L’amour d’une honnête femme

En France, le roman trône sans partage sur la littérature depuis des siècles et les nouvelles de Maupassant, classiques parmi les classiques, ne sont que des exceptions confirmant cette règle historique. Heureusement, mon Book Club m’a une fois de plus donné l’occasion de m’ouvrir à de nouveaux horizons littéraires. Et comme je n’ai pas ouvert de recueil de nouvelles depuis 2013 avec The Hound of Death d’Agatha Christie, autant pénétrer dans un genre littéraire par la grande porte : son meilleur auteur. Récompensée en 2013 par le prix Nobel de littérature, Alice Munro est considérée comme la plus belle plume de ce genre faussement paresseux et véritablement périlleux. Les nouvelles de L’Amour d’une honnête femme sont très longues et il nous aurait fallu une séance de Book Club par texte pour que chacun reçoive la discussion qu’il mérite.

Ne vous laissez pas berner par ce titre évocateur d’un roman de chicklit, car les nouvelles de ce recueil dédié aux femmes rivalisent de style, de mystère et d’espièglerie. Munro est une chipie qui mène le lecteur par le bout de l’intrigue à coups de suspense et de fins en suspens. Complice et enjoué, le lecteur à l’imagination ainsi titillée prend son temps pour parcourir ces destins de femmes dans le Canada des années 50-60.

 

L’Amour d’une honnête femme

Cette nouvelle devenue éponyme du recueil constitue une sorte de synthèse de l’ensemble des textes, et ce à deux égards : son caractère énigmatique avec une fin ouverte, et son portrait de femme complexe tout en contradictions et refus du manichéisme.

Jutland

Trois garçons du village de Walley découvrent une voiture dans une rivière près de laquelle ils ont l’habitude de jouer. Au volant, le corps du docteur Willens. Les trois amis rentrent chez eux tête baissée et sans dire un mot, par respect instinctif pour le défunt optométriste et dans un consensus tacite qui leur fera garder le silence auprès de leur famille respective. Aucune ne ressemble aux deux autres, même si toutes sont modestes : dans la première, le père de famille bat son fils, dans la deuxième, le petit garçon doit subir l’oppression de deux grandes sœurs et dans la troisième, l’amour et la tolérance règne malgré la pauvreté et promiscuité de plusieurs générations. Après le repas, les trois protagonistes semblent – l’histoire est racontée par un narrateur externe – décidés à tout raconter au commissariat. Ils passent alors devant la maison de Madame Willens qui ignore encore tout et leur offre des fleurs de son jardin. Ils renoncent finalement à aller voir la police et à révéler le crime au constable (policier au Canada) endormi sous un arbre, de toute façon trop sourd pour les entendre. Ce n’est qu’en rentrant chez lui après cette escapade au but loupé que l’un d’eux dit tout à sa mère.

Insuffisance cardiaque

La deuxième partie de cette même nouvelle porte sur Enid, une infirmière en charge des soins de Mme Quinn, qui est en train de mourir d’insuffisance rénale à seulement 27 ans. Mariée et mère de deux petites filles, Mme Quinn est acariâtre et pense que ses proches attendent sa mort. Enid, vieille fille peu empathique et aux rêves érotiques troublants, connaît bien cette haine nourrie de rancœur des malades en fin de vie. Mais avant de mourir, Mme Quinn raconte avec la légèreté feinte et cruelle qui la caractérise désormais que M. Willens est déjà passé par cette même chambre…

Erreur

Mme Quinn dévoile à Enid les circonstances de la mort de l’optométriste. Alors qu’il auscultait les yeux de sa patiente, le docteur profitait régulièrement du fait qu’elle ne pouvait pas bouger pendant l’examen pour la caresser. Mais un jour, Rupert surprend le vieux lubrique les mains sur les cuisses de sa femme à la jupe relevée, et le tue (par accident). C’est de Mme Quinn que vient l’idée de placer le corps du docteur Willens au volant de sa voiture et de jeter celle-ci dans la rivière pour faire croire à un accident ou à un suicide.

Mensonges

Sans emporter son secret dans la tombe, Mme Quinn a rendu son dernier souffle et laisse Enid dans une agitation totale. Incapable de dormir, elle décide de mettre Rupert face à son meurtre. Après avoir envisagé toutes les options possibles, elle l’emmène sur la fameuse rivière, dans une petite barque qui appartenait au couple. La nouvelle s’achève alors de la manière la plus abrupte qui soit, dans une vision des deux personnages sur la barque et avant la confrontation.

 

Jakarta

I

Sur une plage, dans les années 60, Kath et Sonje se mettent à l’écart des autres femmes de la communauté, les « Monicas ». Elles les voient passer et les craignent instinctivement à cause de leur servitude de mère et d’épouse. Kath est pourtant maman d’une petite fille et mariée à Kent, petit bourgeois et parfait opposé de Cottar, le compagnon gauchiste et charismatique de Sonje.

II

Le lecteur est transporté quelques décennies plus tard avec un Kent âgé, sortant d’une lourde opération et remarié à une femme beaucoup plus jeune. Le couple enchaîne les visites lors d’un long road trip à travers le Canada et passe notamment par la maison (à vendre) de Sonje. Devenue une vieille femme esseulée et bavarde, elle a appris il y a quelques années la mort de Cottar à Jakarta.

III

La conversation entre les deux anciens amis, racontée du point de vue de Kent, est interrompue par un flash-back et un changement de perspective. Kath raconte alors soirée alcoolisée sur la plage dans la plus pure tradition de l’époque. Il y est question du sexe libre pratiqué par certains couples, les invités prennent un bain de minuit et la jeune maman flirte avec un inconnu avant d’être appelée par la nourrice pour allaiter son enfant. Elle retrouve Kent dans le salon sans savoir s’il a été témoin de la scène ou non.

IV

Après un dernier voyage dans le temps, nous voici à nouveau chez Sonja, persuadée que Cottar s’est fait passer pour mort afin d’éviter certains problèmes liés à ses opinions communistes. Elle songe alors à partir à sa recherche sur place.

 

Cortes Island

Dans cette nouvelle racontée à la première personne, la narratrice n’a ni nom ni prénom. On sait juste qu’elle est âgée de vingt ans seulement et qu’elle vient de se marier et d’emménager à Vancouver dans un appartement en sous-sol de la maison des Gorries. Mme Gorrie est une propriétaire envahissante qui épie les faits et gestes de sa locataire. Même si la narratrice fait semblant d’être absente quand Mme Gorrie descend pour lui rendre visite, elle ne réussit pas toujours à échapper aux invitations de courtoisie à l’étage au-dessus. Entre deux cookies et gorgées de café dans un service en porcelaine si parfait qu’il en devient angoissant, cette femme à la fois inactive et loin d’être une fée du logis doit subir les remarques pernicieuses de sa propriétaire à ce sujet. Cette dernière confie avoir d’abord vécu sur la sauvage île Cortes après son mariage.

La journée, pendant que son mari est au travail, la narratrice tente d’écrire. Toutefois, elle n’y parvient pas et ne fait que noircir des pages et des pages, écrivant toujours la même chose. Elle passe aussi beaucoup de temps à la bibliothèque et ne cherche pas de petit boulot car elle se sent incapable d’effectuer des tâches banales, de tenir une caisse par exemple.

Sa logeuse lui propose alors de s’occuper quelques heures par jour, à un taux horaire dérisoire, de son mari en fauteuil roulant suite à un AVC. Au cours d’une séance de lecture, M. Gorrie lui désigne une page de journal bien précise. L’article qu’elle lui lit relace un incendie (accidentel ?) sur l’île de Cortes. Un père de famille meurt sous les flammes tandis que sa femme et son fils n’étaient pas présents au domicile.

Tout porte à croire qu’il ne s’agit en rien d’un accident et que le défunt n’est autre que l’ex-mari de la vieille fée du logis, intentionnellement laissé seul à la maison. D’une part, Mme Gorrie a été retenue à cause d’un problème technique sur le bateau de son futur époux. D’autre part on sait que le fils de Mme Gorrie dont il est question en début de nouvelle et qui vient faire des réparations ponctuelles n’est pas celui de M. Gorrie. Or celui-ci était dans la forêt au moment du drame ; on lui aurait donné une obscure course à faire.

La narratrice se met à faire des rêves érotiques complètement tordus, notamment avec M. Gorrie. Mais quand elle finit par trouver un emploi à la bibliothèque, cette évolution déclenche les foudres de sa logeuse, plus jalouse que jamais. Elle lui hurle dessus par la fenêtre à chaque passage, lui reprochant d’abandonner le couple et de calomnier son mari. Le mystère reste entier quant à la source de cette dernière information. Le récit se termine sur un déménagement du couple qui se séparera quelques années plus tard.

 

Sauvez le moissonneur

Pendant les vacances d’été au bord d’un lac en Ontario (le lac Huron, d’après les éléments biographiques révélés en interview par l’autrice), Eve est en voiture avec ses deux petits-enfants, Daisy et Philip. Lors d’une chasse aux extra-terrestres inventée par Philip pour les trajets en voiture, Eve suit un chemin vers un endroit qu’elle pense avoir connu pendant son enfance. La route étant barrée par un tracteur, Eve en vient à parler à son étrange chauffeur. Elle lui décrit la façade de son enfance qu’elle imagine se situer dans les parages, mais regrette rapidement son émotion à la vue de ces réminiscences puisque le petit homme l’embarque elle et ses deux petits-enfants dans une maison délabrée afin de se renseigner auprès de son propriétaire. À l’intérieur, tout est sombre et inquiétant, mais Eve ne peut plus reculer. Elle pénètre alors avec Daisy et Philip dans une pièce avec un groupe d’hommes rustres et alcoolisés assis autour d’une table. Le propriétaire répond sèchement qu’il ne connaît pas l’endroit recherché et après une apostrophe assez effrayante à l’endroit du petit Philip, les trois brebis égarées sont soulagées de retrouver leur véhicule.

À peine sortie du chemin, Eve aperçoit l’un des marginaux de la maison qui lui fait signe depuis le bas-côté. Par réflexe ou par peur, elle fait monter l’énergumène qui lui explique, complètement ivre, qu’elle a réussi à s’échapper grâce cette visite inespérée. Eve réalise alors que le blond tatoué est une femme. Elle ressent pour la première fois de sa vie une attirance physique pour une personne du même sexe, notamment lorsque l’auto-stoppeuse lui caresse la jambe, mais se résigne à la déposer à l’endroit souhaité.

De retour dans leur maison de vacances, Eve retrouve sa fille Sophie et préfère ne rien dévoiler de leur aventure. Bien évidemment, le secret ne peut avoir lieu sans l’accord tacite de Philip qui observe silencieusement sa grand-mère – un regard que seul le narrateur omniscient semble percevoir – pendant son récit.

 

Les enfants restent

Pauline est en vacances près de Vancouver avec ses deux enfants et son mari Brian, ainsi que les parents de celui-ci. Évidemment, elle étouffe et s’ennuie. Pour échapper à tout cela, elle prépare une représentation d’Eurydice de Jean Anouilh avec Jeffrey, un professeur de théâtre  qui a un effet magnétique sur Pauline depuis leur rencontre lors d’un barbecue, racontée une fois de plus via un flash-back. Le lecteur comprend qu’ils ont une liaison lors de la description des répétitions hebdomadaires, à l’issu desquelles Jeffrey « ferme la porte à clef » pour rester seul avec Pauline.

Lorsqu’ une nuit, Pauline aborde l’histoire d’Eurydice avec Brian, les parallèles avec sa propre vie font comprendre que Jeffrey est bien plus qu’un amant de passage. La jeune mère concrétise alors son amour en abandonnant ses filles pour rejoindre Jeffrey dans un motel. Elle téléphone à Brian pour tout lui avouer. Visiblement peu surpris, il lui répète cependant trois fois que « les enfants restent » avec lui.

Ce n’est qu’à la toute fin de la nouvelle que le lecteur prend conscience du temps présent de la narration : trente ans après l’adultère. Les filles n’ont pas pardonné à leur mère, mais ne la détestent pas. On comprend que Pauline n’est pas restée très longtemps avec Jeffrey, sa fille aînée Caitlin croyant même se souvenir que sa mère était partie pour l’acteur qui incarnait Orphée.

 

Riche à crever

Après l’interrogation sur les souvenirs que les enfants garderont des agissements des adultes dans Sauvez le moissonneur et Les enfants restent, cette nouvelle va plus loin et adopte le point de vue de Karin, une jeune fille intelligente et vive à l’aube de l’adolescence qui revient en Ontario voir sa mère Rosemary et ses amis Derek et Ann.

Lorsqu’elle arrive à l’aéroport, elle découvre que sa mère n’est pas accompagnée de Derek, son ami et « collègue », même si la nature de leur relation reste assez vague pour Karin. Les faits sont troublants : Rosemary l’aidait à l’écriture de son livre et a quitté son appartement de Toronto pour emménager dans une caravane près de la maison de Derek et Ann, sa compagne. En revanche, Karin a bien conscience du conflit sous-jacent entre sa mère et Derek, dont l’une des phrases assassines a fourni un titre à cette nouvelle : « Un jour tu seras riche (…) Reste du bon côté avec ta mère (…) Elle est riche à crever. » (rich as stink). Mais si la petite est trop jeune pour percevoir cette différence d’ordre économique, elle en distingue tout de même certains signes, comme les goûts en matière de café.

La relation entre les deux adultes se précise pour le lecteur quand un soir, Derek accueille Rosemary pour dîner avec une sensualité implicite sans toutefois laisser la moindre place au doute. Pendant ce temps, Ann montre sa robe de mariée à Karin, et la maison dégage une atmosphère morose avec une impression de malheur imminent. Pendant la journée Derek semblait mettre cela sur le compte de l’intention d’Ann de la vendre, mais la réalité ne tarde pas à dépasser tout pressentiment. Tandis que les trois autres protagonistes discutent en bas dans une ambiance détendue, Karin est restée à l’étage et enfile la robe de mariée. Puis elle se dirige vers la terrasse pour changer les places à table et au moment de rejoindre le petit groupe dans la cuisine, son voile prend feu à partir d’une bougie.

À l’hôpital, sa conscience revient de son rêve (coma ?) où elle croyait voir Ann à son chevet, mais c’est bien sa mère qu’elle trouve à ses côtés.

 

Avant le changement

La narratrice, sans doute une trentaine bien entamée, séjourne chez son père à l’attitude un peu rustre : sa respiration bruyante et son besoin d’avoir toujours raison sont mentionnés à plusieurs reprises. Elle écrit des lettres à son ancien petit-ami qu’elle semble toujours aimer et dont on apprendra vers la fin qu’il n’était ni plus ni moins qu’un salaud.

À travers des flash-backs incessants vers l’enfance de la narratrice, le lecteur est plongé dans le mystère de toutes ces femmes distinguées qui venaient dans le cabinet de son père. Un jour, elle découvre qu’il pratique des avortements clandestins et l’assiste même lors de l’un d’entre eux : une scène poignante de réalisme qui évite toutefois le piège du gore ou du pathos.

Le lecteur apprend que malheureusement, un tragique événement de jeune femme a fait écho à cette expérience de fille puisque la narratrice a dû avorter. Le père de l’embryon aspirait à être professeur de théologie et ne voulait pas compromettre sa carrière avec un enfant conçu hors mariage. Lorsqu’elle apprend son avortement à son père, celui-ci fait une crise cardiaque.

À sa mort, l’héritage est étonnamment maigre. Tandis que l’avocat chargé de régler la succession pense à une dissimulation d’argent (due à une activité clandestine ?), le lecteur imagine au contraire que l’ancien médecin ne touchait pas des sommes mirobolantes pour ses actes exceptionnels.

 

Le rêve de ma mère

Fait très rare sinon presque unique en littérature, cette nouvelle est racontée du point de vue d’un…bébé ! Elle s’ouvre sur un rêve de la mère de la narratrice dans lequel celle-ci sauve la vie d’un bébé menacé par le froid.  Un rêve qui résonne avec la réalité et le dénouement de l’intrigue vécu par le bébé narrateur.

Jill, apprentie violoniste au conservatoire, vient de perdre son mari à la guerre. Enceinte, elle n’a nulle part où aller et  emménage chez sa belle-famille. La belle-mère est sénile, sa fille aînée Ailsa contrôle tout dans la maison tandis que Iona, la benjamine, est instable et effacée. À la naissance du bébé, le lien maternel ne se construit pas et l’enfant ne cesse de pleurer que dans les bras d’Iona. Il hurle même de manière inquiétante lorsque sa mère reprend ses gammes de violon pour la première fois après son accouchement, ce qui lui vaut une interdiction formelle de la part d’Ailsa de retoucher à cet instrument.

Mais une épreuve arrive à la fois pour la mère et la tante lorsque les trois membres de la belle-famille doivent partir pour un long voyage en voiture. Plus de vingt-quatre heures de séparation entre Iona et le bébé : une éternité. Bien évidemment, ce dernier hurle comme il n’a jamais hurlé, comme pour faire craquer Jill. À bout de nerf et épuisée, celle-ci met une légère dose de somnifères dans le biberon. Le bébé s’endort dans sa chambre et Jill peut enfin faire de même, sur le canapé du salon. Ayant écourté sa visite sous la pression d’Iona, la belle-famille débarque et Iona se rue sur le bébé qu’elle croit mort. S’en suit une hystérie collective pendant laquelle Ailsa, tout en refusant de regarder l’enfant, essaie tant bien que mal de gérer la situation avec le médecin qui habite juste à côté. La narratrice affirme des sentiments et analyses comme s’ils étaient des souvenirs. Ainsi elle n’était pas morte, mais « à distance », et son retour à la vie impliquait sa propre volonté, celle de mettre fin à sa « lutte contre sa mère », et en cédant, d’accepter son « sexe » (female nature).

Après ce véritable chamboulement, la situation se normalise très vite. Jill passe ses examens, gagne sa vie en tant que violoniste et se remarie, tandis qu’Iona se fait à nouveau interner.

 

 

Pourquoi Alice Munro est-elle l’un des meilleurs auteurs de nouvelles ?

Comme annoncé dans l’introduction, Munro vous perd, s’amuse à vous faire douter en permanence. On se pose de multiples questions pendant et après la lecture d’une nouvelle. J’ai quitté ma séance de Book Club avec plus d’interrogations qu’en arrivant. Le groupe était presque toujours incapable de trancher. Mais comment fait-elle ?

Munro use et abuse de techniques de narration acrobatiques, notamment des voyages dans le temps. Tout d’abord de manière traditionnelle pour le meurtre de la nouvelle éponyme, avec une ouverture sur la découverte du corps, puis un changement total de personnages qu’on ne comprend que tardivement, pour au final aboutir à une élucidation – et encore ! – du crime. Dans Jakarta, Munro fait appel au mécanisme inverse du procédé habituel de narration consistant à commencer un récit du point de vue d’une personne âgée avant de recourir à des retours en arrière. Ensuite, elle opère des va-et-vient temporels réguliers entre les deux jeunes couples et les vieux amis Sonje et Kent. Dans Les enfants restent, le temps de la narration est encore plus surprenant : on laisse croire que tout le récit, raconté du point de vue de Pauline, est au présent, alors qu’il est un lointain souvenir et que sa fille aînée Caitlin est adulte. Même chose dans Riche à crever où la petite Karin est « actuellement » dans une chambre d’hôpital.

En outre, la palette de narrateurs et perspectives est exceptionnelle. On commence par découvrir un corps à travers des yeux d’enfants, puis l’élucide à travers ceux de l’infirmière de la femme et complice du tueur ! Dans Jakarta, les souvenirs de jeunesse sont racontés du point de vue de Kath, un personnage absent – et pourtant vivant – du temps présent. Dans Sauvez le moissonneur, la relation entre Eve et Sophie reste floue pendant de nombreuses pages, et le lecteur apprend bien tard que son référent, Eve, est la mère de Sophie. Même chose pour le sexe du narrateur dans Avant le changement. Sans compter la narratrice anonyme de Cortes Island, et surtout le bébé de la nouvelle de clôture. Une prouesse.

Mais s’il fallait qualifier la virtuosité de Munro en un mot – celui que j’ai d’ailleurs choisi pour la petite conclusion individuelle lors notre réunion de Book Club, ce serait mystérieux. En effet, le doute plane dans tous les recoins du récit, sans parler des fins totalement ouvertes : Mme Quinns raconte-t-elle des histoires pour se venger de son mari au crépuscule amer de sa vie ? Que ressent Enid pour Rupert dont elle s’est tant moqué à l’école ? Que va-t-il se passer entre eux sur cette barque à l’abri des regards ? Et si Sonje n’était pas aveuglée par son grand amour pour cet homme plus âgé et volage ; après tout, peut-être Cottar a-t-il vraiment mis en scène sa mort pour « refaire sa vie » tranquillement à Jakarta ? Comment interpréter les rêves érotiques tordus d’Enid et de la narratrice de Cortes Island ? Par la culpabilité sans doute. Rappelons que ce thème est très cher à Munro qui a grandi dans une minuscule communauté épiscopalienne – donc sans les vertus de facilité de la confession suivi du pardon propres au catholicisme – et extrêmement bigote en Ontario. Pourquoi Rosemary, alors qu’elle est « riche à crever », vit-elle dans une roulotte à côté de la maison d’un couple dont l’homme avec qui elle travaille la malmène ? Et quelle symbolique dans cette scène où une jeune fille pré pubère prend feu déguisée en mariée ? Quant au père de la narratrice d’Avant le changement, exerçait-il des avortements clandestins par conviction ou par intérêt financier ? Si cet acte le débectait, cela expliquerait sa crise cardiaque à l’annonce de l’avortement de sa fille. Elle ne le saura jamais. Et enfin comment la narratrice-bébé du Rêve de ma mère a-t-elle pu sciemment rejeter sa mère et tout faire pour la couper de sa passion, la pousser à l’infanticide – une idée qui ne lui a pas traversé l’esprit, mais qui semblait l’intention du bébé – et finalement revenir au lien maternel, seule condition à l’acceptation de sa féminité ?

 

Féministe, peut-être – ode à la liberté des femmes, sûrement

Si la relation mère-fille est au cœur de quatre nouvelles, c’est parce que le recueil entier est une ode à la liberté des femmes. Le titre annonce la couleur, peut-être avec ironie, car l’idéal de la femme aimante et de la mère nourricière se prend un gros coup de pelle dès la première intrigue.  La vie de Munro – son enfance dans les contraintes de la religion, son mariage précoce, sa difficulté à écrire tout en étant enfermée dans son statut de mère et femme au foyer, sa culpabilité vis-à-vis de sa mère mourante et dépendante – concentre les grandes problématiques auxquelles toutes les femmes de sa génération ont été confrontées. La religion et l’asservissement des femmes dans les sociétés occidentales d’après-guerre constituent un véritable mur contre lequel s’abat le désir d’émancipation légitime et vecteur de culpabilité. Celle-ci est présente dans chaque nouvelle, et se déploie particulièrement dans le rapport à la maternité. Tandis qu’Enid n’a pas procréé au grand dam de sa mère et constate, désolée mais pas surprise, que Mme Quinn déteste ses filles, Kath est rappelée à son devoir de mère pendant une danse lascive. Quant à Eve, avec son prénom évocateur du péché, elle se découvre une attirance pour le même sexe à un âge très avancé et fait porter sans le vouloir la responsabilité du secret sur la génération suivante – en l’occurrence son petit-fils. Mais sa fille Sophie n’est pas exempte de ce même sentiment de culpabilité puisqu’elle repousse (l’annonce de) son départ de la maison de vacances partagée avec sa mère. Mais la culpabilité la plus flagrante et objectivement justifiée – même si elle l’est tout autant que la faute est justifiable – reste celle que ressent Pauline, la femme adultère qui abandonne ses enfants. Caitlin ne lui pardonnera sans doute jamais. Toutefois le lecteur ne peut avoir que de l’empathie pour cette femme enfermée dans le carcan du foyer, de sa belle-famille, et pour qui le théâtre était une échappatoire, absolue : partir c’était partir entièrement puisque « les enfants restent ». Avant le changement fait figure d’exception car elle tourne autour d’une relation fille-père. La culpabilité de la narratrice vis-à-vis de la naissance avortée n’est pourtant pas développée de manière explicite, contrairement à celle vis-à-vis du père, et même celle du père directement. Responsable mais non coupable de deux « morts », la narratrice dirige pourtant ses écrits et pensées vers celui qui est à l’origine – directement puis indirectement – des deux drames. Enfin la dernière nouvelle s’ouvre sur la culpabilité de la mère, avec ce rêve où elle sauve un bébé in extremis de la mort. Le conflit entre son devoir de mère et sa passion fait écho à la biographie de Munro – laquelle serait une synthèse des tiraillements entre le foyer et la création auxquels sont confrontées la narratrice de Cortes Island avec l’écriture, et Jill avec la musique. Les rêves ont une double fonction dans les nouvelles, ils sont à la fois expression des frustrations (sexuelles) des femmes assignées à un rôle pesant et vecteur des plus grands flous. Réalité ou imagination ? Tout comme Iona croit avoir vu le bébé mourir, peut-être Mme Quinns délire-t-elle complètement dans son histoire de meurtre ? Mais dans la nouvelle la plus aboutie concernant cet aspect du rêve, l’acceptation – décrite comme volontaire ! – par le bébé narrateur de son sexe féminin passe par la paix avec sa mère et apparaît alors comme une question de vie ou de mort. Seule la mort permettrait d’échapper à sa condition de femme. C’est sur cette vision radicale de la femme que s’achève ce recueil qui, à travers des portraits d’avant la révolution sexuelle, livre une véritable réflexion sur la condition féminine et l’impossibilité de compromis à laquelle elle est soumise.

De leurs côté, les hommes sont toujours des personnages secondaires : plus libres, ils sont forcément moins intéressants. Même lorsqu’un médecin avorte des femmes, il n’y a aucune certitude quant à ses pensées et émotions car son activité est décrite du point de vue de sa fille. Et même s’il fait quelque chose de grand, son portrait n’est pas très flatteur : il respire fort et se montre tellement cassant avec sa fille que le lecteur croit pendant des pages que le narrateur est son fils. Mis à part dans Cortes Island où la harpie prend le dessus, les archétypes masculins sont d’ailleurs souvent prétentieux et jamais très reluisants. Dans L’Amour d’une honnête femme, on a droit au père violent, au vieux libidineux et au mari jaloux, mais plutôt sympathique car ancienne victime et bon justicier. En y regardant de plus près, les personnages masculins les plus tendres sont encore des petits garçons. Dans Jakarta, Cottar est un polygame ultra charismatique qui se serait fait passer pour mort afin de se débarrasser de sa petite amie trop enamourée, tandis que son strict opposé, Kent, se contente d’être ridicule. Persuadé, comme tous les hommes, que son ex s’intéresse à sa vie des décennies plus tard, il rend visite à Sonje dans l’espoir que celle-ci raconte à Kath à quel point il a bonne mine et semble heureux avec sa nouvelle femme beaucoup – beaucoup – plus jeune. Dans Sauvez le moissonneur, c’est l’apothéose : un groupe d’alcooliques rustres et crades. Et enfin, on retrouve l’arrogance, visiblement le principal trait masculin d’après Munro, dans toutes les nouvelles qui suivent. Dans Les enfants restent, les femmes sont ouvertement considérées comme inférieures, incapables de raisonnement et incultes. Elles n’échappent pas au sarcasme permanent des deux hommes de la famille. Si la mère de Brian n’a aucun sens de l’orientation, c’est parce qu’elle est une femme selon son père, et parce qu’elle est sa mère selon Brian. Quant à Pauline, l’annonce de sa connaissance de la pièce Eurydice lors de sa rencontre avec Jeffrey provoque l’agacement de celui-ci. Certes on comprend qu’elle se barre, mais on regrette qu’elle quitte un con pour un autre. Dans Riche à crever, Derek possède un grave complexe de supériorité – ou plutôt d’infériorité, comme le prouve son allusion à la fortune de Rosemary – et se montre odieux avec cette dernière, elle-même caricature de la femme dévouée puisqu’elle a tout abandonné pour l’aider à écrire son livre. Malgré cette compétition sans merci, le mystérieux destinataire des lettres de la narratrice d’Avant le changement remporte haut la main le prix du Salaud d’or. Faire avorter une femme pour ne pas nuire à sa réputation et à sa carrière…Champion. Enfin même mort, le mari de Jill ne nous fait pas trop de peine, car lui aussi est décrit comme arrogant et sarcastique.

Décidément, l’ode à ces femmes qui font face aux difficultés de leur condition ne saurait être rédigée sans une certaine sévérité à l’égard de l’autre plateau de la balance, celui des hommes et de leur arrogance due à la place privilégiée offerte par une société qui leur est largement favorable. En esquissant la lourdeur de ces Messieurs, Munro fait mieux ressortir la hauteur des femmes sur l’autre plateau de la balance sociétale.

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L’intégrale Maus, Art Spiegelman

La dernière fois que j’ai lu une bande dessinée doit remonter au collège. CDI, le dernier Titeuf, les regards jaloux et impatients de mes camarades ayant remarqué trop tard le nouvel arrivage. Autant dire que le gouffre est aussi immense sur le plan temporel que thématique, mais il faut là encore remercier mon Book Club qui m’a donné l’occasion de m’ouvrir à quelque chose d’inhabituel : un roman graphique sur la Shoah. Un OVNI tel qu’il a bien fallu lui remettre un prix Pulitzer spécial en 1992.

 

La chasse à la souris (Mon père saigne l’histoire)

La première partie relate un jeu – qui n’en est bien évidemment pas un – du chat et de la souris entre les juifs, représentés sous les traits de souris, et les Allemands, de vilains matous.

À la fin des années 70, Art Spiegelman est un jeune dessinateur qui vit à New York en concubinage avec une Française. Ses parents ont tous deux survécus à Auschwitz, mais seul son père Vladek est encore de ce monde, sa mère Anja s’étant donné la mort il y a une dizaine d’années. Art mûrit le projet de raconter l’histoire de ses ancêtres et multiplie dans ce but les visites à Rego Park dans l’appartement de Vladek, avec lequel il entretient pourtant des rapports conflictuels.

Dans un anglais à la grammaire yiddish, le père commence par sa jeunesse à Częstochowa, ville du sud de la Pologne, qu’il quitte après avoir rencontré Anja, cette belle jeune femme issue d’une famille de riches commerçants. Vladek s’installe alors à Sosnowiec pour reprendre l’usine de tissu de son beau-père. Peu après, le couple donne naissance à leur premier enfant, Richieu. Mais Anja, jeune femme de nature mélancolique, fait une dépression qu’elle tente de soigner avec son mari pendant un séjour dans un établissement spécialisé en Tchécoslovaquie. À leur retour de cette zone occupée par les nazis, Vladek doit combattre pour défendre la Pologne contre les Allemands. Ces derniers l’arrêtent et, prisonnier de guerre, il est enfermé pendant quelques mois dans un camp de travail. Une fois relâché dans une zone occupée par la Pologne, il rejoint clandestinement sa famille à Sosnowiec, désormais annexée au Reich.

L’étau se resserre : les juifs du ghetto de la ville sont parqués à Środula, un village proche et depuis lequel les travailleurs doivent se rendre à marche forcée chaque jour à Sosnowiec. Nous sommes en 1943 et les juifs savent que les autres souris emmenées dans des trains ne reviennent jamais. Craignant pour la vie de leur fils, Vladek et Anja se décident alors à envoyer le petit Richieu chez une tante dans une autre ville de Silésie. Mais la situation dans ce ghetto est sans issue et face à une perspective de mort lente et douloureuse dans les camps, cette tante préfère se suicider après avoir empoisonné Richieu et les autres enfants confiés par la famille. Les parents l’apprendront après la guerre. Pendant ce temps, la traque se poursuit et la famille construit des cachettes ingénieuses pour échapper à la Gestapo. Tandis que Środula se vide de ses juifs, les membres restants de famille sont déportés. Toujours moyennant rémunération, le couple Spiegelman se cache alors chez des Polonais de Sosnowiec, tandis que la souris Vladek se déguise en cochon pour s’alimenter au marché noir. Mais l’inéluctable se produit lorsque Anja et Vladek tombent dans un piège. Ils reçoivent une lettre de leur neveu – en réalité écrite sous la contrainte – leur conseillant de rejoindre la Hongrie, soi-disant un pays sûr. Mais les passeurs sont de mèche avec la Gestapo et le couple est arrêté dans un train, puis déporté à Auschwitz.

L’enfer d’Auschwitz (Et c’est là que mes ennuis ont commencé)

Dans cette deuxième partie axée sur la survie de Vladek à Auschwitz jusqu’à la libération des prisonniers en 1945, le récit du père est souvent entrecoupé par les questionnements du fils. À noter que ce volet a été ajouté à la première partie plusieurs années après la parution et l’immense succès de celle-ci, mais j’aborderai les questionnements de l’auteur et notamment sa culpabilité dans mon analyse.

Pendant ses dix (?) mois à Auschwitz, Vladek se montre fin stratège en plus d’avoir énormément de chance. Ses connaissances de l’anglais lui permettent d’abord d’être protégé par un kapo polonais et de bien manger. Comme les autres prisonniers, il est ensuite soumis à la faim, au froid et au travail harassant, avant de s’infiltrer dans d’autres fonctions qui le mettent à l’abri, en particulier celle de cordonnier. Vers la fin, sa robustesse naturelle ne suffit plus et, très amaigri, il parvient grâce à une nouvelle ruse à échapper aux contrôles médicaux à l’issu desquels les plus faibles terminent « dans la cheminée ».

Pendant ces quelques mois, il parvient même à communiquer avec Anja, emprisonnée à Birkenau.  Contrairement à son mari qui survit grâce à son égoïsme et sa radinerie, la douce Anja pense à ses amies, partage, mais bénéficie surtout de la protection d’une kapo polonaise qui l’apprécie.

Des bruits courent sur la progression des troupes soviétiques et les détenus déjà très affaiblis sont transférés vers un autre camp. Ces marches de la mort vers l’ouest ont pour but de cacher l’existence des camps par l’évacuation de leurs prisonniers tout en continuant, à l’usure cette fois, le processus d’extermination. Vladek survit jusqu’à Dachau, où il doit faire disparaître les cadavres que les nazis cherchent à éliminer à l’aube de la libération du camp par les Américains. Mais dans ces conditions encore plus difficiles, Vladek contracte le typhus et, tenant à peine debout, passe des semaines entières dans un train bondé à l’arrêt, sans nourriture et entouré des cadavres de plus en plus nombreux des derniers rescapés. Sa force physique et sa malice – il fabrique un hamac d’appoint avec des vêtements qu’il pend aux crochets du train à bestiaux – le sauvent une fois de plus.

Après son retour sur sa terre natale, ses retrouvailles miraculeuses avec Anja donnent lieu à une scène bouleversante.

Épuisé et chamboulé par les souvenirs que font remonter son récit, Vladek, confond Art qu’il a devant lui avec le défunt Richieu et meurt peu de temps après.

 

Un récit habile

Partons sur des bases saines : personne n’est obligé d’apprécier un récit de/sur la Shoah car malgré l’horreur suprême du judéocide, un thème ou sa portée dans l’histoire de l’humanité ne saurait déterminer la qualité littéraire ou artistique d’une œuvre. Dans ce cas précis, on pourrait même avoir le raisonnement inverse, à savoir que l’indicible des faits complique sacrément la tâche et la rendrait presqu’impossible. Mais le devoir de mémoire n’est-il pas toujours plus efficace à travers l’art que les cours et livres d’histoire ? Dans tous les cas, L’Holocauste ne fait pas exception à la supériorité du récit vis-à-vis son thème, car La Liste de Schindler est autant un chef d’œuvre que Elle s’appelait Sarah m’a profondément ennuyée. Mais si « la littérature doit, soit enrichir l’esprit, soit le bouleverser » (Calaferte), Maus réussit les deux. Contre toute attente, j’ai rarement lu un récit sur la Shoah aussi instructif et enrichissant que cette bande dessinée.

Tout d’abord, l’animalisation des « groupes » humains est un choix en apparence surprenant, mais qui prend tout son sens à la lecture. Il permet de mieux représenter l’interminable cache-cache, le « jeu » – selon l’expression consacrée, nous ne sommes pas dans La Vie est belle ! –  morbide et cruel du chat et de la souris. J’ai relevé deux pans dans cette métaphore. La première se pose au niveau animal car pour avoir eu l’occasion d’observer le chat de mon enfance à la campagne, j’ai retrouvé dans Maus toutes les caractéristiques de la chasse à la souris : une lutte disproportionné entre un chat bien plus fort et une souris sans défense, la cruauté et la persévérance du prédateur qui n’abandonnera jamais sa proie (cf. la toute fin du récit de Vladek, et notamment les marches de la mort) et enfin la lente agonie de la souris, entrailles à l’air, qui couine en se vidant de son sang sous les griffes du chat tout puissant (cf. le travail forcé des juifs, les conditions de vie terribles dans les ghettos, et enfin l’usure maximale des corps des prisonniers dans les camps de travail). Le deuxième pan renvoie tout simplement à une réalité historique : les juifs étaient comparés par les nazis à des rongeurs qui volaient le pain des Allemands. Nuisibles, mais aussi écœurants par rapport à la prestigieuse race aryenne, il fallait les éradiquer. Quant aux Polonais représentés sous les traits du cochon, animal impur dans la religion juive, on ne peut nier – sans toutefois le condamner – le parti pris de Spiegelman. Le scandale précédant la parution du livre en Pologne est compréhensible : ce peuple qui vivait en parallèle d’une forte population juive est représenté comme farouchement antisémite, toujours prêt à dénoncer des juifs.

Et puis surtout, surtout, la beauté de Maus et son parfait accomplissement du grand « devoir de mémoire » résident dans son récit sous forme de transmission. Ces va-et-vient permanents entre le passé de Vladek et le présent de son fils fonctionnent comme des reprises de souffle qui viennent interrompre une lecture parfois éprouvante.

Le sentiment de culpabilité des victimes

Mais ce n’est bien évidemment pas l’unique fonction de ces basculements temporels et de point de vue puisqu’ils posent une problématique cruciale et originale sur la Shoah, celle du sentiment de culpabilité des victimes et de leur descendance. La culpabilité des complices est aussi abordée, notamment celle des Polonais et même – de façon très succincte – des Français lors d’une conversation entre Art et sa femme Françoise où le narrateur insiste sur la collaboration et l’affaire Dreyfus, mais celle des survivants de la Shoah est selon moi le thème principal de cette bande dessinée. Environ deux tiers des juifs d’Europe ont été exterminés par les nazis ; imaginons alors, avec des statistiques aussi glaçantes, ce qu’a dû ressentir le dernier tiers. Le fameux « pourquoi moi ? » vient s’ajouter au traumatisme de la vie passée dans les camps, entre la faim, la souffrance, la maladie, les humiliations et surtout l’environnement peuplé de cadavres. Tout individu doté d’un minimum d’empathie – tout individu « normal » donc – se sent forcément coupable d’échapper à un massacre collectif. Les témoignages de rescapés du Bataclan l’ont confirmé, et c’est encore plus vrai à l’échelle de la plus grande honte du XXe siècle. Mais le sentiment de culpabilité des victimes va encore plus loin : il s’étend aux générations suivantes. Je l’ai personnellement découvert par hasard via un reportage sur le chanteur Mike Brant (que celui qui ne s’est jamais perdu sur YouTube me jette la première pierre), victime du syndrome de la deuxième génération. Fils d’une rescapée d’Auschwitz, il a hérité du traumatisme sans l’avoir vécu ni entendu de la bouche de sa mère. Les scientifiques expliquent cet obscur traumatisme transgénérationnel par une transmission génétique.

Dans Maus, le sentiment de culpabilité du fils est d’autant plus grand que le père parvient à raconter son enfer de façon plutôt détaillée. Or plusieurs éléments aggravent ce sentiment chez Art : le caractère franchement insupportable de Vladek qui complique les relations père-fils et l’empêche de se montrer aimant, le fantôme du petit Richieu et bien évidemment le suicide de sa mère. Art ouvre d’ailleurs sa bande dessinée sur le caractère conflictuel de sa relation avec son père. Sa position est très inconfortable, et même le lecteur ne sait quoi penser : d’un côté il comprend pourquoi le dessinateur rend visite à son père à reculons, d’un autre il éprouve de la peine pour Vladek, toujours poussé à raconter sa douloureuse histoire par un fils qui semble plus intéressé par son œuvre que par son propre père. Et puis il a ses mots terribles lorsqu’il apprend que son père a brûlé le journal intime de la défunte Anja : « Tu es un meurtrier ! »…

Art exprime clairement les causes multiples de son sentiment de culpabilité – que l’immense succès de Maus viendra aggraver plus tard – dans le cabinet d’un ami psychiatre. Celui-ci lui fait d’ailleurs comprendre que Vladek ne fait que projeter son propre sentiment de culpabilité – celui de tous les rescapés des camps – sur son fils.

 

Un passé commun, des individualités présentes

Cette problématique de la culpabilité ressentie des survivants amène une autre constatation : l’individualité de la gestion du traumatisme. « Victime » n’est pas une identité absolue et immuable, revenir de l’enfer n’empêche  – et, lâchons le mot, n’excuse – pas celui qui devient un salaud et se rend coupable à son tour (coucou Polanski !). En d’autres termes, tous les rescapés de la Shoah ne sont pas identiques et ne sauraient constituer un lot homogène de victimes ad vitam aeternam. Avoir été victime d’un crime contre l’humanité ne fait pas de vous « quelqu’un de bien », et dans le cas de Vladek, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander s’il a tout dit. Sans jugement – les Hommes ne sont ni bons ni mauvais pas nature, mais adoptent un comportement en fonction d’un contexte -, on est en droit de se demander si sa radinerie, sa ruse et sa bonne condition physique sont les seules causes d’une telle chance. J’emploie ce terme très discutable à dessein, puisqu’il a la malchance d’être juif polonais à cette époque tout en échappant longtemps à la déportation, à la chambre à gaz et enfin à la maladie. Le tout grâce à une « chance » plus provoquée que tombée du ciel.  Or son esprit stratège ne l’a-t-il pas poussé à trahir, à collaborer pour sauver sa peau ? Mais là n’est pas la question, et ça tombe bien, cas nous n’en aurons jamais la réponse.

En revanche, on peut affirmer de manière plus certaine que Maus contient plusieurs individualités présentes qui partagent un passé commun. Le personnage de Vladek, raciste, avare et méfiant – cf. prologue où il prononce ces mots après une déception amicale de son fils, enfant : « Des amis ? Tes amis ? Enfermez-vous tous une semaine dans une pièce, sans rien à manger… Alors tu verras ce que c’est les amis ! » – n’incarne absolument pas le résultat unique d’un traumatisme pourtant commun chez les rescapés de la Shoah. À noter que sa personnalité agaçante empêche elle aussi toute l’œuvre de tomber dans la facilité du pathos absolu. L’empathie à la lecture des horreurs qu’il a traversées se pose bien plus sur les autres, les moins « chanceux », que sur le narrateur même. Comme s’il y avait une injustice – l’égoïsme triomphe tandis que les cadavres s’amoncellent autour de lui – dans l’injustice de la Shoah. Or ce caractère, cause et non conséquence de sa survie, est à l’opposé de celui de Mala, sa nouvelle femme. La psychologie du personnage n’est absolument pas creusée par Art, mais on sait que Mala est elle aussi une rescapée d’Auschwitz. Dépensière et très patiente compte tenu de la difficulté de sa vie maritale, elle est l’opposée de Vladek. Il en va de même pour la généreuse Anja. Fragile et dépressive, elle survit malgré son sens du partage pendant sa détention à Birkenau. Comme Primo Levi, elle se donnera pourtant la mort des années plus tard. Mais aucun Homme n’étant le fruit d’un déterminisme à la rationalité déshumanisante, certains sont devenus sublimes et ont poussé leur pulsion de vie jusqu’à changer celle de millions de femmes.

L’Écume des jours, Boris Vian

Résumé

Grand amateur de jazz, Colin est un jeune homme riche – son coffre-fort est rempli de doublezons – et oisif qui vit dans un univers fantastique de synesthésie. Ainsi il compose des boissons à partir des airs de jazz qu’il joue sur son pianocktail. Colin est un amoureux et fait preuve d’un grand dévouement envers Chloé, celle qu’il épousera peu de temps après son coup de foudre. Il s’oppose à Nicolas, son brillant cuisinier personnel, qui enchaîne les aventures et se montre indifférent à l’amour d’Isis, l’amie de Chloé et d’Alise. Quant à son ami Chick, ingénieur au salaire nettement inférieur à celui de ses ouvriers, il dépense tout son argent dans les livres et autres objets liés à Jean-Sol Partre. Et malgré la somme importante transmise par Colin afin qu’il épouse Alise, hors de question de demander celle-ci en mariage.

Alors qu’ils sont en voyage de noces, Chloé tombe gravement malade. Le médecin lui diagnostique un nénuphar au poumon. S’en suit une longue et douloureuse agonie, entre rétrécissement de l’espace autour de la malade et petits boulots absurdes et pénibles auxquels Colin se rabaisse pour acheter des fleurs destinées à lutter contre le nénuphar.

De son côté, Alise ne supporte plus la passion de son amoureux et tue Jean-Sol Partre à l’aide d’un arrache-cœur, avant de mettre le feu aux librairies du quartier de Chick dans une tentative désespérée de le délivrer de sa lubie. Or le cercle chaotique finit par se refermer sur Chick lui-même puisque, n’ayant pas payé ses impôts pour des raisons évidentes, il subit un contrôle fiscal au cours duquel l’un des policiers le tue accidentellement. Alise s’éteint quant à elle dans son propre incendie.

À la mort de Chloé, l’appartement disparaît complètement et Colin, ruiné, doit se contenter de funérailles minables pour la femme qu’il aime, avec en prime une humiliation de la part des porteurs. Colin reste inconsolable, un spectacle terrible pour sa souris qui va jusqu’à supplier un chat de la manger.

Une langue transformée

Dès les premières lignes, le lecteur est frappé par la description de cet univers à part, qui obéit à ses propres règles. Les mots « collent » à ce monde poétique et fantastique où tout semble absurde sans l’être vraiment. Dans ce conte tragique, Vian fait appel à différents procédés pour jouer avec notre langue et ainsi raconter l’histoire de Colin en détournant nos repères. Parmi les exemples cités en annexe de mon édition, j’ai retenu les suivants :

  • Basculement d’un registre à l’autre : utilisation aussi bien du grossier (« foutre », « engueulade ») que du très soutenu (« lustrée à miracle »), et même d’un passé simple plus que désuet, (« que je l’examinasse »)
  • Vocabulaire parfois incongru : allant de l’archaïque (« icelui » « s’abluter ») au spécialisé (par exemple dans les domaines de la cuisine et du patinage), en passant par l’emploi de mots rares (« cromorne », « insoler »).
  • Jeu de mots : sur le double sens d’un mot (« cocotte », femme légère/ustensile de cuisine, « exécuter », effectuer/mettre à mort), sur la signification concrète d’expressions imagées (« manger avec un lance-pierres », « couper la poire en deux »), sur des syntagmes nominaux absurdes (« fresques à l’eau lourde », « peau de néant »), sur des syntagmes modifiés par surimpression (« passage à tabac de contrebande » pendant le contrôle fiscal de Chick, « pédérastes d’honneur » au mariage de Chloé et Colin), pour parodier Sartre, « qui écrit n’importe quoi », en enchaînant les paradigmes à partir de ses titres (« La Nausée démultipliée »), mais aussi à l’aide de contrepèteries, puisque l’écrivain à tout faire devient « Jean-Sol Partre ». À noter également le classique mais toujours efficace calembour (« chaussures de serpent teint », « baise-bol » et « suppôt de Satin », entre contrepèterie et calembour) et enfin le changement de genre (« un courge », « l’icone écossais »).
  • Néologismes : extrêmement nombreux, car Vian tire le détournement de notre langue vers la création de mots pour mieux décrire ce monde parallèle au notre. Tantôt il décompose, et les gendarmes deviennent des « agents d’armes », tantôt il allonge, l’antiquaire devient un « antiquitaire », ou élague au contraire, et transforme la bénédiction en « béniction ». Et puis il y a le célèbre pianocktail, instrument ultime de synesthésie qui méritait bien une appellation originale, sans oublier les piques anti-cléricales à grand renfort de suffixes dépréciatifs, avec un « prioir » moins élégant qu’un prie-Dieu et une « sacristoche », et enfin quelques emprunts à l’anglais, que ce soit par anglicisme (« grapefruit ») ou par calque (« relatifs » pour désigner des parents).

L’écume de l’amour

L’Écume des jours est en premier lieu une histoire d’amour, celle de Colin et Chloé, dont le prénom renvoie à un morceau interprété par Duke Elligton, immense jazzman et idole de Colin. La jeune femme incarne la perfection féminine aux yeux du personnage principal : sa beauté et sa douceur n’ont d’égal que son innocence bafouée par la maladie. Selon les ressorts classiques de la fiction, ce grand amour se termine de façon tragique et celui qui reste ne peut survivre à la mort de l’être aimé. Une histoire qui ne doit pas pour autant occulter les autres formes d’amour du roman : l’amour contrarié entre Chick et Alise – laquelle commettra finalement le pire à cause d’un sentiment non partagé – l’amour charnel entre Nicolas et Isis, et enfin l’amitié entre Chick et Colin, ce dernier donnant une grande partie de sa fortune à son ami pour l’aider à payer ses dettes.

La maladie, qui touche si injustement le personnage le plus pur du roman, affecte tous les autres. Colin, pourtant fin gourmet et grand amateur de jazz, perd goût à la vie, et néglige même son apparence alors que le roman s’ouvre précisément sur la description d’un jeune homme coquet. Nicolas, séducteur et charmant, vieillit à vue d’œil et « prend » une dizaine d’années.

Et puis cette maladie donne lieu à toute une thématique de l’eau. D’abord lorsque la neige atteint physiquement Chloé pendant la nuit de noces, ensuite à l’annonce de l’existence du nénuphar. Puisqu’il s’agit d’une plante aquatique à combattre, le médecin interdit à Chloé de boire de l’eau. Dans ce monde décidément à part, le liquide vital devient mortel. Prenant peu à peu une forme synonyme de pourrissement et de tristesse annoncés par le titre même de l’ouvrage, l’eau devient marécageuse pendant toute la durée de la maladie : l’appartement se détériore progressivement à cause de l’humidité fatale – même la souris ne parvient pas à le maintenir dans un état correct – et le parquet est froid comme un marécage. Un décor qui n’est pas sans rappeler le climat du berceau du jazz. Enfin, Colin fixe désespérément et indéfiniment la rivière après l’enterrement de Chloé.

Ici un extrait qui éclaire le titre et la symbolique morbide de l’écume :

« À l’endroit où les fleuves se jettent dans la mer, il se forme une barre difficile à franchir, et de grands remous écumeux où dansent les épaves. Entre la nuit du dehors et la lumière de la lampe, les souvenirs refluaient de l’obscurité, se heurtaient à la clarté et, tantôt immergés, tantôt apparents, montraient leur ventre blanc et leur dos argenté. »  (p. 174)

Critique du travail

Mais au-delà des conséquences visibles de la maladie sur les personnages et leur environnement, celle-ci donne lieu à un réquisitoire extrêmement violent contre travail et plus généralement la société. Colin, ancien riche oisif qui baignait dans un monde joyeux et coloré, se retrouve projeté dans la grisaille du travail par nécessité. Bien avant cette plongée dans la réalité, Colin émet, sous forme de mépris envers les pauvres, une critique virulente du travail alors que les jeunes mariés entament leur voyage de noces et croisent des travailleurs sur le chemin. En avance sur son temps, Vian fait passer une prophétie sur la disparition du travail manuel, bête et méchant, à travers la bouche de son personnage principal. Celui-ci décrit les travailleurs d’une mine de cuivre comme des hommes aux regards hostiles et en conclut que les gens travaillent « par habitude », puisque personne n’aime vraiment ça, mais surtout que « c’est idiot de faire un travail que des machines pourraient faire ». À la vision hégélienne du travail comme activité libératrice, Vian oppose un abrutissement des masses qui réussit à leur faire croire à la vertu du travail.

Il ne sait pas ce qui l’attend. Pour subvenir au traitement contre le nénuphar, il devra enchaîner les petits boulots.  Il commence par se rendre à une « offre d’emploi » et atterrit dans un environnement qui défit ses employés. Ils doivent courir dans les virages pour garder l’équilibre – ce qui symbolise l’aspect cruel et compétitif du travail où les faibles sont éliminés – et Colin, une fois dans le bureau du directeur, doit s’assoir sur un siège qui se tord sous son poids. Le directeur quant à lui se montre impoli – il hurle – aussi bien vis-à-vis de Colin que du sous-directeur. Ce dernier apparaît comme physiquement ruiné par le travail et aussi odieux avec ses subordonnés, en l’occurrence avec sa secrétaire, que son supérieur. La critique de la hiérarchie atteint ensuite son apogée lorsque, suite à un délire paranoïaque du directeur, on comprend qu’ils soupçonnent Colin de vouloir prendre la place du chef par…fainéantise. L’ancien riche est ensuite contraint de s’adonner à des tâches aussi ingrates que ridicules, en particulier lorsque l’homme de vingt-neuf ans à l’apparence de vieillard doit s’allonger sur la terre et dégager de la chaleur humaine pour faire pousser des canons de fusil…De la chaleur humaine pour des outils destinés à détruire les hommes ? Un paradoxe intéressant qui montre l’aspect déshumanisant du travail, les hommes œuvrant à leur propre perte en donnant ainsi de leur personne, de leur humanité.

L’association du travail avec la mort s’exprime bien évidemment de manière explicite lors de cet épisode à l’usine de Chick. Plusieurs ouvriers sont tués par leur machine sans susciter la moindre compassion de la part de leur supérieur ; le principal souci étant, alors que les cadavres sanguinolents sont encore chauds, de savoir comment remplacer ces « hommes » au plus vite pour ne pas perdre en productivité.

Mais au-delà de ces scènes marquantes, la critique du travail s’exprime de manière plus subtile tout au long du roman. Ainsi, Vian insiste sur la bêtise d’un employé de la patinoire dont le travail consiste à distribuer les casiers en notant uniquement les initiales – et non les patronymes, trop compliqué – des clients. Nicolas a quant à lui un comportement typique de valet. Soumis, il flatte son maître et ne dit jamais ce qu’il pense. Son langage châtié devient vulgaire lorsque, sur la fin, Colin ne représente plus l’appât de l’argent. Il en va de même pour les ecclésiastiques, dévoués au mariage et pressés à l’enterrement.

Les mémoires d’un chat, Hiro Arikawa

Après le poids d’un monstre tel que Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, rien de tel pour délester mon petit cerveau de lectrice qu’un livre japonais – mon premier ! – écrit par une autrice de romans pour adolescents. En anglais, Les mémoires d’un chat gagnent en précision et deviennent The Travelling Cat’s Chronicles. J’aime les voyages, j’aime les chats, ce livre est donc fait pour moi en plus d’arriver au bon moment. Alors merci à mon Book Club pour cet enchaînement des œuvres si parfait : folie russe, feel good japonais, BD sur la Shoah (affaire à suivre)…

 

Résumé

Nana (« sept » en japonais), le narrateur, est un ancien chat errant de Tokyo. Pendant son ancienne vie, il dormait sur le capot d’une voiture d’un parking résidentiel et se faisait nourrir par Satoru, un habitant de l’immeuble. Un jour, il est grièvement blessé après avoir été renversé par une voiture. Le jeune homme le soigne puis le recueille chez lui pendant sa convalescence. Ils ne se quitteront plus, jusqu’à ce que Satoru annonce devoir se séparer de Nana. S’en suit un voyage dans un van à travers le Japon et le passé de Satoru, au gré des personnes à qui il envisage de confier son petit trésor.

 

  1. Le mari sans épouse

Kosuke est un ami d’enfance et tient une place particulière dans l’histoire personnelle de Satoru. En effet, c’est grâce à lui que Satoru a adopté son premier chat, Hachi (« huit » en japonais), le prédécesseur de Nana qui lui ressemble d’ailleurs comme deux gouttes d’eau. Satoru est un excellent nageur et le frêle Kosuke est forcé d’aller au club de natation par sa mère pour l’endurcir. Mais un soir, juste avant leur séance, les deux garçons – Kosuke le premier – trouvent une boîte qui bouge sur un trottoir de leur quartier. Celle-ci contient deux chatons abandonnés. Un seul survit et malgré une tentative de fugue mise en œuvre par Satoru, l’immuable sévérité du père de Kosuke a raison du projet initial et les gentils parents de Satoru accueillent Hachi avec joie.

Mais le bonheur s’arrête de la façon la plus brutale qui soit. Alors que les deux amis sont en voyage scolaire à Kyoto, Satoru doit soudain rentrer. À son retour, Kosuke apprend que les parents de son camarade sont décédés dans un accident de voiture. Celui-ci emménage avec sa tante Noriko et, comme un malheur n’arrive jamais seul, doit se séparer de Hachi.

Aujourd’hui, Kosuke continue à souffrir d’une figure paternelle écrasante. Il a repris le studio photo de celui-ci et doit faire face à ses reproches d’ordre professionnels, mais aussi personnels puisqu’il ne parvient pas à avoir d’enfant avec sa femme. Celle-ci étant partie à cause de l’incapacité de son mari à s’affirmer face à son père, Kosuke espère reconquérir cette amoureuse des chats en adoptant Nana. Mais trop intelligent, le matou comprend vite que Kosuke l’accepterait pour de mauvaises raisons et refuse de sortir de sa cage pour montrer son désaccord ferme et définitif. Après une halte émouvante et traumatisante pour Nana au bord de la mer, le voyage se poursuit en direction du prochain candidat à l’adoption.

 

  1. Le fermier un peu rustre

Cette fois-ci, le van s’arrête à la campagne pour rendre visite à Yoshimine, devenu le meilleur ami de Satoru après son arrivée dans un nouveau collège. Trop pris par leur travail, les parents de Yoshimine l’abandonnent à sa grand-mère à la campagne. Une vie rêvée pour lui qui se passionne pour les travaux agricoles et le club de botanique du collège, ouvert du seul fait d’un second participant : Satoru. Alors que Noriko, juge de profession, a très peu de temps à accorder à son neveu, un lien très fort se tisse avec la grand-mère de son ami, qu’il considère rapidement comme la sienne – puisque lui-même n’en a jamais eu – et chez laquelle il passe tout son temps libre.

Mais là encore, malgré les enseignements que Nana prodigue généreusement au chaton de Yoshimine afin de le transformer en bon chasseur utile dans une ferme, le narrateur met en œuvre un nouveau stratagème et parvient à échapper au fermier un peu austère. Les deux inséparables se dirigent alors vers le sublime Mont Fuji. Nana en croit à peine ses yeux tant la vision de cette unique montagne paraissant sortie de nulle part – ou plutôt d’une vaste étendue plate – est puissante en comparaison de ce qu’il a pu voir à la télévision.

 

  1. L’hôtel pour animaux de Sugi et Chikako

Satoru a connu ce couple au lycée. Il a d’abord fait la connaissance de Sugi dans des circonstances qui rappellent une autre aventure de son passé d’écolier, puisque les deux adolescents se sont littéralement jetés à l’eau pour sauver un petit chien. C’est à cette période que Satoru profite de vacances d’été pour travailler dur au service de Chikako dans le but ultime de se rendre à Takamatsu où Hachi vit désormais. Malheureusement, il apprend par ses nouveaux propriétaires la mort de l’unique vestige de son enfance.

Mais le cœur de cette visite réside surtout dans le non-dit, à savoir la jalousie lancinante de Sugi à l’égard du gentil Satoru qui surmonte les pires malheurs avec calme et résilience. L’abnégation du héros – humain – de ce roman atteint son paroxysme lorsqu’à l’époque, il renonce à dévoiler ses sentiments à Chikako après que son meilleur ami lui a annoncé les siens pour la jeune fille. Or le chien de Sugi ressent cette animosité (ah ah) et montre les crocs dès l’arrivée de l’ami – en surface – et rival – en réalité – de son maître. Et malgré la bonne entente qui règne entre Nana et la gentille chattoune âgée de Chikako – grâce à laquelle le narrateur découvre les joies de la sieste sur une télévision vintage – le matou se jette sur le chien de Sugi. Fort heureusement, ce dernier ne réplique pas, mais la conversation entre les deux adversaires lève le mystère sur les raisons qui ont poussé Satoru à confier son chat. Le chien sent que le rival de son maître n’en a plus pour longtemps.

Après une telle bagarre, il est bien évident que Nana ne peut rester dans cet hôtel pour animaux domestiques. Satoru part précipitamment, mais pas sans faire demi-tour pour avouer ses anciens sentiments à Chikako. Contre toute attente, la jeune femme tant convoitée se contente de rire et indique à son mari qu’il est impossible de savoir aujourd’hui si cette même confession à l’époque aurait pu entraver leur mariage.

 

  • Entre amis

Inexorablement, l’émotion va crescendo à mesure que le voyage touche à sa fin et que les manifestations d’amour fusionnel entre les deux êtres gagnent en intensité. Satoru prend désormais le ferry pour rejoindre l’île d’Hokkaido. En caricature touchante du maître esseulé, il enregistre son chat en tant que passager et, lorsque celui-ci est finalement placé dans une soute spéciale pour animaux, multiplie les visites. Le voyage est interminable pour Nana qui doit partager l’espace avec une écrasante majorité de chiens très bavards. Au départ comique, ce passage adopte une couleur triste quand les chiens cessent de se moquer du chat au maître particulièrement envahissant pour saluer joyeusement le bipède dont ils ont flairé la mort prochaine.

Enfin arrivés à Hokkaido, le tandem – et surtout Nana qui découvre tout – s’émerveille devant la beauté de l’île, avec ses grands champs de fleurs – ce qui inclut une petite frayeur lorsque Nana suit son instinct de chasseur et s’éloigne de Satoru au milieu d’un champ aux hautes fleurs – et sa faune, laquelle donne lieu à quelques scènes cocasses. Mais surtout, ils ont pour la première fois l’occasion d’admirer un arc-en-ciel dans son intégralité. Une observation qui donne lieu à un moment sublime de fusion entre un maître condamné et son plus fidèle compagnon. Petite note personnelle : c’est à la lecture de ce passage que j’ai eu les larmes aux yeux.

Enfin, avant de rejoindre sa destination finale, Satoru se rend sur la tombe de ses parents.

 

  1. Comment Noriko a appris à aimer

            Cette dernière visite est celle des révélations qui éclairent soudain l’histoire tragique de Satoru. Tout d’abord, les parents qui l’ont élevé ne sont pas ses véritables parents. Or Noriko, obnubilée par sa carrière et extrêmement maladroite dans les relations humaines, lui annonce la nouvelle de but en blanc dès qu’elle l’accueille chez elle à la mort de sa sœur et de son mari. Elle lui raconte alors son histoire : Satoru est un bébé abandonné et Noriko est à l’époque en charge de l’affaire. Elle fait condamner les      parents biologiques et se bat pour que l’enfant ne finisse pas orphelin. Sa sœur et son   mari ne parvenant pas à avoir d’enfants, Noriko fait placer le bébé chez ce couple.

Quant à celle qui jadis ne voulait pas de Hachi, elle doit bien s’adapter à Nana puisque   celui-ci finira tout naturellement sa vie auprès de celle qui a adopté son maître.          L’acclimatation n’est pas sans écueil, ce qui donne lieu à des passages amusants, voire ridicules aux yeux de n’importe quel amoureux des chats. Ainsi Noriko achète une couchette spacieuse pour Nana, qui bien évidemment n’y met pas une patte et lui préfère une boîte minuscule où il rentre à peine. C’est tout de même le principe du chat : la recherche du défi et de la difficulté par opposition à la logique humaine. Pour nous,  les tentatives d’approche de la maîtresse (de maison seulement !) sont à la limite du pathétique : caresser un chat par la queue ou encore s’effrayer des vibrations de la gorge            provoquées par le ronronnement ! Dans ce dernier cas, la réaction forcée de Nana   montre à quel point cette petite tête de mule est, une fois n’est pas coutume, prête à faire           des efforts pour cette ultime candidate à l’adoption. Et pour cause, il sait qu’il n’a plus le choix et ne pourra y échapper comme il le faisait à chacune des étapes précédentes.

Ce chapitre fait par ailleurs la synthèse du voyage qui le précède et de la psychologie        du personnage mourant puisqu’il réunit à l’occasion de la Saint-Sylvestre tous les        protagonistes rencontrés sur la route. Chacun évoque les améliorations dans leur vie    apportés par le grand sage Satoru. Ainsi Kosuke a, sur les conseils de son ami, adopté    un chat à lui et faisant d’une pierre deux coups, réglé son problème paternel en ouvrant un studio photo spécialisé dans la photographie animale. Le commerce fonctionne donc  à merveille et son père ne peut qu’admirer la réussite de son fils. Le tout lui a permis de reconquérir son épouse. Enfin Sugi est rassuré vis-à-vis des sentiments de sa femme, sa jalousie s’est éteinte et le couple du Mont Fiji est ressorti de cette visite mouvementée plus solide que jamais.

Nana voit ensuite son maître physiquement diminué et partir pour des séjours à l’hôpital de plus en plus longs et rapprochés, jusqu’au séjour final. N’y tenant plus, il s’échappe de la voiture de Noriko lors d’une visite à l’hôpital, se cache et parvient se rendre auprès Satoru pendant les courts instants – les hivers étant rigoureux à Hokkaido – qu’il passe à l’extérieur. Juste avant de rendre son dernier soupir, Noriko réussit à déjouer les             infirmières dans une scène tragico-grotesque pour que Nana puisse dire au revoir à          l’amour de sa vie.

 

  1. Epilogue : le voyage continue

            Effectivement, la vie continue pour Nana. Même s’il reste chez Noriko, celle-ci adopte   son propre chat car Nana appartiendra toujours à Satoru. Les deux félins s’entendent bien et comme l’indique le titre du chapitre précédent, la douceur du jeune homme en    fin de vie a laissé son empreinte chez la tante qui l’a élevé.

 

Un voyage au Japon

Visuel : Au pays du manga et des images d’Epinal avec cerisiers en fleurs et shishi-odoshi, l’importance de la forme passe aussi par la langue. Nous savons tous que les langues asiatiques sont par définition plus « imagées » que les nôtres, ne serait-ce du fait de leur transcription écrite sous forme de logogrammes. Mais passons sur le signifiant – que je ne connais pas – pour se concentrer sur le signifié. Les descriptions sont sublimes et le lecteur découvre lui aussi, à travers les yeux novices de Nana, les paysages bigarrés du pays du soleil levant. L’importance du visuel est posée dès le départ via le nom donné au chat. Au lieu de s’inspirer de la nourriture – je connais par exemple des Knacki, Tortilla et autres Caramel – Satoru pense à la forme de la queue – un sept – du chat qui ressemble tant à « Huit » (Hachi). Ensuite, le principe même du voyage en van est à l’origine d’une explosion de couleurs, en particulier sur l’île d’Hokkaido. Nana/le lecteur passe du blanc de la neige au sommet du Mont Fuji aux étendues mauves ou rouges des champs de l’île d’Hokkaido, avec au milieu un arc-en-ciel, pour réunir toutes les couleurs et symboliser l’absolue beauté –mais aussi la finité – de la relation entre Satoru et son chat.

La culture : Les éléments culturels du Japon sont distillés de manière plus subtile – sauf pour la nourriture traditionnelle et alléchante du repas de la Saint-Sylvestre – que la beauté de ses paysages, à travers les différentes rencontres et pièces du puzzle de la vie de Satoru. On y retrouve la réserve face à l’adversité – poussée à l’extrême chez Satoru – pour ne pas perdre la face aux yeux de la société. Sugi a toujours caché sa jalousie et Kosuke se soumet au tempérament tyrannique de son père. Ce qui nous amène au deuxième grand aspect culturel que j’ai relevé, en l’occurrence opposé à la réserve : la pression familiale. Elle s’exprime par une franchise ultra violente et choquante pour un lecteur occidental. Ainsi le père de Kosuke et la famille du père de Satoru ne se gênent pas pour culpabiliser les couples en question, notamment la femme, vis-à-vis de leur incapacité à avoir des enfants.

 

Satoru, professeur de la vie

N’oublions pas qu’Hiro Arikawa est une autrice pour adolescents, et a donc pour habitude de fonder ses fictions sur une « morale » implicite. Or le titre allemand explicite cette dimension essentielle du roman : Satoru und das Geheimnis des Glücks. Le secret du bonheur de Satoru s’inscrit dans un stoïcisme très concret et qui apparaît via une façade polie japonaise (cf. paragraphe ci-dessus). Faisant sienne la célèbre maxime d’Epictète – « ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu désires, mais désire que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux », il s’adapte aux situations et fait peu de cas de ses malheurs personnels. Ainsi il change d’activité à chaque nouvel établissement pour mieux s’intégrer et se trouve à chaque fois un nouveau meilleur ami. Excellent nageur, il ne continue pas ce sport au collège et lui préfère le club de botanique pour se rapprocher de Yoshimine. Même si les deux garçons ont en commun l’absence de parents, ni l’un ni l’autre ne s’apitoient sur leur sort ; ils se concentrent au contraire sur le bonheur présent, incarné par la figure de la grand-mère aimante. Et bien évidemment, il ne pleure qu’une seule fois après la mort de ses parents et s’accommode de sa tante peu commode et des nombreux déménagements dus à son travail. Sans compter la séparation, non moins douloureuse, d’avec Huchi et les tentatives manquées pour lui rendre visite, pour finir par l’annonce de sa mort. En parfait modèle de résilience, il semble également accepter le deuxième coup porté juste après l’accident mortel : Satoru a été un enfant abandonné. Y voyant sans doute une marque de générosité de la part de ceux qui l’ont élevé, il se concentre sur l’aspect positif de ce geste et se considère comme un enfant très désiré et chanceux d’être tombé sur des parents aussi aimants.

Mais cet état d’esprit ne le rend pas seulement heureux, il en fait profiter les autres, comme le prouve la scène de retrouvailles générales chez Noriko. Le recul vis-à-vis des événements, même les plus tragiques, est une acceptation du monde et indissociablement celle des autres. Effacer son ego devant la fatalité enseigne a fortiori à en faire de même par rapport à ses semblables. Ainsi Satoru renonce à convoiter Chikako par amitié pour Sugi et n’insiste pas auprès de sa tante pour adopter Hachi. Sur ce dernier point, l’avenir le récompensera avec une copie conforme du chat de son enfance.

 

Le maître docile et son chat sauvage

Et si une telle perfection prenait tout son sens grâce au regard d’un chat porté sur le maître à qui il doit la vie ? Non seulement l’immense gratitude – ou tout bonnement l’amour – de Nana pour Satoru ne quitte jamais le récit, mais la perfection de l’un ressort aussi par le biais du cynisme de l’autre. Dans un état d’esprit que nous attribuons toujours aux chats, il décrit par exemple son maître comme trop câlin et gênant dans ses moments alcoolisés, tandis que les chats, eux, se contentent d’être joyeux et joueurs après consommation d’herbe à chat, laquelle provoque une sorte d’ébriété comparable. Au-delà des analyses du narrateur, comme celle-ci, l’antinomie maître sociable/chat arrogant s’exprime dans de nombreuses scènes. Par exemple, Satoru jette un voile pudique sur ses sentiments envers Chikako, Nana se jette sur le chien de Sugi pour défendre l’honneur de son maître. Satoru rend régulièrement visite à son chat et salue poliment les nombreux chiens de l’espace dédié du ferry, Nana méprise ces derniers qui passent leur temps à aboyer comme des piplettes. Satoru ne questionne pas le monde ni ses autres habitants – pas même le manque de tact de Noriko, Nana ne comprend pas le pacifisme des chevaux et se moque d’eux avec un mépris non dissimulé de carnivore à l’égard de gros herbivores peureux.

L’opposition n’est bien sûr que de façade, car tous deux viennent de la rue, même si Nana y a passé plus de temps et se revendique fièrement ancien chat errant, tous deux sont recueillis par Noriko, tous deux aiment la solitude et l’exclusivité de leur relation, et enfin tous deux acceptent la mort de Satoru. Comme le montre l’épilogue, Nana mène une deuxième vie heureuse sans toutefois oublier ce maître qui lui a décidément tout appris, même la résilience. Une qualité qui finalement, en dépit des apparences, se mêle assez bien aux caractéristiques traditionnellement attribuées aux chats : curiosité (Nana se passionne pour tout ce qu’il découvre pendant cette traversée en van), entêtement mais plus par force de caractère que par refus de la réalité, solitude et indépendance sur fond de tendresse et de fidélité.

Le Maître et Marguerite, Mikhaïl Boulgakov

Du lourd. Du très lourd pour ma deuxième lecture Book Club de l’année, j’ai nommé Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, le grand chef d’œuvre fantastico-politico-comique russe du XXe siècle. Long, complexe, avec foisonnement de personnages et imbrication d’intrigues, la chronique d’un tel monstre littéraire est ardue et le risque d’interprétations contradictoires ou d’extrapolation me guette. Le tout avec un souci de concision pour une œuvre de 576 pages.

Les nombreuses participantes russes ou d’origine russe pour cette session du Book Club m’ont fait comprendre bien des choses. Des éléments qui ne sont que vieux souvenirs d’école pour nous deviennent presque intuitifs – du moins évidents – pour ces jeunes femmes, même sans avoir connu l’Union soviétique.

Première partie

Moscou, fin d’après-midi au parc de l’Étang du Patriarche. Mikhaïl Alexandrovitch Berlioz, rédacteur en chef d’une revue littéraire influente et président du Massolit, association d’écrivains, s’entretient sur l’existence de Dieu avec le jeune poète Ivan Biezdomny. Un étranger très distingué du nom de W se mêle à la discussion. Il leur explique que non seulement Jésus a existé, mais qu’en plus de cela il était présent lors de son exécution. Le lecteur est ainsi plongé près de deux millénaires plus tôt, à l’époque de Jésus, de sa rencontre avec Ponce-Pilate jusqu’à sa longue agonie sur la croix avant la résurrection. Ce mouvement de va-et-vient d’un chapitre à l’autre entre le présent à Moscou et le temps de Jésus se poursuit tout au long du roman.

Pour leur prouver l’existence du diable, le professeur Woland prédit à Berlioz une mort par décapitation le soir-même. Quelques heures plus tard, l’homme de lettres se fait renverser par un tramway et Ivan Biezdomny voit sa tête rouler sur le quai. Il tente alors en vain d’arrêter Woland, désormais accompagné de l’excentrique Fagot et du pernicieux chat noir râleur Béhémoth. Le jeune poète parcourt la ville à la poursuite du diable et finit par se faire arrêter vêtu d’un caleçon et d’une chemise déchirée devant la maison Griboïedov, restaurant où se retrouve l’élite littéraire, puis enfermer dans un hôpital psychiatrique. Il y restera jusqu’à la fin du roman puisqu’il n’en démord pas : Berlioz a été tué par le diable.

Pendant toute cette première partie, le petit groupe, auquel s’ajoute le tueur roux Azazello, va faire disparaître un à un les membres du prestigieux milieu artistique moscovite. D’abord en s’installant dans le maudit appartement 50 où vivait Berlioz, puis lors d’un spectacle de magie noire. Parmi les victimes de la clique infernale, on peut citer :

  • Stepan Likhodieïev Bossoï, directeur du Théâtre des Variétés qui partageait l’appartement 50 avec Berlioz. Il perd connaissance et se retrouve à Yalta.
  • Nicanor Ivanovitch Bossoï, président de l’association des locataires. Il se retrouve face à une horde de moscovites souhaitant habiter l’appartement de Berlioz dont le cadavre est à peine froid. Il se rend sur les lieux et y trouve Koroviev (Fagot), ami de Woland. Il déclare que Woland est prêt à payer le prix fort pour vivre ici le temps de ses représentations de magie noire et remet à Nicanor deux invitations au spectacle ainsi qu’une liasse de billets. Mais une fois ce dernier rentré chez lui, Koroviev téléphone à la milice pour l’accuser de trafic de devises étrangères, indiquant même l’endroit où elles se cachent. L’innocent est arrêté.
  • Varienouka, employé Théâtre des Variétés, se fait tabasser par Azazello alors qu’il s’apprêtait à envoyer de l’argent à Stepan Likhodieïev pour financer son retour de Yalta. Une fille nue rousse le rejoint, c’est la sorcière Hella.
  • Bengalski, présentateur de la séance de magie noire au Théâtre des Variétés, se fait arracher la tête par Béhémoth. Celle-ci est ensuite reposée sur le corps du pauvre homme après que le public lui a pardonné ses faux-pas dans la présentation.
  • Arcadi Apollonovitch Simpleïaro, président de la Commission pour l’acoustique des théâtres de Moscou, hurle dans la salle que les tours doivent être dévoilés. Koroviev dévoile alors autre chose : ses infidélités et le nom de sa maîtresse. Il s’ensuit une double scène de ménage assez comique : de la part de sa femme, puis de sa nièce qui comprend, avec la révélation du nom de la maîtresse de son oncle, pourquoi elle n’a pas eu un rôle très convoité.
  • Stepanovitch, comptable du Théâtre des Variétés, se rend à la banque pour déposer les recettes de la fameuse soirée. Les chauffeurs de taxi n’acceptent aucun billet de 10 roubles car ils disparaissent, et Stepanovitch se fait arrêter à la banque car les roubles se sont transformés en devises étrangères.
  • Maximilien Andreïevitch Poplavski, l’oncle de Kiev de Berlioz, qui revient pour l’enterrement de son neveu, mais surtout pour sauter sur l’occasion immobilière. Menacé par la petite bande, il prend le premier train pour Kiev.

Une nuit, Ivan fait la connaissance du Maître qui rentre dans sa chambre par la fenêtre après avoir volé un trousseau de clés. Les deux hommes sont enfermés pour la même raison : Ponce-Pilate. Le lecteur comprend alors que les chapitres sur l’exécution de Jésus distillés jusque-là sont en fait des extraits du roman du Maître. Celui-ci raconte à Ivan la genèse de l’écriture. Alors qu’il vivait dans un petit appartement près de l’Arbat, il a fait la rencontre d’une femme mariée qui est devenue son grand amour. Marguerite l’encourageait chaque nuit dans l’écriture de son roman sur Ponce Pilate, le relisait sans cesse et, impressionnée, a rebaptisé son auteur « Maître ». Le manuscrit achevé, le Maître l’a présenté à un éditeur qui a refusé de prendre cette plaisanterie au sérieux. Les critiques ont repris des extraits dans la presse et se sont déchaînés, prévenant les lecteurs de l’éventuelle publication à venir d’un livre scandaleux sur Jésus. Le Maître a alors sombré dans une peur constante et dans un accès de désespoir, a brûlé son manuscrit dont Marguerite n’est parvenu qu’à sauver quelques feuillets. Elle aussi est tombée malade, et partie pour la mer Noire avec les dernières économies que son amant lui a laissées.

Deuxième partie

Dans cette partie plus lumineuse que la première, essentiellement kafkaïenne et brutale, Marguerite apparaît et joue un rôle prépondérant. Le temps a passé, mais une nuit, Marguerite rêve du Maître et reprend espoir en leur amour. Le lendemain, assise sur un banc dans un parc, le cortège funèbre de Berlioz passe sous ses yeux et Azazello l’aborde. Il lui remet un pot de crème dont elle devra s’enduire le corps le soir-même. Elle s’exécute une fois rentrée chez elle, perd dix ans sous l’effet du produit, et enjambe son balai pour survoler Moscou. Dans une scène mémorable, elle en profite pour se rendre dans l’appartement du critique Latounski, détruire ces lieux où il ne se trouve pas et même y provoquer un bon dégât des eaux. Avant de repartir, la gentille sorcière fait une halte pour rassurer un petit garçon de l’immeuble effrayé par les conséquences.

Au petit jour, Azazello l’emmène à l’appartement 50 où elle fait la connaissance de Fagot, puis de Béhémoth et Woland. On lui explique son rôle pendant le bal de Satan qui se tiendra la nuit même : elle sera en quelque sorte la maîtresse de cérémonie et devra saluer tous les invités de la même manière. Marguerite s’exécute et, tandis que Fagot reste à ses côtés pour lui présenter chacun d’entre eux, le flot d’invités l’épuise. Toutes les victimes de Satan sont présentes à ce bal interminable : de la tête de Berlioz avec laquelle s’entretien Woland au baron Meigel, faux guide de la Commission des spectacles chargé de faire visiter la ville à des étrangers et vrai espion. Il est tué lors du bal par Abadonna, un tueur aveugle engagé pour l’occasion. Il est toujours minuit.

Après cet épisode emblématique du roman, il est toujours minuit et Marguerite est retenue par le gang démoniaque à l’appartement 50. Woland lui accorde deux vœux, parmi lesquels la réapparition du Maître et un retour à une vie commune dans leur petit appartement. Le dénouement s’accélère aussi avec un certificat accordé à Nicanor Ivanovitch Bossoï pour l’innocenter. Varienouka veut quant à lui être libéré de la troupe infernale. Son vœu est également exaucé.

Dans une sorte d’épilogue aux disparitions domino de la première partie, tous les personnages du Théâtre des Variétés sont cités et leur situation s’arrange. Pour marquer ce retour à la normale, Béhémoth et Koroviev brûlent l’appartement 50, quartier général du Mal.

Mais ces deux personnages s’adonnent à quelques ultimes aventures avant de disparaître. Ainsi Béhémoth mange sans payer dans une épicerie, ce qui met un joyeux foutoir, avant de se rentre à Griboïedov avec son acolyte pour y mettre le feu.

Alors que, juchés sur une terrasse donnant sur toute la ville, Azazello et Woland constatent que le quartier général de la dictature des lettres est en flamme, les deux responsables les rejoignent et expliquent que c’était plus fort qu’eux. Mais Woland les congédie, leur mission à Moscou est terminée.

Azazello  quant à lui se rend chez le couple éponyme du roman. Tous les trois partent sur des chevaux après avoir fait leurs adieux à la ville. Woland les emmène sur la colline des moineaux, et tandis que Koroviev, Béhémoth et Azazello reprennent leur apparence d’origine – c’est la fin – Woland montre aux deux amants le Yeshoua souffrant sur la croix. Le Maître le libère, et par là se libère lui-même en tant qu’écrivain.

Critique de l’élite artistique (et) du régime

Je pense ne pas tomber dans l’extrapolation et trouver du sens là où il n’y en as pas forcément si j’affirme que Le Maître et Marguerite constitue une dénonciation du milieu littéraire moscovite, sinon une vengeance littéraire. En bon valet du régime soviétique, Berlioz est un athée convaincu et par sa décapitation, Satan alias Woland frappe fort en éliminant littéralement la tête de cette élite. Bulgakov écorche ce petit milieu d’artistes estampillés pro régime, avec leur restaurant, le meilleur de Moscou. Le portier se fait même tuer pour avoir laissé entrer Ivan Biezdomny en caleçon. Et lorsque cette partie émergée et prestigieuse de la nomenklatura attend son chef sans savoir qu’il vient de mourir, le Massolit critique celui-ci avant de déplorer l’attribution de villas aux généraux, et non à eux.

Les privilèges sont légion et ne font qu’alimenter la cupidité de ces nantis. Le vice de l’élite moscovite est ainsi illustré lorsque la bande infernale fait tomber des billets puis offre aux dames un petit tour de shopping gratuit lors de sa séance de magie noire au Théâtre des Variétés. Le tout dessine un gouffre par rapport au sort misérable de l’écrivain dissident incarné par le Maître, que le lecteur découvre seulement dans la deuxième partie, après avoir assisté aux disparitions en série de différents membres de ce milieu. La métaphore du théâtre n’est d’ailleurs pas anodine puisqu’on parle bien de « scène » littéraire et artistique. Alors autant secouer ce petit monde sur une vraie scène et dans la plus grande théâtralité, laquelle perdure jusqu’à la fin et explique les nombreuses représentations de ce roman.

Au-delà de la critique de ce milieu détestable, certains aspects du régime lui-même apparaissent en filigrane. Ainsi, cette fameuse ambiance kafkaïenne de la première partie n’est pas sans rappeler les disparitions inexpliquées propres aux régimes totalitaires. Le voisin ? Au goulag. Du jour au lendemain. Lorsque Woland exécute le vœu de Marguerite de retourner avec le Maître dans le sous-sol de la petite rue près de l’Arbat, le locataire qui occupe les lieux depuis atterrit avec un couvre-chef et une valise à la main. Il en ressort que sous la terreur soviétique, chacun avait toujours une valise de prête avec ses effets personnels essentiels en cas d’arrestation.

Autre exemple, la politique du logement sous l’Union soviétique était tellement contraignante que la population pratiquait massivement l’échange d’appartement, une pratique en réalité complexe car impliquant plusieurs foyers. Ces règles expliquent la promptitude de l’oncle de Kiev à se rendre aux funérailles de son neveu, comprendre…à récupérer un appartement à Moscou.

À noter également l’omniprésence de la dénonciation à la milice – ex : coup de fil de Koroviev concernant le trafic de devises de Nicanor – mais aussi la peur et le soupçon de l’étranger. La possession de devises étrangères conduit immédiatement à une arrestation et le diable se présente d’abord comme un étranger, ce qui éveille la plus grande méfiance chez ses deux interlocuteurs. De la même manière, Marguerite refuse d’abord de parler à Koroviev lors de leur rencontre en affirmant « ne pas parler aux étrangers ». Dans une dictature par définition repliée sur elle-même, tout ce qui vient de l’extérieur de ses frontières est hautement suspect. Car la figure de l’espion n’est jamais très loin, à l’instar du baron Meigel dont l’exécution pendant le bal est particulièrement sanglante et pour ainsi dire exemplaire.

Un roman fantastique qui s’articule autour d’une mise en abyme

Mais si Boulgakov critique le régime soviétique, et surtout décime son élite littéraire dans son roman, c’est évidemment parce qu’il a été le Maître. L’écriture de son chef d’œuvre s’étant étalée sur plus de dix ans, on peut dire qu’il a été en proie à des tourments comparables à ceux de son personnage. À noter aussi que le roman a été achevé par la femme de Boulgakov après sa mort, à l’instar de Marguerite et de son rôle fondamental dans l’écriture du manuscrit de son amant. Victime de censure à la publication du Maître et Marguerite, Bulgakov avait sans doute des comptes à régler, comme le montre le court passage où Marguerite plante ses ongles dans le visage d’Aloisius Mogarytch, le nouveau locataire de l’appartement du Maître et journaliste qui avait signalé le Maître pour possession de littérature illégale – comprenons « religieuse ». Ainsi l’édition du roman actuellement disponible en Russie date de…1989.

Le Maître et Marguerite est une transposition du mythe de Faust dans le Moscou des années 30. L’écrivain fait un pacte avec le diable pour se délivrer des souffrances de l’écriture. Ici, le Maître et donc la genèse de l’histoire de Ponce-Pilate – laquelle apparaît dès le début du roman – ne sont révélés que très tardivement dans le récit. Et avant cette révélation et toute la deuxième partie axée sur le Maître et Marguerite, une ambiance kafkaïenne règne sur Moscou. Frappés par la troupe de Satan sans le savoir, les individus ne comprennent rien à ce qui leur arrive. Ainsi Sephan téléphone à Rimski de chez lui à 11 :20 et lui envoie un télégramme de Yalta dix minutes plus tard, les billets de roubles volent dans la salle du Théâtre des Variétés avant de disparaître. Les nombreux personnages sont confrontés à des situations, en l’occurrence des disparitions, que la raison ne peut expliquer. D’où la métaphore de la magie noire servie sur un plateau sur la scène du Théâtre des Variétés. Or les citoyens soviétiques ont vécu ces disparitions soudaines pendant le régime communiste. Elles étaient parfaitement explicables et rationnelles dans un système dictatorial, mais leur soudaineté reste la même pour ses victimes. Ici, elles font partie d’un plan certes pensé par Woland – voir à la toute fin lorsqu’il remercie Béhémoth et Koroviev – mais qui n’en rend pas moins les hommes complètement fous devant l’arbitraire et l’inextricable apparents, tout comme les disparitions de citoyens soviétiques étaient l’œuvre d’un régime à la fois diabolique et athée.

Le fantastique de l’action à Moscou est souligné par un style léger, voire burlesque, et de nombreux dialogues. Soit l’opposé de la narration du récit parallèle qui se déroule à Jérusalem, plus grave, classique et sentencieux. Le malheur et la culpabilité pèsent à la lecture, tandis que les exécutions des moscovites amusent, surprennent tout au plus, mais ne sauraient angoisser le lecteur. En revanche, l’irréel de la mission de Woland et de sa troupe est traversé par des questions très concrètes et morales : l’écrivain contestataire incarné par le Maître se pose la question du bien et du mal, de l’injustice, tout comme le personnage de Ponce-Pilate, le double qu’il a lui-même créé. Tous deux sont tourmentés par la mort de Jésus et l’injustice qu’elle représente. Le procurateur romain se sent coupable jusqu’au bout de la mort de Yeshoua, mais une forme de rédemption semble possible grâce au meurtre de l’homme soupçonné d’avoir dénoncé le martyre. De la même manière, le Maître trouve sa rédemption et réussit à terminer son œuvre sans tourments après avoir conclu un pacte avec le diable.

Or on peut résoudre le paradoxe faustien – la rédemption par le diable – si on regarde ce personnage de Woland de plus près. Comme le dit bien Mick Jagger dans Sympathy for the Devil, on est loin des représentations répugnantes de monstre à queue : « I’m a man of wealth and taste ». Ivan et Berlioz sont effectivement rejoint par un homme cultivé et très élégant, ce qui brouille déjà les pistes quant à l’incarnation du mal. L’épitaphe tirée du Faust de Goethe annonce déjà la fin heureuse pour l’écrivain : « Je suis celui qui veut éternellement le mal mais toujours fait le bien ». Dans une théâtralité fantastique, il chamboule avec l’humour de l’absurde – notamment par le biais de Fagot et Béhémoth – la société moscovite engluée dans ses calculs et sa rationalité. Et puis comment ressentir la moindre compassion pour les personnages qu’il malmène ? D’autant plus que seules l’autorité – la tête de Berlioz – et la trahison – le baron Meigel et l’ennemi de Jésus – sont effectivement exécutées.

Le patient anglais, Michael Ondaatje

Le patient anglais de Michael Ondaatje est un roman au palmarès impressionnant. D’abord lauréat du prix du Gouverneur général et du prix Booker à sa sortie en 1992, il est même couronné bien plus tard par le Golden Man Booker en 2018, un prix unique qui, pour fêter les 50 ans du prix Booker, a élu le meilleur livre parmi les 51 lauréats ! Mais le succès a également débordé sur le 7e art puisque l’adaptation – très libre – en 1996 a été récompensée par neuf Oscars, dont celui du meilleur film, du meilleur réalisateur pour Anthony Minghella et de la meilleure actrice dans un second rôle pour Juliette Binoche. Passons sur cette adaptation très hollywoodienne qui est bien trop focalisée sur l’histoire de passion entre le patient anglais et Katharine Clifton, une place accordée sans commune mesure avec le livre.

 

Résumé

La deuxième guerre mondiale vient de se terminer et Hana, une infirmière canadienne de vingt-ans, séjourne en Toscane, dans la Villa San Girolamo, pour s’occuper d’un mystérieux patient anglais. Prétextant la trop grande fragilité du patient pour être transporté, Hana est restée dans ces mûrs dangereux lorsque les Alliés ont quitté cet ancien monastère transformé en hôpital. Le grand brûlé n’a conservé qu’un seul livre, Les Histoires d’Hérodote, dont les lectures sans relâche d’Hana à son chevet lui rappellent son passé dans le désert libyque. Il se souvient d’abord des soins apportés par une tribu de bédouins qui l’a recueilli pour profiter de son expertise en armes, et de ses explorations d’avant-guerre dans ce désert africain qu’il connaissait si bien.

Mais il a oublié une chose : son nom. Depuis son rapatriement sur le sol européen, il prétend être anglais. On le croit grâce à son accent impeccable, mais il s’appelle en réalité László de Almásy, un Hongrois membre d’un groupe de cartographes britanniques.

Très vite, la villa accueille un nouvel habitant : Caravaggio. Cet ami du père d’Hana – lui-même décédé pendant la guerre – est un ancien voleur engagé comme agent secret par les Britanniques. Envoyé en Afrique du Nord pour espionner les avancées des Allemands sur le territoire, il a ensuite été transféré en Italie où il a été démasqué et torturé. On lui a sectionné ses pouces d’ancien voleur. Aujourd’hui, il en veut terriblement à ses ennemis et déambule dans la villa avec une seringue de morphine à la main.

Une nuit, alors qu’Hana joue du piano, deux soldats britanniques surgis de nulle part lui hurlent d’arrêter. Les Allemands avaient pour habitude de placer des bombes dans ces instruments de musique inoffensifs en apparence. L’un d’eux est un Sikh et sapeur spécialisé dans le désamorçage des bombes aux mécanismes les plus subtils. Kip décide alors de rester pour éliminer tout danger sous-jacent et se lie d’amitié avec le patient anglais. Hana, désorientée parmi les désespérés, va vivre une courte histoire avec Kip, ce soldat peu loquace qui dort dans sa tente et ne semble être lui-même que lorsqu’il se retrouve seul face à une bombe.

Mais les révélations du patient anglais s’accélèrent à mesure que Caravaggio, suspicieux depuis son arrivée dans la villa, lui injecte des doses de morphine. Membre d’une expédition dans le désert libyque, Almásy est très rapidement tombé amoureux de Katharine Clifton, la jeune épouse de l’un des membres de l’équipe. Caravaggio apprend à son colocataire ennemi que seul le mari trompé ignore cette histoire, les services secrets britanniques savent tout depuis le début de cette liaison passionnée dans la chaleur torride des nuits du Caire. Quand Geoffrey Clifton finit par la découvrir, il entreprend d’éliminer tous les protagonistes du triangle amoureux en une fois. Aux commandes de son avion, avec son épouse à ses côtés, il tente de faire écraser la machine sur son rival qui l’attend au sol pour une expédition, quelque part sur le plateau de Gilf el-Kebir. L’entreprise échoue : ce dernier est à peine blessé, Katharine l’est plus gravement et seul le pilote meurt sur le coup. Almásy place Katharine dans la grotte des Nageurs et marche pendant trois jours jusqu’au village d’El Taj pour y chercher des secours. Il est malheureusement rattrapé par les Alliés qui le prennent pour un espion à cause de son nom et font peu de cas de leur compatriote à l’agonie. Ces derniers envoient alors leur capture mener des espions allemands jusqu’au Caire. À son retour pour le moins tardif à la grotte, Katharine est morte, ce qui donne lieu à un moment déroutant de…nécrophilie.

Le patient sous morphine se rappelle enfin des circonstances de son accident. Désireux d’enterrer la dépouille en Angleterre, il déterre son avion qu’il avait enfoui sous le sable avant que la guerre éclate. Mais l’engin fortement altéré perd de l’huile pendant le vol et prend feu. Il réussit à s’échapper en parachute et son corps gravement brûlé est retrouvé par un bédouin.

Le roman s’achève sur l’inimaginable point final de la seconde guerre mondiale : Hiroshima et Nagasaki. Kip, ce Sikh jusqu’ici très réservé et rallié à la cause des Britanniques, éclate et menace de tirer sur le patient  qu’il croit anglais et donc indirectement responsable de cette horreur. Selon lui, les Américains n’auraient jamais employé l’arme nucléaire contre d’autres Occidentaux. Le jeune Indien quitte ainsi la Villa San Girolamo, définitivement fâché avec l’Occident, et fonde une famille en Inde.

Un roman traversé par la tension

En temps de guerre, la tension des combats cohabite toujours avec la tension sexuelle. Chez des êtres entourés par la mort, les pulsions sexuelles – et donc de vie – ne peuvent être que décuplées. Nous avons tous vu les (trop) nombreux téléfilms français retraçant des histoires passionnelles entre un soldat nazi et une femme occupée, dans tous les sens du terme, depuis que son mari est mort au combat ou prisonnier de guerre quelque part. De la même manière, la situation actuelle du patient anglais et de Hana est ambiguë au départ, alors qu’ils sont encore seuls dans ces ruines toscanes. L’attirance physique est bien évidemment exclue, mais Hana, qui a pourtant mis de la distance entre elle et les nombreux blessés qu’elle a soignés depuis le début de la guerre, est troublée. À son arrivée dans la villa, Caravaggio la soupçonne même d’être amoureuse de son patient. Mais son choix déraisonné de rester entre ces mûrs qui menacent de s’écrouler et d’abattre les cloisons habituellement de mise entre un soignant et un patient semble provenir de sa désorientation totale depuis la mort de son père. Dans l’un des retours en arrière incessants du livre, on apprend par ailleurs qu’enfant, Hana était amoureuse de Caravaggio. Puis vient Kip et l’attirance physique plus tranchée et directe, puisqu’elle lui avoue même être aimantée par la peau foncée du jeune sapeur.

À l’image du récit détaillé – et documenté – des opérations de désamorçage de celui-ci, tous les personnages sont ou ont été soumis à une forte tension. Almásy est-il, comme Caravaggio le pense, un espion pour les Allemands responsable de la torture qu’a enduré le Canadien ? Que ressent vraiment Hana ? Pourra-t-elle retourner au Canada et tout simplement vivre après ce palier toscan entre la guerre et le retour à la paix ? Et pendant les récits des souvenirs d’Almásy, le lecteur ressent en permanence la tension exercée par la découverte inéluctable d’une relation adultère. Sans parler de la tempête de sable, si soudaine, et du danger de mort palpable. Dans tous les cas, l’alternative est radicale : on s’en sort ou tout explose. C’est finalement la deuxième option qui se produit et Kip explose en apprenant le drame japonais, malgré toutes les épreuves qu’il a surmonté : la perte de ses amis les plus proches, y compris de son mentor britannique, et les bombes allemandes les plus sophistiquées qu’il est parvenu à désactiver.

 

La nation remise en cause

Si Almásy et son meilleur ami britannique Madox aiment tant le désert, c’est parce qu’il procure un sentiment de liberté inédit pour des Européens. Alors chargés de cartographier les terres qu’ils explorent, et donc d’y faire progresser la nation pour laquelle ils travaillent, le désert est leur véritable patrie. En d’autres termes, ils n’en ont pas puisqu’ils se sentent à leur place dans cette étendue mouvante au gré des tempêtes de sable, avec ses oasis et villages sans nom. Quand, lors de sa première nuit d’amour avec Katharine Clifton, Almásy revendique son rejet de l’idée même d’appartenance, la parole semble performative puisqu’il arrache une femme à son mari. Son amour et le manque créé par la séparation puis la mort de celle-ci lui donneront tort.

Mais l’histoire individuelle du patient anglais, du désert à la villa San Girolamo, est une démonstration de l’absurdité des nations. Hongrois, il passe les moments les plus importants de sa vie dans une équipe de cartographes britanniques et adopte un accent si parfait que les Alliés le prennent pour un Anglais. Lui-même semble le croire avant de se souvenir de son passé et de son nom. Comme si la nationalité était une notion arbitraire et qu’un homme pouvait être, à l’image d’une partie de désert encore non revendiquée et que l’on peut faire exister au moyen d’un tracé sur une carte, un être dont l’identité n’est pas définie à la naissance, mais au gré de ses expériences. La guerre est le symbole même de la dangerosité des nations en tant que telles et Madox, explorateur libre et sans doute utopique, se donne la mort en apprenant que la guerre a éclaté au nom des nations.

Les frontières entre celles-ci sont floues pour bien des personnages : Caravaggio est italo-canadien et passe d’un camp à l’autre pendant la guerre. Kip, contrairement à son frère anticolonialiste, a fait allégeance à l’empire britannique en devenant un sapeur brillantissime de l’armée britannique et petit protégé du chef  de la formation. Hiroshima et Nagasaki agissent toutefois comme un détonateur et le font brusquement rejoindre les positions de son frère à l’égard de l’Occident. Ironie de l’histoire, c’est Caravaggio, pourtant venu à la villa pour se venger de celui qui l’aurait livré aux Allemands, qui empêche Kip de tirer sur le patient anglais. Sachant qu’au début, Kip s’était lui-même lié d’amitié avec Almásy et lui avait fait découvrir le lait condensé, spécialité indienne. Les quiproquos et retournements de situation sont nombreux pour si peu de personnages, ce qui quelque part illustre le caractère mouvant des identités. Enfin la villa apparaît comme un échantillon des dégâts physiques – Almásy et Caravaggio – et psychiatriques – Hana et Kip – causés la guerre, une conséquence par définition absurde de l’arbitraire des nations.

Effi Briest, Theodor Fontane

Enfin, la germaniste que je suis vous propose une chronique d’un grand classique allemand, enfin ! Considéré par l’immense Thomas Mann comme le plus grand roman de la littérature allemande, Effi Briest est un incontournable. De nombreuses adaptations cinématographiques ont vu le jour, dont une – aux premières minutes parfaitement insupportables – réalisée en 1974 par le sulfureux Fassbinder, et une autre en 2009, plus accessible et dans l’air du temps.

Résumé

Effi, aristocrate de 17 ans, mène des jours heureux et paisibles à Hohen-Cremmen, petite ville fictive du Mecklembourg, entre ses parents dont elle est l’enfant unique et ses trois amies : Hulda, ainsi que les jumelles Bertha et Hertha. Le roman s’ouvre sur la visite du baron Geert von Innstetten, un ancien prétendant de la mère d’Effi, venu demander la main de la jeune fille auprès de ses parents. Tout le monde se réjouit de ce rapprochement avec Monsieur le Landrat (équivalent hiérarchique de notre préfet), un si bon parti.

Le couple s’installe alors à Kessin, une ville portuaire de Poméranie. Effi est d’abord partagée entre l’excitation de la nouveauté que représente pour elle cette ville ouverte sur le monde et une appréhension de très jeune fille arrachée à sa « Heimat » (ville/pays natal). Ce dernier sentiment se transforme en peur lorsque, dès sa première nuit dans la maison du Landrat, elle perçoit des bruits venant de la grande pièce vide du dessus. Comme elle ne dort pas avec son mari, sa gouvernante Johanna et son chien Rollo la rassurent. Quant à son époux, il lui ricane au nez en admettant sans complexe que la demeure est hantée par le fantôme d’un petit Chinois disparu dans d’obscures circonstances ,et conseille à Effi de se montrer plus digne.

Bien évidemment, l’angoisse et le « Heimweh » (que l’on pourrait traduire par nostalgie de la terre de ses racines) de la jeune fille ne font que redoubler. Loin de ses proches, les visites glaciales auprès de l’aristocratie locale n’apportent aucune consolation, le côté enfantin d’Effi ne trouvant pas écho parmi cette société poussiéreuse. Elle parvient toutefois à nouer de belles amitiés : tout d’abord avec le pharmacien Gieshübler, ensuite avec la généreuse Roswitha.

Rencontrée par hasard dans un cimetière suite à l’enterrement de la maîtresse de maison de cette dernière, Effi, alors enceinte, décide de l’engager comme future nourrice. Mais la naissance de l’enfant ne change rien à l’ennui et au mal-être de la jeune femme font le statut de mère a à peine modifié le caractère. La petite Annie ne semble pas plus occuper les pensées que le temps de la jeune maman anxieuse.

L’arrivée à Kessin du major Crampas vient égayer cette vie morose et annonce la perte d’Effi. Le quadragénaire est un séducteur notoire et malgré l’œil toujours jaloux de sa femme antipathique et casanière, ainsi que les fausses moqueries et vraies mises en garde de son époux sur le tempérament de coureur du nouveau venu, Effi se lie d’amitié avec l’incarnation du danger. Ils se rapprochent pendant leurs balades à cheval et Crampas ouvre les yeux de la jeune cavalière sur la nature autoritaire digne d’un maître d’école de son mari. Il réussit à la convaincre que cette histoire de fantôme dans leur grande maison peu rassurante n’est qu’un moyen d’éducation. Effi nourrit alors une certaine rancœur envers son époux et entame une liaison avec le joyeux Crampas.

Quand le baron, qui ne soupçonne rien de cette idylle tant il reste obnubilé par sa carrière, annonce à sa femme qu’ils vont déménager à Berlin, celle-ci est aux anges. La grande ville est une promesse de distraction et de société moins étriquée par les traditions. Mais surtout, Berlin l’éloignera de celui qui lui a fait perdre la tête.

Plusieurs années après cet éloignement, alors que son épouse est en cure à Bad Ems, Instetten découvre par hasard la correspondance des deux amants. Envahi non pas par la haine ou le désir de vengeance, mais conscient d’un code d’honneur à respecter au détriment de son propre bonheur, il prend son ami Wüllersdorf à témoin et décide de provoquer Crampas en duel. L’amant est tué et la femme adultère est éloignée par une simple lettre.

Commence alors la décadence absolue d’Effi. Mise au ban de la société, elle devient même dans un premier temps persona non grata à Hohen-Cremmen, ses parents souhaitant montrer au monde qu’ils désapprouvent son comportement. Elle emménage alors dans un petit appartement de Berlin où elle vit dans la solitude et le désespoir malgré la présence de Rollo et de la non moins fidèle Roswitha.

La jeune femme reste enfermée et sa santé déjà fragile se détériore. Éloignée de sa fille, son instinct de mère ne tarde pas à la pousser à chercher le contact avec Annie. Mais l’enfant est devenue la créature de son père et lors d’une visite autorisée par celui-ci, la froideur et la raideur de principes du baron incarnés par sa descendance font sortir la mère de ses gonds. Sa fille est à ses yeux définitivement perdue.

Heureusement, Effi est de nouveau acceptée dans le cocon de son enfance et passe des jours paisibles – même si mélancoliques – à Hohen-Cremmen. Mais c’est au moment où elle pense avoir retrouvé une forme de paix que ses poumons lâchent. Elle meurt donc dans sa ville natale, pleurée par la généreuse Roswitha, par son chien Rollo qui reste inconsolable sur sa tombe, et surtout par des parents qui se demandent ce qu’ils ont raté dans leur éducation.

La fille sans éducation

Comme Jeanne d’Une vie, la jeune Effi est projetée – avec toute la naiveté qui caractérise les filles non instruites de l’époque – dans la vie conjugale et l’ennui qu’elle engendre. Elles semblent découvrir le monde pendant leur voyage de noces et tranchent avec le cynisme et la radinerie de Julien pour l’une, et l’immense culture d’Instetten pour l’autre. Toutefois, la comparaison s’arrête là puisque le cœur de l’intrigue oppose diamétralement les deux personnages : Jeanne montre rapidement une aversion totale pour le plaisir charnel, tandis qu’Effi va jusqu’à l’adultère.

Malgré le peu de cas qu’elle fait de sa fille, son obsession légèrement puérile, voire agaçante, pour le fantôme du petit Chinois, et enfin la comédie jouée à Roswitha pour se rendre en cachette à ses rendez-vous avec Crampas dans les dunes, Effi déclenche l’empathie. Sa spontanéité et sa candeur ne sont que plus resplendissantes à côté des nobles auxquels elle rend visite, et surtout de son époux, l’aristocrate aux valeurs immuables et aux dents longues.

Coupable d’adultère, elle est toutefois présentée comme victime d’une société prussienne engluée dans ses principes ridicules et source de malheur pour les individus. Mariée à dix-sept ans, plus ou moins humiliée par un bourreau du travail qui a l’âge d’être son père, et enfin éternellement bafouée lorsque son adultère éclate au grand jour, Effi apparaît comme une petite fille projetée dans le monde sans y avoir été préparée. L’interrogation finale des parents ne fait que le confirmer.

La critique du conservatisme prussien

Il faut reconnaître que le baron von Innstetten est si austère que même sa position de victime d’adultère ne parvient pas à attirer la moindre sympathie pour ce personnage. La petite Annie devient la copie conforme de son père et se montre d’une froideur à peine croyable lors des retrouvailles avec sa propre mère. La domestique Johanna est d’une élégance somptueuse et sa rigueur contraste avec la bonhommie de la catholique Roswitha. Au moment où la faute éclate, celle-ci soupçonne même Johanna d’aimer Instetten en secret, comme si finalement « qui se ressemble, s’assemble ». Mais Instetten avoue lui-même que l’application rigoureuse de ses principes entraîne le malheur conjugal, alors qu’il accueille avec dédain sa nomination au poste de ministre. Il savait pourtant dès sa décision de provoquer Crampas en duel que la colère d’un mari bafoué aurait été préférable à la stricte mise en œuvre de valeurs – déjà jugées dépassées à l’époque – menant à cette pratique cruelle.

À travers les nombreuses représentations théâtrales dans lesquelles la belle Effi et Crampas jouent se cache une véritable critique de la comédie interprétée le plus sérieusement du monde par la haute société prussienne. Pas étonnant donc que celle-ci rejette la jeunesse et la spontanéité de l’héroïne. La quintessence de l’hypocrisie et de la médisance qui caractérisent cette aristocratie apparaît dans la scène du repas de Noel.

Un roman phare du réalisme allemand

Avec ce roman publié en 1896, Fontane va plus loin dans le réalisme allemand que ses prédécesseurs. L’écrivain reprend certes des éléments du réalisme poétique, en particulier avec son utilisation de motifs esthétiques comme la balançoire penchée d’Hohen-Cremmen qui symbolise à la fois l’innocence et le goût – ou plutôt l’ignorance ? – du danger d’Effi depuis son plus jeune âge, ou encore les immenses platanes – symboles du poids et de l’ancrage de la tradition – au milieu desquels Briest et Instetten échangent sur la prestigieuse carrière de ce dernier. Mais Effi Briest est surtout précurseur du roman social allemand, genre porté quelques années plus tard à la perfection dans Les Buddenbrook.

Le narrateur omniscient vise l’objectivité, tout en écourtant le peu de passages où son héroïne ne figure pas. Pour cela, il utilise diverses techniques littéraires, comme le ton de la discussion populaire et « franche » – notamment grâce au personnage de Roswitha – le changement de point de vue dans la narration des faits – cf. la découverte des lettres de Crampas et le récit de celle-ci auprès d’Effi -, le discours indirect libre, la description épique des premières randonnées à cheval des deux amants, les quelques dialogues, mais aussi l’épistolaire. Aucun instrument narratif n’est mis de côté pour que ce roman décrive le destin d’une jeune femme sacrifiée par une société injuste et étriquée dans ses traditions.

Mais le mystère est roi dans Effi Briest. À l’instar du bon père Briest qui pense que le monde est trop complexe et sur les paroles duquel s’achève le roman (« C’est une question bien trop vaste »), Fontane laisse de nombreuses énigmes en suspens : le lecteur ne comprend pas forcément que les escapades dans les dunes d’Effi et les rendez-vous manqués avec sa domestique correspondaient en réalité à une liaison avec Crampas et apprend celle-ci en même temps qu’Instetten, et enfin cette histoire du petit Chinois et de son fantôme n’a jamais été élucidée. Comme si Fontane partageait la vision du monde de Briest ; les choses sont trop complexes et il est préférable de ne pas prononcer d’opinion fixe sur celles-ci. C’est donc au lecteur de l’interpréter à partir des éléments fournis, même s’ils sont parfois incomplets !