Une vie, Maupassant

On enchaîne, on enchaîne ! C’est l’heure de la deuxième lecture de notre petit défi de l’année, avec une exception ici, puisque Une Vie de Maupassant est la seule œuvre que j’ai déjà lue par le passé. Collégienne, je me rappelle avoir été longtemps marquée par le destin malheureux de l’héroïne. Aujourd’hui adulte et donc capable de contextualiser un roman, j’y ai découvert des aspects littéraires, politiques et sociétaux insoupçonnés lors de cette première lecture juvénile.

Pour vous inciter à le lire – si je pouvais vous y forcer, je le ferais – voici une citation de Tolstoï en quatrième de couverture de mon édition : « Une vie est un roman admirable ; ce n’est pas seulement le meilleur roman de Maupassant, mais peut-être même le meilleur roman français après Les Misérables de Hugo. »

 

Résumé par chapitre

J’ai trouvé un résumé bien fait et plus court que le mien à cette adresse : http://lectureslaucadet.over-blog.com/article-une-vie-de-maupassant-resume-par-chapitre-50813854.html

 

I

Jeanne, fille du baron et de la baronne Simon-Jacques et Adélaïde Le Perthuis des Vauds, est sortie la veille du couvent. Le roman s’ouvre juste avant le départ de la famille de Rouen pour « les Peuples », leur demeure familiale sur le littoral normand. Jeanne attend tout de la vie et ses rêveries romantiques trouveront forcément un meilleur écho dans la nature. La jeune fille ne peut donc contenir son enthousiasme à l’idée de vivre à la campagne. Dès son arrivée, son exaltation est si grande qu’elle passe une nuit entière à s’imaginer des histoires romanesques à partir des tapisseries de sa chambre avant d’observer la nature depuis sa fenêtre, et ce jusqu’au lever du soleil. Après le couvent, la jeune vierge est pleine d’espoirs, l’avenir lui est ouvert et elle se surprend à rêver de l’homme qui partagera son bonheur, à s’imaginer parcourir avec lui cette nature qui recèle les plus belles promesses.

 

II         

Jeanne s’adonne corps et âme à son nouvel environnement. Elle court sur la falaise et nage pendant des heures jusqu’à perdre haleine. Les prouesses physiques de cette excellente nageuse sont décrites avec précision pour mieux souligner un contraste : ce corps sain abrite un esprit terriblement médiocre. Mais son amour du romanesque a de qui tenir : sa mère cède elle aussi à des rêveries sans fin et lit Walter Scott. L’écrivain écossais est effectivement très en vogue à l’époque de l’intrigue, soit en 1820 sous la Restauration. Pour une femme obèse, essoufflée en permanence et  souffrant d’ « hypertrophie », la pensée d’Adélaïde « vagabonde à travers des aventures tendres dont elle se croit l’héroïne ». Lors d’une visite chez la petite famille, l’abbé Picot, curé de campagne à la bonhommie presque caricaturale, parle pour la première fois du vicomte de Lamare et promet de faire les présentations.

 

III

Le dimanche suivant, les deux femmes font la connaissance du vicomte à la sortie de la messe. Le charmant jeune homme multiplie alors les visites aux Peuples et accompagne même le père et sa fille lors d’une ballade en mer vers le site idyllique d’Etretat. Cette escapade est propice à un doux rapprochement des cœurs entre les jeunes gens et le soir venu, seule dans sa chambre, Jeanne se demande alors si le beau vicomte est celui dont elle a rêvé lors de cette fameuse première nuit aux Peuples. Suite à une entente secrète entre les parents de Jeanne et le vicomte, une joyeuse cérémonie de baptême de barque est organisée. Le vicomte demande alors en fiançailles la jeune fille enchantée de ce décor, qui accepte sans hésiter. Julien – c’est seulement ici qu’on apprend son prénom – exprime également son désir de l’épouser.

 

IV

Un matin, le baron réveille sa fille en lui apprenant que le vicomte lui a demandé sa main. « La radieuse saison des fiançailles » commence alors. Les deux promis enchaînent les promenades et parlent d’avenir en attendant le mariage imminent. Lorsque le narrateur aborde les préparatifs du mariage et donc les quelques invités à la noce, il présente au lecteur non sans cruauté un nouveau personnage : tante Lison. Vieille fille pieuse et effacée, la sœur d’Adélaïde est aussi invisible aux yeux de son entourage pendant sa présence que pendant son absence. Les noces donnent lieu à une joyeuse description des paysans normands dans la cour des Peuples pendant que la noblesse s’ennuie à l’intérieur. Le soir-même, le baron se doit de prévenir sa fille fraîchement mariée d’une chose – sa femme n’en ayant pas le courage – : elle doit se donner entièrement à son mari car elle lui appartient. Jeanne apprend ce que cela signifie la nuit même, écœurée par l’amour charnel dont elle n’avait visiblement jamais entendu parler jusqu’ici.

 

V

Conformément au souhait émis par Jeanne lors de leur première balade en mer, les jeunes époux partent en voyage de noces en Corse. Julien se révèle alors terriblement odieux et avare avec le petit personnel et ne cesse de négocier les pourboires. Sa femme, issue d’une famille de nobles d’une grande générosité et pour lesquels l’argent n’a aucune importance, est passablement choquée. Alors qu’elle doit au début céder à l’appétit sexuel de son mari, une randonnée dans le maquis change la donne. Lors d’une scène d’une grande sensualité au cours de laquelle le couple se bat pour boire de l’eau à la source avant de se faire passer l’eau de bouche en bouche, Jeanne découvre les plaisirs des sens et ce séjour en Corse marque une parenthèse charnelle – la seule – dans la vie et le caractère si idéalisé de l’ancienne pensionnaire d’un couvent. La parenthèse est refermée dès la halte de retour à Paris lorsque Julien, portant la bourse offerte par la baronne à sa fille avant le voyage, ne lui donne que cent francs sur les deux mille prévus. Comme elle le fera ensuite pendant toute la durée du mariage, Jeanne accepte par crainte de déclencher une dispute avec son époux si irascible.

 

VI

Le retour aux Peuples marque le début d’une longue vie d’ennui pour Jeanne, qui « s’aperçut qu’elle n’avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée de l’avenir, affairée de songeries. » (p. 119). Le couple fait chambre à part et Julien passe tout son temps à parler affaires avec le baron. Mais la bonne entente avec la belle-famille ne résiste pas à la méchanceté et à la pingrerie du jeune marié. Par souci d’ostentation de sa noblesse, il tient absolument à faire repeindre les écussons des deux familles sur la calèche. Il n’en reste pas moins obsédé par les économies. Il renvoie alors une grande partie du personnel, ne gardant qu’un enfant mal vêtu, et revend les chevaux de la voiture pour les remplacer par deux pauvres bêtes on ne peut plus mal assorties. L’accoutrement du nouveau domestique, le petit Marius, ainsi que les deux chevaux ridicules provoquent les rires des Le Perthuis. Ces derniers font à leur tour exploser Julien qui, fou de rage, accuse le baron d’en être responsable puisqu’il a gaspillé sa fortune.

S’en suite la visite de nobles de la région, décrite avec un humour grinçant. « Jeanne (…) demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux seuls, toute l’année. Mais les Briseville s’étonnèrent de la question ; car ils s’occupaient sans cesse, écrivant beaucoup à leurs parents nobles semés par toute la France, passant leurs journées en des occupations microscopiques, cérémonieux l’un vis-à-vis de l’autre comme en face des étrangers, et causant majestueusement des affaires les plus insignifiantes. » (p. 134) La visite pathétique se termine donc plus tôt que prévu et Marius, pensant qu’il avait la journée de libre, est introuvable. Alors que la voiture est en route vers les Peuples, l’enfant tente de la rattraper et se fait rouer de coups par Julien. Le baron parvient tant bien que mal à faire cesser la barbarie de son gendre. De retour dans le château, personne n’aborde cet épisode et la décision est prise de ne plus faire de visite, là encore par peur de contrarier Julien. Le chapitre se termine sur le départ, prévu depuis longtemps, des parents de Jeanne pour Rouen.

 

VII

La solitude de Jeanne s’agrandit alors. Julien l’ignore totalement et pour compléter le tableau du mari idéal, montre un certain penchant pour l’alcool. Une nouvelle bouleverse ce quotidien terne : Rosalie, bonne et sœur de lait de Jeanne, accouche subitement d’un enfant. « L’autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste ; elle fixait sur sa maîtresse un regard fou, et haletait, comme déchirée par une effroyable douleur. Puis, soudain, tendant tout son corps, elle glissa sur le dos, étouffant entre ses dents serrées un cri de détresse. Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose remua. » (p. 143)

La domestique s’obstine à taire de nom du père, mais Jeanne s’oppose à son mari qui souhaite mettre dehors cette ignoble fille-mère. Une nuit, alors qu’elle est souffrante, Jeanne va chercher Rosalie dans sa chambre. Celle-ci étant vide, la malade tente de trouver du réconfort auprès de Julien et découvre la bonne dans le lit de son époux. La femme bafouée devient folle et court même pieds nus dans la campagne enneigée. Finalement rattrapée et ramenée dans sa chambre, Jeanne reprend ses esprits après quelques jours de délire, apprend qu’elle est enceinte et dit tout à ses parents, venus expressément à son chevet. Personne ne la croit, mais son père veut confronter Rosalie en présence du curé pour lui interdire le mensonge. Lorsque la bonne craque enfin, on découvre que sa liaison avec Julien a commencé à la première visite de celui-ci aux Peuples et qu’il est le père de l’enfant. S’en suit un discours à la fois réprobateur et joyeusement fataliste de l’abbé sur la légèreté des jeunes normandes. Le baron est surtout fou de rage vis-à-vis de Julien, mais l’abbé, toujours dans son rôle de curé de campagne rôdé aux choses de la vie, lui rappelle que ce comportement est tout naturel chez les hommes, le baron n’étant lui-même sans doute pas tout blanc. Celui-ci se rappelle n’avoir effectivement jamais renoncé à une bonne si elle était jolie. On s’accorde alors à placer Rosalie dans une ferme appartenant au baron et à la doter d’une rente honorable pour pouvoir la marier.

 

VIII

Un jour, le couple reçoit la visite des Fourville : la femme est charmante et s’adresse à Jeanne comme à une amie tandis que le mari semble un peu rustre. Julien se fait exceptionnellement beau, chose rare depuis son mariage, pour cette visite qui le ravit. La froideur règne toujours au sein de la propriété des Peuples : Julien fait de longues promenades à cheval et Jeanne s’ennuie.

Sa fatigue de la vie meurt alors à la naissance de son fils Paul. Source de joie et de préoccupation exclusive pour sa maman, l’enfant est plutôt indifférent à son père qui le voit même comme un rival dont la présence affaiblit sa position de mâle dominant dans la famille. Jeanne voue une passion si inquiétante pour son fils qu’on – Julien et ses beaux-parents – l’éloigne de force de son enfant.

 

IX

Lors d’une visite chez les Fourville, Jeanne découvre que le mari est tout à fait agréable sous ses apparences de rustre et manifeste même des signes d’affection et d’amour sincère pour sa femme. Lors de l’une de ces démonstrations, Jeanne surprend son époux en train de pâlir subitement. Tandis que la jeune femme ne devine – une fois encore – rien, le lecteur perçoit la jalousie de Julien.

Peu après cette agréable visite, le couple fait la connaissance des Coutelier, nobles aussi austères que hautains, et qui contrastent donc avec les Fourville. Le couple décide de ne plus côtoyer les premiers et voit régulièrement les seconds.

Tandis que Jeanne apprend enfin la liaison entre son mari et Gilberte Fourville, elle adopte une attitude indifférente, n’éprouvant de toute façon aucune once d’amour pour Julien. Tandis qu’elle se jette sur son fils et attend avec impatience le prochain séjour de ses parents – les seuls « cœurs honnêtes » à ses yeux (p. 197) aux Peuples, son mépris pour l’amour charnel atteint son paroxysme. La jeune femme au cœur pur se sent bien seule au milieu de ces êtres faibles qui l’entourent, notamment face aux nouvelles grossesses du village. « Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes comme chez les plantes. Et Jeanne, dont les sens éteints ne s’agitaient plus, dont le cœur meurtri, l’âme sentimentale semblaient seuls remués par les souffles tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs, passionnée pour des songes et morte aux besoins charnels, s’étonnait (des grossesses et coucheries du village), pleine d’une répugnance qui devenait haineuse, de cette salle bestialité. » (p. 198)

Lorsque les parents de Jeanne arrivent enfin, elle et son mari trouvent Adelaide terriblement changée et mal en point, même si le baron, trop habitué à son état, n’a rien remarqué. Mais sa femme succombe finalement à un malaise quelques jours après leur arrivée aux Peuples. Tandis que sa fille veille la morte, elle découvre en lisant les correspondances de sa mère que celle-ci avait un amant, lui-même ami de son père. Tout s’effondre pour Jeanne : sa propre mère, qu’elle prenait pour un modèle de pureté, a cédé à ses propres désirs et s’est laissé aller une telle immoralité.

 

X

De nouveau « seule » aux Peuples, Jeanne fait peu à peu le deuil de sa mère, toujours tourmentée par ses lettres d’amour. Lui vient alors une nouvelle obsession : avoir une fille. Or depuis la découverte de la relation de Julien avec Rosalie, Jeanne et lui n’ont plus aucune relation intime. Chose courante à l’époque pour ce type d’affaires, Jeanne se confie au curé. Celui-ci intervient alors auprès de Julien, lequel accepte avec joie la reprise des rapports charnels, tout en s’arrangeant pour ne pas mettre sa femme enceinte. Désespérée, Jeanne retourne voir le bon curé de campagne. Peu gêné par ce type de discussion, il se montre même très loquace et rusé puisqu’il lui conseille de faire croire à une grossesse pour que Julien ne se méfie plus et aille jusqu’au bout de ses rapports. Le plan fonctionne à merveille et Jeanne tombe finalement enceinte pour de bon.

Un nouveau curé vient remplacer l’abbé Picot. Malheureusement aux antipodes de son prédécesseur à la bonhommie parfois grivoise et auquel toute la famille était habituée, l’abbé Tolbiac se distingue par son rigorisme. Le baron, en noble éclairé par les Lumières et adepte d’un panthéisme chargé de bienveillance vis-à-vis des choses de la nature, ne cache pas son hostilité. Mais sa fille se rapproche du jeune curé aux sermons assassins vis-à-vis des comportements déviants, monnaie courante chez les paysans. Allant jusqu’à épier tout le monde dans les champs, sur le bord des routes, il lance même quelques pierres aux jeunes gens en train de copuler s’ils refusent de se séparer à la vue du curé. Toujours mû par cette même volonté de lutter contre l’immoralité de ses paroissiens, il apprend à Jeanne que son mari a une maîtresse. Face à l’indifférence de l’épouse trompée, l’abbé décide d’en informer Fourville également.

Le mari passionné va provoquer la mort des deux amants pendant une tempête. Jeanne accouche peu de temps après d’une fille morte née.

 

XI

Les années s’enchaînent et tournent autour du petit Paul, pourri gâté par sa mère, son grand-père et tante Lison. L’enfant, couvé par ses trois mamans pour qui il constitue une unique source de bonheur,  est pendant longtemps écarté du lien social. Non scolarisé, il ne fait pas non plus sa communion, chose extrêmement rare à l’époque pour ce genre de familles. Le baron s’élève toutefois contre l’égoïsme de Jeanne qui souhaite soustraire son fils à l’instruction pour le garder auprès d’elle. L’enfant est donc finalement envoyé à l’âge de 12 ans dans un pensionnat du Havre et sa mère ne cesse de vouloir lui rendre visite malgré les réprimandes du directeur de l’établissement. Paul est très mauvais et redouble plusieurs classes.

Les années passent et le jeune adulte rend de moins en moins visite à sa famille aux Peuples, plus préoccupé par ses copains et par le jeu. Un jour, un huissier vient réclamer des dettes auprès de Jeanne pour son fils, marquant ainsi le début d’une longue série de dettes que la pauvre mère réglera toujours. Celle-ci découvre alors que Paul ne va plus en cours et fréquente une femme « qui se fait entretenir ». Le jeune homme n’écrira à sa mère que pour lui réclamer de l’argent.

Au cours d’une visite chez un huissier pour régler la vente de ses biens afin d’éponger une dette colossale de son petit-fils, le baron meurt d’une attaque d’apoplexie. Puis, tante Lison disparaît à son tour. Jeanne, abattue par ces morts et abandonnée par son propre fils, s’effondre au cimetière. Mais Rosalie, qu’elle ne reconnaît pas dans un premier temps, la relève et va s’occuper d’elle.

Ironie du sort : Rosalie, veuve et dont le fils s’est marié, a eu une vie plus heureuse que sa maîtresse.

 

XII

La générosité de Jeanne n’étant plus tempérée par l’avarice de Julien, Rosalie lui ordonne de ne plus rien payer pour son fils. En effet, il ne lui reste qu’une rente minuscule et la propriété des Peuples doit être vendue. « La vieille folle », telle qu’on la surnomme dans le village, quitte les lieux et part s’installer avec sa fidèle et solide servante dans une petite maison bourgeoise du le pays de Caux. Lors du déménagement, Jeanne fait la connaissance, émue, du fils de Rosalie, demi-frère de Paul et fils de Julien en qui elle discerne une ressemblance qu’elle ne peut s’expliquer.

 

XIII

Jeanne n’a pas vu son fils depuis des années et lui écrit pour lui demander de revenir. Celui-ci lui répond en lui demandant d’épouser la femme qu’il aime. Jeanne refuse, détestant par-dessus tout cette rivale qui la prive de son fils chéri. Elle décide alors de chercher Paul elle-même et part pour Paris. C’est la première fois qu’elle prend – et voit – cette invention technique révolutionnaire de l’époque : le train à vapeur. Bien évidemment, Jeanne ne trouve pas son fils dans la capitale, puisque le couple a dû partir à cause de ses dettes. Jeanne les paye toutes et lorsqu’elle demande un complément d’argent à Rosalie, désormais unique et pragmatique gestionnaire du ménage, celle-ci refuse et ordonne à sa maîtresse de rentrer.

 

XIV

Jeanne s’enferme de nouveau dans ses rêveries et ne trouve de réconfort à sa triste vie que dans les souvenirs d’un bonheur passé. Mais sa vie va se trouver une dernière fois bouleversée lorsqu’elle apprend par une lettre de son fils que le jeune couple miséreux a désormais une fille. La mère est mourante et ne sachant que faire de l’enfant, son père la remet à Rosalie, venue  expressément par le train pour arranger le mariage. Le roman s’achève ainsi sur ce bonheur parfaitement inattendu et inespéré que le hasard offre à Jeanne, laquelle conclut par ces mots : « La vie, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. » (p. 313)

 

Le contexte

Publié en 1883, le premier roman de Maupassant se veut moins dur que ses précédentes publications. L’écrivain cède à une certaine Madame Braine, à laquelle il dédicace son livre, ami de son maître en littérature : l’inégalable Flaubert. Cette dernière encourage Maupassant à peindre les « classes cultivées » avec moins de férocité que dans Boule de suif. Les romans qui suivront ne seront par ailleurs jamais aussi romantiques que Une vie, avec ses nombreuses et souvent dispensables descriptions de la nature et des saisons. Bien évidemment, leur présence est loin d’être absurde en soi puisqu’elles reflètent l’âme rêveuse et romanesque de Jeanne.

À noter qu’à l’époque de sa sortie, la vente d’Une vie dans les gares a été interdite par le ministère de l’Intérieur.

 

Un roman féministe

Contrairement à ma première lecture il y a de ça une bonne vingtaine d’années, j’ai perçu, non pas une compassion sincère pour le destin de l’héroïne, mais un véritable sarcasme pour la bêtise de celle-ci, de la part d’un auteur qui s’amuse à l’assommer d’une succession de malheurs. Enfant, la vie de Jeanne m’avait bouleversée. Adulte, son ignorance me consterne. D’après les biographes, Maupassant fût un coureur et un véritable modèle de misogynie. Le personnage de Julien a son physique et même son caractère, poussé à l’extrême. Alors l’écrivain, séducteur repenti, a voulu créer un monstre de muflerie, de brutalité et d’avarice pour dénoncer un comportement des hommes répandu à cette époque. En effet, le Julien célibataire fait preuve de gentillesse – c’est d’ailleurs parce qu’elle le trouvait « gentil » que Rosalie accepte ses premières avances – dans son allure de gentilhomme au visage fort joli. Il flatte sa future belle-mère et se montre charmant en tout point. Une fois marié, on découvre un obsédé avec un droit absolu sur sa femme, avare, et surtout infidèle au possible.

Or la pauvre bonne qu’il a engrossée reçoit une volée de bois vert de la part de tout le monde, tandis que, comme le précise l’abbé Picot, le comportement de Julien est tout à fait normal pour un homme. Traduction 2018 : un homme qui couche avec tout le monde est un séducteur et c’est dans sa nature. Une femme qui bla bla bla est…une pute, méprisable.

Mais ce qui à mes yeux donne un aspect féministe au roman – indépendamment de la volonté de l’auteur, cela va sans dire ! -, c’est justement le manque total d’instruction de Jeanne. À peine sortie du couvent, elle imagine en regardant la nature les bonheurs les plus doux partagés avec un homme idéal, et ignore que le sexe fait partie du couple. Pour être tout à fait exact, elle ne sait même pas ce qu’est un rapport sexuel. Connaissait-elle au moins les principes de la procréation ? Même si le voyage de noces en Corse montre qu’elle n’est pas frigide, son éducation majoritairement – exclusivement ? – religieuse ressort dans son dégoût pour les plaisirs charnels et par là son idéalisation de l’être humain via ses parents qu’elle voit comme des cœurs honnêtes. D’où son rapprochement avec l’affreux jeune curé.  Toute l’intrigue, toute la vie de l’héroïne est une démonstration – non voulue par l’auteur, j’insiste – des ravages du manque d’instruction des femmes. Même si cette femme est caricaturale et particulièrement naïve, elle est représentative  son sexe et de la noblesse dans la mesure où elle ne connaît que deux étapes, deux enfermements : le couvent et le mariage. Jeanne ne regrette à aucun moment de telles lacunes, puisqu’elle va jusqu’à souhaiter que son fils ne soit pas scolarisé. Pourtant, c’est parce qu’elle ne sait rien qu’elle s’imagine et espère tout, c’est parce qu’elle ignore tout qu’elle n’apprend rien et passe sa vie à s’ennuyer. L’ennui, principale occupation – avec les tromperies pour certains – des nobles.

 

Une classe chahutée

Guy de Maupassant vient de cette noblesse de province et n’hésite pas à se montrer sans pitié envers elle. Adélaïde est énorme et n’a rien d’autre à faire que se mettre en scène dans des romans qu’elle imagine, toute influencée qu’elle est par ses lectures. Elle peut discuter de généalogie pendant des heures. Les Briseville ont pour seule occupation l’écriture de missives à leurs parents nobles des quatre coins de la France. Jeanne n’a jamais vu le fameux train à vapeur de la ligne Le Havre-Rouen-Paris dont tout le monde parle ! Aussi bête qu’athlétique, Maupassant déverse des torrents de malheurs sur sa pauvre héroïne très lacrymale, et s’amuse même à la fin à faire contraster sa sensiblerie avec la force et le bon sens paysans du caractère de Rosalie.

Mais au sein de la noblesse, on distingue deux types. D’un côté, les nobles de l’époque de l’Ancien régime, pragmatiques, généreux car sûrs de la pérennité de leur fortune, et pratiquant la religion de façon non dogmatique. Cette noblesse, c’est les Le Perthuis. D’un autre, les nobles de la Restauration, finalement moins modernes : à la fois brutaux vis-à-vis de leurs paysans (serfs ?) et domestiques, avares et alliés des curés, ils n’oublient pas les ravages de la Révolution, savent que leur rang n’est pas garanti et font tout pour le protéger. Cette noblesse, c’est Julien. Le jeune homme impose des conditions difficiles aux paysans de ses terres, frappe son petit domestique, apprécie le dogme de l’abbé Tolbiac – faîtes ce que je dis, pas ce que je fais ! –, met un zèle ridicule à l’ostentation de ses écussons et à l’entretien de relations régulières avec les autres nobles de la région. Ces deux types de noblesse seront bien vite rattrapés par la révolution industrielle, comme le montre la tentative de Paul de monter une compagnie, incarnant par là une nouvelle génération de nobles qui investissent dans l’industrie et spéculent.

 

Une Église réprouvée

Dans sa volonté de se rapprocher de Jeanne, l’abbé Tolbiac exprime clairement un dessein d’alliance entre l’Église et la noblesse, fidèle à l’esprit de la Restauration. Il méprise et s’acharne contre les comportements frivoles de ses paroissiens campagnards et pense que seule la noblesse respectable partage les valeurs de l’Église. D’où l’idée d’une association entre les deux piliers de l’ordre moral afin de faire régner celui-ci dans la paroisse. Cette alliance de l’autel et du trône va clairement dans le sens inverse des nobles libéraux (cf. deux types de noblesse énoncés plus haut), surtout incarnés par le baron.  Au contraire, Julien voit le nouvel abbé d’un bon œil avant de payer de sa vie le rigorisme omniscient de celui-ci. Maupassant vomit ce personnage et ce qu’il représente, n’hésitant pas à le faire passer pour un sorcier, à mettre son austérité en exergue grâce au contraste avec le sympathique abbé Picot, et enfin à montrer toute l’inhumanité de ce jeune curé dans une scène terrible où celui-ci, révulsé par la nature, massacre une pauvre chienne en train de mettre bas.

Maupassant n’a jamais caché sa haine des classes dirigeantes conservatrices de son époque, comme le montre cet extrait – fleuri – d’une lettre de 1877 adressée à Flaubert : « Je demande la suppression des classes dirigeantes, de ce ramassis de beaux messieurs stupides qui batifolent dans les jupes de cette vieille traînée dévote et bête que l’on appelle la bonne société. Ils fourrent le doigt dans son vieux c… en murmurant que la société est en péril, que la liberté de pensée les menace…Je trouve maintenant que 93 a été doux. » (p. 19 – Préface).

24 réflexions sur “Une vie, Maupassant

  1. Ping : Challenge : Cette année, je (re)lis des classiques ! ⋆ Délivrer Des Livres

      1. Kendallawen

        ^^
        Désolé pour le temps de réponse !!!
        Maupassant est très inspirant, surtout quand il écrit du fantastique… Il savait faire !
        A bientôt
        Kendallawen aka Miss G

        J'aime

  2. Ping : Challenge classiques - bilan intermédiaire ⋆ Délivrer Des Livres

  3. Ping : La Ferme africaine, Karen Blixen – Tomtomlatomate

  4. Ping : Raison et sentiments, Jane Austen – Tomtomlatomate

  5. Ping : Challenge « Cette année, je lis des classiques » – 2018 – Tomtomlatomate

  6. JC Paillous

    Bonjour,
    J’aime beaucoup Maupassant, que je place parmi les très grands, et j’ai presque tout lu de lui – sauf justement « Une vie » qui m’attend sur les rayons de ma bibliothèque, je crois que je vais pas tarder alors !
    Jean-Claude

    J'aime

      1. Je viens de l’achever, c’est en effet du meilleur Maupassant, autant par l’histoire que par le style et le pouvoir d’évocation de cette écriture qu’on voudrait bien faire sienne !
        J’en ai lu dix, et il me reste en rayon « La petite Roque » et « Plus fort que la mort », que je me réserve pour plus tard.
        Merci pour cette incitation !

        Aimé par 1 personne

      2. Oh je suis très heureuse que vous l’ayez lu grâce à cet article. Je ne connais même pas les deux nouvelles citées car Maupassant en a écrit tellement ! Petite remarque : c’est plutôt « Fort comme la mort » d’après Google 🙂

        J'aime

  7. Ping : Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë – Tomtomlatomate

    1. Merci d’être passé. Petite remarque pour les nouvelles : je découvre Alice Munro et termine son recueil « The Love of a good woman ». Du grand art, une maîtrise parfaite de la narration, du suspense et des personnages. Rehabilitons ce genre littéraire ! Et entièrement d’accord avec vous sur Stefan Zweig !

      J'aime

      1. Bonjour,
        Ayant lu quasiment tout Maupassant (me reste « Notre cœur »), je considère aussi que « Fort comme la mort » (ce titre n’incite guère à la lecture, je l’avais depuis des années…) est le roman le plus profond de Maupassant, ceci tant du point de vue des sentiments et des états d’âme (quelle justesse, quelle précision !), que des descriptions environnementales, de l’art de peindre, de l’inspiration, ou du ressenti de la musique à l’occasion…
        Le grand style, celui qu’on admire, que l’on sait inaccessible.
        Je pense qu’il égale Proust dans ce roman, avant-dernier je crois.
        Quelle perte que celle de cet homme disparu à 43 ans seulement…
        Je note Alice Munro.
        Amitiés, Jean-Claude

        Aimé par 1 personne

  8. Ping : Eugène Onéguine, Alexandre Pouchkine – Tomtomlatomate

  9. Ping : Poe’s Mad Men, Edgar Allan Poe – Tomtomlatomate

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s