Soumission, Michel Houellebecq

C’est dans un cadre non conventionnel, celui d’un Book Club officieux, que j’ai relu le très polémique Soumission de Michel Houellebecq. Parue en janvier 2015 juste avant les attentats de Charlie Hebdo, cette dystopie – et deux à la suite ! – m’a, comme tous les livres de Houellebecq, bouleversée lors de ma première lecture en 2018. Il n’en est rien de ma relecture en 2020. J’attendrai donc encore un peu avant d’ouvrir Sérotonine, car le ton désabusé et la misogynie assumée de Monsieur « le-plus-grand-écrivain-français-vivant » ont perdu de leur charme à mes yeux. Relecture trop précoce et inutile ? Passage entre-temps de la 4e vague de féminisme, laquelle a modifié profondément ma façon de penser et abaissé mon seuil de tolérance au machisme ? Peut-être. Toujours est-il qu’il a fait l’unanimité dans mon Book Club un peu spécial et restreint. Comme quoi les féministes sont vraiment sympas lorsqu’il s’agit de faire abstraction de leurs convictions pour reconnaître la valeur littéraire et politique d’une œuvre. Ou plutôt, prenons les choses dans l’autre sens, Houellebecq possède un talent de romancier tellement énorme qu’on lui pardonne  sa misogynie parsemée de scènes de cul sous le prisme du « male gaze » le plus primaire et…débile. Mais quelle est donc cette puissance littéraire qui nous force à apprécier Soumission malgré tout ?

La Soumission à l’islam, remède à un Occident en manque de spiritualité

Une fois n’est pas coutume, je préfère développer ici la thèse principale du livre car trop d’inepties ont été dites à son propos, avec en tête les accusations d’islamophobie. Concentrons-nous donc sur l’essentiel. Dans une interview exceptionnelle donnée en 2019 au Danemark – ce n’est un secret pour personne, Houellebecq ne supporte plus les médias de son pays – l’auteur prononçait cette phrase pour le moins surprenante « Soumission n’est pas un livre sur l’islam ». Sa thèse pourrait se résumer ainsi : le roman décrit avant tout le basculement d’une démocratie occidentale dans la théocratie, peu importe la religion concernée. Pour appuyer son propos, il nous apprend que Napoléon avait l’intention de conquérir l’Égypte et de se convertir à l’islam dans ce but. Contrairement aux détracteurs du livre – qui ont d’ailleurs à peine eu le temps de s’exprimer à sa sortie – le lecteur attentif comprend vite que le Houellebecq de Plateforme, celui qualifiant l’islam de « religion la plus con du monde », est bien loin. Au-delà de la satire de la société française, du monde universitaire et de la lâcheté de ses politiciens, la vie de ce personnage principal esseulé, apathique et parfois cynique, en bon héros houellebecquien qui se respecte, s’améliore grâce à sa conversion. Entre polygamie pour un meilleur épanouissement de l’homme et femmes de retour au foyer pour une lutte efficace contre le chômage, la France retrouve des couleurs ah ah ah. N’oublions pas la dimension comique et les réflexions simplistes, voire complètement idiotes, de ce livre. Ex : « comme certains Sénégalais sont musulmans… ». Au secours !!

Mais la France enregistrant le taux de population musulmane le plus élevé pour un pays non-musulman, ce pays apparaît comme une vitrine de l’Occident dans son ensemble. Les livres de Houellebecq, et celui-ci en particulier, paraissent très français : ils fourmillent de références que les étrangers seraient obligés de saisir sur Google pour comprendre – Jean-François Copé, David Pujadas ou encore Jean-Pierre Pernaut pour ne citer que quelques noms, sans compter la description très précise du 5e arrondissement, entre les arènes de Lutèce et la Grande mosquée. Pourtant, le succès de notre Michel national tient bien au miroir qu’il tend à TOUT l’Occident. Ses héros masculins romantiques, désabusés et surtout dépressifs auraient pu être Allemands, Américains ou Italiens, et dans Soumission, on en imagine un bon paquet trop heureux de se convertir à une religion qui autorise la polygamie.

J’interprète ce roman ainsi : ce qui manque à ce personnages houellebecquien et plus largement à nos sociétés occidentales, c’est une religion autoritaire – à noter que le narrateur reprend le mépris de Nietzsche à l’égard du christianisme, le qualifiant de religion féminine. « Islam » signifiant « soumission » en arabe, cette dystopie décrit moins la soumission d’un État occidental jusqu’ici fièrement laïc à une religion majoritaire – en nombre de pratiquants – que celle des hommes à Dieu. Contrairement au christianisme, la religion de l’Amour, celle où Jésus s’est fait homme pour se mettre à leur niveau, celle où le Christ enseigne le pardon en tend l’autre joue après avoir reçu une gifle, l’islam exige une soumission absolue à Dieu. Sans avoir lu le Coran, on sait bien à quel point cette religion qui régit tous les aspects de la vie des hommes – politique notamment, via la charia – est nettement plus contraignante que les autres religions monothéistes. Citons ses interdits les plus connus de tous : consommation d’alcool et de porc.

Bref. Dans un pays autrefois prospère, mais où la pauvreté et la misère se répandent désormais comme une tache d’huile au sein de sa population, les Hommes sont perdus et en manque de spiritualité. Vaste question philosophique qui traverse toute l’œuvre de Houellebecq : que sommes-nous sans Dieu ? Quel sens peut bien avoir notre vie sur terre ? En profiter car il n’y a rien après apparaît comme la nouvelle loi qui régit la vie des Occidentaux. Dans une société française post-soixante-huitarde visiblement paumée suite à la libération sexuelle et à l’abandon de la morale judéo-chrétienne comme système de valeur suprême – cf. Les Particules élémentaires, ou même Plateforme – les êtres ont besoin de rênes solides, de préceptes à suivre. Tandis que la tentation populiste, pour ne pas dire totalitaire, s’exprime de plus en plus dans les urnes à chaque élection présidentielle, Houellebecq imagine dans cette dystopie l’islam comme solution, alors que son rejet par la population française est à l’origine même du vote populiste. Ironie du sort, quand on sait que la bon nombre de politologues parlent/craignent/prédisent un basculement de la France sous le Pen, le principal ennemi autoproclamé de l’islam. Ah non ! Pour ce petit peuple en manque de spiritualité, les identitaires et leurs incendies ou meurtres isolés ne semblent pas constituer un remède efficace à une telle perte. Houellebecq leur préfère le puissant islam, arrivé par les urnes et accompagné de lois misogynes et peu réalistes si on regarde son application dans les pays pratiquant un islam modéré – toutes les femmes au foyer, polygamie, pédophilie et burqa. Une solution radicale, mais le désormais célèbre excipit de ce roman ne laisse aucun doute sur les bienfaits de cette conversion du héros : « Je n’aurais rien à regretter ».

Et rappelons que Soumission est avant tout le récit d’une conversion, puisque notre universitaire qui ne croit en rien est spécialiste de Huysmans. Or l’œuvre de cet auteur catholique raconte l’enracinement de sa foi au fur et à mesure qu’il approche de la fin de sa vie, avec justement des ouvrages plus mystiques à l’approche du souffle final. Par ailleurs, Houellebecq a déclaré – parmi le peu d’interviews qu’il a pu de faire pendant la promotion écourtée de son livre – avoir raté une conversion au catholicisme lorsqu’il était plus jeune. Deuxième tentative via un énième double fictionnel. En revanche, et là où ce roman se détache du parcours spirituel que décrit l’œuvre de Huysmans, le personnage principal a beau suivre les pas de son auteur de prédilection et dormir dans le monastère où celui-ci a séjourné, son cheminement est plus opportuniste que sincèrement spirituel. Comme je l’ai expliqué plus haut, l’islam présente d’immenses avantages pour un homme. Mais ce n’est pas tout, après l’arrivée au pouvoir du candidat musulman, l’Université publique de la Sorbonne se transforme en Université islamique arrosée par l’argent des pétromonarchies. Notre professeur voit son salaire décoller et son niveau de vie exploser – le tout avec plusieurs femmes : les gamines pour le sexe, les vieilles pour la bouffe. Que demande le peuple ?

Cristallisation secrète, Yoko Ogama

Toujours dans le cadre de mon Book Club, je poursuis mon exploration de la littérature étrangère – et Alléluia, j’ai découvert cette fois-ci une œuvre fort agréable. Après Les mémoires d’un chat, jolie surprise pour adolescents, passons à un tout autre sujet avec Cristallisation secrète, deuxième roman japonais qu’il m’a été donné de lire. Sobrement intitulé The Memory Police dans sa traduction en anglais, cette dystopie relate la disparition progressive des objets et des êtres sur une petite île nippone. Ainsi les oiseaux, les fleurs ou encore les livres disparaissent, le tout sous le contrôle de la Police de la mémoire. Le rituel se répète : les habitants se réunissent au bord de la mer pour constater la disparition, avant d’éliminer eux-mêmes les éventuels exemplaires qu’ils possèdent de la chose en question. Quant à elle, la Police de la mémoire veille à ce que plus rien ne soit conservé et arrête les Hommes dotés d’un gène particulier leur permettant de se souvenir.

Voyons voir pourquoi j’ai apprécié ce roman.

Une fluidité sans pareille

D’après ce que j’ai lu concernant la littérature japonaise – et ma précédente lecture le confirme – il semblerait que celle-ci se caractérise par un style imagé et une parfaite fluidité. Alors « style fluide » est certes une expression un peu bateau – et ça tombe bien, nous sommes sur une île !! Pourtant c’est le cas : les pages se tournent toute seule, et la fluidité de la prose de Yoko Ogawa semble mimer celle avec laquelle disparaissent les choses. Tout va de soi, et tel est l’enjeu de l’intrigue, ce qui rend d’autant plus difficile la lutte contre les disparitions que vont mettre en place nos trois protagonistes. Car ils le savent, les prochains sur la liste, ce sont les habitants eux-mêmes ; toutes ces choses en moins, c’est un étau qui se resserre autour des Hommes.

Un trio parfait

Deux personnages masculins viennent se greffer autour de l’héroïne de ce roman au narrateur omniscient. L’écrivaine et personnage principal dont la mère sculptrice a sans doute été éliminée par la pPolice de la mémoire pour conservation d’objets disparus – diamants, tickets, médicaments, bonbons, etc. – poursuit l’héritage et se bat contre l’oubli avec son art pour arme. Elle peut compter sur l’appui d’un ancien chauffeur de ferry vivant dans son embarcation – rouillée, puisque les ferrys ont disparus bien avant le début du récit. Ensemble, ils vont protéger l’éditeur de l’écrivaine menacé par la Police de la mémoire car porteur de ce fameux gène évoqué plus haut. Le vieillard est un ami des parents et leur amitié est d’autant plus belle qu’elle naît de deux solitudes et de deux êtres se sentant menacés. Quant à l’éditeur, marié et jeune papa, l’ambiguïté de sa relation avec son écrivaine tient jusqu’au bout. N’en disons pas plus. Mais une chose est sûre, notre trio constitue une certaine harmonie, avec des personnages à la fois liés par l’héroïne et par son amant – ?? – qu’ils ont pour objectif de cacher.

1984 or not 1984, that is the question

Et la réponse est ferme et définitive, confirmée par Yoko Ogawa herself : non. Cristallisation secrète n’est pas un roman politique, même si je mets au défi quiconque de le lire sans penser à George Orwell. L’appareil étatique et la mise en place de la répression sont les piliers tristement réalistes de ce chef d’œuvre de politique-fiction, or on ne retrouve pas ici de description approfondie d’un système politique. Il n’empêche que, je vous le concède, l’immense QG de la Police de la mémoire évoque les bâtiments du « ministère de la Vérité » – ou même le siège de la Stasi à Berlin où j’ai eu l’occasion de me rendre il y a quelques années – et le travail de cette institution n’est pas sans rappeler la réécriture voire l’effacement de l’Histoire dans 1984. Mais au-delà de ces éléments indispensables au récit, Ogawa n’a pas eu l’intention d’écrire un roman politique. Heureusement, car elle aurait eu bien de la peine à écrire une dystopie sur un régime totalitaire…et donc passer après George Orwell !

Cristallisation secrète relate le combat de trois amis pour ne pas mourir lentement face à une disparition programmée des habitants de l’île, peu à peu dépourvus des choses qui faisaient partie de leur quotidien. C’est un récit sur nos perceptions, la fragilité des habitudes car on s’habitue au pire en se déshabituant du meilleur – et notre monde à l’heure du COVID montre à quel point la réalité dépasse ici la fiction.

Un roman dans le roman

Le thème de la perception, celle des choses et de l’espace – comme le montre de façon métaphorique la réduction à l’extrême de celui dans lequel vit l’éditeur planqué et l’héroïne séquestrée du roman dans le roman – constitue l’une des clefs du roman. Mais la mise en abîme du roman que l’héroïne tente – avec grande difficulté depuis la disparition des livres et au fur et à mesure de l’étiolement de sa mémoire – d’écrire avec l’aide de son éditeur doté du gène de la mémoire porte avant tout sur la parole. Sans dévoiler l’intrigue, il s’agit selon moi d’une allégorie sur l’incapacité à communiquer et la fragilité, la dépendance, et l’enfermement qui en découle…un isolement qui peut s’apparenter à la mort pour celui ou celle qui souffre de ce manque. Les trois amis vont-ils disparaître comme l’héroïne du roman en cours de rédaction semble le faire ? La fin est ouverte, dans les deux histoires.

Et je conclus en vous recommandant cette dystopie mélancolique et fort agréable à lire, surtout en cette période où notre mémoire est un bien précieux : rappelons-nous la vie sans masque, les accolades, le contact tactile et les concerts sublimes auxquels nous avons assisté. Contrairement au récit, notre mémoire n’est pas en danger, mais la disparition d’éléments chers à notre cohésion ainsi que la facilité de basculement collectif  qui l’accompagne doivent nous inquiéter.

La Peste, Albert Camus

Pendant ces longues – même si trop courtes pour moi – semaines d’enfermement relatif, il s’agissait de mettre à profit son confinement. Mis à part le sport, dont ma fréquence de pratique est restée sensiblement la même avant et après cette période, je n’ai rien fait de spécial. Ou presque. Grâce à l’excellente initiative de La Grande Librairie, j’ai écouté et regardé toutes les vidéos de lecture à voix haute de La Peste d’Albert Camus. La qualité de lecture était incroyable, encore plus de la part des participants anonymes que des comédiens professionnels d’ailleurs, et ce roman a plutôt rattrapé l’immense déception causée par L’Étranger, que j’avoue avoir trouvé plat et ennuyeux. A contrario, les personnages de La Peste sont tous bien définis et faciles à cerner, certaines scènes débordent d’émotion ; merci aux lecteurs qui ont su la transmettre à l’oral. Sans savoir pourquoi de nombreux critiques affirment que « ce n’est pas le meilleur Camus », j’ai globalement apprécié cette

 

Allégorie de la France sous l’Occupation

Même si elles sont connues de tous, rappelons les bases de cette œuvre largement étudiée dans les lycées et universités français. Publié en 1947, deux ans seulement après la Libération, ce roman engagé s’inscrit, avec L’hommes Révolté et Les Justes, dans le cycle de la révolte. Il décrit la ville d’Oran, alors française, en proie à une terrible épidémie de peste. De la progression insidieuse à la disparition de celle-ci, en passant par la fermeture des portes de la ville, le journal du docteur Rieux décrit avec un mélange d’humanisme sincère et de clarté de praticien comment les Hommes ont fait face au fléau.

Au même titre que la population française sous Vichy, les personnages de La Peste ne constituent pas un seul bloc et certains archétypes se dégagent. Ainsi le Docteur Rieux se dévoue corps et âme afin de sauver le plus de malades possibles, parfois jusqu’à l’épuisement. Il représente donc l’humanisme, le sens du devoir. Pour accomplir celui-ci – la tâche est immense – il peut compter sur Tarrou, son voisin et futur ami, allié dans la mise en place d’un service de soins. Au fur et à mesure de l’envahissement, son courage se déploie crescendo, au péril de sa vie. Il incarne le résistant. Par opposition, il faut bien un méchant, le collabo, incarné en la personne de Cottard. Ostensiblement ravi de la situation, il en tire profit grâce au marché noir et à d’autres activités illicites.

Au-delà de ces profils bien précis, certains personnages montrent que les prises de position évoluent par la force des choses. Paneloux, le prêtre, condamne dans un premier temps les Oranais en considérant la peste comme un fléau divin – les Français n’ont-ils pas mérité l’Occupation tant ils ont été minables face à l’armée allemande et sa Blitzkrieg ?, puis se montre plus miséricordieux après la terrible mort du fils d’Othon. Même chose pour ce dernier qui, suite à l’horrible agonie de son enfant, se range aux côté de Rieux : le résistant tardif en somme, dont le changement de bord résulte d’une prise de conscience brutale par l’émotion – les déportations, par exemple. Enfin le journaliste Rambert incarne une autre variante du résistant tardif. D’abord obnubilé par l’idée de quitter la ville pour rejoindre sa femme qui lui manque terriblement, il accepte progressivement son destin personnel imbriqué dans le collectif et troque son attitude égoïste contre un certain dévouement à la cause de Rieux.

L’ensemble forme donc un kaléidoscope fidèle d’une société soumise à l’oppression d’un ennemi extérieur. La progression du fléau et celle des consciences est décrite avec une plume parfaitement réaliste. La maladie commence par faire quelques morts suspectes. Puis les cas s’accumulent, le mot est lâché : c’est la peste – et la société s’organise, entre fermeture des portes d’Oran, service sanitaire, isolation des malades, recherche d’un vaccin et…ouverture/Libération. On doute, puis on réalise ; on perd des proches, on se résout à accepter la réalité, voire à se battre ou à tirer son épingle du jeu dans le cas des collaborateurs. Mais s’il est question d’Occupation nazie et non de pandémie, le roman d’une épidémie n’a pas moins connu des records de vente pendant le confinement.

 

Des parallèles évidents avec le monde à l’heure du COVID

Et pour cause ! Jamais je n’aurais cru que les ressemblances allaient être aussi nombreuses et frappantes. Je pensais que le point commun s’arrêtait au titre évocateur d’une épidémie. D’ailleurs pas vraiment, puisqu’elle est allégorique, tandis que le COVID-19 est lui bien réel. Mais à bien y regarder, ça se tient.

La lente propagation de l’épidémie accompagnée du doute puis de l’acceptation/de la peur au sein des populations est on ne peut plus réelle. Lorsque la nouvelle a éclaté de Wuhan en décembre/janvier, QUI en Europe a pris la chose au sérieux ? Souvenons-nous des médecins de plateaux – et même du professeur Raoult, ô grand Dieu populiste des épidémiologistes – qui parlaient plus ou moins de grippette, d’Agnès Buzyn qui qualifiait de faible le risque de propagation de la maladie en France. Des rassemblements maintenus, y compris le macabre regroupement des évangélistes en février à Mulhouse, des élections municipales qui ont eu lieu en…mars. Bref, un déni des autorités malgré l’inquiétude des citoyens, notamment suite à l’hécatombe soudaine au Nord de l’Italie dès fin février, qui se rapproche de ce sentiment de peur diffus et progressif parmi les Oranais face à la multiplication des morts subites de la peste.

Une fois le déni surmonté, les unités COVID débordées dans certaines régions du globe et le confinement installé, les masques – pourtant en quantité insuffisante – tombent. Lors de mon écoute du roman, le dévouement de Rieux et de Tarrou  évoquent celui du personnel soignant, parfois au péril de leur vie. La lente agonie du fils d’Othon m’a rappelée la mort – et même l’intubation, dont on ne se remet jamais totalement, ne l’oublions pas ! – de tous ces vieillards et personnes dites à risques. Dans les deux cas, les victimes sont parmi les membres les plus faibles des populations, ce qui explique le pathos de la situation. Il en va de même pour le pendant maléfique de ces personnages « au front », pour reprendre cette expression employée à juste titre par les médias pendant le confinement : le cynique Cottard, le collabo. Le malheur des uns, d’une société toute entière en l’occurrence, fait le bonheur des autres. Les personnes sans foi ni loi ont donc tiré profit de la crise comme personne, des tarés qui ont stocké du papier toilette et des denrées non périssables AVANT la pénurie supposée en espérant pouvoir revendre le tout sur le marché noir, aux fabricants d’ordinateurs portables avec une flambée des prix de ces marchandises indispensables au télétravail, en passant par la petite boutique de FDP de mon quartier qui s’est mise à vendre des masques en tissu à 15€ pièce juste avant l’obligation de port du masque dans les magasins et transports publics.

Last but not least : les scènes de liesse – notamment de retrouvailles pour les couples déchirés par la peste – à la réouverture des portes d’Oran rappellent les sublimes images, gravées dans la mémoire collective, de la Libération fêtée sur les Champs-Élysées. Quant au parallèle avec le contexte surréaliste de 2020, il est moins évident car peu spectaculaire, mais la réouverture des bars et surtout le déconfinenement du 11 mai alliés à l’arrivée des beaux jours et longues soirées chaleureuses se sont traduits par un élan sensible de joie de vivre et de gaieté. Un retour à la vie que j’ai adoré cet été, mais qui pour moi reste fort assombri par un nuage lourd et bas : l’interdiction des concerts et festivals – parties intégrantes de ma vie et à l’origine de mes plus beaux souvenirs depuis plusieurs belles années. Toutefois, ces imbéciles heureux, Oranais chez Camus ou de 2020, qui célèbrent la fin – vraiment ?! – de l’épidémie comme si elle n’avait jamais existée ne sont-ils pas en train de préparer la prochaine peste avec leur sourire… contagieux ? Et à quel moment remettent-ils en question leur dépendance et soumission vis-à-vis d’une Chine toute puissante et destructrice ?

 

Daisy Jones and the Six, Taylor Jenkins Reid

Je suis restée fidèle à mon Book Club, et j’en viendrais presque à regretter ma loyauté lorsqu’il me fait lire des bouses comme Daisy Jones and The Six de Taylor Jenkins Reid. Vainqueur d’un sondage interne où nos camarades américaines ont voté massivement en faveur de ce livre, autant dire qu’il ne m’a pas emballée malgré les critiques dithyrambiques lues un peu partout sur la toile – Youtube, Goodreads, Babelio, etc. – et le sujet a priori fort alléchant pour moi.  À l’exception de deux amies et de ma petite personne, il a remporté un franc succès dans mon Book Club également. C’est l’histoire du plus grand groupe de rock des années 70 racontée sous forme d’interview récente de ses membres, soit plusieurs décennies après leur séparation. La forme est originale ; elle permet de jouer avec les points de vue. Le fond semble fait pour moi ; j’adore le rock et ses récits.

C’est pourtant une catastrophe : ce groupe fictif apparemment inspiré de Fleetwood Mac – à noter que son guitariste vient de disparaître – est sans intérêt. Pourquoi voudrait-on entrevoir les coulisses de certains groupes de rock et autres artistes ? Parce qu’on aime leurs chansons dans un premier temps, pardi ! À partir de là, et je m’en suis rendue compte dès les premières pages, ce bouquin n’avait aucune chance de me plaire. Or l’écrivaine ne se contente pas d’écrire sur un groupe imaginaire dont les amateurs de rock se fichent, elle s’arrange pour que tout sonne faux.

J’en suis d’autant plus triste qu’en règle générale, je me délecte des histoires de groupes, comme celle des Sex Pistols – j’avais un DVD chéri d’une interview des anciens membres réalisée dans les années 2000, même forme que Daisy Jones and The Six donc – d’Oasis – Supersonic est un documentaire prenant – ou encore des Clash – je regardais Rude Boy plusieurs fois par semaine pendant mes années lycée. Toutefois, tout ce qui se passe autour de la musique n’intéresserait personne sans la folie de Johnny Rotten, le sarcasme de Noel Gallagher ou encore la radicalité de Joe Strummer. Mais leur point commun est évident : ils sont Britanniques, ce qui implique un rock différent, fondé sur un véritable sens de la mélodie – ce n’est pas un hasard si l’immense majorité des groupes que j’écoute vient d’Outre-Manche – mais surtout un ton et un humour sans pareils.

Tandis que là…

 

Que c’est américain !

Disclaimer : j’ai beaucoup d’admiration pour de nombreux auteurs nord-américains, comme Stephen King ou encore Paul Auster, mais ce récit avait un fort penchant pour la « moraline » du pays de l’oncle Sam. Ainsi Billy Dunne, le leader sexy et charismatique du groupe le plus en vogue du moment, se marie très jeune avec Camilla, la femme de sa vie. Soit. Mais le jeune homme ayant été lui-même abandonné par son père, il tombe dans la drogue lors de sa première tournée alors même que sa femme attend leur première fille. Peur bleue de la paternité et fuite des responsabilités à cause de cet abandon par le père : vive le cliché et la psychanalyse de comptoir ! Et ça ne s’arrête pas là. Notre ami Billy remonte la pente après avoir été surpris par Camilla en train de se faire sucer dans le tour bus. En pleine cure de désintoxication, il manque la naissance de sa première fille mais son sevrage réussit. Combien, dans l’histoire du rock, d’héroïnomanes-alcooliques-infidèles s’en sont sortis définitivement après leur premier sevrage ? Bref. On n’y croit pas une seconde.

L’apothéose de la messe américaine habituelle sur la famille, la fidélité gnia gnia gnia gnia – passons sur le fait que les Américains sont statistiquement plus infidèles que les Français, même s’ils se plaisent à croire que nous sommes des espèces de chauds lapins incapables de tenir notre sexe – se joue dans une scène digne des Feux de l’amour. À la fin de leur dernière tournée, le grand, l’immense, le magnifique Billy sent que sa collaboration avec la sulfureuse Daisy peut le faire vaciller, la jeune femme ayant la capacité de faire ressortir ses vieux démons, en particulier lors de l’écriture de leurs morceaux. Parfaitement sobre et clean, il évite les soirées post-concerts avec le groupe. Mais ce soir-là, seul au bar de l’hôtel, il commence à approcher sa bouche d’un verre de whisky quand la discussion avec un fan du groupe et la vue d’une photo de sa petite famille dans son portefeuille le pousse à reposer lentement le verre. Je vous jure avoir entendu les violons à la lecture de cet horrible passage.

Au même moment, une autre scène digne d’une médiocre sitcom se joue dans la chambre d’hôtel de Daisy. Divorcée d’un riche Italien qui a failli la laisser crever d’une overdose, le sex symbol est rattrapé par Sainte Camilla qui sent bien que quelque chose se trame entre son mari et la chanteuse. L’épouse se lance alors dans un laïus sur la protection de son mariage et de sa petite famille à tout prix, même si elle apprécie et tient à sincèrement à Daisy. Une réaction crédible aurait plutôt consisté à lui éclater la tête, mais nous ne sommes plus à cela près.

 

Des classiques de la galaxie du rock mal exploités

Autre élément qui aurait pu paraître crédible s’il n’avait été acidulé à la guimauve américaine : les rivalités internes. Aucun grand groupe n’y a échappé, et ça a parfois été violent. Malheureusement, ici pas de bagarre à la Gallagher entre les frères Dunne, le jeune Graham acceptant avec docilité l’hégémonie créatrice de Billy. Pas de compétition-émulation artistique à la McCartney-Lennon, le duo Daisy/Billy se contentant non sans conflits à forte tension sexuelle de composer à quatre mains. Pas de de grosses bastons – judiciaires ou physiques – à la Gilmour-Waters, le principal opposant de Billy, le guitariste Eddie, se contentant d’exprimer sa frustration artistique dans l’interview post-mortem du groupe…Bref, rien de croustillant, trop d’occasions manquées, d’ingrédients mal cuisinés qui auraient pu donner un groupe fictif crédible malgré tout.

Enfin Warren, le batteur, est un gros débile obsédé par l’alcool et les groupies. Le cliché du primate très limité à force de taper sur des fûts pour gagner sa vie n’est pas faux quand on revoit des interviews de grands groupes de rock des années 70. Désolée, mais si Richard Kolinka est l’un des meilleurs batteurs francais, je n’ai pas été foudroyée par son intelligence au visionnage des images d’archives. Les autres membres de Téléphone étaient – à part Corinne – très jeunes et cons, mais alors lui…Or tandis que la frivolité des jeunes batteurs les rend souvent sympathiques, Warren se contente d’être lourd et pas drôle.

 

Un féminisme poussif

Cette partie pourrait très bien s’intégrer au premier paragraphe.

Pour résumer le féminisme de Daisy Jones and The Six, disons que Reid « is trying too hard ». Là encore, l’intention est louable lorsqu’on s’attaque au monde ultra viril du rock n’ roll, un milieu où la quasi-totalité des musiciens et leaders de groupes sont des hommes, où la musique sent la sueur et la testostérone. Mais pour inverser le rôle des femmes traditionnellement reléguées au rang de groupie ou dans le plus prestigieux des cas de petite amie officielle, Reid nous refourgue une autre caricature peu aimable – au sens littéral du terme, bien entendu.

Daisy Jones vient des beaux quartiers de Los Angeles et âgée d’à peine seize ans, pauvre petite fille unique délaissée par ses parents riches, elle écume les clubs de Sunset Strip, couche avec des musiciens et touche déjà aux drogues. Parcours classique de femme-objet des années 70 en somme, un destin duquel l’auteure la sauve toutefois en lui attribuant un talent d’écriture. Lorsqu’elle rejoint le groupe, la bombe lutte avec le leader et finit par apporter bien plus que son sex-appeal et sa belle voix. Enfin une fille du rock qui n’est ni limitée à sa voix et à son physique ! Une bonne nouvelle, me diriez-vous ? Sauf que non. Il a fallu que l’auteure – qui avait sans doute déjà l’eau à la bouche en pensant au pognon qu’allait lui rapporter l’adaptation en série de son œuvre non littéraire – complaise son personnage dans un rôle peu reluisant à mon goût : co-parolière incapable d’écrire autre chose que des chansons d’amour et qui ne participe pas à la composition ou à la production du disque, amoureuse transie et in fine soumise à un leader autocrate, ultra sexy, dépendante de nombreuses drogues et d’un Italien qu’elle épouse sur un coup de tête. On a vu mieux comme modèle de femme brillante.

Ce qui nous mène tout naturellement à aborder la sous-exploitation du personnage de Karen, qui elle, est selon moi l’archétype de l’artiste accomplie et de la femme indépendante. Entièrement dédiée à son art, elle joue du synthé comme personne, mais ses idées ne trouvent pas écho dans le groupe et son talent semble brimé. Indépendante sur le plan amoureux, elle refuse de s’attacher à Graham et d’officialiser leur relation et va même jusqu’à avorter. Un geste ultime de renoncement à une éventuelle vie de mère au profit de sa passion. Les quelques pages sur l’avortement donnent aussi lieu à un joli dialogue de sororité avec Camilla, la mère parfaite qui accepte pourtant que toutes les femmes n’aient pas l’instinct maternel. À la toute fin du livre, on apprend par ailleurs que Karen a continué de jouer dans différents groupes après Daisy Jones and The Six et a toujours refusé d’avoir des enfants. Voilà selon moi LE véritable personnage féminin du livre. Pourtant la belle Karen passe au second plan, cachée par la sulfureuse Daisy. Et moi qui croyait que l’une des causes du féminisme consistait à se battre contre l’enfermement des femmes dans des rôles peu valorisants et contre la réduction de celles-ci à leur physique ! Non vraiment, raté sur toute la ligne Mme Taylor Jenkins Reid. Peut-être devrait-elle se lancer dans l’écriture de paroles, car celles de l’album Aurora, publiées à la suite de l’interview, sont nettement supérieures à tout le reste du bouquin.

Le Hussard sur le toit, Jean Giono

Sans transition, quittons le paysage industriel du Massif central pour les collines provençales. Nous sommes en 1832, au comble de la chaleur estivale de cette région méridionale, et une terrible épidémie de choléra décime les populations villageoises. Angelo, carbonaro piémontais en fuite, arrive en pleine catastrophe. Le Hussard sur le toit, c’est donc le récit de ce jeune héros qui traverse une contrée en proie à une terrible épidémie. Ça a l’air assommant résumé ainsi ? Et bien figurez-vous que ça l’est ! Comme j’ai un souvenir agréable de ma lecture de Regain pendant mon enfance, je me suis lancée pendant mon confinement avec enthousiasme à la découverte de cette histoire en lien avec l’actualité. On y trouve d’ailleurs quelques parallèles, comme la billette pour passer les barrages de gendarmerie – ancêtre de la ridicule attestation sous le COVID – le confinement, la quarantaine et la méfiance des uns envers les autres. Mais au-delà de ces éléments épars, le roman est une déception généralisée. Cinq-cents pages d’ennui mortel – sans mauvais jeu de mot. J’ai sans doute terminé ce livre à cause d’un stupide espoir, celui que soudain tout allait devenir palpitant après de nombreuses pages d’ennui.

 

Le lyrisme de Giono

Impossible de parler de Giono sans commencer par son style, car même s’il n’a rien pu contre ma léthargie, il m’a subjuguée. Combien de fois me suis-je sentie transportée dans cette Provence d’abord écrasée par la chaleur estivale, puis recouverte d’un brouillard automnal ? Combien de fois ai-je – un sourire aux lèvres dessiné par la beauté de mots qui s’accordent si bien – relu certaines phrases pour le plaisir de m’imprégner de ces longues descriptions ?

« Le petit chemin de terre fort doux au pas du cheval et qui montait sur ce flanc de la montagne en pente douce serpentait entre ces bosquets d’arbres dans lesquels la lumière oblique de l’extrême matin ouvrait de profondes avenues dorées et la perspective d’immenses salles aux voûtes vertes soutenues par des multitudes de piliers blancs. » (p.47)

La nature et ses éléments en sont même personnifiés et le narrateur use et abuse des comparaisons dans ses descriptions lyriques, comme ici p. 434.

« Ils marchèrent par des bois montueux, sous un ciel de plus en plus couvert qui faisait des gestes menaçants. Les coups de vent tièdes sentaient l’eau. Les trottinements de pluie semblables à ceux de rats couraient dans les feuillages. […] Elle [la forêt] était fourrée comme une peau de mouton. Elle couvrait un pays bossu, bleu sombre, sans grand espoir. Les arbres se réjouissaient égoïstement de la pluie proche. Ces vastes étendues végétales qui menaient une vie bien organisée et parfaitement indifférente à tout ce qui n’était pas leur intérêt immédiat étaient aussi effrayantes que le choléra. »

Ainsi l’environnement du héros incarne une menace, une tristesse parfois aussi. Mais la personnification a un but bien précis : transmettre une atmosphère, et les sentiments intenses que le héros ressent en traversant ce paysage de désolation.

 

Un peu plus près du choléra

Pas besoin de vous faire un dessin, les symptômes de l’épidémie ne sont pas ragoûtants. Cela tombe bien, car Giono ne nous épargne rien. Dès les premières pages, les corps des victimes se profilent au loin, alors que notre héros solitaire ignore encore dans quel merdier il s’est fourré. Au sein des jeux de lumières évoqués dans la première citation, la nature se montre pourtant inquiétante à la même page, et la fameuse beauté de l’horreur approche :

« Chose curieuse : les toits des maisons étaient couverts d’oiseaux. Il y avait même des troupes de corbeaux par terre, autour des seuils. » (p. 47)

Dans le passage clef du roman, à savoir la halte d’Angelo sur les toits de Manosque – je continue de trouver curieux et décevant qu’un épisode proportionnellement court, même si emblématique, soit à l’origine du titre de ce livre de 500 pages – le jeune homme parcourt les rues de la ville avec une bonne sœur afin d’évacuer les cadavres. Même s’il a assisté « le petit Français » auparavant pour tenter de sauver les cholériques, il « en fut frappé comme de la foudre. Il ne s’y habitua jamais. […] Les dernières grimaces de moribonds en bonnet de coton et caleçons à sous-pieds élargissaient dans des lèvres distendues des dentitions et des bouches de prophètes ; les gémissements des pleureuses et pleureurs avaient retrouvé les haletantes cadences de Moise. Les cadavres continuaient à se soulager dans des suaires qui, maintenant, étaient faits de n’importe quoi : vieux rideaux de fenêtre, housses de canapés […] Des pots de chambre pleins à ras bord avaient été posés sur la table de la salle à manger et on avait continué à remplir des casseroles, […] et même des pots à fleurs, vidés en vitesse de leur plante verte : […] avec cette déjection mousseuse, verte et pourprée, qui sentait terriblement la colère de Dieu. Le hennissement intime que certains ne pouvaient même pas retenir, […] pour regarder vers le ciel libre de la fenêtre (cependant de craie, torride, écœurant), était d’une grandeur magnifique, » (p. 191)

Et encore, ce n’est rien puisque les cadavres sont encore frais, contrairement à ceux de la page 316 :

« Par les portes et les fenêtres ouvertes, il vit sortir des nuages de mouches. […] c’était le spectacle attendu, mais les cadavres étaient vieux d’un mois. Il ne restait d’une femme que les énormes os des jambes dépassant d’un jupon piétiné, un corsage déchiré sur de la carcasse et des cheveux sans tête. Le crâne s’était détaché et avait roulé sous la table. L’homme était en tas dans un coin. Ils avaient dus être mangés par des poules […] »

En résumé, toujours la beauté de l’horreur, avec une dimension biblique en prime dans l’extrait p.191. Je n’ai pas été si écœurée que cela, ce n’est pas le problème ; il se situe dans la redondance de ces passages pourtant sublimes d’un point de vue littéraire. Les descriptions des visages portant le masque de la mort et de la surprise, celles des défections et décompositions des cadavres devenus de véritables festins pour toutes sortes d’animaux m’ont plus dérangée de par leurs répétitions permanentes.  « On a compris, Jeannot », me disais-je à la lecture de chaque nouvelle accumulation de détails scatologiques ou autres.

 

Le récit de la stagnation

La cause de mon rejet massif de ce livre n’est autre que l’éternel recommencement de son intrigue. Paradoxe de ce récit de voyage : un homme très jeune et fougueux qui en plus rencontre une femme encore plus jeune et fougueuse avance – du moins sur le plan géographique – dans le but de rejoindre son ami Giuseppe puis de déposer Pauline de Théus près de Gap, MAIS chaque chapitre constitue une nouvelle histoire et non une étape. À la fin, il ne se passe rien et on comprend qu’on s’est fait chier pendant 500 pages à lire notamment des descriptions de cadavres de malades qui se sont chiés dessus avant la mort. Su-per, merci.

 

Au gré du long voyage et des rencontres d’Angelo, et parce que je n’ai pas pour habitude d’être injuste, quelques pensées intéressantes s’expriment toutefois via les personnages, dont celle-ci qui résonne fortement en cette période de pandémie et à l’égoïsme de certains en période de crise.

« Attention : la haine n’est pas le contraire de l’amour ; c’est l’égoïsme qui s’oppose à l’amour, […] un sentiment dont vous entendrez désormais beaucoup parler en bien et en mal : l’esprit de conservation. » (p.338)

Un peu plus loin, notre hussard s’adonne à une réflexion sur le bonheur – simple et paradoxal – inspirée par la tristesse du paysage.

« La tristesse était dans le pays comme une lumière. Sans elle, il n’y aurait eu que solitude et terreur. Elle rendait sensibles certaines possibilités (peut-être horribles) de l’âme.

« On doit pouvoir s’habituer à ces lieux, se disait Angelo, et même ne plus avoir le désir d’en sortir. Il y a le bonheur du soldat (c’est celui que je mets au-dessus de tout) et il y a le bonheur du misérable. N’ai-je pas été parfois magnifiquement heureux avec ma nonne […]. Il n’y a pas de grade dans le bonheur. En changeant toutes mes habitudes et même en prenant le contre-pied de mes notions morales, je peux être parfaitement heureux au milieu de cette végétation torturée et de cette aridité presque céleste. Je pourrais donc jouir du plus vif bonheur au sein de la lâcheté, du déshonneur et même de la cruauté. » (p. 342)

 

En ce qui me concerne, je trouve mon bonheur dans la littérature depuis longtemps. Inutile de dire que je n’ai pas nagé dans le bonheur pendant ma lecture du Hussard sur le toit.

La Ville noire, George Sand

Après ma découverte de Poe, je continue sur ma lancée, car j’ai mis cette période de confinement à contribution pour lire les ouvrages de ce challenge de…2018. En d’autres termes, chacun son rythme ! Rendez-vous en 1861 avec la grannnnde George Sand, précédée dans mon esprit par sa réputation de femme libre. Voyons voir si son œuvre, du moins La Ville noire, m’est aussi sympathique que sa vie. La réponse est plutôt oui. J’ai trouvé la lecture de ce roman industriel oublié – cf. mon joli exemplaire en photo, tiré de la collection « Forgotten Books » – fort agréable.

 

L’histoire en quelques mots

Nous sommes dans la deuxième moitié du XIXe siècle, en pleine ère industrielle. Pour vous planter le décor rapidement : imaginez-vous une ville sans nom dont l’activité principale est le travail du fer. Elle est divisée en deux parties à la fois antagonistes et complémentaires. Tout d’abord la Ville-haute, avec ses jolies villas bourgeoises, peuplée de médecins et riches industriels. Et puis la Ville-basse, autrement dit la Ville noire, ce cœur bruyant et prolétaire centré sur le Trou-d’Enfer, où le torrent alimente couteliers, armuriers et serruriers. Étienne Lavoute – pas Lantier ! – dit Sept-Épées est un jeune et bel artisan extrêmement doué. Orphelin débarqué de sa campagne, il vit chez son parrain, le père Laguerre, et contrairement à celui-ci qui méprise la Ville-haute, il rêve de la conquérir en devenant son propre patron. Un autre personnage est aux antipodes d’une telle ambition : c’est la douce Tonine, nièce de son ami Louis Gaucher. Le problème est que les deux jeunes gens s’aiment…

 

Les jeux de l’amour et de l’orgueil

Dès le début, l’histoire entre Tonine et Sept-Épées est difficile à suivre. « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué », tel est leur leitmotiv. Or les histoires d’amour belles et durables ne commencent jamais par des évidences – et pas que dans les romans. Tonine, désabusée de la Ville-haute à cause de la manière dont sa grande sœur, chez qui elle vivait, a été bafouée puis laissée dans le dénuement par l’homme qu’elle y a épousé, a bien retenu la leçon. D’une beauté simple et reconnue par tous, elle reste donc méfiante vis-à-vis des nombreuses propositions, y compris celle de Sept-Épées. Comprenant qu’il n’est pas certain de vouloir l’épouser, elle feint le refus pour ne pas compromettre l’estime que Gaucher porte au jeune homme. Prévenante, mais ferme.

Quant au jeune homme, il tente de surmonter son dépit amoureux en se concentrant sur son ambition : lancer sa propre usine. Il rachète pour une bouchée de pain un petit atelier sur un rocher alors qu’il vient de sauver son propriétaire du suicide, et se persuade que la faillite de l’entreprise actuelle est due à la folie de son propriétaire. Mais son hypothèse s’avère erronée et la prétendue bonne affaire se transforme en fiasco. C’est alors qu’il décide de partir pour apprendre les techniques commerciales des autres villes et régions pour in fine tenter sa chance en tant que négociant. Malheureusement, impossible d’oublier Tonine. En résumé, le jeune homme qui boudait le bonheur conjugal et familial simple de son ami Gaucher à l’ouverture du roman semble toutefois fixer son attention sur une seule et même personne, au-delà de son ambition et volonté d’ascension sociale. Pourquoi cela ? Et bien à cause du sacro-saint principe du fuis-moi, je te suis…pardi !

« une loi de la nature qui condamne à une ténacité singulière les amours non satisfaits. Cela est triste à dire, mais on oublie plus souvent la femme qui vous a donné du bonheur que celle qui vous en a refusé. Sept-Épées combattait bravement son orgueil [à noter que Tonine en fait de même de son côté], dont il avait reconnu les dangers ; mais on se modifie, on ne se transforme pas, et il y avait en lui une blessure qui saignait toujours. Il s’en apercevait surtout au moment où il se piquait de l’oublier » (p. 192)

Par ailleurs, cette intrigue alambiquée autour des deux amoureux montre l’importance de la réputation pour les deux sexes, mais bien évidemment de façon plus marquée pour la femme. Il est hors de question que Tonine prenne le risque de se compromettre en officialisant une relation avec un homme sans être certaine qu’il l’épousera. Elle perdrait la face. Il en va de même pour Sept-Épées qu’elle préserve par un subterfuge, puisqu’il est inenvisageable qu’il passe pour un garçon léger auprès de Gaucher, son ami cher. Bref, les amours de l’époque étaient indissociables de la réputation, et l’histoire de la grande sœur de Tonine sert de mise en garde. Toujours rester prudente et, lâchons-le mot, orgueilleuse. Quitte à souffrir de devoir renoncer à l’homme qu’on aime, car après tout, mieux vaut une séparation juste qu’une officialisation « fatale ».

 

Un personnage idéalisé

Sand campe alors un personnage un peu trop parfait à mon goût, une espèce de sainte qui endosse toutes les qualités idéalement attribuées aux femmes – surprenant pour une écrivainE. Ainsi notre héroïne fait preuve d’un dévouement sincère pour tous les habitants de la Ville-basse, en particulier envers le pauvre Audebert. Véritable maman/infirmière, elle le veille sans relâche après son ultime excès de folie. Elle est la seule à lui faire entendre raison, et finit par le guérir à force de soins réguliers et d’attention. La jeune femme sauve même Sept-Épées in extremis de la noyade ! Pas étonnant qu’avec une telle personnalité, le brave docteur Anthime la demande en mariage. Mais Tonine reste sincère jusqu’au bout : elle refuse, certainement pas intéressée par une union sociale avec un bon parti de la Ville-haute, et encore moins amoureuse du jeune praticien. Son cœur n’a jamais cessé d’appartenir à Sept-Épées, qui pense à elle en ces termes lors de son périple initiatique :

« Il revoyait alors la princesse de la Ville noire avec sa pâleur pensive, son regard mystérieux, sa gaieté sans bruit, son dévouement sans affectation, sa sensibilité sans niaiserie, son esprit pénétrant, que rien ne pouvait tromper, et sa bonté forte, qui pardonnait tout. Tonine n’était pas une femme comme les autres, et en pensant à elle le jeune artisan se sentait monter au-dessus de sa sphère. » (p. 162)

Bref, une madone.

 

Un roman industriel à la gloire de la production

À travers le personnage de Tonine, certaines valeurs sont ainsi glorifiées, à savoir la vertu, la ténacité – elle ne cède pas malgré son amour pour Etienne –, l’altruisme, le dévouement, le travail, et surtout l’humilité puisqu’elle reste sourde au chant des sirènes de la Ville-haute. Fière de sa Ville noire, elle ne voit pas l’intérêt d’en sortir et préfère vivre parmi les siens. Et les noces finales entre les deux amoureux sont le théâtre d’une véritable ode à ces valeurs universelles.

« La caverne des noirs cyclopes peut effrayer les regards du passant ; mais celui qui a longtemps vécu dans ces abîmes et dans ces flammes sait que les cœurs y sont ardents comme elles et profonds comme eux ! De ces cœurs-là jeunes époux, souvenez-vous à jamais ! » (p. 237)

D’ailleurs au loin, on entend même la Ville-haute qui applaudit.

Mais il ne faut pas oublier que ce court récit est un roman industriel – peut-être un mini Germinal en moins noir, malgré le titre – qui comporte une histoire d’amour, et non un roman d’amour sur fond industriel. Ainsi la Ville noire, que l’auteure situe dans le Massif central, est décrite très précisément, mais pas minutieusement non plus ; la lecture n’en est que plus agréable. J’ai envie de parler de lyrisme industriel, à l’instar d’un Baudelaire qui préférait la modernité et l’urbain à la nature. La Ville noire est exaltée, et le roman ne contient pas une once de misérabilisme – je répète, l’angle est bien différent de celui de Germinal :

« quand une population active et industrieuse résume son cri de guerre contre l’inertie et son cri de victoire sur les éléments par les mille voix de ses machines obéissantes, la pensée s’élève, le cœur bat comme au spectacle d’une grande lutte, et l’on sent bien que toutes ces forces matérielles, mises en jeu par l’intelligence, sont une gloire pour l’humanité, une fête pour le ciel. » (p. 130)

Sans surprise, cet extrait est mon préféré. Il témoigne d’une vision de l’industrie et du travail manuel – avec pour rappel la parenté entre « industrie » et l’adjectif « industrieux » – comme possibilité pour les hommes de transformer leur environnement et par là d’élever leur condition humaine mortelle : c’est bien cela, la « fête pour le ciel ».

Enfin de manière plus concrète, les malheurs de Sept-Épées dans les affaires donnent lieu à une bonne leçon d’entreprenariat, toujours en accord avec ces fameuses vertus que sont l’humilité et la ténacité. J’ai trouvé cet enseignement particulièrement juste et applicable dans tous les domaines, y compris dans le tertiaire de nos sociétés modernes.

« Sept-Épées reconnut que Va-sans-Peur faisait beaucoup mieux ses affaires qu’il n’avait su les faire lui-même, […] la petite propriété ne peut prospérer avec de petits moyens, sans beaucoup de ténacité, de résignation et de parcimonie. Les gens à imagination vive, toujours épris de la pensée du progrès rapide, ne s’avouent pas assez qu’avec peu on fait peu, et le découragement les gagne fatalement. Celui-ci poussait son sillon comme le bœuf qui faisait sa tâche sans calculer celle du lendemain. [note à moi-même pour mes projets d’écriture : avancer, toujours, écrire un mot après l’autre sans précipiter mon esprit vers un résultat final de toutes façons trop lointain] Ne sachant pas lire, il n’écrivait rien, mais il se rappelait tout avec l’exactitude miraculeuse des cerveaux incultes qui ne comptent que sur eux-mêmes. » (p. 184)

La dernière phrase est tout simplement sublime de vérité.

 

Poe’s Mad Men, Edgar Allan Poe

Comme son nom l’indique, ce recueil publié dans la collection « 1st. Page Classics » regroupe cinq nouvelles d’horreur où les héros sombrent  inéluctablement dans la folie. Toutes ont cette particularité d’être très courtes – une dizaine de pages – et de bien remplir les critères du récit d’horreur en créant chez le lecteur une angoisse, ou du moins une incompréhension, une sensation d’étrangeté.

Ma lecture du Scarabée d’or pendant mon enfance ne m’ayant laissé aucun souvenir – ce qui n’est pas le cas de toutes mes lectures très lointaines – c’est par la folie de ces hommes que je suis rentrée dans le grand Poe. Adulé et cité par des artistes que j’apprécie, à l’instar de Mylène Farmer ou encore Nicola Sirkis, il m’est revenu à l’esprit de manière tardive, grâce à ce challenge. Mauvaise pioche : ces nouvelles m’ont profondément déçue.

 

Aimer le frisson

Fort heureusement, certains récits viennent nuancer cette déception générale.

Non coutumière du genre de l’horreur, que ce soit en littérature ou au cinéma, certaines nouvelles, notamment Le Chat noir m’ont fait découvrir le plaisir paradoxal du frisson. De la même manière qu’on ne fait pas de littérature avec des bons sentiments, on ne provoque pas des réactions fortes avec du calme et des jolis arcs-en-ciel. J’aime être bousculée en tant que lectrice, que ce soit intellectuellement ou, comme ici, sur le plan émotionnel. Face à l’irrationnel, j’ai été absorbée par la première nouvelle du recueil.

Ici, le protagoniste alcoolique et violent commet l’irréparable en éborgnant Pluton, son chat noir, avant de le pendre à un arbre quelques jours plus tard. Mais l’animal ne va pas pour autant disparaître de la vie de son maître. Entre des actes de cruauté à la limite du soutenable et des apparitions surnaturelles, cette histoire ne laisse pas indifférent. Poe réalise ici un véritable tour de force en seulement quinze pages.

Une nouvelle très noire de laquelle se rapproche également Le Cœur révélateur un peu plus loin, avec la présence de la perversité comme motif du crime et une folie qui s’empare de l’assassin. Or j’ai aimé voir en cette folie et ses manifestations une sorte de punition du meurtre. Le nom même du chat de la première nouvelle va dans ce sens puisque Pluton est le dieu grec des Enfers. Objet de la perversité du narrateur alcoolique du Chat noir, l’animal éponyme représente, une fois tué, le châtiment divin exercé sur un personnage qui a le démon en lui.

 

La perversité

Voilà donc qui nous mène tranquillement à l’autre récit que j’ai plutôt aimé : Le Démon de la perversité. De l’art de la transition…

Sa position à la suite des deux nouvelles précédemment évoquées relève d’une parfaite cohérence puisqu’elle développe le concept de perversité précédemment raconté à travers des fictions. On ne s’y attend pas en ouvrant le recueil, mais il s’agit ici d’un mini-essai, écrit à la première personne, sur une notion psychiatrique et morale. La thèse est tout aussi glaçante que les histoires évoquées plus haut: le démon de la perversité ne pousse pas à faire le mal malgré le caractère immoral de celui-ci, mais à cause de lui. C’est une relation de causalité directe, le pervers commettant un acte répréhensible parce qu’il ne devrait pas. Le narrateur condamné pour meurtre se déclare victime – ce qui n’est pas sans rappeler l’horrible Humbert Humbert – du démon de la perversité. Mais ce dernier n’a plus aucune limite et pousse le narrateur à confesser son crime. Les limites de l’imaginable – comment peut-on confesser un crime pour une autre raison que la culpabilité ? – et du rationnel sont franchies une fois de plus et l’homme se livre à un coup de folie.

À noter qu’au même titre que pour Le Chat noir, de nombreux critiques s’accordent à y voir un élément autobiographique. Poe était en proie au démon de l’alcool et avait des tendances autodestructrices, lesquelles se sont exprimées pendant la rédaction du Démon de la perversité lors d’une querelle avec Henry Wadsworth Longfellow. Leur point culminant fut, quelques mois après la publication de la nouvelle, la lecture publique devant le cercle littéraire influent de la Nouvelle-Angleterre d’un obscur poème écrit pendant son adolescence et « vendu » par Poe comme un nouvel écrit. Ainsi le démon de la perversité a amené Poe à « se griller dans le métier ».

 

Des nouvelles peu convaincantes

Pour conclure, je connaissais le dénouement du Masque de la mort rouge dès les premières lignes du récit. Je n’en dirais pas plus ici. Même chose pour La Barrique d’amontillado, à la différence que toute l’action qui mène au meurtre final – oups – réussit l’exploit de paraître interminable…en seulement dix pages. Et comme c’était la dernière nouvelle, vous comprendrez pourquoi j’ai gardé un avis plus que mitigé sur l’ensemble du recueil.

À la ligne, Joseph Ponthus

Comme bien des lecteurs de ce premier roman, j’ai eu envie de le découvrir suite aux éloges de François Busnel dans La Grande Librairie prononcées lors de sa sortie. Merci, merci, merci à l’animateur, car il m’a amenée vers ce que je considère comme un chef d’œuvre. En effet, il ne ressemble à rien de que j’ai pu lire jusqu’ici. L’harmonie entre le fond et la forme qui le caractérise est annoncée dès le titre, puisque dans ses feuillets d’usine en vers libres, Ponthus va directement à la ligne – référence à la ligne de production – au lieu d’utiliser la ponctuation.

 

Un sujet difficile évoqué sans misérabilisme

L’histoire est entièrement autobiographique. Il n’aurait pas pu en être autrement du fait de l’exigence que réclame la narration d’une telle expérience, mais aussi de la poésie de ce journal intime. Joseph Ponthus, ancien éducateur pour jeunes en banlieue parisienne, a quitté celle-ci afin de rejoindre sa femme en Bretagne. Mais la belle et le pavillon au bord de la mer ont un prix : l’absence d’emploi dans son domaine. À l’exception de quelques semaines au service d’enfants handicapés pendant les vacances d’été, le narrateur doit enchaîner les missions d’intérim à l’usine. À la ligne est ainsi divisé en deux parties : la première est consacrée à son poste d’ouvrier dans une conserverie de poissons et crustacés, la deuxième a pour cadre un abattoir. La Bretagne quoi ! Comme il l’écrit lui-même, l’auteur originaire de l’Est de la France passe d’un environnement ouvrier industriel à un tout autre secteur, peu glamour et typique de sa nouvelle région, pourtant sublime et qu’il aime autant que sa femme.

Sans surprise, la difficulté de la vie d’ouvrier se déploie tout au long du roman. Entre horaires décalés et imprévisibles qui déphasent l’individu, précarité totale du statut d’intérimaire comme vivier de rechange qui permet sournoisement de maintenir une pression sur les chômeurs, tâches ultra répétitives, odeurs immondes de l’abattoir et surtout immense douleur physique, la dureté du métier ne nous est fort heureusement jamais épargnée. Mais il ne s’agit pas là d’un reportage sur la condition ouvrière des usines bretonne de l’industrie agro-alimentaire. À la ligne, c’est de l’art, et si la poésie et les chansons de Charles Trenet – auquel le roman est dédié – permettent au narrateur de tenir pendant ses journées, la lumière est toujours visible au bout du tunnel. Le livre n’est pas si noir, et cette lumière s’incarne aussi bien en l’épouse dont l’auteur semble toujours très amoureux qu’en Pok Pok, son chien. Il est d’ailleurs prêt à faire un effort surhumain lorsqu’il sort le promener après des journées éreintantes. Un détail qui à mon sens résume bien la belle ambivalence du livre : l’affection, l’amour même, triomphe ainsi de la dureté du monde extérieur.

Et puis au-delà de cette vie familiale heureuse et de l’entourage aimant – les références à la maman restée dans le Grand-Est sont récurrentes – la noirceur s’estompe aussi pendant la narration des journées de travail. Tout d’abord, il y a les collègues, avec une camaraderie inévitable dans une telle adversité, entre pauses café, entraide et covoiturage. Bien évidemment, certains lui tapent clairement sur le système : le macho, le raciste, ou encore le tire-au-flanc. La vie quoi ! Mais le tout autorise une bonne dose d’humour, l’arme ultime.

« Fabrice Le Noxaïc

Celui qui veut faire aménager son permis spécial boucaques [contraction de « bougnoules » et « macaques »]

Marque systématiquement ses équipements bottes blouses gants pantalons au feutre noir de ses initiales en commençant par son nom de famille

soit LNF

Je me plais à imaginer que ça doit trop lui arracher la gueule de tracer les lettres FLN

Peut-être regrette-il de ne pas s’appeler Olivier Antoine Schulz » (p. 31-32)

 

Par ailleurs, le cerveau au repos lors du travail abrutissant l’amène, toujours avec un ton humoristique, à cogiter. Or j’avoue m’être déjà posée la question suivante :

« Ces machines énormes par qui et où sont-elles produites

Sont-ce d’autres machines qui elles-mêmes les fabriquent

Dans ce cas quelles sont les usines qui fabriquent les machines pour notre usine

Et dès lors quelles seraient les usines où les machines fabriqueraient des machines servant à fabriquer des machines pour notre usine » (p. 21)

 

Après tout, comme l’auteur l’a reconnu dans cette interview sur le plateau de La Grande Librairie, l’usine a été son divan. Une expérience qui l’a plongé dans un travail thérapeutique en plus de lui avoir permis de devenir écrivain. Non vraiment, À la ligne est tout sauf un roman sur l’épouvantable condition ouvrière dans les abattoirs de Bretagne au XXIe siècle.

 

Un roman érudit

Mais si Joseph Ponthus parvient à terminer ses missions d’intérim – comprendre jusqu’à ce qu’il apprenne du jour au lendemain qu’il n’y a plus de travail pour lui, car c’est le principe de l’intérim, très bien expliqué dans le roman – c’est avant tout grâce à la poésie et aux chansons qu’il fredonne. Les mots permettent à cet intellectuel devenu précaire de ne pas se transformer en bête, comme celles dont il nettoie les excréments expulsés un étage plus haut à l’approche de la mort.

Les références sont nombreuses, la plus évidente restant les sublimes Poèmes à Lou d’Apollinaire, recueil d’amour écrit depuis les tranchées. D’où la dimension lumineuse de cet ouvrage en vers libre.

Au-delà de cette parenté avec le recueil d’Apollinaire quant au projet et à cette ambivalence entre le noir – « Si j’osais le parallèle avec la Grande Guerre Nous Petits troufions de l’usine Attendant de remonter au front » (p. 55) – et le solaire de l’amour – « Ce soir Je draguerai mon épouse » (p. 67) –, ces feuillets d’usine écrits par un ancien khâgneux ayant étudié dans le même lycée que moi (!!) regorgent de références littéraires. Ponthus n’hésite pas à faire appel à la mythologie, ici de manière très à propos lorsque le weekend arrive enfin :

 

« Voilà

Retour au monde des vivants

Mais j’ignore encore comment franchir ce Styx du vendredi sans payer mon obole de colère » (p. 184)

 

Ou encore dans ses moments d’évasion où il se prend pour un marin pensant au doux retour au foyer :

 

«L’usine serait ma Méditerranée sur laquelle je trace les routes périlleuses de mon Odyssée

Les crevettes mes sirènes

Les bulots mes cyclopes

La panne du tapis une simple tempête de plus

Il faut que la production continue

 

Rêvant d’Ithaque

Nonobstant la merde » (p. 105-106)

 

Et toujours, l’humour revient. Ainsi pour ne pas tomber dans le pathos d’une tradition entre les ouvriers de l’abattoir, il tourne en dérision ces bonbons Arlequin offerts par les camarades « pour marquer le coup », soulignant par la même occasion le sentiment d’absurde qui l’envahit pendant ces longues heures de travail avilissant :

 

« Que l’on voit moins le temps passer à sucer un bonbon comme les personnages de Beckett sucent des cailloux » (p. 171)

 

Enfin les chansons se bousculent dans la tête de l’ouvrier. Grâce à elles, il supporte tout, qu’elles soient tristement vraies

 

« L’usine nous bouffera

Et nous bouffe déjà

Mais ça on ne le dit pas

Car à l’usine

C’est comme chez Brel

« Monsieur on ne dit pas

On ne dit pas » » (p. 54)

 

ou étonnamment légères :

« J’essaie de chantonner dans ma tête Y a d’la joie du bon Trenet pour me motiver » (p. 46).

D’ailleurs, il se rend compte du comique de sa situation et enchaîne avec une référence hilarante de culture populaire :

 

« Je pense être un Kamoulox vivant

« Je chante du Trenet en égouttant du tofu

—Hélas non vous re-cu.lez de trois pois-sons pa-nés » »

 

Bref. Pour toutes ces raisons, pour ce réalisme sur la vie d’intérimaire dans l’industrie agro-alimentaire, pour l’humour et l’amour et enfin pour cette érudition dont je n’ai pu donner qu’un bref aperçu, À la ligne est un grand livre, et je ne parle certainement pas de la taille (266 pages !).

Le nouveau nom, Elena Ferrante

Pour le tome I de la saga napolitaine et la liste des nombreux personnages, c’est par ici. Évidemment, Le Nouveau nom prolonge les thèmes de L’Amie prodigieuse, notamment l’ambivalence de cette amitié féminine, entre dépendance et jalousie admirative. Pourtant, l’innocence – relative – des deux enfants s’éloigne dans cette histoire d’adolescentes, à mesure que Lenù prend ses distances vis-à-vis de Lila. Mais en est-elle vraiment capable ?

 

Le syndrome de l’imposteur et le conflit interne chez les transfuges de classe

Et c’est justement le thème le plus cher à mes yeux de ce livre. Dans quelle mesure les transfuges de classe peuvent-ils s’échapper de leurs origines ? L’ascenseur social fonctionne-t-il vraiment ? Dans le cas de Lenù, c’est plus compliqué que cela. La jeune femme excelle au lycée et réussit tout aussi brillamment ses études supérieures dans une université de Pise. Or plusieurs scènes me font dire que dans l’Italie des années 60, il est plus facile de remonter le pays que l’échelle sociale. Encore extrêmement présent de nos jours, le mépris des Italiens du nord vis-à-vis des Napolitains s’exprime dès l’arrivée de Lenù. Même si elle ne s’exprime pas en dialecte et utilise ce bel italien avec lequel elle épate volontiers ses petits camarades du quartier pauvre, les autres étudiantes raillent ses origines et son milieu visiblement modeste – l’habit fait le moine – et la surnomment Napoli. Lorsqu’elle répond à l’une d’elles par une gifle monumentale et sanglante, la moquerie cesse mais l’emprise inextricable des origines sur une transfuge de classe s’exprime.

Lenù a beau avoir les plus nobles ambitions, elle n’échappe pas à son milieu. Pire, elle en est consciente : c’est le terrible syndrome de l’imposteur. Ainsi elle est pétrie de complexes vis-à-vis de Franco, son premier petit-ami de l’université qui lui ouvre les portes de sorties intéressantes, de la popularité auprès des autres étudiants, et même d’un voyage à Paris. Le sentiment d’infériorité ne s’arrange pas dans sa relation avec Pietro Airota, le petit-ami suivant, issu d’une famille d’intellectuels pourtant bienveillants à l’égard de la jeune femme. À noter une anecdote très cruelle qui montre que le malaise de Lenù n’est pas tout à fait infondé dans la mesure où l’extérieur le nourrit : lorsqu’elle passe – et réussit brillamment – un examen oral, l’un des professeurs lui assure qu’elle fera une excellente…institutrice ! Un métier certes noble, mais Elena Greco a d’autres ambitions, lesquelles seront d’ailleurs atteintes, avec un sacré coup de pouce de la part de la famille de Pietro.

Mais dans ses périodes loin des privilégiés et donc des complexes, qui est Lenù lorsqu’elle revient du lycée ou plus tard, rentre au bercail pour les vacances de Noel ? Sans surprise, elle a le beau rôle. Tous ses amis d’enfance semblent la regarder avec déférence, y compris les plus durs à cuire, de Michele Solara à Stefano qui lui accorde toute sa confiance en tant que meilleure amie de sa femme ET personne « intelligente » pour reprendre ses termes. Elle use volontiers de son ascendant intellectuel et emploie son plus bel italien pour mieux écraser ses interlocuteurs qui parlent le dialecte. On ressent une fierté silencieuse chez sa famille, et plus précisément chez ses parents illettrés. Sa mère trahit ce sentiment par une parole de mépris envers Lila l’infidèle, par opposition à sa fille exemplaire, car elle « au moins, n’est pas comme ça ». C’est d’ailleurs à ce personnage si boiteux qui a toujours fait honte à sa fille que l’on doit le passage – selon moi – le plus émouvant du livre, à savoir la visite à Pise de cette femme qui n’avait jamais quitté son quartier jusqu’ici. Parenthèse refermée, Lenù surplombe ses amis d’enfance, mais Nino en est la limite. Attirée par le fils du « cheminot poète » – mais surtout violeur/pédophile hein – qui tout comme elle poursuit ses études. Pour donner le change face à celui qui l’impressionne tant, elle recrache des connaissances non digérées issues de ses lectures ou attrapées au gré des conversations entendues. En vain. Car la menace rôde, et on en revient à la principale source de complexe de la narratrice : la redoutable Lila, pardi !

 

Amitié toxique un jour, amitié toxique toujours

Non contente d’être la plus belle, la plus élégante et la femme la plus influente du quartier grâce à son intelligence et sa créativité innées reconnues par tous – notamment par Michele le mâle alpha – il a fallu que Lila s’amourache de Nino. Ou, pour reprendre l’interprétation de mes camarades du Book Club, le pique à son amie. Envoyée en vacances par Stefano sur l’île d’Ischia afin de stimuler sa fertilité, la jeune fille de 17 ans tombe follement amoureuse de celui qu’elle jugeait plutôt moche. Paroxysme de la concurrence entre les deux filles, bien des éléments l’ont précédé. Fini la course aux bons résultats scolaires de L’Amie prodigieuse, la narratrice complexée se livre à une compétition aussi bien d’ordre intellectuel que sexuel. Or elle semble perdre – du moins de son point de vue – sur tous les tableaux.

Lila est douée. Elle apprend à nager en un temps record, comprend presque instinctivement une œuvre qu’elle subtilise à son amie après que celle-ci se soit laborieusement efforcée de l’étudier pour être capable d’en parler avec Nino, et enfin – surtout ! – inspire à Lenù son premier roman publié. En d’autres termes, et c’est là que Lenù admet avec désarroi et lucidité son incapacité à se détacher de son amie d’enfance, la future romancière n’existerait pas sans cet être supérieur. Le fil rouge du changement de nom vient corroborer ce problème : le roman s’ouvre sur la jeune Madame Carracci et s’achève sur la future Madame Airota. Pas de roman sans l’histoire de Lila, et pas de nouvelle identité – nouveau patronyme, profession d’écrivaine – sans Lila non plus !

En outre, il est impossible d’aborder une amitié féminine entre deux adolescentes sans parler de sexualité. Et pour cause, c’est l’un des thèmes du livre. Dès le mariage de son amie, Lenù ne manque pas de porter son envie à ce niveau-là et imagine la nuit de noces. Bon, elle se plante royalement puisque celle-ci commence par un passage à tabac et un viol ! Mais là n’est pas la question, ça titille la narratrice qui, dès le début du roman, aimerait bien elle aussi être dépucelée par son petit-ami Antonio. Fidèle à sa nature perverse, Lila est consciente de cette lacune et tente d’humilier Lenù après cette soirée chez Madame Galiani où pour la première fois de sa vie, la jeune mariée n’est pas au centre de l’attention. Cette concurrence sur le plan sexuel prend fin dans un acte bien tordu : blessée par la relation entre Nino et Lila, la narratrice couche avec Donato Sarratore – comme si se faire pénétrer par le père du garçon dont elle est amoureuse compenserait quoi que ce soit. Je pencherais ici pour l’hypothèse d’un élan destructeur, d’une volonté de plonger plus bas que terre chez un être trahi et sacrément amoché.


Quelle identité pour Lila ?

En résonnance avec le titre du roman, j’ai voulu consacrer ce dernier paragraphe à une analyse très personnelle de l’identité de Lila. Le nouveau nom, c’est d’abord – chronologiquement, pas selon l’importance – celui d’une épouse. Et dans un tel contexte social – non pas « du fait de la personnalité de Lila », comme j’ai pu l’entendre dans mon Book Club… – ce statut matrimonial est indissociable de la violence conjugale. L’amour pour Stefano s’envole dès les premières violences et Lila perd son ancienne identité en quittant son célibat. À noter que les chaussures Cerullo perdront elles aussi leur appellation. Désormais la propriété d’un homme, Lila est sommée de devenir mère à seulement 17 ans, et son homme redouble de jalousie dès lors qu’il devient lui-même infidèle. Bref, le patriarcat dans toute sa splendeur.

« Nous avions grandi en pensant qu’un étranger ne devait pas même nous effleurer alors qu’un parent, un fiancé ou un mari pouvaient nous donner des claques quand ils le pouvaient, par amour, pour nous éduquer ou nous rééduquer. […] elle endossait jusqu’au bout la responsabilité de son choix. Pourtant, tout ne collait pas. À mes yeux, Lila c’était Lila, pas une quelconque fille du quartier. Nos mères, après une gifle de leur mari, ne prenaient pas cet air de calme mépris. » (p. 61)

Ce qui est encore plus intéressant à mon goût est toute la symbolique de destruction de cette identité qui s’exprime par la lacération du fameux portrait de Lila en robe de mariée, prévu pour la boutique de chaussures. Sous un prétexte artistique et de mise en avant des chaussures par le déchirement du reste du corps et du visage, c’est surtout son image d’épouse que Lila a voulu annihiler.

« Raffaella Cerullo, dépassée, avait perdu toute forme et s’était fondue dans le profil de Stefano, dont elle devenait une émanation subalterne : Mme Carracci. C’est alors que je commençai à voir dans le panneau les traces de ce qu’elle me disait. » (p. 146)

Sa tentative d’échapper à sa nouvelle identité se déploie tout d’abord par procuration, lorsqu’elle enferme Lenù dans une chambre de son appartement pour que celle-ci travaille au calme et réussisse là où elle-même n’a rien pu tenter, puis de manière bien plus subversive avec l’adultère et l’enfant de Nino.

Au-delà de cette problématique d’identité, j’ai trouvé que le personnage de Lila virait au surnaturel dans ce roman. Avec la symbolique du portrait, c’est avant tout à l’apparence humaine que l’héroïne du roman s’attaque. Belle, intelligente, séduisante, élégante, forte, méprisante, infidèle au summum du patriarcat, mère exemplaire aux méthodes d’éducation avant-gardistes, Lila est à mon sens un personnage tout sauf réaliste et presque irréel. Une interprétation confirmée par deux allusions au surnaturel émises par les femmes du quartier : un pouvoir qui l’empêcherait de tomber enceinte et une suspicion de sorcellerie suite à l’incendie de la boutique de chaussures.

Nana, Emile Zola

Mon dernier article au sujet d’un classique de la littérature française datant du 29 octobre 2019, le constat est sans appel : je n’ai pas lu de bon vieux classique de ma patrie depuis l’automne dernier. Une honte à laquelle j’ai, sans dévoiler les chroniques à venir, remédié pendant mon confinement.

Nana est un chef d’œuvre absolu, comme tous les romans de Zola que j’ai pu dévorer jusqu’ici – Au bonheur des dames, Germinal et surtout L’œuvre.

La petite fille qui a grandi au milieu de la misère et de l’alcoolisme dans L’Assommoir est devenue comédienne – en d’autres termes, une cocotte. Le roman s’ouvre sur la première représentation d’une pièce de théâtre dans laquelle Nana tient le rôle principal, celui de…Vénus ! Après son triomphe et dans une confusion totale avec son rôle, cette beauté irrésistible a tous les hommes de Paris à ses pieds. Nana c’est l’histoire d’une ascension, interrompue par une phase d’égarement entre les griffes de Fontan, son collègue hideux et comique, avant de repartir de plus belle. Quant à la fin de l’icône du tout Paris, disons qu’elle est aussi dramatique que sa vie ; l’horreur de sa chute est à la hauteur de l’éclat de son ascension.

 

Le pouvoir des femmes, la faiblesse des hommes

Une évidence révélée par l’histoire tragique de Nana. La jeune femme blonde impudique aux formes voluptueuses représente la tentatrice par excellence, celle qui mène inexorablement tous ses hommes à leur perte. Même si j’avoue avoir eu de la peine pour le comte Muffat, j’ai trouvé les autres victimes plus ridicules qu’autre chose. Si ces Messieurs n’étaient pas si faibles devant la beauté féminine – et c’est une vérité universelle et intemporelle – ils ne se seraient pas laissés fourvoyer par les attributs de la cocotte. À l’inverse, cette brute de Fontan parvient à humilier totalement l’ancienne – et future ! – « reine » de Paris dès que celle-ci baisse la garde, colle, se montre totalement acquise, bref, laisse le rapport de force pour la première fois s’inverser en faveur de l’homme. D’où l’escalade dans la violence physique et la dépense de ses économies puis de l’argent qu’elle gagne en faisant la fille de joie avec Satin dans les quartiers les plus glauques de Paris.

Heureusement pour elle, Fontan nourrit une haine si féroce envers sa putain qu’il finit par chasser la poulette aux œufs d’or. C’est là qu’elle redevient la redoutable femme sensuelle et puissante du tout Paris, dont l’hôtel particulier financé par le comte Muffat inspire les femmes les plus aisées. Plus rien n’arrête désormais Nana, avec de terribles conséquences pour les hommes qui osent s’y frotter : de la ruine du banquier Steiner à la lente et irrésistible descente aux enfers du comte Muffat qui perd tous ses principes, en passant par la mort soudaine et violente du pauvre petit George Hugon et l’emprisonnement de son frère Philippe pour avoir volé dans la caisse du régiment afin de répondre aux caprices de l’objet de ses désirs. Sans compter le suicide – hautement symbolique même s’il n’est pas causé par « l’entretien » de la jeune femme – du comte de Vandeuvres suite à la révélation de son escroquerie aux courses fondée sur sa pouliche Nana.

Parmi ce tapis d’hommes à ses pieds, aucun ne trouve grâce à ses yeux. Elle les méprise tous et ses égards les plus sincères iront à…une femme ! Dans une radicalité cohérente par rapport au véritable sexe faible, Nana se frotte uniquement à la douceur de Satin, par désir et non par intérêt.

Enfin l’épilogue tragique, la chute théâtrale de l’ancienne actrice, vient parfaire un roman à la gloire du pouvoir des femmes sur les pauvres diables. Atteinte de la variole – quoi de mieux que cette maladie de la honte pour mettre fin à la carrière d’une putain ? – elle meurt dans une chambre du Grand-Hôtel, après avoir reçu tous les soins et l’attention de la part de sa grande rivale : Rose Mignon. Et pour mieux accentuer la supériorité des femmes, leur force naturelle et don de soi, la morte est ensuite veillée par toutes les femmes de sa vie, pendant que ses Messieurs qui se seraient damnés pour elle de son vivant attendent impatiemment devant le l’hôtel par peur de la contagion. Auparavant faibles devant l’irrésistible Nana, ils le restent tandis que celle-ci n’est plus qu’un « charnier, un tas d’humeur et de sang, une pelletée de chair corrompue ».

 

L’impitoyable « mouche d’or »

Ce surnom aussi réaliste que peu flatteur est tiré d’un article de presse à charge contre Nana. En voici la définition :

« Elle avait poussé dans un faubourg, sur le pavé parisien ; et, grande, belle, de chair superbe ainsi qu’une plante de plein fumier, elle vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit. Avec elle, la pourriture qu’on laissait fermenter dans le peuple remontait et pourrissait l’aristocratie. » (p. 223)

Lâchons le mot : une revanche ! Et pour ce faire, l’utilisation de l’arme la plus fatale qui soit : son sexe. En effet, « corrompant et désorganisant Paris entre ses cuisses de neige, […] une mouche couleur de soleil, […] bourdonnante, dansante, […] empoisonnait les hommes rien qu’à se poser sur eux. »

J’ai déjà expliqué dans le paragraphe précédent cette notion de toute-puissance de la beauté féminine damnatrice, mais souhaite toutefois développer ici l’aspect impitoyable qu’induit cette image de la mouche d’or. Il ne faudrait pas croire que Nana profite innocemment de ce pouvoir. Le personnage dégage certes une grande joie de vivre tout au long du roman. Parfois même, il est explicitement précisé qu’elle fait du mal sans vraiment le vouloir ; mais la notion de calcul n’en est pas moins omniprésente. Sous des apparences de légèreté – la mouche vole – l’insecte sait où et comment se nourrir. D’ailleurs sa puissance très bestiale transforme les hommes en animaux, à l’instar du pauvre comte Muffat qu’elle s’amuse à mettre à quatre pattes dans sa chambre.

Ces deux mouvements de spontanéité et de calcul avilissant s’opposent chez la jeune femme, en particulier dans son comportement envers son principal distributeur de fonds. Alors que le comte Muffat vient d’apprendre que sa femme a un amant :
« c’était juste, il était idiot avec les femmes : ça lui apprendrait. Cependant, la pitié l’emporta. […] avant minuit, elle aurait bien trouvé un moyen doux de le congédier. Par prudence, […] elle donna un ordre à Zoé.

– Tu le guetteras, tu lui recommanderas de ne pas faire de bruit, si l’autre est encore avec moi.

– Mais où le mettrai-je, madame ?

– Garde-le à la cuisine. C’est plus sûr. » (p. 221)

 

Autre passage qui va dans ce sens, le moment où elle apprend sa grossesse, à laquelle elle mettra rapidement un terme :

« Cela lui semblait un accident ridicule, quelque chose qui la diminuait et dont on l’aurait plaisantée. […] comme dérangée dans son sexe ; ça faisait donc des enfants, même lorsqu’on ne voulait plus et qu’on employait ça à d’autres affaires ? La nature l’exaspérait, cette maternité grave qui se levait dans son plaisir, cette vie donnée au milieu de toutes les morts qu’elle semait autour d’elle. » (p. 379) Ainsi la cocotte voit son sexe non pas comme un produit de la nature susceptible de donner la vie, mais l’utilise comme instrument pour parvenir à ses fins. Consciente de sa beauté – cf. cette fameuse scène où elle admire son corps nu devant le miroir – et des destins funestes qu’elle provoque, on est bel et bien loin de la belle cocotte jeune et insouciante qui fait le mal par hasard.

Par ailleurs, qualifier de mythe cette histoire de mouche d’or n’est pas exagéré, comme le prouve la mise en scène de sa mort. Aussi écœurante que grandiose, elle correspond parfaitement à cet insecte dégueulasse qui raffole de pourriture, MAIS qui a dominé la vie mondaine pendant un temps. Le taulier lui-même, Flaubert, l’a clairement exprimé dans une lettre adressée à Zola : « à la fin, la mort de Nana est Michelangelesque ! […] Nana tourne au mythe sans cesser d’être réelle. Cette création est babylonienne. » Car oui, n’oublions pas l’ambition de la méthode naturaliste  si chère à Zola : peindre la nature en utilisant les sciences. Nana devient certes un mythe, mais elle reste avant tout un personnage réel avec ce que cela implique de vulgarité.

 

La critique du Second Empire

Même si ce n’est pas la première chose que l’on retient de Nana, j’ai tenu à évoquer la teneur politique du roman puisqu’il s’achève sur la déclaration de guerre de 1870. Comme Balzac le faisait mieux que personne dans sa comédie humaine, Zola critique toute une société à travers un personnage emblématique. Comment Nana aurait-elle pu mener autant d’hommes à leur perte si ces derniers n’étaient pas autant portés sur la chose ? Prêts à se damner pour le plaisir charnel, ils en oublient leurs principes, à l’instar de ce crétin de Muffat. Or là n’est pas le problème, puisque le pire est – comme toujours – l’hypocrisie. Ainsi le marquis de Chouard, vieux libertin et beau-père du comte Muffat, utilise la récolte de fonds pour une œuvre de bienfaisance comme prétexte afin de rendre visite – accompagné de son gendre – à la sulfureuse Nana le lendemain de son triomphe dans le rôle de Vénus, interprété en tenue d’Ève.

Nana agit et pense selon un système de valeurs proche de la morale traditionnelle, mais appliqué à la prostitution : droiture, travail, respect des engagements. Comme nous l’avons vu dans l’extrait précédemment cité sur le cocufiage de Muffat, elle renonce à le congédier parce qu’il paye. En outre, elle admire la fortune d’une ancienne courtisane lorsqu’elle passe devant la demeure de celle-ci pendant une promenade à la campagne. Être une cocotte n’est plus immoral tant que le travail est bien fait et qu’il rapporte de l’argent !

L’aristocratie se fond dans le vice et son monde côtoie celui des catins. La soirée chez les Muffat du Chapitre III précède le dîner chez Nana, beaucoup plus fréquenté, et ironie du sort, un nouveau signe de l’inversion des valeurs apparaît pendant la partie de campagne : la société de Nana se déplace en voiture, tandis que la petite « troupe traditionnelle » menée par Mme Hugon est à pied. Pire, Nana – et pas seulement sa personne – s’invite dans tous les événements de la haute société. Son air est joué dans la petite sauterie organisée dans le cadre du mariage d’Estelle Muffat et tout le monde crie son nom pendant la course hippique. Théophile Vernot, jésuite gardien des vieilles vertus que plus personne ne respecte, ne parvient pas à empêcher le comte Muffat de succomber au vice de la mouche d’or. Enfin la très honorable Mme Hugon, digne représentante de la morale et de la société traditionnelle, perd ses deux fils et incarne ainsi la défaite de l’ancien monde (ah-ah-ah).

Et qui de mieux qu’une actrice pour regrouper tous les vices et surtout montrer l’hypocrisie d’une société en perdition ? Tout n’est que comédie, là encore en apparence, puisque la fin de la plupart des protagonistes sera tragique, à l’image de celle du Second Empire !