Anna Karénine, Léon Tolstoï

Je l’ai fait. Cette année 2020 a certes été monstrueuse par bien des aspects, comme elle l’a été pour tout le monde, mais alors au-delà des gros objectifs professionnels et sportifs que j’ai atteint, Anna Karénine relève du record personnel. Il est en effet le livre le plus long qu’il m’ait été donné de lire : 1205 pages (en allemand). Mais surtout, surtout, je ne contesterai pas la formule d’introduction à l’article Wikipédia qui lui est consacré. Il s’agit bien d’un chef d’oeuvre de la littérature. Les destins se croisent, les personnages principaux sont multiples car l’histoire d’amour adultère de l’héroïne éponyme n’est même pas le sujet. Ce pavé où pas un mot n’est superflu retrace l’histoire de la Russie, du chemin de fer aux différences de mentalité entre ses deux métropoles, en passant par l’industrialisation et les nouvelles méthodes d’agriculture. Sans oublier la réflexion intemporelle sur la vie maritale, à l’instar de deux couples antagonistes : Kitty et Lévine d’un côté, Daria et Oblonski de l’autre.

Vies maritales et système de valeurs antagonistes

Anna Karénine, c’est l’histoire d’une passion adultère qui mènera à la perte du nouveau couple aux yeux du monde, et in fine au suicide de la belle Anna. On le sait. Et l’adaptation du roman avec Keira Knightley semble, à en croire la bande d’annonce, largement développer cet aspect. Mais à la lecture du roman, c’est comme si toutes les intrigues parallèles étaient d’importance égale, sans forcément graviter autour du couple Anna-Vronski.

Avant de comparer les vie maritales, j’aimerais évoquer la vision masculine et à mon avis tout à fait juste du mariage que développe p. 466 Serpuchovskoj, ami d’enfance de Vronski. Selon lui, la femme aimée empêche l’avancement d’un homme et le mariage, par la sécurité qu’il procure, permet d’endiguer l’amour afin de mieux se concentrer sur sa carrière.

on ne peut simultanément traîner un fardeau et faire quelque chose de ses mains que si le fardeau est bien attaché à notre dos. Il en va de même pour le mariage.

Une thèse qui rejoint ce que j’ai toujours pensé, à savoir que le mariage est une prison pour les femmes et un gage de sécurité et de tranquilité pour les hommes. La société nous a longtemps fait croire que c’était l’inverse, mais les couples Oblonski-Daria et Anna-Karénine illustrent à merveille les propos du jeune Serpuchovskoj.

L’opposition entre les deux autres couples est passionnante. D’un côté, nous avons la pauvre Daria, mère de famille nombreuse et épouse d’un homme irrécupérablement volage. Elle est épuisée et à plus de trente ans – âge où les femmes étaient périmées à l’époque – sa beauté se fâne à vue d’oeil. C’est avec un malaise teinté de jalousie qu’elle rend visite à sa belle-sœur vers la fin du roman, alors que celle-ci a traversé toutes les étapes avant de pouvoir vivre avec Vronski et leur fille. Se plier au devoir, à la morale, par opposition à la liberté d’une femme resplendissante qui a assumé ses désirs. Mais de l’autre, il y a la simplicité de Kitty qui a épousé un homme moins séduisant et mondain, mais fidèle et amoureux. Elle ne peut resentir de malaise ou de jalousie en pensant à Anna Karénine, son ancienne alliée puis rivale.

Leur vie dans la propriété champêtre de ce dernier donne lieu à la description d’un bonheur conjugual fondé sur la simplicité. Entre la chasse pour Monsieur et la vie domestique pour Madame, le couple s’épanouit hors des mondanités de Saint-Pétersbourg. Loin d’être devenu un ours mal léché après toutes ces années de célibat, l’ancien vieux garçon assume ses efforts et se plie au jeu des concessions. Lévine apparaît d’ailleurs comme le personnage le plus solide et sympathique, et ce tout au long du roman, avant et après son humiliation face à Vronski. Une fois marié, il découvre avec satisfaction que son rapport au travail a changé. Une conscience paradoxalement égoiste de la responsabilité et du devoir priment sur ses réflexions antérieures sur le travail au service du bien commun, du peuple russe, etc. Il en résulte une plus grande efficacité dans le travail concret grâce à un abandon des réflexions sur le but.

Depuis qu’il était marié et vivait sans se poser autant de questions, son travail ne lui procurait plus vraiment de plaisir, mais il était convaincu de devoir le faire, et constatait qu’il avançait mieux qu’avant et s’agrandissait. (p. 1165)

Lors de ses visites dans la capitale, Lévine est toujours frappé par la vacuité des Hommes qui s’exprime jusqu’au bout des ongles.

« Pour moi c’est insupportable », répondit Lévine. « Mets-toi à ma place et essaie de considérer cela du point de vue d’un habitant de la campagne. Chez moi, on fait tout pour conserver nos mains dans un état nous permettant de travailler correctement. C’est pourquoi on coupe nos ongles court et retrousse parfois nos manches. Mais ici, les gens font exprès de se laisser pousser les ongles pour qu’ils soient aussi longs que possible, et portent des boutons de manchette gros comme des soucoupes. Et tout cela pour que leurs mains ne puissent plus servir à quoi que ce soit. »

« À la campagne, on se rassasie le plus vite possible afin de retourner travailler, et là, nous sommes en train de manger le plus lentement possible sans nous rassasier ; pour cela, nous mangeons des huîtres… » (p. 58)

Alors qu’il n’est encore qu’un prétendant pour Kitty, Lévine divise les parents de la jeune fille. La querelle est éloquente car permet de montrer deux systèmes de valeurs antagonistes. D’une part, la mère a plus d’ambition pour sa fille que ce petit propriétaire terrien trop vieux et sans envergure, et voit en Vronki un meilleur parti. Ainsi, poursuit le narrateur omniscient, elle ne le comprend pas et préfère l’éclat du jeune officier. Elle n’apprécie pas les jugements cassants – à l’instar des deux extraits cités plus haut – et la maladresse de Lévine en société. Qu’un tel comportement devienne critère de jugement de valeur d’une personne est déjà très éloquent, mais ce n’est pas tout. Au-delà du côté rustre de cet homme qui mène « une vie non civilisée à la campagne où il n’est en contact qu’avec le bétail et des paysans » (p.69), ce qui lui déplaît le plus est la passivité – comprenez le respect ! – de Lévine. En effet, il gravite autour de sa famille sans agir, comme s’il craignait d’entacher l’honneur de celle-ci par une demande en mariage. Bref, il n’est pas assez entreprenant et sa prudence ou timidité a valeur de lâcheté aux yeux de cette femme.

Misogynie ordinaire des auteurs classiques du XIXe

Évidemment, #notallmen. Pour la démonstration de la misandrie d’un roman du XIXe, c’est par ici. Mais le point de vue de la princesse que je viens de développer donne l’occasion à l’auteur de nous infliger de bons vieux clichés sur les femmes. On y a droit dans tous les grands romans : elles sont superficielles. Car le jugement porté par la mère de Kitty sur le bon Lévine résonne comme typiquement féminin. C’est bien connu : les femmes méprisent les hommes respectueux, ces bouffons. 143 ans plus tard, certains hommes se complaisent dans leur haine des femmes et creusent toujours ce sillon avec leur fameux « nice guy », cet homme imaginaire maladroit mais gentil que ces pestes rejettent au profit du beau connard. Sans compter cette pépite à la même page :

La princesse, au contraire, déclara, avec cette habitude propre aux femmes qui consiste à éviter un sujet,

Superficielles et perfides donc…

Parlons de l’essentiel, car la mère de Kitty est un personnage plus que secondaire. L’héroïne éponyme du roman se suicide à la fin. Soit. Tolstoï se serait inspiré d’un fait divers : la maîtresse de son voisin se serait elle aussi jetée sous un train. Soit. Le problème est que grâce aux débats féministes de ces dernières années, je me suis rendue compte que c’était le sort réservé par de nombreux auteurs à leur héroïnes. Pour les punir de leur démesure, ils les tuent, de préférence via leurs propres mains de femmes repenties. De l’amour de Phèdre pour son beau-fils à la passion adultère d’Anna Karénine en passant par celle d’Emma Bovary, toutes se devaient de punir leur propre immoralité. Une femme n’a le choix qu’entre la servitude et la mort. Tout désir de liberté se voit avorté par la plume d’hommes illustres, comme si leur propre servitude intellectuelle – malgré leur génie/talent/travail incontestable ! – devait se projeter chez des personnages féminins, dont la liberté les insupportent trop pour les laisser en vie. N’oublions pas que la misogynie en dit toujours plus sur le misogyne que sur les femmes sur lesquelles il s’acharne.

Misères et misères de la noblesse russe

Au milieu de toutes ces histoires d’adultère – et oui, n’oublions pas le frère d’Anna – Tolstoï n’est pas tendre avec la noblesse russe. Nous avons vu précédemment que le personnage de Lévine permettait de critiquer celle-ci, mais il n’en constitue pas l’unique occasion. Ainsi l’attitude d’Alexis Karénine surprend. Sa femme lui ayant avoué sa passion pour Vronski, il pardonne à condition de sauver les apparences. Qu’elle en aime un autre n’est pas le cœur du problème, il en va uniquement de sa réputation. Or la morale dominante dans son milieu est inversée : le cocu ne mérite ni compassion, ni soutien. Bien au contraire.

Il sentait qu’il ne pouvait plus supporter le mépris et l’humiliation qu’on lui infligeait de toutes part ;

Il sentait qu’il ne pouvait se débarrasser de la haine des autres, car cette haine ne venait pas du fait qu’il était une mauvaise personne, il aurait alors pu s’efforcer de devenir meilleur, mais du fait qu’il était malheureux, et ce de manière ignominieuse et répugnante.

Il sentait que les autres l’anéantiraient comme des chiens mordraient jusqu’à la mort un autre chien déchiqueté par ses blessures et gémissant de douleur. (p. 753)

Pire, lorsqu’Anna et Vronski reviennent en Russie après leur intermède de bonheur à l’étranger, ils vivent certes en marge de la bonne société, mais suscitent à la fois la désapprobation et l’admiration chez celle-ci. Son regard est ainsi bien plus cruel vis-à-vis d’Alexis, la victime.

Le suicide de l’héroïne n’a rien à voir avec une éventuelle réprobation de la noblesse russe, le couple étant parvenu à recréer une micro-société fort agréable, mais provient de la culpabilité d’Anna. C’est bien ce sentiment qui ronge la jeune femme et la poussera, privée de son fils et peu aimante vis-à-vis de sa fille en commun avec Vronski, à créer des tensions de plus en plus éclatantes au sein de son couple. Une folie même, qui se terminera comme vous le savez.

NB : Tous les passages du roman sont des traductions personnelles de l’allemand.

Weather, Jenny Offill

Dans le cadre de mon Book Club « normal » cette fois-ci, j’ai eu l’occasion de découvrir une auteure américaine : Jenny Offill. Bureau des spéculations, son deuxième roman paru en 2014, a été classé parmi les dix meilleurs romans de l’année par le New York Times. Mais c’est son espèce de journal intime publié en 2014, Weather, qui nous intéresse ici. J’ai apprécié ces fragments au style délicat et au contenu tantôt apocalyptique, tantôt banal, parsemé de traits d’esprits et même d’histoires drôles. Weather, c’est le récit en apparence décousu mais in fine cohérent d’une famille au sein d’une Amérique terreau de l’élection de Trump. Par un effet miroir brillantissime, la narratrice raconte comment, sans lien de cause à effet, les difficultés de son quotidien font écho à une ambiance pré-apocalyptique sur une planète menacée par le réchauffement climatique. Les différents niveaux de récit sont annoncés par la polysémie du titre : celui-ci évoque certes la météo – avec ses caprices dus au dérèglement climatique – mais en tant que verbe, il peut signifier « éroder » ou « résister à ». Voyons un peu la pertinence de ces deux acceptations pour ce journal intime qui aurait pu s’intituler « Ma vie juste avant la fin du monde ».

Bibliothécaire, épouse, mère et sœur au bord de la crise de nerfs

Lizzie Benson, la narratrice de cette – lâchons le mot – autofiction, est bibliothécaire sur un campus. En plus de ce poste d’observation imprenable sur les professeurs, étudiants et autres visiteurs esseulés, elle est mariée depuis de nombreuses années à Ben. Comme pour l’ensemble du journal, certaines réflexions sur le couple poussent le lecteur à s’arrêter pour y réfléchir, malgré leur simplicité apparente.

[traduction par mes soins]

« J’aimerais bien savoir ce que ça fait d’avoir cet âge-là et d’être amoureux », dis-je à Ben.

« Tu ES amoureuse. », rectifie-t-il.

Comme si vivre avec la même personne depuis plusieurs décennies, qui plus est lorsqu’on élève un enfant à deux, vous faisait oublier l’amour que vous éprouvez pour celle-ci. Simple, loin de la flamme des débuts, l’amour qui dure sait se faire discret.

Seule maman blanche de l’école fréquentée par son fils, Lizzie est selon moi l’archétype de l’intellectuelle bobo démocrate de la côte Est qui aime vivre dans un quartier populaire. À la fois capable d’introspection et d’altruisme, cette bibliothécaire accepte avec enthousiasme et appréhension une opportunité professionnelle en accord avec ses convictions et personnalité : psy amatrice. Sa mentor Sylvia Liller devenue célèbre grâce au succès de ses podcasts politico-écologiques lui propose de répondre à ses e-mails pendant qu’elle voyage à travers le pays pour donner des conférences…

Une occupation pour le moins « prenante », et pas seulement en matière de temps ! Mais en plus de son emploi de maman et d’épouse – pas facile avec un mari obsédé par la conquête de l’espace –, Lizzie doit également s’occuper de son petit frère dépendant à la drogue qui, malgré son mariage avec une femme alpha et sa récente paternité, menace à tout moment de replonger.

Le jeune couple est cocasse et Lizzie se moque volontiers de sa belle-sœur. Mais à chaque passage le concernant, une grande tendresse envers son frère se dessine en filigrane.

Pour le dessert, Catherine nous sert des fruits avec de la chantilly sans sucre. Mon fils déchire sa serviette en petits morceaux. « Qu’est-ce qu’on fait ici ? », murmure-t-il. Henry [le frangin, donc] l’entend et se penche vers lui pour lui dire quelque chose à l’oreille. Eli sourit.

« Qu’est-ce que tu lui a dit ? », ai-je demandé à mon frère plus tard.

« Rien ».

Une autonomie récente et fragile pour cet être dont elle a toujours dû s’occuper pour cause de mère fanatique – tiens, tiens, autre mal de ce pays –  alliée à nouveau job anxiogène : ainsi se présente le bouleversement de la vie de la narratrice, bouleversement à l’image de sa nation-monde.

L’Amérique et la planète à l’aube du chaos

Comme il est aisé de refaire l’histoire à la lumière du présent. Toutefois, impossible de ne pas voir dans ce journal intime le récit d’une Amérique annonciatrice de l’élection de Trump. Une désespérance mêlée de peur de l’avenir, de sentiment de fin du monde : tous ces ingrédients qui font triompher les populistes sont bien présents dans Weather. Ce journal intime provoque ainsi chez le lecteur une angoisse diffuse, narrée avec sarcasme et économie de mots.

Grâce à son job de rêve, Lizzie prolonge son mal-être entre les peurs des collapsologues de droite et des gauchistes défenseurs de l’environnement inquiets de la disparition imminente de notre planète. C’est avec un air amusé-cynique que je repense à ce livre, car la réalité a une fois de plus dépassé la fiction pour mettre dos-à-dos ces deux camps encore trop optimistes : personne n’aurait pu imaginer le monde dans lequel nous allions basculer en 2020.

Mais revenons-en au journal intime. Je le rappelle, le style est délicieux : léger pour décrire des choses graves, et la forme fragmentaire accentue cet effet. Ainsi on peut lire une blague coincée entre deux épisodes narratifs, respectivement  sur la vie de Lizzie et concernant un élément de l’actualité.

Q : Quel est le principe du néo-capitalisme ?

R : Deux randonneurs aperçoivent un ours affamé devant eux. L’un enfile ses baskets. « Tu ne peux pas courir plus vite qu’un ours », murmure l’autre. « Il me suffit de courir plus vite que toi. », répond le premier.

À noter p. 49 cet autre encadré qui reflète bien les préoccupations de l’Amérique, et qui bien sûr comme toujours, se diffusent peu à peu à l’ensemble du monde occidental.

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Et puis il y a ces nombreuses mini-réflexions terriblement pertinentes et universelles qui parsèment Weather. Elles peuvent être d’ordre historique et sociétal, avec une bonne dose de moquerie vis-à-vis de l’éternelle anxiété des Hommes,

Quand l’électricité est arrivée dans les foyers, des personnes inquiètes ont envoyé des lettres à la presse, craignant que cette invention ne mette en danger la cohésion familiale. Désormais, les gens n’auront plus besoin de se rassembler autour de la cheminée, disaient-ils. En 1903, un célèbre psychologue dénonçait la future déconnexion des jeunes par rapport à l’aube et aux instants de contemplation qu’elle offre.

Ahahhah ! (p.63)

ou encore anthropologique – et bien sûr toujours sociétal. Ici une anecdote racontée avec un sérieux à la hauteur de la tristesse des faits :

Cette femme vient d’avoir cinquante ans. Elle me raconte comment elle est devenue presque invisible. Elle pense ne plus être aussi jolie qu’avant, mais grassouillette et grisonnante. Mais elle a surtout remarqué une chose, et cela lui fait un peu froid dans le dos me dit-elle : si elle fait la connaissance d’un homme en dehors du travail, il ne lui accorde que très peu d’intérêt et regarde par-dessus son épaule pendant qu’il lui parle, ou la refourgue à une autre femme de son âge. « Je dois vraiment faire attention maintenant », conclue-t-elle.

Enfin Jenny Offill manie parfaitement l’absurde, et j’avais envie de terminer sur un exemple de celui-ci, car il m’a bien fait rire. Pourquoi toujours être sérieux ? Les histoires drôles « gratuites », sans caractère politique ou entraînant la moindre réflexion, nous reposent.

Une femme entre dans un cabinet de dentiste et dit « Je suis un papillon de nuit. »

Le dentiste lui répond qu’elle doit voir un psy.

« Mais je SUIS chez le psy ».

* J’ai dû rechercher sur Google la signification de ce nouveau concept…

Soumission, Michel Houellebecq

C’est dans un cadre non conventionnel, celui d’un Book Club officieux, que j’ai relu le très polémique Soumission de Michel Houellebecq. Parue en janvier 2015 juste avant les attentats de Charlie Hebdo, cette dystopie – et deux à la suite ! – m’a, comme tous les livres de Houellebecq, bouleversée lors de ma première lecture en 2018. Il n’en est rien de ma relecture en 2020. J’attendrai donc encore un peu avant d’ouvrir Sérotonine, car le ton désabusé et la misogynie assumée de Monsieur « le-plus-grand-écrivain-français-vivant » ont perdu de leur charme à mes yeux. Relecture trop précoce et inutile ? Passage entre-temps de la 4e vague de féminisme, laquelle a modifié profondément ma façon de penser et abaissé mon seuil de tolérance au machisme ? Peut-être. Toujours est-il qu’il a fait l’unanimité dans mon Book Club un peu spécial et restreint. Comme quoi les féministes sont vraiment sympas lorsqu’il s’agit de faire abstraction de leurs convictions pour reconnaître la valeur littéraire et politique d’une œuvre. Ou plutôt, prenons les choses dans l’autre sens, Houellebecq possède un talent de romancier tellement énorme qu’on lui pardonne  sa misogynie parsemée de scènes de cul sous le prisme du « male gaze » le plus primaire et…débile. Mais quelle est donc cette puissance littéraire qui nous force à apprécier Soumission malgré tout ?

La Soumission à l’islam, remède à un Occident en manque de spiritualité

Une fois n’est pas coutume, je préfère développer ici la thèse principale du livre car trop d’inepties ont été dites à son propos, avec en tête les accusations d’islamophobie. Concentrons-nous donc sur l’essentiel. Dans une interview exceptionnelle donnée en 2019 au Danemark – ce n’est un secret pour personne, Houellebecq ne supporte plus les médias de son pays – l’auteur prononçait cette phrase pour le moins surprenante « Soumission n’est pas un livre sur l’islam ». Sa thèse pourrait se résumer ainsi : le roman décrit avant tout le basculement d’une démocratie occidentale dans la théocratie, peu importe la religion concernée. Pour appuyer son propos, il nous apprend que Napoléon avait l’intention de conquérir l’Égypte et de se convertir à l’islam dans ce but. Contrairement aux détracteurs du livre – qui ont d’ailleurs à peine eu le temps de s’exprimer à sa sortie – le lecteur attentif comprend vite que le Houellebecq de Plateforme, celui qualifiant l’islam de « religion la plus con du monde », est bien loin. Au-delà de la satire de la société française, du monde universitaire et de la lâcheté de ses politiciens, la vie de ce personnage principal esseulé, apathique et parfois cynique, en bon héros houellebecquien qui se respecte, s’améliore grâce à sa conversion. Entre polygamie pour un meilleur épanouissement de l’homme et femmes de retour au foyer pour une lutte efficace contre le chômage, la France retrouve des couleurs ah ah ah. N’oublions pas la dimension comique et les réflexions simplistes, voire complètement idiotes, de ce livre. Ex : « comme certains Sénégalais sont musulmans… ». Au secours !!

Mais la France enregistrant le taux de population musulmane le plus élevé pour un pays non-musulman, ce pays apparaît comme une vitrine de l’Occident dans son ensemble. Les livres de Houellebecq, et celui-ci en particulier, paraissent très français : ils fourmillent de références que les étrangers seraient obligés de saisir sur Google pour comprendre – Jean-François Copé, David Pujadas ou encore Jean-Pierre Pernaut pour ne citer que quelques noms, sans compter la description très précise du 5e arrondissement, entre les arènes de Lutèce et la Grande mosquée. Pourtant, le succès de notre Michel national tient bien au miroir qu’il tend à TOUT l’Occident. Ses héros masculins romantiques, désabusés et surtout dépressifs auraient pu être Allemands, Américains ou Italiens, et dans Soumission, on en imagine un bon paquet trop heureux de se convertir à une religion qui autorise la polygamie.

J’interprète ce roman ainsi : ce qui manque à ce personnages houellebecquien et plus largement à nos sociétés occidentales, c’est une religion autoritaire – à noter que le narrateur reprend le mépris de Nietzsche à l’égard du christianisme, le qualifiant de religion féminine. « Islam » signifiant « soumission » en arabe, cette dystopie décrit moins la soumission d’un État occidental jusqu’ici fièrement laïc à une religion majoritaire – en nombre de pratiquants – que celle des hommes à Dieu. Contrairement au christianisme, la religion de l’Amour, celle où Jésus s’est fait homme pour se mettre à leur niveau, celle où le Christ enseigne le pardon en tend l’autre joue après avoir reçu une gifle, l’islam exige une soumission absolue à Dieu. Sans avoir lu le Coran, on sait bien à quel point cette religion qui régit tous les aspects de la vie des hommes – politique notamment, via la charia – est nettement plus contraignante que les autres religions monothéistes. Citons ses interdits les plus connus de tous : consommation d’alcool et de porc.

Bref. Dans un pays autrefois prospère, mais où la pauvreté et la misère se répandent désormais comme une tache d’huile au sein de sa population, les Hommes sont perdus et en manque de spiritualité. Vaste question philosophique qui traverse toute l’œuvre de Houellebecq : que sommes-nous sans Dieu ? Quel sens peut bien avoir notre vie sur terre ? En profiter car il n’y a rien après apparaît comme la nouvelle loi qui régit la vie des Occidentaux. Dans une société française post-soixante-huitarde visiblement paumée suite à la libération sexuelle et à l’abandon de la morale judéo-chrétienne comme système de valeur suprême – cf. Les Particules élémentaires, ou même Plateforme – les êtres ont besoin de rênes solides, de préceptes à suivre. Tandis que la tentation populiste, pour ne pas dire totalitaire, s’exprime de plus en plus dans les urnes à chaque élection présidentielle, Houellebecq imagine dans cette dystopie l’islam comme solution, alors que son rejet par la population française est à l’origine même du vote populiste. Ironie du sort, quand on sait que la bon nombre de politologues parlent/craignent/prédisent un basculement de la France sous le Pen, le principal ennemi autoproclamé de l’islam. Ah non ! Pour ce petit peuple en manque de spiritualité, les identitaires et leurs incendies ou meurtres isolés ne semblent pas constituer un remède efficace à une telle perte. Houellebecq leur préfère le puissant islam, arrivé par les urnes et accompagné de lois misogynes et peu réalistes si on regarde son application dans les pays pratiquant un islam modéré – toutes les femmes au foyer, polygamie, pédophilie et burqa. Une solution radicale, mais le désormais célèbre excipit de ce roman ne laisse aucun doute sur les bienfaits de cette conversion du héros : « Je n’aurais rien à regretter ».

Et rappelons que Soumission est avant tout le récit d’une conversion, puisque notre universitaire qui ne croit en rien est spécialiste de Huysmans. Or l’œuvre de cet auteur catholique raconte l’enracinement de sa foi au fur et à mesure qu’il approche de la fin de sa vie, avec justement des ouvrages plus mystiques à l’approche du souffle final. Par ailleurs, Houellebecq a déclaré – parmi le peu d’interviews qu’il a pu de faire pendant la promotion écourtée de son livre – avoir raté une conversion au catholicisme lorsqu’il était plus jeune. Deuxième tentative via un énième double fictionnel. En revanche, et là où ce roman se détache du parcours spirituel que décrit l’œuvre de Huysmans, le personnage principal a beau suivre les pas de son auteur de prédilection et dormir dans le monastère où celui-ci a séjourné, son cheminement est plus opportuniste que sincèrement spirituel. Comme je l’ai expliqué plus haut, l’islam présente d’immenses avantages pour un homme. Mais ce n’est pas tout, après l’arrivée au pouvoir du candidat musulman, l’Université publique de la Sorbonne se transforme en Université islamique arrosée par l’argent des pétromonarchies. Notre professeur voit son salaire décoller et son niveau de vie exploser – le tout avec plusieurs femmes : les gamines pour le sexe, les vieilles pour la bouffe. Que demande le peuple ?

Cristallisation secrète, Yoko Ogama

Toujours dans le cadre de mon Book Club, je poursuis mon exploration de la littérature étrangère – et Alléluia, j’ai découvert cette fois-ci une œuvre fort agréable. Après Les mémoires d’un chat, jolie surprise pour adolescents, passons à un tout autre sujet avec Cristallisation secrète, deuxième roman japonais qu’il m’a été donné de lire. Sobrement intitulé The Memory Police dans sa traduction en anglais, cette dystopie relate la disparition progressive des objets et des êtres sur une petite île nippone. Ainsi les oiseaux, les fleurs ou encore les livres disparaissent, le tout sous le contrôle de la Police de la mémoire. Le rituel se répète : les habitants se réunissent au bord de la mer pour constater la disparition, avant d’éliminer eux-mêmes les éventuels exemplaires qu’ils possèdent de la chose en question. Quant à elle, la Police de la mémoire veille à ce que plus rien ne soit conservé et arrête les Hommes dotés d’un gène particulier leur permettant de se souvenir.

Voyons voir pourquoi j’ai apprécié ce roman.

Une fluidité sans pareille

D’après ce que j’ai lu concernant la littérature japonaise – et ma précédente lecture le confirme – il semblerait que celle-ci se caractérise par un style imagé et une parfaite fluidité. Alors « style fluide » est certes une expression un peu bateau – et ça tombe bien, nous sommes sur une île !! Pourtant c’est le cas : les pages se tournent toute seule, et la fluidité de la prose de Yoko Ogawa semble mimer celle avec laquelle disparaissent les choses. Tout va de soi, et tel est l’enjeu de l’intrigue, ce qui rend d’autant plus difficile la lutte contre les disparitions que vont mettre en place nos trois protagonistes. Car ils le savent, les prochains sur la liste, ce sont les habitants eux-mêmes ; toutes ces choses en moins, c’est un étau qui se resserre autour des Hommes.

Un trio parfait

Deux personnages masculins viennent se greffer autour de l’héroïne de ce roman au narrateur omniscient. L’écrivaine et personnage principal dont la mère sculptrice a sans doute été éliminée par la pPolice de la mémoire pour conservation d’objets disparus – diamants, tickets, médicaments, bonbons, etc. – poursuit l’héritage et se bat contre l’oubli avec son art pour arme. Elle peut compter sur l’appui d’un ancien chauffeur de ferry vivant dans son embarcation – rouillée, puisque les ferrys ont disparus bien avant le début du récit. Ensemble, ils vont protéger l’éditeur de l’écrivaine menacé par la Police de la mémoire car porteur de ce fameux gène évoqué plus haut. Le vieillard est un ami des parents et leur amitié est d’autant plus belle qu’elle naît de deux solitudes et de deux êtres se sentant menacés. Quant à l’éditeur, marié et jeune papa, l’ambiguïté de sa relation avec son écrivaine tient jusqu’au bout. N’en disons pas plus. Mais une chose est sûre, notre trio constitue une certaine harmonie, avec des personnages à la fois liés par l’héroïne et par son amant – ?? – qu’ils ont pour objectif de cacher.

1984 or not 1984, that is the question

Et la réponse est ferme et définitive, confirmée par Yoko Ogawa herself : non. Cristallisation secrète n’est pas un roman politique, même si je mets au défi quiconque de le lire sans penser à George Orwell. L’appareil étatique et la mise en place de la répression sont les piliers tristement réalistes de ce chef d’œuvre de politique-fiction, or on ne retrouve pas ici de description approfondie d’un système politique. Il n’empêche que, je vous le concède, l’immense QG de la Police de la mémoire évoque les bâtiments du « ministère de la Vérité » – ou même le siège de la Stasi à Berlin où j’ai eu l’occasion de me rendre il y a quelques années – et le travail de cette institution n’est pas sans rappeler la réécriture voire l’effacement de l’Histoire dans 1984. Mais au-delà de ces éléments indispensables au récit, Ogawa n’a pas eu l’intention d’écrire un roman politique. Heureusement, car elle aurait eu bien de la peine à écrire une dystopie sur un régime totalitaire…et donc passer après George Orwell !

Cristallisation secrète relate le combat de trois amis pour ne pas mourir lentement face à une disparition programmée des habitants de l’île, peu à peu dépourvus des choses qui faisaient partie de leur quotidien. C’est un récit sur nos perceptions, la fragilité des habitudes car on s’habitue au pire en se déshabituant du meilleur – et notre monde à l’heure du COVID montre à quel point la réalité dépasse ici la fiction.

Un roman dans le roman

Le thème de la perception, celle des choses et de l’espace – comme le montre de façon métaphorique la réduction à l’extrême de celui dans lequel vit l’éditeur planqué et l’héroïne séquestrée du roman dans le roman – constitue l’une des clefs du roman. Mais la mise en abîme du roman que l’héroïne tente – avec grande difficulté depuis la disparition des livres et au fur et à mesure de l’étiolement de sa mémoire – d’écrire avec l’aide de son éditeur doté du gène de la mémoire porte avant tout sur la parole. Sans dévoiler l’intrigue, il s’agit selon moi d’une allégorie sur l’incapacité à communiquer et la fragilité, la dépendance, et l’enfermement qui en découle…un isolement qui peut s’apparenter à la mort pour celui ou celle qui souffre de ce manque. Les trois amis vont-ils disparaître comme l’héroïne du roman en cours de rédaction semble le faire ? La fin est ouverte, dans les deux histoires.

Et je conclus en vous recommandant cette dystopie mélancolique et fort agréable à lire, surtout en cette période où notre mémoire est un bien précieux : rappelons-nous la vie sans masque, les accolades, le contact tactile et les concerts sublimes auxquels nous avons assisté. Contrairement au récit, notre mémoire n’est pas en danger, mais la disparition d’éléments chers à notre cohésion ainsi que la facilité de basculement collectif  qui l’accompagne doivent nous inquiéter.

La Peste, Albert Camus

Pendant ces longues – même si trop courtes pour moi – semaines d’enfermement relatif, il s’agissait de mettre à profit son confinement. Mis à part le sport, dont ma fréquence de pratique est restée sensiblement la même avant et après cette période, je n’ai rien fait de spécial. Ou presque. Grâce à l’excellente initiative de La Grande Librairie, j’ai écouté et regardé toutes les vidéos de lecture à voix haute de La Peste d’Albert Camus. La qualité de lecture était incroyable, encore plus de la part des participants anonymes que des comédiens professionnels d’ailleurs, et ce roman a plutôt rattrapé l’immense déception causée par L’Étranger, que j’avoue avoir trouvé plat et ennuyeux. A contrario, les personnages de La Peste sont tous bien définis et faciles à cerner, certaines scènes débordent d’émotion ; merci aux lecteurs qui ont su la transmettre à l’oral. Sans savoir pourquoi de nombreux critiques affirment que « ce n’est pas le meilleur Camus », j’ai globalement apprécié cette

 

Allégorie de la France sous l’Occupation

Même si elles sont connues de tous, rappelons les bases de cette œuvre largement étudiée dans les lycées et universités français. Publié en 1947, deux ans seulement après la Libération, ce roman engagé s’inscrit, avec L’hommes Révolté et Les Justes, dans le cycle de la révolte. Il décrit la ville d’Oran, alors française, en proie à une terrible épidémie de peste. De la progression insidieuse à la disparition de celle-ci, en passant par la fermeture des portes de la ville, le journal du docteur Rieux décrit avec un mélange d’humanisme sincère et de clarté de praticien comment les Hommes ont fait face au fléau.

Au même titre que la population française sous Vichy, les personnages de La Peste ne constituent pas un seul bloc et certains archétypes se dégagent. Ainsi le Docteur Rieux se dévoue corps et âme afin de sauver le plus de malades possibles, parfois jusqu’à l’épuisement. Il représente donc l’humanisme, le sens du devoir. Pour accomplir celui-ci – la tâche est immense – il peut compter sur Tarrou, son voisin et futur ami, allié dans la mise en place d’un service de soins. Au fur et à mesure de l’envahissement, son courage se déploie crescendo, au péril de sa vie. Il incarne le résistant. Par opposition, il faut bien un méchant, le collabo, incarné en la personne de Cottard. Ostensiblement ravi de la situation, il en tire profit grâce au marché noir et à d’autres activités illicites.

Au-delà de ces profils bien précis, certains personnages montrent que les prises de position évoluent par la force des choses. Paneloux, le prêtre, condamne dans un premier temps les Oranais en considérant la peste comme un fléau divin – les Français n’ont-ils pas mérité l’Occupation tant ils ont été minables face à l’armée allemande et sa Blitzkrieg ?, puis se montre plus miséricordieux après la terrible mort du fils d’Othon. Même chose pour ce dernier qui, suite à l’horrible agonie de son enfant, se range aux côté de Rieux : le résistant tardif en somme, dont le changement de bord résulte d’une prise de conscience brutale par l’émotion – les déportations, par exemple. Enfin le journaliste Rambert incarne une autre variante du résistant tardif. D’abord obnubilé par l’idée de quitter la ville pour rejoindre sa femme qui lui manque terriblement, il accepte progressivement son destin personnel imbriqué dans le collectif et troque son attitude égoïste contre un certain dévouement à la cause de Rieux.

L’ensemble forme donc un kaléidoscope fidèle d’une société soumise à l’oppression d’un ennemi extérieur. La progression du fléau et celle des consciences est décrite avec une plume parfaitement réaliste. La maladie commence par faire quelques morts suspectes. Puis les cas s’accumulent, le mot est lâché : c’est la peste – et la société s’organise, entre fermeture des portes d’Oran, service sanitaire, isolation des malades, recherche d’un vaccin et…ouverture/Libération. On doute, puis on réalise ; on perd des proches, on se résout à accepter la réalité, voire à se battre ou à tirer son épingle du jeu dans le cas des collaborateurs. Mais s’il est question d’Occupation nazie et non de pandémie, le roman d’une épidémie n’a pas moins connu des records de vente pendant le confinement.

 

Des parallèles évidents avec le monde à l’heure du COVID

Et pour cause ! Jamais je n’aurais cru que les ressemblances allaient être aussi nombreuses et frappantes. Je pensais que le point commun s’arrêtait au titre évocateur d’une épidémie. D’ailleurs pas vraiment, puisqu’elle est allégorique, tandis que le COVID-19 est lui bien réel. Mais à bien y regarder, ça se tient.

La lente propagation de l’épidémie accompagnée du doute puis de l’acceptation/de la peur au sein des populations est on ne peut plus réelle. Lorsque la nouvelle a éclaté de Wuhan en décembre/janvier, QUI en Europe a pris la chose au sérieux ? Souvenons-nous des médecins de plateaux – et même du professeur Raoult, ô grand Dieu populiste des épidémiologistes – qui parlaient plus ou moins de grippette, d’Agnès Buzyn qui qualifiait de faible le risque de propagation de la maladie en France. Des rassemblements maintenus, y compris le macabre regroupement des évangélistes en février à Mulhouse, des élections municipales qui ont eu lieu en…mars. Bref, un déni des autorités malgré l’inquiétude des citoyens, notamment suite à l’hécatombe soudaine au Nord de l’Italie dès fin février, qui se rapproche de ce sentiment de peur diffus et progressif parmi les Oranais face à la multiplication des morts subites de la peste.

Une fois le déni surmonté, les unités COVID débordées dans certaines régions du globe et le confinement installé, les masques – pourtant en quantité insuffisante – tombent. Lors de mon écoute du roman, le dévouement de Rieux et de Tarrou  évoquent celui du personnel soignant, parfois au péril de leur vie. La lente agonie du fils d’Othon m’a rappelée la mort – et même l’intubation, dont on ne se remet jamais totalement, ne l’oublions pas ! – de tous ces vieillards et personnes dites à risques. Dans les deux cas, les victimes sont parmi les membres les plus faibles des populations, ce qui explique le pathos de la situation. Il en va de même pour le pendant maléfique de ces personnages « au front », pour reprendre cette expression employée à juste titre par les médias pendant le confinement : le cynique Cottard, le collabo. Le malheur des uns, d’une société toute entière en l’occurrence, fait le bonheur des autres. Les personnes sans foi ni loi ont donc tiré profit de la crise comme personne, des tarés qui ont stocké du papier toilette et des denrées non périssables AVANT la pénurie supposée en espérant pouvoir revendre le tout sur le marché noir, aux fabricants d’ordinateurs portables avec une flambée des prix de ces marchandises indispensables au télétravail, en passant par la petite boutique de FDP de mon quartier qui s’est mise à vendre des masques en tissu à 15€ pièce juste avant l’obligation de port du masque dans les magasins et transports publics.

Last but not least : les scènes de liesse – notamment de retrouvailles pour les couples déchirés par la peste – à la réouverture des portes d’Oran rappellent les sublimes images, gravées dans la mémoire collective, de la Libération fêtée sur les Champs-Élysées. Quant au parallèle avec le contexte surréaliste de 2020, il est moins évident car peu spectaculaire, mais la réouverture des bars et surtout le déconfinenement du 11 mai alliés à l’arrivée des beaux jours et longues soirées chaleureuses se sont traduits par un élan sensible de joie de vivre et de gaieté. Un retour à la vie que j’ai adoré cet été, mais qui pour moi reste fort assombri par un nuage lourd et bas : l’interdiction des concerts et festivals – parties intégrantes de ma vie et à l’origine de mes plus beaux souvenirs depuis plusieurs belles années. Toutefois, ces imbéciles heureux, Oranais chez Camus ou de 2020, qui célèbrent la fin – vraiment ?! – de l’épidémie comme si elle n’avait jamais existée ne sont-ils pas en train de préparer la prochaine peste avec leur sourire… contagieux ? Et à quel moment remettent-ils en question leur dépendance et soumission vis-à-vis d’une Chine toute puissante et destructrice ?

 

Daisy Jones and the Six, Taylor Jenkins Reid

Je suis restée fidèle à mon Book Club, et j’en viendrais presque à regretter ma loyauté lorsqu’il me fait lire des bouses comme Daisy Jones and The Six de Taylor Jenkins Reid. Vainqueur d’un sondage interne où nos camarades américaines ont voté massivement en faveur de ce livre, autant dire qu’il ne m’a pas emballée malgré les critiques dithyrambiques lues un peu partout sur la toile – Youtube, Goodreads, Babelio, etc. – et le sujet a priori fort alléchant pour moi.  À l’exception de deux amies et de ma petite personne, il a remporté un franc succès dans mon Book Club également. C’est l’histoire du plus grand groupe de rock des années 70 racontée sous forme d’interview récente de ses membres, soit plusieurs décennies après leur séparation. La forme est originale ; elle permet de jouer avec les points de vue. Le fond semble fait pour moi ; j’adore le rock et ses récits.

C’est pourtant une catastrophe : ce groupe fictif apparemment inspiré de Fleetwood Mac – à noter que son guitariste vient de disparaître – est sans intérêt. Pourquoi voudrait-on entrevoir les coulisses de certains groupes de rock et autres artistes ? Parce qu’on aime leurs chansons dans un premier temps, pardi ! À partir de là, et je m’en suis rendue compte dès les premières pages, ce bouquin n’avait aucune chance de me plaire. Or l’écrivaine ne se contente pas d’écrire sur un groupe imaginaire dont les amateurs de rock se fichent, elle s’arrange pour que tout sonne faux.

J’en suis d’autant plus triste qu’en règle générale, je me délecte des histoires de groupes, comme celle des Sex Pistols – j’avais un DVD chéri d’une interview des anciens membres réalisée dans les années 2000, même forme que Daisy Jones and The Six donc – d’Oasis – Supersonic est un documentaire prenant – ou encore des Clash – je regardais Rude Boy plusieurs fois par semaine pendant mes années lycée. Toutefois, tout ce qui se passe autour de la musique n’intéresserait personne sans la folie de Johnny Rotten, le sarcasme de Noel Gallagher ou encore la radicalité de Joe Strummer. Mais leur point commun est évident : ils sont Britanniques, ce qui implique un rock différent, fondé sur un véritable sens de la mélodie – ce n’est pas un hasard si l’immense majorité des groupes que j’écoute vient d’Outre-Manche – mais surtout un ton et un humour sans pareils.

Tandis que là…

 

Que c’est américain !

Disclaimer : j’ai beaucoup d’admiration pour de nombreux auteurs nord-américains, comme Stephen King ou encore Paul Auster, mais ce récit avait un fort penchant pour la « moraline » du pays de l’oncle Sam. Ainsi Billy Dunne, le leader sexy et charismatique du groupe le plus en vogue du moment, se marie très jeune avec Camilla, la femme de sa vie. Soit. Mais le jeune homme ayant été lui-même abandonné par son père, il tombe dans la drogue lors de sa première tournée alors même que sa femme attend leur première fille. Peur bleue de la paternité et fuite des responsabilités à cause de cet abandon par le père : vive le cliché et la psychanalyse de comptoir ! Et ça ne s’arrête pas là. Notre ami Billy remonte la pente après avoir été surpris par Camilla en train de se faire sucer dans le tour bus. En pleine cure de désintoxication, il manque la naissance de sa première fille mais son sevrage réussit. Combien, dans l’histoire du rock, d’héroïnomanes-alcooliques-infidèles s’en sont sortis définitivement après leur premier sevrage ? Bref. On n’y croit pas une seconde.

L’apothéose de la messe américaine habituelle sur la famille, la fidélité gnia gnia gnia gnia – passons sur le fait que les Américains sont statistiquement plus infidèles que les Français, même s’ils se plaisent à croire que nous sommes des espèces de chauds lapins incapables de tenir notre sexe – se joue dans une scène digne des Feux de l’amour. À la fin de leur dernière tournée, le grand, l’immense, le magnifique Billy sent que sa collaboration avec la sulfureuse Daisy peut le faire vaciller, la jeune femme ayant la capacité de faire ressortir ses vieux démons, en particulier lors de l’écriture de leurs morceaux. Parfaitement sobre et clean, il évite les soirées post-concerts avec le groupe. Mais ce soir-là, seul au bar de l’hôtel, il commence à approcher sa bouche d’un verre de whisky quand la discussion avec un fan du groupe et la vue d’une photo de sa petite famille dans son portefeuille le pousse à reposer lentement le verre. Je vous jure avoir entendu les violons à la lecture de cet horrible passage.

Au même moment, une autre scène digne d’une médiocre sitcom se joue dans la chambre d’hôtel de Daisy. Divorcée d’un riche Italien qui a failli la laisser crever d’une overdose, le sex symbol est rattrapé par Sainte Camilla qui sent bien que quelque chose se trame entre son mari et la chanteuse. L’épouse se lance alors dans un laïus sur la protection de son mariage et de sa petite famille à tout prix, même si elle apprécie et tient à sincèrement à Daisy. Une réaction crédible aurait plutôt consisté à lui éclater la tête, mais nous ne sommes plus à cela près.

 

Des classiques de la galaxie du rock mal exploités

Autre élément qui aurait pu paraître crédible s’il n’avait été acidulé à la guimauve américaine : les rivalités internes. Aucun grand groupe n’y a échappé, et ça a parfois été violent. Malheureusement, ici pas de bagarre à la Gallagher entre les frères Dunne, le jeune Graham acceptant avec docilité l’hégémonie créatrice de Billy. Pas de compétition-émulation artistique à la McCartney-Lennon, le duo Daisy/Billy se contentant non sans conflits à forte tension sexuelle de composer à quatre mains. Pas de de grosses bastons – judiciaires ou physiques – à la Gilmour-Waters, le principal opposant de Billy, le guitariste Eddie, se contentant d’exprimer sa frustration artistique dans l’interview post-mortem du groupe…Bref, rien de croustillant, trop d’occasions manquées, d’ingrédients mal cuisinés qui auraient pu donner un groupe fictif crédible malgré tout.

Enfin Warren, le batteur, est un gros débile obsédé par l’alcool et les groupies. Le cliché du primate très limité à force de taper sur des fûts pour gagner sa vie n’est pas faux quand on revoit des interviews de grands groupes de rock des années 70. Désolée, mais si Richard Kolinka est l’un des meilleurs batteurs francais, je n’ai pas été foudroyée par son intelligence au visionnage des images d’archives. Les autres membres de Téléphone étaient – à part Corinne – très jeunes et cons, mais alors lui…Or tandis que la frivolité des jeunes batteurs les rend souvent sympathiques, Warren se contente d’être lourd et pas drôle.

 

Un féminisme poussif

Cette partie pourrait très bien s’intégrer au premier paragraphe.

Pour résumer le féminisme de Daisy Jones and The Six, disons que Reid « is trying too hard ». Là encore, l’intention est louable lorsqu’on s’attaque au monde ultra viril du rock n’ roll, un milieu où la quasi-totalité des musiciens et leaders de groupes sont des hommes, où la musique sent la sueur et la testostérone. Mais pour inverser le rôle des femmes traditionnellement reléguées au rang de groupie ou dans le plus prestigieux des cas de petite amie officielle, Reid nous refourgue une autre caricature peu aimable – au sens littéral du terme, bien entendu.

Daisy Jones vient des beaux quartiers de Los Angeles et âgée d’à peine seize ans, pauvre petite fille unique délaissée par ses parents riches, elle écume les clubs de Sunset Strip, couche avec des musiciens et touche déjà aux drogues. Parcours classique de femme-objet des années 70 en somme, un destin duquel l’auteure la sauve toutefois en lui attribuant un talent d’écriture. Lorsqu’elle rejoint le groupe, la bombe lutte avec le leader et finit par apporter bien plus que son sex-appeal et sa belle voix. Enfin une fille du rock qui n’est ni limitée à sa voix et à son physique ! Une bonne nouvelle, me diriez-vous ? Sauf que non. Il a fallu que l’auteure – qui avait sans doute déjà l’eau à la bouche en pensant au pognon qu’allait lui rapporter l’adaptation en série de son œuvre non littéraire – complaise son personnage dans un rôle peu reluisant à mon goût : co-parolière incapable d’écrire autre chose que des chansons d’amour et qui ne participe pas à la composition ou à la production du disque, amoureuse transie et in fine soumise à un leader autocrate, ultra sexy, dépendante de nombreuses drogues et d’un Italien qu’elle épouse sur un coup de tête. On a vu mieux comme modèle de femme brillante.

Ce qui nous mène tout naturellement à aborder la sous-exploitation du personnage de Karen, qui elle, est selon moi l’archétype de l’artiste accomplie et de la femme indépendante. Entièrement dédiée à son art, elle joue du synthé comme personne, mais ses idées ne trouvent pas écho dans le groupe et son talent semble brimé. Indépendante sur le plan amoureux, elle refuse de s’attacher à Graham et d’officialiser leur relation et va même jusqu’à avorter. Un geste ultime de renoncement à une éventuelle vie de mère au profit de sa passion. Les quelques pages sur l’avortement donnent aussi lieu à un joli dialogue de sororité avec Camilla, la mère parfaite qui accepte pourtant que toutes les femmes n’aient pas l’instinct maternel. À la toute fin du livre, on apprend par ailleurs que Karen a continué de jouer dans différents groupes après Daisy Jones and The Six et a toujours refusé d’avoir des enfants. Voilà selon moi LE véritable personnage féminin du livre. Pourtant la belle Karen passe au second plan, cachée par la sulfureuse Daisy. Et moi qui croyait que l’une des causes du féminisme consistait à se battre contre l’enfermement des femmes dans des rôles peu valorisants et contre la réduction de celles-ci à leur physique ! Non vraiment, raté sur toute la ligne Mme Taylor Jenkins Reid. Peut-être devrait-elle se lancer dans l’écriture de paroles, car celles de l’album Aurora, publiées à la suite de l’interview, sont nettement supérieures à tout le reste du bouquin.

Le Hussard sur le toit, Jean Giono

Sans transition, quittons le paysage industriel du Massif central pour les collines provençales. Nous sommes en 1832, au comble de la chaleur estivale de cette région méridionale, et une terrible épidémie de choléra décime les populations villageoises. Angelo, carbonaro piémontais en fuite, arrive en pleine catastrophe. Le Hussard sur le toit, c’est donc le récit de ce jeune héros qui traverse une contrée en proie à une terrible épidémie. Ça a l’air assommant résumé ainsi ? Et bien figurez-vous que ça l’est ! Comme j’ai un souvenir agréable de ma lecture de Regain pendant mon enfance, je me suis lancée pendant mon confinement avec enthousiasme à la découverte de cette histoire en lien avec l’actualité. On y trouve d’ailleurs quelques parallèles, comme la billette pour passer les barrages de gendarmerie – ancêtre de la ridicule attestation sous le COVID – le confinement, la quarantaine et la méfiance des uns envers les autres. Mais au-delà de ces éléments épars, le roman est une déception généralisée. Cinq-cents pages d’ennui mortel – sans mauvais jeu de mot. J’ai sans doute terminé ce livre à cause d’un stupide espoir, celui que soudain tout allait devenir palpitant après de nombreuses pages d’ennui.

 

Le lyrisme de Giono

Impossible de parler de Giono sans commencer par son style, car même s’il n’a rien pu contre ma léthargie, il m’a subjuguée. Combien de fois me suis-je sentie transportée dans cette Provence d’abord écrasée par la chaleur estivale, puis recouverte d’un brouillard automnal ? Combien de fois ai-je – un sourire aux lèvres dessiné par la beauté de mots qui s’accordent si bien – relu certaines phrases pour le plaisir de m’imprégner de ces longues descriptions ?

« Le petit chemin de terre fort doux au pas du cheval et qui montait sur ce flanc de la montagne en pente douce serpentait entre ces bosquets d’arbres dans lesquels la lumière oblique de l’extrême matin ouvrait de profondes avenues dorées et la perspective d’immenses salles aux voûtes vertes soutenues par des multitudes de piliers blancs. » (p.47)

La nature et ses éléments en sont même personnifiés et le narrateur use et abuse des comparaisons dans ses descriptions lyriques, comme ici p. 434.

« Ils marchèrent par des bois montueux, sous un ciel de plus en plus couvert qui faisait des gestes menaçants. Les coups de vent tièdes sentaient l’eau. Les trottinements de pluie semblables à ceux de rats couraient dans les feuillages. […] Elle [la forêt] était fourrée comme une peau de mouton. Elle couvrait un pays bossu, bleu sombre, sans grand espoir. Les arbres se réjouissaient égoïstement de la pluie proche. Ces vastes étendues végétales qui menaient une vie bien organisée et parfaitement indifférente à tout ce qui n’était pas leur intérêt immédiat étaient aussi effrayantes que le choléra. »

Ainsi l’environnement du héros incarne une menace, une tristesse parfois aussi. Mais la personnification a un but bien précis : transmettre une atmosphère, et les sentiments intenses que le héros ressent en traversant ce paysage de désolation.

 

Un peu plus près du choléra

Pas besoin de vous faire un dessin, les symptômes de l’épidémie ne sont pas ragoûtants. Cela tombe bien, car Giono ne nous épargne rien. Dès les premières pages, les corps des victimes se profilent au loin, alors que notre héros solitaire ignore encore dans quel merdier il s’est fourré. Au sein des jeux de lumières évoqués dans la première citation, la nature se montre pourtant inquiétante à la même page, et la fameuse beauté de l’horreur approche :

« Chose curieuse : les toits des maisons étaient couverts d’oiseaux. Il y avait même des troupes de corbeaux par terre, autour des seuils. » (p. 47)

Dans le passage clef du roman, à savoir la halte d’Angelo sur les toits de Manosque – je continue de trouver curieux et décevant qu’un épisode proportionnellement court, même si emblématique, soit à l’origine du titre de ce livre de 500 pages – le jeune homme parcourt les rues de la ville avec une bonne sœur afin d’évacuer les cadavres. Même s’il a assisté « le petit Français » auparavant pour tenter de sauver les cholériques, il « en fut frappé comme de la foudre. Il ne s’y habitua jamais. […] Les dernières grimaces de moribonds en bonnet de coton et caleçons à sous-pieds élargissaient dans des lèvres distendues des dentitions et des bouches de prophètes ; les gémissements des pleureuses et pleureurs avaient retrouvé les haletantes cadences de Moise. Les cadavres continuaient à se soulager dans des suaires qui, maintenant, étaient faits de n’importe quoi : vieux rideaux de fenêtre, housses de canapés […] Des pots de chambre pleins à ras bord avaient été posés sur la table de la salle à manger et on avait continué à remplir des casseroles, […] et même des pots à fleurs, vidés en vitesse de leur plante verte : […] avec cette déjection mousseuse, verte et pourprée, qui sentait terriblement la colère de Dieu. Le hennissement intime que certains ne pouvaient même pas retenir, […] pour regarder vers le ciel libre de la fenêtre (cependant de craie, torride, écœurant), était d’une grandeur magnifique, » (p. 191)

Et encore, ce n’est rien puisque les cadavres sont encore frais, contrairement à ceux de la page 316 :

« Par les portes et les fenêtres ouvertes, il vit sortir des nuages de mouches. […] c’était le spectacle attendu, mais les cadavres étaient vieux d’un mois. Il ne restait d’une femme que les énormes os des jambes dépassant d’un jupon piétiné, un corsage déchiré sur de la carcasse et des cheveux sans tête. Le crâne s’était détaché et avait roulé sous la table. L’homme était en tas dans un coin. Ils avaient dus être mangés par des poules […] »

En résumé, toujours la beauté de l’horreur, avec une dimension biblique en prime dans l’extrait p.191. Je n’ai pas été si écœurée que cela, ce n’est pas le problème ; il se situe dans la redondance de ces passages pourtant sublimes d’un point de vue littéraire. Les descriptions des visages portant le masque de la mort et de la surprise, celles des défections et décompositions des cadavres devenus de véritables festins pour toutes sortes d’animaux m’ont plus dérangée de par leurs répétitions permanentes.  « On a compris, Jeannot », me disais-je à la lecture de chaque nouvelle accumulation de détails scatologiques ou autres.

 

Le récit de la stagnation

La cause de mon rejet massif de ce livre n’est autre que l’éternel recommencement de son intrigue. Paradoxe de ce récit de voyage : un homme très jeune et fougueux qui en plus rencontre une femme encore plus jeune et fougueuse avance – du moins sur le plan géographique – dans le but de rejoindre son ami Giuseppe puis de déposer Pauline de Théus près de Gap, MAIS chaque chapitre constitue une nouvelle histoire et non une étape. À la fin, il ne se passe rien et on comprend qu’on s’est fait chier pendant 500 pages à lire notamment des descriptions de cadavres de malades qui se sont chiés dessus avant la mort. Su-per, merci.

 

Au gré du long voyage et des rencontres d’Angelo, et parce que je n’ai pas pour habitude d’être injuste, quelques pensées intéressantes s’expriment toutefois via les personnages, dont celle-ci qui résonne fortement en cette période de pandémie et à l’égoïsme de certains en période de crise.

« Attention : la haine n’est pas le contraire de l’amour ; c’est l’égoïsme qui s’oppose à l’amour, […] un sentiment dont vous entendrez désormais beaucoup parler en bien et en mal : l’esprit de conservation. » (p.338)

Un peu plus loin, notre hussard s’adonne à une réflexion sur le bonheur – simple et paradoxal – inspirée par la tristesse du paysage.

« La tristesse était dans le pays comme une lumière. Sans elle, il n’y aurait eu que solitude et terreur. Elle rendait sensibles certaines possibilités (peut-être horribles) de l’âme.

« On doit pouvoir s’habituer à ces lieux, se disait Angelo, et même ne plus avoir le désir d’en sortir. Il y a le bonheur du soldat (c’est celui que je mets au-dessus de tout) et il y a le bonheur du misérable. N’ai-je pas été parfois magnifiquement heureux avec ma nonne […]. Il n’y a pas de grade dans le bonheur. En changeant toutes mes habitudes et même en prenant le contre-pied de mes notions morales, je peux être parfaitement heureux au milieu de cette végétation torturée et de cette aridité presque céleste. Je pourrais donc jouir du plus vif bonheur au sein de la lâcheté, du déshonneur et même de la cruauté. » (p. 342)

 

En ce qui me concerne, je trouve mon bonheur dans la littérature depuis longtemps. Inutile de dire que je n’ai pas nagé dans le bonheur pendant ma lecture du Hussard sur le toit.

La Ville noire, George Sand

Après ma découverte de Poe, je continue sur ma lancée, car j’ai mis cette période de confinement à contribution pour lire les ouvrages de ce challenge de…2018. En d’autres termes, chacun son rythme ! Rendez-vous en 1861 avec la grannnnde George Sand, précédée dans mon esprit par sa réputation de femme libre. Voyons voir si son œuvre, du moins La Ville noire, m’est aussi sympathique que sa vie. La réponse est plutôt oui. J’ai trouvé la lecture de ce roman industriel oublié – cf. mon joli exemplaire en photo, tiré de la collection « Forgotten Books » – fort agréable.

 

L’histoire en quelques mots

Nous sommes dans la deuxième moitié du XIXe siècle, en pleine ère industrielle. Pour vous planter le décor rapidement : imaginez-vous une ville sans nom dont l’activité principale est le travail du fer. Elle est divisée en deux parties à la fois antagonistes et complémentaires. Tout d’abord la Ville-haute, avec ses jolies villas bourgeoises, peuplée de médecins et riches industriels. Et puis la Ville-basse, autrement dit la Ville noire, ce cœur bruyant et prolétaire centré sur le Trou-d’Enfer, où le torrent alimente couteliers, armuriers et serruriers. Étienne Lavoute – pas Lantier ! – dit Sept-Épées est un jeune et bel artisan extrêmement doué. Orphelin débarqué de sa campagne, il vit chez son parrain, le père Laguerre, et contrairement à celui-ci qui méprise la Ville-haute, il rêve de la conquérir en devenant son propre patron. Un autre personnage est aux antipodes d’une telle ambition : c’est la douce Tonine, nièce de son ami Louis Gaucher. Le problème est que les deux jeunes gens s’aiment…

 

Les jeux de l’amour et de l’orgueil

Dès le début, l’histoire entre Tonine et Sept-Épées est difficile à suivre. « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué », tel est leur leitmotiv. Or les histoires d’amour belles et durables ne commencent jamais par des évidences – et pas que dans les romans. Tonine, désabusée de la Ville-haute à cause de la manière dont sa grande sœur, chez qui elle vivait, a été bafouée puis laissée dans le dénuement par l’homme qu’elle y a épousé, a bien retenu la leçon. D’une beauté simple et reconnue par tous, elle reste donc méfiante vis-à-vis des nombreuses propositions, y compris celle de Sept-Épées. Comprenant qu’il n’est pas certain de vouloir l’épouser, elle feint le refus pour ne pas compromettre l’estime que Gaucher porte au jeune homme. Prévenante, mais ferme.

Quant au jeune homme, il tente de surmonter son dépit amoureux en se concentrant sur son ambition : lancer sa propre usine. Il rachète pour une bouchée de pain un petit atelier sur un rocher alors qu’il vient de sauver son propriétaire du suicide, et se persuade que la faillite de l’entreprise actuelle est due à la folie de son propriétaire. Mais son hypothèse s’avère erronée et la prétendue bonne affaire se transforme en fiasco. C’est alors qu’il décide de partir pour apprendre les techniques commerciales des autres villes et régions pour in fine tenter sa chance en tant que négociant. Malheureusement, impossible d’oublier Tonine. En résumé, le jeune homme qui boudait le bonheur conjugal et familial simple de son ami Gaucher à l’ouverture du roman semble toutefois fixer son attention sur une seule et même personne, au-delà de son ambition et volonté d’ascension sociale. Pourquoi cela ? Et bien à cause du sacro-saint principe du fuis-moi, je te suis…pardi !

« une loi de la nature qui condamne à une ténacité singulière les amours non satisfaits. Cela est triste à dire, mais on oublie plus souvent la femme qui vous a donné du bonheur que celle qui vous en a refusé. Sept-Épées combattait bravement son orgueil [à noter que Tonine en fait de même de son côté], dont il avait reconnu les dangers ; mais on se modifie, on ne se transforme pas, et il y avait en lui une blessure qui saignait toujours. Il s’en apercevait surtout au moment où il se piquait de l’oublier » (p. 192)

Par ailleurs, cette intrigue alambiquée autour des deux amoureux montre l’importance de la réputation pour les deux sexes, mais bien évidemment de façon plus marquée pour la femme. Il est hors de question que Tonine prenne le risque de se compromettre en officialisant une relation avec un homme sans être certaine qu’il l’épousera. Elle perdrait la face. Il en va de même pour Sept-Épées qu’elle préserve par un subterfuge, puisqu’il est inenvisageable qu’il passe pour un garçon léger auprès de Gaucher, son ami cher. Bref, les amours de l’époque étaient indissociables de la réputation, et l’histoire de la grande sœur de Tonine sert de mise en garde. Toujours rester prudente et, lâchons-le mot, orgueilleuse. Quitte à souffrir de devoir renoncer à l’homme qu’on aime, car après tout, mieux vaut une séparation juste qu’une officialisation « fatale ».

 

Un personnage idéalisé

Sand campe alors un personnage un peu trop parfait à mon goût, une espèce de sainte qui endosse toutes les qualités idéalement attribuées aux femmes – surprenant pour une écrivainE. Ainsi notre héroïne fait preuve d’un dévouement sincère pour tous les habitants de la Ville-basse, en particulier envers le pauvre Audebert. Véritable maman/infirmière, elle le veille sans relâche après son ultime excès de folie. Elle est la seule à lui faire entendre raison, et finit par le guérir à force de soins réguliers et d’attention. La jeune femme sauve même Sept-Épées in extremis de la noyade ! Pas étonnant qu’avec une telle personnalité, le brave docteur Anthime la demande en mariage. Mais Tonine reste sincère jusqu’au bout : elle refuse, certainement pas intéressée par une union sociale avec un bon parti de la Ville-haute, et encore moins amoureuse du jeune praticien. Son cœur n’a jamais cessé d’appartenir à Sept-Épées, qui pense à elle en ces termes lors de son périple initiatique :

« Il revoyait alors la princesse de la Ville noire avec sa pâleur pensive, son regard mystérieux, sa gaieté sans bruit, son dévouement sans affectation, sa sensibilité sans niaiserie, son esprit pénétrant, que rien ne pouvait tromper, et sa bonté forte, qui pardonnait tout. Tonine n’était pas une femme comme les autres, et en pensant à elle le jeune artisan se sentait monter au-dessus de sa sphère. » (p. 162)

Bref, une madone.

 

Un roman industriel à la gloire de la production

À travers le personnage de Tonine, certaines valeurs sont ainsi glorifiées, à savoir la vertu, la ténacité – elle ne cède pas malgré son amour pour Etienne –, l’altruisme, le dévouement, le travail, et surtout l’humilité puisqu’elle reste sourde au chant des sirènes de la Ville-haute. Fière de sa Ville noire, elle ne voit pas l’intérêt d’en sortir et préfère vivre parmi les siens. Et les noces finales entre les deux amoureux sont le théâtre d’une véritable ode à ces valeurs universelles.

« La caverne des noirs cyclopes peut effrayer les regards du passant ; mais celui qui a longtemps vécu dans ces abîmes et dans ces flammes sait que les cœurs y sont ardents comme elles et profonds comme eux ! De ces cœurs-là jeunes époux, souvenez-vous à jamais ! » (p. 237)

D’ailleurs au loin, on entend même la Ville-haute qui applaudit.

Mais il ne faut pas oublier que ce court récit est un roman industriel – peut-être un mini Germinal en moins noir, malgré le titre – qui comporte une histoire d’amour, et non un roman d’amour sur fond industriel. Ainsi la Ville noire, que l’auteure situe dans le Massif central, est décrite très précisément, mais pas minutieusement non plus ; la lecture n’en est que plus agréable. J’ai envie de parler de lyrisme industriel, à l’instar d’un Baudelaire qui préférait la modernité et l’urbain à la nature. La Ville noire est exaltée, et le roman ne contient pas une once de misérabilisme – je répète, l’angle est bien différent de celui de Germinal :

« quand une population active et industrieuse résume son cri de guerre contre l’inertie et son cri de victoire sur les éléments par les mille voix de ses machines obéissantes, la pensée s’élève, le cœur bat comme au spectacle d’une grande lutte, et l’on sent bien que toutes ces forces matérielles, mises en jeu par l’intelligence, sont une gloire pour l’humanité, une fête pour le ciel. » (p. 130)

Sans surprise, cet extrait est mon préféré. Il témoigne d’une vision de l’industrie et du travail manuel – avec pour rappel la parenté entre « industrie » et l’adjectif « industrieux » – comme possibilité pour les hommes de transformer leur environnement et par là d’élever leur condition humaine mortelle : c’est bien cela, la « fête pour le ciel ».

Enfin de manière plus concrète, les malheurs de Sept-Épées dans les affaires donnent lieu à une bonne leçon d’entreprenariat, toujours en accord avec ces fameuses vertus que sont l’humilité et la ténacité. J’ai trouvé cet enseignement particulièrement juste et applicable dans tous les domaines, y compris dans le tertiaire de nos sociétés modernes.

« Sept-Épées reconnut que Va-sans-Peur faisait beaucoup mieux ses affaires qu’il n’avait su les faire lui-même, […] la petite propriété ne peut prospérer avec de petits moyens, sans beaucoup de ténacité, de résignation et de parcimonie. Les gens à imagination vive, toujours épris de la pensée du progrès rapide, ne s’avouent pas assez qu’avec peu on fait peu, et le découragement les gagne fatalement. Celui-ci poussait son sillon comme le bœuf qui faisait sa tâche sans calculer celle du lendemain. [note à moi-même pour mes projets d’écriture : avancer, toujours, écrire un mot après l’autre sans précipiter mon esprit vers un résultat final de toutes façons trop lointain] Ne sachant pas lire, il n’écrivait rien, mais il se rappelait tout avec l’exactitude miraculeuse des cerveaux incultes qui ne comptent que sur eux-mêmes. » (p. 184)

La dernière phrase est tout simplement sublime de vérité.

 

Poe’s Mad Men, Edgar Allan Poe

Comme son nom l’indique, ce recueil publié dans la collection « 1st. Page Classics » regroupe cinq nouvelles d’horreur où les héros sombrent  inéluctablement dans la folie. Toutes ont cette particularité d’être très courtes – une dizaine de pages – et de bien remplir les critères du récit d’horreur en créant chez le lecteur une angoisse, ou du moins une incompréhension, une sensation d’étrangeté.

Ma lecture du Scarabée d’or pendant mon enfance ne m’ayant laissé aucun souvenir – ce qui n’est pas le cas de toutes mes lectures très lointaines – c’est par la folie de ces hommes que je suis rentrée dans le grand Poe. Adulé et cité par des artistes que j’apprécie, à l’instar de Mylène Farmer ou encore Nicola Sirkis, il m’est revenu à l’esprit de manière tardive, grâce à ce challenge. Mauvaise pioche : ces nouvelles m’ont profondément déçue.

 

Aimer le frisson

Fort heureusement, certains récits viennent nuancer cette déception générale.

Non coutumière du genre de l’horreur, que ce soit en littérature ou au cinéma, certaines nouvelles, notamment Le Chat noir m’ont fait découvrir le plaisir paradoxal du frisson. De la même manière qu’on ne fait pas de littérature avec des bons sentiments, on ne provoque pas des réactions fortes avec du calme et des jolis arcs-en-ciel. J’aime être bousculée en tant que lectrice, que ce soit intellectuellement ou, comme ici, sur le plan émotionnel. Face à l’irrationnel, j’ai été absorbée par la première nouvelle du recueil.

Ici, le protagoniste alcoolique et violent commet l’irréparable en éborgnant Pluton, son chat noir, avant de le pendre à un arbre quelques jours plus tard. Mais l’animal ne va pas pour autant disparaître de la vie de son maître. Entre des actes de cruauté à la limite du soutenable et des apparitions surnaturelles, cette histoire ne laisse pas indifférent. Poe réalise ici un véritable tour de force en seulement quinze pages.

Une nouvelle très noire de laquelle se rapproche également Le Cœur révélateur un peu plus loin, avec la présence de la perversité comme motif du crime et une folie qui s’empare de l’assassin. Or j’ai aimé voir en cette folie et ses manifestations une sorte de punition du meurtre. Le nom même du chat de la première nouvelle va dans ce sens puisque Pluton est le dieu grec des Enfers. Objet de la perversité du narrateur alcoolique du Chat noir, l’animal éponyme représente, une fois tué, le châtiment divin exercé sur un personnage qui a le démon en lui.

 

La perversité

Voilà donc qui nous mène tranquillement à l’autre récit que j’ai plutôt aimé : Le Démon de la perversité. De l’art de la transition…

Sa position à la suite des deux nouvelles précédemment évoquées relève d’une parfaite cohérence puisqu’elle développe le concept de perversité précédemment raconté à travers des fictions. On ne s’y attend pas en ouvrant le recueil, mais il s’agit ici d’un mini-essai, écrit à la première personne, sur une notion psychiatrique et morale. La thèse est tout aussi glaçante que les histoires évoquées plus haut: le démon de la perversité ne pousse pas à faire le mal malgré le caractère immoral de celui-ci, mais à cause de lui. C’est une relation de causalité directe, le pervers commettant un acte répréhensible parce qu’il ne devrait pas. Le narrateur condamné pour meurtre se déclare victime – ce qui n’est pas sans rappeler l’horrible Humbert Humbert – du démon de la perversité. Mais ce dernier n’a plus aucune limite et pousse le narrateur à confesser son crime. Les limites de l’imaginable – comment peut-on confesser un crime pour une autre raison que la culpabilité ? – et du rationnel sont franchies une fois de plus et l’homme se livre à un coup de folie.

À noter qu’au même titre que pour Le Chat noir, de nombreux critiques s’accordent à y voir un élément autobiographique. Poe était en proie au démon de l’alcool et avait des tendances autodestructrices, lesquelles se sont exprimées pendant la rédaction du Démon de la perversité lors d’une querelle avec Henry Wadsworth Longfellow. Leur point culminant fut, quelques mois après la publication de la nouvelle, la lecture publique devant le cercle littéraire influent de la Nouvelle-Angleterre d’un obscur poème écrit pendant son adolescence et « vendu » par Poe comme un nouvel écrit. Ainsi le démon de la perversité a amené Poe à « se griller dans le métier ».

 

Des nouvelles peu convaincantes

Pour conclure, je connaissais le dénouement du Masque de la mort rouge dès les premières lignes du récit. Je n’en dirais pas plus ici. Même chose pour La Barrique d’amontillado, à la différence que toute l’action qui mène au meurtre final – oups – réussit l’exploit de paraître interminable…en seulement dix pages. Et comme c’était la dernière nouvelle, vous comprendrez pourquoi j’ai gardé un avis plus que mitigé sur l’ensemble du recueil.

À la ligne, Joseph Ponthus

Comme bien des lecteurs de ce premier roman, j’ai eu envie de le découvrir suite aux éloges de François Busnel dans La Grande Librairie prononcées lors de sa sortie. Merci, merci, merci à l’animateur, car il m’a amenée vers ce que je considère comme un chef d’œuvre. En effet, il ne ressemble à rien de que j’ai pu lire jusqu’ici. L’harmonie entre le fond et la forme qui le caractérise est annoncée dès le titre, puisque dans ses feuillets d’usine en vers libres, Ponthus va directement à la ligne – référence à la ligne de production – au lieu d’utiliser la ponctuation.

 

Un sujet difficile évoqué sans misérabilisme

L’histoire est entièrement autobiographique. Il n’aurait pas pu en être autrement du fait de l’exigence que réclame la narration d’une telle expérience, mais aussi de la poésie de ce journal intime. Joseph Ponthus, ancien éducateur pour jeunes en banlieue parisienne, a quitté celle-ci afin de rejoindre sa femme en Bretagne. Mais la belle et le pavillon au bord de la mer ont un prix : l’absence d’emploi dans son domaine. À l’exception de quelques semaines au service d’enfants handicapés pendant les vacances d’été, le narrateur doit enchaîner les missions d’intérim à l’usine. À la ligne est ainsi divisé en deux parties : la première est consacrée à son poste d’ouvrier dans une conserverie de poissons et crustacés, la deuxième a pour cadre un abattoir. La Bretagne quoi ! Comme il l’écrit lui-même, l’auteur originaire de l’Est de la France passe d’un environnement ouvrier industriel à un tout autre secteur, peu glamour et typique de sa nouvelle région, pourtant sublime et qu’il aime autant que sa femme.

Sans surprise, la difficulté de la vie d’ouvrier se déploie tout au long du roman. Entre horaires décalés et imprévisibles qui déphasent l’individu, précarité totale du statut d’intérimaire comme vivier de rechange qui permet sournoisement de maintenir une pression sur les chômeurs, tâches ultra répétitives, odeurs immondes de l’abattoir et surtout immense douleur physique, la dureté du métier ne nous est fort heureusement jamais épargnée. Mais il ne s’agit pas là d’un reportage sur la condition ouvrière des usines bretonne de l’industrie agro-alimentaire. À la ligne, c’est de l’art, et si la poésie et les chansons de Charles Trenet – auquel le roman est dédié – permettent au narrateur de tenir pendant ses journées, la lumière est toujours visible au bout du tunnel. Le livre n’est pas si noir, et cette lumière s’incarne aussi bien en l’épouse dont l’auteur semble toujours très amoureux qu’en Pok Pok, son chien. Il est d’ailleurs prêt à faire un effort surhumain lorsqu’il sort le promener après des journées éreintantes. Un détail qui à mon sens résume bien la belle ambivalence du livre : l’affection, l’amour même, triomphe ainsi de la dureté du monde extérieur.

Et puis au-delà de cette vie familiale heureuse et de l’entourage aimant – les références à la maman restée dans le Grand-Est sont récurrentes – la noirceur s’estompe aussi pendant la narration des journées de travail. Tout d’abord, il y a les collègues, avec une camaraderie inévitable dans une telle adversité, entre pauses café, entraide et covoiturage. Bien évidemment, certains lui tapent clairement sur le système : le macho, le raciste, ou encore le tire-au-flanc. La vie quoi ! Mais le tout autorise une bonne dose d’humour, l’arme ultime.

« Fabrice Le Noxaïc

Celui qui veut faire aménager son permis spécial boucaques [contraction de « bougnoules » et « macaques »]

Marque systématiquement ses équipements bottes blouses gants pantalons au feutre noir de ses initiales en commençant par son nom de famille

soit LNF

Je me plais à imaginer que ça doit trop lui arracher la gueule de tracer les lettres FLN

Peut-être regrette-il de ne pas s’appeler Olivier Antoine Schulz » (p. 31-32)

 

Par ailleurs, le cerveau au repos lors du travail abrutissant l’amène, toujours avec un ton humoristique, à cogiter. Or j’avoue m’être déjà posée la question suivante :

« Ces machines énormes par qui et où sont-elles produites

Sont-ce d’autres machines qui elles-mêmes les fabriquent

Dans ce cas quelles sont les usines qui fabriquent les machines pour notre usine

Et dès lors quelles seraient les usines où les machines fabriqueraient des machines servant à fabriquer des machines pour notre usine » (p. 21)

 

Après tout, comme l’auteur l’a reconnu dans cette interview sur le plateau de La Grande Librairie, l’usine a été son divan. Une expérience qui l’a plongé dans un travail thérapeutique en plus de lui avoir permis de devenir écrivain. Non vraiment, À la ligne est tout sauf un roman sur l’épouvantable condition ouvrière dans les abattoirs de Bretagne au XXIe siècle.

 

Un roman érudit

Mais si Joseph Ponthus parvient à terminer ses missions d’intérim – comprendre jusqu’à ce qu’il apprenne du jour au lendemain qu’il n’y a plus de travail pour lui, car c’est le principe de l’intérim, très bien expliqué dans le roman – c’est avant tout grâce à la poésie et aux chansons qu’il fredonne. Les mots permettent à cet intellectuel devenu précaire de ne pas se transformer en bête, comme celles dont il nettoie les excréments expulsés un étage plus haut à l’approche de la mort.

Les références sont nombreuses, la plus évidente restant les sublimes Poèmes à Lou d’Apollinaire, recueil d’amour écrit depuis les tranchées. D’où la dimension lumineuse de cet ouvrage en vers libre.

Au-delà de cette parenté avec le recueil d’Apollinaire quant au projet et à cette ambivalence entre le noir – « Si j’osais le parallèle avec la Grande Guerre Nous Petits troufions de l’usine Attendant de remonter au front » (p. 55) – et le solaire de l’amour – « Ce soir Je draguerai mon épouse » (p. 67) –, ces feuillets d’usine écrits par un ancien khâgneux ayant étudié dans le même lycée que moi (!!) regorgent de références littéraires. Ponthus n’hésite pas à faire appel à la mythologie, ici de manière très à propos lorsque le weekend arrive enfin :

 

« Voilà

Retour au monde des vivants

Mais j’ignore encore comment franchir ce Styx du vendredi sans payer mon obole de colère » (p. 184)

 

Ou encore dans ses moments d’évasion où il se prend pour un marin pensant au doux retour au foyer :

 

«L’usine serait ma Méditerranée sur laquelle je trace les routes périlleuses de mon Odyssée

Les crevettes mes sirènes

Les bulots mes cyclopes

La panne du tapis une simple tempête de plus

Il faut que la production continue

 

Rêvant d’Ithaque

Nonobstant la merde » (p. 105-106)

 

Et toujours, l’humour revient. Ainsi pour ne pas tomber dans le pathos d’une tradition entre les ouvriers de l’abattoir, il tourne en dérision ces bonbons Arlequin offerts par les camarades « pour marquer le coup », soulignant par la même occasion le sentiment d’absurde qui l’envahit pendant ces longues heures de travail avilissant :

 

« Que l’on voit moins le temps passer à sucer un bonbon comme les personnages de Beckett sucent des cailloux » (p. 171)

 

Enfin les chansons se bousculent dans la tête de l’ouvrier. Grâce à elles, il supporte tout, qu’elles soient tristement vraies

 

« L’usine nous bouffera

Et nous bouffe déjà

Mais ça on ne le dit pas

Car à l’usine

C’est comme chez Brel

« Monsieur on ne dit pas

On ne dit pas » » (p. 54)

 

ou étonnamment légères :

« J’essaie de chantonner dans ma tête Y a d’la joie du bon Trenet pour me motiver » (p. 46).

D’ailleurs, il se rend compte du comique de sa situation et enchaîne avec une référence hilarante de culture populaire :

 

« Je pense être un Kamoulox vivant

« Je chante du Trenet en égouttant du tofu

—Hélas non vous re-cu.lez de trois pois-sons pa-nés » »

 

Bref. Pour toutes ces raisons, pour ce réalisme sur la vie d’intérimaire dans l’industrie agro-alimentaire, pour l’humour et l’amour et enfin pour cette érudition dont je n’ai pu donner qu’un bref aperçu, À la ligne est un grand livre, et je ne parle certainement pas de la taille (266 pages !).