Soumission, Michel Houellebecq

C’est dans un cadre non conventionnel, celui d’un Book Club officieux, que j’ai relu le très polémique Soumission de Michel Houellebecq. Parue en janvier 2015 juste avant les attentats de Charlie Hebdo, cette dystopie – et deux à la suite ! – m’a, comme tous les livres de Houellebecq, bouleversée lors de ma première lecture en 2018. Il n’en est rien de ma relecture en 2020. J’attendrai donc encore un peu avant d’ouvrir Sérotonine, car le ton désabusé et la misogynie assumée de Monsieur « le-plus-grand-écrivain-français-vivant » ont perdu de leur charme à mes yeux. Relecture trop précoce et inutile ? Passage entre-temps de la 4e vague de féminisme, laquelle a modifié profondément ma façon de penser et abaissé mon seuil de tolérance au machisme ? Peut-être. Toujours est-il qu’il a fait l’unanimité dans mon Book Club un peu spécial et restreint. Comme quoi les féministes sont vraiment sympas lorsqu’il s’agit de faire abstraction de leurs convictions pour reconnaître la valeur littéraire et politique d’une œuvre. Ou plutôt, prenons les choses dans l’autre sens, Houellebecq possède un talent de romancier tellement énorme qu’on lui pardonne  sa misogynie parsemée de scènes de cul sous le prisme du « male gaze » le plus primaire et…débile. Mais quelle est donc cette puissance littéraire qui nous force à apprécier Soumission malgré tout ?

La Soumission à l’islam, remède à un Occident en manque de spiritualité

Une fois n’est pas coutume, je préfère développer ici la thèse principale du livre car trop d’inepties ont été dites à son propos, avec en tête les accusations d’islamophobie. Concentrons-nous donc sur l’essentiel. Dans une interview exceptionnelle donnée en 2019 au Danemark – ce n’est un secret pour personne, Houellebecq ne supporte plus les médias de son pays – l’auteur prononçait cette phrase pour le moins surprenante « Soumission n’est pas un livre sur l’islam ». Sa thèse pourrait se résumer ainsi : le roman décrit avant tout le basculement d’une démocratie occidentale dans la théocratie, peu importe la religion concernée. Pour appuyer son propos, il nous apprend que Napoléon avait l’intention de conquérir l’Égypte et de se convertir à l’islam dans ce but. Contrairement aux détracteurs du livre – qui ont d’ailleurs à peine eu le temps de s’exprimer à sa sortie – le lecteur attentif comprend vite que le Houellebecq de Plateforme, celui qualifiant l’islam de « religion la plus con du monde », est bien loin. Au-delà de la satire de la société française, du monde universitaire et de la lâcheté de ses politiciens, la vie de ce personnage principal esseulé, apathique et parfois cynique, en bon héros houellebecquien qui se respecte, s’améliore grâce à sa conversion. Entre polygamie pour un meilleur épanouissement de l’homme et femmes de retour au foyer pour une lutte efficace contre le chômage, la France retrouve des couleurs ah ah ah. N’oublions pas la dimension comique et les réflexions simplistes, voire complètement idiotes, de ce livre. Ex : « comme certains Sénégalais sont musulmans… ». Au secours !!

Mais la France enregistrant le taux de population musulmane le plus élevé pour un pays non-musulman, ce pays apparaît comme une vitrine de l’Occident dans son ensemble. Les livres de Houellebecq, et celui-ci en particulier, paraissent très français : ils fourmillent de références que les étrangers seraient obligés de saisir sur Google pour comprendre – Jean-François Copé, David Pujadas ou encore Jean-Pierre Pernaut pour ne citer que quelques noms, sans compter la description très précise du 5e arrondissement, entre les arènes de Lutèce et la Grande mosquée. Pourtant, le succès de notre Michel national tient bien au miroir qu’il tend à TOUT l’Occident. Ses héros masculins romantiques, désabusés et surtout dépressifs auraient pu être Allemands, Américains ou Italiens, et dans Soumission, on en imagine un bon paquet trop heureux de se convertir à une religion qui autorise la polygamie.

J’interprète ce roman ainsi : ce qui manque à ce personnages houellebecquien et plus largement à nos sociétés occidentales, c’est une religion autoritaire – à noter que le narrateur reprend le mépris de Nietzsche à l’égard du christianisme, le qualifiant de religion féminine. « Islam » signifiant « soumission » en arabe, cette dystopie décrit moins la soumission d’un État occidental jusqu’ici fièrement laïc à une religion majoritaire – en nombre de pratiquants – que celle des hommes à Dieu. Contrairement au christianisme, la religion de l’Amour, celle où Jésus s’est fait homme pour se mettre à leur niveau, celle où le Christ enseigne le pardon en tend l’autre joue après avoir reçu une gifle, l’islam exige une soumission absolue à Dieu. Sans avoir lu le Coran, on sait bien à quel point cette religion qui régit tous les aspects de la vie des hommes – politique notamment, via la charia – est nettement plus contraignante que les autres religions monothéistes. Citons ses interdits les plus connus de tous : consommation d’alcool et de porc.

Bref. Dans un pays autrefois prospère, mais où la pauvreté et la misère se répandent désormais comme une tache d’huile au sein de sa population, les Hommes sont perdus et en manque de spiritualité. Vaste question philosophique qui traverse toute l’œuvre de Houellebecq : que sommes-nous sans Dieu ? Quel sens peut bien avoir notre vie sur terre ? En profiter car il n’y a rien après apparaît comme la nouvelle loi qui régit la vie des Occidentaux. Dans une société française post-soixante-huitarde visiblement paumée suite à la libération sexuelle et à l’abandon de la morale judéo-chrétienne comme système de valeur suprême – cf. Les Particules élémentaires, ou même Plateforme – les êtres ont besoin de rênes solides, de préceptes à suivre. Tandis que la tentation populiste, pour ne pas dire totalitaire, s’exprime de plus en plus dans les urnes à chaque élection présidentielle, Houellebecq imagine dans cette dystopie l’islam comme solution, alors que son rejet par la population française est à l’origine même du vote populiste. Ironie du sort, quand on sait que la bon nombre de politologues parlent/craignent/prédisent un basculement de la France sous le Pen, le principal ennemi autoproclamé de l’islam. Ah non ! Pour ce petit peuple en manque de spiritualité, les identitaires et leurs incendies ou meurtres isolés ne semblent pas constituer un remède efficace à une telle perte. Houellebecq leur préfère le puissant islam, arrivé par les urnes et accompagné de lois misogynes et peu réalistes si on regarde son application dans les pays pratiquant un islam modéré – toutes les femmes au foyer, polygamie, pédophilie et burqa. Une solution radicale, mais le désormais célèbre excipit de ce roman ne laisse aucun doute sur les bienfaits de cette conversion du héros : « Je n’aurais rien à regretter ».

Et rappelons que Soumission est avant tout le récit d’une conversion, puisque notre universitaire qui ne croit en rien est spécialiste de Huysmans. Or l’œuvre de cet auteur catholique raconte l’enracinement de sa foi au fur et à mesure qu’il approche de la fin de sa vie, avec justement des ouvrages plus mystiques à l’approche du souffle final. Par ailleurs, Houellebecq a déclaré – parmi le peu d’interviews qu’il a pu de faire pendant la promotion écourtée de son livre – avoir raté une conversion au catholicisme lorsqu’il était plus jeune. Deuxième tentative via un énième double fictionnel. En revanche, et là où ce roman se détache du parcours spirituel que décrit l’œuvre de Huysmans, le personnage principal a beau suivre les pas de son auteur de prédilection et dormir dans le monastère où celui-ci a séjourné, son cheminement est plus opportuniste que sincèrement spirituel. Comme je l’ai expliqué plus haut, l’islam présente d’immenses avantages pour un homme. Mais ce n’est pas tout, après l’arrivée au pouvoir du candidat musulman, l’Université publique de la Sorbonne se transforme en Université islamique arrosée par l’argent des pétromonarchies. Notre professeur voit son salaire décoller et son niveau de vie exploser – le tout avec plusieurs femmes : les gamines pour le sexe, les vieilles pour la bouffe. Que demande le peuple ?

Born a crime, Trevor Noah

Encore une lecture dans le cadre de mon Book Club, proposée par une participante sud-africaine. Trevor Noah est un célèbre humoriste et animateur de late show originaire d’Afrique du sud, mais qui travaille aux États-Unis. Dans cette autobiographie, il nous raconte avec beaucoup de recul et d’humour – mais l’un n’est-il pas indispensable à l’autre ? – son enfance et sa jeunesse en Afrique du sud.

 

Le titre m’a d’abord rendue perplexe et mérite une explication, heureusement fournie dès les premières lignes de l’ouvrage. Dans la société sud-africaine régie par les lois de l’apartheid, avoir des rapports sexuels avec une personne de race différente était un puni par la loi. Trevor Noah, né d’une mère xhosa et d’un père suisse, incarne un délit – « crime » en anglais, faux ami ! Contrairement aux normes ethniques nord-américaines, il n’est pas Noir. Bien sûr, il n’est pas Blanc non plus. Il est « Coloré », ou métis, comme on dit en France. Or il n’est pas question d’une personne esthétiquement car génétiquement privilégiée, comme on associe bien souvent un tel mélange dans notre pays, mais d’une situation délicate. Enfant sous l’apartheid, il habite dans un quartier blanc et branché de Johannesburg où ses parents se sont rencontrés, mais ne peut apparaître en public aux côtés de sa mère, ni vivre sous le même toit que son père. Lorsqu’il déménage chez sa grand-mère maternelle dans le township de Soweto, on l’empêche de sortir pour jouer avec les autres enfants noirs.

 

Une personnalité hors du commun grâce à une mère exceptionnelle

Toutefois, cet entre-deux pour le moins compliqué dans un régime politique d’oppression ne saurait expliquer l’incroyable résilience de Trevor Noah, laquelle se déploie aussi bien dans Born a crime que dans ses émissions ou spectacles. Son histoire personnelle démontre la primauté de l’éducation et de l’environnement familial sur les conditions extérieures sociales et politiques, quelles qu’elles soient. Et ça tombe bien, car Patricia, la mère de l’humoriste, est une femme incroyable. Par opposition aux zouloues, de l’autre peuple majoritaire et ennemi en Afrique du sud, les femmes xhosas sont dites légères. Comprenez indépendantes. Or la mère de Trevor Noah, à qui le livre est dédié, fait preuve d’une persévérance qui ne cesse d’impressionner le lecteur.

La religion

Tirant ce caractère dans sa foi inébranlable, cette Chrétienne absolue voit en tout obstacle une épreuve envoyée par Jésus. Tout au début de cette autobiographie, Trevor Noah raconte la piété absolue de sa mère et sa vie de garçon rythmée par les messes respectivement pour les Blancs, les Noirs et les Colorés. Et lorsqu’un dimanche, le tas de ferraille de la mère de Noah tombe en panne sur le chemin de la messe, le renoncement n’est pas une option. Quitte à faire des heures de route en prenant le bus, elle, son fils de 12 ans et son bébé ne rentreront pas chez eux. Mais dans les townships de Johannesburg, les compagnies de bus ne sont pas fiables car gérées par l’une ou l’autre des principales ethnies noires qui se vouent une haine mutuelle. Et quand la petite famille se fait prendre en stop par un automobiliste, un chauffeur de bus zoulou accuse ce dernier de lui voler ses clients et menace de le tuer – des paroles à prendre au sérieux dans un contexte de lutte sanglante entre peuples noirs après la fin de l’apartheid. La mère décide alors de monter dans le bus pour couper court au conflit et lorsqu’une dispute éclate avec ce conducteur ultra dangereux, elle n’hésite pas à sauter du bus avec ses deux enfants. Sa conclusion est sans appel : ils n’ont pas failli mourir à cause de Jésus, mais s’en sont sortis sains et saufs grâce à lui.

Une femme libre (?)

On retrouve cette obstination/prise de risques – et tout simplement cette liberté – dans le parcours de cette femme. Elle a quitté le domicile de ses parents très jeune et a appris non seulement l’anglais, mais aussi de nombreux dialectes africains, permettant ainsi à son fils de se transformer en véritable caméléon au gré des rencontres. En plein apartheid, elle emménage dans un quartier blanc mais ouvert à la mixité, et vit une histoire d’amour avec un Européen. « Pire » que cela, elle devient employée de bureau et accède ainsi à une catégorie d’emploi jusqu’ici réservée aux Blancs. Patricia gravit même les échelons et son salaire augmente avec les années. Même si Noah ne rentre pas dans les détails de son évolution professionnelle, on a l’impression d’une carrière classique et confortable de Blanche. Après avoir rencontré Abel, un zoulou violent et alcoolique avec qui elle aura un enfant, c’est justement son salaire qui permet de garder – à peine – hors de l’eau le garage de réparation automobile de son conjoint. La fin de l’histoire est malheureusement de notoriété publique et nous montre que les femmes les plus indépendantes, libres et intelligentes ne sont pas à l’abri des violences conjugales et du féminicide. C’est ainsi qu’après plusieurs coups et convocations de la police – sans succès, puisque ces messieurs en uniforme n’ont jamais inquiété Abel, préférant demander à Patricia ce qu’elle avait bien pu faire pour se prendre une droite – cette grande croyante sort miraculeusement indemne d’une balle dans la jambe puis dans la tête de son ex-mari. Dès sa sortie de l’hôpital, les deux principaux traits de caractère de cette belle femme désormais défigurée, à savoir l’esprit/l’humour et la foi, s’expriment de manière bouleversante. Ainsi elle déclare à son fils qu’il est devenu le plus beau de la famille et que Jésus est la seule explication à l’enrayement de l’arme et au fait que la balle tirée dans la tête en soit ressortie par la narine sans atteindre les organes vitaux.

 

Un livre à la portée universelle, une source de réflexion personnelle

Puisque le lecteur est autant responsable de sa lecture que l’auteur de ses écrits, j’ai refermé Born a crime en me disant que paradoxalement, ce livre m’avait inspirée. Oui, paradoxalement, car je suis une femme blanche qui a grandi dans un vieux pays à majorité blanche et dont la situation politique est stable depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Pour moi, cette autobiographie humoristique est bien plus qu’un livre sur l’apartheid. Ça aurait déjà été pas mal me diriez-vous, mais en racontant son histoire personnelle, Trevor Noah touche inévitablement à l’universel. C’est pourquoi je me suis parfois retrouvée – oui, moi, la femme blanche européenne, etc. – dans plusieurs situations, et j’ai pu tirer des leçons de certaines tranches de vie.

La force de ce livre tient en un mot : résilience. Or le lien avec le paragraphe précédent est évident. La mère de Noah est une femme brillante, mais aussi très ferme et traditionnelle, un trait qui s’exprime notamment dans sa bigoterie. Elle n’hésite pas à corriger sévèrement son fils pour le punir. Mais l’humour – noir, sans mauvais jeu de mot – n’est jamais bien loin. Ces châtiments corporels sont si appliqués que l’enfant ne peut s’empêcher de rire lorsqu’il en reçoit de la part du directeur de son école. Ensuite, Patricia fait rapidement oublier la punition en rappelant à Trevor, alors qu’il souffre encore physiquement, qu’elle l’aime et fait cela pour son bien. Loin de moi l’idée de promouvoir ce type d’éducation, mais dans ce cas précis, ce mélange de fermeté et d’amour – l’un sans l’autre ferait des ravages – a façonné un jeune homme terriblement fort et positif. Le personnage est « inspirant ».

Ainsi il raconte comment il a naturellement tourné à son avantage son statut d’outsider au lycée. Enfant unique et différent de par sa couleur de peau, il n’a jamais vraiment réussi à s’intégrer parmi les Noirs, les Blancs et mêmes les Colorés, qui le trouvaient déjà trop noir, notamment à cause de sa maîtrise des dialectes. Même s’il faisait tout pour s’échapper de son enfermement à l’époque où il vivait à Soweto, la solitude a toujours été, et ce dès le plus jeune âge, une opportunité de se construire un monde à soi et non un véritable problème. Comme il se définit par sa non-appartenance à un groupe précis, il n’a aucune barrière : se sentir intégré nulle part, c’est être à l’aise partout. Et cette débrouillardise, portée par de bonnes jambes, lui permet de monter une affaire lucrative de retrait du déjeuner dans la cour pour ses camarades, ou encore d’avoir du succès dans ses activités de vente de CD gravés ou de DJ.

Autre anecdote – car l’histoire tient en quelques lignes – qui m’a fait réfléchir et reste dans ma mémoire : la « trahison » de l’un des chiens sourd de Trevor adolescent. La journée, alors que les deux chiens sont seuls à la maison, l’un d’eux escalade les murs et se rend chez des habitants du quartier. Leur enfant s’approprie naturellement l’animal et lors d’une tentative de résolution du contentieux, Trevor découvre non seulement la surdité de son chien, mais aussi que ce dernier ne lui appartient pas. Cette histoire de toutou en apparence anodine illustre un aspect non évident mais – une fois correctement intériorisé – libérateur des relations humaines : personne n’appartient à personne. Et comme le dit si joliment Noah en conclusion, ce chien n’était pas son chien, mais un chien, tout comme les individus n’ont pas à s’enfermer dans des relations d’appropriation.

Enfin, un sujet beaucoup plus grave et une problématique que seul l’entourage de victimes de violences conjugales peut comprendre : l’impuissance. Lorsque Patricia manque de mourir assassinée par son mari violent, Trevor a vingt-cinq ans et ne parle plus à sa mère depuis plusieurs années. Les ignorants parleront d’ingratitude, de lâcheté et d’égoïsme. Comment peut-on abandonner sa propre mère alors qu’elle a le plus besoin d’aide ? Tout simplement parce qu’elle n’en veut pas. La justification de Noah à sa prise de distance tient en une phrase dans le livre. En substance, « chacun a ses problèmes ». Quand des femmes se font taper dessus par leur mari, les personnes extérieures sont promptes à juger les proches et les accusent de fermer les yeux. Mais que faire quand la victime – même si elle est sous emprise, même si son ego est anéanti – refuse la liberté et accepte la soumission volontaire ? Rien. Et Noah a le courage de le reconnaître. C’est la force de cette autobiographie sans concession : une leçon de sincérité. Born a crime, mieux qu’un livre politique, mieux qu’un bouquin de développement personnel !

L’amour d’une honnête femme

En France, le roman trône sans partage sur la littérature depuis des siècles et les nouvelles de Maupassant, classiques parmi les classiques, ne sont que des exceptions confirmant cette règle historique. Heureusement, mon Book Club m’a une fois de plus donné l’occasion de m’ouvrir à de nouveaux horizons littéraires. Et comme je n’ai pas ouvert de recueil de nouvelles depuis 2013 avec The Hound of Death d’Agatha Christie, autant pénétrer dans un genre littéraire par la grande porte : son meilleur auteur. Récompensée en 2013 par le prix Nobel de littérature, Alice Munro est considérée comme la plus belle plume de ce genre faussement paresseux et véritablement périlleux. Les nouvelles de L’Amour d’une honnête femme sont très longues et il nous aurait fallu une séance de Book Club par texte pour que chacun reçoive la discussion qu’il mérite.

Ne vous laissez pas berner par ce titre évocateur d’un roman de chicklit, car les nouvelles de ce recueil dédié aux femmes rivalisent de style, de mystère et d’espièglerie. Munro est une chipie qui mène le lecteur par le bout de l’intrigue à coups de suspense et de fins en suspens. Complice et enjoué, le lecteur à l’imagination ainsi titillée prend son temps pour parcourir ces destins de femmes dans le Canada des années 50-60.

 

L’Amour d’une honnête femme

Cette nouvelle devenue éponyme du recueil constitue une sorte de synthèse de l’ensemble des textes, et ce à deux égards : son caractère énigmatique avec une fin ouverte, et son portrait de femme complexe tout en contradictions et refus du manichéisme.

Jutland

Trois garçons du village de Walley découvrent une voiture dans une rivière près de laquelle ils ont l’habitude de jouer. Au volant, le corps du docteur Willens. Les trois amis rentrent chez eux tête baissée et sans dire un mot, par respect instinctif pour le défunt optométriste et dans un consensus tacite qui leur fera garder le silence auprès de leur famille respective. Aucune ne ressemble aux deux autres, même si toutes sont modestes : dans la première, le père de famille bat son fils, dans la deuxième, le petit garçon doit subir l’oppression de deux grandes sœurs et dans la troisième, l’amour et la tolérance règne malgré la pauvreté et promiscuité de plusieurs générations. Après le repas, les trois protagonistes semblent – l’histoire est racontée par un narrateur externe – décidés à tout raconter au commissariat. Ils passent alors devant la maison de Madame Willens qui ignore encore tout et leur offre des fleurs de son jardin. Ils renoncent finalement à aller voir la police et à révéler le crime au constable (policier au Canada) endormi sous un arbre, de toute façon trop sourd pour les entendre. Ce n’est qu’en rentrant chez lui après cette escapade au but loupé que l’un d’eux dit tout à sa mère.

Insuffisance cardiaque

La deuxième partie de cette même nouvelle porte sur Enid, une infirmière en charge des soins de Mme Quinn, qui est en train de mourir d’insuffisance rénale à seulement 27 ans. Mariée et mère de deux petites filles, Mme Quinn est acariâtre et pense que ses proches attendent sa mort. Enid, vieille fille peu empathique et aux rêves érotiques troublants, connaît bien cette haine nourrie de rancœur des malades en fin de vie. Mais avant de mourir, Mme Quinn raconte avec la légèreté feinte et cruelle qui la caractérise désormais que M. Willens est déjà passé par cette même chambre…

Erreur

Mme Quinn dévoile à Enid les circonstances de la mort de l’optométriste. Alors qu’il auscultait les yeux de sa patiente, le docteur profitait régulièrement du fait qu’elle ne pouvait pas bouger pendant l’examen pour la caresser. Mais un jour, Rupert surprend le vieux lubrique les mains sur les cuisses de sa femme à la jupe relevée, et le tue (par accident). C’est de Mme Quinn que vient l’idée de placer le corps du docteur Willens au volant de sa voiture et de jeter celle-ci dans la rivière pour faire croire à un accident ou à un suicide.

Mensonges

Sans emporter son secret dans la tombe, Mme Quinn a rendu son dernier souffle et laisse Enid dans une agitation totale. Incapable de dormir, elle décide de mettre Rupert face à son meurtre. Après avoir envisagé toutes les options possibles, elle l’emmène sur la fameuse rivière, dans une petite barque qui appartenait au couple. La nouvelle s’achève alors de la manière la plus abrupte qui soit, dans une vision des deux personnages sur la barque et avant la confrontation.

 

Jakarta

I

Sur une plage, dans les années 60, Kath et Sonje se mettent à l’écart des autres femmes de la communauté, les « Monicas ». Elles les voient passer et les craignent instinctivement à cause de leur servitude de mère et d’épouse. Kath est pourtant maman d’une petite fille et mariée à Kent, petit bourgeois et parfait opposé de Cottar, le compagnon gauchiste et charismatique de Sonje.

II

Le lecteur est transporté quelques décennies plus tard avec un Kent âgé, sortant d’une lourde opération et remarié à une femme beaucoup plus jeune. Le couple enchaîne les visites lors d’un long road trip à travers le Canada et passe notamment par la maison (à vendre) de Sonje. Devenue une vieille femme esseulée et bavarde, elle a appris il y a quelques années la mort de Cottar à Jakarta.

III

La conversation entre les deux anciens amis, racontée du point de vue de Kent, est interrompue par un flash-back et un changement de perspective. Kath raconte alors soirée alcoolisée sur la plage dans la plus pure tradition de l’époque. Il y est question du sexe libre pratiqué par certains couples, les invités prennent un bain de minuit et la jeune maman flirte avec un inconnu avant d’être appelée par la nourrice pour allaiter son enfant. Elle retrouve Kent dans le salon sans savoir s’il a été témoin de la scène ou non.

IV

Après un dernier voyage dans le temps, nous voici à nouveau chez Sonja, persuadée que Cottar s’est fait passer pour mort afin d’éviter certains problèmes liés à ses opinions communistes. Elle songe alors à partir à sa recherche sur place.

 

Cortes Island

Dans cette nouvelle racontée à la première personne, la narratrice n’a ni nom ni prénom. On sait juste qu’elle est âgée de vingt ans seulement et qu’elle vient de se marier et d’emménager à Vancouver dans un appartement en sous-sol de la maison des Gorries. Mme Gorrie est une propriétaire envahissante qui épie les faits et gestes de sa locataire. Même si la narratrice fait semblant d’être absente quand Mme Gorrie descend pour lui rendre visite, elle ne réussit pas toujours à échapper aux invitations de courtoisie à l’étage au-dessus. Entre deux cookies et gorgées de café dans un service en porcelaine si parfait qu’il en devient angoissant, cette femme à la fois inactive et loin d’être une fée du logis doit subir les remarques pernicieuses de sa propriétaire à ce sujet. Cette dernière confie avoir d’abord vécu sur la sauvage île Cortes après son mariage.

La journée, pendant que son mari est au travail, la narratrice tente d’écrire. Toutefois, elle n’y parvient pas et ne fait que noircir des pages et des pages, écrivant toujours la même chose. Elle passe aussi beaucoup de temps à la bibliothèque et ne cherche pas de petit boulot car elle se sent incapable d’effectuer des tâches banales, de tenir une caisse par exemple.

Sa logeuse lui propose alors de s’occuper quelques heures par jour, à un taux horaire dérisoire, de son mari en fauteuil roulant suite à un AVC. Au cours d’une séance de lecture, M. Gorrie lui désigne une page de journal bien précise. L’article qu’elle lui lit relace un incendie (accidentel ?) sur l’île de Cortes. Un père de famille meurt sous les flammes tandis que sa femme et son fils n’étaient pas présents au domicile.

Tout porte à croire qu’il ne s’agit en rien d’un accident et que le défunt n’est autre que l’ex-mari de la vieille fée du logis, intentionnellement laissé seul à la maison. D’une part, Mme Gorrie a été retenue à cause d’un problème technique sur le bateau de son futur époux. D’autre part on sait que le fils de Mme Gorrie dont il est question en début de nouvelle et qui vient faire des réparations ponctuelles n’est pas celui de M. Gorrie. Or celui-ci était dans la forêt au moment du drame ; on lui aurait donné une obscure course à faire.

La narratrice se met à faire des rêves érotiques complètement tordus, notamment avec M. Gorrie. Mais quand elle finit par trouver un emploi à la bibliothèque, cette évolution déclenche les foudres de sa logeuse, plus jalouse que jamais. Elle lui hurle dessus par la fenêtre à chaque passage, lui reprochant d’abandonner le couple et de calomnier son mari. Le mystère reste entier quant à la source de cette dernière information. Le récit se termine sur un déménagement du couple qui se séparera quelques années plus tard.

 

Sauvez le moissonneur

Pendant les vacances d’été au bord d’un lac en Ontario (le lac Huron, d’après les éléments biographiques révélés en interview par l’autrice), Eve est en voiture avec ses deux petits-enfants, Daisy et Philip. Lors d’une chasse aux extra-terrestres inventée par Philip pour les trajets en voiture, Eve suit un chemin vers un endroit qu’elle pense avoir connu pendant son enfance. La route étant barrée par un tracteur, Eve en vient à parler à son étrange chauffeur. Elle lui décrit la façade de son enfance qu’elle imagine se situer dans les parages, mais regrette rapidement son émotion à la vue de ces réminiscences puisque le petit homme l’embarque elle et ses deux petits-enfants dans une maison délabrée afin de se renseigner auprès de son propriétaire. À l’intérieur, tout est sombre et inquiétant, mais Eve ne peut plus reculer. Elle pénètre alors avec Daisy et Philip dans une pièce avec un groupe d’hommes rustres et alcoolisés assis autour d’une table. Le propriétaire répond sèchement qu’il ne connaît pas l’endroit recherché et après une apostrophe assez effrayante à l’endroit du petit Philip, les trois brebis égarées sont soulagées de retrouver leur véhicule.

À peine sortie du chemin, Eve aperçoit l’un des marginaux de la maison qui lui fait signe depuis le bas-côté. Par réflexe ou par peur, elle fait monter l’énergumène qui lui explique, complètement ivre, qu’elle a réussi à s’échapper grâce cette visite inespérée. Eve réalise alors que le blond tatoué est une femme. Elle ressent pour la première fois de sa vie une attirance physique pour une personne du même sexe, notamment lorsque l’auto-stoppeuse lui caresse la jambe, mais se résigne à la déposer à l’endroit souhaité.

De retour dans leur maison de vacances, Eve retrouve sa fille Sophie et préfère ne rien dévoiler de leur aventure. Bien évidemment, le secret ne peut avoir lieu sans l’accord tacite de Philip qui observe silencieusement sa grand-mère – un regard que seul le narrateur omniscient semble percevoir – pendant son récit.

 

Les enfants restent

Pauline est en vacances près de Vancouver avec ses deux enfants et son mari Brian, ainsi que les parents de celui-ci. Évidemment, elle étouffe et s’ennuie. Pour échapper à tout cela, elle prépare une représentation d’Eurydice de Jean Anouilh avec Jeffrey, un professeur de théâtre  qui a un effet magnétique sur Pauline depuis leur rencontre lors d’un barbecue, racontée une fois de plus via un flash-back. Le lecteur comprend qu’ils ont une liaison lors de la description des répétitions hebdomadaires, à l’issu desquelles Jeffrey « ferme la porte à clef » pour rester seul avec Pauline.

Lorsqu’ une nuit, Pauline aborde l’histoire d’Eurydice avec Brian, les parallèles avec sa propre vie font comprendre que Jeffrey est bien plus qu’un amant de passage. La jeune mère concrétise alors son amour en abandonnant ses filles pour rejoindre Jeffrey dans un motel. Elle téléphone à Brian pour tout lui avouer. Visiblement peu surpris, il lui répète cependant trois fois que « les enfants restent » avec lui.

Ce n’est qu’à la toute fin de la nouvelle que le lecteur prend conscience du temps présent de la narration : trente ans après l’adultère. Les filles n’ont pas pardonné à leur mère, mais ne la détestent pas. On comprend que Pauline n’est pas restée très longtemps avec Jeffrey, sa fille aînée Caitlin croyant même se souvenir que sa mère était partie pour l’acteur qui incarnait Orphée.

 

Riche à crever

Après l’interrogation sur les souvenirs que les enfants garderont des agissements des adultes dans Sauvez le moissonneur et Les enfants restent, cette nouvelle va plus loin et adopte le point de vue de Karin, une jeune fille intelligente et vive à l’aube de l’adolescence qui revient en Ontario voir sa mère Rosemary et ses amis Derek et Ann.

Lorsqu’elle arrive à l’aéroport, elle découvre que sa mère n’est pas accompagnée de Derek, son ami et « collègue », même si la nature de leur relation reste assez vague pour Karin. Les faits sont troublants : Rosemary l’aidait à l’écriture de son livre et a quitté son appartement de Toronto pour emménager dans une caravane près de la maison de Derek et Ann, sa compagne. En revanche, Karin a bien conscience du conflit sous-jacent entre sa mère et Derek, dont l’une des phrases assassines a fourni un titre à cette nouvelle : « Un jour tu seras riche (…) Reste du bon côté avec ta mère (…) Elle est riche à crever. » (rich as stink). Mais si la petite est trop jeune pour percevoir cette différence d’ordre économique, elle en distingue tout de même certains signes, comme les goûts en matière de café.

La relation entre les deux adultes se précise pour le lecteur quand un soir, Derek accueille Rosemary pour dîner avec une sensualité implicite sans toutefois laisser la moindre place au doute. Pendant ce temps, Ann montre sa robe de mariée à Karin, et la maison dégage une atmosphère morose avec une impression de malheur imminent. Pendant la journée Derek semblait mettre cela sur le compte de l’intention d’Ann de la vendre, mais la réalité ne tarde pas à dépasser tout pressentiment. Tandis que les trois autres protagonistes discutent en bas dans une ambiance détendue, Karin est restée à l’étage et enfile la robe de mariée. Puis elle se dirige vers la terrasse pour changer les places à table et au moment de rejoindre le petit groupe dans la cuisine, son voile prend feu à partir d’une bougie.

À l’hôpital, sa conscience revient de son rêve (coma ?) où elle croyait voir Ann à son chevet, mais c’est bien sa mère qu’elle trouve à ses côtés.

 

Avant le changement

La narratrice, sans doute une trentaine bien entamée, séjourne chez son père à l’attitude un peu rustre : sa respiration bruyante et son besoin d’avoir toujours raison sont mentionnés à plusieurs reprises. Elle écrit des lettres à son ancien petit-ami qu’elle semble toujours aimer et dont on apprendra vers la fin qu’il n’était ni plus ni moins qu’un salaud.

À travers des flash-backs incessants vers l’enfance de la narratrice, le lecteur est plongé dans le mystère de toutes ces femmes distinguées qui venaient dans le cabinet de son père. Un jour, elle découvre qu’il pratique des avortements clandestins et l’assiste même lors de l’un d’entre eux : une scène poignante de réalisme qui évite toutefois le piège du gore ou du pathos.

Le lecteur apprend que malheureusement, un tragique événement de jeune femme a fait écho à cette expérience de fille puisque la narratrice a dû avorter. Le père de l’embryon aspirait à être professeur de théologie et ne voulait pas compromettre sa carrière avec un enfant conçu hors mariage. Lorsqu’elle apprend son avortement à son père, celui-ci fait une crise cardiaque.

À sa mort, l’héritage est étonnamment maigre. Tandis que l’avocat chargé de régler la succession pense à une dissimulation d’argent (due à une activité clandestine ?), le lecteur imagine au contraire que l’ancien médecin ne touchait pas des sommes mirobolantes pour ses actes exceptionnels.

 

Le rêve de ma mère

Fait très rare sinon presque unique en littérature, cette nouvelle est racontée du point de vue d’un…bébé ! Elle s’ouvre sur un rêve de la mère de la narratrice dans lequel celle-ci sauve la vie d’un bébé menacé par le froid.  Un rêve qui résonne avec la réalité et le dénouement de l’intrigue vécu par le bébé narrateur.

Jill, apprentie violoniste au conservatoire, vient de perdre son mari à la guerre. Enceinte, elle n’a nulle part où aller et  emménage chez sa belle-famille. La belle-mère est sénile, sa fille aînée Ailsa contrôle tout dans la maison tandis que Iona, la benjamine, est instable et effacée. À la naissance du bébé, le lien maternel ne se construit pas et l’enfant ne cesse de pleurer que dans les bras d’Iona. Il hurle même de manière inquiétante lorsque sa mère reprend ses gammes de violon pour la première fois après son accouchement, ce qui lui vaut une interdiction formelle de la part d’Ailsa de retoucher à cet instrument.

Mais une épreuve arrive à la fois pour la mère et la tante lorsque les trois membres de la belle-famille doivent partir pour un long voyage en voiture. Plus de vingt-quatre heures de séparation entre Iona et le bébé : une éternité. Bien évidemment, ce dernier hurle comme il n’a jamais hurlé, comme pour faire craquer Jill. À bout de nerf et épuisée, celle-ci met une légère dose de somnifères dans le biberon. Le bébé s’endort dans sa chambre et Jill peut enfin faire de même, sur le canapé du salon. Ayant écourté sa visite sous la pression d’Iona, la belle-famille débarque et Iona se rue sur le bébé qu’elle croit mort. S’en suit une hystérie collective pendant laquelle Ailsa, tout en refusant de regarder l’enfant, essaie tant bien que mal de gérer la situation avec le médecin qui habite juste à côté. La narratrice affirme des sentiments et analyses comme s’ils étaient des souvenirs. Ainsi elle n’était pas morte, mais « à distance », et son retour à la vie impliquait sa propre volonté, celle de mettre fin à sa « lutte contre sa mère », et en cédant, d’accepter son « sexe » (female nature).

Après ce véritable chamboulement, la situation se normalise très vite. Jill passe ses examens, gagne sa vie en tant que violoniste et se remarie, tandis qu’Iona se fait à nouveau interner.

 

 

Pourquoi Alice Munro est-elle l’un des meilleurs auteurs de nouvelles ?

Comme annoncé dans l’introduction, Munro vous perd, s’amuse à vous faire douter en permanence. On se pose de multiples questions pendant et après la lecture d’une nouvelle. J’ai quitté ma séance de Book Club avec plus d’interrogations qu’en arrivant. Le groupe était presque toujours incapable de trancher. Mais comment fait-elle ?

Munro use et abuse de techniques de narration acrobatiques, notamment des voyages dans le temps. Tout d’abord de manière traditionnelle pour le meurtre de la nouvelle éponyme, avec une ouverture sur la découverte du corps, puis un changement total de personnages qu’on ne comprend que tardivement, pour au final aboutir à une élucidation – et encore ! – du crime. Dans Jakarta, Munro fait appel au mécanisme inverse du procédé habituel de narration consistant à commencer un récit du point de vue d’une personne âgée avant de recourir à des retours en arrière. Ensuite, elle opère des va-et-vient temporels réguliers entre les deux jeunes couples et les vieux amis Sonje et Kent. Dans Les enfants restent, le temps de la narration est encore plus surprenant : on laisse croire que tout le récit, raconté du point de vue de Pauline, est au présent, alors qu’il est un lointain souvenir et que sa fille aînée Caitlin est adulte. Même chose dans Riche à crever où la petite Karin est « actuellement » dans une chambre d’hôpital.

En outre, la palette de narrateurs et perspectives est exceptionnelle. On commence par découvrir un corps à travers des yeux d’enfants, puis l’élucide à travers ceux de l’infirmière de la femme et complice du tueur ! Dans Jakarta, les souvenirs de jeunesse sont racontés du point de vue de Kath, un personnage absent – et pourtant vivant – du temps présent. Dans Sauvez le moissonneur, la relation entre Eve et Sophie reste floue pendant de nombreuses pages, et le lecteur apprend bien tard que son référent, Eve, est la mère de Sophie. Même chose pour le sexe du narrateur dans Avant le changement. Sans compter la narratrice anonyme de Cortes Island, et surtout le bébé de la nouvelle de clôture. Une prouesse.

Mais s’il fallait qualifier la virtuosité de Munro en un mot – celui que j’ai d’ailleurs choisi pour la petite conclusion individuelle lors notre réunion de Book Club, ce serait mystérieux. En effet, le doute plane dans tous les recoins du récit, sans parler des fins totalement ouvertes : Mme Quinns raconte-t-elle des histoires pour se venger de son mari au crépuscule amer de sa vie ? Que ressent Enid pour Rupert dont elle s’est tant moqué à l’école ? Que va-t-il se passer entre eux sur cette barque à l’abri des regards ? Et si Sonje n’était pas aveuglée par son grand amour pour cet homme plus âgé et volage ; après tout, peut-être Cottar a-t-il vraiment mis en scène sa mort pour « refaire sa vie » tranquillement à Jakarta ? Comment interpréter les rêves érotiques tordus d’Enid et de la narratrice de Cortes Island ? Par la culpabilité sans doute. Rappelons que ce thème est très cher à Munro qui a grandi dans une minuscule communauté épiscopalienne – donc sans les vertus de facilité de la confession suivi du pardon propres au catholicisme – et extrêmement bigote en Ontario. Pourquoi Rosemary, alors qu’elle est « riche à crever », vit-elle dans une roulotte à côté de la maison d’un couple dont l’homme avec qui elle travaille la malmène ? Et quelle symbolique dans cette scène où une jeune fille pré pubère prend feu déguisée en mariée ? Quant au père de la narratrice d’Avant le changement, exerçait-il des avortements clandestins par conviction ou par intérêt financier ? Si cet acte le débectait, cela expliquerait sa crise cardiaque à l’annonce de l’avortement de sa fille. Elle ne le saura jamais. Et enfin comment la narratrice-bébé du Rêve de ma mère a-t-elle pu sciemment rejeter sa mère et tout faire pour la couper de sa passion, la pousser à l’infanticide – une idée qui ne lui a pas traversé l’esprit, mais qui semblait l’intention du bébé – et finalement revenir au lien maternel, seule condition à l’acceptation de sa féminité ?

 

Féministe, peut-être – ode à la liberté des femmes, sûrement

Si la relation mère-fille est au cœur de quatre nouvelles, c’est parce que le recueil entier est une ode à la liberté des femmes. Le titre annonce la couleur, peut-être avec ironie, car l’idéal de la femme aimante et de la mère nourricière se prend un gros coup de pelle dès la première intrigue.  La vie de Munro – son enfance dans les contraintes de la religion, son mariage précoce, sa difficulté à écrire tout en étant enfermée dans son statut de mère et femme au foyer, sa culpabilité vis-à-vis de sa mère mourante et dépendante – concentre les grandes problématiques auxquelles toutes les femmes de sa génération ont été confrontées. La religion et l’asservissement des femmes dans les sociétés occidentales d’après-guerre constituent un véritable mur contre lequel s’abat le désir d’émancipation légitime et vecteur de culpabilité. Celle-ci est présente dans chaque nouvelle, et se déploie particulièrement dans le rapport à la maternité. Tandis qu’Enid n’a pas procréé au grand dam de sa mère et constate, désolée mais pas surprise, que Mme Quinn déteste ses filles, Kath est rappelée à son devoir de mère pendant une danse lascive. Quant à Eve, avec son prénom évocateur du péché, elle se découvre une attirance pour le même sexe à un âge très avancé et fait porter sans le vouloir la responsabilité du secret sur la génération suivante – en l’occurrence son petit-fils. Mais sa fille Sophie n’est pas exempte de ce même sentiment de culpabilité puisqu’elle repousse (l’annonce de) son départ de la maison de vacances partagée avec sa mère. Mais la culpabilité la plus flagrante et objectivement justifiée – même si elle l’est tout autant que la faute est justifiable – reste celle que ressent Pauline, la femme adultère qui abandonne ses enfants. Caitlin ne lui pardonnera sans doute jamais. Toutefois le lecteur ne peut avoir que de l’empathie pour cette femme enfermée dans le carcan du foyer, de sa belle-famille, et pour qui le théâtre était une échappatoire, absolue : partir c’était partir entièrement puisque « les enfants restent ». Avant le changement fait figure d’exception car elle tourne autour d’une relation fille-père. La culpabilité de la narratrice vis-à-vis de la naissance avortée n’est pourtant pas développée de manière explicite, contrairement à celle vis-à-vis du père, et même celle du père directement. Responsable mais non coupable de deux « morts », la narratrice dirige pourtant ses écrits et pensées vers celui qui est à l’origine – directement puis indirectement – des deux drames. Enfin la dernière nouvelle s’ouvre sur la culpabilité de la mère, avec ce rêve où elle sauve un bébé in extremis de la mort. Le conflit entre son devoir de mère et sa passion fait écho à la biographie de Munro – laquelle serait une synthèse des tiraillements entre le foyer et la création auxquels sont confrontées la narratrice de Cortes Island avec l’écriture, et Jill avec la musique. Les rêves ont une double fonction dans les nouvelles, ils sont à la fois expression des frustrations (sexuelles) des femmes assignées à un rôle pesant et vecteur des plus grands flous. Réalité ou imagination ? Tout comme Iona croit avoir vu le bébé mourir, peut-être Mme Quinns délire-t-elle complètement dans son histoire de meurtre ? Mais dans la nouvelle la plus aboutie concernant cet aspect du rêve, l’acceptation – décrite comme volontaire ! – par le bébé narrateur de son sexe féminin passe par la paix avec sa mère et apparaît alors comme une question de vie ou de mort. Seule la mort permettrait d’échapper à sa condition de femme. C’est sur cette vision radicale de la femme que s’achève ce recueil qui, à travers des portraits d’avant la révolution sexuelle, livre une véritable réflexion sur la condition féminine et l’impossibilité de compromis à laquelle elle est soumise.

De leurs côté, les hommes sont toujours des personnages secondaires : plus libres, ils sont forcément moins intéressants. Même lorsqu’un médecin avorte des femmes, il n’y a aucune certitude quant à ses pensées et émotions car son activité est décrite du point de vue de sa fille. Et même s’il fait quelque chose de grand, son portrait n’est pas très flatteur : il respire fort et se montre tellement cassant avec sa fille que le lecteur croit pendant des pages que le narrateur est son fils. Mis à part dans Cortes Island où la harpie prend le dessus, les archétypes masculins sont d’ailleurs souvent prétentieux et jamais très reluisants. Dans L’Amour d’une honnête femme, on a droit au père violent, au vieux libidineux et au mari jaloux, mais plutôt sympathique car ancienne victime et bon justicier. En y regardant de plus près, les personnages masculins les plus tendres sont encore des petits garçons. Dans Jakarta, Cottar est un polygame ultra charismatique qui se serait fait passer pour mort afin de se débarrasser de sa petite amie trop enamourée, tandis que son strict opposé, Kent, se contente d’être ridicule. Persuadé, comme tous les hommes, que son ex s’intéresse à sa vie des décennies plus tard, il rend visite à Sonje dans l’espoir que celle-ci raconte à Kath à quel point il a bonne mine et semble heureux avec sa nouvelle femme beaucoup – beaucoup – plus jeune. Dans Sauvez le moissonneur, c’est l’apothéose : un groupe d’alcooliques rustres et crades. Et enfin, on retrouve l’arrogance, visiblement le principal trait masculin d’après Munro, dans toutes les nouvelles qui suivent. Dans Les enfants restent, les femmes sont ouvertement considérées comme inférieures, incapables de raisonnement et incultes. Elles n’échappent pas au sarcasme permanent des deux hommes de la famille. Si la mère de Brian n’a aucun sens de l’orientation, c’est parce qu’elle est une femme selon son père, et parce qu’elle est sa mère selon Brian. Quant à Pauline, l’annonce de sa connaissance de la pièce Eurydice lors de sa rencontre avec Jeffrey provoque l’agacement de celui-ci. Certes on comprend qu’elle se barre, mais on regrette qu’elle quitte un con pour un autre. Dans Riche à crever, Derek possède un grave complexe de supériorité – ou plutôt d’infériorité, comme le prouve son allusion à la fortune de Rosemary – et se montre odieux avec cette dernière, elle-même caricature de la femme dévouée puisqu’elle a tout abandonné pour l’aider à écrire son livre. Malgré cette compétition sans merci, le mystérieux destinataire des lettres de la narratrice d’Avant le changement remporte haut la main le prix du Salaud d’or. Faire avorter une femme pour ne pas nuire à sa réputation et à sa carrière…Champion. Enfin même mort, le mari de Jill ne nous fait pas trop de peine, car lui aussi est décrit comme arrogant et sarcastique.

Décidément, l’ode à ces femmes qui font face aux difficultés de leur condition ne saurait être rédigée sans une certaine sévérité à l’égard de l’autre plateau de la balance, celui des hommes et de leur arrogance due à la place privilégiée offerte par une société qui leur est largement favorable. En esquissant la lourdeur de ces Messieurs, Munro fait mieux ressortir la hauteur des femmes sur l’autre plateau de la balance sociétale.

Le Maître et Marguerite, Mikhaïl Boulgakov

Du lourd. Du très lourd pour ma deuxième lecture Book Club de l’année, j’ai nommé Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, le grand chef d’œuvre fantastico-politico-comique russe du XXe siècle. Long, complexe, avec foisonnement de personnages et imbrication d’intrigues, la chronique d’un tel monstre littéraire est ardue et le risque d’interprétations contradictoires ou d’extrapolation me guette. Le tout avec un souci de concision pour une œuvre de 576 pages.

Les nombreuses participantes russes ou d’origine russe pour cette session du Book Club m’ont fait comprendre bien des choses. Des éléments qui ne sont que vieux souvenirs d’école pour nous deviennent presque intuitifs – du moins évidents – pour ces jeunes femmes, même sans avoir connu l’Union soviétique.

Première partie

Moscou, fin d’après-midi au parc de l’Étang du Patriarche. Mikhaïl Alexandrovitch Berlioz, rédacteur en chef d’une revue littéraire influente et président du Massolit, association d’écrivains, s’entretient sur l’existence de Dieu avec le jeune poète Ivan Biezdomny. Un étranger très distingué du nom de W se mêle à la discussion. Il leur explique que non seulement Jésus a existé, mais qu’en plus de cela il était présent lors de son exécution. Le lecteur est ainsi plongé près de deux millénaires plus tôt, à l’époque de Jésus, de sa rencontre avec Ponce-Pilate jusqu’à sa longue agonie sur la croix avant la résurrection. Ce mouvement de va-et-vient d’un chapitre à l’autre entre le présent à Moscou et le temps de Jésus se poursuit tout au long du roman.

Pour leur prouver l’existence du diable, le professeur Woland prédit à Berlioz une mort par décapitation le soir-même. Quelques heures plus tard, l’homme de lettres se fait renverser par un tramway et Ivan Biezdomny voit sa tête rouler sur le quai. Il tente alors en vain d’arrêter Woland, désormais accompagné de l’excentrique Fagot et du pernicieux chat noir râleur Béhémoth. Le jeune poète parcourt la ville à la poursuite du diable et finit par se faire arrêter vêtu d’un caleçon et d’une chemise déchirée devant la maison Griboïedov, restaurant où se retrouve l’élite littéraire, puis enfermer dans un hôpital psychiatrique. Il y restera jusqu’à la fin du roman puisqu’il n’en démord pas : Berlioz a été tué par le diable.

Pendant toute cette première partie, le petit groupe, auquel s’ajoute le tueur roux Azazello, va faire disparaître un à un les membres du prestigieux milieu artistique moscovite. D’abord en s’installant dans le maudit appartement 50 où vivait Berlioz, puis lors d’un spectacle de magie noire. Parmi les victimes de la clique infernale, on peut citer :

  • Stepan Likhodieïev Bossoï, directeur du Théâtre des Variétés qui partageait l’appartement 50 avec Berlioz. Il perd connaissance et se retrouve à Yalta.
  • Nicanor Ivanovitch Bossoï, président de l’association des locataires. Il se retrouve face à une horde de moscovites souhaitant habiter l’appartement de Berlioz dont le cadavre est à peine froid. Il se rend sur les lieux et y trouve Koroviev (Fagot), ami de Woland. Il déclare que Woland est prêt à payer le prix fort pour vivre ici le temps de ses représentations de magie noire et remet à Nicanor deux invitations au spectacle ainsi qu’une liasse de billets. Mais une fois ce dernier rentré chez lui, Koroviev téléphone à la milice pour l’accuser de trafic de devises étrangères, indiquant même l’endroit où elles se cachent. L’innocent est arrêté.
  • Varienouka, employé Théâtre des Variétés, se fait tabasser par Azazello alors qu’il s’apprêtait à envoyer de l’argent à Stepan Likhodieïev pour financer son retour de Yalta. Une fille nue rousse le rejoint, c’est la sorcière Hella.
  • Bengalski, présentateur de la séance de magie noire au Théâtre des Variétés, se fait arracher la tête par Béhémoth. Celle-ci est ensuite reposée sur le corps du pauvre homme après que le public lui a pardonné ses faux-pas dans la présentation.
  • Arcadi Apollonovitch Simpleïaro, président de la Commission pour l’acoustique des théâtres de Moscou, hurle dans la salle que les tours doivent être dévoilés. Koroviev dévoile alors autre chose : ses infidélités et le nom de sa maîtresse. Il s’ensuit une double scène de ménage assez comique : de la part de sa femme, puis de sa nièce qui comprend, avec la révélation du nom de la maîtresse de son oncle, pourquoi elle n’a pas eu un rôle très convoité.
  • Stepanovitch, comptable du Théâtre des Variétés, se rend à la banque pour déposer les recettes de la fameuse soirée. Les chauffeurs de taxi n’acceptent aucun billet de 10 roubles car ils disparaissent, et Stepanovitch se fait arrêter à la banque car les roubles se sont transformés en devises étrangères.
  • Maximilien Andreïevitch Poplavski, l’oncle de Kiev de Berlioz, qui revient pour l’enterrement de son neveu, mais surtout pour sauter sur l’occasion immobilière. Menacé par la petite bande, il prend le premier train pour Kiev.

Une nuit, Ivan fait la connaissance du Maître qui rentre dans sa chambre par la fenêtre après avoir volé un trousseau de clés. Les deux hommes sont enfermés pour la même raison : Ponce-Pilate. Le lecteur comprend alors que les chapitres sur l’exécution de Jésus distillés jusque-là sont en fait des extraits du roman du Maître. Celui-ci raconte à Ivan la genèse de l’écriture. Alors qu’il vivait dans un petit appartement près de l’Arbat, il a fait la rencontre d’une femme mariée qui est devenue son grand amour. Marguerite l’encourageait chaque nuit dans l’écriture de son roman sur Ponce Pilate, le relisait sans cesse et, impressionnée, a rebaptisé son auteur « Maître ». Le manuscrit achevé, le Maître l’a présenté à un éditeur qui a refusé de prendre cette plaisanterie au sérieux. Les critiques ont repris des extraits dans la presse et se sont déchaînés, prévenant les lecteurs de l’éventuelle publication à venir d’un livre scandaleux sur Jésus. Le Maître a alors sombré dans une peur constante et dans un accès de désespoir, a brûlé son manuscrit dont Marguerite n’est parvenu qu’à sauver quelques feuillets. Elle aussi est tombée malade, et partie pour la mer Noire avec les dernières économies que son amant lui a laissées.

Deuxième partie

Dans cette partie plus lumineuse que la première, essentiellement kafkaïenne et brutale, Marguerite apparaît et joue un rôle prépondérant. Le temps a passé, mais une nuit, Marguerite rêve du Maître et reprend espoir en leur amour. Le lendemain, assise sur un banc dans un parc, le cortège funèbre de Berlioz passe sous ses yeux et Azazello l’aborde. Il lui remet un pot de crème dont elle devra s’enduire le corps le soir-même. Elle s’exécute une fois rentrée chez elle, perd dix ans sous l’effet du produit, et enjambe son balai pour survoler Moscou. Dans une scène mémorable, elle en profite pour se rendre dans l’appartement du critique Latounski, détruire ces lieux où il ne se trouve pas et même y provoquer un bon dégât des eaux. Avant de repartir, la gentille sorcière fait une halte pour rassurer un petit garçon de l’immeuble effrayé par les conséquences.

Au petit jour, Azazello l’emmène à l’appartement 50 où elle fait la connaissance de Fagot, puis de Béhémoth et Woland. On lui explique son rôle pendant le bal de Satan qui se tiendra la nuit même : elle sera en quelque sorte la maîtresse de cérémonie et devra saluer tous les invités de la même manière. Marguerite s’exécute et, tandis que Fagot reste à ses côtés pour lui présenter chacun d’entre eux, le flot d’invités l’épuise. Toutes les victimes de Satan sont présentes à ce bal interminable : de la tête de Berlioz avec laquelle s’entretien Woland au baron Meigel, faux guide de la Commission des spectacles chargé de faire visiter la ville à des étrangers et vrai espion. Il est tué lors du bal par Abadonna, un tueur aveugle engagé pour l’occasion. Il est toujours minuit.

Après cet épisode emblématique du roman, il est toujours minuit et Marguerite est retenue par le gang démoniaque à l’appartement 50. Woland lui accorde deux vœux, parmi lesquels la réapparition du Maître et un retour à une vie commune dans leur petit appartement. Le dénouement s’accélère aussi avec un certificat accordé à Nicanor Ivanovitch Bossoï pour l’innocenter. Varienouka veut quant à lui être libéré de la troupe infernale. Son vœu est également exaucé.

Dans une sorte d’épilogue aux disparitions domino de la première partie, tous les personnages du Théâtre des Variétés sont cités et leur situation s’arrange. Pour marquer ce retour à la normale, Béhémoth et Koroviev brûlent l’appartement 50, quartier général du Mal.

Mais ces deux personnages s’adonnent à quelques ultimes aventures avant de disparaître. Ainsi Béhémoth mange sans payer dans une épicerie, ce qui met un joyeux foutoir, avant de se rentre à Griboïedov avec son acolyte pour y mettre le feu.

Alors que, juchés sur une terrasse donnant sur toute la ville, Azazello et Woland constatent que le quartier général de la dictature des lettres est en flamme, les deux responsables les rejoignent et expliquent que c’était plus fort qu’eux. Mais Woland les congédie, leur mission à Moscou est terminée.

Azazello  quant à lui se rend chez le couple éponyme du roman. Tous les trois partent sur des chevaux après avoir fait leurs adieux à la ville. Woland les emmène sur la colline des moineaux, et tandis que Koroviev, Béhémoth et Azazello reprennent leur apparence d’origine – c’est la fin – Woland montre aux deux amants le Yeshoua souffrant sur la croix. Le Maître le libère, et par là se libère lui-même en tant qu’écrivain.

Critique de l’élite artistique (et) du régime

Je pense ne pas tomber dans l’extrapolation et trouver du sens là où il n’y en as pas forcément si j’affirme que Le Maître et Marguerite constitue une dénonciation du milieu littéraire moscovite, sinon une vengeance littéraire. En bon valet du régime soviétique, Berlioz est un athée convaincu et par sa décapitation, Satan alias Woland frappe fort en éliminant littéralement la tête de cette élite. Bulgakov écorche ce petit milieu d’artistes estampillés pro régime, avec leur restaurant, le meilleur de Moscou. Le portier se fait même tuer pour avoir laissé entrer Ivan Biezdomny en caleçon. Et lorsque cette partie émergée et prestigieuse de la nomenklatura attend son chef sans savoir qu’il vient de mourir, le Massolit critique celui-ci avant de déplorer l’attribution de villas aux généraux, et non à eux.

Les privilèges sont légion et ne font qu’alimenter la cupidité de ces nantis. Le vice de l’élite moscovite est ainsi illustré lorsque la bande infernale fait tomber des billets puis offre aux dames un petit tour de shopping gratuit lors de sa séance de magie noire au Théâtre des Variétés. Le tout dessine un gouffre par rapport au sort misérable de l’écrivain dissident incarné par le Maître, que le lecteur découvre seulement dans la deuxième partie, après avoir assisté aux disparitions en série de différents membres de ce milieu. La métaphore du théâtre n’est d’ailleurs pas anodine puisqu’on parle bien de « scène » littéraire et artistique. Alors autant secouer ce petit monde sur une vraie scène et dans la plus grande théâtralité, laquelle perdure jusqu’à la fin et explique les nombreuses représentations de ce roman.

Au-delà de la critique de ce milieu détestable, certains aspects du régime lui-même apparaissent en filigrane. Ainsi, cette fameuse ambiance kafkaïenne de la première partie n’est pas sans rappeler les disparitions inexpliquées propres aux régimes totalitaires. Le voisin ? Au goulag. Du jour au lendemain. Lorsque Woland exécute le vœu de Marguerite de retourner avec le Maître dans le sous-sol de la petite rue près de l’Arbat, le locataire qui occupe les lieux depuis atterrit avec un couvre-chef et une valise à la main. Il en ressort que sous la terreur soviétique, chacun avait toujours une valise de prête avec ses effets personnels essentiels en cas d’arrestation.

Autre exemple, la politique du logement sous l’Union soviétique était tellement contraignante que la population pratiquait massivement l’échange d’appartement, une pratique en réalité complexe car impliquant plusieurs foyers. Ces règles expliquent la promptitude de l’oncle de Kiev à se rendre aux funérailles de son neveu, comprendre…à récupérer un appartement à Moscou.

À noter également l’omniprésence de la dénonciation à la milice – ex : coup de fil de Koroviev concernant le trafic de devises de Nicanor – mais aussi la peur et le soupçon de l’étranger. La possession de devises étrangères conduit immédiatement à une arrestation et le diable se présente d’abord comme un étranger, ce qui éveille la plus grande méfiance chez ses deux interlocuteurs. De la même manière, Marguerite refuse d’abord de parler à Koroviev lors de leur rencontre en affirmant « ne pas parler aux étrangers ». Dans une dictature par définition repliée sur elle-même, tout ce qui vient de l’extérieur de ses frontières est hautement suspect. Car la figure de l’espion n’est jamais très loin, à l’instar du baron Meigel dont l’exécution pendant le bal est particulièrement sanglante et pour ainsi dire exemplaire.

Un roman fantastique qui s’articule autour d’une mise en abyme

Mais si Boulgakov critique le régime soviétique, et surtout décime son élite littéraire dans son roman, c’est évidemment parce qu’il a été le Maître. L’écriture de son chef d’œuvre s’étant étalée sur plus de dix ans, on peut dire qu’il a été en proie à des tourments comparables à ceux de son personnage. À noter aussi que le roman a été achevé par la femme de Boulgakov après sa mort, à l’instar de Marguerite et de son rôle fondamental dans l’écriture du manuscrit de son amant. Victime de censure à la publication du Maître et Marguerite, Bulgakov avait sans doute des comptes à régler, comme le montre le court passage où Marguerite plante ses ongles dans le visage d’Aloisius Mogarytch, le nouveau locataire de l’appartement du Maître et journaliste qui avait signalé le Maître pour possession de littérature illégale – comprenons « religieuse ». Ainsi l’édition du roman actuellement disponible en Russie date de…1989.

Le Maître et Marguerite est une transposition du mythe de Faust dans le Moscou des années 30. L’écrivain fait un pacte avec le diable pour se délivrer des souffrances de l’écriture. Ici, le Maître et donc la genèse de l’histoire de Ponce-Pilate – laquelle apparaît dès le début du roman – ne sont révélés que très tardivement dans le récit. Et avant cette révélation et toute la deuxième partie axée sur le Maître et Marguerite, une ambiance kafkaïenne règne sur Moscou. Frappés par la troupe de Satan sans le savoir, les individus ne comprennent rien à ce qui leur arrive. Ainsi Sephan téléphone à Rimski de chez lui à 11 :20 et lui envoie un télégramme de Yalta dix minutes plus tard, les billets de roubles volent dans la salle du Théâtre des Variétés avant de disparaître. Les nombreux personnages sont confrontés à des situations, en l’occurrence des disparitions, que la raison ne peut expliquer. D’où la métaphore de la magie noire servie sur un plateau sur la scène du Théâtre des Variétés. Or les citoyens soviétiques ont vécu ces disparitions soudaines pendant le régime communiste. Elles étaient parfaitement explicables et rationnelles dans un système dictatorial, mais leur soudaineté reste la même pour ses victimes. Ici, elles font partie d’un plan certes pensé par Woland – voir à la toute fin lorsqu’il remercie Béhémoth et Koroviev – mais qui n’en rend pas moins les hommes complètement fous devant l’arbitraire et l’inextricable apparents, tout comme les disparitions de citoyens soviétiques étaient l’œuvre d’un régime à la fois diabolique et athée.

Le fantastique de l’action à Moscou est souligné par un style léger, voire burlesque, et de nombreux dialogues. Soit l’opposé de la narration du récit parallèle qui se déroule à Jérusalem, plus grave, classique et sentencieux. Le malheur et la culpabilité pèsent à la lecture, tandis que les exécutions des moscovites amusent, surprennent tout au plus, mais ne sauraient angoisser le lecteur. En revanche, l’irréel de la mission de Woland et de sa troupe est traversé par des questions très concrètes et morales : l’écrivain contestataire incarné par le Maître se pose la question du bien et du mal, de l’injustice, tout comme le personnage de Ponce-Pilate, le double qu’il a lui-même créé. Tous deux sont tourmentés par la mort de Jésus et l’injustice qu’elle représente. Le procurateur romain se sent coupable jusqu’au bout de la mort de Yeshoua, mais une forme de rédemption semble possible grâce au meurtre de l’homme soupçonné d’avoir dénoncé le martyre. De la même manière, le Maître trouve sa rédemption et réussit à terminer son œuvre sans tourments après avoir conclu un pacte avec le diable.

Or on peut résoudre le paradoxe faustien – la rédemption par le diable – si on regarde ce personnage de Woland de plus près. Comme le dit bien Mick Jagger dans Sympathy for the Devil, on est loin des représentations répugnantes de monstre à queue : « I’m a man of wealth and taste ». Ivan et Berlioz sont effectivement rejoint par un homme cultivé et très élégant, ce qui brouille déjà les pistes quant à l’incarnation du mal. L’épitaphe tirée du Faust de Goethe annonce déjà la fin heureuse pour l’écrivain : « Je suis celui qui veut éternellement le mal mais toujours fait le bien ». Dans une théâtralité fantastique, il chamboule avec l’humour de l’absurde – notamment par le biais de Fagot et Béhémoth – la société moscovite engluée dans ses calculs et sa rationalité. Et puis comment ressentir la moindre compassion pour les personnages qu’il malmène ? D’autant plus que seules l’autorité – la tête de Berlioz – et la trahison – le baron Meigel et l’ennemi de Jésus – sont effectivement exécutées.

La Reine Margot, Alexandre Dumas

Il n’est jamais trop tard pour bien faire et je ne regrette pas une seconde d’avoir choisi La Reine Margot  et non Les Trois mousquetaires  comme introduction à Alexandre Dumas père. J’espère avoir l’occasion de poursuivre la découverte des aventures des Valois dans la trilogie qui leur est consacrée, et donc lire La Dame de Monsoreau et Les Quarante-cinq. Pour quelqu’un qui n’aimait pas spécialement l’histoire à l’école, je pense avoir retenu plus d’éléments politiques de cette période grâce à cette lecture que dans le cadre de cours magistraux.

Le rythme effréné du récit et la prédominance des dialogues – à noter que Dumas a transformé La Reine Margot en pièce pour l’inauguration de son Théâtre Historique – en font un roman historique haletant et un pavé facile à avaler malgré ses 500 pages. L’intrigue est rocambolesque, mais comme d’habitude, je vais tenter au mieux de la résumer.

 

Un roman historique qui s’étend d’un mariage à un décès

La charmante Marguerite de Valois, que ses proches surnomment Margot, est la fille de la redoutable Catherine de Médicis et la sœur du roi Charles IX. Le récit s’ouvre sur son mariage avec le huguenot Henri de Bourbon, roi de Navarre. Les guerres de religions font rage dans toute l’Europe et cette union a pour but de sceller la paix entre les catholiques et les protestants.

Mais les jeux de regard pendant les noces ne trompent pas. La paix avec les huguenots est aussi factice que les liaisons séparées des deux époux sont réelles : Henri a pour maîtresse Mme de Sauve et Marguerite de Valois va tomber amoureuse du comte de la Mole, ce qui ne les empêche pas de s’allier dans leur quête commune du pouvoir.

Les trahisons d’un camp à l’autre font rage et le conflit atteint son apogée avec la célèbre nuit de la Saint-Barthélemy commanditée par Charles IX. Lorsque Margot apprend que la reine mère a pour dessein de faire assassiner le roi de Navarre, elle parvient à le sauver. Après le massacre, ce dernier se reconvertit au catholicisme.

Juste avant le massacre qui marquera à jamais l’Histoire de France, le comte de la Mole et Annibal de Coconnas débarquent en même temps de leur Province et font connaissance dans l’auberge de La Hurière. Mais la bonne camaraderie s’achève rapidement lorsque Coconnas apprend – avec la complicité de son aubergiste lui-aussi catholique – que son compagnon est un huguenot. Ils se font face pendant la nuit de la Saint-Barthélemy. Coconnas est soigné par Henriette de Nevers pendant sa convalescence tandis que Margot prend La Mole sous son aile et tombe amoureuse du jeune homme à l’allure si délicate. Suite à un duel de revanche entre Coconnas et La Mole, les deux gentilshommes frôlent la mort, mais La Mole se remet plus rapidement que son ennemi et jure de le sauver pour unir leurs destins à jamais.

En parallèle des velléités dissidentes protestantes que la Saint-Barthélemy n’a pas totalement matées, les deux frères de Charles IX – François le Duc d’Alençon et Henri le Duc d’Anjou – complotent pour accéder au trône. Le premier en tentant un faux pacte avec les protestants pour faire tomber le roi de Navarre, avec lequel son frère souverain s’est lié d’amitié depuis que celui-ci l’a sauvé d’une blessure survenue pendant une partie de chasse ; le second, fils préféré de la reine mère, en revenant de son trône de Pologne suite à des oracles de Catherine de Médicis, persuadé que son frère va bientôt mourir et annoncer devant les ambassadeurs la nomination du Duc d’Anjou à la couronne de France.

L’amitié entre Charles IX et celui qu’il appelle son frère tient, malgré les nombreuses manigances de Catherine de Médicis qui ne peut accepter que la couronne de France échappe aux Valois et pire, ne soit portée par un protestant. Après la tentative d’élimination de son genre avortée par sa fille, elle tente à plusieurs reprises de l’empoisonner, jusqu’à un échec fatal pour son fils puisque celui-ci avale par une succession de quiproquos le poison destiné à Henriot.

Au cours d’une partie de chasse organisée par Charles IX, ce dernier ressent les premiers symptômes de sa maladie mortelle et le camp des protestants – dirigé par De Mouy – organise la fuite du roi de Navarre et de son épouse. Malheureusement, le projet est avorté et Charles IX doit ordonner l’emprisonnement de son frère de cœur pour le protéger d’une nouvelle tentative d’assassinat, faisant croire ainsi qu’il soupçonne Henri de Bourbon d’être à l’origine de son empoisonnement, ce qui expliquerait cette volonté de fuir. Coconnas et La Mole, également de la partie, sont arrêtés pour complot contre le roi, torturés et finalement exécutés malgré la stratégie d’évasion mise en place par les maîtresses des deux amis. En effet, le roi confie à sa sœur croire en leur innocence, mais pour préserver la réputation du royaume de France, il ne peut révéler son empoisonnement et préfère mettre officiellement sa mort sur le compte de la prétendue magie noire exercée par les deux comparses.

« Le roi est mort ! Vive le roi ! ». Le duc d’Anjou revient de Pologne et Henri III succède à Charles IX. Craignant à juste titre de se faire assassiner, le futur Henri IV retourne alors dans sa Navarre avec sa loyale épouse en attendant que son tour arrive.

 

Un roman daventures

Comme je l’ai précisé d’emblée, ce roman est étonnamment accessible et se lit très vite. On doit cette fluidité à la prédominance du dialogue et aux descriptions limitées en nombre et en longueur. Elles se limitent au strict nécessaire pour la compréhension et la progression de l’intrigue, c’est-à-dire au Louvre, avec ses cabinets et passages secrets, aux rues de Paris et à la partie de chasse. Le rythme est haletant et l’humour efficace. Il est souvent noir de par la situation, avec par exemple un Charles IX qui fait des rimes dans un Chapitre intitulé « Un roi poète » juste avant de commanditer l’assassinat de l’amiral de Coligny qu’il appelle « mon père ».

Le rythme est donc soutenu et l’ennui n’atteint jamais le lecteur grâce aux revirements de situation permanents. Ainsi tout laisse à croire – même si nous sommes tous allés à l’école et savons qui a succédé à Charles IX – que le roi de Navarre régnera sur la France, tant il parvient à échapper aux mailles pourtant très étroites du filet de Catherine de Médicis. Elle veut le faire exécuter pendant la Saint-Barthélemy, sa femme lui interdit de sortir et il s’en sort. Elle tente de l’empoisonner via un produit de beauté sur le visage de sa dame d’honneur et maîtresse d’Henriot, Charlotte de Sauve. Rusé comme un renard – du moins c’est ce qu’il ressort du personnage – il décèle le piège. Elle réitère cette tentative par le biais d’un livre, mais l’objet tombe finalement entre les mains de Charles IX. Lorsqu’elle tente une dernière fois de le faire assassiner après la mort de son fils, c’est le fidèle De Mouy qui tombe à sa place. La poursuite acharnée d’Henri de Bourbon par Catherine de Médicis du début à la fin du roman rappelle avec ironie ces parties de chasse si bien décrites, à la différence que la chasse à la cour de Charles IX est fructueuse malgré la vaillance de l’animal porteuse de rebondissements.

Il en va de même pour les deux amis provinciaux qui finissent par se lier d’amitié. Le lecteur craint également, jusqu’au bout, que la liaison de La Mole avec une fille de France ne soit révélée.

Le jeu des alliances et fausses alliances – notamment les fausses allégeances des huguenots au catholicisme et au Duc d’Alençon – tient le lecteur en haleine puisqu’il le force à se concentrer pour ne pas perdre le fil de toutes ces intrigues dans l’intrigue.

Des hommes tout en nuances, des archétypes féminins

Dans La Reine Margot, les hommes trahissent pour leurs intérêts et aucun ne semble entièrement cruel et dépourvu de remords. Charles IX commandite la Saint-Barthélemy sous l’influence de sa mère et porte un amour sincère à une femme inconnue qui élève son bébé (cf. partie suivante), La Mole est délicat, Coconnas est brave et tonitruant, mais surtout un modèle de loyauté, à l’instar du protestant De Mouy, et enfin même le parfumeur de la reine mère est rongé par le remord quand il réalise les horreurs – notamment l’empoisonnement du roi – qu’elle lui fait faire.

En revanche, Catherine de Médicis est l’unique personnage qui ne connaît pas le remord ou la culpabilité. Intrigante, la Florentine pétrie de superstitions utilise volontiers la magie noire pour connaître l’avenir et son « parfumeur » devient son meilleur allié pour parvenir à ses fins.

Margot remplit quant à elle le célèbre rôle – idéalisé par hommes – de l’Amoureuse, avec sa grande confidente Henriette de Nevers. L’une cache La Mole pendant que l’autre fait de même avec Coconnas. Les deux femmes mariées sont prêtes à tout pour sauver leur amant, la reine Margot allant jusqu’à risquer son honneur. Elles échouent finalement et restent inconsolables après l’exécution des deux amis gentilshommes.

Il ne faut donc pas compter sur ce roman pour dépasser les stéréotypes féminins, avec la sorcière d’un côté et la sainte de l’autre. Car même si les actes de Margot pour protéger son époux sont mus par son ambition, sa loyauté à toute épreuve envers ce dernier et les risques inconsidérés qu’elle prend pour son amant en font une sorte de femme amoureuse idéale et profondément bonne.

 

Des pages émouvantes

Parmi les pages émouvantes de ce roman d’aventures, j’ai tout d’abord retenu la présentation par Charles IX à Henri IV de son enfant illégitime et de sa bien-aimée dans un modeste appartement près du Louvre. La visite ne prend que quelques pages, mais le véritable amour que porte le commanditaire de la Saint-Barthélemy à ces deux êtres dont il souhaite préserver l’innocence arrive comme une parenthèse de pureté – la femme apparaissant comme une sainte dans le regard de Charles IX – au milieu des trahisons, complots et bains de sang indissociables de l’exercice du pouvoir à cette époque.

Mais si l’amitié qui unit la reine Margot et à Henriette de Nevers donne lieu à des dialogues de femmes amoureuses, teintés de « midinettisme » gloussant, celle qui unit leurs deux amants est tout simplement la plus belle qu’il m’ait été donné de suivre en littérature. Arrivés à Paris en même temps, séparés par la religion puis réconciliés dans le frôlement de la mort et grâce à l’intervention de leurs maîtresses, l’expression « à la vie, à la mort » est à prendre au pied de la lettre pour qualifier leur lien. Si Coconnas échappe aux brodequins pendant la séance de la « question » grâce à une entente avec Caboche, le bourreau de Paris, La Mole n’a pas cette chance. Le corps détruit par la torture, il ne peut se lever, et donc s’enfuir de la chapelle avec son ami et leurs deux bienfaitrices qui ont mis en place ce projet. Coconnas prend alors la décision la plus bouleversante du roman : il refuse de suivre les deux femmes sans son ami, préférant encore aller à l’échafaud à ses côtés. La scène de l’exécution des jeunes gens au milieu de la foule hystérisée de Paris est la plus belle qui soit, inspirant la pitié face à une telle injustice sans toutefois virer dans le pathos. Pour preuve quelques extraits du chapitre « La place Saint-Jean-en-Grève »

p. 487 « la foule, pour plonger son regard avide jusqu’au fond de la voiture, se pressait, se haussait, se levait ; (…) satisfaite lorsqu’elle était parvenue à ne pas laisser vierges de son regard ces deux corps qui sortaient de la souffrance pour aller à la destruction. »

p. 489 « Puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme il eut fait d’un enfant »

La dignité de Coconnas face au peuple de Paris insultant le pauvre La Mole est inébranlable et sublime : p. 489 « tandis que La Mole serrait les mains de son ami, un sublime dédain éclatait sur la figure du Piémontais, qui, du haut du tombereau immonde, regardait la foule stupide comme il l’eût regardé d’un char triomphal. L’infortune avait fait son œuvre céleste, elle avait ennobli la figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son âme. »

Même Caboche verse une larme juste avant de couper la tête de La Mole !

Requiem des innocents, Louis Calaferte

Ce livre n’est ni un roman, ni un classique, c’est une claque. Violent, éprouvant, choquant, il fait mal et reste. Il faut donc le lire.

C’est l’histoire de la réalité, il n’y a pas d’intrigue avec une situation initiale, un élément perturbateur, des péripéties, un dénouement et une situation finale. Requiem des innocents est une narration qui comprend plusieurs mini-intrigues et scènes.

Écrit à la première personne, ce requiem relate l’enfance de Louis dans les années 30-40 dans la « zone », une banlieue misérable de Lyon. Qui vit dans la zone ? Tous les déchets de l’humanité, les refoulés des villes : bandits, petites frappes, alcooliques – comme le père de Louis –, putains et repris de justice. L’alcool y coule à flot, tout comme le sang, et le narrateur n’est pas avare de coups. Avec Schborn, il est l’autre chef de la bande d’enfants qui gravitent dans la zone. Craint par ses congénères, il peut tout se permettre sur les victimes désignées, autrement dit les plus faibles, et ne se fera même pas frapper lorsque le maître d’école annonce qu’il est le seul à avoir obtenu son certificat d’études. Cette scène d’ouverture n’est pas anodine : elle amorce une échappatoire pour Louis vis-à-vis d’un milieu sordide par la suite décrit sous forme de tranches de vie. Plusieurs caractéristiques de la zone reviennent dans ces histoires. On ne peut s’empêcher de penser à d’autres récits de quartiers difficiles, mais celui de la banlieue de Ferrante est presque sage comparé à la zone de Calaferte.

  • La crasse. Elle est partout : dans les maisons des habitants, l’unique commerce de vêtements reprisés tenu par un juif, et les deux bars du quartier.
  • La promiscuité. Responsable de la précédente, elle donne une impression de vaste bordel où les gens vivent les uns sur les autres. Louis n’a aucune intimité et semble vivre « contre » ses parents et son frère. Les ménages s’entendent et tout se sait de ce qu’il se passe entre les quatre murs des différents foyers. Les enfants ont depuis toujours les poux pour compagnons.

 

  • La violence. C’est le principal thème de ce livre et la plume énervée ainsi que le vocabulaire sans édulcorant de Calaferte se mettent parfaitement au service de la retranscription de cette violence. L’humiliation, la cruauté en sont ses manifestations ; l’ennui et la pauvreté dans un vide présent et futur, ses racines.

Les scènes de violence se multiplient, toutes décrites avec une grande précision. Louis se fait battre par sa mère et son père se joint à elle si le fils rend les coups. Dans cette zone habitée par des hommes sans foi, la loi du plus fort règne et le petit Louis bat son frère ainsi que les faibles du quartier. Ainsi l’infirme et consanguin Totor Albadi sert de souffre-douleur, notamment les jours d’ennui profond. Il saigne, il pleure à chaque fois, mais s’est accommodé de son rôle. Quand il pleut et que les rares activités possibles disparaissent, il sait que la ration sera décuplée. On trouve certes toujours plus fort que soi, mais heureusement pour Totor, plus faible aussi. Il peut donc se défouler sur un chat qu’il a adopté spécialement à cette fin. Comme chacun sait, la cruauté d’un enfant n’a pas de limite et sous la pression du groupe, Albadi lance des pierres sur sa mère jusqu’à l’assommer un soir où la pauvre femme demande à sa seule famille de rentrer à la maison par crainte – justifiée – que son fils subisse à nouveau les nouvelles trouvailles de cruauté de la bande.

Le summum de la violence arrive vers la fin, lorsque Louis décide de tuer un chien errant par pur désir de violence.

  • La sexualité débridée. De l’ennui naît aussi la débauche. Quand un milieu est aussi dépourvu d’occupations que de codes et pudeurs sociales, ses membres ne cachent pas plus leur envie de sexe que leurs pulsions violentes. Pendant les chaudes journées dans la zone, les hommes ont vue sur les sexes des femmes alignées, les jambes bien écartées, pour papoter et se faire bronzer. À la nuit tombée, les couples nouvellement formés vont forniquer dans des wagons désaffectés un peu plus loin. La promiscuité est là encore de mise et personne n’ignore qui couche avec qui.

Lobe, le maître affiche fièrement sa liaison avec une prostituée et se livre gaiement à des attouchements sur sa petite amie dans les bars de la zone.

Tarte à la crème, mais que Requiem des innocents illustre parfaitement : la frontière entre le sexe et la violence peut s’avérer bien floue. Et comme la violence atteint son paroxysme lorsque Louis tue un chien pour se délivrer d’une rage irrépressible, la sexualité atteint le paroxysme de la violence dans une scène de viol, celui de la petite Emmy par le groupe habituel de gamins. Comme pour le meurtre du chien, l’initiateur du viol – Schborn – montre des regrets et une profonde haine de soi après l’acte.

Ces crimes se révèlent alors comme l’accomplissement d’un désir de « toucher le fond » et d’agir à la hauteur de l’idée que les protagonistes se font d’eux.

Un auteur catholique au style cru parfois lyrique

Impossible de chroniquer Requiem des innocents sans aborder le style. Selon les rites catholiques, le requiem est une messe célébrée avant un enterrement et pour cause, le style de cette œuvre autobiographique mime le lyrisme et la violence bibliques. Certains passages sont de véritables envolées lyriques, notamment celui où le narrateur désormais libéré de ce milieu rend un hommage vibrant à ses camarades de la zone qu’il n’oubliera jamais et qu’il aime sincèrement. Morts ou certainement dans une situation peu enviable, ils n’en restent pas moins innocents. Pour son propre salut, Louis n’a pas eu d’autre choix que de les quitter, et souhaite tout dire une dernière fois dans ce livre avant de les enterrer.

Au cœur de l’atrocité du ghetto, des moments de bonheur se laissent entrevoir. C’est là que le style décolle littéralement, par exemple dans ce magnifique passage où le jeune Louis part avec son mentor Lobe pour une virée nocturne au centre-ville de Lyon et trouve de la beauté chez les clochards de la nuit qu’il contemple avec une compassion catholique :

« Sait-on la beauté qu’il y a dans ce laisser-aller animal ? Hommes déchus, anges terribles, crouteux, sales, malades, ivrognes, fainéants, répugnants, indifférents, étrangers, faisant confiance au monde. A la bonté du monde, à celle des passants de la nuit. » (p. 176). Puis il assiste à un mélancolique lever de soleil dans le froid de l’hiver, juste avant de retrouver l’enfer de la zone. Sa colère s’en trouve multipliée à son retour.

Dans un autre passage notable, le narrateur adulte évoque sa mère dont il n’a plus de nouvelles et se livre à un véritable haine contre sa « garce » de génitrice. Ainsi « Une femme n’est pas mère à cause d’un fœtus qu’elle nourrit et qu’elle met au monde. Les rats aussi savent se reproduire. Je traîne ma haine de toi dans les dédales de ma curieuse existence. Il ne fallait pas me laisser venir. Garce. Il fallait recourir à l’hygiène. Il fallait me tuer. Il fallait ne pas me laisser subir cette petite mort de mon enfance, garce. Si tu n’es pas morte, je te retrouverai un jour et tu paieras cher, ma mère. Cher. Garce. » (p. 89). Le géniteur, une épave aujourd’hui clochardisée et rongée par l’alcool, a bien évidemment droit à la même violence verbale dans le paragraphe qui suit, avec la foi catholique de l’auteur qui ressort : « J’irai à l’Institut reconnaître ton cadavre. Je te le promets. J’ai besoin de te voir nu et immobile. La garce ne sera pas là pour implorer en ta faveur son hypocrite Dieu protestant. Nous nous retrouverons dans la terre qui doit tous nous prendre. Et au-delà de la terre, nous nous haïrons. Férocement. En paix. Il n’y aura pas de repos. » (p. 91).

Le style est cru, saccadé et use de répétitions – la fameuse « garce » plus haut – pour souligner la violence, mais il est surtout profondément ancré dans le religieux. C’est celui d’un jeune écrivain qui se retourne et affronte son passé noir dans la grandiloquence miséricordieuse des rites catholiques. Malheureusement, l’auteur regrettera plus tard ce livre, en l’état – « S’il y a deux livres de moi que j’abomine, ce sont les deux premiers, que je verrais disparaître avec plaisir » (Le spectateur immobile, Carnets IV 1978-1979). Peut-être estimait-il son premier chant – parfois un cri – trop viscéral et moins réfléchi que ses œuvres suivantes ? En tout cas, il se termine par une phrase d’amour car après tout, le pardon est maître chez les catholiques et ces innocents ne sont que les victimes d’une société qui les a mis au ban. Quand un crime se passe dans la zone, il n’intéresse personne. Mais quand Ledebaum tente d’étrangler sa sœur dans un hôtel en ville, tous les journalistes locaux se rendent dans le ghetto/au zoo pour l’examiner. Tout est dit. Toute ressemblance avec les banlieues françaises du XXIe siècle ne peut être que fortuite, mais impossible à ignorer.

Une vie, Maupassant

On enchaîne, on enchaîne ! C’est l’heure de la deuxième lecture de notre petit défi de l’année, avec une exception ici, puisque Une Vie de Maupassant est la seule œuvre que j’ai déjà lue par le passé. Collégienne, je me rappelle avoir été longtemps marquée par le destin malheureux de l’héroïne. Aujourd’hui adulte et donc capable de contextualiser un roman, j’y ai découvert des aspects littéraires, politiques et sociétaux insoupçonnés lors de cette première lecture juvénile.

Pour vous inciter à le lire – si je pouvais vous y forcer, je le ferais – voici une citation de Tolstoï en quatrième de couverture de mon édition : « Une vie est un roman admirable ; ce n’est pas seulement le meilleur roman de Maupassant, mais peut-être même le meilleur roman français après Les Misérables de Hugo. »

 

Résumé par chapitre

J’ai trouvé un résumé bien fait et plus court que le mien à cette adresse : http://lectureslaucadet.over-blog.com/article-une-vie-de-maupassant-resume-par-chapitre-50813854.html

 

I

Jeanne, fille du baron et de la baronne Simon-Jacques et Adélaïde Le Perthuis des Vauds, est sortie la veille du couvent. Le roman s’ouvre juste avant le départ de la famille de Rouen pour « les Peuples », leur demeure familiale sur le littoral normand. Jeanne attend tout de la vie et ses rêveries romantiques trouveront forcément un meilleur écho dans la nature. La jeune fille ne peut donc contenir son enthousiasme à l’idée de vivre à la campagne. Dès son arrivée, son exaltation est si grande qu’elle passe une nuit entière à s’imaginer des histoires romanesques à partir des tapisseries de sa chambre avant d’observer la nature depuis sa fenêtre, et ce jusqu’au lever du soleil. Après le couvent, la jeune vierge est pleine d’espoirs, l’avenir lui est ouvert et elle se surprend à rêver de l’homme qui partagera son bonheur, à s’imaginer parcourir avec lui cette nature qui recèle les plus belles promesses.

 

II         

Jeanne s’adonne corps et âme à son nouvel environnement. Elle court sur la falaise et nage pendant des heures jusqu’à perdre haleine. Les prouesses physiques de cette excellente nageuse sont décrites avec précision pour mieux souligner un contraste : ce corps sain abrite un esprit terriblement médiocre. Mais son amour du romanesque a de qui tenir : sa mère cède elle aussi à des rêveries sans fin et lit Walter Scott. L’écrivain écossais est effectivement très en vogue à l’époque de l’intrigue, soit en 1820 sous la Restauration. Pour une femme obèse, essoufflée en permanence et  souffrant d’ « hypertrophie », la pensée d’Adélaïde « vagabonde à travers des aventures tendres dont elle se croit l’héroïne ». Lors d’une visite chez la petite famille, l’abbé Picot, curé de campagne à la bonhommie presque caricaturale, parle pour la première fois du vicomte de Lamare et promet de faire les présentations.

 

III

Le dimanche suivant, les deux femmes font la connaissance du vicomte à la sortie de la messe. Le charmant jeune homme multiplie alors les visites aux Peuples et accompagne même le père et sa fille lors d’une ballade en mer vers le site idyllique d’Etretat. Cette escapade est propice à un doux rapprochement des cœurs entre les jeunes gens et le soir venu, seule dans sa chambre, Jeanne se demande alors si le beau vicomte est celui dont elle a rêvé lors de cette fameuse première nuit aux Peuples. Suite à une entente secrète entre les parents de Jeanne et le vicomte, une joyeuse cérémonie de baptême de barque est organisée. Le vicomte demande alors en fiançailles la jeune fille enchantée de ce décor, qui accepte sans hésiter. Julien – c’est seulement ici qu’on apprend son prénom – exprime également son désir de l’épouser.

 

IV

Un matin, le baron réveille sa fille en lui apprenant que le vicomte lui a demandé sa main. « La radieuse saison des fiançailles » commence alors. Les deux promis enchaînent les promenades et parlent d’avenir en attendant le mariage imminent. Lorsque le narrateur aborde les préparatifs du mariage et donc les quelques invités à la noce, il présente au lecteur non sans cruauté un nouveau personnage : tante Lison. Vieille fille pieuse et effacée, la sœur d’Adélaïde est aussi invisible aux yeux de son entourage pendant sa présence que pendant son absence. Les noces donnent lieu à une joyeuse description des paysans normands dans la cour des Peuples pendant que la noblesse s’ennuie à l’intérieur. Le soir-même, le baron se doit de prévenir sa fille fraîchement mariée d’une chose – sa femme n’en ayant pas le courage – : elle doit se donner entièrement à son mari car elle lui appartient. Jeanne apprend ce que cela signifie la nuit même, écœurée par l’amour charnel dont elle n’avait visiblement jamais entendu parler jusqu’ici.

 

V

Conformément au souhait émis par Jeanne lors de leur première balade en mer, les jeunes époux partent en voyage de noces en Corse. Julien se révèle alors terriblement odieux et avare avec le petit personnel et ne cesse de négocier les pourboires. Sa femme, issue d’une famille de nobles d’une grande générosité et pour lesquels l’argent n’a aucune importance, est passablement choquée. Alors qu’elle doit au début céder à l’appétit sexuel de son mari, une randonnée dans le maquis change la donne. Lors d’une scène d’une grande sensualité au cours de laquelle le couple se bat pour boire de l’eau à la source avant de se faire passer l’eau de bouche en bouche, Jeanne découvre les plaisirs des sens et ce séjour en Corse marque une parenthèse charnelle – la seule – dans la vie et le caractère si idéalisé de l’ancienne pensionnaire d’un couvent. La parenthèse est refermée dès la halte de retour à Paris lorsque Julien, portant la bourse offerte par la baronne à sa fille avant le voyage, ne lui donne que cent francs sur les deux mille prévus. Comme elle le fera ensuite pendant toute la durée du mariage, Jeanne accepte par crainte de déclencher une dispute avec son époux si irascible.

 

VI

Le retour aux Peuples marque le début d’une longue vie d’ennui pour Jeanne, qui « s’aperçut qu’elle n’avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée de l’avenir, affairée de songeries. » (p. 119). Le couple fait chambre à part et Julien passe tout son temps à parler affaires avec le baron. Mais la bonne entente avec la belle-famille ne résiste pas à la méchanceté et à la pingrerie du jeune marié. Par souci d’ostentation de sa noblesse, il tient absolument à faire repeindre les écussons des deux familles sur la calèche. Il n’en reste pas moins obsédé par les économies. Il renvoie alors une grande partie du personnel, ne gardant qu’un enfant mal vêtu, et revend les chevaux de la voiture pour les remplacer par deux pauvres bêtes on ne peut plus mal assorties. L’accoutrement du nouveau domestique, le petit Marius, ainsi que les deux chevaux ridicules provoquent les rires des Le Perthuis. Ces derniers font à leur tour exploser Julien qui, fou de rage, accuse le baron d’en être responsable puisqu’il a gaspillé sa fortune.

S’en suite la visite de nobles de la région, décrite avec un humour grinçant. « Jeanne (…) demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux seuls, toute l’année. Mais les Briseville s’étonnèrent de la question ; car ils s’occupaient sans cesse, écrivant beaucoup à leurs parents nobles semés par toute la France, passant leurs journées en des occupations microscopiques, cérémonieux l’un vis-à-vis de l’autre comme en face des étrangers, et causant majestueusement des affaires les plus insignifiantes. » (p. 134) La visite pathétique se termine donc plus tôt que prévu et Marius, pensant qu’il avait la journée de libre, est introuvable. Alors que la voiture est en route vers les Peuples, l’enfant tente de la rattraper et se fait rouer de coups par Julien. Le baron parvient tant bien que mal à faire cesser la barbarie de son gendre. De retour dans le château, personne n’aborde cet épisode et la décision est prise de ne plus faire de visite, là encore par peur de contrarier Julien. Le chapitre se termine sur le départ, prévu depuis longtemps, des parents de Jeanne pour Rouen.

 

VII

La solitude de Jeanne s’agrandit alors. Julien l’ignore totalement et pour compléter le tableau du mari idéal, montre un certain penchant pour l’alcool. Une nouvelle bouleverse ce quotidien terne : Rosalie, bonne et sœur de lait de Jeanne, accouche subitement d’un enfant. « L’autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste ; elle fixait sur sa maîtresse un regard fou, et haletait, comme déchirée par une effroyable douleur. Puis, soudain, tendant tout son corps, elle glissa sur le dos, étouffant entre ses dents serrées un cri de détresse. Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose remua. » (p. 143)

La domestique s’obstine à taire de nom du père, mais Jeanne s’oppose à son mari qui souhaite mettre dehors cette ignoble fille-mère. Une nuit, alors qu’elle est souffrante, Jeanne va chercher Rosalie dans sa chambre. Celle-ci étant vide, la malade tente de trouver du réconfort auprès de Julien et découvre la bonne dans le lit de son époux. La femme bafouée devient folle et court même pieds nus dans la campagne enneigée. Finalement rattrapée et ramenée dans sa chambre, Jeanne reprend ses esprits après quelques jours de délire, apprend qu’elle est enceinte et dit tout à ses parents, venus expressément à son chevet. Personne ne la croit, mais son père veut confronter Rosalie en présence du curé pour lui interdire le mensonge. Lorsque la bonne craque enfin, on découvre que sa liaison avec Julien a commencé à la première visite de celui-ci aux Peuples et qu’il est le père de l’enfant. S’en suit un discours à la fois réprobateur et joyeusement fataliste de l’abbé sur la légèreté des jeunes normandes. Le baron est surtout fou de rage vis-à-vis de Julien, mais l’abbé, toujours dans son rôle de curé de campagne rôdé aux choses de la vie, lui rappelle que ce comportement est tout naturel chez les hommes, le baron n’étant lui-même sans doute pas tout blanc. Celui-ci se rappelle n’avoir effectivement jamais renoncé à une bonne si elle était jolie. On s’accorde alors à placer Rosalie dans une ferme appartenant au baron et à la doter d’une rente honorable pour pouvoir la marier.

 

VIII

Un jour, le couple reçoit la visite des Fourville : la femme est charmante et s’adresse à Jeanne comme à une amie tandis que le mari semble un peu rustre. Julien se fait exceptionnellement beau, chose rare depuis son mariage, pour cette visite qui le ravit. La froideur règne toujours au sein de la propriété des Peuples : Julien fait de longues promenades à cheval et Jeanne s’ennuie.

Sa fatigue de la vie meurt alors à la naissance de son fils Paul. Source de joie et de préoccupation exclusive pour sa maman, l’enfant est plutôt indifférent à son père qui le voit même comme un rival dont la présence affaiblit sa position de mâle dominant dans la famille. Jeanne voue une passion si inquiétante pour son fils qu’on – Julien et ses beaux-parents – l’éloigne de force de son enfant.

 

IX

Lors d’une visite chez les Fourville, Jeanne découvre que le mari est tout à fait agréable sous ses apparences de rustre et manifeste même des signes d’affection et d’amour sincère pour sa femme. Lors de l’une de ces démonstrations, Jeanne surprend son époux en train de pâlir subitement. Tandis que la jeune femme ne devine – une fois encore – rien, le lecteur perçoit la jalousie de Julien.

Peu après cette agréable visite, le couple fait la connaissance des Coutelier, nobles aussi austères que hautains, et qui contrastent donc avec les Fourville. Le couple décide de ne plus côtoyer les premiers et voit régulièrement les seconds.

Tandis que Jeanne apprend enfin la liaison entre son mari et Gilberte Fourville, elle adopte une attitude indifférente, n’éprouvant de toute façon aucune once d’amour pour Julien. Tandis qu’elle se jette sur son fils et attend avec impatience le prochain séjour de ses parents – les seuls « cœurs honnêtes » à ses yeux (p. 197) aux Peuples, son mépris pour l’amour charnel atteint son paroxysme. La jeune femme au cœur pur se sent bien seule au milieu de ces êtres faibles qui l’entourent, notamment face aux nouvelles grossesses du village. « Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes comme chez les plantes. Et Jeanne, dont les sens éteints ne s’agitaient plus, dont le cœur meurtri, l’âme sentimentale semblaient seuls remués par les souffles tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs, passionnée pour des songes et morte aux besoins charnels, s’étonnait (des grossesses et coucheries du village), pleine d’une répugnance qui devenait haineuse, de cette salle bestialité. » (p. 198)

Lorsque les parents de Jeanne arrivent enfin, elle et son mari trouvent Adelaide terriblement changée et mal en point, même si le baron, trop habitué à son état, n’a rien remarqué. Mais sa femme succombe finalement à un malaise quelques jours après leur arrivée aux Peuples. Tandis que sa fille veille la morte, elle découvre en lisant les correspondances de sa mère que celle-ci avait un amant, lui-même ami de son père. Tout s’effondre pour Jeanne : sa propre mère, qu’elle prenait pour un modèle de pureté, a cédé à ses propres désirs et s’est laissé aller une telle immoralité.

 

X

De nouveau « seule » aux Peuples, Jeanne fait peu à peu le deuil de sa mère, toujours tourmentée par ses lettres d’amour. Lui vient alors une nouvelle obsession : avoir une fille. Or depuis la découverte de la relation de Julien avec Rosalie, Jeanne et lui n’ont plus aucune relation intime. Chose courante à l’époque pour ce type d’affaires, Jeanne se confie au curé. Celui-ci intervient alors auprès de Julien, lequel accepte avec joie la reprise des rapports charnels, tout en s’arrangeant pour ne pas mettre sa femme enceinte. Désespérée, Jeanne retourne voir le bon curé de campagne. Peu gêné par ce type de discussion, il se montre même très loquace et rusé puisqu’il lui conseille de faire croire à une grossesse pour que Julien ne se méfie plus et aille jusqu’au bout de ses rapports. Le plan fonctionne à merveille et Jeanne tombe finalement enceinte pour de bon.

Un nouveau curé vient remplacer l’abbé Picot. Malheureusement aux antipodes de son prédécesseur à la bonhommie parfois grivoise et auquel toute la famille était habituée, l’abbé Tolbiac se distingue par son rigorisme. Le baron, en noble éclairé par les Lumières et adepte d’un panthéisme chargé de bienveillance vis-à-vis des choses de la nature, ne cache pas son hostilité. Mais sa fille se rapproche du jeune curé aux sermons assassins vis-à-vis des comportements déviants, monnaie courante chez les paysans. Allant jusqu’à épier tout le monde dans les champs, sur le bord des routes, il lance même quelques pierres aux jeunes gens en train de copuler s’ils refusent de se séparer à la vue du curé. Toujours mû par cette même volonté de lutter contre l’immoralité de ses paroissiens, il apprend à Jeanne que son mari a une maîtresse. Face à l’indifférence de l’épouse trompée, l’abbé décide d’en informer Fourville également.

Le mari passionné va provoquer la mort des deux amants pendant une tempête. Jeanne accouche peu de temps après d’une fille morte née.

 

XI

Les années s’enchaînent et tournent autour du petit Paul, pourri gâté par sa mère, son grand-père et tante Lison. L’enfant, couvé par ses trois mamans pour qui il constitue une unique source de bonheur,  est pendant longtemps écarté du lien social. Non scolarisé, il ne fait pas non plus sa communion, chose extrêmement rare à l’époque pour ce genre de familles. Le baron s’élève toutefois contre l’égoïsme de Jeanne qui souhaite soustraire son fils à l’instruction pour le garder auprès d’elle. L’enfant est donc finalement envoyé à l’âge de 12 ans dans un pensionnat du Havre et sa mère ne cesse de vouloir lui rendre visite malgré les réprimandes du directeur de l’établissement. Paul est très mauvais et redouble plusieurs classes.

Les années passent et le jeune adulte rend de moins en moins visite à sa famille aux Peuples, plus préoccupé par ses copains et par le jeu. Un jour, un huissier vient réclamer des dettes auprès de Jeanne pour son fils, marquant ainsi le début d’une longue série de dettes que la pauvre mère réglera toujours. Celle-ci découvre alors que Paul ne va plus en cours et fréquente une femme « qui se fait entretenir ». Le jeune homme n’écrira à sa mère que pour lui réclamer de l’argent.

Au cours d’une visite chez un huissier pour régler la vente de ses biens afin d’éponger une dette colossale de son petit-fils, le baron meurt d’une attaque d’apoplexie. Puis, tante Lison disparaît à son tour. Jeanne, abattue par ces morts et abandonnée par son propre fils, s’effondre au cimetière. Mais Rosalie, qu’elle ne reconnaît pas dans un premier temps, la relève et va s’occuper d’elle.

Ironie du sort : Rosalie, veuve et dont le fils s’est marié, a eu une vie plus heureuse que sa maîtresse.

 

XII

La générosité de Jeanne n’étant plus tempérée par l’avarice de Julien, Rosalie lui ordonne de ne plus rien payer pour son fils. En effet, il ne lui reste qu’une rente minuscule et la propriété des Peuples doit être vendue. « La vieille folle », telle qu’on la surnomme dans le village, quitte les lieux et part s’installer avec sa fidèle et solide servante dans une petite maison bourgeoise du le pays de Caux. Lors du déménagement, Jeanne fait la connaissance, émue, du fils de Rosalie, demi-frère de Paul et fils de Julien en qui elle discerne une ressemblance qu’elle ne peut s’expliquer.

 

XIII

Jeanne n’a pas vu son fils depuis des années et lui écrit pour lui demander de revenir. Celui-ci lui répond en lui demandant d’épouser la femme qu’il aime. Jeanne refuse, détestant par-dessus tout cette rivale qui la prive de son fils chéri. Elle décide alors de chercher Paul elle-même et part pour Paris. C’est la première fois qu’elle prend – et voit – cette invention technique révolutionnaire de l’époque : le train à vapeur. Bien évidemment, Jeanne ne trouve pas son fils dans la capitale, puisque le couple a dû partir à cause de ses dettes. Jeanne les paye toutes et lorsqu’elle demande un complément d’argent à Rosalie, désormais unique et pragmatique gestionnaire du ménage, celle-ci refuse et ordonne à sa maîtresse de rentrer.

 

XIV

Jeanne s’enferme de nouveau dans ses rêveries et ne trouve de réconfort à sa triste vie que dans les souvenirs d’un bonheur passé. Mais sa vie va se trouver une dernière fois bouleversée lorsqu’elle apprend par une lettre de son fils que le jeune couple miséreux a désormais une fille. La mère est mourante et ne sachant que faire de l’enfant, son père la remet à Rosalie, venue  expressément par le train pour arranger le mariage. Le roman s’achève ainsi sur ce bonheur parfaitement inattendu et inespéré que le hasard offre à Jeanne, laquelle conclut par ces mots : « La vie, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. » (p. 313)

 

Le contexte

Publié en 1883, le premier roman de Maupassant se veut moins dur que ses précédentes publications. L’écrivain cède à une certaine Madame Braine, à laquelle il dédicace son livre, ami de son maître en littérature : l’inégalable Flaubert. Cette dernière encourage Maupassant à peindre les « classes cultivées » avec moins de férocité que dans Boule de suif. Les romans qui suivront ne seront par ailleurs jamais aussi romantiques que Une vie, avec ses nombreuses et souvent dispensables descriptions de la nature et des saisons. Bien évidemment, leur présence est loin d’être absurde en soi puisqu’elles reflètent l’âme rêveuse et romanesque de Jeanne.

À noter qu’à l’époque de sa sortie, la vente d’Une vie dans les gares a été interdite par le ministère de l’Intérieur.

 

Un roman féministe

Contrairement à ma première lecture il y a de ça une bonne vingtaine d’années, j’ai perçu, non pas une compassion sincère pour le destin de l’héroïne, mais un véritable sarcasme pour la bêtise de celle-ci, de la part d’un auteur qui s’amuse à l’assommer d’une succession de malheurs. Enfant, la vie de Jeanne m’avait bouleversée. Adulte, son ignorance me consterne. D’après les biographes, Maupassant fût un coureur et un véritable modèle de misogynie. Le personnage de Julien a son physique et même son caractère, poussé à l’extrême. Alors l’écrivain, séducteur repenti, a voulu créer un monstre de muflerie, de brutalité et d’avarice pour dénoncer un comportement des hommes répandu à cette époque. En effet, le Julien célibataire fait preuve de gentillesse – c’est d’ailleurs parce qu’elle le trouvait « gentil » que Rosalie accepte ses premières avances – dans son allure de gentilhomme au visage fort joli. Il flatte sa future belle-mère et se montre charmant en tout point. Une fois marié, on découvre un obsédé avec un droit absolu sur sa femme, avare, et surtout infidèle au possible.

Or la pauvre bonne qu’il a engrossée reçoit une volée de bois vert de la part de tout le monde, tandis que, comme le précise l’abbé Picot, le comportement de Julien est tout à fait normal pour un homme. Traduction 2018 : un homme qui couche avec tout le monde est un séducteur et c’est dans sa nature. Une femme qui bla bla bla est…une pute, méprisable.

Mais ce qui à mes yeux donne un aspect féministe au roman – indépendamment de la volonté de l’auteur, cela va sans dire ! -, c’est justement le manque total d’instruction de Jeanne. À peine sortie du couvent, elle imagine en regardant la nature les bonheurs les plus doux partagés avec un homme idéal, et ignore que le sexe fait partie du couple. Pour être tout à fait exact, elle ne sait même pas ce qu’est un rapport sexuel. Connaissait-elle au moins les principes de la procréation ? Même si le voyage de noces en Corse montre qu’elle n’est pas frigide, son éducation majoritairement – exclusivement ? – religieuse ressort dans son dégoût pour les plaisirs charnels et par là son idéalisation de l’être humain via ses parents qu’elle voit comme des cœurs honnêtes. D’où son rapprochement avec l’affreux jeune curé.  Toute l’intrigue, toute la vie de l’héroïne est une démonstration – non voulue par l’auteur, j’insiste – des ravages du manque d’instruction des femmes. Même si cette femme est caricaturale et particulièrement naïve, elle est représentative  son sexe et de la noblesse dans la mesure où elle ne connaît que deux étapes, deux enfermements : le couvent et le mariage. Jeanne ne regrette à aucun moment de telles lacunes, puisqu’elle va jusqu’à souhaiter que son fils ne soit pas scolarisé. Pourtant, c’est parce qu’elle ne sait rien qu’elle s’imagine et espère tout, c’est parce qu’elle ignore tout qu’elle n’apprend rien et passe sa vie à s’ennuyer. L’ennui, principale occupation – avec les tromperies pour certains – des nobles.

 

Une classe chahutée

Guy de Maupassant vient de cette noblesse de province et n’hésite pas à se montrer sans pitié envers elle. Adélaïde est énorme et n’a rien d’autre à faire que se mettre en scène dans des romans qu’elle imagine, toute influencée qu’elle est par ses lectures. Elle peut discuter de généalogie pendant des heures. Les Briseville ont pour seule occupation l’écriture de missives à leurs parents nobles des quatre coins de la France. Jeanne n’a jamais vu le fameux train à vapeur de la ligne Le Havre-Rouen-Paris dont tout le monde parle ! Aussi bête qu’athlétique, Maupassant déverse des torrents de malheurs sur sa pauvre héroïne très lacrymale, et s’amuse même à la fin à faire contraster sa sensiblerie avec la force et le bon sens paysans du caractère de Rosalie.

Mais au sein de la noblesse, on distingue deux types. D’un côté, les nobles de l’époque de l’Ancien régime, pragmatiques, généreux car sûrs de la pérennité de leur fortune, et pratiquant la religion de façon non dogmatique. Cette noblesse, c’est les Le Perthuis. D’un autre, les nobles de la Restauration, finalement moins modernes : à la fois brutaux vis-à-vis de leurs paysans (serfs ?) et domestiques, avares et alliés des curés, ils n’oublient pas les ravages de la Révolution, savent que leur rang n’est pas garanti et font tout pour le protéger. Cette noblesse, c’est Julien. Le jeune homme impose des conditions difficiles aux paysans de ses terres, frappe son petit domestique, apprécie le dogme de l’abbé Tolbiac – faîtes ce que je dis, pas ce que je fais ! –, met un zèle ridicule à l’ostentation de ses écussons et à l’entretien de relations régulières avec les autres nobles de la région. Ces deux types de noblesse seront bien vite rattrapés par la révolution industrielle, comme le montre la tentative de Paul de monter une compagnie, incarnant par là une nouvelle génération de nobles qui investissent dans l’industrie et spéculent.

 

Une Église réprouvée

Dans sa volonté de se rapprocher de Jeanne, l’abbé Tolbiac exprime clairement un dessein d’alliance entre l’Église et la noblesse, fidèle à l’esprit de la Restauration. Il méprise et s’acharne contre les comportements frivoles de ses paroissiens campagnards et pense que seule la noblesse respectable partage les valeurs de l’Église. D’où l’idée d’une association entre les deux piliers de l’ordre moral afin de faire régner celui-ci dans la paroisse. Cette alliance de l’autel et du trône va clairement dans le sens inverse des nobles libéraux (cf. deux types de noblesse énoncés plus haut), surtout incarnés par le baron.  Au contraire, Julien voit le nouvel abbé d’un bon œil avant de payer de sa vie le rigorisme omniscient de celui-ci. Maupassant vomit ce personnage et ce qu’il représente, n’hésitant pas à le faire passer pour un sorcier, à mettre son austérité en exergue grâce au contraste avec le sympathique abbé Picot, et enfin à montrer toute l’inhumanité de ce jeune curé dans une scène terrible où celui-ci, révulsé par la nature, massacre une pauvre chienne en train de mettre bas.

Maupassant n’a jamais caché sa haine des classes dirigeantes conservatrices de son époque, comme le montre cet extrait – fleuri – d’une lettre de 1877 adressée à Flaubert : « Je demande la suppression des classes dirigeantes, de ce ramassis de beaux messieurs stupides qui batifolent dans les jupes de cette vieille traînée dévote et bête que l’on appelle la bonne société. Ils fourrent le doigt dans son vieux c… en murmurant que la société est en péril, que la liberté de pensée les menace…Je trouve maintenant que 93 a été doux. » (p. 19 – Préface).