Les invisibles, Roy Jacobsen

Le livre le plus déroutant que j’ai lu cette année. Et pourquoi donc ? Tout simplement parce que je n’ai jamais eu l’occasion – celle qui a fait le lardon était le club de lecture en anglais auquel je participe dans ma ville – de lire le moindre auteur scandinave et les best sellers ne font pas vraiment partie de ma littérature de prédilection. Trop habituée aux classiques mais non hermétique au changement, regardons cela de plus près.

Résumé

Au début du XXe siècle, l’île norvégienne de Barrøy n’abrite qu’une seule famille : le couple Maria et Hans, son père Martin, sa sœur Barbro et leur fille Ingrid. La vie est rythmée par les hivers extrêmement rigoureux et sombres qui apportent leur lot de tempêtes plus violentes les unes que les autres. Chaque année, Hans part avec son frère sur le bateau de pêche de ce dernier pendant plusieurs mois, laissant toujours sa famille dans l’appréhension – et non pas la peur, car les insulaires ont appris à dépasser ce sentiment – d’une mort en mer. Les saisons s’enchaînent et le quotidien se résume à la subsistance des personnages. Quelques accomplissements et joies viennent toutefois rompre cette omniprésence des forces de la nature et des traditions. Ainsi les femmes ont depuis peu l’honneur de posséder leur propre chaise – Barbro emporte la sienne partout -, et de s’assoir à table. Les habitants de l’île profitent de la douceur des édredons, qu’ils sont les seuls à pouvoir confectionner dans la région. Le travail de l’homme échappe également aux seules contraintes naturelles à travers les ambitions tenaces de Hans, le chef de famille, qui souhaite toujours améliorer les conditions de vie sur l’île. Ses ambitions vont de la construction d’un quai à l’aménagement d’un système d’approvisionnement en eau de la maison. Ce dernier projet ne sera pas exécuté de son vivant, mais repris avec succès par ses successeurs. Mais lesquels ?

Le mystère de l’absence de frères et sœurs pour Ingrid restera entier jusqu’à la fin du livre, et celle-ci n’aura elle-même pas d’enfants. Barbro, simple d’esprit selon les dires de son frère tout en apparaissant la plupart du temps comme « normale », a quant à elle un fils, dont le père est vraisemblablement l’un des ouvriers suédois, qui, échappant à la guerre, ont débarqué sur l’île et travaillé à la construction du quai. Ce fils se montre, comme Ingrid au début du roman et tous les enfants de pêcheurs – voire plus généralement d’exploitants de ressources naturelles – physiquement très précoce et dégourdi. Il tentera même, conscient des traditions avantageuses pour son sexe, de reprendre le rôle de chef de Barrøy à la mort de Hans.

Car des années après la mort plutôt attendue de Martin survient celle, brutale et narrée de façon laconique, de son fils de cinquante ans. Maria est sous le choc et sera internée pendant quelque temps. Qui deviendra alors le chef du clan ? Une femme ? Mais au-delà de la succession se produit un joli chamboulement dans la vie de cette petite famille. Ingrid, devenue gouvernante au service d’un couple de riches commerçants domiciliés sur le continent, est confrontée à leur mystérieuse disparition – on ne saura jamais où ils sont allés – suite à leur faillite. Elle se résout rapidement à prendre en charge le garçon et sa petite sœur, eux-mêmes adoptés par la famille de Barrøy. Ces deux êtres attardés qui vivaient dans le confort et l’ignorance totale de leurs parents s’adaptent à merveille à leur nouvel environnement, même si le tout se passe très progressivement. Ils deviennent plus dégourdis, à la fois par la force des choses et grâce à leur inclusion dans un cocon familial, aussi spartiate soit-il.

Le dénouement ne surprend pas le lecteur, habitué dès les premières lignes du roman à accompagner la petite Ingrid dans son évolution : elle prendra bien la tête de l’île. Imaginons qu’à l’époque où Barbro était enfant, les femmes devaient rester debout pendant les repas…D’autres changements considérables ont eu lieu depuis la mort de Hans et les projets d’Ingrid restent dans la continuité des grandes ambitions de son père. Ainsi le minuscule port de Barrøy est intégré à une route du lait, assurant des revenus plutôt surs pour la famille, et un phare sera construit sur l’île. Ce dernier horizon laisse présager un moindre isolement…en vue d’offrir une visibilité aux invisibles ?

Analyse

Une simplicité plutôt mise en avant

Le roman est à la fois circulaire de par l’importance des saisons et linéaire car il porte tout de même une progression. Plusieurs thèmes principaux se dégagent : la famille, la transmission, la fatalité incarnée dans les forces de la nature, et la liberté.

La famille et la transmission, c’est la même chose. Or leur importance est posée dès la première scène, extrêmement touchante, entre Hans et Ingrid. La petite fille est des plus dégourdies, sa communion avec la nature innée et son père semble l’aimer profondément, comme le montre son attachement au rire de sa progéniture. Puisque le roman s’ouvre sur un moment de partage, la transmission qui suivra n’en sera que la continuité et l’évolution de la famille, de leurs conditions de vie sur l’île s’articulera autour du personnage d’Ingrid. Mais attention, la psychologie des personnages est quasi-inexistante, les dialogues rarissimes – heureusement, vu la difficulté à comprendre le dialecte dans lequel ils sont retranscrits – et l’économie dans la description des traits de caractère est à l’image des conditions matérielles dans lesquelles vivent les personnages. Seule la famille, le collectif comptent. Celle-ci concentre tout son temps, toute son énergie à subvenir à ses besoins et les ambitions sont peut-être individuelles au départ, mais elles servent uniquement les intérêts de la famille. La psychanalyse, très peu pour eux. Ingrid ne saura jamais pourquoi elle n’a pas eu de frères et sœurs, et on fait peu de cas de l’état mental de Barbro. Hans précise juste que c’est une tare génétique. Ce dernier met chaque année sa vie en danger pour nourrir les siens et son père accepte avec résignation son destin de chef de famille déchu dont l’autorité ne subsiste qu’en la personne de son fils. En résumé, pas de risque de guerre d’egos, si ce n’est vers la fin du roman entre Ingrid et le fils de Barbro. Fort heureusement, l’héritière s’impose et les conflits auront été de courte durée.

Les vies sont marquées par la fatalité : les enfants n’ont pas peur de ramer seuls en pleine mer et à l’approche d’une tempête, les hivers rudes sont vécus avec résignation et adaptation (chagement de chambre selon l’exposition aux intempéries). Alors quelle place pour la liberté dans cette vie isolée du monde où les préoccupations matérielles dominent ? Aucune. La fatalité de la nature s’infiltre dans l’existence de chaque protagoniste insulaire. C’est le sens de la citation en quatrième de couverture : il est impossible de quitter une île. D’ailleurs, ironie du sort, Barbro ne parviendra pas à trouver un employeur décent sur le continent et Ingrid, après un passage temporaire hors de Barrøy, finit par y ramener deux habitants – et membres de la famille – supplémentaires.

Parlons-en de ces deux-là ! Leur histoire incarne parfaitement ma thèse d’une simplicité mise en avant par le narrateur. Leurs parents – surtout leur mère – les délaissent totalement et pendant toute la période où Ingrid les garde dans leur grande résidence, ils apparaissent comme des enfants insupportables et vraiment, vraiment en retard sur le plan de la motricité. Le manque d’attention, ne parlons même pas du manque d’amour, et la vanité de leur vie privilégiée ne les aident pas vraiment. A contrario, c’est finalement dans un environnement modeste mais stimulant qu’ils s’épanouiront. Une vie simple, mais débordante de sens.

 

Vie ennuyeuse, lecture ennuyeuse

J’ai envie de reprendre ici, en substance, un commentaire posté sur la critique du livre dans The Guardian : lire les aventures de personnes qui passent leur temps à percer des trous et à faire du bateau, c’est légèrement ennuyeux. Par mimétisme d’une nature austère, le roman est austère ; même si le style sublime, avec des touches de poésie, sauve l’ensemble de l’œuvre. J’en profite pour saluer le travail du traducteur vers l’anglais, Don Bartlett.

Lorsqu’il ne se passe pas grand-chose dans une œuvre de fiction, la psychologie des personnages est toujours là pour rendre une lecture intéressante. Or, comme il n’y en a pas ici, que reste-t-il ? Rien. Des lignes et des lignes pour expliquer comment Barbro fabrique les filets, comment ils les mettent pour pêcher, comment ils sont détruits par les caprices de Dame Nature. Des lignes et des lignes pour expliquer comment Hans construit son hangar à bateaux, et la torture reprend puisqu’il a dû s’y reprendre à trois fois, à nouveau à cause de Dame Nature. Des lignes et des lignes sur la construction du quai. Si l’exploitation des ressources naturelles relève de l’art de la patience, il en va de même pour le lecteur. Or sa patience est rarement récompensée. Aucune identification aux personnages n’est possible pour les raisons évoquées plus haut, alors que c’est le propre du roman. Peut-être les insulaires se retrouveront-ils dans ce récit ? Peut-être les nordistes se reconnaissent-ils dans cette atmosphère glaciale faite de pragmatisme pur et dur et de labeur ? Sans doute, oui, puisque ce livre a été un immense succès en Norvège. Pour les autres, pas la peine d’acheter un roman, il suffit de regarder Thalassa.

 

 

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Les Choses, Georges Perec

Livre le mieux vendu de Georges Perec, Les Choses se situe entre l’essai et le mini-roman sociologique. Il raconte, à travers la vie de Sylvie et Jérôme, l’importance du matériel et le conflit existentiel qui en découle lorsque les pensées et choix sont déterminés par les choses.

Résumé

Ce couple parisien de vingt-cinq ans vient de terminer ses études, plutôt courtes, et travaille désormais en tant que contractuels dans le domaine de la publicité. Ils réalisent des sondages sous forme d’interviews pour le compte d’agences. Locataires d’un petit appartement du cinquième arrondissement, déjà bobos à l’époque où le phénomène existait sans porter de nom, ils y sont pourtant à l’étroit et ont plutôt du mal à boucler les fins de mois. Car même s’ils ne roulent pas sur l’or, les tentations sont grandes et ils font des folies, s’achètent des vêtements de luxe de temps à autre, mais bavent le plus souvent devant les antiquaires.

D’un point de vue purement extérieur et le plus objectif possible : un appartement parisien et un emploi aussi valorisant qu’intéressant n’ont rien d’une situation frustrante. Sans compter la culture, les dîners entre amis du même monde et la liberté que leur offre leur travail. Pourtant, Sylvie et Jérôme stagnent et la trentaine approchant, il leur faudra tôt ou tard se faire embaucher, accéder à une certaine stabilité indispensable pour ne pas sombrer dans le cliché du vieux couple bohème.

Alors qu’ils poursuivent leur routine sans parvenir à faire un choix décisif, la guerre d’Algérie confère un certain sens à leur existence de par l’atmosphère de danger et de gravité qui règne dans Paris pendant ses événements les plus marquants. Mais une fois terminée cette accalmie paradoxale dans leur vie calme et de moins en moins signifiante, Sylvie et Jérôme s’enfoncent. Ils se fâchent avec certains amis, d’autres prennent le virage de la stabilité, et ils sauteront finalement dans le vide.

Répondant à une annonce pour un poste de professeur de collège en Tunisie, ils partent s’y installer car ils n’ont de toute façon plus rien à attendre de la vie parisienne. Le semblant de rêve – car ils n’étaient pas si optimistes que cela – s’écroulent lorsqu’ils apprennent qu’ils devront vivre non pas à Tunis, mais à Sfax. Sylvie est la seule à avoir un travail et le couple subsiste donc sur ce seul salaire, dans cette ville sordide, désertique, à la chaleur écrasante et où subsister est justement la seule manière de vivre. Ils sont seuls, sans amis, dans un appartement trop grand et ne nouent aucun contact social, pas même avec les collègues de Sylvie.

Fort heureusement – oui, fort heureusement – ils n’ont plus les mêmes désirs qu’à Paris et n’attendent rien. Les jours passent dans une apathie à la fois morose et rassurante car éliminant toute frustration. Seuls et fatigués d’un tel vide existentiel, ils rentrent en France, à Bordeaux cette fois-ci. Là, ils cèdent aux sirènes de la fameuse stabilité et obtiennent un emploi bien rémunéré. Malheureusement, la fin du roman évoque une vie bien triste, destin somme toute assez prévisible.

Analyse

Quel rôle jouent les choses ?

Le livre s’ouvre sur un premier chapitre indigeste. Rédigé au conditionnel, il décrit l’appartement idéal du couple. De longues lignes déroutantes pour un lecteur qui, pensant que cette longue description va durer jusqu’à la fin du livre court, est tenté d’abandonner. Trop foisonnante d’objets, de détails sur les couleurs et les emplacements, elle bloque toute représentation des choses décrites. Mais c’est donc cela ! Trop de choses tuent les choses, et si Georges Perec s’est défendu de critiquer le consumérisme dans son livre, on ne peut s’empêcher de penser qu’à trop vouloir en faire, on aboutit au néant. Cette abondance, cette précision des choses finit par nous dépasser et entraver le lien à la réalité : aucune image de l’appartement ne se construit, tant l’imaginaire du lecteur s’y perd.

Or le destin nihiliste de Sylvie et Jérôme, en particulier pendant leur tranche de vie d’une tristesse absolue passée à Sfax, vient corroborer cette thèse. Car les désirs se sont noyés dans l’amoncellement des choses offert à leurs yeux, et les possesseurs apathiques de ces désirs ont fini par abandonner la partie. Les jeunes gens avides de culture et de liberté ont, tout à la fin, laissé leurs rêves de côté pour « se ranger ». Un dilemme qui se pose de façon encore plus répandue pour les jeunes gens d’aujourd’hui que pour ceux de l’époque.

Quel éclairage vis-à-vis de la société actuelle ?

Le livre est bien ancré dans les années 60 et comporte de nombreuses références à cet époque, qu’elles soient historiques comme la guerre d’Algérie ou encore la Tunisie française, ou matérielles. Les objets datés abondent : vinyles (avant qu’ils ne soient oubliés, puis ressortis de la poussière pour devenir à la mode, cela va sans dire !), nombreux livres – qui a, au temps d’Internet, une bibliothèque aussi fournie dans un petit appartement parisien ? -, meubles et types de vêtements aujourd’hui complètement vintages. Tous confèrent, aux yeux du lecteur contemporain, un charme désuet à cet environnement dans lequel évoluent pourtant tristement Sylvie et Jérôme.

Mais au-delà de ces marqueurs temporels, les trentenaires d’aujourd’hui – l’équivalent de ces personnages de vingt-cinq ans donc – sont encore plus soumis aux choses, mais à d’autres choses. Moins matérielles, certes, mais tout de même soumises à une logique de consommation et d’excitation du désir de posséder chez les jeunes couples sans enfant. Paroxysme du consumérisme actuel dématérialisé, synonyme de liberté, de bohême fantasmée et omniprésent chez les moins de trente – quarante, même ! L’âge ne cesse d’être repoussé – ans : le voyage. Non, plutôt le travel porn. Posséder, avoir une grosse voiture qui pollue et des vêtements hors de prix moches, c’est ringard. Les photos et innombrables blogs de voyages – les vlogs aussi, tiens – ont pris le pas sur le matériel, nettement dépassé et jugé comme dénué de valeur. Mais vouloir voyager, voir toujours plus, admirer des tampons sur un passeport et planter des pins avec fierté sur une carte du monde équivaut à vouloir toujours plus posséder, accumuler des choses, et à courir après ses désirs insatiables car renouvelles en permanence.

Alors, que faire ? Se poser comme Jérôme et Sylvie à la toute fin du livre ? Visiblement, cela ne leur réussit pas non plus, et pourtant, Perec semble penser que les jeunes diplômés plein d’avenir qui renoncent à leurs rêves et à leur liberté pour se salarier, se sécuriser, se créditer…ont plutôt raison. Et pourquoi pas ? Le travail est une vertu, après tout. Et la stabilité une sagesse. Quant aux rêves, nul besoin de rappeler leur dangerosité lorsqu’ils prennent trop de place dans nos vies, comme c’est le cas de Sylvie et Jérôme. À relire : la scène de rêve qui se ternit pendant une interview réalisée dans une exploitation agricole.

Disons que le confort matériel finalement atteint par le couple ne saurait les sauver de la tristesse, non pas parce que les choses ne font pas le bonheur, mais parce que l’insatiabilité des désirs fait le malheur de leurs possesseurs.

L’amie prodigieuse, Elena Ferrante

Je ne me souviens pas avoir déjà lu un livre de littérature italienne avant L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante. Et qu’on se le dise dès la deuxième ligne : j’ai adoré. Voilà donc une belle inauguration de cette nouvelle catégorie, avec je l’espère de nombreux autres ouvrages pour lui succéder. On peut en prévoir trois supplémentaires puisque je compte bien lire les tomes suivants de la saga napolitaine !

Résumé

Pour s’y retrouver, il est essentiel de rappeler les familles et noms des personnages du roman. Je n’ai moi-même cessé de me référer à la liste de mon édition pendant les trois premiers quarts du livre.

Cerullo – famille de Lila, le personnage principal

Fernando : père, cordonnier

Nunzia : mère

Raffaella : tout le monde l’appelle Lina, sauf Elena qui l’appelle Lila. Restons sur Lila, donc.

Rino : grand frère, cordonnier

Autres enfants.

Greco – famille d’Elena

Elena : surnommée Lenù, la narratrice

Le père : portier à la mairie

La mère : femme au foyer, forte corpulence et boiteuse.

Petits frères et sœurs.

Carracci – famille de Don Achille

Don Achille : épicier, personnage mystérieux craint par toutes les familles. Au début, sorte de monstre dans l’imaginaire des deux petites filles.

Maria : épouse

Stefano : reprend l’épicerie familiale

Pinuccia et Alfonso : deux enfants de Don Achille.

Peluso

Alfredo : menuisier

Giuseppina : mère

Pasquale : fils aîné, maçon

Carmela : surnommée Carmen, sœur de Pasquale, vendeuse à la mercerie

Capuccio

Melina : parente de la mère de Lila, veuve folle et passionnée.

Ada : fille

Antonio : fils, mécanicien.

Sarratore

Donato : cheminot-poète

Lidia : épouse

Nino : aîné

Marisa : fille

Scanno

Nicola : père, vendeur de fruits et légumes

Assunta : mère

Enzo : fils, même métier que le père

Solara – ceux qui ont « réussi », soupconnés de fricotter avec la Camorra

Silvio : père, propriétaire du bar-pâtisserie

Manuela : mère

Marcello et Michele : fils, beaux gosses.

Spagnuolo

Le père : pâtissier au bar-pâtisserie Solara

Rosa : mère

Gigliola : fille.

Gino : fils du pharmacien

Tout part d’un coup de fil assez mystérieux du fils de Lila à la meilleure amie de celle-ci : Lenù, la narratrice. Apparemment, Lila a disparu et ne veut laisser aucune trace de sa présence sur Terre. Qu’à cela ne tienne ! Lenù va raconter toute son histoire, leur histoire.

Un décor facilement identifiable : une cité en périphérie de Naples, les années 50, de nombreux personnages dont les familles partagent les fondamentaux propres aux ghettos : la misère, la violence, la crasse et bien sûr le duo infernal pauvreté-absence d’éducation. Au milieu de tout cela, deux petites filles : Lenù et son amie prodigieuse. L’amitié entre la timide Lenù et l’intrépide personnage principal naîtra d’une épreuve. Lila, dans un geste de provocation, fait tomber la poupée de Lenù dans un caniveau de la cour de la cité. Persuadées qu’elle a atterri chez l’ogre Don Achille, les deux enfants se serrent alors les coudes pour aller récupérer le jouet chez ce voisin si intriguant.

À partir de là, elles deviennent inséparables. Lila est violente, foncièrement méchante, mais surtout une fille de cordonnier brillantissime : elle lit énormément et calcule mentalement plus vite que son ombre. Les deux petites filles rêvent de devenir riches en écrivant le prochain Les Quatre filles du docteur March et Lila excelle dans l’art de raconter des histoires. Mais les interventions de sa maîtresse auprès des parents de la petite n’auront aucun effet sur son avenir tout tracé : ses parents refusent de l’envoyer au collège. Son rôle est au foyer pour aider sa mère.

Les drames se multiplient autour de ce duo de yin et de yang, comme le meurtre de Don Achille par Alfredo Peluso, ou encore la folie de Melina Capuccio suite au déménagement de son amant Donato Sarratore. Pendant les années de collège de la narratrice, son mentor continue à emprunter énormément de livres à la bibliothèque et à étudier en parallèle de son travail – bien évidemment non rémunéré – à la cordonnerie familiale. Son niveau de latin s’avère même supérieur à celui de son amie, elle qui étudie d’arrache-pied et bénéficie du cadre scolaire toute la journée.

Son ambition ne l’a donc pas lâchée, mais elle se reporte cette fois dans la spécialité familiale. Arrive donc un élément au rôle central dans L’Amie prodigieuse – et de toute évidence dans les tomes suivants : la paire de chaussures Cerullo. Dessinée par une Lila toujours très méticuleuse, puis confectionnée avec l’appui de son frère dans le dos de son père, elle mettra d’abord le chef de famille hors de rage avant d’être l’objet des plus grandes convoitises (secrètes)…

Pendant ses années lycée, dans lequel elle ne retrouve pratiquement aucun camarade du quartier mis à part Gino et Alfonso Carracci, la narratrice travaille au-delà du raisonnable. Amoureuse du très cultivé et distingué Nino Sarratore, elle finit pourtant par sortir avec Antonio, plus pour avoir un petit ami qu’autre chose. Boutonneuse et binoclarde, elle n’attire pas vraiment les garçons, contrairement à Lila. La petite fille sale et sauvage s’est transformée en beauté sulfureuse, dégage un charme irrésistible que même la narratrice ne parvient à décrire précisément.

La plupart des garçons tombe amoureux d’elle, notamment le beau et puissant Marcello. Fils de la famille des Solara, il se pavane avec son frère dans le quartier à bord d’une Fiat Millecento. Mais Lila n’est pas comme toutes ces filles stupides du quartier que les beaux Solara font craquer, elle sait qu’ils ont des liens avec la mafia et va une fois de plus à l’encontre des désirs de ses parents qui y voient un excellent parti pour la famille, rejetant sans scrupules Marcello pour finalement se marier avec Stefano. C’est pendant leur période de fiançailles que Lila opère son plus grand changement. Ayant renoncé à ses ambitions passées depuis longtemps – sans pour autant perdre ses talents d’écrivain, comme le prouvent ses lettres adressées à son amie pendant les vacances de celles-ci sur l’île d’Ischia, elle s’habille comme une starlette de cinéma et aime se montrer à tout le quartier au bras de son bel amoureux. Son intelligence semble avoir laissé place à la superficialité, son ambition semble s’être effacée au profit du respect des codes locaux et de son futur d’épouse et de mère.

L’union des deux familles est même économique puisque Stefano exige que les paires de chaussures dessinées par Lila soient fabriquées, puis les achète à prix d’or avant d’investir dans la boutique Cerullo afin de lancer leur activité de confection de chaussures. Mais Stefano a signé un pacte avec le diable en vue du succès de son épicerie. Ce pacte, c’est une alliance avec les Solara qui se matérialise dans la scène finale où Lila découvre que Marcello, pourtant persona non grata à son mariage, arrive avec aux pieds la fameuse paire de chaussures Cerullo.

Analyse

La cité dans et en dehors de la cité

Les règles de la cité, au sens grec du terme, celle qui est justement régie par le droit, ne s’appliquent pas dans la cité où vivent Lenù et Lila. Tout le livre est traversé par ce paradoxe : l’ensemble d’immeubles dans lequel cohabitent ces familles est à la fois intégré à la société italienne et exclu de celle-ci. D’une part, l’Histoire italienne se mélange aux histoires des personnages, avec des références au royalisme, au communisme et au fascisme. Les Solara impressionnent tout le monde au volant du fleuron de l’industrie automobile nationale. Lenù étudie le latin, avec les classiques de l’instruction en Italie, comme L’Énéide, et puis ces chaussures…D’autre part, et même si les alentours sont en pleine mutation – visiblement post-deuxième guerre mondiale, le quartier, laid et bétonné à l’extrême, se situe en périphérie de l’une des plus belles villes du monde (« vedi Napoli e poi muori »). Le lecteur ne manquera pas de tomber des nues en apprenant que la plupart des enfants de dix ans ou plus n’ont jamais vu la mer, et que prendre le métro pour traverser Naples, qui est pourtant leur ville, relève de l’aventure. Or de part cet éloignement tout autant géographique que sociétal, les règles de la cité ne sont pas celles de la cité.

Comme dans le récit de la violence picarde d’En finir avec Eddy Bellegueule où les hommes ne vont pas chez le médecin, fantasment l’extérieur (ex : les « Arabes » des grandes villes desquels il faut se méfier) et détestent toute marque de faiblesse autant chez les hommes que chez les femmes, la cité de la narratrice ne connaît pas l’État de droit. Ici, on meurt à cause de la saleté, du travail, du manque d’hygiène et surtout, les comptes se règlent entre hommes et l’honneur se défend peu importe le prix. Lorsque les frères Solara font monter Ada Capuccio de force dans leur voiture pour – peut-être – abuser d’elle, c’est à Antonio de la venger, quitte à se prendre une belle et prévisible dérouillée par les deux caïds. Le meurtre du sulfureux Don Achille est très probablement un règlement de comptes. Et puis il y a cette scène qui résume parfaitement cette notion de cité hors de la cité : lors d’une petite virée dans le quartier de Chiaia, nos jeunes gens s’échauffent, insultent et menacent les hommes qui osent poser un regard sur leurs sœurs ou petites amies, vont même jusqu’à frapper un pizzaiolo pour un regard plus supposé que factuel sur l’une des leurs, et finissent par une bagarre générale avec un groupe de jeunes hommes chics. Motif : l’un deux les renvoie ostensiblement à leurs origines. Ils sont pauvres, cela se voit à leurs vêtements, puis à leur comportement, mais aussi à leur langue. Car l’opposition entre l’italien que la narratrice apprend au lycée et le dialecte que tout le monde parle chez elle est très présente du début à la fin.

La violence comme seul moyen d’exister. L’instruction comme seul moyen d’y échapper.

Les logements sont exigus, les femmes sont battues, les enfants se jettent des pierres au visage sans la moindre peur ni du sang ni de la mort, les parents sont illettrés et épuisés par leur travail physique, et quand Lila insiste pour aller au collège, son père la jette par la fenêtre. Deux soucis majeurs sont évoqués : ils ont besoin de Lila en tant que force de travail et ils ne peuvent se payer les manuels et autres matériels scolaires. La culture, très peu pour eux. Mais celle-ci n’est pas bêtement idéalisée par la narratrice car même si les hommes considèrent tout naturellement que le poète Donato Sarratore est une tapette, celui-ci n’en est pas moins un peu trop hétéro. Il séduit à tout va, est clairement responsable de la folie de Melina, et va même jusqu’à faire des attouchements sur la jeune Lenù lors de son séjour sur l’île d’Ischia. Son fils, dont la narratrice est pourtant amoureuse et vante sa culture, n’apparaît pas particulièrement sympathique non plus. Il s’écoute parler, enfermé dans sa véhémence anticléricale, et ne daigne même pas faire publier dans une revue culturelle un article que son amoureuse transie a écrit, autant pour ses beaux yeux que par conviction personnelle.

Lila, fille de cordonnier ultra violente a elle-même voulu s’approcher de la culture et changer de monde en accédant à l’argent. D’où cet épisode symbolique, vers le début du livre, de tentative de fuite du quartier initiée – comme tout – par Lila et finalement avortée par la pluie et la fatigue. Elle lit énormément, a un don inouï pour raconter des histoires, puis une immense ambition de fabricante de chaussures pour elle et sa famille. Mais elle ne continuera pas longtemps à emprunter des livres et à étudier le latin pendant que son amie va à l’école. Elle rentrera dans le rang et accèdera à la richesse grâce à son physique et son magnétisme, et non grâce à l’instruction, au grand dam de son ancienne maîtresse qui ira jusqu’à feindre de ne pas la connaître lorsqu’elle l’invitera à son mariage. Certes, son mari exige la fabrication des chaussures qu’elle a conçues, mais elle accepte son destin d’épouse et de future mère, ce qui se reflète dans le soin qu’elle apporte à ses tenues et coiffures entre ses fiançailles et son mariage, et laisse les hommes s’occuper des affaires.

Or si cette amie prodigieuse ressent une sensation de délimitation – le même que celui de dépersonnalisation, avec pour seule différence un changement de perspective – depuis cette soirée de réveillon où elle ne reconnaît plus son gentil frère Rino, prêt à tout pour rivaliser avec les Solara dans un concours de pétards et de feux d’artifices d’un balcon à l’autre, Lenù éprouve un sentiment similaire le jour du mariage de Lila. Lors d’une virée en voiture avec ses amis, elle semble tout autant écœurée – si le mot n’est pas trop fort ? – par le même comportement primaire de ses comparses. Ces derniers se gargarisent de traverser Naples à toute allure et de recouvrir d’insultes leurs klaxons insistants envers quiconque ne roulerait pas assez vite selon eux. La faille s’agrandit entre la petite Lenù du quartier et la jeune femme instruite qu’elle est devenue. Elle aime ses amis, ils font partie de sa vie, mais elle les comprend de moins en moins, est amoureuse du cultivé Nino tout en sortant avec Antonio, gentil mais mécanicien !

« J’avais grandi avec ces jeunes, je considérais leurs comportements comme normaux et leur langue violente était la mienne. Mais je suivais aussi tous les jours un parcours dont ils ignoraient tout (…). Avec eux je ne pouvais rien utiliser de ce que j’apprenais au quotidien. Je devais me retenir et d’une certaine manière me dégrader moi-même. (…) Je me demandais ce que je faisais dans cette voiture. » (p. 415).

Bref, Lenù s’éloigne de ses origines au fur et à mesure que sa culture s’étoffe. Et puis si Lila est perdue, quel lien reste-t-il entre la narratrice et ces jeunes gens ?

Le Grand Meaulnes, Alain-Fournier

Enfin ! Oui, enfin une nouvelle chronique du Challenge « Cette année, je (re)lis des Classiques ». Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier raconte des aventures pas très classiques. J’ai acheté par inadvertance la version abrégée/jeunesse, et bonne surprise : le rythme m’a véritablement immergée dans les aventures du Grand Meaulnes. Comme à l’accoutumée, on démarre avec un résumé personnel.

Les péripéties du Grand Meaulnes

Le narrateur est le fils de l’instituteur M. Seurel, et il comprend dès les premiers instants de sa rencontre avec un nouveau pensionnaire, que celui-ci va bouleverser sa vie d’écolier du village de Sainte-Agathe dans le Cher. Ce partenaire, c’est le Grand Meaulnes : un tempérament de meneur et d’aventurier qu’il met en œuvre à peine débarqué dans son nouvel environnement. Au hasard de bribes de conversations entendues, il se lance le défi d’aller chercher les grands-parents du narrateur à la gare de Vierzon. Comme il ne connaît pas les environs, il se perd et c’est là commence la grande aventure à l’origine du reste du récit.

Alors que son âne s’est échappé, Augustin Meaulnes aperçoit une vaste demeure et songe à s’y glisser en quête d’un peu de sommeil. Mais il comprend qu’il arrive en plein milieu d’une célébration de mariage. Il participe aux repas, assiste aux festivités, et surtout fait la connaissance d’Yvonne de Galais au cours d’une promenade en barque organisée dans le cadre des festivités. Un véritable coup de foudre. En rentrant au domaine, il tombe sur le frère de celle-ci, qui n’est autre que Frantz de Galais. Le jeune homme devait se marier, mais sa fiancée, Valentine Blondeau, ne viendra pas. L’amoureux éconduit part en laissant un mot et les invités finissent par quitter le domaine, comprenant que le mariage n’aura pas lieu.

Alors que Meaulnes a retrouvé les bancs de l’école, il se montre préoccupé et Francois Seurel devine son obsession : retrouver le chemin de son aventure passée et revoir cette femme. Augustin Meaulnes ne quitte plus son atlas, mais impossible de retracer le parcours effectué par hasard vers le fameux domaine. Il sort de l’impasse grâce à un bohémien récemment installé sur la place du village et qui n’est autre que…Frantz de Galais. Le jeune homme désespéré a en effet pris la fuite et mène désormais une vie de nomade qui n’a plus grand-chose à voir avec son milieu d’origine.

Apprenant qu’Yvonne vit désormais à Paris, Augustin part y étudier dans l’espoir de la retrouver. Malheureusement, en vain. Alors qu’il ne donne pratiquement aucune nouvelle à son ami, celui-ci, devenu instituteur, fait la connaissance de la fameuse Yvonne de Galais grâce à sa tante. Il retrouve alors Meaulnes, qui la demande en mariage. Mais les retrouvailles seront de courte durée car l’aventurier est rattrapé par sa vieille promesse envers son beau-frère : retrouver Valentine. Il part donc remplir sa mission, avec l’accord de sa femme.

François Seurel devient l’ami d’Yvonne, tombée enceinte, et du père de celle-ci. Désireux de comprendre pourquoi Meaulnes a ainsi été « poussé » à repartir, il fouille dans ses affaires et finit par trouver son journal intime. Il découvre que Meaulnes a flirté avec Valentine lors de son séjour à Paris, sans savoir qui elle était. Mais il la quitte à l’annonce de son identité. C’est donc mû par le remords et le sens du devoir que Meaulnes, fraîchement marié, est reparti à sa recherche.

L’accouchement se passe très mal et la pauvre Yvonne succombe à une embolie pulmonaire. Son père meurt lui-aussi peu de temps après. François, héritier de la maigre fortune des de Galais et du domaine, s’occupe de l’orpheline. Mais Augustin finit par revenir, prend son enfant dans ses bras, et c’est sur cette scène finale que François comprend : il repartira bientôt pour de nouvelles aventures, avec sa fille.

Mon avis

Cette lecture a été un vrai régal. Même si les aventures du Grand Meaulnes s’adressent avant tout à un lectorat de l’âge du héros, l’adulte que je suis a dévoré ce roman. Le style est épuré et délicieusement suranné, ce qui rend la lecture extrêmement rapide et agréable. Les pérégrinations chevaleresques d’Augustin nous emportent, car c’est l’histoire d’un écolier qui tombe amoureux d’une jeune fille et fera tout pour la retrouver, puis d’une promesse à un ami lui-aussi amoureux, le tout narré par son ami qui l’admire tant. Ce point de vue original ajoute d’autant plus de mystère et de suspense au récit que le narrateur, qui n’est ni omniscient, ni le héros du roman, tour à tour ignore et découvre les choses.

Des aventures en poupées russes

Une fois le livre définitivement refermé, on s’aperçoit que le rythme si haletant du récit vient de l’emboîtement des aventures. La première est déclenchée par un pur hasard, puisque Meaulnes se perd. Puis il restera obsédé par cette jeune femme dont il est tombé amoureux, et c’est en tentant de la retrouver qu’il sera emporté par une nouvelle aventure, à la fois grâce/à cause de la rencontre avec Frantz le bohémien et grâce à/à cause de celle de Valentine à Paris. À peine la première aventure terminée et le « problème » résolu, la deuxième – qui se profilait dans la solution même de la première – doit être vécue. Le fortuit s’invite partout : Augustin Meaulnes tombe sur le domaine, il tombe sur le bohémien qui s’avère être Frantz de Galais, il tombe sur la future mariée échappée alors qu’il recherchait une autre femme, et enfin François Seurel – sa seule contribution, mais quelle contribution – tombe sur Yvonne de Galais par l’intermédiaire de sa tante, qui a même hébergée la pauvre Valentine désemparée. C’est un puits sans fond : chaque aventure contient la suivante. Et la scène finale fait comprendre au lecteur qu’il n’en sera plus jamais autrement de la vie du Grand Meaulnes, papa ou pas !

Aventures romantiques sur fond champêtre

Autre aspect qui m’a plu : le décor. Les aventures se passent en Sologne, la région d’origine d’Alain-Fournier, et toutes les scènes champêtres qu’elle abrite m’ont cueillie. Cette ambiance villageoise où tout le monde se connaît, se déplace en charrette ou à dos d’animal, cette école communale où les petits paysans et artisans viennent humblement – et plus sérieusement que n’importe quel fils de cadre d’aujourd’hui – apprendre, cette saynète de baignade dans le Cher qui marque les retrouvailles d’Augustin et Yvonne, bref, tout est délicieux. J’ai évoqué plus haut le charme suranné du style, mais il est indissociable de celui de cette toile de fond modeste et familière – remarque qui n’engage que moi, puisque j’ai grandi près de cette région – de la vie campagnarde de ce début du XXe siècle. Mais attention, pas d’idéalisation de la nature à tendance romantique, ni de descriptions champêtres sans fin. Nous sommes au XXe siècle, et dans un roman très réaliste, sans toutefois s’inscrire dans un quelconque mouvement littéraire. Dans Le Grand Meaulnes, les hameaux et villages sont directement inspirés de la réalité, les personnages sont de chair et d’os et seules les aventures sont romanesques. Des histoires dans une histoire – ou une histoire qui se décompose en histoires ? – romanesques et romantiques, le tout sur fond identifiable et visualisable : ce livre se lit comme un vieux bonbon au caramel des grands-parents.

Raison et sentiments, Jane Austen

De la littérature anglaise, pour (ne pas) changer. Raison et sentiments a été mon premier contact avec la grande Jane Austen dont je ne cessais de repousser la découverte. Je n’ai pas été déçue : un style magnifique qui m’a donné envie de quitter un peu mon cher et tendre XIXe siècle pour remonter au XVIIIe. Car même s’il est paru en 1811, ce roman a été écrit en 1795.

Résumé

Volume I

Elinor et Marianne sont les deux premières filles de Mme Dashwood, épouse d’Henry Dashwood en secondes noces. À la mort de celui-ci, son fils John issu d’un premier mariage s’installe dans le domaine de Nordland et touche la majeure partie de l’héritage, convaincu par sa redoutable femme de ne rien laisser à ses demi-sœurs. Fanny règne alors en maîtresse au sein de la propriété. C’est dans cette ambiance exécrable entre les deux clans que Mme Dashwood accepte avec empressement la proposition de son parent Sir John Middleton d’emménager dans son cottage du comté de Devon. Malgré ses sentiments pour Edward Ferrars, le discret frère de Fanny, Elinor se résout à quitter le Sussex et à partir loin de son horrible belle-sœur.

L’installation se passe à merveille. Mme Dashwood apprécie sa nouvelle demeure et prévoit de multiples réaménagements pour s’y sentir au mieux. Le très sociable et bienveillant Sir John est quant à lui est ravi de ces nouvelles voisines, les invite et leur rend visite régulièrement. À l’opposé de son époux, Mme Middleton est une femme au foyer froide et ennuyeuse, ses jeunes enfants constituant son unique centre d’intérêt. Parmi les nombreux invités qui logent chez les Middleton ou participent à leurs fêtes, on compte :

  • le colonel Brandon : loyal et droit, vieux garçon qui approche de la quarantaine, mais tombe immédiatement amoureux de l’impétueuse Marianne
  • Mme Jennings : la mère de Mme Middleton, sympathique Madame Sans-Gêne
  • Charlotte Palmer : jeune femme très naturelle et gaie, comme sa mère – Mme Jennings – et contrairement à sa grande sœur – Mme Middleton
  • Thomas Palmer : mari de Charlotte, snob et spécialiste des remarques désagréables
  • Lucy Steele : parente de Mme Jennings, inculte et perfide
  • Nancy Steele : sœur aînée de Lucy, bête et gaffeuse

Alors qu’elle chute lors d’une promenade, Marianne fait la rencontre du charmant Willoughby qui la portera jusqu’au cottage. S’en suit une idylle entre les deux jeunes gens, alimentée par la parfaite alchimie de leurs caractères. Les amusements sous la houlette de Sir John s’enchaînent, les tourtereaux roucoulent, le colonel Brandon souffre, et avec toutes ces manifestations d’attachement et même l’évocation de fiançailles de la part de Willoughby, Marianne est loin d’imaginer le malheur qui l’attend. Un beau jour, son homme idéal disparaît en prétextant être envoyé en ville pour affaires par sa tante Mrs Smith, qui l’héberge lors de ses séjours dans le Devons et lui lèguera sans doute sa fortune à sa mort.

Peu de temps après, les sœurs Steele débarquent et Lucy, apprenant grâce à l’une des nombreuses plaisanteries de Mrs Jennings qu’Elinor est liée à Edward Ferrars, lui confie entretenir une relation amoureuse avec ce même jeune homme depuis le temps où celui-ci assistait aux cours de Mrs Pratt, l’oncle de Lucy. Croyant longtemps à une affabulation de la part de sa rivale, Elinor finit par se rendre à l’évidence lorsqu’elle reconnaît l’écriture de l’homme qu’elle aime sur les lettres envoyées à sa nouvelle promise. Jusqu’à l’officialisation de cette romance, Lucy n’aura de cesse d’humilier la pauvre Elinor au gré de ses confidences à « son unique amie », et ce dans le but de la tenir à l’écart d’Edward.

 

Volume II

Cette deuxième partie se déroule cette fois à Londres, où Mme Jennings héberge les sœurs Dashwood dans sa résidence d’hiver. Nous voilà donc avec deux cœurs brisés, deux désirs secrets d’union avortés, mais surtout deux gestions opposées du chagrin. D’un côté, Elinor raisonne pendant des pages et des pages sur la relation entre Lucy et Edward, s’explique rétrospectivement la froideur d’Edward lors de sa dernière visite à Barton et met un point d’honneur à cacher sa souffrance. De l’autre, Marianne, sachant que Willoughby est en ville, ne pense qu’à le revoir et guette chaque arrivée de courrier en espérant que le déserteur se manifeste à nouveau. Malheureusement, elle le recroise  à un bal en ville et apprend de la manière la plus brutale et inélégante que l’unique objet de ses pensées va en épouser une autre, plus fortunée. S’en suit alors des journées de larmes sans manger sous l’inquiète bienveillance de la solide Elinor.

Cette dernière doit, en plus de cela, souffrir en silence lorsque Lucy manœuvre habilement – mais toujours avec ostentation vis-à-vis de sa rivale – pour se faire bien voir de la mère et de la sœur Ferrars, elles-aussi de passage à Londres. Ces dernières ayant toujours détesté les filles Dashwood, elles se font un plaisir de lui montrer à quel point elles apprécient bien plus cette petite étrangère que leur propre parente.

Mais quand les deux sorcières apprennent qu’Edward veut épouser cette pauvresse, l’une déshérite son fils aîné au profit de son frère Robert et la seconde explose dans une longue crise d’hystérie. Tandis que le généreux colonel Brandon propose sa petite cure de Delaford au couple désormais sans le sou, Mme Jennings et ses invitées s’apprêtent à quitter Londres après avoir repoussé leur départ à de multiples reprises.

 

Volume III

Lors d’une étape chez les Palmer avant l’ultime retour à Barton, Marianne, pourtant sur le point d’accepter sa situation, tombe gravement malade et sa mort se profile à mesure que les trop nombreux jours de fièvre s’écoulent. Une nuit, tandis qu’Elinor s’attend à voir arriver sa mère, prévenue pour l’occasion, accompagnée du colonel Brandon, c’est finalement Willoughby qui pénètre la maison. Il lui explique alors la situation : il est certes libertin et inconstant, mais il a fini par développer des sentiments pour Marianne après avoir « joué » avec ceux de la jeune fougueuse. Mais son caractère dépensier et son besoin d’évoluer « dans le monde » ont eu raison de ses inclinations puisqu’il a dû épouser cette autre femme richissime, sans quoi sa tante l’aurait déshérité. Quant à la lettre assassine envoyée à Marianne après l’avoir snobé dans ce bal à Londres, elle a été rédigée par son épouse jalouse. Elinor lui pardonne et fait la promesse de tout raconter à sa sœur si elle se remet. Marianne finit par guérir et surtout par s’assagir, trop consciente que sa mélancolie a failli la tuer.

Mais les Dashwood ne sont pas au bout de leurs surprises. Une fois rentrées auprès de leur mère, elles reçoivent une visite d’Edward Ferrars. Il leur apprend que la vénale et machiavélique Lucy Steele va finalement épouser son grand frère, devenu un excellent parti suite au déshéritage d’Edward . Aussi arrogant qu’extraverti, Robert est le parfait opposé de son aîné. Les deux jeunes gens se sont en effet rapprochés au cours des tentatives de médiation de Robert entre son frère et sa mère fâchée. Sentant qu’elle avait en face de lui le préféré de Mme Ferrars, Lucy a revu son calcul, lequel s’est avéré efficace puisque sa belle-mère a fini, à coups de flatteries subtiles et persévérantes de la part de sa belle-fille, par pardonner et même apprécier cette dernière. Qui se ressemble s’assemble et leurs opposés, le raisonnable et discret couple Edward-Elinor, va pouvoir s’unir.

Psychologiquement métamorphosée depuis sa maladie, Marianne écoute avec attention le récit de Willoughby transmis par la bouche d’Elinor, et pardonne elle aussi. La nouvelle Marianne va même jusqu’à épouser le colonel Brandon qu’elle a si souvent méprisé et raillé avec son comparse Willoughby. Les deux sœurs vivront alors en voisines avec leurs maris respectifs.

 

Réflexions personnelles

Un manichéisme surprenant

Comme je l’ai indiqué en introduction, j’ai découvert la grande Jane Austen avec ce livre. J’ai évidemment entendu beaucoup de bien de cette auteure classique de la littérature anglaise et ne m’attendais donc pas à trouver tant de manichéisme. Si l’on s’en tient à la simple intrigue et à la psychologie des personnages, on pourrait voir Raison et sentiments comme une longue fable. Les mésaventures de Marianne face à la constance d’Elinor semblent illustrer une morale en faveur de la raison, la déraisonnable Marianne ayant tout de même failli mourir à force de cultiver sa passion et donc son chagrin. À l’inverse, Elinor, qui ne souffre pas moins, ne montre pas sa peine, accepte ce qu’elle ne peut contrôler et surtout fait preuve du plus grand altruisme en consacrant toute son énergie à soutenir sa sœur. Le dénouement, même s’il est favorable aux « méchants » – entendez Lucy et Edward, ou encore Fanny Dashwood – marque ainsi le triomphe de la raison. Elinor a été récompensée en épousant l’homme qu’elle a toujours aimé et Marianne, devenue raisonnable, a accédé à un véritable bonheur grâce à un homme sincère et à la proximité avec sa sœur.

Le colonel Brandon n’a lui non plus aucune zone d’ombre. Discret et droit du début à la fin, sa bonté a elle-aussi été récompensée puisqu’il a, tout de même, réussi à conquérir l’inaccessible Marianne.

Mais surtout, le plus méchant parmi les méchants – plutôt au vu des conséquences de ses actes qu’à cause de sa nature – , Willoughby, a été sévèrement puni par la fable austenienne. Comme il ne cesse de le répéter lors de sa confession à Elinor – passage assez cocasse où l’homme coupable trouve le moyen de pleurnicher comme une victime -, il va devoir passer sa vie avec une mégère qui n’a pas la joie de vivre de Marianne. Victime de sa vanité, le mondain égoïste a fait son choix et l’amour passe après le besoin matériel. Bref. Seigneur, pardonnez-le, il est si faible. C’est exactement la réaction de Sainte Elinor pendant à la confession du pauvre pécheur. Elle le voit comme un être pathétique, corrompu par le monde, et non responsable du mal qu’il a pu faire autour de lui.

Heureusement, Jane Austen a surtout un style sublime et un esprit très anglais qui captive le lecteur et sauve le récit d’un tel manichéisme.

 

Des personnages secondaires hilarants

La narratrice se révèle sans pitié et délicieusement piquante lorsqu’il s’agit de dépeindre certains personnages qui, avouons-le, nous rappellent tous quelqu’un !

Procédons par ordre d’apparition dans le roman. Pour commencer, la manœuvre de Fanny Dashwood afin de convaincre son mari de ne rien laisser à ses sœurs est décrite avec une grande ironie. Non seulement l’énonciation de ses calculs auprès de John Dashwood fait passer des sommes dérisoires pour des montants largement suffisants, mais elle parvient même à se sentir mal en voyant toute la porcelaine que les filles Dashwood emportent lors de leur déménagement. Quel luxe ! Son mépris pour ses belles-sœurs ne s’efface pas pendant son séjour à Londres. Alors que Mme Jennings séjourne quelque temps chez sa fille qui vient d’accoucher, Fanny préfère héberger les sœurs Steele qu’elle connaît à peine et trouve charmantes – si elle savait… – au lieu de ses propres parentes. Mais John ne manque pas de faire remarquer à ses demi-sœurs, alors hébergées par les Middleton – qu’ils les auraient volontiers accueillies si les Middleton n’avaient pu le faire. Trop bons ! Mais qui n’a jamais rencontré pareille sangsue au mari sans personnalité ?

Je vais encore remettre ces histoires de féminisme sur le tapis, mais il n’y a pas plus féministe qu’une femme écrivain à cette époque. Pas étonnant, donc, que Jane Austen soit sans pitié à l’égard de Mme Middleton, aussi élégante qu’insipide car uniquement préoccupée par ses enfants. Ce personnage incarne tout ce qu’une féministe déteste en principe. La narratrice n’hésite donc pas à la tourner en ridicule dans une scène hilarante où Mme Middleton et Mme Dashwood – les deux femmes idéales hein – comparent la taille de leurs fils respectifs du même âge, ce qui donne lieu à d’interminables débats impossibles à trancher. Les personnes sans enfant le savent : chaque parent pense que sa progéniture est la plus belle, la meilleure, la plus grande ! Pendant ce temps-là, les femmes et hommes libres oscillent entre trouver les papas-mamans « insupportables » et rire dans leur barbe.

Vient ensuite la très sympathique Mme Jennings qui, à l’opposé de sa potiche de fille, a aussi peu de manières à l’extérieur que de vice à l’intérieur. Profondément bonne, son affection sincère pour les sœurs Dashwood efface rapidement la lourdeur de ses remarques à visée humoristique. Cette femme n’est pas sans rappeler la très touchante Margaret dite « Molly » Brown. Heureusement, l’une de ses filles a hérité de ce caractère : Mme Palmer.

Quel ne fût pas mon ravissement lorsque j’ai découvert, pour la préparation de cette chronique, que le personnage de M. Palmer était joué par Hugh Laurie dans l’adaptation cinématographique de cette œuvre. Contrairement celle de Out of Africa, je pense qu’il faut voir celle-ci, ne serait-ce que pour le casting assez incroyable, réunissant les meilleurs acteurs britanniques d’hier et d’aujourd’hui. Parenthèse refermée, le très sarcastique et impitoyable M. Palmer s’évertue à casser – en vain – chaque manifestation de joie de vivre et de naïveté de sa femme. Mais on découvre, après la naissance de son fils, un homme sensible qui adore son bébé, tout en refusant de trop le montrer, et éprouve une profonde empathie pour les sœurs Dashwood.

La Ferme africaine, Karen Blixen

Comme pour Le Retour au pays natal de Thomas Hardy, je vais tenter ici tant bien que mal de relater et d’analyser un livre que j’ai lu en anglais. Les citations et titres sont traduits par mes soins. N’étant pas traductrice littéraire, je prêche l’indulgence.

N’y allons pas par quatre chemins : La ferme africaine de Karen Blixen (parfois publiée sous le pseudonyme Isak Dinesen) m’a fait passer de l’idéal littéraire à l’ennui profond. Une fois n’est pas coutume, la chronique sera donc « courte ». Dans ses mémoires de 330 pages (édition Penguin Books fidèle à l’image en Une de l’article), la baronne danoise relate les dix-sept années passées aux Kenya au début du siècle dernier. À la tête d’une vaste plantation de café,  la narratrice partage ses émotions et rencontres marquantes au milieu d’un paysage saisissant et d’une culture qu’elle analyse avec une grande finesse.

Contexte de la ferme africaine

En 1913, la baronne et son mari achètent des terrains au pied des collines du Ngong, à 16 km au sud-ouest de Nairobi. Alors que le jeune couple destinait son exploitation à l’élevage laitier, ils optent finalement pour la plantation de café, plus rentable. Le gros du travail est effectué par des « squatters », comprenez des Kikuyus gracieusement autorisés par les colons, en échange de leurs bras, à habiter les terres qui leur appartenaient auparavant. Plus de dix ans après son arrivée au Kenya, le couple divorce et Karen Blixen reprend seule la gestion de son immense exploitation. Elle devient alors le centre de la vie des Natifs qui l’entourent. Bien plus qu’une patronne, elle les soigne, les aide et règle les différends.

Ces années africaines donnent lieu à une narration à la fois tendre et lucide d’un peuple et de ses terres. En voici quelques morceaux choisis.

Première partie : Kamante et Lulu

Le récit s’ouvre sur ce paysage que la narratrice, depuis son Danemark natal, n’oubliera jamais. Ses odeurs, ses couleurs, ses couchers de soleils, sa faune, sa flore : la nostalgie habite ce décor planté avec précision.

Le chapitre consacré à Kamante est sans doute l’un des plus marquants. Ce petit garçon de la tribu des Kikuyus est dans un état misérable lorsque la baronne fait sa connaissance. Sa maigreur lui fait paraître quelques années de moins et son corps est parsemé de plaies ouvertes. La narratrice ne parvient pas à le soigner elle-même dans son dispensaire, improvisé grâce à ses quelques notions de médecines et de soins. Elle l’envoie alors à la mission des Chrétiens écossais la plus proche et peu à peu, l’enfant guérit. Il devient son cuisinier, apprend vite, ravit ses invités avec une cuisine européenne qu’il trouve lui-même ridicule et trop sophistiquée. De par son mélange de lucidité-fatalité africaine et de légèreté,  ce compagnon irremplaçable restera aux côtés de la taulière jusqu’à la fin du récit.

Lulu est une gazelle dont Karen Blixen tombe sous le charme alors qu’elle n’a pas encore atteint l’âge adulte. La description de l’animal donne lieu à une métaphore filée de la Femme, dans toute son élégance et sa pudeur (bah tiens !). Ce n’est d’ailleurs pas pour rien si les Africains parlent souvent de « gazelle » pour désigner une femme qui leur plaît, amante ou non.

Deuxième partie : Coups de feu fatals

Lors d’une petite fête entre enfants, l’un des participants tire accidentellement sur ses camarades. Bilan : un mort et un blessé grave. S’en suit un procès qui, allié une fine analyse de la narratrice, met à jour la conception africaine de la justice. Tandis que la justice occidentale s’emploie à juger le caractère volontaire ou non de l’homicide, ou encore les éventuelles circonstances atténuantes de l’accusé, les Africains ne s’embarrassent pas de telles considérations. Le tribunal n’est pas présidé par des juges de 23 ans sortis de l’École de la magistrature, mais de vieillards : les sages de la tribu. Concrets, les Kikuyus mènent le procès dans un seul but : faire payer le coupable pour la perte humaine engendrée. Faire payer au sens propre, et non au figuré : le père du tireur en herbe est alors condamné à céder aux familles des victimes une partie de son bétail à titre de réparation.

Troisième partie : Visiteurs de la ferme

Blixen évoque l’importance des grandes danses collectives, sans doute le lien social le plus important en Afrique. Ces Ngomas ont lieu le jour et/ou la nuit, les rôles sont parfaitement distribués et le tout se termine en transe.

Parmi les visiteurs européens de la ferme, on découvre le « Vieux Knusden », un pêcheur Danois haut en couleur à la dérive financière – et mentale ? – qui raconte ses aventures passées à la troisième personne.

Le visiteur le plus intime de la propriétaire des lieux est bien évidemment Robert Redford, alias Denys Finch Hatton. Amants après le divorce de la baronne, ils partent en safari ensemble et explorent même le magnifique paysage dans le petit avion de Denys. Le séduisant partner in crime se tuera d’ailleurs dans un accident d’avion. Par une réciprocité des plus instinctives, cet Anglais est très apprécié des Africains. Sa tombe dans les collines du Ngong devient pour les natifs un lieu de recueillement, toujours fréquenté. À noter que sa mort n’est racontée qu’en Cinquième partie.

Remarque : Hollywood étant ce qu’il est, le film transforme en amour passionnel – bien aidé par l’un des acteurs les plus sexys de l’époque – une relation dépeinte dans le livre comme amicale et dont le caractère amoureux ne peut être que deviné, et certainement pas lu.

Berkeley Cole, également expatrié britannique, est très ami avec Blixen. Cet aristocrate sympathique se plaît bien dans son personnage de dandy qui fréquente la bonne société des Européens établis au Kenya. Hédoniste par excellence et inévitablement ami de Denys, il fait goûter des vins délicieux à la baronne.

Quatrième partie : Journal d’une immigrée

Cette partie est le paroxysme du décousu que je reproche tant à cette œuvre. Elle n’est qu’une succession de fragments, de mini-récits de vie dont le lien est si faible et la cohérence si inexistante qu’on oublie tout. Journal d’une immigrée ne comporte pas non plus d’épisode aussi détaillé et marquant que l’histoire de Kamante ou du procès. J’en ai tout de même relevé un.

Intitulé Des girafes vont à Hambourg, il contient une critique sans équivoque des zoos. La baronne, pourtant grande amatrice de safari et excellente chasseuse, semble ici bien en avance pour son temps. Mais tout cela est assez logique. Comment une femme chaque jour au contact de la faune africaine sauvage peut-elle concevoir qu’on mette une girafe, ce noble animal, dans une cage pour le seul divertissement des Européens ? Alors qu’elle croise un cargo allemand dans le port de Mombasa, la narratrice se prend d’empathie pour ces deux pauvres girafes, imagine ce qu’elles ressentent à cet instant, et ce qu’elles vivront une fois arrivées à destination. Les foules se déplaceront pour voir ces bêtes curieuses, rire devant la bêtise et l’infériorité du monde animal capable de produire une espèce au si long cou. Les enfants seront effrayés ou tomberont amoureux d’elles, tandis que les parents « penseront que les girafes sont de braves bêtes et seront persuadés de leur faire plaisir » en leur donnant à manger. Repenseront-elles avec nostalgie à leur pays ? À ses montagnes bleues, ses grands arbres et ses rivières ? Elle leur souhaite alors de mourir pendant le long trajet pour ne pas avoir à vivre ce douloureux déracinement. Ce réquisitoire contre l’emprisonnement des animaux sauvages en Occident me semble assez clair dans la dernière phrase du chapitre. « Quant à nous, nous devrons trouver quelqu’un pour transgresser formellement nos pratiques avant de pouvoir demander pardon aux girafes pour les transgression que nous leur avons fait subir. »

Mais, mais, mais…Parler de sensibilité animale et réfuter ainsi la supériorité des Hommes sur le animaux…Madame Blixen ne nous ferait-elle pas – déjà – de l’antispécisme ?

Cinquième partie : Adieu à la ferme

Seule partie de forme linéaire puisqu’elle suit la chronologie menant au départ final du Kenya, c’est aussi la plus émouvante. Elle est traversée par le chagrin, voire par le déni car face aux difficultés matérielles irréversibles, à la nécessité de vendre, Blixen refuse d’y croire et garde espoir jusqu’au bout.

Le prix du café s’effondre et la même année, la région subit une invasion de sauterelles qui dévaste les plantations. Comme si ces drames ne suffisaient pas, les morts autour de la propriétaire de l’exploitation condamnée se multiplient. Denys meurt dans un accident d’avion, Berkeley disparaît lui aussi, et enfin Kinanjui laisse la baronne un peu plus seule encore. Ce grand chef des Kukuyus de la région, nommé par les autorités coloniales, assurait un rôle de sage local en plus de la mise à disposition de main d’œuvre suffisante pour la plantation de café.

Blixen, dépouillée de ses plus grands amis, vend la ferme avec son fidèle Farah. Lorsqu’elle prend le train pour rejoindre la côte en vue du retour en Europe, elle jette un dernier regard sur les collines du Ngong au loin, avant qu’elles ne disparaissent pour de bon.

Analyse

Un genre littéraire déroutant

J’ai beau avoir travaillé trois ans pour l’Afrique et par conséquent développé un certain intérêt pour le continent et une légère connaissance se ses caractéristiques – même si les projets dont je m’occupais depuis le siège hambourgeois se déroulaient pour la plupart au Congo, cette lecture ne m’a pas plu. Mon habitude des romans classiques m’a joué des tours, car ce récit était trop décousu pour que je réussisse à rentrer dedans. Alors oui l’unicité, c’est l’héroïne-narratrice et sa ferme, c’est son rapport à un environnement culturel opposé à ses origines, mais il n’y a ni thèse ou réflexion structurée, ni intrigue. En d’autres termes, La ferme africaine n’est ni un essai, ni un roman. Ce sont des mémoires, soit une succession de tranches de vie racontées et analysées certes avec un brillant mélange de prosaïsme et de recul, mais l’absence de trame m’a empêché d’être en prise avec ce qu’on me racontait.

Au-delà de ce manque d’unicité dérangeant, le récit ne comporte aucune linéarité ni chronologie apparente, si ce n’est à la fin où la baronne raconte ses derniers jours dans sa ferme kenyane.

Les derniers temps des colonies

Le succès de ce livre – et celui de l’adaptation cinématographique avec Meryl Streep et Robert Redford auquel il a donné lieu – tient sans doute à cette douce nostalgie d’une époque, celle des dernières années de l’empire britannique avant la vague de décolonisation de la deuxième moitié du XXe siècle. A ne pas mal interpréter : il ne s’agit pas là de regretter « le bon temps des colonies », mais de se plonger dans le lyrisme nostalgique – même s’il est teinté d’analyses parfaitement rationnelles – d’une Européenne saisie par la beauté d’un paysage et la force naturelle du lien entre celui-ci et les peuples qu’il abrite.

Cette idée s’exprime notamment à la page 186 de mon édition, lorsque la narratrice explique le profond attachement réciproque observé entre les Natifs et ces personnages à l’ancienne que sont Berkeley et Denys. Selon elle, « peut-être que les hommes blancs du passé, de n’importe quel passé, auraient mieux compris, et éprouvé une plus grande sympathie pour les races de couleur que nous, les hommes de l’âge industriel, n’y parviendrons jamais. À partir du moment où l’on a construit la première machine à vapeur, les routes reliant les races du monde se sont séparées, et nous ne nous sommes plus jamais retrouvés depuis. » Comprenez : le progrès éloigne les hommes. Et dire qu’on nous rabâche la même chose au sujet des réseaux sociaux ! Blixen avait déjà eu l’intuition de ce paradoxe du lien factice censé rapprocher les hommes alors qu’il les met à distance les uns des autres.

Les peuples

Mais la réalité ne se limite pas aux rapports entre les Blancs et les Africains. Karen Blixen nous montre bien que différents peuples vivent autour de son exploitation. Une distinction qui entre en résonnance avec ce slogan des personnes d’origine africaine qui vivent en France : « L’Afrique n’est pas un pays ». Évidemment que non, mais encore faut-il savoir pourquoi. Le continent est d’autant plus hétérogène qu’à plus petite échelle, sur les terres de La ferme africaine, gravitent à la fois les Kikuyus qui travaillent pour la baronne, les Massaï, célèbre peuple de guerriers (merci Frédéric Lopez), les musulmans somaliens avec leurs femmes gracieuses et ultra-parées et dont est issu Farah, le « bras droit » de la narratrice, sans oublier les marchants indiens qui ont beaucoup apporté au pays avant la colonisation européenne. Il est important de souligner que ces peuples, bien souvent, se haïssent mutuellement depuis toujours. Par exemple, la tension entre les Massai et les Kikuyus est palpable, notamment lors d’une Ngoma organisée par les derniers et à laquelle se joignent les premiers de manière tout à fait impromptue. Au-delà des conflits entre peuples, il existe des guerres entre tribus d’un même peuple. On apprend ainsi que la tribu à laquelle appartient Farah est en guerre avec celle du domestique de Berkeley. Or ils sont tous deux Somaliens.

Chaque peuple du vaste continent africain est habité par l’esprit de clan.

Un récit mélancolique

La mélancolie est le sentiment qui domine de bout en bout ce récit pourtant trop fragmenté. Les collines du Ngong lui manque, les squatters lui manquent, les safaris lui manquent, les couchers de soleil lui manquent, ses amis expatriés lui manquent. Blixen est certes capable de raisonnement lorsqu’il s’agit de penser l’Afrique et l’intendance de son exploitation qu’elle a su mener avec un grand sens des responsabilités, mais le lyrisme du style nous reflète une idée très simple : la précision des souvenirs n’a d’égale que la mélancolie intacte que déclenche leur évocation.

Ainsi, ce pays si qui l’envoûte tant est une pérennité, une stabilité malgré les vicissitudes de l’existence humaine. À la page 321 par exemple, elle met en parallèle le vieil Africain et l’éléphant. Tous deux ne sont que parties d’un tout et même l’esclave arraché à sa terre se rappelle les hautes plaines qui elles, ne bougent pas.

Le déracinement des « colons »

En lisant les mémoires de cette Européenne en Afrique, j’ai pensé à tous les autres récits de colons poussés à quitter une terre qui était devenue la leur. Cette nostalgie incroyable pour des hommes et leur nature se déploie dans des narrations de l’autre bout du monde et dans des départs tout aussi peu voulus. J’ai donc retrouvé cet amour et ce déracinement dans le film Indochine, même s’ils sont encore plus « justifiés » puisque le personnage de Catherine Deneuve n’a connu QUE l’Indochine. Mais dans les deux cas, la mort hante le départ, et le tragique de la disparition des êtres chers aux deux narratrices rejoint l’immense tristesse de leur propre vie qu’elles sont forcées d’abandonner, d’enterrer là-bas, pour en commencer une autre dans un pays censé être le leur, sans l’être pourtant dans leur cœur.

La nostalgie, elle, ne meurt jamais. Il n’y a qu’à écouter tous ces pieds noirs qui parlent de l’Algérie les larmes aux yeux.

Une vie, Maupassant

On enchaîne, on enchaîne ! C’est l’heure de la deuxième lecture de notre petit défi de l’année, avec une exception ici, puisque Une Vie de Maupassant est la seule œuvre que j’ai déjà lue par le passé. Collégienne, je me rappelle avoir été longtemps marquée par le destin malheureux de l’héroïne. Aujourd’hui adulte et donc capable de contextualiser un roman, j’y ai découvert des aspects littéraires, politiques et sociétaux insoupçonnés lors de cette première lecture juvénile.

Pour vous inciter à le lire – si je pouvais vous y forcer, je le ferais – voici une citation de Tolstoï en quatrième de couverture de mon édition : « Une vie est un roman admirable ; ce n’est pas seulement le meilleur roman de Maupassant, mais peut-être même le meilleur roman français après Les Misérables de Hugo. »

 

Résumé par chapitre

J’ai trouvé un résumé bien fait et plus court que le mien à cette adresse : http://lectureslaucadet.over-blog.com/article-une-vie-de-maupassant-resume-par-chapitre-50813854.html

 

I

Jeanne, fille du baron et de la baronne Simon-Jacques et Adélaïde Le Perthuis des Vauds, est sortie la veille du couvent. Le roman s’ouvre juste avant le départ de la famille de Rouen pour « les Peuples », leur demeure familiale sur le littoral normand. Jeanne attend tout de la vie et ses rêveries romantiques trouveront forcément un meilleur écho dans la nature. La jeune fille ne peut donc contenir son enthousiasme à l’idée de vivre à la campagne. Dès son arrivée, son exaltation est si grande qu’elle passe une nuit entière à s’imaginer des histoires romanesques à partir des tapisseries de sa chambre avant d’observer la nature depuis sa fenêtre, et ce jusqu’au lever du soleil. Après le couvent, la jeune vierge est pleine d’espoirs, l’avenir lui est ouvert et elle se surprend à rêver de l’homme qui partagera son bonheur, à s’imaginer parcourir avec lui cette nature qui recèle les plus belles promesses.

 

II         

Jeanne s’adonne corps et âme à son nouvel environnement. Elle court sur la falaise et nage pendant des heures jusqu’à perdre haleine. Les prouesses physiques de cette excellente nageuse sont décrites avec précision pour mieux souligner un contraste : ce corps sain abrite un esprit terriblement médiocre. Mais son amour du romanesque a de qui tenir : sa mère cède elle aussi à des rêveries sans fin et lit Walter Scott. L’écrivain écossais est effectivement très en vogue à l’époque de l’intrigue, soit en 1820 sous la Restauration. Pour une femme obèse, essoufflée en permanence et  souffrant d’ « hypertrophie », la pensée d’Adélaïde « vagabonde à travers des aventures tendres dont elle se croit l’héroïne ». Lors d’une visite chez la petite famille, l’abbé Picot, curé de campagne à la bonhommie presque caricaturale, parle pour la première fois du vicomte de Lamare et promet de faire les présentations.

 

III

Le dimanche suivant, les deux femmes font la connaissance du vicomte à la sortie de la messe. Le charmant jeune homme multiplie alors les visites aux Peuples et accompagne même le père et sa fille lors d’une ballade en mer vers le site idyllique d’Etretat. Cette escapade est propice à un doux rapprochement des cœurs entre les jeunes gens et le soir venu, seule dans sa chambre, Jeanne se demande alors si le beau vicomte est celui dont elle a rêvé lors de cette fameuse première nuit aux Peuples. Suite à une entente secrète entre les parents de Jeanne et le vicomte, une joyeuse cérémonie de baptême de barque est organisée. Le vicomte demande alors en fiançailles la jeune fille enchantée de ce décor, qui accepte sans hésiter. Julien – c’est seulement ici qu’on apprend son prénom – exprime également son désir de l’épouser.

 

IV

Un matin, le baron réveille sa fille en lui apprenant que le vicomte lui a demandé sa main. « La radieuse saison des fiançailles » commence alors. Les deux promis enchaînent les promenades et parlent d’avenir en attendant le mariage imminent. Lorsque le narrateur aborde les préparatifs du mariage et donc les quelques invités à la noce, il présente au lecteur non sans cruauté un nouveau personnage : tante Lison. Vieille fille pieuse et effacée, la sœur d’Adélaïde est aussi invisible aux yeux de son entourage pendant sa présence que pendant son absence. Les noces donnent lieu à une joyeuse description des paysans normands dans la cour des Peuples pendant que la noblesse s’ennuie à l’intérieur. Le soir-même, le baron se doit de prévenir sa fille fraîchement mariée d’une chose – sa femme n’en ayant pas le courage – : elle doit se donner entièrement à son mari car elle lui appartient. Jeanne apprend ce que cela signifie la nuit même, écœurée par l’amour charnel dont elle n’avait visiblement jamais entendu parler jusqu’ici.

 

V

Conformément au souhait émis par Jeanne lors de leur première balade en mer, les jeunes époux partent en voyage de noces en Corse. Julien se révèle alors terriblement odieux et avare avec le petit personnel et ne cesse de négocier les pourboires. Sa femme, issue d’une famille de nobles d’une grande générosité et pour lesquels l’argent n’a aucune importance, est passablement choquée. Alors qu’elle doit au début céder à l’appétit sexuel de son mari, une randonnée dans le maquis change la donne. Lors d’une scène d’une grande sensualité au cours de laquelle le couple se bat pour boire de l’eau à la source avant de se faire passer l’eau de bouche en bouche, Jeanne découvre les plaisirs des sens et ce séjour en Corse marque une parenthèse charnelle – la seule – dans la vie et le caractère si idéalisé de l’ancienne pensionnaire d’un couvent. La parenthèse est refermée dès la halte de retour à Paris lorsque Julien, portant la bourse offerte par la baronne à sa fille avant le voyage, ne lui donne que cent francs sur les deux mille prévus. Comme elle le fera ensuite pendant toute la durée du mariage, Jeanne accepte par crainte de déclencher une dispute avec son époux si irascible.

 

VI

Le retour aux Peuples marque le début d’une longue vie d’ennui pour Jeanne, qui « s’aperçut qu’elle n’avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée de l’avenir, affairée de songeries. » (p. 119). Le couple fait chambre à part et Julien passe tout son temps à parler affaires avec le baron. Mais la bonne entente avec la belle-famille ne résiste pas à la méchanceté et à la pingrerie du jeune marié. Par souci d’ostentation de sa noblesse, il tient absolument à faire repeindre les écussons des deux familles sur la calèche. Il n’en reste pas moins obsédé par les économies. Il renvoie alors une grande partie du personnel, ne gardant qu’un enfant mal vêtu, et revend les chevaux de la voiture pour les remplacer par deux pauvres bêtes on ne peut plus mal assorties. L’accoutrement du nouveau domestique, le petit Marius, ainsi que les deux chevaux ridicules provoquent les rires des Le Perthuis. Ces derniers font à leur tour exploser Julien qui, fou de rage, accuse le baron d’en être responsable puisqu’il a gaspillé sa fortune.

S’en suite la visite de nobles de la région, décrite avec un humour grinçant. « Jeanne (…) demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux seuls, toute l’année. Mais les Briseville s’étonnèrent de la question ; car ils s’occupaient sans cesse, écrivant beaucoup à leurs parents nobles semés par toute la France, passant leurs journées en des occupations microscopiques, cérémonieux l’un vis-à-vis de l’autre comme en face des étrangers, et causant majestueusement des affaires les plus insignifiantes. » (p. 134) La visite pathétique se termine donc plus tôt que prévu et Marius, pensant qu’il avait la journée de libre, est introuvable. Alors que la voiture est en route vers les Peuples, l’enfant tente de la rattraper et se fait rouer de coups par Julien. Le baron parvient tant bien que mal à faire cesser la barbarie de son gendre. De retour dans le château, personne n’aborde cet épisode et la décision est prise de ne plus faire de visite, là encore par peur de contrarier Julien. Le chapitre se termine sur le départ, prévu depuis longtemps, des parents de Jeanne pour Rouen.

 

VII

La solitude de Jeanne s’agrandit alors. Julien l’ignore totalement et pour compléter le tableau du mari idéal, montre un certain penchant pour l’alcool. Une nouvelle bouleverse ce quotidien terne : Rosalie, bonne et sœur de lait de Jeanne, accouche subitement d’un enfant. « L’autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste ; elle fixait sur sa maîtresse un regard fou, et haletait, comme déchirée par une effroyable douleur. Puis, soudain, tendant tout son corps, elle glissa sur le dos, étouffant entre ses dents serrées un cri de détresse. Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose remua. » (p. 143)

La domestique s’obstine à taire de nom du père, mais Jeanne s’oppose à son mari qui souhaite mettre dehors cette ignoble fille-mère. Une nuit, alors qu’elle est souffrante, Jeanne va chercher Rosalie dans sa chambre. Celle-ci étant vide, la malade tente de trouver du réconfort auprès de Julien et découvre la bonne dans le lit de son époux. La femme bafouée devient folle et court même pieds nus dans la campagne enneigée. Finalement rattrapée et ramenée dans sa chambre, Jeanne reprend ses esprits après quelques jours de délire, apprend qu’elle est enceinte et dit tout à ses parents, venus expressément à son chevet. Personne ne la croit, mais son père veut confronter Rosalie en présence du curé pour lui interdire le mensonge. Lorsque la bonne craque enfin, on découvre que sa liaison avec Julien a commencé à la première visite de celui-ci aux Peuples et qu’il est le père de l’enfant. S’en suit un discours à la fois réprobateur et joyeusement fataliste de l’abbé sur la légèreté des jeunes normandes. Le baron est surtout fou de rage vis-à-vis de Julien, mais l’abbé, toujours dans son rôle de curé de campagne rôdé aux choses de la vie, lui rappelle que ce comportement est tout naturel chez les hommes, le baron n’étant lui-même sans doute pas tout blanc. Celui-ci se rappelle n’avoir effectivement jamais renoncé à une bonne si elle était jolie. On s’accorde alors à placer Rosalie dans une ferme appartenant au baron et à la doter d’une rente honorable pour pouvoir la marier.

 

VIII

Un jour, le couple reçoit la visite des Fourville : la femme est charmante et s’adresse à Jeanne comme à une amie tandis que le mari semble un peu rustre. Julien se fait exceptionnellement beau, chose rare depuis son mariage, pour cette visite qui le ravit. La froideur règne toujours au sein de la propriété des Peuples : Julien fait de longues promenades à cheval et Jeanne s’ennuie.

Sa fatigue de la vie meurt alors à la naissance de son fils Paul. Source de joie et de préoccupation exclusive pour sa maman, l’enfant est plutôt indifférent à son père qui le voit même comme un rival dont la présence affaiblit sa position de mâle dominant dans la famille. Jeanne voue une passion si inquiétante pour son fils qu’on – Julien et ses beaux-parents – l’éloigne de force de son enfant.

 

IX

Lors d’une visite chez les Fourville, Jeanne découvre que le mari est tout à fait agréable sous ses apparences de rustre et manifeste même des signes d’affection et d’amour sincère pour sa femme. Lors de l’une de ces démonstrations, Jeanne surprend son époux en train de pâlir subitement. Tandis que la jeune femme ne devine – une fois encore – rien, le lecteur perçoit la jalousie de Julien.

Peu après cette agréable visite, le couple fait la connaissance des Coutelier, nobles aussi austères que hautains, et qui contrastent donc avec les Fourville. Le couple décide de ne plus côtoyer les premiers et voit régulièrement les seconds.

Tandis que Jeanne apprend enfin la liaison entre son mari et Gilberte Fourville, elle adopte une attitude indifférente, n’éprouvant de toute façon aucune once d’amour pour Julien. Tandis qu’elle se jette sur son fils et attend avec impatience le prochain séjour de ses parents – les seuls « cœurs honnêtes » à ses yeux (p. 197) aux Peuples, son mépris pour l’amour charnel atteint son paroxysme. La jeune femme au cœur pur se sent bien seule au milieu de ces êtres faibles qui l’entourent, notamment face aux nouvelles grossesses du village. « Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes comme chez les plantes. Et Jeanne, dont les sens éteints ne s’agitaient plus, dont le cœur meurtri, l’âme sentimentale semblaient seuls remués par les souffles tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs, passionnée pour des songes et morte aux besoins charnels, s’étonnait (des grossesses et coucheries du village), pleine d’une répugnance qui devenait haineuse, de cette salle bestialité. » (p. 198)

Lorsque les parents de Jeanne arrivent enfin, elle et son mari trouvent Adelaide terriblement changée et mal en point, même si le baron, trop habitué à son état, n’a rien remarqué. Mais sa femme succombe finalement à un malaise quelques jours après leur arrivée aux Peuples. Tandis que sa fille veille la morte, elle découvre en lisant les correspondances de sa mère que celle-ci avait un amant, lui-même ami de son père. Tout s’effondre pour Jeanne : sa propre mère, qu’elle prenait pour un modèle de pureté, a cédé à ses propres désirs et s’est laissé aller une telle immoralité.

 

X

De nouveau « seule » aux Peuples, Jeanne fait peu à peu le deuil de sa mère, toujours tourmentée par ses lettres d’amour. Lui vient alors une nouvelle obsession : avoir une fille. Or depuis la découverte de la relation de Julien avec Rosalie, Jeanne et lui n’ont plus aucune relation intime. Chose courante à l’époque pour ce type d’affaires, Jeanne se confie au curé. Celui-ci intervient alors auprès de Julien, lequel accepte avec joie la reprise des rapports charnels, tout en s’arrangeant pour ne pas mettre sa femme enceinte. Désespérée, Jeanne retourne voir le bon curé de campagne. Peu gêné par ce type de discussion, il se montre même très loquace et rusé puisqu’il lui conseille de faire croire à une grossesse pour que Julien ne se méfie plus et aille jusqu’au bout de ses rapports. Le plan fonctionne à merveille et Jeanne tombe finalement enceinte pour de bon.

Un nouveau curé vient remplacer l’abbé Picot. Malheureusement aux antipodes de son prédécesseur à la bonhommie parfois grivoise et auquel toute la famille était habituée, l’abbé Tolbiac se distingue par son rigorisme. Le baron, en noble éclairé par les Lumières et adepte d’un panthéisme chargé de bienveillance vis-à-vis des choses de la nature, ne cache pas son hostilité. Mais sa fille se rapproche du jeune curé aux sermons assassins vis-à-vis des comportements déviants, monnaie courante chez les paysans. Allant jusqu’à épier tout le monde dans les champs, sur le bord des routes, il lance même quelques pierres aux jeunes gens en train de copuler s’ils refusent de se séparer à la vue du curé. Toujours mû par cette même volonté de lutter contre l’immoralité de ses paroissiens, il apprend à Jeanne que son mari a une maîtresse. Face à l’indifférence de l’épouse trompée, l’abbé décide d’en informer Fourville également.

Le mari passionné va provoquer la mort des deux amants pendant une tempête. Jeanne accouche peu de temps après d’une fille morte née.

 

XI

Les années s’enchaînent et tournent autour du petit Paul, pourri gâté par sa mère, son grand-père et tante Lison. L’enfant, couvé par ses trois mamans pour qui il constitue une unique source de bonheur,  est pendant longtemps écarté du lien social. Non scolarisé, il ne fait pas non plus sa communion, chose extrêmement rare à l’époque pour ce genre de familles. Le baron s’élève toutefois contre l’égoïsme de Jeanne qui souhaite soustraire son fils à l’instruction pour le garder auprès d’elle. L’enfant est donc finalement envoyé à l’âge de 12 ans dans un pensionnat du Havre et sa mère ne cesse de vouloir lui rendre visite malgré les réprimandes du directeur de l’établissement. Paul est très mauvais et redouble plusieurs classes.

Les années passent et le jeune adulte rend de moins en moins visite à sa famille aux Peuples, plus préoccupé par ses copains et par le jeu. Un jour, un huissier vient réclamer des dettes auprès de Jeanne pour son fils, marquant ainsi le début d’une longue série de dettes que la pauvre mère réglera toujours. Celle-ci découvre alors que Paul ne va plus en cours et fréquente une femme « qui se fait entretenir ». Le jeune homme n’écrira à sa mère que pour lui réclamer de l’argent.

Au cours d’une visite chez un huissier pour régler la vente de ses biens afin d’éponger une dette colossale de son petit-fils, le baron meurt d’une attaque d’apoplexie. Puis, tante Lison disparaît à son tour. Jeanne, abattue par ces morts et abandonnée par son propre fils, s’effondre au cimetière. Mais Rosalie, qu’elle ne reconnaît pas dans un premier temps, la relève et va s’occuper d’elle.

Ironie du sort : Rosalie, veuve et dont le fils s’est marié, a eu une vie plus heureuse que sa maîtresse.

 

XII

La générosité de Jeanne n’étant plus tempérée par l’avarice de Julien, Rosalie lui ordonne de ne plus rien payer pour son fils. En effet, il ne lui reste qu’une rente minuscule et la propriété des Peuples doit être vendue. « La vieille folle », telle qu’on la surnomme dans le village, quitte les lieux et part s’installer avec sa fidèle et solide servante dans une petite maison bourgeoise du le pays de Caux. Lors du déménagement, Jeanne fait la connaissance, émue, du fils de Rosalie, demi-frère de Paul et fils de Julien en qui elle discerne une ressemblance qu’elle ne peut s’expliquer.

 

XIII

Jeanne n’a pas vu son fils depuis des années et lui écrit pour lui demander de revenir. Celui-ci lui répond en lui demandant d’épouser la femme qu’il aime. Jeanne refuse, détestant par-dessus tout cette rivale qui la prive de son fils chéri. Elle décide alors de chercher Paul elle-même et part pour Paris. C’est la première fois qu’elle prend – et voit – cette invention technique révolutionnaire de l’époque : le train à vapeur. Bien évidemment, Jeanne ne trouve pas son fils dans la capitale, puisque le couple a dû partir à cause de ses dettes. Jeanne les paye toutes et lorsqu’elle demande un complément d’argent à Rosalie, désormais unique et pragmatique gestionnaire du ménage, celle-ci refuse et ordonne à sa maîtresse de rentrer.

 

XIV

Jeanne s’enferme de nouveau dans ses rêveries et ne trouve de réconfort à sa triste vie que dans les souvenirs d’un bonheur passé. Mais sa vie va se trouver une dernière fois bouleversée lorsqu’elle apprend par une lettre de son fils que le jeune couple miséreux a désormais une fille. La mère est mourante et ne sachant que faire de l’enfant, son père la remet à Rosalie, venue  expressément par le train pour arranger le mariage. Le roman s’achève ainsi sur ce bonheur parfaitement inattendu et inespéré que le hasard offre à Jeanne, laquelle conclut par ces mots : « La vie, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. » (p. 313)

 

Le contexte

Publié en 1883, le premier roman de Maupassant se veut moins dur que ses précédentes publications. L’écrivain cède à une certaine Madame Braine, à laquelle il dédicace son livre, ami de son maître en littérature : l’inégalable Flaubert. Cette dernière encourage Maupassant à peindre les « classes cultivées » avec moins de férocité que dans Boule de suif. Les romans qui suivront ne seront par ailleurs jamais aussi romantiques que Une vie, avec ses nombreuses et souvent dispensables descriptions de la nature et des saisons. Bien évidemment, leur présence est loin d’être absurde en soi puisqu’elles reflètent l’âme rêveuse et romanesque de Jeanne.

À noter qu’à l’époque de sa sortie, la vente d’Une vie dans les gares a été interdite par le ministère de l’Intérieur.

 

Un roman féministe

Contrairement à ma première lecture il y a de ça une bonne vingtaine d’années, j’ai perçu, non pas une compassion sincère pour le destin de l’héroïne, mais un véritable sarcasme pour la bêtise de celle-ci, de la part d’un auteur qui s’amuse à l’assommer d’une succession de malheurs. Enfant, la vie de Jeanne m’avait bouleversée. Adulte, son ignorance me consterne. D’après les biographes, Maupassant fût un coureur et un véritable modèle de misogynie. Le personnage de Julien a son physique et même son caractère, poussé à l’extrême. Alors l’écrivain, séducteur repenti, a voulu créer un monstre de muflerie, de brutalité et d’avarice pour dénoncer un comportement des hommes répandu à cette époque. En effet, le Julien célibataire fait preuve de gentillesse – c’est d’ailleurs parce qu’elle le trouvait « gentil » que Rosalie accepte ses premières avances – dans son allure de gentilhomme au visage fort joli. Il flatte sa future belle-mère et se montre charmant en tout point. Une fois marié, on découvre un obsédé avec un droit absolu sur sa femme, avare, et surtout infidèle au possible.

Or la pauvre bonne qu’il a engrossée reçoit une volée de bois vert de la part de tout le monde, tandis que, comme le précise l’abbé Picot, le comportement de Julien est tout à fait normal pour un homme. Traduction 2018 : un homme qui couche avec tout le monde est un séducteur et c’est dans sa nature. Une femme qui bla bla bla est…une pute, méprisable.

Mais ce qui à mes yeux donne un aspect féministe au roman – indépendamment de la volonté de l’auteur, cela va sans dire ! -, c’est justement le manque total d’instruction de Jeanne. À peine sortie du couvent, elle imagine en regardant la nature les bonheurs les plus doux partagés avec un homme idéal, et ignore que le sexe fait partie du couple. Pour être tout à fait exact, elle ne sait même pas ce qu’est un rapport sexuel. Connaissait-elle au moins les principes de la procréation ? Même si le voyage de noces en Corse montre qu’elle n’est pas frigide, son éducation majoritairement – exclusivement ? – religieuse ressort dans son dégoût pour les plaisirs charnels et par là son idéalisation de l’être humain via ses parents qu’elle voit comme des cœurs honnêtes. D’où son rapprochement avec l’affreux jeune curé.  Toute l’intrigue, toute la vie de l’héroïne est une démonstration – non voulue par l’auteur, j’insiste – des ravages du manque d’instruction des femmes. Même si cette femme est caricaturale et particulièrement naïve, elle est représentative  son sexe et de la noblesse dans la mesure où elle ne connaît que deux étapes, deux enfermements : le couvent et le mariage. Jeanne ne regrette à aucun moment de telles lacunes, puisqu’elle va jusqu’à souhaiter que son fils ne soit pas scolarisé. Pourtant, c’est parce qu’elle ne sait rien qu’elle s’imagine et espère tout, c’est parce qu’elle ignore tout qu’elle n’apprend rien et passe sa vie à s’ennuyer. L’ennui, principale occupation – avec les tromperies pour certains – des nobles.

 

Une classe chahutée

Guy de Maupassant vient de cette noblesse de province et n’hésite pas à se montrer sans pitié envers elle. Adélaïde est énorme et n’a rien d’autre à faire que se mettre en scène dans des romans qu’elle imagine, toute influencée qu’elle est par ses lectures. Elle peut discuter de généalogie pendant des heures. Les Briseville ont pour seule occupation l’écriture de missives à leurs parents nobles des quatre coins de la France. Jeanne n’a jamais vu le fameux train à vapeur de la ligne Le Havre-Rouen-Paris dont tout le monde parle ! Aussi bête qu’athlétique, Maupassant déverse des torrents de malheurs sur sa pauvre héroïne très lacrymale, et s’amuse même à la fin à faire contraster sa sensiblerie avec la force et le bon sens paysans du caractère de Rosalie.

Mais au sein de la noblesse, on distingue deux types. D’un côté, les nobles de l’époque de l’Ancien régime, pragmatiques, généreux car sûrs de la pérennité de leur fortune, et pratiquant la religion de façon non dogmatique. Cette noblesse, c’est les Le Perthuis. D’un autre, les nobles de la Restauration, finalement moins modernes : à la fois brutaux vis-à-vis de leurs paysans (serfs ?) et domestiques, avares et alliés des curés, ils n’oublient pas les ravages de la Révolution, savent que leur rang n’est pas garanti et font tout pour le protéger. Cette noblesse, c’est Julien. Le jeune homme impose des conditions difficiles aux paysans de ses terres, frappe son petit domestique, apprécie le dogme de l’abbé Tolbiac – faîtes ce que je dis, pas ce que je fais ! –, met un zèle ridicule à l’ostentation de ses écussons et à l’entretien de relations régulières avec les autres nobles de la région. Ces deux types de noblesse seront bien vite rattrapés par la révolution industrielle, comme le montre la tentative de Paul de monter une compagnie, incarnant par là une nouvelle génération de nobles qui investissent dans l’industrie et spéculent.

 

Une Église réprouvée

Dans sa volonté de se rapprocher de Jeanne, l’abbé Tolbiac exprime clairement un dessein d’alliance entre l’Église et la noblesse, fidèle à l’esprit de la Restauration. Il méprise et s’acharne contre les comportements frivoles de ses paroissiens campagnards et pense que seule la noblesse respectable partage les valeurs de l’Église. D’où l’idée d’une association entre les deux piliers de l’ordre moral afin de faire régner celui-ci dans la paroisse. Cette alliance de l’autel et du trône va clairement dans le sens inverse des nobles libéraux (cf. deux types de noblesse énoncés plus haut), surtout incarnés par le baron.  Au contraire, Julien voit le nouvel abbé d’un bon œil avant de payer de sa vie le rigorisme omniscient de celui-ci. Maupassant vomit ce personnage et ce qu’il représente, n’hésitant pas à le faire passer pour un sorcier, à mettre son austérité en exergue grâce au contraste avec le sympathique abbé Picot, et enfin à montrer toute l’inhumanité de ce jeune curé dans une scène terrible où celui-ci, révulsé par la nature, massacre une pauvre chienne en train de mettre bas.

Maupassant n’a jamais caché sa haine des classes dirigeantes conservatrices de son époque, comme le montre cet extrait – fleuri – d’une lettre de 1877 adressée à Flaubert : « Je demande la suppression des classes dirigeantes, de ce ramassis de beaux messieurs stupides qui batifolent dans les jupes de cette vieille traînée dévote et bête que l’on appelle la bonne société. Ils fourrent le doigt dans son vieux c… en murmurant que la société est en péril, que la liberté de pensée les menace…Je trouve maintenant que 93 a été doux. » (p. 19 – Préface).