Insomnie, Stephen King

Vous n’allez pas me croire, sauf si vous êtes un lecteur assidu de mon blog, mais je n’ai pas lu un Stephen King depuis Cœurs perdus en Atlantide, excellent recueil de nouvelles publié en 2001. Alors comment en suis-je venue à lire ce roman, moi qui n’aime pas le fantastique et ne fais pas partie des nombreux adorateurs de Stephen King dispersés sur l’ensemble du globe ? Une coïncidence incroyable. Un soir que je descendais les poubelles, quelques mois avant mon déménagement, j’ai eu l’horreur de découvrir trois sacs Ikea – vous visualisez la taille – débordant de livres. Tant d’ouvrages jetés par un(e) locataire pressé(e) de quitter son appartement. Mon sang n’a fait qu’un tour et j’ai improvisé un sauvetage en éparpillant les livres dans le hall de l’immeuble, dans les stations de métro et les rames elles-mêmes. Et puis j’en ai gardé quelques-uns, dont Insomnie. L’ouvrage a été publié en 1994 et j’ai constaté que la plupart des exemplaires recueillis dans cette opération de sauvetage improvisée sont de la même décennie. Vous l’aurez compris, certaines chroniques à venir porteront sur les autres objets du sauvetage. Affaire à suivre…

Sans surprise, le roman m’a globalement déplu, malgré des thèmes qui a priori me tiennent à cœur. Comme nous sommes chez Stephen King et que l’intrigue joue un rôle primordial en tant que telle – ce qui n’est pas toujours le cas dans les livres que j’ai l’habitude de chroniquer – un résumé détaillé s’impose.

Résumé

Comme dans l’horrible Ça, l’action se déroule à Derry, une petite ville fictive du Maine. Ralph Roberts a soixante-dix ans et depuis que sa femme est décédée d’une tumeur au cerveau, il souffre d’insomnie. Chaque nuit est un peu plus courte que la précédente.

Un jour, alors qu’il revient de sa promenade vers l’aéroport de la ville, il est témoin d’une scène étrange. Son voisin Ed Deepneau a un accident responsable avec un chauffeur poids lourd et hurle sur ce dernier, l’accusant de transporter des embryons morts – alors qu’il s’agit d’engrais… Deux mois plus tard, Helen Deepneau, sa femme, titube sur le parking de l’épicerie où Ralph est en train de faire ses courses. Elle est en sang et peine à tenir Natalie, sa fille de deux ans. Ed l’a tabassée après avoir découvert qu’elle avait signé une pétition en faveur de Susan Day, une militante féministe qui lutte pour le droit à l’avortement. Helen est d’abord soignée à l’hôpital, puis mise en sécurité dans un centre d’hébergement des femmes. Derry est coupée en deux : d’un côté les partisans de la visite de Susan Day pour tenir un meeting, de l’autre les anti-avortement. Ces derniers manifestent régulièrement devant la clinique qui pratique ces opérations, et provoquent parfois des affrontements violents.

Pendant ce temps-là, Ralph ne dort presque plus et commence à avoir des « hallucinations ». Il voit les auras des gens et les « lit » grâce à leurs couleurs. Toutes sont reliées au ciel par un fil, sauf les auras noires, annonciatrices d’une mort imminente pour la personne concernée. Une nuit, il aperçoit des nains chauves vêtus d’une blouse médicale et tenant une paire de ciseaux à la main, qui entrent et ressortent de la maison de sa voisine âgée. Il apprendra son décès le lendemain. Quand il découvre que Loïs Chassey, charmante senior du quartier, a les mêmes visions que lui, une jolie romance débute entre les deux extralucides de Derry.

Lors d’une visite de remerciement de la part d’Helen et de Gretchen Tilbury, sa nouvelle compagne rencontrée à la maison des femmes, celles-ci lui remettent une bombe lacrymogène en cas d’agression de la part d’Ed Deepneau et de ses alliés. Ralph n’y prête guère attention, mais cette arme de défense lui sauve la vie quand Pickering, un ami d’Ed, l’attaque à l’arme blanche quelques jours plus tard.

Il se rend ensuite à l’hôpital avec Loïs. Pour la première fois, le tandem fait la connaissance des deux nains aperçus la nuit de la mort de leur voisine. Ils confirment ce qu’on avait deviné : ce sont eux qui reprennent la vie aux Hommes en sectionnant le fil de leur aura. Ralph les baptise alors Clotho (le fileur), Lachésis (le répartiteur) et Atropos (l’inflexible), d’après les Moires, divinités du destin dans la mythologie grecque. Puis, Clotho et Lachésis emmènent le couple extralucide à un autre niveau de réalité pour leur expliquer leur rôle dans les événements à venir, ce pourquoi ils ont reçu tous ces pouvoirs. Atropos, le troisième médecin nain, représente le Hasard et travaille au service du Roi Cramoisi, une sorte d’entité suprême diabolique. Il a pour projet de tuer plusieurs milliers de personnes lors d’un attentat aérien piloté par Ed Deepneau et ayant pour cible la salle où se tiendra le meeting de Susan Day. Ralph et Loïs vont devoir empêcher Ed d’exécuter son plan afin de sauver un petit garçon présent dans le public, car il aura une mission à remplir sur Terre quelques années plus tard.

Le couple repart avec plus de questions que de réponses et se rend directement à la maison des femmes pour retrouver Ed au plus vite. Or ses alliés viennent de mettre le feu au bâtiment, et en passant à un autre niveau de réalité, Ralph parvient à sauver les femmes réfugiées dans la cave.

Ralph et Loïs n’ont que peu de temps pour tenter de contrer Atropos. Ils se rendent alors dans son abri souterrain à l’odeur pestilentielle et y retrouvent les objets qu’Atropos vole à leurs propriétaires avant de les tuer. Ils découvrent par exemple le chapeau de Bill McGovern, avec qui Ralph cohabite, et apprennent sa mort par la même occasion, mais aussi…les boucles d’oreille de Loïs ! L’urgence ne fait que s’intensifier et au moment de quitter les lieux, Atropos tente de les en empêcher. S’en suit un combat sanglant – et écœurant – avec Ralph, au cours duquel celui-ci apprend que son ennemi souhaite tuer la petite Natalie Deepneau.

Une fois sorti de ce lieu infâme, il conclut un marché avec Clotho et Lachésis : sa vie contre celle de Natalie. Désormais, il faut agir vite pour éviter le massacre annoncé. Ralph s’incruste dans le cockpit, parvient à détourner l’avion qui s’écrase finalement sur le parking de la salle bondée, et le fameux petit garçon a la vie sauve.

Pensant que tout est bien qui finit bien, les amoureux retrouvent le sommeil après cet épisode, se marient et n’y pensent plus pendant quatre années de bonheur. Mais un jour, Ralph entend à nouveau le tic-tac de l’heure qui va sonner, celle de la mort. Ce même bruit qu’il entendait juste avant celle de sa première épouse. L’échange promis quatre ans plus tôt pour sauver la petite Natalie a bien lieu : le héros (du roman) se fait renverser par une voiture.

Quand le surnaturel entrave la compréhension (et le plaisir de lecture)

Il est évident que ce titre est subjectif et s’explique largement par ma piètre expérience de lectrice de romans fantastiques. Ou est-ce plutôt l’inverse : je ne lis pas de romans fantastiques car l’intrusion du surnaturel dans un récit me gonfle à un tel point qu’il m’empêche de bien suivre. Peu importe. Une chose est sûre : l’intrigue d’Insomnie part dans tous les sens et comprend de nombreuses longueurs, toutes liées aux éléments surnaturels du récit. Sans elles, ce pavé de 815 pages – en allemand ! – aurait pu être réduit de moitié. Moins alambiquée, l’intrigue aurait gagné en clarté et moi en plaisir de lecture. Citons comme exemple les passages de Ralph et Loïs à différents niveaux de réalité lorsqu’ils rencontrent Clotho et Lachésis à l’hôpital. Des pages et des pages de va-et-vient permanents entre ces niveaux de conscience dont, comme cette pauvre Loïs à ce moment-là, on peine à comprendre à quoi ils correspondent. Ou était-ce des montées sans descentes d’un niveau au niveau supérieur ? Je ne sais même plus tant je m’y suis perdue !  Une confusion qui n’est pas sans rappeler cet horrible film que les prétentieux qualifient de chef d’œuvre et auquel je n’ai strictement rien compris : Inception. Quelle horreur. Il est amusant de constater le décalage entre la rapidité avec laquelle les deux nains transportent les protagonistes d’un niveau à l’autre et le ralentissement de l’intrigue dû à ce fouillis surnaturel. Même chose pour de nombreux événements pourtant essentiels à l’intrigue : la visite dans le logement putride d’Atropos et le combat interminable avec Ralph qui s’en suit, mais aussi l’intervention de ce dernier dans le cockpit pour détourner l’avion piloté par Ed Deepneau. J’avais à chaque fois la sensation d’être dans un de ces trop nombreux films d’action américains où le héros est poursuivi par son ennemi ou se bat contre lui avec en fond sonore une musique trop forte et trop agressive. Une envie irrésistible de sauter toutes ces pages et d’en arriver au dénouement de ces épisodes très américains dans la surenchère de violence et de « mindf***ing ».

Des thèmes passionnants

L’Amérique et ses névroses : violence et radicalité

Enfant terrible de l’Amérique, Stephen King adore mettre sa patrie le nez dans ses névroses, ci-possible de la façon la plus brutale et subversive qui soit. Ici, nous avons les violences faites aux femmes, certes, mais comme je m’y attarderais dans un paragraphe dédié, concentrons-nous sur la violence tout court. Et c’est déjà pas mal, puisqu’il s’agit là de l’ADN de l’Amérique. Ainsi King situe la plupart de ses romans dans le Maine, non seulement parce qu’il vient de cet État et y vit toujours, mais aussi parce que celui-ci incarne le trompe l’œil américain. Une petite ville comme Derry, en apparence tranquille et dont la moyenne d’âge semble assez élevée, renferme les pires horreurs : la violence conjugale perpétrée par un kamikaze, et plus généralement l’œuvre du terrible Atropos – c’est-à-dire le dessin d’une créature aussi angoissante que le Roi cramoisi. Aujourd’hui plus que jamais, les États-Unis se caractérisent par une polarisation inquiétante. Les progressistes et les conservateurs ont un point commun qu’ils ne veulent pas reconnaître – et qui en apporte la meilleure preuve : la radicalité. Un phénomène déjà à l’œuvre dans ce roman paru dans les années 1990. D’un côté les progressistes, certes absolument pas radicaux et avec des combats justes, mais de l’autre des « pro-life » prêts à (se) donner la mort au nom de la défense de la vie. Dès l’annonce de l’arrivée de Susan Day, la petite ville de Derry est scindée en deux camps irréconciliables : les partisans de son discours, et les opposants à l’avortement et aux droits des femmes. Les commerçants affichent ouvertement leur position sur le sujet et notre personnage principal ne sait plus où donner de la tête devant ces pétitions contradictoires à signer. Et avant même l’attentat, les affrontements sont violents dans le cadre des manifestations des amis d’Ed Deepneau.

Citons les deux autres preuves – encore plus évidentes – du caractère prophétique d’Insomnie : une attaque de la maison des femmes, bien avant l’attentat masculiniste de Toronto en avril 2018, et bien évidemment l’attentat aérien d’Ed Deepneau, presque dix ans avant le 11 septembre ! Polarisation, violence et ville faussement paisible. Voici la recette parfaite – un peu trop à mon goût – d’une fiction avec pour toile de fond les névroses de la première puissance mondiale.

Les violences faites aux femmes

Comment ne pas être sensible à ce thème lorsqu’on fait partie de cette moitié de l’humanité dominée de manière systémique ? Ed est le voisin de Ralph et avant l’accident de voiture dont ce dernier est témoin, il n’a jamais éveillé le moindre soupçon quant à sa masculinité toxique. Un voisin sans histoire, comme on l’entend si souvent après des histoires de meurtres…Ensuite, et c’est là que Stephen King tend un miroir terrible à la société patriarcale, il y a cette description particulièrement crue de Helen titubant dans un état grave dans l’espace public. Ralph la découvre grièvement blessée, sauve son enfant qu’elle a du mal à peine à porter, et à travers les yeux de ce personnage principal plutôt bienveillant à l’égard de la cause féministe et de la venue de Susan Day, le lecteur se prend les conséquences du système patriarcal en pleine tête. Autre aspect intéressant : des hommes manifestent contre le droit des femmes à disposer de leur corps, et souhaitent même les tuer au nom de la vie. Un tel roman, qui raconte entre autres une histoire de misogynie meurtrière, prend une dimension effrayante au crépuscule du mandat de Trump et des actions de ses sbires dans certains États pour interdire l’avortement. Des manifestations du roman aux lois de l’Amérique républicaine bel et bien réelle, on se demande de quoi se mêlent ces hommes. Réponse : de ce qui leur appartient ! Le corps des femmes est leur propriété. Ces êtres dont le sexe les dispense de mettre au monde ont donc parfaitement le droit de contrôler la natalité qui passe par ce corps autre, mais aussi de tabasser ou tuer ce même corps. Merci au King de nous le rappeler.

La senior way of life

Malgré le caractère fondamental des deux thèmes précédents, le traitement de la vieillesse reste celui qui m’a le plus touchée. Dans nos sociétés occidentales, les personnes âgées représentent une part croissante des populations nationales, mais restent peu présentes dans les médias et dans l’art. On les enferme dans des mouroirs et le monde se désintéresse totalement d’eux. Même la littérature les oublie, ou ne parle d’eux qu’en fin de vie, en phase terminale d’un cancer ou souffrant d’Alzheimer. Dans Insomnie, Stephan King casse les codes et choisit un héros septuagénaire qui vient certes de perdre sa femme, mais dont les troubles du sommeil le font rajeunir à vue d’œil au lieu de le transformer en un énième vieillard sénile pathétique ou risible. Ralph est tout sauf isolé malgré son deuil. Il fait de longues promenades seul, mais partage sa maison avec Bill McGovern et joue aux échecs avec les autres membres de la communauté. J’ai trouvé des moments de poésie dans ce thriller qui m’a pourtant fatiguée à cause de son utilisation abusive d’éléments surnaturels. Or cette grâce reposait uniquement sur le personnage de Ralph, profondément bon – passons sur le manichéisme à l’Américaine qui dégouline dans ce roman –  et sur sa belle relation avec Loïs. Loin d’être un naufrage, la vieillesse rime ici avec dons extralucides, force et courage, mais aussi avec apaisement et amour. Ralph – avec ou sans sa dulcinée – multiplie les actes de bravoure. Il sauve une femme et un bébé d’une mort certaine sous les coups d’un mari violent, des femmes suite à un attentat, des centaines de spectateurs lors d’une conférence pour le droit à l’avortement, y-compris un petit garçon qui jouera un rôle décisif quelques années plus tard. Et au lieu de mourir à petit feu comme tant de personnes âgées dans les fictions, il termine sa vie par un ultime sauvetage spectaculaire. Comme si ces divinités du destin estimaient qu’un septuagénaire serait plus lucide et plus courageux que quiconque, prêt à se sacrifier pour une petite fille – elle aussi capable de voir les auras ! – qui a la vie devant elle et pourra donc reprendre le flambeau.



La maison des Hollandais, Ann Patchett

Encore un livre de Book Club. Heureusement que j’ai quitté ce nid à emmerdes pseudo-féministe mais qui donnerait raison aux pires clichés machistes sur les objectifs de vie des femmes et leurs comportements entre elles. Passons. Là n’est pas le propos ; la seule chose à retenir est que dans quelques chroniques, mes lectures seront des choix exclusivement personnels, les livres ne seront pas toujours écrits par des femmes ni anglophones. En attendant, et contrairement à celui Ma sœur, serial killeuse d’Oyinkan Braithwaite, le récit manquait terriblement de souffle.

Résumé

Le narrateur, Danny Conroy, a grandi avec sa grande sœur Maeve dans une imposante demeure de la banlieue de Philadelphie. Comme elle a appartenu à une riche famille hollandaise avant d’être rachetée par leurs parents, Elna et Cyril Conroy, elle est surnommée La maison des Hollandais. Si cette dernière a inspiré le titre du roman, c’est parce qu’elle symbolise pour le frère et la sœur toutes les obsessions du passé : ils ne cessent d’y retourner une fois adultes. Car ces deux êtres inséparables – tiens, tiens, une fratrie aux liens indéfectibles noués dans l’adversité, cela me rappelle quelque chose – sont englués dans leur enfance et les traumatismes subis. Et pour cause : Elna les a abandonnés alors que Danny était encore petit et leur père s’est remarié avec la jeune Andrea, qui emménage avec ses deux filles dans la maison des Hollandais. La belle-mère va peu à peu éloigner les enfants de son mari pour privilégier les siens ; sa fille occupe ainsi à temps complet la chambre de Maeve partie pour ses études. Et lorsque Cyril Conroy décède subitement quelques années plus tard, la marâtre parvient à expulser légalement ces deux indésirables de la maison de leur enfance.

Entre l’abandon de leur mère partie aider les pauvres en Inde et les terribles conséquences de la mort du père, ce roman nous raconte comment le narrateur et Maeve tentent de devenir adultes, avec pour seul et unique repère l’autre membre de la fratrie, et sans jamais vraiment se défaire de leur passé.

L’histoire de deux empotés de la vie

Le récit du point de vue d’un garçon tête à claques

Maeve et Danny sont des empotés de la vie, et c’est la raison pour laquelle ce récit m’a à la fois agacée et ennuyée, d’autant plus que le narrateur est clairement le pire des deux… Cet être émotionnellement pourri gâté par une grande sœur bien trop dévouée est pétri d’égoïsme, ce qui en fait un personnage masculin hautement caricatural. Pendant son enfance, deux domestiques – Sandy et Jocelyn – s’occupaient de la maison des Hollandais, et devinez quoi ? Danny ne s’aperçoit qu’à l’âge adulte que les deux femmes en question sont sœurs, alors même qu’il existe une ressemblance physique. Deuxième exemple : pendant ses études de médecine, sa petite amie se plie en quatre pour que la relation fonctionne. Quand, à juste titre, elle aborde le sujet de l’engagement, les pensées du jeune homme m’ont fait rire jaune : il voulait garder Mademoiselle sous le coude pour continuer à avoir des rapports sexuels réguliers et la question du mariage ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Trop concentré sur sa carrière et la satisfaction de ses besoins animaux, il accepte finalement d’épouser celle pour qui le mariage avec un médecin constitue un plan de carrière. Voilà, voilà. Ann Patchett n’épargne pas Danny, et son égoïsme à l’œuvre tout au long du roman permet de pointer du doigt une apathie très masculine. Je ne sais pas si telle était l’intention de l’auteur, mais peu importe, retenir ce que je veux fait partie de mes prérogatives de lectrice.

Une sœur courage

Maeve est une femme brillante, douée pour les chiffres, mais elle se contente d’un modeste poste de comptable pour une PME du coin. Tant mieux pour le gérant de la PME, ceci dit. À aucun moment sa vie amoureuse n’est évoquée, encore moins son souhait ou son refus de devenir mère. Pourquoi faire, puisqu’elle occups déjà un rôle maternel vis-à-vis de Danny ? Atteinte d’un diabète assez grave, Maeve apparaît rapidement comme un personnage courageux plus préoccupée par le bonheur de son petit frère que par le sien. À aucun moment elle ne se plaint, et Dieu sait si elle aurait toutes les raisons du monde de le faire.

En plus de sa santé fragile et de ses malaises, il ne faut pas oublier qu’elle a bien connu sa mère, ce qui rend l’abandon plus douloureux. Or lorsque celle-ci réapparaît à New York pendant l’hospitalisation de sa fille, les deux femmes deviennent inséparables et passent leur temps à se remémorer les bons souvenirs. Danny est plus en retrait et s’étonne que sa sœur pardonne si facilement. Mais comme l’expliquent Sandy et Jocelyn – avec qui, oh surprise !, la fratrie est restée amie jusqu’au bout – Elna était une sainte. Elle a toujours détesté la maison des Hollandais, sans doute mal à l’aise à cause de sa somptuosité, et s’est sentie comme « appelée » à aider ceux qui sont véritablement dans le besoin. Maeve, qui – comme TOUTES les femmes du roman à l’exception d’Andrea – est dans l’abnégation, semble le concevoir et ne pas opposer le don de soi dont sa mère a fait preuve à l’abandon de ses propres enfants. Une décision que le lecteur finit lui-même par comprendre.

Ainsi cette jeune femme qui souffre physiquement, poursuit en quelque sorte l’œuvre de sa mère et représente une sainte elle aussi. À noter que l’omniprésence de Maeve dans la vie de son frère crée même des tensions avec l’épouse de celui-ci.

Le fils de son père

De la même manière que Maeve prend le chemin de sa mère, Danny ne parvient pas à trouver sa voie et imite le père. Depuis tout petit, il accompagnait Cyril, magnat de l’immobilier et bourreau de travail, dans le recouvrement des loyers pour les immeubles qu’il possédait. Il est bien précisé dans le roman que jamais ce rôle d’assistant improvisé n’a été proposé à la fille aînée. Ces tournées du samedi étaient devenues des moments père-fils privilégiés, des rituels de transmission comme il en existe dans toutes les familles. Or après des études de médecine terminées, un début de carrière prometteur et toute son énergie consacrée à ce sacerdoce, il se rend à l’évidence : sa passion est l’immobilier. Il a suivi le plan de sa sœur et terminé son cursus onéreux dans le seul but de vider le trust et de ne rien laisser aux filles d’Andrea. La révélation à sa vocation est progressive, mais ses grands coups sont décrits avec minutie et montrent à quel point il est le digne héritier de son père. Il commence ainsi par acheter de vieux immeubles du quartier ultra pauvre et dangereux de Harlem avant que celui-ci ne devienne l’endroit branché et assez cher de Manhattan qu’on connaît aujourd’hui. Ensuite, il deviendra richissime grâce à un gros projet de construction près du campus.

C’est long, mon Dieu que c’est long

La question essentielle posée dans ce roman pourrait se résumer ainsi : « Peut-on s’extirper de son passé et tracer son propre chemin ? ». La maison des Hollandais symbolise un lien douloureux au passé, à l’histoire familiale de nos deux protagonistes qui ne cessent d’y retourner à mesure que les années passent. Planqués dans la voiture bien évidemment conduite par Maeve, ils n’avancent pas et leurs séances d’espionnage nocturne durent des heures. L’image est parfaite ; ces deux êtres co-dépendants et empotés de la vie m’ont profondément agacée. Là où la sororité du précédent livre m’avait touchée, l’obsession du frère et de la sœur pour une vieille bâtisse a eu l’effet inverse. Avec la description interminable des premières pages lors de la première visite du couple Conroy, on comprend pourquoi Elna a préféré fuir cette maison angoissante. Pendant tout le livre, je m’entendais hurler « JUST MOVE THE F*** ON, GUYS! ».



Ma sœur, serial killeuse, Oyinkan Braithwaite

Je ne remercierai jamais assez mon ancien Book Club de me faire découvrir des petites merveilles, certes calibrées pour le public féminin des cercles de lecture anglo-saxons, mais qui n’en sont pas moins jouissives. Jouissif, tel est l’adjectif qui résume le mieux ce premier roman.


Oyinkan Braithwaite est une auteure nigériane à peine trentenaire lors de la publication de celui-ci en 2019. Née à Lagos, la ville où se déroule Ma sœur, serial killeuse, elle a toutefois grandi et effectué l’ensemble de sa scolarité en Angleterre. L’anglais est donc sa langue d’écriture. Dans ce roman à la fois fantasque et réaliste, elle déploie ses talents de jeune auteure ancrée dans son époque, tant sur le fond que sur la forme.

Ce n’est pas ce que vous croyez

En lisant le titre, on s’attend à un roman policier ou à un thriller. Enfin peu importe le genre littéraire, il est question de meurtre et d’hémoglobine, non ? Si, mais ce n’est pas ce que vous croyez. Sans être mensonger, le titre n’en est pas moins déroutant. À défaut d’être totalement centré sur des meurtres et la résolution d’une enquête, ce livre drôle, avec une sorte d’humour noir-léger – j’endosse l’entière responsabilité de ce mot-valise – raconte la relation fusionnelle de deux sœurs que tout oppose. D’un côté, nous avons Korede, l’aînée, infirmière et altruiste. De l’autre, Ayoola, la cadette égocentrique, parfaite narcisse des temps modernes.


Le ton décrit plus haut est donné dans les premières pages. En effet, le roman s’ouvre sur une scène de crime et une description minutieuse du nettoyage de tout ce sang par Korede. Une fois encore, Ayoola a tué son amant et appelé sa sœur à la rescousse pour faire disparaître le corps et les traces du meurtre. Même si la jeune femme prétend avoir agi par légitime défense, elle n’en est pas moins à sa troisième victime, ce qui la qualifie de tueuse en série aux yeux de la loi. On ne peut donc pas reprocher au titre d’être évasif. Mais une fois la scène de crime nettoyée et le corps jeté dans la lagune de Lagos, l’élucidation n’est plus un sujet, puisque la coupable est annoncée dès le début. Le lecteur peut se demander tout au plus si elle ira en prison, mais là n’est pas le problème.


Le cœur du roman est la relation – moins superficielle et conflictuelle qu’il n’y paraît – entre deux sœurs que tout oppose ET réunit. Un équilibre fragile mais ancien qui va être mis à mal par l’intrusion du beau docteur Tane dont Korede est secrètement amoureuse et que la belle cadette va commencer à fréquenter. Sera-t-il la quatrième victime de la serial killeuse, ou la gentille infirmière parviendra-t-elle à le sauver ?

Un roman contemporain, un ton léger et drôle

Ayoola est une créature des réseaux sociaux. Comme toutes les très belles jeunes femmes, elle connaît l’étendue de ce pouvoir sur les hommes, en use et en abuse. Elle se complaît dans une oisiveté permise par la richesse de son défunt père et passe ses journées à jouer les influenceuses sur Instagram. C’est d’ailleurs le premier roman que j’ai lu dans lequel le célèbre réseau social est mentionné. Alors certes, le pouvoir de la jeunesse et de la beauté féminine est vieux comme le monde, mais sa mise en scène sur les réseaux sociaux et la moquerie dont fait preuve la narratrice vis-à-vis de son personnage totalement oisif relèvent d’une modernité irrésistible aux yeux du lecteur. Ayoola n’en fout pas une, pour dire les choses clairement, et compte sur sa sœur aînée pour la sortir de tous les mauvais pas (euphémisme).
Mais si j’ai beaucoup aimé Oyinkan Braithwaite et la trouve terriblement moderne, c’est avant tout grâce à la petite voix moqueuse qui vous accompagne tout au long de cette narration à la troisième personne. Hormis pendant les rares passages assez graves qui traitent du père décédé, l’oiseau moqueur donne à entendre sa petite musique fort agréable du début à la fin.


Braithwaite ne lésine pas sur le sarcasme et le lecteur n’a aucun mal à se représenter certaines scènes cocasses. Ainsi lorsque Tane – le « crush » de Korede, pour rester dans le contemporain – est mentionné pour la première fois, la description de la tentative de séduction de la jeune femme est hilarante. Contrairement à sa sœur ultra féminine, elle doit faire un effort peu naturel pour mettre en place une démarche chaloupée. Maladroite et ridicule, celle-ci n’obtient qu’un maigre « ça va ? » presque inquiet de la part de l’objet du désir. Un passage hilarant qui m’avait marquée à la lecture. Faute de pouvoir le citer, je ne peux que le restituer de manière bancale et dépourvue d’humour.

De l’africanité à la sororité universelle

Comme dans de nombreux romans contemporains anglo-saxons que je qualifierais de « fictions à Book Clubs », les femmes sont au cœur de de l’intrigue. Ici, le thème central est sans conteste la sororité. Envers et contre tout, Korede soutient sa petite sœur malgré leur antagonisme absolu. On comprend au fur et à mesure du récit qu’une telle cohésion s’est forgée dans la brutalité du père qui n’est plus de ce monde. Riche nigérian pour qui les apparences primaient, il n’en demeurait pas moins violent et sans pitié avec ses filles, prêt à vendre les faveurs sexuelles d’une Ayoola à peine pubère pour conclure une belle affaire – avec un vieux libidineux. L’africanité est présente dans l’évocation en filigrane d’une société ultra-patriarcale. Car sans nommer celle-ci, disons que Braithwaite multiplie les indices. Au-delà du patriarche à la richesse insolente pour qui seule la réputation compte, il y a la beauté comme valeur suprême – et unique ! – chez les femmes, incarnée par une Ayoola qui a absolument tous les hommes à ses pieds, y compris un médecin exerçant à l’hôpital. Dans nos sociétés occidentales, on imagine mal un médecin fréquenter de manière assidue et ostensible une influenceuse superficielle. Enfin il y a ces quelques détails qui plantent le décor à Lagos : le lagon au moment de jeter le corps de la dernière victime d’Ayoola, les embouteillages monstres, les okadas, l’état de l’hôpital, les policiers corrompus qui multiplient les contrôles routiers pour s’en mettre plein les poches. Soit.


Cette histoire de sœurs opposées mais unies dans une adversité qu’elles connaissent depuis toujours n’en demeure pas moins universelle. Depuis la déferlante #metoo, le mot « sororité » revient souvent ; les femmes victimes de la domination masculine sont des sœurs de souffrance. Peu importe leur âge, leur statut social ou leur situation matérielle, elles se donnent la main et se soutiennent grâce à une parole soudain – oui, soudain ! – libérée, se sentant alors moins seules et donc plus fortes. Ayoola et sa grande sœur Korede en sont le symbole. La violence du père les lie autant que le sang. Korede aurait pu se laisser aller à une ignoble jalousie envers sa cadette-diva qui attire l’attention de tous les hommes et lui ravit en un clin d’œil un homme qu’elle convoite depuis des années. Mais il n’en est rien. Non seulement elle la soutient dans le nettoyage des scènes de crime au risque de se faire prendre lorsque SA voiture est inspectée par la police dans le cadre de l’enquête pour le dernier meurtre, mais en plus de cela elle n’hésite pas une seconde lorsqu’il faudra choisir entre Tane et Ayoola. Sa crainte annoncée dès le début du flirt est confirmée, même si cette fois le jeune médecin n’est que grièvement blessé. Ayoola parle comme à son habitude de légitime défense en réaction à un accès de violence de la part de son amant et Korede, sans préciser si elle la croit ou non, la soutient naturellement. Sisters before misters.

Une misandrie jouissive

L’intrigue tourne autour d’une femme qui se défend – d’une manière extrême, bien évidemment – face à la violence conjugale. Et comme elle vit dans une société ultra patriarcale où elle passe de la propriété du père – violent – à celle du petit-ami et potentiel mari – lui aussi violent –, elle devient une sérial killeuse par la force des choses. Or une telle vengeance ne se retrouve nulle part – surtout dans le réel ! Depuis la lutte récente en faveur de la reconnaissance du terme féminicide par le droit, cette conséquence tragique du patriarcat est mise sous le feu des projecteurs en tant que telle. Et la réflexion logiquement induite par cette prise de conscience se traduit par la question suivante, déjà évoquée en d’autres termes par Despentes dans une interview : « Puisqu’on sait qu’une infime minorité d’auteurs de violences faites aux femmes est condamnée à la hauteur du préjudice engendré, les femmes seraient-elles des saintes pour ne pas se défendre et abattre tous ces hommes qui les violent(ent) en masse ? » Dans cette même interview, Despentes ajoute que les femmes continuent bien de mettre au monde des garçons, donc de futurs agresseurs potentiels… Passons sur cet exemple qui peut choquer, mais qui doit être replacé dans l’ensemble de la réflexion dominés-dominants. Car c’est justement dans cette configuration vieille comme le monde que réside la réponse à la question : les femmes sont dans un état de soumission telle qu’elles ne se vengent pas, ne se rebellent pas à la hauteur des préjudices subis. Elles se contentent de porter plainte – quand elles ne se disent pas, comme dans la majorité des cas, que la démarche est parfaitement inutile – et de revendiquer certains droits. Mais les violences se poursuivent, puisque le schéma dominants-dominés n’a pas été renversé.

Or dans son roman, Oyinkan Braithwaite campe un personnage qui fait ce que les femmes devraient faire en toute logique, même si bien évidemment ce n’est pas une réponse socialement et éthiquement acceptable : elle bute. À coups de couteau. C’est sanglant, mais l’humour noir dévoilé dès les premières pages nous fait oublier qu’on parle de meurtre, comme si la légèreté du ton correspondait au peu de perte pour l’humanité que représente l’agresseur-victime.

La misandrie assumée de Ma sœur, serial killeuse est jouissive car vengeresse. Les hommes y sont des êtres faibles – seule la beauté compte, alors bien fait pour eux si elle les éblouit et les mène à leur perte. Leur jalousie et volonté de domination semblent punie comme il se doit, et même le George Clooney de Lagos dont Korede est secrètement depuis si longtemps ne parvient pas à ébranler la sororité toute-puissante. Y a pas à dire, ça fait du bien.

La Mythologie viking, Neil Gaiman

« Bon Dieu mais depuis quand TomtomLaTomate s’intéresse-t-elle à un auteur à succès anglo-saxon de fantasy ? », me direz-vous en découvrant avec stupeur le titre de cette nouvelle chronique. Et si vous êtes un fidèle lecteur de mon blog, vous connaissez déjà la réponse, à savoir : « Elle ne s’y intéresse toujours pas, mais son Book Club l’a un peu forcée à sortir de sa zone de confort littéraire. » Contre toute attente, ce recueil de petites histoires de la Mythologie viking pour les Nuls m’a fort amusée. Neil Gaiman est un excellent vulgarisateur et conteur dont l’univers et le célèbre American Gods se nourrissent des légendes scandinaves. Ses histoires de dieux nordiques sont rapidement sorties de ma mémoire, mais j’ai tout de même envie de partager avec vous les multiples qualités de ce petit livre agréable.

La Mythologie viking pour les Nuls

Voilà comment aurait dû s’appeler ce livre, et c’est d’ailleurs la première idée qui à l’époque est ressortie de la discussion au sein de mon Book Club. Ces histoires sont racontées dans un style au rythme effréné et sans fioritures ; le lecteur n’ayant jamais lu la moindre ligne de marvels inspirés de la mythologie nordique peut suivre sans problème ces aventures incroyables de dieux fous, drôles et cruels. Dans une introduction synthétique, Gaiman nous présente les éléments fondamentaux de la mythologie nordique. D’une part la chronologie allant de la création des neufs mondes peuplés de leurs créatures respectives au Ragnarök, le crépuscule des dieux, en passant par l’ère des hommes. D’autre part les personnages, leurs rôle et caractère. On comprend tout, nul besoin de revenir quelques pages en arrière parce qu’on a oublié qui était cet Odin ou autre, et ça fait du bien ! Voici nos personnages principaux :

Odin : maître des dieux, il incarne tout naturellement la sagesse, la bravoure et l’intelligence.

Thor : fils d’Odin, il est le plus fort, mais aussi le plus colérique.

Loki : fils d’un géant (les géants sont les ennemis des dieux) et adopté par Odin, c’est un sale gosse farceur, hilarant et indigne de confiance.

Tous trois – même si Loki constitue une exception – appartiennent à la « famille » de dieux Ases et vivent dans leur propre Olympe – Asgard. Quant aux Hommes, ils vivent dans le royaume de Midgard. Comme dans toutes les mythologies, tout n’est qu’hybris, immoralité et violence extrême. Les histoires racontées sont toutes issues de la transmission orale ou écrite, notamment grâce à L’Edda poétique, un recueil anonyme de poèmes islandais qui date du XIIIe siècle. Commençons par l’un des épisodes les plus connus, à savoir…

Le vol du marteau de Thor

Un matin, Thor découvre qu’il a perdu Mjöllnir, son célèbre marteau. Ce dernier lui a été volé par le géant Thrym. Le puissant dieu décide alors de s’allier avec Loki pour récupérer son signe distinctif. Après avoir convaincu Freyja  – déesse Vanir vivant parmi les Ases – de leur prêter sa combinaison de plumes, Loki vole vers Jötunheim, le monde des géants. Thrym reconnaît son larcin et accepte de rendre le marteau à une condition : épouser la belle Freyja. De retour à Asgard et après avoir essuyé le refus catégorique de la principale intéressée, Thor et Loki vont finalement accepter une autre idée. Prêt à tout pour éviter une invasion des géants détenteurs de son arme, l’ultra-viril Thor va se déguiser en Freyja et porter son « collier des Brisingar » pour berner Thrym. Loki sera sa suivante. La rencontre entre un Thrym brûlant de désir pour Freyja et les deux travestis donne lieu à quelques pages hilarantes. On y retrouve un Thor à l’appétit gargantuesque, mais qui ne dit mot pour ne pas trahir sa véritable identité sous son apparence de déesse. Les justifications de Loki auprès de Thrym apportent elles aussi leur lot de comique ­: Freyja avait tellement hâte de rencontrer son promis qu’elle n’a pas mangé depuis huit jours. Et quand le géant est effrayé par le regard féroce de la belle Freyja au moment de l’embrasser, Loki lui garantit que là encore, il est dû à l’excitation de la future mariée et au manque de sommeil qui en découle. Je vous la fais courte, mais ça fonctionne ! Et au moment de sceller le pacte, Thrym demande à ce qu’on lui amène Mjöllnir pour consacrer son union avec sa douce. Celle-ci – Thor, oui ! – s’empare alors de l’objet et massacre tous les géants qui l’entoure.

L’horreur et la violence

Comme le montre cet avant-goût, les dieux ne font pas dans la dentelle. Prenons là encore exemple sur la mythologie grecque. La violence y est omniprésente : tous les tabous sont brisés – à l’instar d’un fils qui tue son père pour coucher avec sa mère – et l’horreur dépasse les meilleurs scénarios de films hollywoodiens, avec des monstres tels les cyclopes ou encore la redoutable Scylla. Ré-pu-gnants ! Alors pas de surprise dans son pendant scandinave, on retrouve cette composante essentielle ; seuls les noms sont plus difficiles à mémoriser et à prononcer. Entre démesure, jalousie, excès et luttes de pouvoir, les dieux puissants multiplient les démonstrations de leur force pour mieux inspirer la crainte aux Hommes.

Le visqueux et déplaisant apparaît dès la création de cette univers puisque Odin sacrifie son œil pour atteindre la sagesse ultime. Leçon pour les Hommes censés prendre les dieux pour modèles : ne reculez devant rien et la bravoure, le sens du sacrifice ne doivent pas avoir de limite.

La mythologie scandinave a également son propre monstre marin. Lorsque Thor rend visite au géant de glace Hymir, tous deux partent pêcher et s’éloignent de plus en plus du rivage malgré les protestations de Hymir. Tandis que le géant pêche deux baleines, Thor « attrape » Jörmungand – un gigantesque serpent de mer qui a tellement grandi depuis qu’Odin l’a jeté à la mer autour de Midgard qu’il se mord la queue. Grâce à sa force exceptionnelle et dans un combat haletant, Thor parvient presque à le tirer à bord.

Enfin la violence mêle les combats sanglants décrits ci-dessus aux pires trahisons entre Ases. Au cœur de celles-ci, Loki. Sa loyauté n’a d’égale que son inventivité dans le malin. Ainsi quand Frigg, la mère de Balder – second fils d’Odin et dieu de la beauté aimé de tous sauf de Loki – souhaite conjurer la prophétie de la mort de son fils et fait prêter serment à tous sauf au gui de ne jamais faire de mal au jeune dieu, Loki donne une fléchette de gui au frère aveugle de Balder. Résultat : un fratricide magistralement orchestré par Loki. Œil pour œil dent pour dent, les dieux d’Asgard tuent le fils de Loki pour le punir et l’emprisonnent pour l’éternité. Pendant Ragnarök, l’apocalypse annoncée dès le début, Loki et ses trois enfants encore vivants se battent contre les Ases. Un juste bouquet final après toutes les trahisons de ce personnage central.

Mais on se marre bien quand même !

À la différence de certains récits d’inspiration mythologique profondément ennuyeux, aucun chapitre de La mythologie viking n’est épargné par les qualités de conteur et l’humour irrésistibles de Neil Gaiman. J’en veux pour preuve le comique de situation lié au travestissement de Thor évoqué plus haut. Nombreuses sont les scènes extrêmement drôles rapportées avec une telle vivacité qu’il est impossible de ne pas les visualiser très précisément en riant au lit, dans les transports, à la bibliothèque, au parc, etc. Objectivement seule en avec mon air idiot, et subjectivement entourée de ces dieux violents et ridicules, mais surtout de l’incorrigible Loki.

De nombreux récits tirent leur origine des farces que ce personnage exécute avant d’être contraint de les réparer. Parmi ses espiègleries absurdes mais qui nous font décrocher un sourire, on peut citer la tonte de Sif, la femme de Thor aux cheveux d’or. Dans le chapitre suivant, un mystérieux personnage – qui s’avèrera être un géant – propose aux Ases de construire un mur impénétrable tout autour d’Asgard en échange de la main de Freyja. Loki convainc les dieux d’accepter si le géant réussit son œuvre en moins de six mois…Le problème c’est que ce dernier y parvient presque et que Loki doit bien évidemment l’enfumer pour rattraper son mauvais pronostic.

Enfin Neil Gaiman peut, sans l’aide de Loki, vous faire éclater de rire en une remarque inattendue, comme glissée l’air de rien au milieu du récit. J’en veux pour preuve cette phrase entre parenthèse – une ponctuation qui singe l’aparté dans une conversation, le petit mot taquin susurré à l’oreille d’un voisin complice et dissimulé au reste de l’assemblée par la main. Le décor d’abord. Frey, dieu Vanir et frère de la fameuse Freyja, épouse la sublime Gerd, une géante, dans des conditions idylliques : « un champ d’orge ondulant », « elle était aussi belle que dans ses rêves », « sa peau et ses lèvres aussi douces qu’il espérait », « leur mariage était sacré et on raconte que leur fils, Fjolnir, devait être le premier roi de Suède. » Et là…BIM ! Arrive la parenthèse qui casse tout :

« (Il se noiera dans un tonneau de miel en pleine nuit, alors qu’il était à la recherche d’un endroit pour pisser.) » L’introduction de cette ponctuation et le changement brutal de niveau de langage miment à la perfection le retour à la réalité triviale induit par cette mort aussi inattendue qu’hilarante.

Bon, c’est forcément moins drôle là, mais toujours est-il que ce Neil Gaiman mérite son immense succès.

Petit challenge de lecture auquel je ne pourrai participer, mais que je vous invite à découvrir ici :

https://www.awin1.com/cread.php?awinmid=16829&awinaffid=893141&ued=https%3A%2F%2Fwww.bookdepository.com%2Freadathon

https://www.awin1.com/cread.php?awinmid=16829&awinaffid=893141&ued=https%3A%2F%2Fwww.bookdepository.com%2FLittle-Women-Louisa-May-Alcott%2F9780147514011

Oblomov, Ivan Gontcharov

Une fois n’est pas coutume, j’ai détesté ce classique russe. Nous sommes bien loin de mes chroniques dithyrambiques sur d’autres monstres slaves, comme Le Maître et Marguerite de Boulgakov, ou encore Anna Karénine de Tolstoï. Bienvenue dans l’ennui et l’incompréhension. Oblomov, c’est un personnage qui représente une noblesse russe totalement oisive et fatiguée par son apathie. Il ne se passe rien, et on n’en apprend pas plus sur la condition humaine. Contrairement à Madame Bovary qui prouve que l’on peut écrire un roman palpitant sur l’ennui, Oblomov, avec son personnage éponyme mentalement fort agité, fait tomber les paupières du lecteur.

Sans doute n’ai-je pas saisi le message, à l’instar de ma lecture de Lolita de Vladimir Nabokov, puisque Tolstoï et Dostoïevski y voient une œuvre capitale à sa parution en 1859. Je vais donc faire de mon mieux pour l’aborder. À noter que je me suis appuyé sur l’article Wikipedia en allemand pour l’écriture de mon résumé car, pour ne rien vous cacher, j’ai quasiment tout oublié de ce roman.

Résumé de l’intrigue

Oblomov est un noble saint-pétersbourgeois qui vit des rentes du domaine Oblomovka, sa propriété à la campagne. Alors pourquoi décoller de son divan ? Fatigué de ne rien faire, il hurle en permanence sur Zakhar, son vieux valet tout aussi paresseux à en croire l’état de décrépitude de l’appartement que nous avons la chance de constater dès l’ouverture du roman. Même la gestion à distance d’Oblomovka lui est insurmontable. Et quand il reçoit une lettre du gestionnaire de son domaine sur l’état préoccupant de ses finances,  il passe plus de temps en position allongée à se tourmenter de la réponse qu’il doit faire qu’à écrire ce courrier. En d’autres termes, la simple perspective d’une décision, sans même parler d’action, l’épuise. La lettre de réponse ne verra jamais le jour.

Puis vient son rêve interminable – une centaine de pages, si ma mémoire est bonne ! – d’une enfance champêtre certes idéalisée mais avec des éléments bien réels. Ainsi les parents d’Oblomov ne lui demandent pas le moindre effort – domestique ou scolaire – tandis que son ami Andreï Stolz*, d’origine allemande par son père, est élevé dans le culte du travail. Ce personnage antagoniste jouera un rôle central tout au long de l’intrigue. Oblomov finit par se lever après une visite de sa part et surtout, surtout, il lui présente Olga.

Ah Olga ! Va-t-elle « guérir » notre feignasse romanesque ? Quoi qu’il en soit, son apparition tire légèrement le lecteur de son ennui. Entre visites au domicile de sa tante où la jeune fille réside pour l’écouter chanter de sa voix d’ange et promenades presque quotidiennes dans un petit chemin de terre, le jeu de séduction se déploie (très) lentement. Mais le démon de la léthargie aura raison de leur amour, et de la patience d’Olga, puisque Oblomov ne cesse de repousser l’officialisation de leur union et donc leur mariage.

Incapable de mettre de l’ordre dans ses affaires – au sens propre comme, ici, au sens figuré – il est escroqué par son « ami » Tarantiev et se voit contraint d’emménager dans un autre appartement. Fidèle à ses habitudes, il continue de ne rien faire et profite de la cuisine d’Agrafia, la propriétaire des lieux et maîtresse de maison zélée. Pendant ce temps-là, ses finances se détériorent chaque jour un peu plus et Stolz, dans une ultime tentative de sauvetage, prend lui-même en main la gestion d’Oblomovka. Mais alors que son propriétaire promet de reprendre les rênes de ses affaires et de suivre son ami dans un voyage en Europe, rien ne change. Et Stolz épouse la belle Olga. Il voit clair dans le jeu de Tarantiev et Ivan Matvéevitch, frère d’Agrafia, qui s’allient pour ruiner ce pauvre Oblomov. Or celui-ci ne sortira plus jamais de sa léthargie malgré les avertissements de son véritable ami.

L’épilogue est dans la continuité de tout cela, voire encore plus triste. Stolz apprend des années plus tard qu’Oblomov a épousé sa propriétaire – un très mauvais parti – avant de sombrer et de se complaire dans la maladie, ponctuée d’un AVC mortel. Il jure de sauver ce qui peut encore l’être, à savoir le fils du défunt Andreï Ilitch – qui porte d’ailleurs son prénom – et l’élève, tandis que sa mère part travailler comme gouvernante chez son frère. Zakhar quant à lui ne sortira jamais du deuil de cet être qui était à la fois son bourreau et son unique point de repère. Le vieillard devenu aveugle est chassé du foyer et finit mendiant.

Mythe d’Oblomov et oblomovisme

Satire sociale

Comme pour Faust et Don Juan – rien que ça ! –  on peut parler du mythe d’Oblomov. Dans la culture russe, il renvoie à une aristocratie oisive qui vit dans la léthargie au lieu d’œuvrer à la réalisation de projets, ce qui lui vaut une souffrance inextricable. « Mieux vaut vivre ses rêves que rêver sa vie » ; cette phrase bateau de développement personnel placardée un peu partout sur Instagram et Facebook résume pourtant le destin de notre personnage. Désolée. Je cite une telle niaiserie de bonne foi, et non dans le but de décrédibiliser un livre que je hais.

L’ « oblomovisme », néologisme inventé par Stolz dans le roman, devient dans la culture russe un phénomène social caractérisé depuis la parution d’un article du critique Nikolaï Dobrolioubov intitulé « Qu’est-ce que l’oblomoverie ? ». Dans ce papier qui contribua largement à la popularité du roman lui-même, le journaliste dénonce le servage comme principale cause de la « maladie » d’Oblomov. En effet, si un tel système garantit des revenus à toute une catégorie de la population qui n’a fait que se donner la peine de naître, pourquoi celle-ci travaillerait-elle ?

À noter que dans ce roman raconté à la troisième personne, le narrateur ne se gêne pas pour juger, moquer, condamner son personnage principal. D’où mon emploi du terme satire pour l’ensemble de l’œuvre. Il est assez bavard et enchaîne les digressions. Ainsi les parents d’Oblomov sont critiqués pour avoir trop protégé leur fils et sont donc rendus responsables de son état adulte. Mais attention, on reste dans un roman et non dans une œuvre à dimension purement politique. Le narrateur ne prétend donc pas – malgré ses jugements – détenir la vérité. C’est aussi pour bien souligner cet élément « humain » – faillible, non omniscient – du narrateur et donc distinguer sa voix de la sienne que Gontcharov révèle vers la fin du récit qu’il s’agit d’un personnage fictif. Un petit « tour » final pour ne pas affecter l’ensemble de notre lecture.

Applications dans d’autres domaines

On retrouve l’oblomovisme en sociologie, mais pas que ! Le terme de maladie évoqué plus haut n’est pas une exagération car le syndrome d’Oblomov s’applique à la psychiatrie. Il désigne un névrosé sans volonté qui souffre d’apathie, de paresse et de parasitisme. Oblomov profite tour à tour du zèle – dans ce cas relatif – de Zakhar, de Stolz et d’Agrafia. Il laisse les autres s’occuper de lui – ici Stolz prend les décisions à sa place et tente même de sauver sa fortune – alors qu’il reste en pleine possession de ses facultés morales, intellectuelles et mentales. Notre personnage éponyme n’est pas fou. Il est victime de ses privilèges et la maladie semble provenir de là. Il n’a pas de loisirs non plus – sans doute trop éprouvants pour lui.

Refuser de devenir grand

L’article en anglais de Wikipédia m’a mise sur cette piste. L’enfance d’Oblomov a été très heureuse, comme le montre son long rêve. Passage clé du roman, cette réminiscence onirique d’un Oblomovka idéal met en scène une existence parfaitement cyclique sous la douce protection maternelle. Le quotidien est fait de saisons qui s’enchaînent paisiblement, de naissances et de célébrations. Les bébés évoluent en hommes bons à marier qui ensuite reproduisent les mêmes bébés qu’ils étaient quelques années plus tôt. Les choses vont donc naturellement ; la mort constituent une fin lente et tout aussi naturelle à ce cycle.

Or le personnage du roman est si attaché à cette perfection de l’enfance que la vie d’adulte l’épuise. Il s’y soustrait entièrement et refuse les responsabilités qui la définissent ainsi que l’effort de s’adapter à une société en perpétuel mouvement. Même son désir de quitter Saint-Pétersbourg pour une vie tranquille à Oblomovka se voit transformé en contrainte puisque les finances de son domaine exigent un travail de sa part – lequel sera pris en charge par son ami besogneux.

Sa principale incursion dans la vie adulte est incarnée par Olga qui le pousse à prendre ses responsabilités par amour pour elle. Mais là encore, Oblomov abandonne aux portes du mariage et retourne à sa léthargie. Avoir des projets, se tourner vers l’avenir, tels sont les caractéristiques d’une maturité dont il est incapable de se parer, préférant se remémorer le passé ou vivre dans la facilité de l’instantané – comme le montre sa dépendance aux plaisirs gustatifs procurés par Agrafia qui le mènera à sa perte. Son refus de grandir est d’autant mieux mis en avant que Stolz, son opposé, incarne l’adulte : responsable, travailleur, capable de se projeter et de résoudre les problèmes auxquels il est confronté. À noter que cet antagonisme entre l’enfance et l’âge adulte est aussi celui de l’égoïsme et de l’altruisme. Tel un enfant, Oblomov ne pense qu’à lui et fait souffrir Olga, sans toutefois nuire volontairement aux autres car il reste un homme honnête. À l’inverse, Stolz ne fait que sauver son ami, une action qui se prolongera envers la descendance de celui-ci. Son travail et son altruisme sont toujours récompensés puisque sa fortune se porte bien et surtout…il épouse Olga ! Contrairement à Oblomov qui a grandi dans le confort du sein maternel, Stolz a été élevé par un père qui lui a inculqué l’importance de l’accomplissement dans le travail. Il est donc mu par une vision linéaire de l’existence et donc de projets à réaliser pour avancer, par opposition à la vision cyclique d’Oblomov qui induit un idéal de statu quo.

*À noter que « stolz » signifie « fier » en allemand. Le travail comme moteur de fierté ? Plausible.



Pachinko, Min Jin Lee

Après la douceur de Cristallisation secrète, retournons chez nos amis Japonais, avec cette fois un roman très différent écrit par une Américaine d’origine coréenne. Pachinko retrace l’histoire des immigrés coréens au Japon à travers une sublime saga familiale. Selon moi, ce livre est un chef d’oeuvre absolu qui a le mérite de traiter un sujet inédit en Occident. Mais quels aspects historiques et sociétaux révèle cette magnifique histoire sur quatre générations avec au centre le personnage de Sunja, figure matriarchale solide comme un roc ?

Le racisme des Japonais

Mon titre peu paraître brutal, mais il ne reflète que pâlement la violence de la mentalité japonaise. Lorsque j’entends les Français se faire traiter de peuple au mieux intolérant, au pire raciste, sur la simple base du vote populiste à chaque élection, je ris jaune. Les Japonais ne sont pas les seuls, mais leur politique d’immigration zéro – qui selon moi n’y est pas pour rien dans le niveau de sécurité du pays – en dit long sur l’ouverture de ce pays insulaire. Les Coréens sont vus comme faignants et malhonnêtes. Ils n’ont pas accès aux professions qualifiées ni à la propriété et vivent dans des quartiers insalubres. Un traitement difficile à croire tant ces deux peuples nous paraissent si proches. L’histoire du racisme – si tant est que les races existent, et le cas échéant, qu’il s’agisse de deux « races » distinctes – que subit ce peuple victime absolue des conflits sur son sol est racontée sous toutes les coutures à travers le destin d’une famille et sur quatre générations, des parents de la jeune Sunja qui grandit à Busan, un village de pêcheurs coréen à son petit-fils chéri Solomon.

Alors comment ces braves gens qui ont dû fuir la Corée ont-ils fait leur trou en terre hostile ? Et bien comme c’est presque toujours le cas pour les immigrés coréens du Japon et pour les raisons évoquées ci-dessus, grâce au pachinko. Les établissements de ces machines à sous auxquelles les Japonais sont si dangereusement accros sont souvent gérés par des groupes plus ou moins mafieux et quand on sait que cette activité représente 4% du PIB nippon, on comprend pourquoi le gouvernement a renoncé à les interdire.

Comme toutes les histoires d’immigrés qui réussissent, Pachinko décrit aussi bien le travail acharné et la débrouillardise de cette famille que les humiliations permanentes subies. Dans ce récit de l’exil, la troisième génération ne parvient pas non plus à s’intégrer. Solomon doit se soumettre à un examen de ses empreintes digitales le jour de ses treize ans et craindre une remise en cause de sa présence dans le pays où il est né. Jeune cadre dynamique prometteur une dizaine d’années plus tard, il se fait embaucher dans une banque d’investissement de Tokyo après de brillantes études aux États-Unis. Mais après l’échec d’une transaction dû aux liens de son père avec les yakuza, il se fait virer sans ménagement et…surprise ! intègre la société de pachinko de son père. La famille est certes devenue richissime, mais, empêchée de faire ses preuves dans les professions respectables, doit sa fortune à une activité interlope.

Les femmes sont faites pour souffrir

Ce sont les mots prononcés par la mère de Sunja alors qu’elle n’était encore qu’une jeune fille. Elle ne les oubliera jamais et ils lui reviendront quelquefois en mémoire, au moment des grandes épreuves. Le personnage principal de Pachinko est décrit comme une force de la nature, par opposition à son mari très chétif. Il le constate dès leur périple migratoire à destination d’Osaka.

Leur voyage depuis Busan aurait été difficile pour n’importe qui, surtout pour une femme enceinte, mais elle ne s’est pas plaint une seule fois ni prononcé un mot de travers. Visiblement, elle savait comment survivre, et lui n’avait pas toujours cette capacité. Il avait besoin d’elle. Un homme avait besoin d’une épouse.

Tout au long du récit, la force physique de Sunja irradie. D’une part, on imagine son épuisement lors de ses interminables journées de vente à la criée qu’elle partage avec sa belle-sœur Kyunghee. Mais jamais elle ne se plaint. D’autre part, la matriarche est confrontée à de grands malheurs. Là encore, elle encaisse.

Elle perd le doux Isak dans des cironstances atroces, le pauvre pasteur ayant été victime de la brutalité du régime politique japonais. De nombreuses années plus tard, Noa se suicide. Malgré ses études brillantes, sa maîtrise parfaite du japonais et donc sa tentative de faire oublier ses origines coréennes, l’idée même d’avoir pour père biologique un mafieux deviendra invivable. Au cœur de son chagrin, Sunja la matriarche regrette de n’avoir préparé ses fils à la souffrance comme les mères y préparent leurs filles. La biologie et les douleurs physiques qui en découlent y sont pour quelque chose, mais j’ai trouvé cette réflexion sur la résiliance universelle des femmes face à la souffrance terriblement pertinente. Ainsi les humiliations envers les Coréens vivant au Japon sont communes aux deux sexes, mais comme toujours, elles passent au plan sexuel dès lors qu’il s’agit des femmes. C’est ce que montre au début du roman l’agression dont est victime la jeune Sunja en rentrant du marché, laquelle occasionne la rencontre avec Hansu et pose son rôle de sauveur/protecteur qu’il gardera jusqu’à sa mort.

En parlant du loup…

L’ambiguïté du personnage de Hansu

Tantôt sauveur, tantôt trompeur, cet homme d’affaires apparemment lié aux yakuzas est sans contexte un pivot de l’ensemble de l’intrigue. Sans faire partie de la famille, il représente pour elle une ombre, à la fois protectrice et menaçante.

D’abord présenté comme un élégant homme d’affaires coréen de passage dans le port où la mère de Sunja tient sa pension, il délivre la pauvre Sunja des attouchements et paroles racistes d’un groupe de lycéens japonais. Ensuite, leurs rencontres d’ordre purement sexuel semblent faire apparaître un personnage moins sympathique : le cliché de l’homme plus âgé profitant de la fraîcheur d’une jeune fille. [Traduction par mes soins – pagination indisponible]

Il n’était plus un jeune homme, mais sa libido n’avait pas diminué avec l’âge. Quand il était chez lui, il se masturbait en pensant à elle. Selon Hansu, l’homme n’est fait pour coucher avec une seule femme. Le mariage n’avait rien de naturel pour lui,

De son idylle avec la jeune Sunja naîtra son seul fils ; et contrairement à ce que laisse entendre la confession de sa situation maritale, il n’est pas lâche et aidera jusqu’au bout la famille recomposée autour du dévoué Baek Isak. Par ailleurs, son amour pour Sunja ne le quittera jamais.

mais il serait incapable d’abandonner une femme qui a porté ses enfants. Certes, un homme a besoin de plusieurs femmes, il préferrait cette fille. Il adorait la robustesse du corps de Sunja, la rondeur de sa poitrine et de ses hanches.

Pour terminer sur une explication universelle et très convaincante de cette attirance si banale des hommes murs vis-à-vis des jeunes filles.

Son visage délicat le rassurait, et il dépendait désormais de son innocence et de son adoration. Après avoir passé du temps avec elle, c’est comme si rien ne pouvait lui résister. Et c’était vrai après tout : un homme redevient un garçon lorsqu’il fréquente une jeune fille.

Et puis il y a cette scène glaçante que je suis encore capable, des mois après – car oui, j’ai lu Pachinko l’été dernier – de visualiser avec précision. Quand l’une de ses jeunes maîtresses qui travaille dans un bar à hôtesses qu’il gère à Osaka le dérange à un moment inopportun, il la tabasse contre la portière de la limousine. La jeune fille sera défigurée à vie. En guise de contrepoids à cette face sombre du personnage, citons par exemple la prise en charge des soins de Yoseb, le frère aîné d’Isak, victime de l’horreur de Nagasaki, ou encore les frais de scolarité de Noa qu’il paie secrètement.

Un roman politique

Selon moi, et je l’ai annoncé dès mon introduction, Pachinko est un roman avant-tout politique, et les aspects féministes amenés par la matriarche de cette saga familiale en sont un aspect parmi d’autres. L’injustice subie par le peuple coréen réfugié au Japon est exposée par tous les aspects : d’abord dans le monde du travail, avec la misère qui en découle, puis au niveau légal avec l’absence de droit du sol ou même de naturalisation après de nombreuses années, et enfin sur le plan politique. Après la guerre, les Coréens sont pris en étau entre les communistes et les capitalistes à la botte des Américains. Au Japon, ils ont beau être traités comme des citoyens de seconde zone, ces immigrés ne peuvent nourrir l’espoir de rentrer au pays. Ainsi le pauvre Kim, patron d’un restaurant à Osaka qui appartient au réseau de Hansu, envisage de rentrer en Corée du Nord pour « participer à l’effort de réunification » et nettoyer la tombe de son défunt père. Alors que sa décision est prise, Hansu tente le raisonner en lui exposant son point de vue cynique mais cohérent – si ce n’est salvateur – au vu du contexte géopolitique. Une profession de foi capitaliste qui rejette les vélléités politiques collectives responsables des pires infâmies, au nom du peuple ou de la patrie.

« Combien de fois ai-je vraiment parlé de politique avec toi ? […] Jamais. Je suis un homme d’affaires. Et je veux que tu en sois un toi aussi. Et à chaque fois que tu vas à ces meetings, je veux que tu penses par toi-même, et je veux que tu poursuives tes propres intérêts, quelles que soient les circonstances. Tous ces gens – les Japonais ET les Coréens – sont foutus parce qu’ils continuent à penser au collectif. Mais c’est une illusion ; aucun chef ne veut le bien des autres. Je te protège car tu travailles pour moi. Si tu joues au con et vas à l’encontre de mes intérêts, alors je ne peux plus te protéger. Et concernant ces groupes coréens, n’oublie pas que les hommes qui les dirigent ne sont que des hommes – et donc guère plus évolués que des porcs. Et on mange des porcs. Tu as vécu chez ce paysan, Tamaguchi, qui vendait des patates douces à des Japonais qui mourraient de faim à des prix exorbitants et en temps de guerre. Il a violé les lois en vigueur et je l’ai aidé parce que nous avions le même objectif : gagner de l’argent. Il se considère sans doute comme un Japonais tout à fait respectable, ou un bon nationaliste…Comme les autres. En fait, c’est un très mauvais Japonais, mais un excellent homme d’affaires. […] Ce pays s’écroulerait si tout le monde croyait à ces conneries de samouraï. L’Empereur n’en rien à foutre des gens. Alors je ne te dis pas qu’il faut éviter d’aller à des meetings ou de faire partie d’un groupe. Mais n’oublie jamais que les communistes n’en ont rien à foutre de toi. Il n’en ont rien à foutre de personne. Il faut être cinglé pour croire qu’ils en aient quelque chose à foutre de la Corée. […] Nous ne sommes chez nous nulle part.  »

Une tirade qui à mon sens résume le caractère inextricable de la situation des immigrés et descendants d’immigrés coréens dans ce pays insulaire si hostile. Un grand bravo à Min Jin Lee pour cette saga familiale tragiquement instructive et bouleversante.

Anna Karénine, Léon Tolstoï

Je l’ai fait. Cette année 2020 a certes été monstrueuse par bien des aspects, comme elle l’a été pour tout le monde, mais alors au-delà des gros objectifs professionnels et sportifs que j’ai atteint, Anna Karénine relève du record personnel. Il est en effet le livre le plus long qu’il m’ait été donné de lire : 1205 pages (en allemand). Mais surtout, surtout, je ne contesterai pas la formule d’introduction à l’article Wikipédia qui lui est consacré. Il s’agit bien d’un chef d’oeuvre de la littérature. Les destins se croisent, les personnages principaux sont multiples car l’histoire d’amour adultère de l’héroïne éponyme n’est même pas le sujet. Ce pavé où pas un mot n’est superflu retrace l’histoire de la Russie, du chemin de fer aux différences de mentalité entre ses deux métropoles, en passant par l’industrialisation et les nouvelles méthodes d’agriculture. Sans oublier la réflexion intemporelle sur la vie maritale, à l’instar de deux couples antagonistes : Kitty et Lévine d’un côté, Daria et Oblonski de l’autre.

Vies maritales et système de valeurs antagonistes

Anna Karénine, c’est l’histoire d’une passion adultère qui mènera à la perte du nouveau couple aux yeux du monde, et in fine au suicide de la belle Anna. On le sait. Et l’adaptation du roman avec Keira Knightley semble, à en croire la bande d’annonce, largement développer cet aspect. Mais à la lecture du roman, c’est comme si toutes les intrigues parallèles étaient d’importance égale, sans forcément graviter autour du couple Anna-Vronski.

Avant de comparer les vie maritales, j’aimerais évoquer la vision masculine et à mon avis tout à fait juste du mariage que développe p. 466 Serpuchovskoj, ami d’enfance de Vronski. Selon lui, la femme aimée empêche l’avancement d’un homme et le mariage, par la sécurité qu’il procure, permet d’endiguer l’amour afin de mieux se concentrer sur sa carrière.

on ne peut simultanément traîner un fardeau et faire quelque chose de ses mains que si le fardeau est bien attaché à notre dos. Il en va de même pour le mariage.

Une thèse qui rejoint ce que j’ai toujours pensé, à savoir que le mariage est une prison pour les femmes et un gage de sécurité et de tranquilité pour les hommes. La société nous a longtemps fait croire que c’était l’inverse, mais les couples Oblonski-Daria et Anna-Karénine illustrent à merveille les propos du jeune Serpuchovskoj.

L’opposition entre les deux autres couples est passionnante. D’un côté, nous avons la pauvre Daria, mère de famille nombreuse et épouse d’un homme irrécupérablement volage. Elle est épuisée et à plus de trente ans – âge où les femmes étaient périmées à l’époque – sa beauté se fâne à vue d’oeil. C’est avec un malaise teinté de jalousie qu’elle rend visite à sa belle-sœur vers la fin du roman, alors que celle-ci a traversé toutes les étapes avant de pouvoir vivre avec Vronski et leur fille. Se plier au devoir, à la morale, par opposition à la liberté d’une femme resplendissante qui a assumé ses désirs. Mais de l’autre, il y a la simplicité de Kitty qui a épousé un homme moins séduisant et mondain, mais fidèle et amoureux. Elle ne peut resentir de malaise ou de jalousie en pensant à Anna Karénine, son ancienne alliée puis rivale.

Leur vie dans la propriété champêtre de ce dernier donne lieu à la description d’un bonheur conjugual fondé sur la simplicité. Entre la chasse pour Monsieur et la vie domestique pour Madame, le couple s’épanouit hors des mondanités de Saint-Pétersbourg. Loin d’être devenu un ours mal léché après toutes ces années de célibat, l’ancien vieux garçon assume ses efforts et se plie au jeu des concessions. Lévine apparaît d’ailleurs comme le personnage le plus solide et sympathique, et ce tout au long du roman, avant et après son humiliation face à Vronski. Une fois marié, il découvre avec satisfaction que son rapport au travail a changé. Une conscience paradoxalement égoiste de la responsabilité et du devoir priment sur ses réflexions antérieures sur le travail au service du bien commun, du peuple russe, etc. Il en résulte une plus grande efficacité dans le travail concret grâce à un abandon des réflexions sur le but.

Depuis qu’il était marié et vivait sans se poser autant de questions, son travail ne lui procurait plus vraiment de plaisir, mais il était convaincu de devoir le faire, et constatait qu’il avançait mieux qu’avant et s’agrandissait. (p. 1165)

Lors de ses visites dans la capitale, Lévine est toujours frappé par la vacuité des Hommes qui s’exprime jusqu’au bout des ongles.

« Pour moi c’est insupportable », répondit Lévine. « Mets-toi à ma place et essaie de considérer cela du point de vue d’un habitant de la campagne. Chez moi, on fait tout pour conserver nos mains dans un état nous permettant de travailler correctement. C’est pourquoi on coupe nos ongles court et retrousse parfois nos manches. Mais ici, les gens font exprès de se laisser pousser les ongles pour qu’ils soient aussi longs que possible, et portent des boutons de manchette gros comme des soucoupes. Et tout cela pour que leurs mains ne puissent plus servir à quoi que ce soit. »

« À la campagne, on se rassasie le plus vite possible afin de retourner travailler, et là, nous sommes en train de manger le plus lentement possible sans nous rassasier ; pour cela, nous mangeons des huîtres… » (p. 58)

Alors qu’il n’est encore qu’un prétendant pour Kitty, Lévine divise les parents de la jeune fille. La querelle est éloquente car permet de montrer deux systèmes de valeurs antagonistes. D’une part, la mère a plus d’ambition pour sa fille que ce petit propriétaire terrien trop vieux et sans envergure, et voit en Vronki un meilleur parti. Ainsi, poursuit le narrateur omniscient, elle ne le comprend pas et préfère l’éclat du jeune officier. Elle n’apprécie pas les jugements cassants – à l’instar des deux extraits cités plus haut – et la maladresse de Lévine en société. Qu’un tel comportement devienne critère de jugement de valeur d’une personne est déjà très éloquent, mais ce n’est pas tout. Au-delà du côté rustre de cet homme qui mène « une vie non civilisée à la campagne où il n’est en contact qu’avec le bétail et des paysans » (p.69), ce qui lui déplaît le plus est la passivité – comprenez le respect ! – de Lévine. En effet, il gravite autour de sa famille sans agir, comme s’il craignait d’entacher l’honneur de celle-ci par une demande en mariage. Bref, il n’est pas assez entreprenant et sa prudence ou timidité a valeur de lâcheté aux yeux de cette femme.

Misogynie ordinaire des auteurs classiques du XIXe

Évidemment, #notallmen. Pour la démonstration de la misandrie d’un roman du XIXe, c’est par ici. Mais le point de vue de la princesse que je viens de développer donne l’occasion à l’auteur de nous infliger de bons vieux clichés sur les femmes. On y a droit dans tous les grands romans : elles sont superficielles. Car le jugement porté par la mère de Kitty sur le bon Lévine résonne comme typiquement féminin. C’est bien connu : les femmes méprisent les hommes respectueux, ces bouffons. 143 ans plus tard, certains hommes se complaisent dans leur haine des femmes et creusent toujours ce sillon avec leur fameux « nice guy », cet homme imaginaire maladroit mais gentil que ces pestes rejettent au profit du beau connard. Sans compter cette pépite à la même page :

La princesse, au contraire, déclara, avec cette habitude propre aux femmes qui consiste à éviter un sujet,

Superficielles et perfides donc…

Parlons de l’essentiel, car la mère de Kitty est un personnage plus que secondaire. L’héroïne éponyme du roman se suicide à la fin. Soit. Tolstoï se serait inspiré d’un fait divers : la maîtresse de son voisin se serait elle aussi jetée sous un train. Soit. Le problème est que grâce aux débats féministes de ces dernières années, je me suis rendue compte que c’était le sort réservé par de nombreux auteurs à leur héroïnes. Pour les punir de leur démesure, ils les tuent, de préférence via leurs propres mains de femmes repenties. De l’amour de Phèdre pour son beau-fils à la passion adultère d’Anna Karénine en passant par celle d’Emma Bovary, toutes se devaient de punir leur propre immoralité. Une femme n’a le choix qu’entre la servitude et la mort. Tout désir de liberté se voit avorté par la plume d’hommes illustres, comme si leur propre servitude intellectuelle – malgré leur génie/talent/travail incontestable ! – devait se projeter chez des personnages féminins, dont la liberté les insupportent trop pour les laisser en vie. N’oublions pas que la misogynie en dit toujours plus sur le misogyne que sur les femmes sur lesquelles il s’acharne.

Misères et misères de la noblesse russe

Au milieu de toutes ces histoires d’adultère – et oui, n’oublions pas le frère d’Anna – Tolstoï n’est pas tendre avec la noblesse russe. Nous avons vu précédemment que le personnage de Lévine permettait de critiquer celle-ci, mais il n’en constitue pas l’unique occasion. Ainsi l’attitude d’Alexis Karénine surprend. Sa femme lui ayant avoué sa passion pour Vronski, il pardonne à condition de sauver les apparences. Qu’elle en aime un autre n’est pas le cœur du problème, il en va uniquement de sa réputation. Or la morale dominante dans son milieu est inversée : le cocu ne mérite ni compassion, ni soutien. Bien au contraire.

Il sentait qu’il ne pouvait plus supporter le mépris et l’humiliation qu’on lui infligeait de toutes part ;

Il sentait qu’il ne pouvait se débarrasser de la haine des autres, car cette haine ne venait pas du fait qu’il était une mauvaise personne, il aurait alors pu s’efforcer de devenir meilleur, mais du fait qu’il était malheureux, et ce de manière ignominieuse et répugnante.

Il sentait que les autres l’anéantiraient comme des chiens mordraient jusqu’à la mort un autre chien déchiqueté par ses blessures et gémissant de douleur. (p. 753)

Pire, lorsqu’Anna et Vronski reviennent en Russie après leur intermède de bonheur à l’étranger, ils vivent certes en marge de la bonne société, mais suscitent à la fois la désapprobation et l’admiration chez celle-ci. Son regard est ainsi bien plus cruel vis-à-vis d’Alexis, la victime.

Le suicide de l’héroïne n’a rien à voir avec une éventuelle réprobation de la noblesse russe, le couple étant parvenu à recréer une micro-société fort agréable, mais provient de la culpabilité d’Anna. C’est bien ce sentiment qui ronge la jeune femme et la poussera, privée de son fils et peu aimante vis-à-vis de sa fille en commun avec Vronski, à créer des tensions de plus en plus éclatantes au sein de son couple. Une folie même, qui se terminera comme vous le savez.

NB : Tous les passages du roman sont des traductions personnelles de l’allemand.

Weather, Jenny Offill

Dans le cadre de mon Book Club « normal » cette fois-ci, j’ai eu l’occasion de découvrir une auteure américaine : Jenny Offill. Bureau des spéculations, son deuxième roman paru en 2014, a été classé parmi les dix meilleurs romans de l’année par le New York Times. Mais c’est son espèce de journal intime publié en 2014, Weather, qui nous intéresse ici. J’ai apprécié ces fragments au style délicat et au contenu tantôt apocalyptique, tantôt banal, parsemé de traits d’esprits et même d’histoires drôles. Weather, c’est le récit en apparence décousu mais in fine cohérent d’une famille au sein d’une Amérique terreau de l’élection de Trump. Par un effet miroir brillantissime, la narratrice raconte comment, sans lien de cause à effet, les difficultés de son quotidien font écho à une ambiance pré-apocalyptique sur une planète menacée par le réchauffement climatique. Les différents niveaux de récit sont annoncés par la polysémie du titre : celui-ci évoque certes la météo – avec ses caprices dus au dérèglement climatique – mais en tant que verbe, il peut signifier « éroder » ou « résister à ». Voyons un peu la pertinence de ces deux acceptations pour ce journal intime qui aurait pu s’intituler « Ma vie juste avant la fin du monde ».

Bibliothécaire, épouse, mère et sœur au bord de la crise de nerfs

Lizzie Benson, la narratrice de cette – lâchons le mot – autofiction, est bibliothécaire sur un campus. En plus de ce poste d’observation imprenable sur les professeurs, étudiants et autres visiteurs esseulés, elle est mariée depuis de nombreuses années à Ben. Comme pour l’ensemble du journal, certaines réflexions sur le couple poussent le lecteur à s’arrêter pour y réfléchir, malgré leur simplicité apparente.

[traduction par mes soins]

« J’aimerais bien savoir ce que ça fait d’avoir cet âge-là et d’être amoureux », dis-je à Ben.

« Tu ES amoureuse. », rectifie-t-il.

Comme si vivre avec la même personne depuis plusieurs décennies, qui plus est lorsqu’on élève un enfant à deux, vous faisait oublier l’amour que vous éprouvez pour celle-ci. Simple, loin de la flamme des débuts, l’amour qui dure sait se faire discret.

Seule maman blanche de l’école fréquentée par son fils, Lizzie est selon moi l’archétype de l’intellectuelle bobo démocrate de la côte Est qui aime vivre dans un quartier populaire. À la fois capable d’introspection et d’altruisme, cette bibliothécaire accepte avec enthousiasme et appréhension une opportunité professionnelle en accord avec ses convictions et personnalité : psy amatrice. Sa mentor Sylvia Liller devenue célèbre grâce au succès de ses podcasts politico-écologiques lui propose de répondre à ses e-mails pendant qu’elle voyage à travers le pays pour donner des conférences…

Une occupation pour le moins « prenante », et pas seulement en matière de temps ! Mais en plus de son emploi de maman et d’épouse – pas facile avec un mari obsédé par la conquête de l’espace –, Lizzie doit également s’occuper de son petit frère dépendant à la drogue qui, malgré son mariage avec une femme alpha et sa récente paternité, menace à tout moment de replonger.

Le jeune couple est cocasse et Lizzie se moque volontiers de sa belle-sœur. Mais à chaque passage le concernant, une grande tendresse envers son frère se dessine en filigrane.

Pour le dessert, Catherine nous sert des fruits avec de la chantilly sans sucre. Mon fils déchire sa serviette en petits morceaux. « Qu’est-ce qu’on fait ici ? », murmure-t-il. Henry [le frangin, donc] l’entend et se penche vers lui pour lui dire quelque chose à l’oreille. Eli sourit.

« Qu’est-ce que tu lui a dit ? », ai-je demandé à mon frère plus tard.

« Rien ».

Une autonomie récente et fragile pour cet être dont elle a toujours dû s’occuper pour cause de mère fanatique – tiens, tiens, autre mal de ce pays –  alliée à nouveau job anxiogène : ainsi se présente le bouleversement de la vie de la narratrice, bouleversement à l’image de sa nation-monde.

L’Amérique et la planète à l’aube du chaos

Comme il est aisé de refaire l’histoire à la lumière du présent. Toutefois, impossible de ne pas voir dans ce journal intime le récit d’une Amérique annonciatrice de l’élection de Trump. Une désespérance mêlée de peur de l’avenir, de sentiment de fin du monde : tous ces ingrédients qui font triompher les populistes sont bien présents dans Weather. Ce journal intime provoque ainsi chez le lecteur une angoisse diffuse, narrée avec sarcasme et économie de mots.

Grâce à son job de rêve, Lizzie prolonge son mal-être entre les peurs des collapsologues de droite et des gauchistes défenseurs de l’environnement inquiets de la disparition imminente de notre planète. C’est avec un air amusé-cynique que je repense à ce livre, car la réalité a une fois de plus dépassé la fiction pour mettre dos-à-dos ces deux camps encore trop optimistes : personne n’aurait pu imaginer le monde dans lequel nous allions basculer en 2020.

Mais revenons-en au journal intime. Je le rappelle, le style est délicieux : léger pour décrire des choses graves, et la forme fragmentaire accentue cet effet. Ainsi on peut lire une blague coincée entre deux épisodes narratifs, respectivement  sur la vie de Lizzie et concernant un élément de l’actualité.

Q : Quel est le principe du néo-capitalisme ?

R : Deux randonneurs aperçoivent un ours affamé devant eux. L’un enfile ses baskets. « Tu ne peux pas courir plus vite qu’un ours », murmure l’autre. « Il me suffit de courir plus vite que toi. », répond le premier.

À noter p. 49 cet autre encadré qui reflète bien les préoccupations de l’Amérique, et qui bien sûr comme toujours, se diffusent peu à peu à l’ensemble du monde occidental.

Vous recevez cette carte grâce à votre privilège.

Vos paroles ou actes rendent les autres mal à l’aise.

Cochez votre privilège

  • Blanc   
  • Homme
  • Socioéconomique
  • Hétérosexuel
  • Neurotypique*
  • Citoyen

Et puis il y a ces nombreuses mini-réflexions terriblement pertinentes et universelles qui parsèment Weather. Elles peuvent être d’ordre historique et sociétal, avec une bonne dose de moquerie vis-à-vis de l’éternelle anxiété des Hommes,

Quand l’électricité est arrivée dans les foyers, des personnes inquiètes ont envoyé des lettres à la presse, craignant que cette invention ne mette en danger la cohésion familiale. Désormais, les gens n’auront plus besoin de se rassembler autour de la cheminée, disaient-ils. En 1903, un célèbre psychologue dénonçait la future déconnexion des jeunes par rapport à l’aube et aux instants de contemplation qu’elle offre.

Ahahhah ! (p.63)

ou encore anthropologique – et bien sûr toujours sociétal. Ici une anecdote racontée avec un sérieux à la hauteur de la tristesse des faits :

Cette femme vient d’avoir cinquante ans. Elle me raconte comment elle est devenue presque invisible. Elle pense ne plus être aussi jolie qu’avant, mais grassouillette et grisonnante. Mais elle a surtout remarqué une chose, et cela lui fait un peu froid dans le dos me dit-elle : si elle fait la connaissance d’un homme en dehors du travail, il ne lui accorde que très peu d’intérêt et regarde par-dessus son épaule pendant qu’il lui parle, ou la refourgue à une autre femme de son âge. « Je dois vraiment faire attention maintenant », conclue-t-elle.

Enfin Jenny Offill manie parfaitement l’absurde, et j’avais envie de terminer sur un exemple de celui-ci, car il m’a bien fait rire. Pourquoi toujours être sérieux ? Les histoires drôles « gratuites », sans caractère politique ou entraînant la moindre réflexion, nous reposent.

Une femme entre dans un cabinet de dentiste et dit « Je suis un papillon de nuit. »

Le dentiste lui répond qu’elle doit voir un psy.

« Mais je SUIS chez le psy ».

* J’ai dû rechercher sur Google la signification de ce nouveau concept…

Soumission, Michel Houellebecq

C’est dans un cadre non conventionnel, celui d’un Book Club officieux, que j’ai relu le très polémique Soumission de Michel Houellebecq. Parue en janvier 2015 juste avant les attentats de Charlie Hebdo, cette dystopie – et deux à la suite ! – m’a, comme tous les livres de Houellebecq, bouleversée lors de ma première lecture en 2018. Il n’en est rien de ma relecture en 2020. J’attendrai donc encore un peu avant d’ouvrir Sérotonine, car le ton désabusé et la misogynie assumée de Monsieur « le-plus-grand-écrivain-français-vivant » ont perdu de leur charme à mes yeux. Relecture trop précoce et inutile ? Passage entre-temps de la 4e vague de féminisme, laquelle a modifié profondément ma façon de penser et abaissé mon seuil de tolérance au machisme ? Peut-être. Toujours est-il qu’il a fait l’unanimité dans mon Book Club un peu spécial et restreint. Comme quoi les féministes sont vraiment sympas lorsqu’il s’agit de faire abstraction de leurs convictions pour reconnaître la valeur littéraire et politique d’une œuvre. Ou plutôt, prenons les choses dans l’autre sens, Houellebecq possède un talent de romancier tellement énorme qu’on lui pardonne  sa misogynie parsemée de scènes de cul sous le prisme du « male gaze » le plus primaire et…débile. Mais quelle est donc cette puissance littéraire qui nous force à apprécier Soumission malgré tout ?

La Soumission à l’islam, remède à un Occident en manque de spiritualité

Une fois n’est pas coutume, je préfère développer ici la thèse principale du livre car trop d’inepties ont été dites à son propos, avec en tête les accusations d’islamophobie. Concentrons-nous donc sur l’essentiel. Dans une interview exceptionnelle donnée en 2019 au Danemark – ce n’est un secret pour personne, Houellebecq ne supporte plus les médias de son pays – l’auteur prononçait cette phrase pour le moins surprenante « Soumission n’est pas un livre sur l’islam ». Sa thèse pourrait se résumer ainsi : le roman décrit avant tout le basculement d’une démocratie occidentale dans la théocratie, peu importe la religion concernée. Pour appuyer son propos, il nous apprend que Napoléon avait l’intention de conquérir l’Égypte et de se convertir à l’islam dans ce but. Contrairement aux détracteurs du livre – qui ont d’ailleurs à peine eu le temps de s’exprimer à sa sortie – le lecteur attentif comprend vite que le Houellebecq de Plateforme, celui qualifiant l’islam de « religion la plus con du monde », est bien loin. Au-delà de la satire de la société française, du monde universitaire et de la lâcheté de ses politiciens, la vie de ce personnage principal esseulé, apathique et parfois cynique, en bon héros houellebecquien qui se respecte, s’améliore grâce à sa conversion. Entre polygamie pour un meilleur épanouissement de l’homme et femmes de retour au foyer pour une lutte efficace contre le chômage, la France retrouve des couleurs ah ah ah. N’oublions pas la dimension comique et les réflexions simplistes, voire complètement idiotes, de ce livre. Ex : « comme certains Sénégalais sont musulmans… ». Au secours !!

Mais la France enregistrant le taux de population musulmane le plus élevé pour un pays non-musulman, ce pays apparaît comme une vitrine de l’Occident dans son ensemble. Les livres de Houellebecq, et celui-ci en particulier, paraissent très français : ils fourmillent de références que les étrangers seraient obligés de saisir sur Google pour comprendre – Jean-François Copé, David Pujadas ou encore Jean-Pierre Pernaut pour ne citer que quelques noms, sans compter la description très précise du 5e arrondissement, entre les arènes de Lutèce et la Grande mosquée. Pourtant, le succès de notre Michel national tient bien au miroir qu’il tend à TOUT l’Occident. Ses héros masculins romantiques, désabusés et surtout dépressifs auraient pu être Allemands, Américains ou Italiens, et dans Soumission, on en imagine un bon paquet trop heureux de se convertir à une religion qui autorise la polygamie.

J’interprète ce roman ainsi : ce qui manque à ce personnages houellebecquien et plus largement à nos sociétés occidentales, c’est une religion autoritaire – à noter que le narrateur reprend le mépris de Nietzsche à l’égard du christianisme, le qualifiant de religion féminine. « Islam » signifiant « soumission » en arabe, cette dystopie décrit moins la soumission d’un État occidental jusqu’ici fièrement laïc à une religion majoritaire – en nombre de pratiquants – que celle des hommes à Dieu. Contrairement au christianisme, la religion de l’Amour, celle où Jésus s’est fait homme pour se mettre à leur niveau, celle où le Christ enseigne le pardon en tend l’autre joue après avoir reçu une gifle, l’islam exige une soumission absolue à Dieu. Sans avoir lu le Coran, on sait bien à quel point cette religion qui régit tous les aspects de la vie des hommes – politique notamment, via la charia – est nettement plus contraignante que les autres religions monothéistes. Citons ses interdits les plus connus de tous : consommation d’alcool et de porc.

Bref. Dans un pays autrefois prospère, mais où la pauvreté et la misère se répandent désormais comme une tache d’huile au sein de sa population, les Hommes sont perdus et en manque de spiritualité. Vaste question philosophique qui traverse toute l’œuvre de Houellebecq : que sommes-nous sans Dieu ? Quel sens peut bien avoir notre vie sur terre ? En profiter car il n’y a rien après apparaît comme la nouvelle loi qui régit la vie des Occidentaux. Dans une société française post-soixante-huitarde visiblement paumée suite à la libération sexuelle et à l’abandon de la morale judéo-chrétienne comme système de valeur suprême – cf. Les Particules élémentaires, ou même Plateforme – les êtres ont besoin de rênes solides, de préceptes à suivre. Tandis que la tentation populiste, pour ne pas dire totalitaire, s’exprime de plus en plus dans les urnes à chaque élection présidentielle, Houellebecq imagine dans cette dystopie l’islam comme solution, alors que son rejet par la population française est à l’origine même du vote populiste. Ironie du sort, quand on sait que la bon nombre de politologues parlent/craignent/prédisent un basculement de la France sous le Pen, le principal ennemi autoproclamé de l’islam. Ah non ! Pour ce petit peuple en manque de spiritualité, les identitaires et leurs incendies ou meurtres isolés ne semblent pas constituer un remède efficace à une telle perte. Houellebecq leur préfère le puissant islam, arrivé par les urnes et accompagné de lois misogynes et peu réalistes si on regarde son application dans les pays pratiquant un islam modéré – toutes les femmes au foyer, polygamie, pédophilie et burqa. Une solution radicale, mais le désormais célèbre excipit de ce roman ne laisse aucun doute sur les bienfaits de cette conversion du héros : « Je n’aurais rien à regretter ».

Et rappelons que Soumission est avant tout le récit d’une conversion, puisque notre universitaire qui ne croit en rien est spécialiste de Huysmans. Or l’œuvre de cet auteur catholique raconte l’enracinement de sa foi au fur et à mesure qu’il approche de la fin de sa vie, avec justement des ouvrages plus mystiques à l’approche du souffle final. Par ailleurs, Houellebecq a déclaré – parmi le peu d’interviews qu’il a pu de faire pendant la promotion écourtée de son livre – avoir raté une conversion au catholicisme lorsqu’il était plus jeune. Deuxième tentative via un énième double fictionnel. En revanche, et là où ce roman se détache du parcours spirituel que décrit l’œuvre de Huysmans, le personnage principal a beau suivre les pas de son auteur de prédilection et dormir dans le monastère où celui-ci a séjourné, son cheminement est plus opportuniste que sincèrement spirituel. Comme je l’ai expliqué plus haut, l’islam présente d’immenses avantages pour un homme. Mais ce n’est pas tout, après l’arrivée au pouvoir du candidat musulman, l’Université publique de la Sorbonne se transforme en Université islamique arrosée par l’argent des pétromonarchies. Notre professeur voit son salaire décoller et son niveau de vie exploser – le tout avec plusieurs femmes : les gamines pour le sexe, les vieilles pour la bouffe. Que demande le peuple ?

Cristallisation secrète, Yoko Ogama

Toujours dans le cadre de mon Book Club, je poursuis mon exploration de la littérature étrangère – et Alléluia, j’ai découvert cette fois-ci une œuvre fort agréable. Après Les mémoires d’un chat, jolie surprise pour adolescents, passons à un tout autre sujet avec Cristallisation secrète, deuxième roman japonais qu’il m’a été donné de lire. Sobrement intitulé The Memory Police dans sa traduction en anglais, cette dystopie relate la disparition progressive des objets et des êtres sur une petite île nippone. Ainsi les oiseaux, les fleurs ou encore les livres disparaissent, le tout sous le contrôle de la Police de la mémoire. Le rituel se répète : les habitants se réunissent au bord de la mer pour constater la disparition, avant d’éliminer eux-mêmes les éventuels exemplaires qu’ils possèdent de la chose en question. Quant à elle, la Police de la mémoire veille à ce que plus rien ne soit conservé et arrête les Hommes dotés d’un gène particulier leur permettant de se souvenir.

Voyons voir pourquoi j’ai apprécié ce roman.

Une fluidité sans pareille

D’après ce que j’ai lu concernant la littérature japonaise – et ma précédente lecture le confirme – il semblerait que celle-ci se caractérise par un style imagé et une parfaite fluidité. Alors « style fluide » est certes une expression un peu bateau – et ça tombe bien, nous sommes sur une île !! Pourtant c’est le cas : les pages se tournent toute seule, et la fluidité de la prose de Yoko Ogawa semble mimer celle avec laquelle disparaissent les choses. Tout va de soi, et tel est l’enjeu de l’intrigue, ce qui rend d’autant plus difficile la lutte contre les disparitions que vont mettre en place nos trois protagonistes. Car ils le savent, les prochains sur la liste, ce sont les habitants eux-mêmes ; toutes ces choses en moins, c’est un étau qui se resserre autour des Hommes.

Un trio parfait

Deux personnages masculins viennent se greffer autour de l’héroïne de ce roman au narrateur omniscient. L’écrivaine et personnage principal dont la mère sculptrice a sans doute été éliminée par la pPolice de la mémoire pour conservation d’objets disparus – diamants, tickets, médicaments, bonbons, etc. – poursuit l’héritage et se bat contre l’oubli avec son art pour arme. Elle peut compter sur l’appui d’un ancien chauffeur de ferry vivant dans son embarcation – rouillée, puisque les ferrys ont disparus bien avant le début du récit. Ensemble, ils vont protéger l’éditeur de l’écrivaine menacé par la Police de la mémoire car porteur de ce fameux gène évoqué plus haut. Le vieillard est un ami des parents et leur amitié est d’autant plus belle qu’elle naît de deux solitudes et de deux êtres se sentant menacés. Quant à l’éditeur, marié et jeune papa, l’ambiguïté de sa relation avec son écrivaine tient jusqu’au bout. N’en disons pas plus. Mais une chose est sûre, notre trio constitue une certaine harmonie, avec des personnages à la fois liés par l’héroïne et par son amant – ?? – qu’ils ont pour objectif de cacher.

1984 or not 1984, that is the question

Et la réponse est ferme et définitive, confirmée par Yoko Ogawa herself : non. Cristallisation secrète n’est pas un roman politique, même si je mets au défi quiconque de le lire sans penser à George Orwell. L’appareil étatique et la mise en place de la répression sont les piliers tristement réalistes de ce chef d’œuvre de politique-fiction, or on ne retrouve pas ici de description approfondie d’un système politique. Il n’empêche que, je vous le concède, l’immense QG de la Police de la mémoire évoque les bâtiments du « ministère de la Vérité » – ou même le siège de la Stasi à Berlin où j’ai eu l’occasion de me rendre il y a quelques années – et le travail de cette institution n’est pas sans rappeler la réécriture voire l’effacement de l’Histoire dans 1984. Mais au-delà de ces éléments indispensables au récit, Ogawa n’a pas eu l’intention d’écrire un roman politique. Heureusement, car elle aurait eu bien de la peine à écrire une dystopie sur un régime totalitaire…et donc passer après George Orwell !

Cristallisation secrète relate le combat de trois amis pour ne pas mourir lentement face à une disparition programmée des habitants de l’île, peu à peu dépourvus des choses qui faisaient partie de leur quotidien. C’est un récit sur nos perceptions, la fragilité des habitudes car on s’habitue au pire en se déshabituant du meilleur – et notre monde à l’heure du COVID montre à quel point la réalité dépasse ici la fiction.

Un roman dans le roman

Le thème de la perception, celle des choses et de l’espace – comme le montre de façon métaphorique la réduction à l’extrême de celui dans lequel vit l’éditeur planqué et l’héroïne séquestrée du roman dans le roman – constitue l’une des clefs du roman. Mais la mise en abîme du roman que l’héroïne tente – avec grande difficulté depuis la disparition des livres et au fur et à mesure de l’étiolement de sa mémoire – d’écrire avec l’aide de son éditeur doté du gène de la mémoire porte avant tout sur la parole. Sans dévoiler l’intrigue, il s’agit selon moi d’une allégorie sur l’incapacité à communiquer et la fragilité, la dépendance, et l’enfermement qui en découle…un isolement qui peut s’apparenter à la mort pour celui ou celle qui souffre de ce manque. Les trois amis vont-ils disparaître comme l’héroïne du roman en cours de rédaction semble le faire ? La fin est ouverte, dans les deux histoires.

Et je conclus en vous recommandant cette dystopie mélancolique et fort agréable à lire, surtout en cette période où notre mémoire est un bien précieux : rappelons-nous la vie sans masque, les accolades, le contact tactile et les concerts sublimes auxquels nous avons assisté. Contrairement au récit, notre mémoire n’est pas en danger, mais la disparition d’éléments chers à notre cohésion ainsi que la facilité de basculement collectif  qui l’accompagne doivent nous inquiéter.