Le patient anglais, Michael Ondaatje

Le patient anglais de Michael Ondaatje est un roman au palmarès impressionnant. D’abord lauréat du prix du Gouverneur général et du prix Booker à sa sortie en 1992, il est même couronné bien plus tard par le Golden Man Booker en 2018, un prix unique qui, pour fêter les 50 ans du prix Booker, a élu le meilleur livre parmi les 51 lauréats ! Mais le succès a également débordé sur le 7e art puisque l’adaptation – très libre – en 1996 a été récompensée par neuf Oscars, dont celui du meilleur film, du meilleur réalisateur pour Anthony Minghella et de la meilleure actrice dans un second rôle pour Juliette Binoche. Passons sur cette adaptation très hollywoodienne qui est bien trop focalisée sur l’histoire de passion entre le patient anglais et Katharine Clifton, une place accordée sans commune mesure avec le livre.

 

Résumé

La deuxième guerre mondiale vient de se terminer et Hana, une infirmière canadienne de vingt-ans, séjourne en Toscane, dans la Villa San Girolamo, pour s’occuper d’un mystérieux patient anglais. Prétextant la trop grande fragilité du patient pour être transporté, Hana est restée dans ces mûrs dangereux lorsque les Alliés ont quitté cet ancien monastère transformé en hôpital. Le grand brûlé n’a conservé qu’un seul livre, Les Histoires d’Hérodote, dont les lectures sans relâche d’Hana à son chevet lui rappellent son passé dans le désert libyque. Il se souvient d’abord des soins apportés par une tribu de bédouins qui l’a recueilli pour profiter de son expertise en armes, et de ses explorations d’avant-guerre dans ce désert africain qu’il connaissait si bien.

Mais il a oublié une chose : son nom. Depuis son rapatriement sur le sol européen, il prétend être anglais. On le croit grâce à son accent impeccable, mais il s’appelle en réalité László de Almásy, un Hongrois membre d’un groupe de cartographes britanniques.

Très vite, la villa accueille un nouvel habitant : Caravaggio. Cet ami du père d’Hana – lui-même décédé pendant la guerre – est un ancien voleur engagé comme agent secret par les Britanniques. Envoyé en Afrique du Nord pour espionner les avancées des Allemands sur le territoire, il a ensuite été transféré en Italie où il a été démasqué et torturé. On lui a sectionné ses pouces d’ancien voleur. Aujourd’hui, il en veut terriblement à ses ennemis et déambule dans la villa avec une seringue de morphine à la main.

Une nuit, alors qu’Hana joue du piano, deux soldats britanniques surgis de nulle part lui hurlent d’arrêter. Les Allemands avaient pour habitude de placer des bombes dans ces instruments de musique inoffensifs en apparence. L’un d’eux est un Sikh et sapeur spécialisé dans le désamorçage des bombes aux mécanismes les plus subtils. Kip décide alors de rester pour éliminer tout danger sous-jacent et se lie d’amitié avec le patient anglais. Hana, désorientée parmi les désespérés, va vivre une courte histoire avec Kip, ce soldat peu loquace qui dort dans sa tente et ne semble être lui-même que lorsqu’il se retrouve seul face à une bombe.

Mais les révélations du patient anglais s’accélèrent à mesure que Caravaggio, suspicieux depuis son arrivée dans la villa, lui injecte des doses de morphine. Membre d’une expédition dans le désert libyque, Almásy est très rapidement tombé amoureux de Katharine Clifton, la jeune épouse de l’un des membres de l’équipe. Caravaggio apprend à son colocataire ennemi que seul le mari trompé ignore cette histoire, les services secrets britanniques savent tout depuis le début de cette liaison passionnée dans la chaleur torride des nuits du Caire. Quand Geoffrey Clifton finit par la découvrir, il entreprend d’éliminer tous les protagonistes du triangle amoureux en une fois. Aux commandes de son avion, avec son épouse à ses côtés, il tente de faire écraser la machine sur son rival qui l’attend au sol pour une expédition, quelque part sur le plateau de Gilf el-Kebir. L’entreprise échoue : ce dernier est à peine blessé, Katharine l’est plus gravement et seul le pilote meurt sur le coup. Almásy place Katharine dans la grotte des Nageurs et marche pendant trois jours jusqu’au village d’El Taj pour y chercher des secours. Il est malheureusement rattrapé par les Alliés qui le prennent pour un espion à cause de son nom et font peu de cas de leur compatriote à l’agonie. Ces derniers envoient alors leur capture mener des espions allemands jusqu’au Caire. À son retour pour le moins tardif à la grotte, Katharine est morte, ce qui donne lieu à un moment déroutant de…nécrophilie.

Le patient sous morphine se rappelle enfin des circonstances de son accident. Désireux d’enterrer la dépouille en Angleterre, il déterre son avion qu’il avait enfoui sous le sable avant que la guerre éclate. Mais l’engin fortement altéré perd de l’huile pendant le vol et prend feu. Il réussit à s’échapper en parachute et son corps gravement brûlé est retrouvé par un bédouin.

Le roman s’achève sur l’inimaginable point final de la seconde guerre mondiale : Hiroshima et Nagasaki. Kip, ce Sikh jusqu’ici très réservé et rallié à la cause des Britanniques, éclate et menace de tirer sur le patient  qu’il croit anglais et donc indirectement responsable de cette horreur. Selon lui, les Américains n’auraient jamais employé l’arme nucléaire contre d’autres Occidentaux. Le jeune Indien quitte ainsi la Villa San Girolamo, définitivement fâché avec l’Occident, et fonde une famille en Inde.

Un roman traversé par la tension

En temps de guerre, la tension des combats cohabite toujours avec la tension sexuelle. Chez des êtres entourés par la mort, les pulsions sexuelles – et donc de vie – ne peuvent être que décuplées. Nous avons tous vu les (trop) nombreux téléfilms français retraçant des histoires passionnelles entre un soldat nazi et une femme occupée, dans tous les sens du terme, depuis que son mari est mort au combat ou prisonnier de guerre quelque part. De la même manière, la situation actuelle du patient anglais et de Hana est ambiguë au départ, alors qu’ils sont encore seuls dans ces ruines toscanes. L’attirance physique est bien évidemment exclue, mais Hana, qui a pourtant mis de la distance entre elle et les nombreux blessés qu’elle a soignés depuis le début de la guerre, est troublée. À son arrivée dans la villa, Caravaggio la soupçonne même d’être amoureuse de son patient. Mais son choix déraisonné de rester entre ces mûrs qui menacent de s’écrouler et d’abattre les cloisons habituellement de mise entre un soignant et un patient semble provenir de sa désorientation totale depuis la mort de son père. Dans l’un des retours en arrière incessants du livre, on apprend par ailleurs qu’enfant, Hana était amoureuse de Caravaggio. Puis vient Kip et l’attirance physique plus tranchée et directe, puisqu’elle lui avoue même être aimantée par la peau foncée du jeune sapeur.

À l’image du récit détaillé – et documenté – des opérations de désamorçage de celui-ci, tous les personnages sont ou ont été soumis à une forte tension. Almásy est-il, comme Caravaggio le pense, un espion pour les Allemands responsable de la torture qu’a enduré le Canadien ? Que ressent vraiment Hana ? Pourra-t-elle retourner au Canada et tout simplement vivre après ce palier toscan entre la guerre et le retour à la paix ? Et pendant les récits des souvenirs d’Almásy, le lecteur ressent en permanence la tension exercée par la découverte inéluctable d’une relation adultère. Sans parler de la tempête de sable, si soudaine, et du danger de mort palpable. Dans tous les cas, l’alternative est radicale : on s’en sort ou tout explose. C’est finalement la deuxième option qui se produit et Kip explose en apprenant le drame japonais, malgré toutes les épreuves qu’il a surmonté : la perte de ses amis les plus proches, y compris de son mentor britannique, et les bombes allemandes les plus sophistiquées qu’il est parvenu à désactiver.

 

La nation remise en cause

Si Almásy et son meilleur ami britannique Madox aiment tant le désert, c’est parce qu’il procure un sentiment de liberté inédit pour des Européens. Alors chargés de cartographier les terres qu’ils explorent, et donc d’y faire progresser la nation pour laquelle ils travaillent, le désert est leur véritable patrie. En d’autres termes, ils n’en ont pas puisqu’ils se sentent à leur place dans cette étendue mouvante au gré des tempêtes de sable, avec ses oasis et villages sans nom. Quand, lors de sa première nuit d’amour avec Katharine Clifton, Almásy revendique son rejet de l’idée même d’appartenance, la parole semble performative puisqu’il arrache une femme à son mari. Son amour et le manque créé par la séparation puis la mort de celle-ci lui donneront tort.

Mais l’histoire individuelle du patient anglais, du désert à la villa San Girolamo, est une démonstration de l’absurdité des nations. Hongrois, il passe les moments les plus importants de sa vie dans une équipe de cartographes britanniques et adopte un accent si parfait que les Alliés le prennent pour un Anglais. Lui-même semble le croire avant de se souvenir de son passé et de son nom. Comme si la nationalité était une notion arbitraire et qu’un homme pouvait être, à l’image d’une partie de désert encore non revendiquée et que l’on peut faire exister au moyen d’un tracé sur une carte, un être dont l’identité n’est pas définie à la naissance, mais au gré de ses expériences. La guerre est le symbole même de la dangerosité des nations en tant que telles et Madox, explorateur libre et sans doute utopique, se donne la mort en apprenant que la guerre a éclaté au nom des nations.

Les frontières entre celles-ci sont floues pour bien des personnages : Caravaggio est italo-canadien et passe d’un camp à l’autre pendant la guerre. Kip, contrairement à son frère anticolonialiste, a fait allégeance à l’empire britannique en devenant un sapeur brillantissime de l’armée britannique et petit protégé du chef  de la formation. Hiroshima et Nagasaki agissent toutefois comme un détonateur et le font brusquement rejoindre les positions de son frère à l’égard de l’Occident. Ironie de l’histoire, c’est Caravaggio, pourtant venu à la villa pour se venger de celui qui l’aurait livré aux Allemands, qui empêche Kip de tirer sur le patient anglais. Sachant qu’au début, Kip s’était lui-même lié d’amitié avec Almásy et lui avait fait découvrir le lait condensé, spécialité indienne. Les quiproquos et retournements de situation sont nombreux pour si peu de personnages, ce qui quelque part illustre le caractère mouvant des identités. Enfin la villa apparaît comme un échantillon des dégâts physiques – Almásy et Caravaggio – et psychiatriques – Hana et Kip – causés la guerre, une conséquence par définition absurde de l’arbitraire des nations.

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Effi Briest, Theodor Fontane

Enfin, la germaniste que je suis vous propose une chronique d’un grand classique allemand, enfin ! Considéré par l’immense Thomas Mann comme le plus grand roman de la littérature allemande, Effi Briest est un incontournable. De nombreuses adaptations cinématographiques ont vu le jour, dont une – aux premières minutes parfaitement insupportables – réalisée en 1974 par le sulfureux Fassbinder, et une autre en 2009, plus accessible et dans l’air du temps.

Résumé

Effi, aristocrate de 17 ans, mène des jours heureux et paisibles à Hohen-Cremmen, petite ville fictive du Mecklembourg, entre ses parents dont elle est l’enfant unique et ses trois amies : Hulda, ainsi que les jumelles Bertha et Hertha. Le roman s’ouvre sur la visite du baron Geert von Innstetten, un ancien prétendant de la mère d’Effi, venu demander la main de la jeune fille auprès de ses parents. Tout le monde se réjouit de ce rapprochement avec Monsieur le Landrat (équivalent hiérarchique de notre préfet), un si bon parti.

Le couple s’installe alors à Kessin, une ville portuaire de Poméranie. Effi est d’abord partagée entre l’excitation de la nouveauté que représente pour elle cette ville ouverte sur le monde et une appréhension de très jeune fille arrachée à sa « Heimat » (ville/pays natal). Ce dernier sentiment se transforme en peur lorsque, dès sa première nuit dans la maison du Landrat, elle perçoit des bruits venant de la grande pièce vide du dessus. Comme elle ne dort pas avec son mari, sa gouvernante Johanna et son chien Rollo la rassurent. Quant à son époux, il lui ricane au nez en admettant sans complexe que la demeure est hantée par le fantôme d’un petit Chinois disparu dans d’obscures circonstances ,et conseille à Effi de se montrer plus digne.

Bien évidemment, l’angoisse et le « Heimweh » (que l’on pourrait traduire par nostalgie de la terre de ses racines) de la jeune fille ne font que redoubler. Loin de ses proches, les visites glaciales auprès de l’aristocratie locale n’apportent aucune consolation, le côté enfantin d’Effi ne trouvant pas écho parmi cette société poussiéreuse. Elle parvient toutefois à nouer de belles amitiés : tout d’abord avec le pharmacien Gieshübler, ensuite avec la généreuse Roswitha.

Rencontrée par hasard dans un cimetière suite à l’enterrement de la maîtresse de maison de cette dernière, Effi, alors enceinte, décide de l’engager comme future nourrice. Mais la naissance de l’enfant ne change rien à l’ennui et au mal-être de la jeune femme font le statut de mère a à peine modifié le caractère. La petite Annie ne semble pas plus occuper les pensées que le temps de la jeune maman anxieuse.

L’arrivée à Kessin du major Crampas vient égayer cette vie morose et annonce la perte d’Effi. Le quadragénaire est un séducteur notoire et malgré l’œil toujours jaloux de sa femme antipathique et casanière, ainsi que les fausses moqueries et vraies mises en garde de son époux sur le tempérament de coureur du nouveau venu, Effi se lie d’amitié avec l’incarnation du danger. Ils se rapprochent pendant leurs balades à cheval et Crampas ouvre les yeux de la jeune cavalière sur la nature autoritaire digne d’un maître d’école de son mari. Il réussit à la convaincre que cette histoire de fantôme dans leur grande maison peu rassurante n’est qu’un moyen d’éducation. Effi nourrit alors une certaine rancœur envers son époux et entame une liaison avec le joyeux Crampas.

Quand le baron, qui ne soupçonne rien de cette idylle tant il reste obnubilé par sa carrière, annonce à sa femme qu’ils vont déménager à Berlin, celle-ci est aux anges. La grande ville est une promesse de distraction et de société moins étriquée par les traditions. Mais surtout, Berlin l’éloignera de celui qui lui a fait perdre la tête.

Plusieurs années après cet éloignement, alors que son épouse est en cure à Bad Ems, Instetten découvre par hasard la correspondance des deux amants. Envahi non pas par la haine ou le désir de vengeance, mais conscient d’un code d’honneur à respecter au détriment de son propre bonheur, il prend son ami Wüllersdorf à témoin et décide de provoquer Crampas en duel. L’amant est tué et la femme adultère est éloignée par une simple lettre.

Commence alors la décadence absolue d’Effi. Mise au ban de la société, elle devient même dans un premier temps persona non grata à Hohen-Cremmen, ses parents souhaitant montrer au monde qu’ils désapprouvent son comportement. Elle emménage alors dans un petit appartement de Berlin où elle vit dans la solitude et le désespoir malgré la présence de Rollo et de la non moins fidèle Roswitha.

La jeune femme reste enfermée et sa santé déjà fragile se détériore. Éloignée de sa fille, son instinct de mère ne tarde pas à la pousser à chercher le contact avec Annie. Mais l’enfant est devenue la créature de son père et lors d’une visite autorisée par celui-ci, la froideur et la raideur de principes du baron incarnés par sa descendance font sortir la mère de ses gonds. Sa fille est à ses yeux définitivement perdue.

Heureusement, Effi est de nouveau acceptée dans le cocon de son enfance et passe des jours paisibles – même si mélancoliques – à Hohen-Cremmen. Mais c’est au moment où elle pense avoir retrouvé une forme de paix que ses poumons lâchent. Elle meurt donc dans sa ville natale, pleurée par la généreuse Roswitha, par son chien Rollo qui reste inconsolable sur sa tombe, et surtout par des parents qui se demandent ce qu’ils ont raté dans leur éducation.

La fille sans éducation

Comme Jeanne d’Une vie, la jeune Effi est projetée – avec toute la naiveté qui caractérise les filles non instruites de l’époque – dans la vie conjugale et l’ennui qu’elle engendre. Elles semblent découvrir le monde pendant leur voyage de noces et tranchent avec le cynisme et la radinerie de Julien pour l’une, et l’immense culture d’Instetten pour l’autre. Toutefois, la comparaison s’arrête là puisque le cœur de l’intrigue oppose diamétralement les deux personnages : Jeanne montre rapidement une aversion totale pour le plaisir charnel, tandis qu’Effi va jusqu’à l’adultère.

Malgré le peu de cas qu’elle fait de sa fille, son obsession légèrement puérile, voire agaçante, pour le fantôme du petit Chinois, et enfin la comédie jouée à Roswitha pour se rendre en cachette à ses rendez-vous avec Crampas dans les dunes, Effi déclenche l’empathie. Sa spontanéité et sa candeur ne sont que plus resplendissantes à côté des nobles auxquels elle rend visite, et surtout de son époux, l’aristocrate aux valeurs immuables et aux dents longues.

Coupable d’adultère, elle est toutefois présentée comme victime d’une société prussienne engluée dans ses principes ridicules et source de malheur pour les individus. Mariée à dix-sept ans, plus ou moins humiliée par un bourreau du travail qui a l’âge d’être son père, et enfin éternellement bafouée lorsque son adultère éclate au grand jour, Effi apparaît comme une petite fille projetée dans le monde sans y avoir été préparée. L’interrogation finale des parents ne fait que le confirmer.

La critique du conservatisme prussien

Il faut reconnaître que le baron von Innstetten est si austère que même sa position de victime d’adultère ne parvient pas à attirer la moindre sympathie pour ce personnage. La petite Annie devient la copie conforme de son père et se montre d’une froideur à peine croyable lors des retrouvailles avec sa propre mère. La domestique Johanna est d’une élégance somptueuse et sa rigueur contraste avec la bonhommie de la catholique Roswitha. Au moment où la faute éclate, celle-ci soupçonne même Johanna d’aimer Instetten en secret, comme si finalement « qui se ressemble, s’assemble ». Mais Instetten avoue lui-même que l’application rigoureuse de ses principes entraîne le malheur conjugal, alors qu’il accueille avec dédain sa nomination au poste de ministre. Il savait pourtant dès sa décision de provoquer Crampas en duel que la colère d’un mari bafoué aurait été préférable à la stricte mise en œuvre de valeurs – déjà jugées dépassées à l’époque – menant à cette pratique cruelle.

À travers les nombreuses représentations théâtrales dans lesquelles la belle Effi et Crampas jouent se cache une véritable critique de la comédie interprétée le plus sérieusement du monde par la haute société prussienne. Pas étonnant donc que celle-ci rejette la jeunesse et la spontanéité de l’héroïne. La quintessence de l’hypocrisie et de la médisance qui caractérisent cette aristocratie apparaît dans la scène du repas de Noel.

Un roman phare du réalisme allemand

Avec ce roman publié en 1896, Fontane va plus loin dans le réalisme allemand que ses prédécesseurs. L’écrivain reprend certes des éléments du réalisme poétique, en particulier avec son utilisation de motifs esthétiques comme la balançoire penchée d’Hohen-Cremmen qui symbolise à la fois l’innocence et le goût – ou plutôt l’ignorance ? – du danger d’Effi depuis son plus jeune âge, ou encore les immenses platanes – symboles du poids et de l’ancrage de la tradition – au milieu desquels Briest et Instetten échangent sur la prestigieuse carrière de ce dernier. Mais Effi Briest est surtout précurseur du roman social allemand, genre porté quelques années plus tard à la perfection dans Les Buddenbrook.

Le narrateur omniscient vise l’objectivité, tout en écourtant le peu de passages où son héroïne ne figure pas. Pour cela, il utilise diverses techniques littéraires, comme le ton de la discussion populaire et « franche » – notamment grâce au personnage de Roswitha – le changement de point de vue dans la narration des faits – cf. la découverte des lettres de Crampas et le récit de celle-ci auprès d’Effi -, le discours indirect libre, la description épique des premières randonnées à cheval des deux amants, les quelques dialogues, mais aussi l’épistolaire. Aucun instrument narratif n’est mis de côté pour que ce roman décrive le destin d’une jeune femme sacrifiée par une société injuste et étriquée dans ses traditions.

Mais le mystère est roi dans Effi Briest. À l’instar du bon père Briest qui pense que le monde est trop complexe et sur les paroles duquel s’achève le roman (« C’est une question bien trop vaste »), Fontane laisse de nombreuses énigmes en suspens : le lecteur ne comprend pas forcément que les escapades dans les dunes d’Effi et les rendez-vous manqués avec sa domestique correspondaient en réalité à une liaison avec Crampas et apprend celle-ci en même temps qu’Instetten, et enfin cette histoire du petit Chinois et de son fantôme n’a jamais été élucidée. Comme si Fontane partageait la vision du monde de Briest ; les choses sont trop complexes et il est préférable de ne pas prononcer d’opinion fixe sur celles-ci. C’est donc au lecteur de l’interpréter à partir des éléments fournis, même s’ils sont parfois incomplets !

Une chambre à soi, Virginia Woolf

Romancière anglaise traditionnellement qualifiée de « mélancolique », Virginia Woolf est aussi connue pour son court essai Une chambre à soi (A room of one’s own en version originale) portant sur le rapport des femmes à l’écriture dans l’histoire de la littérature. Publié en 1929, il est fondé sur des conférences données par l’écrivaine dans deux collèges pour femmes de l’Université de Cambridge. Une chambre à soi est considérée comme une œuvre majeure de la pensée féministe. Le titre renvoie à la principale thèse de Woolf sur ce sujet : pour écrire, une femme doit disposer d’une pièce à part – ce qui était rare dans l’Angleterre de l’époque – et d’une rente, synonyme d’indépendance matérielle.

Le livre est disponible ici en anglais.

Comme j’ai lu cet essai il y a plusieurs mois, je me suis appuyée sur ce site pour le résumé par chapitre.

Chapitre 1 – narratrice et thèse principale de l’essai

« Les femmes et l’écriture de fiction », un vaste sujet presque jamais abordé au moment où Woolf donne ses conférences. C’est pourquoi elle commence par avertir le lecteur de son incapacité à couvrir l’ensemble de la problématique, notamment  par manque de documentation. La narratrice s’appelle Mary Beton, Mary Beton, Mary Seton, Mary Carmichael ou n’importe quel autre nom…Toutes apparaissent dans une chanson populaire écossaise du XVIe siècle intitulée Mary Hamilton, soit une dame d’honneur de Marie Stuart, exécutée pour avoir tué l’enfant qu’elle a eu avec le roi. Or en adoptant une telle voix, Woolf établit un rapprochement entre une femme pendue pour infanticide – et donc par rejet de la fonction maternelle – et l’écrivaine, avec une position forcément marginale et condamnable par la société. Cette narratrice fictive rend la réflexion plus incarnée qu’un essai classique. Pour exposer celle-ci, Mary parle de son « cheminement de pensée (train of thought) », une technique qui rappelle le « courant de conscience » de la littérature moderniste. Woolf reprend d’ailleurs cette écriture dans La Promenade au phare, laquelle consiste à reprendre dans la narration les pensées en cours, souvent incohérentes et interrompues, d’un personnage. C’est justement cette présentation très déroutante pour un essai qui m’a gênée. Woolf, à cause de cette narratrice promeneuse, passe du coq à l’âne…avant de revenir au coq !

Ce premier chapitre pose l’absence d’instruction des femmes comme principal obstacle à l’écriture de fiction. Une simple promenade autour de l’Université suffit à constater que les femmes sont exclues des lieux d’érudition (église, bibliothèque) ou qu’elles se voient offrir un confort de second rang. Détournant l’attention de la narratrice, le chat sans queue qu’elle aperçoit en est pourtant le symbole : une présence impromptue, une non-appartenance pour cause de tare. La promenade physique et intellectuelle se poursuit avec un repas qu’elle prend au collège pour femmes de Fernham où elle intervient pour tenir sa conférence. Le dîner est médiocre, par opposition au succulent menu et aux bons vins servis à l’université, financée par les hommes pour les hommes. Or la nourriture bas de gamme servie aux jeunes filles n’est pas vraiment propice à la réflexion et aux conversations de qualité. Mais comment en vouloir à nos mères et grands-mères de ne pas avoir suffisamment investi dans les institutions pour filles alors qu’elles devaient se consacrer au foyer et qu’elles ont le droit de disposer de l’argent qu’elles gagnent depuis seulement 48 ans ? Cette réalité vient corroborer la principale thèse de l’essai : les femmes ont besoin d’argent et d’une chambre à soi – tant les distractions arrivent facilement – pour écrire.

Chapitre 2 – la femme comme miroir flatteur de l’homme

Pour répondre aux questions posées sur les différences de rang entre les hommes et les femmes, le manque de moyens financiers de celles-ci et l’obstacle pour la créativité qu’il représente, Mary se rend au British Museum de Londres. Elle constate que les nombreux livres sur les femmes ont presque exclusivement été écrits par des hommes. À l’inverse, les livres écrits par des femmes sur les hommes sont rares. Pourquoi ? La narratrice dresse un portrait-robot de ces auteurs masculins : universitaire, laid et surtout en colère. Or sa colère déteint sur Mary qui réalise alors le glissement opéré sur elle en tant que lectrice : une prose guidée agressive fait porter l’attention non pas sur les arguments avancés, mais sur la personne qui les a jetés sur papier. La narratrice finit donc par reposer ces livres peu rationnels et inutiles pour sa recherche.

À la pause déjeuner, elle ouvre un journal et fait le constat d’une société totalement patriarcale. Les hommes détiennent l’argent et le pouvoir. Mais alors pourquoi sont-ils en colère contre les femmes ? Est-par crainte de perdre leur position ? Ainsi l’affirmation véhémente de l’infériorité des femmes leur permettrait de se persuader de leur propre supériorité. D’après la narratrice, les hommes deviennent d’autant plus irascibles si ce « miroir grossissant » se met à les critiquer, ébranlant ainsi leur supériorité toute relative. Mais cette quête du pouvoir agressive de l’univers masculin entraîne les pires conséquences : la guerre – la narratrice évoque avec nostalgie la musicalité des conversations d’avant-guerre – mais aussi l’absence de liberté de pensée. En effet, la nécessité (ressentie) d’abaisser l’autre sexe pour gagner en confiance en soi les aliène dans une pensée biaisée et les empêche de parler des femmes avec du recul et de façon rationnelle.

Au moment de payer son repas, Mary réalise tout ce qu’elle doit à la rente laissée par sa tante et place l’argent au-dessus du droit de vote des femmes. Cette rente lui évite de travailler et donc de s’avilir – ce qui engendre frustration et haine – mais aussi de dépendre d’un homme. Le confort matériel lui procure avant tout la liberté de « penser les choses en elles-mêmes » et d’aller vers une sorte de pureté intellectuelle, une clarté de réflexion à l’opposé du professeur-type en colère car enfermé dans ses contraintes et préjugés de mâle. Cette notion de pureté est également à rapprocher de la narratrice, qui n’est ni Woolf, ni Mary Hamilton, mais n’importe quelle femme libre, l’idée d’une femme libre, en opposition avec la société patriarcale.

 

Chapitre 3 – la condition de la femme au XVIe siècle, obstacle à l’incandescence du génie

La narratrice ne trouvant pas d’explication à la pauvreté des femmes vis-à-vis des hommes, elle se tourne vers le passé et examine l’ère élisabéthaine. En se demandant pourquoi l’époque du grand Shakespeare n’a fait éclore aucune femme écrivain, elle explique cette lacune par les conditions de vie. En effet, les femmes n’avaient que très peu de droits malgré leur forte personnalité. Par ailleurs, il n’y avait pas de classe moyenne.

Elle se souvient alors d’un évêque déclarant qu’aucune femme ne pouvait égaler le talent de Shakespeare. S’en suit alors un passage emblématique d’Une chambre à soi où Mary retrace le parcours imaginaire de Judith, la sœur hypothétique de William et aussi douée que son frère. Pour commencer, Judith n’aurait pas pu aller à l’école et ses parents l’auraient empêchée d’étudier à la maison. Mariée de force à l’adolescence, elle aurait fui à Londres pour tenter sa chance. Arrivée devant les théâtres de la capitale, personne ne lui aurait laissé tenter sa chance, contrairement à son frère. Engrossée par l’un de ces hommes de théâtre, elle aurait fini par se donner la mort.

Par conséquent, si des génies féminins comparables à celui de Shakespeare vivaient sous le règne d’Élisabeth Ière, il n’en resterait aucune preuve car ils n’auraient jamais pu être publiés sous un nom de femme.

Mais quel est le terreau de la créativité ? Construire une œuvre de fiction est un travail des plus ardus, et personne ne vous attend. Or l’intimité et les moyens financiers étaient encore plus rares à cette époque pour les femmes, et le monde était plus hostile qu’indifférent vis-à-vis de leur créativité. N’importe quel embryon d’écrivaine en serait découragé, tôt ou tard, car le génie s’en remet trop à l’opinion des autres. Et ces autres, ce sont là encore les hommes et leur fameux besoin de rabaisser la femme pour leur propre ego. Selon la narratrice, l’idéal de l’auteur doit se rapprocher de Shakespeare, un esprit incandescent – on en revient à la notion de clarté et de lumière comme idéal de la pensée – débarrassé des obstacles extérieurs. On ignore beaucoup des opinions et états d’âme du dramaturge car son œuvre ne rend pas compte de ces derniers, démontrant la liberté totale de pensée de l’artiste.

Woolf développe par là une théorie de l’écriture comme la conséquence d’une pensée claire et lumineuse (ou « incandescente ») débarrassée de toute passion, contrairement à la littérature contestataire. Ainsi elle adopte une position – et le choix de la narratrice et du « cheminement de pensée » vont dans ce sens – à l’opposé des féministes de son époque qui revendiquent la contestation pour s’élever contre l’oppression du patriarcat.

Chapitre 4 – les auteures de fiction du XVIe au XIXe et l’intégrité des œuvres

La narratrice repense à ces génies féminins au souffle créatif étouffé sous l’ère élisabéthaine. Elle cite par exemple la poétesse Lady Winchilsea dont les textes sont gâchés par la haine et le ressentiment envers les hommes. Puis Mary s’intéresse à une autre noble de cette époque : la duchesse Margaret de Newcastle. Même constat. Son œuvre fait surtout état des injustices dont souffre l’auteur. D’après Mary, elle aurait été une bien meilleure poétesse si elle avait vécu à la même époque que Woolf. Quant à Dorothy Osborne, ses lettres trahissent un manque de confiance en elle en tant qu’écrivaine.

Au XVIIe siècle, Aphra Behn marque un tournant au milieu de ces femmes aliénées par leur condition. Membre de la classe moyenne, elle a dû gagner sa vie elle-même suite à la mort de son mari. Elle fait preuve à travers ses écrits d’une véritable liberté de pensée et a sans doute inspiré bien des écrivaines de la classe moyenne du XVIIIe siècle qui sont également parvenues à vivre de leur plume.

Au XIXe siècle, une différence frappante apparaît : les trois génies féminins – George Eliot, Jane Austen, Emily et Charlotte Brontë – excellent dans le roman et non plus dans la poésie comme leurs rares ancêtres. Or c’est un paradoxe pour la narratrice car leur appartenance à la classe moyenne et le manque d’intimité qui en découle aurait dû les faire pencher vers la poésie ou le théâtre, des genres qui demandent moins de concentration. Mais si l’œuvre de Jane Austen ne révèle aucun problème d’intimité ni de ressentiment lié à son sexe, on décèle une certaine haine chez Charlotte Brontë qui dénature son génie.

Élargissant la réflexion sur la réception d’un roman auprès de lecteurs, Mary estime que l’ « intégrité », définie par la sincérité, permet d’atteindre un caractère universel. Et c’est justement ce qui manque à l’œuvre de Charlotte. Elle comporte trop de colère et de crainte, ce qui engendre une certaine « ignorance », au détriment de l’intégrité.

Réflexion très pertinente de Woolf, les valeurs masculines traditionnelles présentes dans les romans – comme la guerre – sont toujours valorisées par rapport à leurs pendants féminins. Ainsi les écrivaines ont souvent dû modifier leurs récits pour correspondre à cette norme, une déviation qui a forcément eu un impact sur le résultat final. L’intégrité d’Austen et d’Emily Brontë force d’autant plus l’admiration.

Mais le plus difficile pour ses grandes écrivaines anglaises a sans doute été le manque de modèles féminins. D’après la narratrice, l’enseignement tiré des écrits masculins était par définition insuffisant compte tenu du gouffre entre les esprits des deux sexes. C’est pourquoi les écrivaines ont choisi le roman, forme d’expression littéraire plus souple et donc plus à même d’intégrer la créativité de leur style par rapport à celui des hommes qui les précédaient. Peut-être les auteures à venir inventeront un nouveau genre pour exprimer leur poésie. Une chose est sure, elles doivent trouver leur propre voie en ignorent les injonctions à « coller » aux valeurs masculines considérées supérieurs, mais surtout en trouvant leur propre voix, adaptée à leur intelligence de femme, certes égale à, mais différente de celle des hommes.

Chapitre 5 – Life’s Adventure, or some such title de Mary Carmichael et les personnages féminins en littérature

En regardant les rayons de livres contemporains, la narratrice constate les progrès réalisés. Bon nombre d’ouvrages traitant de sujets multiples ont été écrits par des femmes, ce qui aurait été inimaginable à seulement une génération près. Elle dissèque alors un premier roman, Life’s Adventure, or some such title, de Mary Carmichael.

La prose est en en dents de scie ; peut-être une volonté de Carmichael de surprendre le lecteur en se démarquant du style féminin réputé « fleuri » ? Ainsi le roman comprend une phrase inhabituelle – « Chloé aimait bien Olivia » – puisqu’elle parle de l’amitié entre deux femmes. Jusqu’ici, la littérature posait toujours les femmes en relation avec les hommes. D’après la narratrice, l’amour n’est pas au centre de la vie des femmes, mais l’a toujours été dans celle des personnages féminins fictifs. D’où les archétypes caricaturaux car antipodiques de la littérature : la femme est soit bonne et belle, soit méchante et sans vertu. Il a fallu attendre le XIXe siècle pour que les portraits se complexifient, mais l’ignorance de chaque sexe vis-à-vis de l’autre demeure.

La narratrice poursuit sa lecture et apprend que Chloé et Olivia partagent un laboratoire. Elle pense que Carmichael a vraiment du génie pour avoir renversé la perception historique des femmes en littérature. En lisant une autre scène avec les deux femmes, elle y voit une « vision encore inédite depuis que le monde existe ». Mais en louant à ce point cette écrivaine pour son portrait novateur et plus réaliste des femmes, elle trahit son propre objectif : ne pas tomber dans l’éloge de son propre sexe. Elle reconnaît alors le génie de certains grands hommes qui ont marqué l’histoire, même s’ils ont sans doute été inspirés et stimulés par des femmes.

Or pour en revenir à une idée abordée au Chapitre 4, la créativité des hommes diffère de celle des femmes. La littérature s’en trouve enrichie.

Quant à Charmichael, Mary espère que cette observatrice persistera dans ses portraits et ira jusqu’à dépeindre des filles de petite vertu avec plus de fidélité que les hommes l’ont fait par le passé. À noter la métaphore sexuelle dans l’analyse de ce roman. En reprenant l’image de la lumière du génie littéraire qui éclaire la femme si stéréotypée et finalement ignorée par les hommes, elle compare l’exploration de ces personnages féminins obscurs à celle des organes génitaux féminins, « ces caves sinueuses que l’on pénètre avec une bougie en regardant de bas en haut sans savoir où l’on met les pieds ». Elle craint toutefois que Charmichael ne parvienne pas à traiter ces sujets en toute liberté, sans une inhibition de femme et surtout sans colère envers les hommes.

D’un autre côté et puisqu’on manque souvent de recul sur soi-même, qui de mieux qu’une femme pour décrire les hommes ? Mais toujours en poursuivant sa lecture, la narratrice revient sur son jugement : Charmichael n’a pas forcément de génie en elle, elle n’est qu’une femme intelligente. Elle sera meilleure écrivaine dans quelques décennies, quand la liberté de pensée des femmes sera totale et surtout quand elle disposera d’un revenu et d’une chambre à soi.

 

Chapitre 6 – Esprit androgyne et conclusion de Woolf sur l’écriture de fiction par des femmes

En repensant à l’indifférence générale de la masse pour la littérature, la narratrice observe un homme et une femme monter dans un taxi dans une parfaite unité. Et si ces prétendues différences d’esprit entre hommes et femmes étaient fausses ? Et qu’est-ce que « l’unité de l’esprit » signifie puisque celui-ci change sans arrêt d’objet. L’unité des deux jeunes gens dans le taxi provient certainement des parties féminines et masculines que contient l’esprit. Tout ne serait qu’une question d’harmonie entre ces deux pôles.

Le poète Samuel Taylor Coleridge a justement théorisé cette fusion en affirmant qu’un grand esprit était « androgyne ». L’esprit androgyne « transmet de l’émotion sans entrave. Il est naturellement créatif, incandescent et entier ». En un mot : Shakespeare. La narratrice a d’ailleurs plus de mal à trouver un exemple parmi ses contemporains, la campagne pour le droit de vote des femmes ayant retranché les hommes dans la défense de leur propre sexe.

En lisant le nouveau roman d’un écrivain reconnu, elle découvre un style assuré et limpide, et donc un esprit libre en apparence. Mais elle décèle rapidement une opposition à l’égalité des sexes par affirmation de la supériorité du sien. Ainsi un esprit trop enfermé dans un sexe ou dans l’autre, le contraire de la liberté totale de l’androgynie, empêche la « fécondité » de l’écriture.

Woolf parle en son nom et anticipe deux critiques portées à la narratrice. Tout d’abord, elle n’a pas parlé des mérites respectifs des deux sexes en littérature car elle juge la comparaison impossible et inutile pour la démonstration. Ensuite, le public peut trouver sa thèse trop matérialiste, l’esprit étant tout de même capable de dépasser la pauvreté et le manque d’intimité. Or l’origine des trois plus grands poètes du XVIIIe siècle prouve le contraire. Tous sauf Keats provenaient d’un milieu favorisé et ont bénéficié d’une éducation prestigieuse. Woolf insiste : sans confort matériel, pas de liberté intellectuelle et donc pas de grands vers. C’est pourquoi les femmes, pauvres depuis toujours, n’ont pas encore écrit de sublime poésie.

Mais l’écriture de fiction par les femmes est fondamentale. En tant que lectrice, Woolf a été déçue par l’écriture masculine qui domine dans tous les genres. Elle pense aussi que de bons écrivains intimement liés à la réalité – et on revient à cette notion de meilleurs connaissance et portrait d’un sexe par un écrivain du même sexe – ne peuvent qu’améliorer la perception de la réalité chez les lecteurs. Elle invite d’ailleurs son public à « penser les choses en elles-mêmes ».

Mais le chemin est long pour la libération matérielle et donc intellectuelle des femmes. Malgré les avancées au cours des siècles derniers, chaque femme possède en elle une Judith Shakespeare qui, pour ressusciter, n’a besoin que d’une chambre pour écrire et d’argent pour être libre.

La Reine Margot, Alexandre Dumas

Il n’est jamais trop tard pour bien faire et je ne regrette pas une seconde d’avoir choisi La Reine Margot  et non Les Trois mousquetaires  comme introduction à Alexandre Dumas père. J’espère avoir l’occasion de poursuivre la découverte des aventures des Valois dans la trilogie qui leur est consacrée, et donc lire La Dame de Monsoreau et Les Quarante-cinq. Pour quelqu’un qui n’aimait pas spécialement l’histoire à l’école, je pense avoir retenu plus d’éléments politiques de cette période grâce à cette lecture que dans le cadre de cours magistraux.

Le rythme effréné du récit et la prédominance des dialogues – à noter que Dumas a transformé La Reine Margot en pièce pour l’inauguration de son Théâtre Historique – en font un roman historique haletant et un pavé facile à avaler malgré ses 500 pages. L’intrigue est rocambolesque, mais comme d’habitude, je vais tenter au mieux de la résumer.

 

Un roman historique qui s’étend d’un mariage à un décès

La charmante Marguerite de Valois, que ses proches surnomment Margot, est la fille de la redoutable Catherine de Médicis et la sœur du roi Charles IX. Le récit s’ouvre sur son mariage avec le huguenot Henri de Bourbon, roi de Navarre. Les guerres de religions font rage dans toute l’Europe et cette union a pour but de sceller la paix entre les catholiques et les protestants.

Mais les jeux de regard pendant les noces ne trompent pas. La paix avec les huguenots est aussi factice que les liaisons séparées des deux époux sont réelles : Henri a pour maîtresse Mme de Sauve et Marguerite de Valois va tomber amoureuse du comte de la Mole, ce qui ne les empêche pas de s’allier dans leur quête commune du pouvoir.

Les trahisons d’un camp à l’autre font rage et le conflit atteint son apogée avec la célèbre nuit de la Saint-Barthélemy commanditée par Charles IX. Lorsque Margot apprend que la reine mère a pour dessein de faire assassiner le roi de Navarre, elle parvient à le sauver. Après le massacre, ce dernier se reconvertit au catholicisme.

Juste avant le massacre qui marquera à jamais l’Histoire de France, le comte de la Mole et Annibal de Coconnas débarquent en même temps de leur Province et font connaissance dans l’auberge de La Hurière. Mais la bonne camaraderie s’achève rapidement lorsque Coconnas apprend – avec la complicité de son aubergiste lui-aussi catholique – que son compagnon est un huguenot. Ils se font face pendant la nuit de la Saint-Barthélemy. Coconnas est soigné par Henriette de Nevers pendant sa convalescence tandis que Margot prend La Mole sous son aile et tombe amoureuse du jeune homme à l’allure si délicate. Suite à un duel de revanche entre Coconnas et La Mole, les deux gentilshommes frôlent la mort, mais La Mole se remet plus rapidement que son ennemi et jure de le sauver pour unir leurs destins à jamais.

En parallèle des velléités dissidentes protestantes que la Saint-Barthélemy n’a pas totalement matées, les deux frères de Charles IX – François le Duc d’Alençon et Henri le Duc d’Anjou – complotent pour accéder au trône. Le premier en tentant un faux pacte avec les protestants pour faire tomber le roi de Navarre, avec lequel son frère souverain s’est lié d’amitié depuis que celui-ci l’a sauvé d’une blessure survenue pendant une partie de chasse ; le second, fils préféré de la reine mère, en revenant de son trône de Pologne suite à des oracles de Catherine de Médicis, persuadé que son frère va bientôt mourir et annoncer devant les ambassadeurs la nomination du Duc d’Anjou à la couronne de France.

L’amitié entre Charles IX et celui qu’il appelle son frère tient, malgré les nombreuses manigances de Catherine de Médicis qui ne peut accepter que la couronne de France échappe aux Valois et pire, ne soit portée par un protestant. Après la tentative d’élimination de son genre avortée par sa fille, elle tente à plusieurs reprises de l’empoisonner, jusqu’à un échec fatal pour son fils puisque celui-ci avale par une succession de quiproquos le poison destiné à Henriot.

Au cours d’une partie de chasse organisée par Charles IX, ce dernier ressent les premiers symptômes de sa maladie mortelle et le camp des protestants – dirigé par De Mouy – organise la fuite du roi de Navarre et de son épouse. Malheureusement, le projet est avorté et Charles IX doit ordonner l’emprisonnement de son frère de cœur pour le protéger d’une nouvelle tentative d’assassinat, faisant croire ainsi qu’il soupçonne Henri de Bourbon d’être à l’origine de son empoisonnement, ce qui expliquerait cette volonté de fuir. Coconnas et La Mole, également de la partie, sont arrêtés pour complot contre le roi, torturés et finalement exécutés malgré la stratégie d’évasion mise en place par les maîtresses des deux amis. En effet, le roi confie à sa sœur croire en leur innocence, mais pour préserver la réputation du royaume de France, il ne peut révéler son empoisonnement et préfère mettre officiellement sa mort sur le compte de la prétendue magie noire exercée par les deux comparses.

« Le roi est mort ! Vive le roi ! ». Le duc d’Anjou revient de Pologne et Henri III succède à Charles IX. Craignant à juste titre de se faire assassiner, le futur Henri IV retourne alors dans sa Navarre avec sa loyale épouse en attendant que son tour arrive.

 

Un roman daventures

Comme je l’ai précisé d’emblée, ce roman est étonnamment accessible et se lit très vite. On doit cette fluidité à la prédominance du dialogue et aux descriptions limitées en nombre et en longueur. Elles se limitent au strict nécessaire pour la compréhension et la progression de l’intrigue, c’est-à-dire au Louvre, avec ses cabinets et passages secrets, aux rues de Paris et à la partie de chasse. Le rythme est haletant et l’humour efficace. Il est souvent noir de par la situation, avec par exemple un Charles IX qui fait des rimes dans un Chapitre intitulé « Un roi poète » juste avant de commanditer l’assassinat de l’amiral de Coligny qu’il appelle « mon père ».

Le rythme est donc soutenu et l’ennui n’atteint jamais le lecteur grâce aux revirements de situation permanents. Ainsi tout laisse à croire – même si nous sommes tous allés à l’école et savons qui a succédé à Charles IX – que le roi de Navarre régnera sur la France, tant il parvient à échapper aux mailles pourtant très étroites du filet de Catherine de Médicis. Elle veut le faire exécuter pendant la Saint-Barthélemy, sa femme lui interdit de sortir et il s’en sort. Elle tente de l’empoisonner via un produit de beauté sur le visage de sa dame d’honneur et maîtresse d’Henriot, Charlotte de Sauve. Rusé comme un renard – du moins c’est ce qu’il ressort du personnage – il décèle le piège. Elle réitère cette tentative par le biais d’un livre, mais l’objet tombe finalement entre les mains de Charles IX. Lorsqu’elle tente une dernière fois de le faire assassiner après la mort de son fils, c’est le fidèle De Mouy qui tombe à sa place. La poursuite acharnée d’Henri de Bourbon par Catherine de Médicis du début à la fin du roman rappelle avec ironie ces parties de chasse si bien décrites, à la différence que la chasse à la cour de Charles IX est fructueuse malgré la vaillance de l’animal porteuse de rebondissements.

Il en va de même pour les deux amis provinciaux qui finissent par se lier d’amitié. Le lecteur craint également, jusqu’au bout, que la liaison de La Mole avec une fille de France ne soit révélée.

Le jeu des alliances et fausses alliances – notamment les fausses allégeances des huguenots au catholicisme et au Duc d’Alençon – tient le lecteur en haleine puisqu’il le force à se concentrer pour ne pas perdre le fil de toutes ces intrigues dans l’intrigue.

Des hommes tout en nuances, des archétypes féminins

Dans La Reine Margot, les hommes trahissent pour leurs intérêts et aucun ne semble entièrement cruel et dépourvu de remords. Charles IX commandite la Saint-Barthélemy sous l’influence de sa mère et porte un amour sincère à une femme inconnue qui élève son bébé (cf. partie suivante), La Mole est délicat, Coconnas est brave et tonitruant, mais surtout un modèle de loyauté, à l’instar du protestant De Mouy, et enfin même le parfumeur de la reine mère est rongé par le remord quand il réalise les horreurs – notamment l’empoisonnement du roi – qu’elle lui fait faire.

En revanche, Catherine de Médicis est l’unique personnage qui ne connaît pas le remord ou la culpabilité. Intrigante, la Florentine pétrie de superstitions utilise volontiers la magie noire pour connaître l’avenir et son « parfumeur » devient son meilleur allié pour parvenir à ses fins.

Margot remplit quant à elle le célèbre rôle – idéalisé par hommes – de l’Amoureuse, avec sa grande confidente Henriette de Nevers. L’une cache La Mole pendant que l’autre fait de même avec Coconnas. Les deux femmes mariées sont prêtes à tout pour sauver leur amant, la reine Margot allant jusqu’à risquer son honneur. Elles échouent finalement et restent inconsolables après l’exécution des deux amis gentilshommes.

Il ne faut donc pas compter sur ce roman pour dépasser les stéréotypes féminins, avec la sorcière d’un côté et la sainte de l’autre. Car même si les actes de Margot pour protéger son époux sont mus par son ambition, sa loyauté à toute épreuve envers ce dernier et les risques inconsidérés qu’elle prend pour son amant en font une sorte de femme amoureuse idéale et profondément bonne.

 

Des pages émouvantes

Parmi les pages émouvantes de ce roman d’aventures, j’ai tout d’abord retenu la présentation par Charles IX à Henri IV de son enfant illégitime et de sa bien-aimée dans un modeste appartement près du Louvre. La visite ne prend que quelques pages, mais le véritable amour que porte le commanditaire de la Saint-Barthélemy à ces deux êtres dont il souhaite préserver l’innocence arrive comme une parenthèse de pureté – la femme apparaissant comme une sainte dans le regard de Charles IX – au milieu des trahisons, complots et bains de sang indissociables de l’exercice du pouvoir à cette époque.

Mais si l’amitié qui unit la reine Margot et à Henriette de Nevers donne lieu à des dialogues de femmes amoureuses, teintés de « midinettisme » gloussant, celle qui unit leurs deux amants est tout simplement la plus belle qu’il m’ait été donné de suivre en littérature. Arrivés à Paris en même temps, séparés par la religion puis réconciliés dans le frôlement de la mort et grâce à l’intervention de leurs maîtresses, l’expression « à la vie, à la mort » est à prendre au pied de la lettre pour qualifier leur lien. Si Coconnas échappe aux brodequins pendant la séance de la « question » grâce à une entente avec Caboche, le bourreau de Paris, La Mole n’a pas cette chance. Le corps détruit par la torture, il ne peut se lever, et donc s’enfuir de la chapelle avec son ami et leurs deux bienfaitrices qui ont mis en place ce projet. Coconnas prend alors la décision la plus bouleversante du roman : il refuse de suivre les deux femmes sans son ami, préférant encore aller à l’échafaud à ses côtés. La scène de l’exécution des jeunes gens au milieu de la foule hystérisée de Paris est la plus belle qui soit, inspirant la pitié face à une telle injustice sans toutefois virer dans le pathos. Pour preuve quelques extraits du chapitre « La place Saint-Jean-en-Grève »

p. 487 « la foule, pour plonger son regard avide jusqu’au fond de la voiture, se pressait, se haussait, se levait ; (…) satisfaite lorsqu’elle était parvenue à ne pas laisser vierges de son regard ces deux corps qui sortaient de la souffrance pour aller à la destruction. »

p. 489 « Puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme il eut fait d’un enfant »

La dignité de Coconnas face au peuple de Paris insultant le pauvre La Mole est inébranlable et sublime : p. 489 « tandis que La Mole serrait les mains de son ami, un sublime dédain éclatait sur la figure du Piémontais, qui, du haut du tombereau immonde, regardait la foule stupide comme il l’eût regardé d’un char triomphal. L’infortune avait fait son œuvre céleste, elle avait ennobli la figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son âme. »

Même Caboche verse une larme juste avant de couper la tête de La Mole !

Un barrage contre le Pacifique, Marguerite Duras

En attendant la chronique de ma récidive au Vietnam sur mon autre blog, si tant est qu’elle arrive un jour, voici celle du livre qui m’a accompagnée tout au long de ce voyage et même après mon retour au bercail. Merci à Duras de m’avoir fait plonger dans le passé colonial de la France alors que je foulais ces mêmes terres humides en compagnie d’autres joyeux lurons internationaux.

Un barrage contre le Pacifique

Le titre contient une erreur géographique dans le but d’exprimer une immensité symbolique : les barrages en question sont détruits chaque année par la montée des eaux de la mer de Chine et non du Pacifique. Suzanne est une Française qui vit en Indochine avec sa mère veuve et son grand-frère Joseph, parfois tendre et complice, mais rustre la plupart du temps. Le bungalow familial est situé dans la plaine, près de « Ram », qui rappelle la ville de Ream dans l’actuel Cambodge.

« La mère » est devenue folle suite à l’effondrement de barrages construits pour protéger ses récoltes. Après la perte de son mari et des années passées à gagner sa vie en tant que pianiste dans un cinéma, elle puise dans ses économies pour s’acheter une concession. Mais le constat est sans appel : les agents du cadastre lui ont vendu sciemment des terres incultivables. Seuls une minuscule parcelle autour du bungalow et les échassiers chassés par Joseph permettent à la famille de survivre. Endettée et ruinée, la mère est incapable de dormir ou de se calmer sans médicaments, et place tous ses espoirs dans le mariage de sa fille.

Au milieu de cette décadence, le vieux cheval que Joseph vient d’acheter agonise pendant les premières pages du roman. La malédiction s’abat dès le début sur cette famille. Les deux jeunes gens qui n’ont plus qu’à rêver, au bord de la piste construite dans d’atroces souffrances indigènes, de voir passer une voiture avec un homme/une femme riche pour les ravir à leur misérable existence.

Une ouverture se profile à l’occasion de leur passage dans la petite ville de Ram. La beauté de Suzanne séduit M. Jo, un jeune héritier dont le père a fait fortune dans les plantations d’hévéa. M. Jo, dont l’argent ne parvient pas à faire oublier son extrême laideur, courtise Suzanne pendant plusieurs mois. La tension avec les autres membres de la famille est palpable. D’un côté, le frère méprise M. Jo qui lui-même craint la brutalité à peine dissimulée de Joseph.

De l’autre, la mère observe de loin et nourrit l’espoir d’un mariage. Les cadeaux de M. Jo vont dans ce sens, même si Joseph refuse par fierté d’utiliser le prestigieux gramophone destiné à remplacer son vieil appareil usé. Mais dans cette histoire de mariage s’exprime avant tout la folie de la mère puisque le père de M. Jo n’acceptera jamais une telle union.

Par ailleurs, Suzanne ne parvient pas à surmonter le dégoût que le jeune homme lui inspire. La mère profite de cette attente insoutenable pour l’amoureux transi et lui précise bien qu’il lui faudra épouser la jeune fille pour coucher avec. C’est d’ailleurs selon ce même principe de prostitution encouragée qu’intervient l’épisode du diamant, un élément déclencheur de nouvelles péripéties.

M. Jo promet d’offrir un sublime diamant à Suzanne si elle accepte de lui laisser entrevoir son corps nu pendant qu’elle se douche. D’abord scandalisée par cette condition, Suzanne accepte et reçoit sa récompense. Contre toute attente, la mère se met à battre sa fille en apprenant la nouvelle et place le diamant en sécurité. Il devient son obsession : elle doit le revendre.

La famille part donc à Kam – une ville de taille plus importante et qui renvoie à l’actuelle Keam – pour vendre le diamant. Elle loge dans un hôtel tenu par Carmen, une prostituée au grand cœur qui héberge les trois protagonistes à prix réduit puis gratuitement et prend les deux jeunes gens sous son aile. La mère enchaîne les visites de bijoutiers et le verdict est sans appel : le diamant contient un « crapaud », il ne peut être vendu au prix annoncé par M. Jo. Tandis que la mère s’entête malgré l’unanimité des commerçants, Suzanne découvre le bonheur des salles de cinéma et Joseph disparaît. Il est tombé amoureux d’une femme mariée riche rencontrée au cinéma et dont l’époux est alcoolique. Elle achète le diamant à un prix bien plus élevé que sa véritable valeur tout en laissant l’objet à la mère pour qu’elle puisse encore en tirer de l’argent. Celle-ci paye ses dettes avec l’argent de la vente et retombe dans son fol espoir de concession cultivable. Le départ de son enfant préféré n’arrange en rien son état et le piteux bungalow de la plaine est encore plus triste sans Joseph.

Alors qu’il revient pour raconter à sa sœur la rencontre avec sa ravisseuse, Suzanne commence elle aussi à s’émanciper. Contre toute attente, elle fréquente le fils d’un voisin planteur – assez riche grâce à la corruption avec les autorités coloniales – qui l’avait courtisée bien avant M. Lo, et goûte aux plaisirs de la chair avec lui. La dernière et principale barrière à l’émancipation de Joseph et Suzanne saute finalement à la mort de la mère. En accord avec ses dernières volontés, l’aîné confie ses nombreux fusils aux villageois pour qu’ils tuent les agents du cadastre à l’origine de l’escroquerie.

 

Un réquisitoire anticolonialiste

Si L’Amant est le plus grand succès de Duras et lui a valu le Prix Goncourt en 1984, Un barrage contre le Pacifique tient une place toute particulière dans son œuvre de par sa dimension éminemment politique. Le caractère injuste de la lutte est annoncé dans le titre : comment un vulgaire barrage peut-il retenir les eaux de la mer de Chine, volontairement remplacée par le Pacifique dans l’esprit de la mère ? La taille monstrueuse de cet océan symbolise le combat perdu d’avance entre de modestes colons et une organisation coloniale toute-puissante. La mère de la narratrice devient folle et finit par mourir à cause de la cupidité et de la corruption des fonctionnaires de l’administration coloniale française. En plus de lui vendre des terres incultivables, les agents du cadastre viennent inspecter la concession en vue d’un renouvellement payant du droit de cultiver les parcelles. Le système est parfaitement corrompu et les honnêtes gens comme la mère y perdent, tandis que la famille du jeune homme que Suzanne fréquente à la fin du roman tire son épingle du jeu grâce à la corruption des fonctionnaires.

Et autour de ces colons dont les espoirs de douce vie au soleil loin de la France ont été ruinés par ce système pourri de l’intérieur gravitent les « indigènes ». Ils sont encore plus pauvres, crèvent de faim, à l’instar du caporal sourd qui travaille au service de la mère jusqu’au bout et se demande bien pourquoi cette famille se lamente de sa misère. Dans des pages inoubliables, la narratrice quitte le récit pour prendre le ton du discours et parler de ces enfants de la plaine. Les femmes sont tout le temps enceintes car les enfants meurent les uns après les autres, de faim ou du paludisme, et sont enterrés par leurs pères. La construction de la piste près du bungalow s’est faite dans des conditions inhumaine et a elle aussi causé de  nombreuses victimes parmi les indigènes et forçats à cause de la chaleur et de la difficulté du travail.

Puis il y a la description non pas de Kam en particulier, mais de la ville coloniale en général, laquelle constitue à mon sens le passage le plus ouvertement anticolonialiste du roman. La division en quartiers est fondée sur le racisme. La « ville blanche » est aussi blanche que les Blancs qui prennent le soleil pour être encore plus Blancs. Ils aiment se montrer, siroter des boissons en toute élégance et Suzanne s’y sent mal à l’aise de jour lorsqu’elle doit traverser la ville blanche avant de rejoindre le cinéma. Les salles obscures se révèlent être un véritable refuge pour la jeune fille, elle s’y sent à l’abri des regards des Blancs riches et hautains, mais aussi protégée de la pression de la mère. Autour de la ville blanche, il y a les quartiers pauvres où vivent les colons modestes. Et enfin les indigènes, encore plus pauvres, vivent dans les faubourgs. Ils s’entassent dans des tramways à la chaleur étouffante et dans lesquels les Blancs ne mettent pas les pieds.

 

La mère, figure divine

Tandis que L’Étranger de Camus a pour incipit « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas », la narratrice parle exclusivement de « la mère » du début à la fin du récit. Ce choix du général au lieu d’un affectueux « maman », d’un pronom possessif ou de la simple révélation du prénom marque une distanciation et confère un caractère surhumain au personnage principal. LA mère dépasse tous les autres Hommes, elle est à la fois adorée en sa qualité de martyre et crainte à la manière d’une divinité.

Certes révoltés par l’injustice qu’elle subit et prêts à tout pour la défendre – Suzanne se prostitue auprès de M. Jo sur les conseils de sa mère et Joseph effraye les agents du cadastre avec ses fusils lors de leur visite -, les enfants savent toutefois que leur éloignement est vital. Un barrage contre le Pacifique, c’est également l’histoire de l’émancipation progressive et urgente de deux jeunes adultes étouffés par les malheurs de leur mère. La généreuse Carmen y a largement contribué dans les faits, mais les rêves de fuite s’expriment dans les toutes premières pages.

L’amour pour la mère est aussi grand que l’obstacle qu’elle représente à la liberté de ses enfants. Joseph, le pilier, le mâle de la famille et le petit préféré de la mère, part sans prévenir tant le besoin est criant. La tension sexuelle de la rencontre et la fusion charnelle qui l’unit à Lina rendent sa disparition évidente et contribuent à sa soudaineté. Quant à Suzanne, elle a beau commencer par chercher son frère dans les rues de Kam, le récit que ce dernier lui offre ensuite de sa rencontre amoureuse ne la surprend pas plus que sa fuite. Elle-même entame son émancipation – notamment avec des premières expériences sexuelles –  quand la mort de la mère est imminente.

La description des moments suivant celle-ci revêt un caractère pathétique, mais aussi religieux. Suzanne et Joseph semblent avoir perdu la personne qu’ils aiment le plus au monde, mais aussi une figure crainte. En effet, l’amour et surtout l’admiration que l’on voue à une divinité sont toujours mêlés de crainte. Les enfants culpabilisaient de (vouloir) partir tant que cette unique figure parentale était encore en vie, et Joseph, qui a pourtant couché avec de nombreuses femmes, a mis énormément de temps avant de passer à l’acte. Lorsque la mère bat Suzanne sans raison, ni Joseph ni elle ne l’en empêche.

La veillée funèbre de la mère ressemble à celle d’une figure religieuse, les villageois se succédant dans le bungalow, et l’une des premières décisions après sa mort porte sur un acte de vengeance. La sainte victime des pires injustices sera vengée et son courroux ne pourra plus être craint par ses propres enfants, enfin libérés du poids de celle-ci.

Sing, Unburied, Sing Jesmyn Ward

Dans l’introduction à mon article sur le beau Moon Palace, j’ai parlé d’une certaine « tisane à la verveine qui a mis un point final à cette première année de « Book Club » hambourgeois. » Et bien la voici.

Ce roman a remporté à sa sortie en 2017 le « National Book Award for Fiction », preuve de l’importance de la dimension politique et de la fameuse bonne conscience dans l’attribution de prix littéraires.

L’intrigue

Le lecteur ouvre à peine le bouquin qu’il tombe au milieu d’une boucherie dans la ville fictive de Bois Sauvage dans l’État du Mississippi. Jojo fête ses treize ans et pour (se) prouver qu’il est un homme, il tente d’imiter les faits et gestes de Pop, son grand-père, et l’accompagne pour tuer une chèvre. Il quitte malheureusement les lieux, trop écœuré par la scène. La transmission passe alors à l’oral. Pop raconte son passé, son séjour dans la terrible prison de Parchman à l’âge de quinze ans à cause d’une bagarre de son grand frère Stag avec des officiers de la marine. Cette prison ressemble plutôt à un camp de travail pour esclaves noirs sous la chaleur d’un État du sud au lourd passé, plus présent que révolu. Il y rencontre Richie, un gamin envoyé dans l’enfer de Parchman à seulement douze ans.

Alors que Jojo s’apprête à souffler ses bougies, Leonie, sa mère, apprend que Michael va sortir de prison. Michael est l’unique objet de son amour, et accessoirement le père de ses enfants. Elle décide de partir le chercher en famille, et emmène donc Jojo et sa petite sœur de trois ans, Kayla. Comme le suggère Mam, la grand-mère mourante et contrainte de garder la chambre, Misty, une collègue blanche de Leonie dont le petit ami est également incarcéré à Parchman, accompagne les trois protagonistes dans leur interminable road-trip à travers le Mississippi. Les deux jeunes femmes sont toxicomanes, la cocaïne et la méthamphétamine font partie de leur vie. Dès que la drogue fait effet sur elle, Leonie voit son frère Given, tué par le cousin de Michael. En résumé, une femme noire qui vit une grande histoire d’amour avec un homme blanc issu d’une famille gravement raciste.

Une fois installé dans la voiture, Jojo découvre une pochette en cuir porte-bonheur que lui a laissé son grand-père avec pour interdiction de l’ouvrir. Le premier arrêt a lieu au domicile d’une femme blanche de type cas social avec un gosse hystérique. Jojo se balade dans la maison et tombe sur un homme en train de préparer de la méthanphétamine. La sinistre bande se remet en route, Leonie toujours au volant et Misty désormais en possession d’un sachet de drogue. Malheureusement, la petite Kayla tombe malade en voiture et enchaîne les vomissements. Sa mère tente de se souvenir des recettes à base de plantes de Mam, mais en mère idéale à peine bras cassé, elle ne trouve pas les bonnes plantes pour sa concoction.

Tandis que la petite Kayla trouve du réconfort dans les bras de son adorable grand frère, le road-trip arrive à sa dernière étape avant la destination finale : Al, l’avocat-dealer de Michael. Leonie prépare sa potion magique pour sa fille, mais Jojo n’a absolument pas confiance en elle est fait vomir sa petite sœur dès que maman-droguée repart dans une autre pièce avec ses deux potes de défonce. Puis l’adolescent se remémore les histoires de Parchman racontées par son grand-père : les coups de fouet donnés à Richie par les gardiens de Parchman après que l’enfant ait brisé sa houe et l’évasion de Kinnie, le maître-chien blanc.

Michael savoure sa nouvelle liberté et à un moment de gêne dans ses retrouvailles avec des enfants qui le considèrent comme un inconnu succède un moment de dégoût lorsqu’il embrasse goulument sa dulcinée.

Devant Parchman, le fantôme de Richie apparaît aux seuls yeux des enfants, Puis il s’installe à leurs pieds dans la voiture.

Mais un épisode terrible se produit sur le trajet du retour. La voiture – qui contient une bonne dose de crystal meth, rappelons-le – est arrêtée par la police. Impossible de cacher la drogue, Leonie avale tout ! Quand celle-ci déclare sans réfléchir qu’ils reviennent de Parchman, l’agent lui passe les menottes, ainsi qu’à Michael et même à Jojo. Le policier va jusqu’à insulter l’enfant et à pointer son arme sur lui lorsqu’il passe la main dans sa poche pour prendre le fameux porte-bonheur de Pop. Il abandonne finalement alors que Kayla enlace son frère et lui vomit dessus.

Leonie frôle la mort et une fois sortie d’affaire, le fantôme de Richie révèle à Jojo pourquoi il vient hanter la famille. Il se souvient de sa tentative d’évasion, mais veut que Pop lui dévoile les circonstances de sa mort.

À leur retour, Michael réussit à convaincre Leonie de rendre visite aux parents de celui-ci. L’accueil est surréaliste : le père traite sa belle-fille de « négresse » et n’a que mépris pour ses petits-enfants, ce qui provoque une bagarre entre le père et le fils.

À leur retour auprès de Mam et Pop, Leonie prépare un rituel à la demande de sa mère pour la soulager une dernière fois tandis que Richie réclame une explication à Pop, qui ne le voit pas. Mais il finit par raconter à Jojo la mort tragique de cet enfant qui l’a hanté pendant toutes ces années. Un prisonnier nommé Blue a violé une femme de Parchman. Richie l’a surpris et les deux hommes se sont enfuis. Alors que Blue s’en prenait à une femme blanche sur leur chemin, Richie l’a empêché de poursuivre, mais le racisme est l’ennemi de la justice : pour les matons, tous les Noirs se ressemblent. Pop, devenu maître-chien depuis l’évasion de Kinnie, le savait bien. En voyant que Blue débarrassé de sa peau vivant, il a décidé de « sauver » Richie en le poignardant. Voilà pourquoi Pop n’a jamais réussi à raconter l’histoire jusqu’au bout à son petit-fils. Rassasié par la vérité, le fantôme de Richie disparaît enfin.

Dans une scène totalement fantastique, Richie prend les traits de Given et enjoint Mam de venir avec lui dans l’autre monde. Mais celle-ci ne reconnaît pas son fils. S’en suit alors une terrible lutte physique entre les injonctions de Richie et la résistance exercée par Mam. Leonie commence alors ses incantations selon la volonté de sa mère, tandis que Jojo arrive dans la pièce pour repousser Richie qui a obtenu les réponses à ses questions et n’a donc plus aucune raison de venir hanter la famille. Débarrassée du fantôme vengeur, Mam se laisse emporter par Given.

Michael réapparaît et après une tentative d’appropriation du rôle de père qui se solde par des coups portés sans raison à la petite Kayla, il part régulièrement avec Leonie pour s’adonner en amoureux aux plaisirs des paradis artificiels.

En bonne mère de famille irresponsable, Leonie se montre de plus en plus rarement au domicile familial – sans doute ravagée par la perte de sa mère et toujours si peu préoccupée du sort de ses enfants – et un nouvel équilibre s’est créé. Jojo dort dans le lit de sa mère absente, Pop dans celui de sa défunte épouse qu’il appelle désespérément la nuit.

Dans le prologue, Pop se concentre pour voir Mam et Given, mais seuls Richie et d’autres fantômes de personnes ayant souffert d’une mort violente lui apparaissent. Kayla, qui possède le même don que son frère, les voit également et après les avoir vainement sommés de partir, elle se met à chanter, provoquant alors le sourire de ces visiteurs impromptus semblant avoir trouvé la paix.

 

Famille, je vous haime

Le roman s’ouvre sur une scène de transmission a priori sanglante, mais touchante. On imagine un garçon à peine sorti de l’enfance qui tente de « s’endurcir » et d’imiter la démarche assurée et virile de son modèle paternel. Pop est un orphelin dont les parents sont en vie. Il appelle sa mère par son prénom et son père, à peine sorti de prison, se montre brutal avec sa petite dernière juste après avoir exprimé son souhait d’être à la tête d’une vraie famille. Mais l’absence des parents est largement compensée par la douceur du lien entre Kayla – qui, ironie du sort, porte en réalité le prénom de son père puisqu’elle s’appelle Michaela – et son grand frère protecteur.

Par ailleurs, on assiste à l’échec de la transmission d’un don féminin d’une génération à la suivante. Mam ressent les choses, elle savait par exemple que Leonie était enceinte de son premier enfant avant l’annonce de la grossesse, et possède un véritable don de guérisseuse. Celui-ci semble l’avoir menée à la mort puisque Mam a refusé de faire appel à la médecine conventionnelle pour se soigner. L’échec de la transmission s’exprime quand Leonie peine à se souvenir de la plante destinée à lutter contre les vomissements de sa fille et lui prépare une concoction approximative qui suscite la plus grande méfiance de la part de Jojo. En revanche, cet échec semble réparé à la mort de Mam, Leonie exécutant le rituel de passage vers l’au-delà en accord avec la dernière volonté de sa mère.

Les visions sont elles aussi partagées par plusieurs membres de la famille : Leonie voit Given quand elle est sous l’effet de la drogue, les deux enfants voient Richie et Mam croit voir son fils qui l’appelle à la rejoindre.

Au-delà des dissensions au sein de cette famille, il y a clairement un manichéisme entre la famille noire et la famille blanche de Michael dont le racisme ancestral s’incarne en la personne de Big Joseph. Cette famille comporte un meurtrier : le cousin de Michel a tué Given par orgueil de Blanc incapable de supporter l’idée d’une défaite contre un Noir. Tandis que Pop et Mam sont mus par la bonté et semblent pardonner en acceptant sous leur toit le cousin du meurtrier de leur propre fils, la famille de Michael reste fidèle à elle-même. Big Joseph refuse de voir ses petits-enfants et traite Leonie de « négresse » les yeux dans les yeux. La rixe avec son propre fils marque l’apogée de la haine et de la violence dans cette famille, par opposition à l’amour qui triomphe dans le foyer de Pop. Débarrassée du couple autant obnubilé par sa consommation de drogues que par son amour exclusif et passionnel, mais aussi de la souffrance de la pauvre Mam, la petite famille se dirige vers une nouvelle forme de bonheur, comme le laissent présager dans l’épilogue les sourires de ces fantômes à la sérénité retrouvée.

Les voix du fond de l’âme

Ce n’est pas un hasard si le roman se termine par un chant de paix à la fois salvateur et apaisant de la benjamine. Le chant ponctue une histoire éprouvante en apportant de l’espoir et une promesse d’harmonie pour les membres innocents de la petite famille et les victimes de mort violente. Or il constitue un élément central de la culture et de l’histoire abominable des Afro-Américains. L’homophonie fait parfois bien les choses : le chant de l’âme noire américaine vient des champs de coton. Il est l’expression de l’âme – qui a d’ailleurs donné son nom à un genre musical, la soul – dans sa souffrance ou sa pulsion de vie. Ce dernier point est annoncé dans le titre même du livre. Après avoir refermé celui-ci, on interprète plutôt « Sing, Unburied, Sing » comme une incantation prononcée par les ancêtres mystiques de Mam, et non comme un encouragement scandé à la manière d’une méthode Coué.

Mais pour revenir à l’essentiel et à l’évident, lire Sing, Unburied, Sing c’est écouter plusieurs voix : celles de Jojo, celle de Leonie et celle de Richie. Les événements se déroulent à travers l’innocence, parfois teintée d’une lucidité sans appel, d’un adolescent. Vient ensuite le point de vue de la « mère indigne », mais surtout très maladroite et handicapée par sa dépendance à la drogue et à Michael. Enfin intervient la voix ultime de Richie, celle de l’au-delà, celle qui créera un pont entre les vivants et les morts, bien plus que les apparitions contextuelles de Given aux yeux de sa sœur sous l’emprise de la drogue. Celles-ci relevant plutôt de la réminiscence d’un meurtre, elles représentent la mauvaise conscience d’une junkie éperdument amoureuse du rejeton de la famille coupable. Au contraire, la voix et la présence surnaturelle de Richie rappellent la souffrance ; il est un esprit interrogateur avant de devenir vengeur et vient hanter les vivants pour les mettre face à leur culpabilité. Pop est d’abord incapable de voir celui qu’il a brutalement « sauvé », mais n’a jamais oublié son acte puisqu’il raconte régulièrement à son petit-fils l’histoire de Richie, disséminée en lambeaux tout au long du roman.

Et cette sérénité que retrouvent dans l’épilogue les spectres arrachés à la vie par une mort violente prend aussi la forme d’un bonheur transmis aux vivants. Car si les va-et-vient entre les deux mondes demeureront – Given continuera à juger sa sœur dans ses dérives et Pop à s’adresser à Mam – le chant apaisant prononcé par le personnage le plus jeune est un chant de vie. Il réconcilie les vivants parfois coupables et les âmes tourmentées, notamment Richie, lui aussi caractérisé par sa jeunesse dans les récits de Pop. Ceux qui restent sont finalement pardonnés d’un simple sourire dans cette scène pleine d’espoir et de douceur, l’harmonie d’ici-bas n’étant pas concevable sans paix avec l’au-delà.

Un roman politique

Comme évoqué en introduction, l’histoire de cette famille noire dans un État du sud revêt inévitablement une dimension politique. Comment parler de cette partie de l’Amérique sans aborder le racisme primaire qui y règne depuis l’époque de l’esclavage ?

Petite parenthèse « intercontinentale » : si les Européens sont parfois qualifiés de racistes, notamment à cause de leur vote dit patriotique, on peut affirmer qu’il s’agit d’une exagération en jetant un coup d’œil de l’autre côté de l’Atlantique. Bon nombre d’Européens expriment aujourd’hui des réactions xénophobes, et plus particulièrement islamophobes, face à un sentiment d’envahissement, mais il s’agit en réalité d’une peur de l’Autre qui se transforme en haine. Or cette peur est d’ordre culturel et non racial. Aux États-Unis, le racisme n’est pas un abus de langage : la haine est fondée sur la race et le suprématisme blanc dont on aime nous rabattre les oreilles sur Internet  n’est pas un mouvement isolé qui se résumerait au Ku Klux Klan. Il est ancré dans les mentalités de ces États qui ont longtemps vécu de l’esclavage, et l’affreuse Parchman en est la continuité.

Pour les habitants du Mississippi, c’est quitte ou double selon sa couleur de peau. Misty semble ignorer que son amie noire a plus de chances d’être arrêtée en possession de drogues. Al parle de gamins de 13 ans fouillés et malmenés dans un collège à cause de simples soupçons de vol. Un policier pointe son arme sur le pauvre Jojo pour une main dans la poche. Ce même gamin est surveillé de très près dès qu’il rentre dans une supérette. Enfin le redoutable Big Joseph incarne le redneck par excellence. Irrécupérable, il ne montre jamais la moindre culpabilité ou tristesse à l’égard de la famille de Given, a toujours refusé de voir ses petits-enfants noirs – d’après ses critères – et la violence physique de sa dernière confrontation avec son fils symbolise le caractère irréconciliable de la relation entre un père raciste et un fils amoureux qui regrette l’acte de son cousin et pour lequel la couleur de peau n’a aucune importance.

Le traitement de la question raciale explique, à mon humble avis, en grande partie l’attribution d’un prix littéraire à Sing, Unburied, Sing. Le manichéisme est maître du roman : la gentille famille noire par opposition à l’affreux clan de Big Joseph. Quelques nuances sont à apporter cependant puisque l’un des membres du côté gentil est sans doute le personnage le plus antipathique du roman. À noter que le seul non raciste de la famille blanche demeure antipathique malgré tout. En tout état de cause, ce road-trip de quelques jours m’a semblé aussi interminable qu’à la pauvre petite Kayla. Tout comme certaines camarades du cercle de lecture, la mauvaise mère, avec son addiction à la drogue et à son amour d’adolescente, m’ont trop agacée pour que je prenne part au récit. Le style à la fois crû et poétique n’ont malheureusement pas suffi à me faire sourire au moment de refermer ce long – trop long – chant polyphonique.

Requiem des innocents, Louis Calaferte

Ce livre n’est ni un roman, ni un classique, c’est une claque. Violent, éprouvant, choquant, il fait mal et reste. Il faut donc le lire.

C’est l’histoire de la réalité, il n’y a pas d’intrigue avec une situation initiale, un élément perturbateur, des péripéties, un dénouement et une situation finale. Requiem des innocents est une narration qui comprend plusieurs mini-intrigues et scènes.

Écrit à la première personne, ce requiem relate l’enfance de Louis dans les années 30-40 dans la « zone », une banlieue misérable de Lyon. Qui vit dans la zone ? Tous les déchets de l’humanité, les refoulés des villes : bandits, petites frappes, alcooliques – comme le père de Louis –, putains et repris de justice. L’alcool y coule à flot, tout comme le sang, et le narrateur n’est pas avare de coups. Avec Schborn, il est l’autre chef de la bande d’enfants qui gravitent dans la zone. Craint par ses congénères, il peut tout se permettre sur les victimes désignées, autrement dit les plus faibles, et ne se fera même pas frapper lorsque le maître d’école annonce qu’il est le seul à avoir obtenu son certificat d’études. Cette scène d’ouverture n’est pas anodine : elle amorce une échappatoire pour Louis vis-à-vis d’un milieu sordide par la suite décrit sous forme de tranches de vie. Plusieurs caractéristiques de la zone reviennent dans ces histoires. On ne peut s’empêcher de penser à d’autres récits de quartiers difficiles, mais celui de la banlieue de Ferrante est presque sage comparé à la zone de Calaferte.

  • La crasse. Elle est partout : dans les maisons des habitants, l’unique commerce de vêtements reprisés tenu par un juif, et les deux bars du quartier.
  • La promiscuité. Responsable de la précédente, elle donne une impression de vaste bordel où les gens vivent les uns sur les autres. Louis n’a aucune intimité et semble vivre « contre » ses parents et son frère. Les ménages s’entendent et tout se sait de ce qu’il se passe entre les quatre murs des différents foyers. Les enfants ont depuis toujours les poux pour compagnons.

 

  • La violence. C’est le principal thème de ce livre et la plume énervée ainsi que le vocabulaire sans édulcorant de Calaferte se mettent parfaitement au service de la retranscription de cette violence. L’humiliation, la cruauté en sont ses manifestations ; l’ennui et la pauvreté dans un vide présent et futur, ses racines.

Les scènes de violence se multiplient, toutes décrites avec une grande précision. Louis se fait battre par sa mère et son père se joint à elle si le fils rend les coups. Dans cette zone habitée par des hommes sans foi, la loi du plus fort règne et le petit Louis bat son frère ainsi que les faibles du quartier. Ainsi l’infirme et consanguin Totor Albadi sert de souffre-douleur, notamment les jours d’ennui profond. Il saigne, il pleure à chaque fois, mais s’est accommodé de son rôle. Quand il pleut et que les rares activités possibles disparaissent, il sait que la ration sera décuplée. On trouve certes toujours plus fort que soi, mais heureusement pour Totor, plus faible aussi. Il peut donc se défouler sur un chat qu’il a adopté spécialement à cette fin. Comme chacun sait, la cruauté d’un enfant n’a pas de limite et sous la pression du groupe, Albadi lance des pierres sur sa mère jusqu’à l’assommer un soir où la pauvre femme demande à sa seule famille de rentrer à la maison par crainte – justifiée – que son fils subisse à nouveau les nouvelles trouvailles de cruauté de la bande.

Le summum de la violence arrive vers la fin, lorsque Louis décide de tuer un chien errant par pur désir de violence.

  • La sexualité débridée. De l’ennui naît aussi la débauche. Quand un milieu est aussi dépourvu d’occupations que de codes et pudeurs sociales, ses membres ne cachent pas plus leur envie de sexe que leurs pulsions violentes. Pendant les chaudes journées dans la zone, les hommes ont vue sur les sexes des femmes alignées, les jambes bien écartées, pour papoter et se faire bronzer. À la nuit tombée, les couples nouvellement formés vont forniquer dans des wagons désaffectés un peu plus loin. La promiscuité est là encore de mise et personne n’ignore qui couche avec qui.

Lobe, le maître affiche fièrement sa liaison avec une prostituée et se livre gaiement à des attouchements sur sa petite amie dans les bars de la zone.

Tarte à la crème, mais que Requiem des innocents illustre parfaitement : la frontière entre le sexe et la violence peut s’avérer bien floue. Et comme la violence atteint son paroxysme lorsque Louis tue un chien pour se délivrer d’une rage irrépressible, la sexualité atteint le paroxysme de la violence dans une scène de viol, celui de la petite Emmy par le groupe habituel de gamins. Comme pour le meurtre du chien, l’initiateur du viol – Schborn – montre des regrets et une profonde haine de soi après l’acte.

Ces crimes se révèlent alors comme l’accomplissement d’un désir de « toucher le fond » et d’agir à la hauteur de l’idée que les protagonistes se font d’eux.

Un auteur catholique au style cru parfois lyrique

Impossible de chroniquer Requiem des innocents sans aborder le style. Selon les rites catholiques, le requiem est une messe célébrée avant un enterrement et pour cause, le style de cette œuvre autobiographique mime le lyrisme et la violence bibliques. Certains passages sont de véritables envolées lyriques, notamment celui où le narrateur désormais libéré de ce milieu rend un hommage vibrant à ses camarades de la zone qu’il n’oubliera jamais et qu’il aime sincèrement. Morts ou certainement dans une situation peu enviable, ils n’en restent pas moins innocents. Pour son propre salut, Louis n’a pas eu d’autre choix que de les quitter, et souhaite tout dire une dernière fois dans ce livre avant de les enterrer.

Au cœur de l’atrocité du ghetto, des moments de bonheur se laissent entrevoir. C’est là que le style décolle littéralement, par exemple dans ce magnifique passage où le jeune Louis part avec son mentor Lobe pour une virée nocturne au centre-ville de Lyon et trouve de la beauté chez les clochards de la nuit qu’il contemple avec une compassion catholique :

« Sait-on la beauté qu’il y a dans ce laisser-aller animal ? Hommes déchus, anges terribles, crouteux, sales, malades, ivrognes, fainéants, répugnants, indifférents, étrangers, faisant confiance au monde. A la bonté du monde, à celle des passants de la nuit. » (p. 176). Puis il assiste à un mélancolique lever de soleil dans le froid de l’hiver, juste avant de retrouver l’enfer de la zone. Sa colère s’en trouve multipliée à son retour.

Dans un autre passage notable, le narrateur adulte évoque sa mère dont il n’a plus de nouvelles et se livre à un véritable haine contre sa « garce » de génitrice. Ainsi « Une femme n’est pas mère à cause d’un fœtus qu’elle nourrit et qu’elle met au monde. Les rats aussi savent se reproduire. Je traîne ma haine de toi dans les dédales de ma curieuse existence. Il ne fallait pas me laisser venir. Garce. Il fallait recourir à l’hygiène. Il fallait me tuer. Il fallait ne pas me laisser subir cette petite mort de mon enfance, garce. Si tu n’es pas morte, je te retrouverai un jour et tu paieras cher, ma mère. Cher. Garce. » (p. 89). Le géniteur, une épave aujourd’hui clochardisée et rongée par l’alcool, a bien évidemment droit à la même violence verbale dans le paragraphe qui suit, avec la foi catholique de l’auteur qui ressort : « J’irai à l’Institut reconnaître ton cadavre. Je te le promets. J’ai besoin de te voir nu et immobile. La garce ne sera pas là pour implorer en ta faveur son hypocrite Dieu protestant. Nous nous retrouverons dans la terre qui doit tous nous prendre. Et au-delà de la terre, nous nous haïrons. Férocement. En paix. Il n’y aura pas de repos. » (p. 91).

Le style est cru, saccadé et use de répétitions – la fameuse « garce » plus haut – pour souligner la violence, mais il est surtout profondément ancré dans le religieux. C’est celui d’un jeune écrivain qui se retourne et affronte son passé noir dans la grandiloquence miséricordieuse des rites catholiques. Malheureusement, l’auteur regrettera plus tard ce livre, en l’état – « S’il y a deux livres de moi que j’abomine, ce sont les deux premiers, que je verrais disparaître avec plaisir » (Le spectateur immobile, Carnets IV 1978-1979). Peut-être estimait-il son premier chant – parfois un cri – trop viscéral et moins réfléchi que ses œuvres suivantes ? En tout cas, il se termine par une phrase d’amour car après tout, le pardon est maître chez les catholiques et ces innocents ne sont que les victimes d’une société qui les a mis au ban. Quand un crime se passe dans la zone, il n’intéresse personne. Mais quand Ledebaum tente d’étrangler sa sœur dans un hôtel en ville, tous les journalistes locaux se rendent dans le ghetto/au zoo pour l’examiner. Tout est dit. Toute ressemblance avec les banlieues françaises du XXIe siècle ne peut être que fortuite, mais impossible à ignorer.