des femmes est-allemandes et celle de leurs compatriotes de l’ouest – aux jupes très courtes et qui roule en Hyundai. Pourtant, elle vit avec le souvenir douloureux de ces enfants qu’elle a vu mourir de faim, et surtout de ses sœurs qui ont injustement payé le prix de sa propre désertion.

Malgré une politique d’accueil généreuse envers ces autres membres du peuple coréen – chaque réfugié a droit à une bourse de plusieurs dizaines de milliers de dollars à son arrivée, la Corée  du sud représente une véritable épreuve pour d’anciens ressortissants d’un pays communistes. Beaucoup avouent leurs difficultés à s’adapter à la concurrence féroce qui règne dans un pays ultra capitaliste, et regretter certains avantages sociaux comme les soins gratuits et accessibles à tous. Par ailleurs, tous ne peuvent se défaire d’un sentiment d’appartenance à la mère patrie malgré leur reconnaissance de l’horreur du régime. Un sentiment universel et bien normal – je sais de quoi je parle ! – qui les pousse à une colère paradoxale si des non-exilés en viennent à critiquer la Corée du nord.

Oak-hee continue à payer la désertion « premium » qu’elle a offert à sa mère. Pour régler ses dettes aux passeurs, elle travaille dur en tant que gestionnaire de jeunes hôtesses nord-coréennes qui sévissent dans les bars karaoké des quartiers chics de Séoul. Un métier apparemment cynique qui la plonge au cœur du business où l’argent n’a pas d’odeur, mais finalement moins hypocrite que son ancienne fonction en Corée du nord, puisqu’elle était chargée de faire des reportages de propagande sur les usines et autres lieux de travail du pays. Quant à sa mère, elle sillonne les marchés de Séoul et déguste la gastronomie locale. À soixante ans, Madame Song s’est fait débrider les yeux, le geste ultime d’intégration à la culture sud-coréenne. Pourtant, elle reste hantée par la mort de son mari et de son fils, oscillant entre plaisir de vivre pour soi – et sans mauvais jeu de mot…d’avoir ouvert les yeux – après toute une vie de labeur, et sentiment d’avoir tout perdu.

Hyuck apparaît comme le plus amer des six. Ce jeune homme rusé a gravi les échelons universitaires et a réussi la prouesse d’obtenir des diplômes alors qu’il n’avait aucune formation en Corée du nord. Pourtant, sa malnutrition pendant la petite enfance a laissé des traces physiques. En plus d’avoir gardé une tête disproportionnée par rapport au reste du corps, il est resté très petit et souffre des canons de beauté locaux, lesquels se fondent avant tout sur une obsession de la taille chez les hommes. La concurrence acharnée de la société le fatigue également. Incapable de nouer des amitiés avec des sud-coréens, il ne fréquente que des réfugiés nord-coréens et illustre ainsi la façon de vivre de la plupart des exilés.

Docteur Kim a elle aussi dû affronter bien des épreuves, à commencer par l’exercice de sa profession. Bien évidemment, ses qualifications ne valaient plus rien à son arrivée dans un pays à la médecine moderne. Elle a donc commencé des études de médecine et s’est retrouvée au milieu d’étudiants de dix de moins qu’elle. Après avoir suivi l’ensemble de son parcours, le lecteur n’est pas étonné d’apprendre qu’elle a réussi ses examens et mène une carrière brillante de médecin. Là encore, l’ombre au tableau est immense : elle a abandonné son fils.

Jun-sang éprouve quant à lui cette même culpabilité d’avoir laissé sa famille derrière lui, même si notre ancien auditeur clandestin et lecteur de 1984 dévore la culture occidentale avec passion et surtout au grand jour. Liberté au goût amer, mais liberté chérie.

À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Marcel Proust

Ah Proust. Proust, Proust, Proust. Redouté par le lecteur lambda et idolâtré à grands coups de clairon par le prétentieux ou l’ultra-sensible, il est difficile d’en tirer un billet original. Qu’à cela ne tienne ! J’ai lu ce deuxième tome de La Recherche du temps perdu, et comme je l’ai trouvé encore plus enrichissant que Du côté de chez Swann, je ne manque pas de motivation pour écrire un compte-rendu personnel. Il n’y a rien à craindre de Proust, il suffit de s’accrocher un peu au début pour être emporté – lentement, certes – par le doux courant de cette prose et s’apercevoir du caractère universel des sentiments explorés.

Le roman est constitué de deux parties clairement définies.

Autour de Mme Swann

Rappelons que le découpage de la Recherche a été décidé par la maison d’édition pour des raisons pratiques, car sur le fond, ce deuxième tome ne fait que poursuivre le premier sans véritablement trancher avec celui-ci. Dans Du côté de chez Swann, le narrateur enfant clamait toute son admiration pour une grande comédienne de l’époque, la Berma. La famille du jeune homme chétif craint d’abord qu’une virée au théâtre pour voir son idole « en vrai » ne lui cause un choc, mais il finit par la voir sur scène dans le rôle de Phèdre. Sa déception est à la hauteur des fantasmes qui précédaient la confrontation au réel.

Il fait par ailleurs la connaissance du marquis de Norpois, diplomate antidreyfusard et ami de son père qui va encourager le narrateur à oser vivre de la littérature, sans toutefois lui faire profiter de ses relations.

Le narrateur rencontre enfin Bergotte, cet écrivain qu’il admire tant.

Après de multiples lettres enflammées et déterminées, il parvient à se faire inviter chez les Swann et devient même un habitué. Amoureux de Gilberte, il ne se lie pas moins d’amitié avec Charles et surtout avec Odette qui le prie de lui rendre visite même s’il est fâché avec sa fille. Suite à un mouvement d’humeur, pourtant prévisible au vu de son caractère légèrement capricieux, Gilberte évite son ancien amoureux. Celui-ci entre alors dans une période de souffrance nourrie par des calculs obsessionnels pour oublier Gilberte, passe par une phase de jalousie paranoïaque qui n’est pas sans rappeler celle de Swann à l’époque où Odette était sa maîtresse, et finit par surmonter l’épreuve de la rupture jusqu’à son départ pour Balbec, accompagné de sa grand-mère et de Françoise, leur domestique.

Noms de pays : Le pays

Après avoir quitté non sans douleur sa chambre de Paris et sa maman – rien d’étonnant quand on repense au début de la Recherche – le narrateur prend le train pour la Normandie. Direction la commune de Balbec, station balnéaire qui rappelle la très chic Cabourg. Il se saoule pendant le trajet et glisse dans une ambiance éthérée à travers le temps et les paysages modifiés par la lumière. Celui qui a tant rêvé des cathédrales de cette contrée fait une halte décevante pour visiter l’église du village de Balbec qu’il avait tant – trop – imaginée. Le trio s’installe dans un grand hôtel, au milieu de l’aristocratie parisienne et d’une galerie de personnages hypocrites et obsédés par l’étiquette – mais attention, toujours sans en avoir l’air. Au début, le jeune homme est effrayé par sa nouvelle chambre et compte sur la douceur de sa grand-mère si attentionnée pour que l’habitude pénètre enfin ses sensations. Il souffre également de solitude, mais cela ne durera pas non plus. Grâce à la marquise de Villeparisis, il noue une amitié profonde avec son petit-neveu Robert de Saint-Loup et le peintre Elstir. Or ce dernier connaît bien Albertine, l’une des jeunes filles que le narrateur a aperçue lors d’une promenade sur la digue et dont le groupe plein de vitalité et d’effronterie a immédiatement – non pas en tant que juxtaposition d’individus, mais comme entité seule – occupé toutes ses pensées. Là encore, il parvient à les approcher par l’entremise du peintre et passe le plus clair de son temps auprès d’Albertine, dont il est amoureux, mais aussi d’Andrée et de Rosemonde.

Un roman d’apprentissage

C’est le moins que l’on puisse dire. Après les jérémiades – si l’on veut faire du mauvais esprit – du fils à sa maman dans « Combray » et de l’amoureux transi dans « Noms de pays : le nom » du tome précédent, notre narrateur de retour à Paris entre dans le monde, dîne en compagnie de Bergotte et remporte ses entrées chez les Swann. Mais surtout, il découvre l’amour platonique grâce à Gilberte.

Fasciné dès le début par l’univers des Swann, le jeune homme se passionne pour absolument tout ce qui le constitue, de ses visiteurs bourgeois ou nobles aux fleurs de l’appartement, en passant par les tenues plus élégantes les unes que les autres de la divine Odette. La réflexion sur le temps et la mémoire reste évidemment omniprésente, et le narrateur se souvient de cette époque où il lui semblait impossible d’être reçu chez Gilberte comme une pure illusion aujourd’hui. Le passé n’est donc que le reflet du présent puisqu’il ne peut être pensé en dehors de ce dernier. Ainsi, ce qui fut – impossibilité – devient irréel à la lumière de ce qui a effectivement eu lieu depuis et de la situation actuelle – les invitations récurrentes dans ce qui semblait être une forteresse. À l’inverse, ce qui ne fut pas et semblait impossible va désormais de soi.

Comme dans toute « plongée dans la vie » d’une jeune personne, la déception fait partie intégrante de l’apprentissage. Ainsi Berma apparaît comme une comédienne presque banale en comparaison de l’image que s’en était fait, notamment à partir d’affiches, le narrateur enfant et Bergotte, avec son physique ingrat et sa voix bien en dessous de sa prose, déçoit celui qui avait tant admiré ses œuvres. Ensuite, il vit à cause de Gilberte son premier chagrin d’amour et éloignement imposé – par la jeune fille, puis par lui-même – jusqu’à l’oubli de l’être aimé, libération scellée par le départ de Paris, mais aussi par cette promenade printanière avec Mme Swann. Un moment décrit avec tant d’admiration qu’on se demande si le narrateur n’a pas toujours été plus amoureux de la mère que de la fille, le titre de la première partie n’étant pas anodin. Mais la guérison post-rupture est avant tout l’œuvre du temps (et oui, encore lui !). L’universalité de cette expérience montre que Proust, c’est avant tout une succession d’évidences décortiquées et complexifiées à l’excès par un style alambiqué.

À noter que dans cette lutte contre un amour douloureux et le pire sentiment qui le nourrit – la jalousie –, le parallèle avec l’histoire vécu par Swann, un adulte donc, vient d’autant plus confirmer la notion d’apprentissage que celui-ci passe par un autre aspect, à savoir l’entrée dans un petit monde fermé : les Verdurin chez Swann et les Swann chez le narrateur.

Viennent ensuite l’amitié avec Robert de Saint-Loup puis le désir et l’ébullition des sens après avoir rencontré la fougueuse Albertine, sa nouvelle obsession.

Une sensibilité exacerbée, une étude du temps et un sondage en profondeur de l’âme humaine

Je tiens à insister sur l’évidence des analyses de Proust, qu’elles portent sur le temps, les caractères humains ou les comportements sociaux. C’est comme s’il gonflait des platitudes – oui bon, parlons plutôt d’évidences – par les mots. On les comprend et sourit après avoir passé le mur du son de ses phrases interminables, et c’est justement PARCE QUE les observations sont évidentes qu’elles sont sublimes. Qu’est-ce qu’un grand écrivain sinon un Homme capable de fulgurances à partir d’une réalité qu’il perçoit et surtout raconte mieux que le commun des mortels. Lire les écrivains, lire Proust, c’est une manière de se rapprocher de cette compréhension du monde à travers des réflexions universelles.

Celles-ci sont formulées grâce à la sensibilité surdéveloppée du narrateur. Et comme la fameuse madeleine de Proust montrait la primauté de la mémoire sensible sur l’intellect afin de retrouver le temps perdu, c’est grâce à sa sensibilité que le narrateur parvient à exprimer des observations aussi brillantes. Un jeune homme lambda aurait fait bien peu de cas de son angoisse pendant les premières nuits passées au Grand Hôtel de Balbec…et nous aurait ainsi privés d’une brillante analyse de l’habitude.

« Le temps dont nous disposons chaque jour est élastique ; les passions que nous ressentons le dilatent, celles que nous inspirons le rétrécissent, et l’habitude le remplit » (p.256)

S’il n’était pas un véritable cœur d’artichaut, comme on dirait vulgairement aujourd’hui, le lecteur n’aurait pu découvrir ses passages sur les rencontres évanescentes qui – à un âge où les hormones semblent bouillonner ! – font presque tomber amoureux d’une silhouette féminine aperçue par la vitre du train ou depuis la voiture qui file à toute allure entre l’hôtel et le casino ; un éveil du désir non pas même si, mais parce que la personne n’a pas pu être vue. Un mystère enchanteur, en somme.

En plus de cette phrase régulièrement citée sur le temps et l’habitude, une autre observation m’a manquée pendant la lecture, même si je ne la partage pas. Proust continue sa réflexion sur le temps, son thème de prédilection, et constate les marques qu’il laisse sur l’enveloppe – visage et corps – des femmes à travers le regard des hommes. Ainsi les visages des jeunes filles, en devenir, ne se distinguent pas de ce qui les entoure.

(p. 440) « On ne voyait qu’une couleur charmante sous laquelle ce que devait être dans quelques années le profil n’était pas discernable. » Il déplore ainsi l’arrivée trop précoce, telle un coup de massue, du temps immuable sur l’apparence des êtres.

« Il vient si vite, le moment où l’on n’a plus rien à attendre, où le corps est figé dans une immobilité qui ne promet plus de surprises, où l’on perd toute espérance en voyant, comme aux arbres en plein été des feuilles déjà mortes, autour de visages encore jeunes des cheveux qui tombent ou blanchissent, il est si court ce matin radieux qu’on en vient à n’aimer que les très jeunes filles, celle chez qui la chair comme une pâte précieuse travaille encore. » Si la jeunesse est si attirante, c’est avant tout parce qu’elle est malléable. Telle un caméléon, la jeune fille a cette capacité d’incarner différents états ; grâce à cette variété, le charme, lui, est sans cesse renouvelé. Alors ponctuons cet article par ces quelques mots doux de Proust adressés aux femmes :

« [les gentils égards] à partir d’un certain âge, n’amènent plus de molles fluctuations sur un visage que les luttes de l’existence ont durci, rendu à jamais militant ou extatique. L’un – par la force continue de l’obéissance qui soumet l’épouse à son époux – semble, plutôt que d’une femme, le visage d’un soldat ; l’autre, sculpté par les sacrifices qu’a consentis chaque jour la mère pour ses enfants, est d’un apôtre. Un autre encore est, après des années de traverses et d’orages, le visage d’un vieux loup de mer, chez une femme dont seuls les vêtements révèlent le sexe. »