Girls burn brighter, Shobha Rao

Mon Book Club nous emmène loin. Après l’Afrique du sud, rendez-vous en Inde avec le premier roman de Shobha Rao, auteure américaine d’origine indienne. Entrons dans le vif du sujet : j’ai détesté. Féministe convaincue – et mes lectures ainsi que les angles choisis pour mes analyses ici le prouvent, j’avais un certain niveau d’attentes vis-à-vis d’un livre qui aborde la condition des femmes en Inde. Malheureusement, Girls burn brighter dégouline de « pornographie de la torture ». Et oui, car selon une critique très juste publiée sur Goodreads, les célèbres concepts de « travel porn » et de « food porn » qui envahissent Instagram ont un cousin dans la littérature populaire : le « torture porn ». Et malheureusement, ce best-seller en est un très bon exemple. Comme le roman n’est pas connu du public français, je vous offre un résumé de l’intrigue. Sautez la partie ci-dessous si vous comptez lire le bouquin !

 

Les malheurs incessants

Nous sommes à Indravalli, un village extrêmement pauvre au bord de la Krishna. Poornima n’a même pas treize ans et l’ombre du mariage à venir plane dès les premières pages. Aînée d’une famille de tisserands, elle ne s’est pas remise de la mort de sa mère. Une solitude qui prend fin subitement lorsque son père engage Savitha, une petite fille du même âge remplie de joie. Les parents de celles-ci sont encore plus pauvres, elle subsiste en fouillant les décharges à ciel ouvert, mais son père alcoolique et mendiant a toujours fait preuve d’un réel amour pour sa fille. Très vite, le caractère solaire de Savitha déteint sur Poornima et allume en elle une flamme qui ne s’éteindra jamais. Maintenant qu’elle a découvert l’amour à travers l’amitié, au sens de « philia », les coups du destin peuvent tomber. Elle se raccrochera toujours au souvenir de Savitha, et vice-versa.

La séparation se profile d’abord avec le mariage – arrangé bien évidemment – de Poornima, une étape qui nous donne un aperçu du système des unions en Inde. Le marieur s’occupe de la médiation et de la négociation de la dot. Finalement, Poornima épouse un homme d’Hyderabad qu’elle voit pour la première fois le jour de la cérémonie. La famille du marié est riche, acceptant l’union avec la pauvresse uniquement à cause d’une tare du marié : quelques doigts manquants. Avant les noces, Savitha travaille nuit et jour à son métier à tisser afin de terminer à temps un beau sari de mariage qu’elle a promis à Poornima.

Mais avant de pouvoir tenir sa promesse, un événement terrible bouleverse la vie des deux amies : le père de Poornima viole Savitha. Sous le choc, cette dernière quitte le village une nuit, sans un mot à personne.

Tandis que le lecteur ignore ce qu’il est advenu de Savitha, Poornima se marie et vit un véritable enfer chez sa belle-famille. Pour faire court, son mari la viole régulièrement avec une sauvagerie qu’on ne peut que trop bien imaginer, et sa belle-mère la harcèle car son père tarde à payer le reste de la dot. L’agressivité monte tandis que les années passent sans que Poornima ne tombe enceinte et un beau jour, son mari ainsi que sa mère lui jettent de l’huile brûlante au visage. Après sa convalescence, Poornima finit par s’échapper.

Au hasard des trajets en bus et en camion pris par autostop, Poornima se retrouve à errer dans une gare. Elle est alors recueillie par un proxénète. À son arrivée dans la maison de passe, elle entend parler d’une jeune fille qui a réclamé un yaourt avec des morceaux de banane, et pense immédiatement à Savitha. Elle parvient à se faire embaucher comme comptable grâce aux connaissances acquises par elle-même lors de l’étude prolongée et en cachette des livres de compte de son terrible mari. À partir de là, Poornima n’a plus qu’un seul objectif : retrouver son amie.

Or après avoir quitté son village suite à un viol, on apprend que cette dernière a été enfermée, droguée puis forcée à se prostituer dans cet établissement. Vient alors la possibilité d’échapper à tout cela en se faisant engager comme domestique itinérante pour une riche famille indienne émigrée à Seattle. Mais pour obtenir un visa « médical », elle doit se faire couper la main et justifier son voyage aux États-Unis par une intervention chirurgicale rare. Passons sur les détails, mais entre pratiques sexuelles morbides du frère méchant et véritable affection du frère gentil et dépressif, Savitha s’échappe et – avec quelques mots d’anglais et dollars en poche – tente de rejoindre New York dans l’espoir d’y retrouver une dame bienveillante qui lui a fourni sa carte lors d’une escale à l’aéroport.

Pendant ce temps-là, Poornima réussit à se procurer un visa pour l’Amérique et à s’envoler pour Seattle en qualité de « chaperonne » pour l’une des filles de la maison de passe vendue à son tour, comme Savitha. Les deux amies se retrouvent finalement dans une petite ville de l’ouest.

 

Ce que Girls Burn Brighter révèle du traitement des femmes dans la société indienne

Évidemment, tout le monde se doute que la condition de la femme en Inde est terrible, mais l’image se concrétise à l’aide des péripéties que les deux jeunes filles doivent subir – et non « vivre » ou surmonter. Ce qui leur tombe sur le coin de la figure n’a pas de fin. Et tout était écrit dès la naissance : le souvenir d’enfance de Poornima révèle la valeur que la société accorde à son sexe. Tandis qu’elle est en train de se noyer, son père réfléchit longuement avant de la sauver. Après la cérémonie du mariage arrangé, la fille – à peine pubère – emménage au sein de la famille de son époux. C’est le cas dans la plupart des sociétés traditionnelles, y compris plus à l’est du continent asiatique, et une telle tradition presque immuable explique la déception de certains parents à la naissance d’une fille. Une fois installée chez ses beaux-parents aisés, Poornima fait la boniche pour tout le monde entre deux secousses par son mari brutal et bien plus âgé.

Par ailleurs, les attaques à l’acide ou à l’huile de femmes sont si fréquentes en Inde que, malgré leur réaction de dégoût, les étrangers que Poornima croise dans la rue après sa fuite lui demandent seulement si elle a été défigurée par son mari ou sa belle-famille.

Et puis il y a le viol, acte ultime de déshumanisation de la femme qui scelle son statut de bout de viande dédié au plaisir des hommes. Après celui de Savitha, encore vierge, les gens du village décident d’un mariage entre Savitha et le père de Poornima  pour punir l’agresseur de son acte –  punissant surtout la victime, mais bon, qu’est-ce qu’on s’en fout d’elle après tout ! Vient ensuite la prostitution forcée, toujours avant quinze ans si possible ; seule option hors mariage pour ces filles pauvres qui ne savent ni lire ni écrire. Droguée, attachée, Savitha enchaîne les passes, est à peine nourrie et doit subir une amputation pour sortir de cet enfer…et en rejoindre un autre. Esclave dans un pays occidental, elle se fait à nouveau régulièrement violer par un Indien brutal, s’échappe, pour se faire violer une toute dernière fois avant la fin du calvaire, pour les personnages comme le lecteur. Visiblement, l’auteure ne pouvait pas terminer sa « torture porn » sur une fin heureuse et des retrouvailles entre les deux amies sans ajouter une bonne scène bien sordide axée sur le moignon de la pauvre gamine !

 

Bref, c’est « too much »

Vous l’aurez compris : trop, c’est trop. On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, là n’est pas la question. Mais entre montrer l’horreur de destins de femmes et mettre toutes les possibilités de torture au détriment du réalisme, il y a un gouffre. Ce gouffre, c’est l’agacement, et finalement l’ennui, puisqu’on n’y croit pas. En d’autres termes, j’ai eu l’impression que l’auteure a voulu enchaîner les preuves de ce qui peut arriver à une fille, pauvre, née en Inde, au lieu de construire un récit cohérent. Rappelons que Shobha Rao a d’abord publié un recueil de nouvelles. C’est peut-être là que le bât blesse ; prises à part, les péripéties ne sont pas inintéressantes, mais leur accumulation donne un roman décousu au contenu invraisemblable. À commencer par l’abondance des malheurs : certes ils existent  individuellement et sont même courants dans ce vaste pays, mais plus le lecteur avance dans l’intrigue, plus il est blasé par l’invraisemblable torrent continu de merde qui déferle respectivement sur Savitha et Poornima. Sachant que l’attachement à un livre est indissociable du développement de l’empathie pour ses personnages…

Et puis ça pique au niveau « factuel » : les circonstances d’obtention du passeport par Poornima sont expédiées en quelques lignes, et mon Dieu qu’elles sont peu crédibles ! Même chose pour tout le processus qui mène aux retrouvailles : visiblement à une ère pré-Internet, pré-Facebook, combien de chances Poornima avait-elle, après sa fuite, de se retrouver dans la même ville – malgré ses déductions que Shobha Rao a l’amabilité de partager avec nous, merci ! – que Savitha plusieurs années après leur séparation ? Ensuite, oh miracle, elle atterrit dans cette même maison de passe où son amie a été enfermé. Et oh miracle, elle parvient à s’envoler pour Seattle, et oh miracle, elle la retrouve dans les chiottes d’une station-service d’une petite ville de l’ouest américain. Et ce grâce à une photo…Bref, c’est lourd.

 

Quelques lueurs d’espoir, mais trop faibles

Pour terminer sur une note positive, l’intention de l’auteur est tout de même claire. Il ne s’agissait pas seulement de décrire les malheurs de jeunes femmes indiennes, mais de montrer comment ces dernières peuvent survivre en se raccrochant à une amitié toute puissante. Si ce roman n’avait pas trop fait la part belle au viol et au glauque répétitif et lassant, il aurait pu être une ode formidable à la force des femmes. Le titre l’annonçait pourtant : Les filles brillent avec plus d’éclat. Poornima est défigurée et parvient à déconcerter les gens avec sa détermination et son absence de honte vis-à-vis de ces marques. Contrairement à ce qu’on attend d’elle et des femmes, des victimes en général, elle ne baisse pas les yeux mais se montre fière. Ces quelques lignes étaient belles.

Il en va de même pour les pensées des deux protagonistes alors que, séparées, elles vivent chacune leur enfer. Les deux âmes sœurs ne perdent pas espoir de se revoir un jour, que ce soit Poornima pendant ses nuits de solitude sur la grande terrasse de sa belle-famille, ou Savitha allongée dans sa modeste couche à Seattle, tenant entre ses mains un bout de sari de Poornima. Tout cela est très beau quand on y pense, mais les passages solaires sur cet amitié étaient malheureusement trop rares et le feu intérieur des deux jeunes filles éteint aux yeux du lecteur par le flot de ces malheurs sans fin. N’est pas Ferrante qui veut.

Born a crime, Trevor Noah

Encore une lecture dans le cadre de mon Book Club, proposée par une participante sud-africaine. Trevor Noah est un célèbre humoriste et animateur de late show originaire d’Afrique du sud, mais qui travaille aux États-Unis. Dans cette autobiographie, il nous raconte avec beaucoup de recul et d’humour – mais l’un n’est-il pas indispensable à l’autre ? – son enfance et sa jeunesse en Afrique du sud.

 

Le titre m’a d’abord rendue perplexe et mérite une explication, heureusement fournie dès les premières lignes de l’ouvrage. Dans la société sud-africaine régie par les lois de l’apartheid, avoir des rapports sexuels avec une personne de race différente était un puni par la loi. Trevor Noah, né d’une mère xhosa et d’un père suisse, incarne un délit – « crime » en anglais, faux ami ! Contrairement aux normes ethniques nord-américaines, il n’est pas Noir. Bien sûr, il n’est pas Blanc non plus. Il est « Coloré », ou métis, comme on dit en France. Or il n’est pas question d’une personne esthétiquement car génétiquement privilégiée, comme on associe bien souvent un tel mélange dans notre pays, mais d’une situation délicate. Enfant sous l’apartheid, il habite dans un quartier blanc et branché de Johannesburg où ses parents se sont rencontrés, mais ne peut apparaître en public aux côtés de sa mère, ni vivre sous le même toit que son père. Lorsqu’il déménage chez sa grand-mère maternelle dans le township de Soweto, on l’empêche de sortir pour jouer avec les autres enfants noirs.

 

Une personnalité hors du commun grâce à une mère exceptionnelle

Toutefois, cet entre-deux pour le moins compliqué dans un régime politique d’oppression ne saurait expliquer l’incroyable résilience de Trevor Noah, laquelle se déploie aussi bien dans Born a crime que dans ses émissions ou spectacles. Son histoire personnelle démontre la primauté de l’éducation et de l’environnement familial sur les conditions extérieures sociales et politiques, quelles qu’elles soient. Et ça tombe bien, car Patricia, la mère de l’humoriste, est une femme incroyable. Par opposition aux zouloues, de l’autre peuple majoritaire et ennemi en Afrique du sud, les femmes xhosas sont dites légères. Comprenez indépendantes. Or la mère de Trevor Noah, à qui le livre est dédié, fait preuve d’une persévérance qui ne cesse d’impressionner le lecteur.

La religion

Tirant ce caractère dans sa foi inébranlable, cette Chrétienne absolue voit en tout obstacle une épreuve envoyée par Jésus. Tout au début de cette autobiographie, Trevor Noah raconte la piété absolue de sa mère et sa vie de garçon rythmée par les messes respectivement pour les Blancs, les Noirs et les Colorés. Et lorsqu’un dimanche, le tas de ferraille de la mère de Noah tombe en panne sur le chemin de la messe, le renoncement n’est pas une option. Quitte à faire des heures de route en prenant le bus, elle, son fils de 12 ans et son bébé ne rentreront pas chez eux. Mais dans les townships de Johannesburg, les compagnies de bus ne sont pas fiables car gérées par l’une ou l’autre des principales ethnies noires qui se vouent une haine mutuelle. Et quand la petite famille se fait prendre en stop par un automobiliste, un chauffeur de bus zoulou accuse ce dernier de lui voler ses clients et menace de le tuer – des paroles à prendre au sérieux dans un contexte de lutte sanglante entre peuples noirs après la fin de l’apartheid. La mère décide alors de monter dans le bus pour couper court au conflit et lorsqu’une dispute éclate avec ce conducteur ultra dangereux, elle n’hésite pas à sauter du bus avec ses deux enfants. Sa conclusion est sans appel : ils n’ont pas failli mourir à cause de Jésus, mais s’en sont sortis sains et saufs grâce à lui.

Une femme libre (?)

On retrouve cette obstination/prise de risques – et tout simplement cette liberté – dans le parcours de cette femme. Elle a quitté le domicile de ses parents très jeune et a appris non seulement l’anglais, mais aussi de nombreux dialectes africains, permettant ainsi à son fils de se transformer en véritable caméléon au gré des rencontres. En plein apartheid, elle emménage dans un quartier blanc mais ouvert à la mixité, et vit une histoire d’amour avec un Européen. « Pire » que cela, elle devient employée de bureau et accède ainsi à une catégorie d’emploi jusqu’ici réservée aux Blancs. Patricia gravit même les échelons et son salaire augmente avec les années. Même si Noah ne rentre pas dans les détails de son évolution professionnelle, on a l’impression d’une carrière classique et confortable de Blanche. Après avoir rencontré Abel, un zoulou violent et alcoolique avec qui elle aura un enfant, c’est justement son salaire qui permet de garder – à peine – hors de l’eau le garage de réparation automobile de son conjoint. La fin de l’histoire est malheureusement de notoriété publique et nous montre que les femmes les plus indépendantes, libres et intelligentes ne sont pas à l’abri des violences conjugales et du féminicide. C’est ainsi qu’après plusieurs coups et convocations de la police – sans succès, puisque ces messieurs en uniforme n’ont jamais inquiété Abel, préférant demander à Patricia ce qu’elle avait bien pu faire pour se prendre une droite – cette grande croyante sort miraculeusement indemne d’une balle dans la jambe puis dans la tête de son ex-mari. Dès sa sortie de l’hôpital, les deux principaux traits de caractère de cette belle femme désormais défigurée, à savoir l’esprit/l’humour et la foi, s’expriment de manière bouleversante. Ainsi elle déclare à son fils qu’il est devenu le plus beau de la famille et que Jésus est la seule explication à l’enrayement de l’arme et au fait que la balle tirée dans la tête en soit ressortie par la narine sans atteindre les organes vitaux.

 

Un livre à la portée universelle, une source de réflexion personnelle

Puisque le lecteur est autant responsable de sa lecture que l’auteur de ses écrits, j’ai refermé Born a crime en me disant que paradoxalement, ce livre m’avait inspirée. Oui, paradoxalement, car je suis une femme blanche qui a grandi dans un vieux pays à majorité blanche et dont la situation politique est stable depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Pour moi, cette autobiographie humoristique est bien plus qu’un livre sur l’apartheid. Ça aurait déjà été pas mal me diriez-vous, mais en racontant son histoire personnelle, Trevor Noah touche inévitablement à l’universel. C’est pourquoi je me suis parfois retrouvée – oui, moi, la femme blanche européenne, etc. – dans plusieurs situations, et j’ai pu tirer des leçons de certaines tranches de vie.

La force de ce livre tient en un mot : résilience. Or le lien avec le paragraphe précédent est évident. La mère de Noah est une femme brillante, mais aussi très ferme et traditionnelle, un trait qui s’exprime notamment dans sa bigoterie. Elle n’hésite pas à corriger sévèrement son fils pour le punir. Mais l’humour – noir, sans mauvais jeu de mot – n’est jamais bien loin. Ces châtiments corporels sont si appliqués que l’enfant ne peut s’empêcher de rire lorsqu’il en reçoit de la part du directeur de son école. Ensuite, Patricia fait rapidement oublier la punition en rappelant à Trevor, alors qu’il souffre encore physiquement, qu’elle l’aime et fait cela pour son bien. Loin de moi l’idée de promouvoir ce type d’éducation, mais dans ce cas précis, ce mélange de fermeté et d’amour – l’un sans l’autre ferait des ravages – a façonné un jeune homme terriblement fort et positif. Le personnage est « inspirant ».

Ainsi il raconte comment il a naturellement tourné à son avantage son statut d’outsider au lycée. Enfant unique et différent de par sa couleur de peau, il n’a jamais vraiment réussi à s’intégrer parmi les Noirs, les Blancs et mêmes les Colorés, qui le trouvaient déjà trop noir, notamment à cause de sa maîtrise des dialectes. Même s’il faisait tout pour s’échapper de son enfermement à l’époque où il vivait à Soweto, la solitude a toujours été, et ce dès le plus jeune âge, une opportunité de se construire un monde à soi et non un véritable problème. Comme il se définit par sa non-appartenance à un groupe précis, il n’a aucune barrière : se sentir intégré nulle part, c’est être à l’aise partout. Et cette débrouillardise, portée par de bonnes jambes, lui permet de monter une affaire lucrative de retrait du déjeuner dans la cour pour ses camarades, ou encore d’avoir du succès dans ses activités de vente de CD gravés ou de DJ.

Autre anecdote – car l’histoire tient en quelques lignes – qui m’a fait réfléchir et reste dans ma mémoire : la « trahison » de l’un des chiens sourd de Trevor adolescent. La journée, alors que les deux chiens sont seuls à la maison, l’un d’eux escalade les murs et se rend chez des habitants du quartier. Leur enfant s’approprie naturellement l’animal et lors d’une tentative de résolution du contentieux, Trevor découvre non seulement la surdité de son chien, mais aussi que ce dernier ne lui appartient pas. Cette histoire de toutou en apparence anodine illustre un aspect non évident mais – une fois correctement intériorisé – libérateur des relations humaines : personne n’appartient à personne. Et comme le dit si joliment Noah en conclusion, ce chien n’était pas son chien, mais un chien, tout comme les individus n’ont pas à s’enfermer dans des relations d’appropriation.

Enfin, un sujet beaucoup plus grave et une problématique que seul l’entourage de victimes de violences conjugales peut comprendre : l’impuissance. Lorsque Patricia manque de mourir assassinée par son mari violent, Trevor a vingt-cinq ans et ne parle plus à sa mère depuis plusieurs années. Les ignorants parleront d’ingratitude, de lâcheté et d’égoïsme. Comment peut-on abandonner sa propre mère alors qu’elle a le plus besoin d’aide ? Tout simplement parce qu’elle n’en veut pas. La justification de Noah à sa prise de distance tient en une phrase dans le livre. En substance, « chacun a ses problèmes ». Quand des femmes se font taper dessus par leur mari, les personnes extérieures sont promptes à juger les proches et les accusent de fermer les yeux. Mais que faire quand la victime – même si elle est sous emprise, même si son ego est anéanti – refuse la liberté et accepte la soumission volontaire ? Rien. Et Noah a le courage de le reconnaître. C’est la force de cette autobiographie sans concession : une leçon de sincérité. Born a crime, mieux qu’un livre politique, mieux qu’un bouquin de développement personnel !

Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar

Lorsque la jeune Marguerite Yourcenar entame le projet de raconter la vie d’un empereur romain du IIe siècle qui a compté dans l’histoire, elle abandonne devant l’ampleur de la tâche. Elle n’en reprend l’écriture qu’une vingtaine d’années plus tard, affirmant avec aplomb dans son « carnet de notes » qu’il est impossible d’écrire de tels mémoires avant quarante ans. C’est alors qu’elle adopte ce point de vue qui donne tant d’intensité au récit : celui d’Hadrien qui, très souffrant, puise dans ses dernières réserves d’énergie pour écrire une longue lettre de transmission à Marc Aurèle, son petit-fils adoptif en qui il voit un successeur.

L’amour d’une vie

Commençons par le plus évident. Dans ce qu’on pourrait qualifier de roman philosophico-politico-historique terriblement bien documenté et rigoureux, la voix d’Hadrien ne cesse d’évoquer son grand amour, le jeune Antinoüs. Son histoire avec ce favori tourmenté est particulièrement mise en lumière dans la quatrième partie intitulée « Sæculum aureum ». Né dans la province de Bithynie, il devient, à peine pubère, le favori de l’empereur pendant une visite de celui-ci à Claudiopolis. D’après le récit d’Hadrien – dans le roman, toujours ! – l’enfant montre souvent une expression très sombre et mélancolique. Le narrateur y voit a posteriori un signe de mal-être profond. Sans doute affecté par sa condition de favori de l’empereur, son visage si innocent prend par exemple le masque de la terreur la plus absolue quand son « maître » le bat. À l’aube de ses vingt ans, il finit par se noyer dans le Nil, emportant avec lui le secret de sa mort : accident ou sacrifice ultime pour protéger son amant ?

Antinoüs est notamment élevé au rang de dieu par les Egyptiens qui ramènent tout noyé du Nil au destin d’Osiris. Hadrien ne se remettra jamais de la mort de son unique amour et en fera une figure divine dans tout l’empire romain. Il fonde ainsi la ville d’Antinoupolis au bord du fleuve et réclame la fabrication de nombreuses œuvres d’art représentant le jeune éphèbe. Le culte est si répandu qu’Antinoüs est aujourd’hui encore l’une des figures les plus célèbres de l’Antiquité, fait exceptionnel pour un être qui n’occupait aucune fonction politique de son vivant.

Un grand pacificateur

Sur le plan politique, c’est incontestablement ce qui définit le règne d’Hadrien. Au deuxième chapitre intitulé « Varius multiplex multiformis », la narration chronologique de ses mémoires commence par les dernières heures au pouvoir de Trajan, son prédécesseur. Tandis qu’Hadrien participe aux guerres daciques et contre les Parthes, il constate à quel point ces campagnes sont inutiles, et même nocives pour la solidité de Rome. Les coûts matériels et humains sont colossaux et ne servent qu’à dessiner un cercle vicieux de guerres alimentées par l’hostilité des peuples. Pendant ces journées et nuits loin de la capitale, Hadrien développe un véritable respect pour les cultures qu’il habite provisoirement, le fondement même de sa future realpolitik de tolérance. Mais pour appliquer cette dernière, il conquiert d’abord sa légitimité par la force et l’injustice. Pour couper court à toute remise en question de sa désignation comme successeur de Trajan, il fait exécuter quatre généraux hostiles. Il est craint : la pacification de l’empire romain peut commencer.

La rupture avec Trajan est parfaite. L’empire romain n’a jamais été aussi étendu, et Hadrien met fin à la politique d’expansion menée jusqu’ici. Sa vision est plutôt de consolider les frontières dont il a hérité. Il met notamment le roi de Dacie de son côté en débarrassant sa province des Roxolans, et construit un mur de protection contre les barbares en Bretagne. Mais cette politique de pacification n’est pas sans ombrage, comme le montrent les quelques pages consacrées au soulèvement de Simon Bar-Kokhba en Judée. La répression de cette révolte donnera lieu à une lutte interminable avec d’énormes pertes du côté romain.

Enfin l’empereur se distingue par sa vision de bâtisseur, en accord avec son esprit d’ouverture et d’intérêt vis-à-vis des régions précédemment conquises. Ainsi, on peut mentionner – si on exclut les constructions dédiées au culte d’Antinoüs – une basilique à Nîmes en hommage à Plotine, femme de Trajan, la grande amie et alliée d’Hadrien puisqu’elle a permis son accès au trône, ou encore la rénovation de l’agora et de la bibliothèque d’Athènes. Des travaux qui, en plus de la finition de l’Olympiéion, se révèlent presque nécessaires pour un empereur romain ayant suivi les enseignements des philosophes grecs.

La portée philosophique

Or les mémoires de cet empereur amoureux des arts et des lettres apportent justement une réflexion philosophique, au-delà du récit historique et de sa valeur politique. D’après moi, l’intérêt littéraire de cette œuvre se situe précisément à ce niveau. Le lecteur peu féru d’histoire classique et attentif, car la lecture est ardue, tire quelques enseignements de la sagesse d’un empereur surnommé « le petit Grec ». En plus d’un éloge du pragmatisme – « préférer les choses aux mots, me méfier des formules, à observer plutôt qu’à juger » – la page 47 contient une critique éclairée de la jeunesse, que le vieil homme considère comme « une époque mal dégrossie de l’existence, une période opaque et informe, fuyante et fragile », avec cette phrase sublime : « j’étais à peu près à vingt ans ce que je suis aujourd’hui, mais je l’étais sans consistance. »

J’ai également relevé une belle lucidité, à la fois dure et bienveillante – à préférer au terme souvent galvaudé de « cynisme » – concernant l’âme humaine à la page 51 :

« Je les sais vains, ignorants, avides, inquiets, capables de presque tout pour réussir […] je le sais, je suis comme eux.  […] Et il y en a peu auxquels on ne puisse apprendre convenablement quelque chose. Notre grande erreur est d’essayer d’obtenir de chacun en particulier les vertus qu’il n’a pas, et de négliger de cultiver celles qu’il possède. »

Dans ce passage, Hadrien se place lui-même au milieu de ses semblables, une humilité qui réapparaît p. 118 comme la caractéristique d’un grand homme :

« Les êtres humains avouent leurs pires faiblesses quand ils s’étonnent qu’un maître du monde ne soit pas sottement indolent, présomptueux ou cruel. J’avais refusé tous les titres. […] Dacique, Parthique, Germanique : Trajan avait aimé ces beaux bruits de musique guerrières […] ils ne faisaient que m’irriter. »

Et pour finir, Hadrien a une vision bien précise de la descendance, qui me touche particulièrement et clouerait le bec de ces ignares qui s’imaginent que défendre – leur idée de – la famille à tout prix est une valeur traditionnelle, contre la modernité. La preuve que non p. 273, dans un empire qui a glorifié le principe de l’adoption :

« Je n’ai pas d’enfants, et ne le regrette pas. Certes, aux heures de lassitude et de faiblesse où l’on se renie soi-même, je me suis parfois reproché de n’avoir pas pris la peine d’engendrer un fils, qui m’eût continué. Mais ce regret si vain repose sur deux hypothèses également douteuses : celles qu’un fils nécessairement nous prolonge, et celle que cet étrange amas de bien et de mal […] mérite d’être prolongé. […] je ne tiens pas spécialement à me léguer à quelqu’un. Ce n’est point par le sang que s’établit d‘ailleurs la véritable continuité humaine : César est l’héritier direct d’Alexandre. »

À noter que le narrateur donne à la page 281 un argument imparable et on ne peut plus d’actualité pour relativiser l’importance de la famille « naturelle » :

« Mais les liens du sang sont bien faibles, quoi qu’on en dise, quand nulle affection ne les renforce ; on s’en rend compte chez les particuliers, durant les moindres affaires d’héritage. »

Eugène Onéguine, Alexandre Pouchkine

Depuis Le Maître et Marguerite, la folie russe me manquait. Bien sûr, Eugène Onéguine est sans commune mesure avec le baroque et le rythme effréné de ce chef d’œuvre du XIXe siècle. Toutefois, ce roman en vers – une forme nouvelle pour moi – charme par la beauté de sa langue, intrigue par les destins des deux personnages principaux, et surprend par son narrateur.

Sans le savoir au préalable – car la rédaction de cet article a beaucoup traîné – la publication tombe en plein dans la triste actualité française. En effet, il est de notoriété publique que feu Jacques Chirac a traduit ce classique pendant ses études.

 

Résumé

Ce roman composé en tétramètre iambique composé entre 1823 et 1830 raconte l’histoire du jeune Onéguine du point de vue de l’auteur fictif, un narrateur ami du héros qui ne manque pas d’interpeller le lecteur de temps à autre.

Jeune dandy de Saint-Pétersbourg, Eugène Onéguine est un orphelin dont le père, pourtant issu de la noblesse, a dilapidé sa fortune dans les bals et autres divertissements. Lui-même vit la nuit, entre soirées mondaines et conquêtes féminines. Il a autant d’esprit que de charmes extérieurs, mais son succès auprès des femmes et plus généralement cette existence de faux-semblants nocturnes l’ennuient profondément.

Le hasard lui donne l’occasion de quitter ces vanités à la mort de son oncle. Unique héritier, il se retire en province dans le domaine du défunt. Il se déleste alors de la gestion des terres en affermant celles-ci à ses serfs, et occupe ses journées à lire, se promener, dessiner, boire du champagne et surtout à éviter tout contact avec le voisinage.

Mais la rencontre avec le poète Vladimir Lensky, un jeune homme sincère et romantique, met fin à cette vie solitaire. Les deux hommes deviennent rapidement inséparables, et le poète introduit son compagnon cynique dans la maison des Larine. Tandis que Olga, la promise de Lensky, possède un tempérament plutôt superficiel et joyeux,  sa sœur cadette Tatiana est une jeune femme rêveuse et romantique. Lectrice passionnée de Lord Byron, comme de nombreuses jeunes femmes à cette époque, elle voit son âme sœur en ce dandy arrivé tout droit de la métropole. Mais lorsqu’elle lui déclare sa flamme dans une missive, Onéguine l’éconduit froidement.

L’amitié en apparence solide qui unit Lensky et Onéguine bascule pendant une fête organisée chez les Larine. Le poète ayant insisté pour que son ami l’accompagne, Onéguine se gorge d’amertume lors de cette soirée dont le caractère factice qui lui rappelle les nuits pétersbourgeoises. Il se venge en accaparant la volage Olga. Lensky provoque alors le traître en duel…et perd. Sans surprise, Olga ne se laisse pas envahir par le désespoir et épouse un bon parti peu de temps après sa mort. De son côté, Onéguine est rongé par la culpabilité et quitte son domaine, tandis que Tatiana visite régulièrement cette maison pour lire les livres de l’être aimé et tenter ainsi de percer le mystère.

Sa mère décide alors de couper court à ce chagrin en l’emmenant à Moscou dans le but de lui trouver un mari. Et c’est justement au bras d’un général fort respectable – et âgé – qu’Onéguine retrouve Tatiana lors d’une réception. Alors que la jeune femme reste impassible, il est instantanément troublé et fait tout pour la reconquérir, allant des lettres enflammées à l’entrevue finale en tête à tête. En larmes, Tatiana lui apprend qu’elle l’aime toujours et que sa vie « pure » et romantique à la campagne lui manque. Cependant, au même titre qu’Onéguine l’avait jadis repoussée en lui clamant son rejet du mariage, la jeune mariée affirme son attachement à ces valeurs et donc sa fidélité à son mari.

Une œuvre majeure du point de vue de la langue      

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Pouchkine fixe – au XIXe siècle seulement ! – le russe littéraire. Au moment où il écrit Eugène Onéguine, le français est la langue administrative et scientifique de la Russie en plus de régner à l’oral comme à l’écrit parmi la noblesse. Dans la lettre que Tatiana adresse à Onéguine, on constate ainsi que les enfants bien nés reçoivent leur instruction dans la langue de Molière. Il en va de même pour Pouchkine qui a appris uniquement le russe au contact de sa nourrice, avant de le perfectionner dans la campagne profonde pendant ses années d’exil.

Au-delà de l’originalité de l’angle de ce roman en vers, avec ce narrateur-poète qui nous semble fait de chair et d’os grâce à sa fréquentation du héros et ses interventions parfois moqueuses, le lyrisme d’Eugène Onéguine apportait un ton inédit à cette époque. Pouchkine débarrasse la langue de ses archaïsmes et la révolutionne dans cette œuvre, créant ainsi le russe littéraire dans lequel les grands romans du XIXe siècle seront écrits.

On peut également noter que les commentaires récurrents – tantôt lyriques, tantôt sarcastiques – du narrateur calquent la forme sur le fond et rend cette œuvre unique. Or elle le restera malgré la brèche qu’elle ouvre pour les pavés en prose à venir, car la beauté des vers et la fluidité de l’ensemble du roman ne seront jamais égalées.

 

Le roman réaliste poétique par excellence

Le rôle fondamental dans l’histoire de la littérature russe de ce roman divisé en huit chapitres s’explique non seulement par cette poésie sublime, mais aussi par un réalisme inédit jusque-là. Chaque personnage évoque – dans sa résonnance avec un milieu social – un double que l’on peut facilement retrouver dans la Russie contemporaine.

Ainsi le héros éponyme incarne un dandy cynique, mais aussi un héros romantique et solitaire qui se retire des mondanités auxquelles il s’est pourtant adonné avec fougue. Le manque de prise de conscience des conséquences de ses agissements – et la culpabilité le contrebalance à peine – n’est autre qu’un miroir du déni de la responsabilité individuelle par le régime tsariste. Sur le plan sociétal, Onéguine représente la jeune noblesse oisive et narcissique au point de mépriser les sentiments de la pauvre Tatiana et les conventions comme le mariage et la famille, ou encore les festivités lors de cette soirée annonciatrice du duel. Il considère le monde qui l’entoure avec sarcasme, expression d’une incapacité à éprouver de l’empathie.

Par ailleurs, la fin nous épargne le drame en nous plongeant dans un réalisme « parfait ». Il est peu probable qu’une jeune femme – dont la fougue peut être mise sur le compte de sa jeunesse et de ses lectures – attachée aux valeurs traditionnelles meurt d’amour suite à un rejet. Sa résignation à la fidélité et son respect du mariage en font une héroïne tout à fait crédible. De la même manière, la blessure égotique d’Onéguine ne saurait expliquer un suicide à la Werther. À noter que dans son célèbre opéra, Tchaïkovski se détache complètement de ce réalisme pour se concentrer sur le lyrisme de l’œuvre et faire de son héros avant tout un romantique hanté par la culpabilité et le remords.

Vies ordinaires en Corée du nord, Barbara Demick

J’ai classé cette enquête journalistique un peu particulière parmi les « Essais » car je ne voyais pas l’intérêt de créer une catégorie spéciale pour n’y ranger qu’une seule œuvre. Ensuite, il ne s’agit certainement pas de littérature ou même de fiction, malgré le récit effectué par un tiers – Demick –,  puisque ce dernier est tiré d’histoires vraies.

À travers le destin de six réfugiés nord-coréens qui vivent désormais en Corée du sud, la journaliste décrit la vie quotidienne dans le pays le plus fermé au monde. La famine, l’absence d’électricité, la surveillance mutuelle des citoyens, le travail, l’endoctrinement, la mort de Kim il-sung, etc. : tout est y est. La forme est maline et prenante : basées sur des entretiens réguliers pendant de nombreuses années avec des survivants du régime, ces histoires individuelles racontent l’Histoire mieux que n’importe quel cours magistral. Un livre qui a d’ailleurs fait la quasi-unanimité au sein de mon Book Club !

Les six réfugiés

Barbara Demick le dit bien en conclusion de son ouvrage : ces six destins n’ont pas été choisis par hasard. Tout d’abord, ils sont issus de familles au passé bien spécifique mais représentatif de tant d’autres dans cette dictature. Cette variété des milieux permet de montrer les différences de trajectoires, lesquelles mènent pourtant au même résultat : l’exil. Ensuite, tous s’en sont plutôt bien sortis et sont parvenu à s’adapter – tant bien que mal, certes – à la société sud-coréenne ultra capitaliste et moderne. Autre élément à préciser d’emblée : toutes les familles en question viennent de Chongjin, une ville industrielle au nord du pays qui, avec la crise et la famine des années 90 – suite à la chute des régimes communistes alliés –, a enterré plus de morts qu’ailleurs. De par sa proximité géographique avec la Chine, une part importante de ses habitants – par rapport aux autres régions du pays – a tenté/réussi la traversée du Tumen.

 

Mi-ran

Les perspectives d’évolution dans la société nord-coréenne de cette jeune femme aussi belle que brillante sont limitées pour cause d’histoire familiale. Son père, Tae-Woo, est ce qu’on appelle un « sang corrompu ». Originaire de Corée du sud, il a été prisonnier de guerre par l’armée communiste, un statut qui lui a valu de rester au nord de la ligne de démarcation. À cause de ce passé, toute la famille est bloquée, y compris la descendance, car cette société officiellement socialiste est en réalité divisée en trois castes : les loyaux, les neutres et les hostiles. Ainsi, Tae-Woo appartiendra toujours à la dernière et restera mineur à vie. Mi-ran devient institutrice malgré des ambitions plus élevées.

Dans les nuits sans électricité de la Corée du début des années 90, Mi-ran part en balade romantique avec Jun-sang, un étudiant à l’université de Pyongyang promu à une grande carrière. Les deux tourtereaux s’arrêteront au seuil du premier baiser car les parents du jeune homme, de riches japonais venus en Corée du Nord par conviction politique, désapprouveraient cette union avec une fille aussi bas dans l’échelle sociale.

De par son métier, Mi-ran est confrontée aux premières victimes de la famine : les enfants. Mal nourris, ils dorment en classe, n’ont rien pour déjeuner, souffrent d’hydrocéphalie et ont une corpulence sans commune mesure avec leur âge.

À la mort de son père, la jeune femme fuit vers la Chine avec sa mère, son frère – qui écoutait la radio sud-coréenne en cachette – et l’une de ses sœurs afin d’annoncer la mort de Tae-Woo à ses sœurs restées en Corée du sud. L’émigration vers ce pays réussit grâce aux risques pris par des membres de la famille du côté paternel. Six mois après leur fuite, les deux sœurs de Mi-ran, toujours restées loyales au régime et à leur famille pendant la famine, sont arrêtées. On ignore si elles ont été condamnées à mort ou au « goulag ».

 

Madame Song et sa fille Oak-hee

Travailleuse et vaillante, Madame Song est un bon petit soldat du régime. Elle préside le comité des voisins de son quartier, une entité de surveillance à petite échelle instituée par le régime et destinée à l’espionnage entre citoyens. Contrairement à celle de Mi-ran, la famille est clairement privilégiée. Le mari, Chang-bo, est journaliste. On apprend que son métier consiste – sans surprise – à diffuser la propagande à travers le pays, mais surtout à sélectionner, puis transformer ou occulter les informations venant de l’étranger. Sans jamais l’exprimer publiquement, Chang-bo ne se fait donc aucune illusion quant à la véracité des informations injectées dans les cerveaux du peuple nord-coréen.

Pendant la famine, Madame Song se transforme en véritable femme d’affaires et subsiste en vendant sur le marché des cookies qu’elle parvient à fabriquer avec le peu d’ingrédients qu’elle trouve. Sa fille cadette, Yong-hee, l’aide dans cette entreprise. Mais Nam-oak, son plus jeune fils, finit par mourir de faim, tout comme son mari.

C’est grâce à Oak-hee, sa fille aînée, qu’elle fuit la Corée du nord. De tempérament rebelle depuis l’enfance, elle n’a jamais cru au régime, mais trouve un bon parti et a un enfant avec lui. Mais lorsqu’une nuit, son mari violent, également porté sur la boisson et les prostituées, la frappe plus fort que d’habitude, elle décide de traverser le Tumen. Comme de nombreuses femmes nord-coréennes, elle épouse un paysan chinois près de la frontière, mais ne reste mariée à lui que deux ans, ne perdant pas de vue son objectif principal : faire fuir sa mère qui a travaillé toute sa vie et a déjà trop souffert suite à la perte des deux hommes de sa vie. Elle se démène pour gagner assez d’argent afin d’organiser à Madame Song une échappée de luxe, notamment en travaillant pour des passeurs entre les deux pays. La jeune femme finit par atteindre son but malgré une arrestation par la police nord-coréenne à cause de son aspect trop soigné et bien portant. Ainsi Madame Song voyage avec un faux passeport et réclame le droit d’asile une fois à l’aéroport de Séoul.

 

Hyuck

Émacié et doté d’une tête disproportionnée par rapport au reste du corps, Hyuck fait partie de ces « enfants-hirondelles » qui errent dans les rues de la Corée du nord des années 90. Il commet très jeune de petits larcins malgré l’intégrité de son père. Mais comme tous les gens trop honnêtes en temps de crise, celui-ci meurt dès le début de la famine. Son fils se retrouve orphelin. Il erre autour de la gare de Chongjin et vole tout ce qu’il peut dans les marchés de la ville ou dans les vergers des alentours.

Après sa première traversée vers la Chine, il fait de la contrebande entre les deux pays et se fait arrêter puis déporter dans un camp de travail. Grâce à sa condition physique et à une libération massive et inattendue de prisonniers – pour des raisons obscures…faire de la place ? – il survit et retourne aussitôt en Chine. Il est hébergé et nourri par des missionnaires chrétiens qui lui donnent finalement de l’argent pour passer en Mongolie. Jouant un double-jeu et dans un souci de préserver ses relations avec son voisin communiste, la Chine traquent réfugiés nord-coréens. Il reste donc la solution « low-cost » pour Hyuck, à savoir demander l’asile à l’ambassade de Corée du sud à Oulan-Bator – ou bien, encore plus simple, se faire arrêter par la police mongole à la frontière avant d’être expulsé vers…la Corée du sud !

 

Docteur Kim

Cette jeune femme possède un parcours exemplaire pour la République populaire. Orpheline de mère, elle doit tout au socialisme qui lui permet de mener à bien ses études de médecine. Dans l’hôpital où elle travaille, elle se retrouve aux premières loges pour constater l’horreur de la famine, des malformations physiques et décès des enfants à la misère matérielle de la santé publique. Les médecins ne mangent pas à leur faim et doivent cueillir eux-mêmes les plantes afin de préparer les remèdes. L’industrie pharmaceutique ne fonctionnant plus depuis les coupures d’électricité et les anciens alliés communistes ayant cessé leurs approvisionnements dans ce domaine, le pays est en pleine pénurie de médicaments. Les anesthésies ne se font que dans les cas extrêmes, et les patients doivent apporter leur linge, leur nourriture et enfin leur bouteille de bière pour les intraveineuses.

Avant de mourir, son père griffonne l’adresse de parents en Chine et lui conseille de fuir ce régime inhumain. Ecœurée elle-même par l’état de son pays, elle exécute les dernières volontés de son père, même si son geste signifie la perte de la garde de son fils.

Épuisée et affamée, elle constate à son arrivée dans un village chinois que l’effondrement du communisme n’a pas engendré la pauvreté que la propagande nord-coréenne a voulu faire croire au peuple. Des voitures sillonnent les rues, et elle réalise même avec effroi que les chiens y sont mieux nourris que les médecins de l’autre côté du fleuve.

 

Jun-sang

Mi-ran donne à son amour de jeunesse ce surnom lors de ses entretiens accordés à Barbara Demick à cause de la ressemblance physique que partage le jeune homme avec une star de K-pop. Issu d’un milieu ultra privilégié avec un chien comme animal de compagnie, des devises japonaises envoyées par la famille restée au pays, ou encore des appareils électroniques rares chez les nord-coréens, Jun-sang aura un avenir brillant, sans doute comme membre du parti. Il quitte Chongjin pour l’université de Pyongyang où il étudie sans relâche et ne souffre pas de la famine dans la ville-vitrine de la Corée du nord. Pendant le peu de vacances dont il dispose, il poursuit ses entrevues romantiques avec la belle Mi-ran. Rencontrée devant le cinéma de Chongjin, sa beauté effrontée a instantanément séduit ce cinéphile plutôt sensible.

Malgré le bourrage de crâne qu’il continue de subir pendant ses études, celles-ci ont développé chez lui un certain esprit critique largement favorisé par un accès à la culture occidentale. Ainsi il découvre la poésie – qui lui permet d’impressionner sa douce, Autant en emporte le vent et même…1984. Quand il emménage dans un petit studio de la capitale, il accède au summum de la désillusion puisqu’il bricole une antenne et regarde la télévision sud-coréenne pendant la nuit.

Lorsqu’il apprend la fuite de sa « fiancée », il est en colère contre elle – puisqu’elle ne lui a rien dit, même si c’était dans le but de le préserver de toute suspicion – mais surtout contre lui-même. Si cette jeune femme pauvre et sans grande instruction a pu avoir un tel courage, tout en ignorant les vérités politiques auxquelles il avait accès, il n’avait plus aucune excuse. Jun-sang, en dépit de sa position très enviable au sein de la société nord-coréenne, part donc un an plus tard. Seul.

Un récit traversé par l’obscénité – « Rien à envier au reste du monde »

Le titre de mon édition originale en anglais, ces grandes lettres rouges sur fond noir, résume parfaitement l’obscénité du régime nord-coréen. Ce slogan que l’on trouve parmi d’autres affichés un peu partout dans les paysages nord-coréens résume l’hypocrisie du pays le plus fermé du monde. Les gens meurent de faim, n’ont absolument aucune liberté d’expression et sont de surcroît cantonnés à leurs origines familiales ; ils ont absolument tout à envier au reste du monde.

La réalité aux antipodes du discours s’exprime dans de multiples aspects. Commençons par les origines de l’icône, le père fondateur du régime : Kim il-sung. Issu d’une famille presbytérienne protestante, il tire indéniablement de la religion son concept de culte de la personnalité, quitte se faire passer pour un dieu auprès de son peuple. Celui-ci, en plus de sombrer dans une hystérie collective à sa mort, peine à croire que son maître soit mortel. Et lorsque certains personnages de ce livre entendent pour la première fois sa voix dans les médias, ils s’étonnent de sa tonalité banalement humaine. Être Dieu dans un pays où la religion est interdite, c’est un comble. Mais la trahison de la logique n’est pas si grave. Après tout, Kim il-sung n’a fait que remplacer un culte par un autre.

En revanche, certains éléments plus concrets sont totalement contradictoires, et bien plus écœurants. Ainsi, comme l’illustre le cas de Mi-ran, la République démocratique – et oui, tout comme la RDA et la RDC – populaire de Corée a institué le système de castes le plus inégalitaire et injuste qui soit. L’égalité des chances, oui, mais pas pour tout le monde. La discrimination est également géographique, puisque les citoyens nord-coréens ont besoin d’un titre de voyage pour se rendre à Pyongyang. Dans la capitale-vitrine réservée aux élites, on y cache les pauvres et tout est fait pour donner l’image d’une économie florissante. Les limites du sordide sont toujours repoussées : Mi-ran connaissait une famille obligée de quitter la ville car l’un des fils était atteint de nanisme. Anecdote intéressante à la fin du livre : la journaliste, observant des soldats – la crème de la crème – se recueillir devant une statue de Kim il-sung, découvre au moment où ils se penchent qu’ils ne portent pas de chaussettes.

Pour préserver le patriotisme de son peuple et son sentiment d’être de grands privilégiés, l’appareil de propagande martèle dès l’école primaire des messages de haine dirigés vers les Américains et leurs suppôts sud-coréens. Le libéralisme plongerait ces pays dans la misère, et les membres de l’ex Union soviétique s’y sont précipités à la chute du mur de Berlin. Or s’il est vrai que le « miracle coréen » désignait le nord et non le sud dans les années 60, la situation s’est tragiquement inversée au tournant des années 90. Les alliés communistes s’étant ouvert à l’économie de marché, ils ne pouvaient plus se permettre d’approvisionner la Corée du nord aux tarifs exercés jusqu’ici. La libéralisation de ces pays communistes n’a donc pas appauvri les peuples qui les habitent – bien au contraire ! – mais a précipité la Corée du nord dans la crise. Mais pourquoi faire comme les autres et donner une chance à son économie de prospérer quand on peut conserver un régime économique moribond en renforçant le mensonge, seul moyen de préserver son pouvoir absolu auprès d’un peuple victime ? Pour ce faire, le régime a fait croire à une menace imminente de la part des Américains et Sud-coréens, justifiant ainsi les 20 % de son PIB consacrés à un programme nucléaire. Le peuple peut mourir de faim pendant ce temps-là…du moment qu’on possède l’arme nucléaire.

 

Le paradoxe de l’individualisme exacerbé au sein d’un régime collectiviste en crise

Mais lorsqu’un système où tout est organisé pour ses membres – les soins gratuits, la distribution de nourriture, la garderie sur le lieu de travail des femmes – s’effondre, la jungle de l’économie de marché et l’initiative individuelle pullulent. Des gens qui ne mangent pas à leur faim apprennent instinctivement à ne compter que sur eux-mêmes. Ainsi Madame Song, en cela très représentative des femmes nord-coréennes des années 90, monte son petit business de cookies, et la mère de Mi-ran vend également ses trouvailles culinaires pour survivre. De manière générale, le marché noir explose et les sacs de riz apportés par les ONG, notamment par les méchants Américains, sont revendus sur les marchés.

Au-delà des seuls aspects économiques, la solidarité n’existe plus quand les hommes doivent survivre, et Mi-ran s’en sort – et sort tout court, d’ailleurs – car elle s’est naturellement blindée face à l’hécatombe qui a frappé sa classe. Pour reprendre les termes du livre, elle a enjambé les cadavres, comme tous les autres survivants. Le parcours de Hyuck montre aussi comment la loi du plus fort s’installe naturellement : il survit en transgressant la morale – ici par le vol – et grâce à sa résistance physique supérieure à celle des autres, que ce soit lors de son emprisonnement au goulag ou de sa traversée périlleuse vers la Mongolie. Hyuck, pur produit de la chance, d’une bonne condition physique et de la ruse en situation de survie, n’est pas sans rappeler le miraculé Vladeck Spiegelman.

L’individu qui sommeille en ces êtres manipulés par le collectivisme finit toujours par triompher. Madame Song le confie à la journaliste à la toute fin de l’enquête : il n’existe plus une seule personne, aujourd’hui, en Corée du nord, qui croit au régime.

Plus anecdotique mais non moins écœurant, l’obscénité s’incarne actuellement en la personne de Kim Jong-un, amateur de basketball aux goûts de luxe très occidentaux – vins de France, langoustes de Russie, limousines offertes par des dirigeants, etc.

Un après aigre-doux

Comme je l’ai précisé en introduction, nos six déserteurs s’en sont plutôt bien sortis en Corée du sud. Toutefois, ce passage de Chongjin à Séoul, d’un extrême à l’autre, n’a pu se faire sans brutalité. Mi-ran est de loin celle qui a le mieux réussi : enceinte au début du livre, Barbara Demick la retrouve quelques années plus tard en femme au foyer – la norme chez les mamans sud-coréennes, qui n’est pas sans rappeler le fossé que je constate entre la mentalité des femmes est-allemandes et celle de leurs compatriotes de l’ouest – aux jupes très courtes et qui roule en Hyundai. Pourtant, elle vit avec le souvenir douloureux de ces enfants qu’elle a vu mourir de faim, et surtout de ses sœurs qui ont injustement payé le prix de sa propre désertion.

Malgré une politique d’accueil généreuse envers ces autres membres du peuple coréen – chaque réfugié a droit à une bourse de plusieurs dizaines de milliers de dollars à son arrivée, la Corée  du sud représente une véritable épreuve pour d’anciens ressortissants d’un pays communistes. Beaucoup avouent leurs difficultés à s’adapter à la concurrence féroce qui règne dans un pays ultra capitaliste, et regretter certains avantages sociaux comme les soins gratuits et accessibles à tous. Par ailleurs, tous ne peuvent se défaire d’un sentiment d’appartenance à la mère patrie malgré leur reconnaissance de l’horreur du régime. Un sentiment universel et bien normal – je sais de quoi je parle ! – qui les pousse à une colère paradoxale si des non-exilés en viennent à critiquer la Corée du nord.

Oak-hee continue à payer la désertion « premium » qu’elle a offert à sa mère. Pour régler ses dettes aux passeurs, elle travaille dur en tant que gestionnaire de jeunes hôtesses nord-coréennes qui sévissent dans les bars karaoké des quartiers chics de Séoul. Un métier apparemment cynique qui la plonge au cœur du business où l’argent n’a pas d’odeur, mais finalement moins hypocrite que son ancienne fonction en Corée du nord, puisqu’elle était chargée de faire des reportages de propagande sur les usines et autres lieux de travail du pays. Quant à sa mère, elle sillonne les marchés de Séoul et déguste la gastronomie locale. À soixante ans, Madame Song s’est fait débrider les yeux, le geste ultime d’intégration à la culture sud-coréenne. Pourtant, elle reste hantée par la mort de son mari et de son fils, oscillant entre plaisir de vivre pour soi – et sans mauvais jeu de mot…d’avoir ouvert les yeux – après toute une vie de labeur, et sentiment d’avoir tout perdu.

Hyuck apparaît comme le plus amer des six. Ce jeune homme rusé a gravi les échelons universitaires et a réussi la prouesse d’obtenir des diplômes alors qu’il n’avait aucune formation en Corée du nord. Pourtant, sa malnutrition pendant la petite enfance a laissé des traces physiques. En plus d’avoir gardé une tête disproportionnée par rapport au reste du corps, il est resté très petit et souffre des canons de beauté locaux, lesquels se fondent avant tout sur une obsession de la taille chez les hommes. La concurrence acharnée de la société le fatigue également. Incapable de nouer des amitiés avec des sud-coréens, il ne fréquente que des réfugiés nord-coréens et illustre ainsi la façon de vivre de la plupart des exilés.

Docteur Kim a elle aussi dû affronter bien des épreuves, à commencer par l’exercice de sa profession. Bien évidemment, ses qualifications ne valaient plus rien à son arrivée dans un pays à la médecine moderne. Elle a donc commencé des études de médecine et s’est retrouvée au milieu d’étudiants de dix de moins qu’elle. Après avoir suivi l’ensemble de son parcours, le lecteur n’est pas étonné d’apprendre qu’elle a réussi ses examens et mène une carrière brillante de médecin. Là encore, l’ombre au tableau est immense : elle a abandonné son fils.

Jun-sang éprouve quant à lui cette même culpabilité d’avoir laissé sa famille derrière lui, même si notre ancien auditeur clandestin et lecteur de 1984 dévore la culture occidentale avec passion et surtout au grand jour. Liberté au goût amer, mais liberté chérie.

À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Marcel Proust

Ah Proust. Proust, Proust, Proust. Redouté par le lecteur lambda et idolâtré à grands coups de clairon par le prétentieux ou l’ultra-sensible, il est difficile d’en tirer un billet original. Qu’à cela ne tienne ! J’ai lu ce deuxième tome de La Recherche du temps perdu, et comme je l’ai trouvé encore plus enrichissant que Du côté de chez Swann, je ne manque pas de motivation pour écrire un compte-rendu personnel. Il n’y a rien à craindre de Proust, il suffit de s’accrocher un peu au début pour être emporté – lentement, certes – par le doux courant de cette prose et s’apercevoir du caractère universel des sentiments explorés.

Le roman est constitué de deux parties clairement définies.

Autour de Mme Swann

Rappelons que le découpage de la Recherche a été décidé par la maison d’édition pour des raisons pratiques, car sur le fond, ce deuxième tome ne fait que poursuivre le premier sans véritablement trancher avec celui-ci. Dans Du côté de chez Swann, le narrateur enfant clamait toute son admiration pour une grande comédienne de l’époque, la Berma. La famille du jeune homme chétif craint d’abord qu’une virée au théâtre pour voir son idole « en vrai » ne lui cause un choc, mais il finit par la voir sur scène dans le rôle de Phèdre. Sa déception est à la hauteur des fantasmes qui précédaient la confrontation au réel.

Il fait par ailleurs la connaissance du marquis de Norpois, diplomate antidreyfusard et ami de son père qui va encourager le narrateur à oser vivre de la littérature, sans toutefois lui faire profiter de ses relations.

Le narrateur rencontre enfin Bergotte, cet écrivain qu’il admire tant.

Après de multiples lettres enflammées et déterminées, il parvient à se faire inviter chez les Swann et devient même un habitué. Amoureux de Gilberte, il ne se lie pas moins d’amitié avec Charles et surtout avec Odette qui le prie de lui rendre visite même s’il est fâché avec sa fille. Suite à un mouvement d’humeur, pourtant prévisible au vu de son caractère légèrement capricieux, Gilberte évite son ancien amoureux. Celui-ci entre alors dans une période de souffrance nourrie par des calculs obsessionnels pour oublier Gilberte, passe par une phase de jalousie paranoïaque qui n’est pas sans rappeler celle de Swann à l’époque où Odette était sa maîtresse, et finit par surmonter l’épreuve de la rupture jusqu’à son départ pour Balbec, accompagné de sa grand-mère et de Françoise, leur domestique.

Noms de pays : Le pays

Après avoir quitté non sans douleur sa chambre de Paris et sa maman – rien d’étonnant quand on repense au début de la Recherche – le narrateur prend le train pour la Normandie. Direction la commune de Balbec, station balnéaire qui rappelle la très chic Cabourg. Il se saoule pendant le trajet et glisse dans une ambiance éthérée à travers le temps et les paysages modifiés par la lumière. Celui qui a tant rêvé des cathédrales de cette contrée fait une halte décevante pour visiter l’église du village de Balbec qu’il avait tant – trop – imaginée. Le trio s’installe dans un grand hôtel, au milieu de l’aristocratie parisienne et d’une galerie de personnages hypocrites et obsédés par l’étiquette – mais attention, toujours sans en avoir l’air. Au début, le jeune homme est effrayé par sa nouvelle chambre et compte sur la douceur de sa grand-mère si attentionnée pour que l’habitude pénètre enfin ses sensations. Il souffre également de solitude, mais cela ne durera pas non plus. Grâce à la marquise de Villeparisis, il noue une amitié profonde avec son petit-neveu Robert de Saint-Loup et le peintre Elstir. Or ce dernier connaît bien Albertine, l’une des jeunes filles que le narrateur a aperçue lors d’une promenade sur la digue et dont le groupe plein de vitalité et d’effronterie a immédiatement – non pas en tant que juxtaposition d’individus, mais comme entité seule – occupé toutes ses pensées. Là encore, il parvient à les approcher par l’entremise du peintre et passe le plus clair de son temps auprès d’Albertine, dont il est amoureux, mais aussi d’Andrée et de Rosemonde.

Un roman d’apprentissage

C’est le moins que l’on puisse dire. Après les jérémiades – si l’on veut faire du mauvais esprit – du fils à sa maman dans « Combray » et de l’amoureux transi dans « Noms de pays : le nom » du tome précédent, notre narrateur de retour à Paris entre dans le monde, dîne en compagnie de Bergotte et remporte ses entrées chez les Swann. Mais surtout, il découvre l’amour platonique grâce à Gilberte.

Fasciné dès le début par l’univers des Swann, le jeune homme se passionne pour absolument tout ce qui le constitue, de ses visiteurs bourgeois ou nobles aux fleurs de l’appartement, en passant par les tenues plus élégantes les unes que les autres de la divine Odette. La réflexion sur le temps et la mémoire reste évidemment omniprésente, et le narrateur se souvient de cette époque où il lui semblait impossible d’être reçu chez Gilberte comme une pure illusion aujourd’hui. Le passé n’est donc que le reflet du présent puisqu’il ne peut être pensé en dehors de ce dernier. Ainsi, ce qui fut – impossibilité – devient irréel à la lumière de ce qui a effectivement eu lieu depuis et de la situation actuelle – les invitations récurrentes dans ce qui semblait être une forteresse. À l’inverse, ce qui ne fut pas et semblait impossible va désormais de soi.

Comme dans toute « plongée dans la vie » d’une jeune personne, la déception fait partie intégrante de l’apprentissage. Ainsi Berma apparaît comme une comédienne presque banale en comparaison de l’image que s’en était fait, notamment à partir d’affiches, le narrateur enfant et Bergotte, avec son physique ingrat et sa voix bien en dessous de sa prose, déçoit celui qui avait tant admiré ses œuvres. Ensuite, il vit à cause de Gilberte son premier chagrin d’amour et éloignement imposé – par la jeune fille, puis par lui-même – jusqu’à l’oubli de l’être aimé, libération scellée par le départ de Paris, mais aussi par cette promenade printanière avec Mme Swann. Un moment décrit avec tant d’admiration qu’on se demande si le narrateur n’a pas toujours été plus amoureux de la mère que de la fille, le titre de la première partie n’étant pas anodin. Mais la guérison post-rupture est avant tout l’œuvre du temps (et oui, encore lui !). L’universalité de cette expérience montre que Proust, c’est avant tout une succession d’évidences décortiquées et complexifiées à l’excès par un style alambiqué.

À noter que dans cette lutte contre un amour douloureux et le pire sentiment qui le nourrit – la jalousie –, le parallèle avec l’histoire vécu par Swann, un adulte donc, vient d’autant plus confirmer la notion d’apprentissage que celui-ci passe par un autre aspect, à savoir l’entrée dans un petit monde fermé : les Verdurin chez Swann et les Swann chez le narrateur.

Viennent ensuite l’amitié avec Robert de Saint-Loup puis le désir et l’ébullition des sens après avoir rencontré la fougueuse Albertine, sa nouvelle obsession.

Une sensibilité exacerbée, une étude du temps et un sondage en profondeur de l’âme humaine

Je tiens à insister sur l’évidence des analyses de Proust, qu’elles portent sur le temps, les caractères humains ou les comportements sociaux. C’est comme s’il gonflait des platitudes – oui bon, parlons plutôt d’évidences – par les mots. On les comprend et sourit après avoir passé le mur du son de ses phrases interminables, et c’est justement PARCE QUE les observations sont évidentes qu’elles sont sublimes. Qu’est-ce qu’un grand écrivain sinon un Homme capable de fulgurances à partir d’une réalité qu’il perçoit et surtout raconte mieux que le commun des mortels. Lire les écrivains, lire Proust, c’est une manière de se rapprocher de cette compréhension du monde à travers des réflexions universelles.

Celles-ci sont formulées grâce à la sensibilité surdéveloppée du narrateur. Et comme la fameuse madeleine de Proust montrait la primauté de la mémoire sensible sur l’intellect afin de retrouver le temps perdu, c’est grâce à sa sensibilité que le narrateur parvient à exprimer des observations aussi brillantes. Un jeune homme lambda aurait fait bien peu de cas de son angoisse pendant les premières nuits passées au Grand Hôtel de Balbec…et nous aurait ainsi privés d’une brillante analyse de l’habitude.

« Le temps dont nous disposons chaque jour est élastique ; les passions que nous ressentons le dilatent, celles que nous inspirons le rétrécissent, et l’habitude le remplit » (p.256)

S’il n’était pas un véritable cœur d’artichaut, comme on dirait vulgairement aujourd’hui, le lecteur n’aurait pu découvrir ses passages sur les rencontres évanescentes qui – à un âge où les hormones semblent bouillonner ! – font presque tomber amoureux d’une silhouette féminine aperçue par la vitre du train ou depuis la voiture qui file à toute allure entre l’hôtel et le casino ; un éveil du désir non pas même si, mais parce que la personne n’a pas pu être vue. Un mystère enchanteur, en somme.

En plus de cette phrase régulièrement citée sur le temps et l’habitude, une autre observation m’a manquée pendant la lecture, même si je ne la partage pas. Proust continue sa réflexion sur le temps, son thème de prédilection, et constate les marques qu’il laisse sur l’enveloppe – visage et corps – des femmes à travers le regard des hommes. Ainsi les visages des jeunes filles, en devenir, ne se distinguent pas de ce qui les entoure.

(p. 440) « On ne voyait qu’une couleur charmante sous laquelle ce que devait être dans quelques années le profil n’était pas discernable. » Il déplore ainsi l’arrivée trop précoce, telle un coup de massue, du temps immuable sur l’apparence des êtres.

« Il vient si vite, le moment où l’on n’a plus rien à attendre, où le corps est figé dans une immobilité qui ne promet plus de surprises, où l’on perd toute espérance en voyant, comme aux arbres en plein été des feuilles déjà mortes, autour de visages encore jeunes des cheveux qui tombent ou blanchissent, il est si court ce matin radieux qu’on en vient à n’aimer que les très jeunes filles, celle chez qui la chair comme une pâte précieuse travaille encore. » Si la jeunesse est si attirante, c’est avant tout parce qu’elle est malléable. Telle un caméléon, la jeune fille a cette capacité d’incarner différents états ; grâce à cette variété, le charme, lui, est sans cesse renouvelé. Alors ponctuons cet article par ces quelques mots doux de Proust adressés aux femmes :

« [les gentils égards] à partir d’un certain âge, n’amènent plus de molles fluctuations sur un visage que les luttes de l’existence ont durci, rendu à jamais militant ou extatique. L’un – par la force continue de l’obéissance qui soumet l’épouse à son époux – semble, plutôt que d’une femme, le visage d’un soldat ; l’autre, sculpté par les sacrifices qu’a consentis chaque jour la mère pour ses enfants, est d’un apôtre. Un autre encore est, après des années de traverses et d’orages, le visage d’un vieux loup de mer, chez une femme dont seuls les vêtements révèlent le sexe. »

Le théorème du homard, Graeme Simsion

Petite nouveauté qui en restera à ce stade, j’ai tenté un Cercle de lecture en allemand. Une catastrophe : manque d’organisation et de cadre, ce qui s’est soldé par un groupe de quatre personnes, un organisateur qui débarque avec une heure de retard car il avait oublié la réunion, et une participante – malheureusement historique et motivée – désagréable et bien plus adepte des monologues sur sa vie que d’une véritable discussion au sujet d’un livre, ce qui est pourtant le principe d’un Cercle de lecture si je ne m’abuse. Toujours est-il qu’à cette occasion, j’ai lu un véritable best-seller, un modèle de comédie romantique moderne et grand public.

Graeme Simsion est un auteur australien de romans et de pièces de théâtre, essentiellement connu pour Le Théorème du homard (The Rosie Project en anglais) et sa suite, L’effet Rosie ou le théorème de la cigogne, que je ne lirai pas. Élément biographique primordial pour son œuvre de fiction, Simsion vient de la science : il a été consultant en systèmes d’information pendant une trentaine d’années.

 

Résumé

Ce roman raconté à la première personne nous plonge dans l’esprit à la fois intelligent et socialement débile de Don Tillman, professeur de génétique spécialisé dans l’étude du syndrome d’asperger, et pour cause : il n’est pas vraiment doué pour les rapports humains. Mis à part des coups de fil réguliers avec sa mère, les visites à sa famille sont très rares – la distance géographique est d’ailleurs énorme, nous sommes en Australie – et ses amitiés se résument désormais à son collègue Gene ainsi qu’à la femme – Claudia, psychologue de profession – et aux enfants de celui-ci. Or même si Don présente de nombreux symptômes, il n’est pas autiste, comme en témoigne son amitié révolue avec son ancienne voisine Daphnée, une veuve atteinte de la maladie d’Alzheimer. Alors comme tout humain qui se respecte, Don se sent seul et décide de rechercher sa future femme avec l’appui de la science. Il met au point un questionnaire ultra sélectif pour dénicher la femme idéale, lequel est basé sur des critères parfois habituels – non fumeuse, non végétarienne – mais la plupart du temps farfelus – comme cette histoire de glace à l’abricot. Le « projet épouse » est lancé !

Évidemment, les « dates » s’enchaînent, toutes plus décevantes et cocasses les unes que les autres, jusqu’à ce que Gene, en mettant Rosie en travers du chemin de son ami, ne vienne bouleverser le projet épouse. Elle fume et ne mange pas de viande. La jeune femme a décidément tout pour lui déplaire. Mais après une nuit passée chez lui à discuter autour d’un plat à base de homard, la jeune femme lui plaît tellement que son apparition bouleverse sa vie si bien rangée. Des créneaux de jogging à ceux de courses au marché, en passant par les menus quotidiens planifiés chaque semaine,  tout est chamboulé dans la vie de Don le « control freak ». Ses journées ne sont plus organisées à la minute près et les changements de programme amenés par Rosie ne le dérangent plus.

Lorsqu’il apprend que Rosie – élevée par son beau-père depuis la mort de sa mère dans un accident de voiture – cherche à retrouver son père biologique, Don met de côté le projet épouse pour se consacrer au « Projet père ». S’en suit une enquête rocambolesque ponctuée d’épisodes plutôt drôles et souvent foireux visant le prélèvement d’ADN des pères potentiels, le tout ponctué par un voyage à New York afin de recueillir l’ADN des deux candidats restants. Même Gene sera « soupçonné » à la toute fin. Il s’avère que, malgré le postulat de départ de la jeune femme, le père biologique de Rosie n’est autre que son beau-père.

Peu importe. Contrairement à ce qu’il répétait à la principale intéressée, Don n’a pas poursuivi le projet père par intérêt scientifique et sens de l’engagement. Cette quête s’est transformée en projet Rosie car si le projet épouse ainsi que le projet père ont lamentablement échoué, cette comédie romantique obéit à l’impératif de « happy end » du genre. Rosie et Don emménagent à New York. Elle trouve une place à la faculté de psychologie de Columbia et après s’être fait renvoyé de l’université de Melbourne, il retrouve un poste dans son domaine et s’offre même le luxe de faire des extras en tant que barman afin d’assouvir sa passion pour la confection de cocktail – et en réalité les liens sociaux directs – découverte au cours d’une soirée organisée dans le cadre du projet père. Un bébé est même en route. Oh ! C’est trop mignon…

 

Quelques clichés, mais surtout un certain manque de réalisme

Lorsqu’on pense au royaume de la chicklit, on visualise tout de suite une ribambelle de clichés dans un décor en carton-pâte. Or malgré quelques clichés – le séjour à New York City, la ville des comédies romantiques par excellence, le meilleur ami hétérosexuel primaire qui se tape tout ce qui bouge, ou encore l’homme-boulet littéralement transformé depuis l’apparition dans sa vie bien terne de sa future dulcinée – la casse est plutôt limitée sur ce plan. Pas de guimauve, pas de haine et exaspération qui se transforment en amour, juste des obstacles qui permettent de construire l’intrigue. Celle-ci est même très bien vue : une recherche de paternité riche en suspense et en rebondissements pour « sceller » la relation entre les deux protagonistes, il fallait y penser.

En revanche, le bât blesse sur le deuxième plan car Le Théorème du homard pèche quelquefois par manque de réalisme. De nombreux éléments semblent peu plausibles. Don est un nerd vierge à presque quarante ans – jusqu’ici tout va bien – et clairement antisocial, voire goujat – le questionnaire ! –, ce qui n’empêche pas Rosie, une véritable bombe de vingt-huit ans, de tomber amoureuse de lui. Il est cependant précisé lors du premier rendez-vous des deux tourtereaux qu’il a des abdos en béton grâce à la pratique régulière de l’aïkido. Même si cet alliage n’est théoriquement pas improbable, on peut toutefois se risquer à affirmer que la combinaison d’un tel profil intellectuel et social et d’un corps de rêve se rencontre plutôt rarement dans la vie. Ensuite, ce même scientifique si brillant croit – ou fait semblant de croire, même si rien ne l’indique – jusqu’au bout du projet père que l’homme qui a élevé Rosie ne peut être son père biologique pour cause de couleurs d’yeux différentes. Or nul besoin d’être un grand spécialiste en génétique pour savoir que c’est une immense bêtise. Autre inexactitude qui n’a gênée personnellement – et j’insiste sur cet adverbe car certains diront qu’il s’agit là d’une broutille – : lors de son voyage à New York, le couple visite trois musées en une journée et enchaîne avec un match de baseball pour la soirée. Enfin, et pour le coup je trouve cela plus embêtant, on n’a du mal à croire que Don, aussi proche de l’autisme et hyper-rationnel soit-il, ignore jusqu’au bout qu’il aime Rosie. Mais attention…

 

Une pépite d’humour

Malgré toutes ces lacunes, je dois avouer que j’ai passé un bon moment car l’humour rattrape tout. L’autisme a beau être un handicap difficile à vivre, Don n’est heureusement pas atteint du syndrome d’asperger et le personnage suscite plus le rire que la pitié. Doté d’empathie comme le prouvent les délicates attentions dont il a fait preuve à l’égard de Daphnée ainsi que sa complicité avec le fils de Gene, le narrateur se résume tout bonnement à ce que l’on appelle un gros boulet. Les ressorts du comique de situation sont largement exploités, renforcés par la parole du narrateur dont l’ignorance des codes sociaux se transforme en naïveté.

Graeme Simsion travaille actuellement à l’écriture d’un scénario et le lecteur visualise déjà certaines scènes à la Pierre Richard : le premier rendez-vous avec Rosie dans un restaurant chic de la ville qui se transforme en bagarre pour cause de tenue négligée, la danse improbable qui ridiculise une candidate idéale au projet épouse lors du bal de promo, sans compter les prélèvements d’ADN tous plus farfelus les uns que les autres. Ajoutons à cela des saynètes plus anecdotiques, mais tout aussi croustillantes, comme l’arrivée de Don chez son couple ami tard le soir et sans prévenir, sa description du signe mimant des guillemets dans une conversation, enfin sa fameuse réponse – pleine de bonnes intentions féministes, mais qui se termine en goujaterie – à la question posée par Rosie au sujet de son attirance sexuelle.

Même chose pour l’autre pendant de la comédie romantique : les passages touchants sont en effets très réussis. À l’occasion de cette soirée où il réunit les anciens camarades de la mère de Rosie présents à la sauterie du soir – présumé ! – de la conception de la jeune femme, Don développe de véritables qualités relationnelles en tant que serveur. Même s’il n’oublie pas le but premier de cette réunion, à savoir le prélèvement d’ADN des pères potentiels, son entraînement intensif préalable dans la préparation de cocktails portera ses fruits. Marquant un tournant dans sa mutation vers l’animal social, cet épisode lui procure un immense plaisir. Il ira même jusqu’à le classer juste derrière sa visite du musée américain d’histoire naturelle et à faire des extra dans un bar à New York après l’emménagement du couple. Cette expérience a d’ailleurs ouvert la voie à d’autres moments inimaginables avant la rencontre avec Rosie, à l’instar de la belle amitié virile qu’il noue avec un fan des Yankees lors de son séjour à New York.

 

 

Un roman ultra contemporain : le dating à l’ère de Tinder

Mais derrière l’histoire d’amour de ce personnage caricatural et hilarant se cache le célibat 2.0. Comme exposé plus haut, le manque de réalisme et les quelques clichés du roman s’atténuent sous l’effet de l’humour ; or celui-ci vient de l’immense potentiel d’identification que comporte Don Tilman. Évidemment, aucun homme – même le plus geek parmi les geeks – n’est aussi maladroit dans la réalité, personne ne met au point des questionnaires draconiens pour trouver un(e) époux/se, aucun être ne possède un agenda et des menus aussi organisés. Pourtant, le narrateur incarne bel et bien une tendance à l’hyper rationalisation de nos vies, donc des rapports humains et inexorablement du dating dans nos sociétés contemporaines. D’ailleurs, pas besoin de chercher bien loin : le titre français comprend un terme mathématique et annonce cette tendance sans détour !

Les unions d’amour étant un fait récent d’un point de vue historique, elles ont rapidement entraîné un phénomène qui ne cesse de croître : le célibat. Devenus plus exigeants car n’acceptant plus le choix des autres ni la solution la plus simple (le voisin, le premier venu), nous passons inexorablement par la case solitude. À Paris, deux mariages sur trois se terminent en divorce et rares sont les célibataires non inscrits sur Adopteunmec. Les gens ne se rencontrent plus ; activité trop chronophage. Confortablement assis sur leur clic-clac, ou collés aux autres dans les transports en heure de pointe, ils regardent des photos sur leur écran, lisent deux lignes de description et conviennent d’une date dans le meilleur des cas. Fini les rencards, place au dating, avec ses codes et son optimisation du temps. Et qu’est-ce que le dating de nos jours si ce n’est la rationalisation des rencontres ? Tout n’est qu’algorithme et critères, à l’instar du projet épouse de Don. Les profils les plus appréciés sont mis en avant sur Tinder, avec des facteurs qui s’inversent lors du passage d’un sexe à l’autre (ex : niveau d’étude). Dans les grandes villes, les célibataires font la fine bouche et sans l’exagération du narrateur alliée à une intrigue qui tient la route, le lecteur rirait jaune.

La vie de Don réglée comme du papier à musique n’est-elle pas une simple illustration comique de nos propres existences ? Le cercle vicieux est intéressant : plus la liberté offerte par le choix du partenaire est importante, plus nous avons du temps pour nous – au lieu de nous concentrer sur la fondation d’une famille -, plus nous multiplions les activités de plaisir personnel (jogging, aïkido, cuisine), et…moins nous laissons de place à un élément perturbateur de cette belle vie égoïste : la rencontre amoureuse. Par un effet mécanique, le temps libre s’amenuise tandis que nos exigences augmentent. Mais Le théorème du homard n’est-il pas utopique dans la mesure où, contrairement à Don, nos quotidiens chronométrés sont par définition incapables d’intégrer un élément irrationnel qui viendrait les chambouler ?