Le Hussard sur le toit, Jean Giono

Sans transition, quittons le paysage industriel du Massif central pour les collines provençales. Nous sommes en 1832, au comble de la chaleur estivale de cette région méridionale, et une terrible épidémie de choléra décime les populations villageoises. Angelo, carbonaro piémontais en fuite, arrive en pleine catastrophe. Le Hussard sur le toit, c’est donc le récit de ce jeune héros qui traverse une contrée en proie à une terrible épidémie. Ça a l’air assommant résumé ainsi ? Et bien figurez-vous que ça l’est ! Comme j’ai un souvenir agréable de ma lecture de Regain pendant mon enfance, je me suis lancée pendant mon confinement avec enthousiasme à la découverte de cette histoire en lien avec l’actualité. On y trouve d’ailleurs quelques parallèles, comme la billette pour passer les barrages de gendarmerie – ancêtre de la ridicule attestation sous le COVID – le confinement, la quarantaine et la méfiance des uns envers les autres. Mais au-delà de ces éléments épars, le roman est une déception généralisée. Cinq-cents pages d’ennui mortel – sans mauvais jeu de mot. J’ai sans doute terminé ce livre à cause d’un stupide espoir, celui que soudain tout allait devenir palpitant après de nombreuses pages d’ennui.

 

Le lyrisme de Giono

Impossible de parler de Giono sans commencer par son style, car même s’il n’a rien pu contre ma léthargie, il m’a subjuguée. Combien de fois me suis-je sentie transportée dans cette Provence d’abord écrasée par la chaleur estivale, puis recouverte d’un brouillard automnal ? Combien de fois ai-je – un sourire aux lèvres dessiné par la beauté de mots qui s’accordent si bien – relu certaines phrases pour le plaisir de m’imprégner de ces longues descriptions ?

« Le petit chemin de terre fort doux au pas du cheval et qui montait sur ce flanc de la montagne en pente douce serpentait entre ces bosquets d’arbres dans lesquels la lumière oblique de l’extrême matin ouvrait de profondes avenues dorées et la perspective d’immenses salles aux voûtes vertes soutenues par des multitudes de piliers blancs. » (p.47)

La nature et ses éléments en sont même personnifiés et le narrateur use et abuse des comparaisons dans ses descriptions lyriques, comme ici p. 434.

« Ils marchèrent par des bois montueux, sous un ciel de plus en plus couvert qui faisait des gestes menaçants. Les coups de vent tièdes sentaient l’eau. Les trottinements de pluie semblables à ceux de rats couraient dans les feuillages. […] Elle [la forêt] était fourrée comme une peau de mouton. Elle couvrait un pays bossu, bleu sombre, sans grand espoir. Les arbres se réjouissaient égoïstement de la pluie proche. Ces vastes étendues végétales qui menaient une vie bien organisée et parfaitement indifférente à tout ce qui n’était pas leur intérêt immédiat étaient aussi effrayantes que le choléra. »

Ainsi l’environnement du héros incarne une menace, une tristesse parfois aussi. Mais la personnification a un but bien précis : transmettre une atmosphère, et les sentiments intenses que le héros ressent en traversant ce paysage de désolation.

 

Un peu plus près du choléra

Pas besoin de vous faire un dessin, les symptômes de l’épidémie ne sont pas ragoûtants. Cela tombe bien, car Giono ne nous épargne rien. Dès les premières pages, les corps des victimes se profilent au loin, alors que notre héros solitaire ignore encore dans quel merdier il s’est fourré. Au sein des jeux de lumières évoqués dans la première citation, la nature se montre pourtant inquiétante à la même page, et la fameuse beauté de l’horreur approche :

« Chose curieuse : les toits des maisons étaient couverts d’oiseaux. Il y avait même des troupes de corbeaux par terre, autour des seuils. » (p. 47)

Dans le passage clef du roman, à savoir la halte d’Angelo sur les toits de Manosque – je continue de trouver curieux et décevant qu’un épisode proportionnellement court, même si emblématique, soit à l’origine du titre de ce livre de 500 pages – le jeune homme parcourt les rues de la ville avec une bonne sœur afin d’évacuer les cadavres. Même s’il a assisté « le petit Français » auparavant pour tenter de sauver les cholériques, il « en fut frappé comme de la foudre. Il ne s’y habitua jamais. […] Les dernières grimaces de moribonds en bonnet de coton et caleçons à sous-pieds élargissaient dans des lèvres distendues des dentitions et des bouches de prophètes ; les gémissements des pleureuses et pleureurs avaient retrouvé les haletantes cadences de Moise. Les cadavres continuaient à se soulager dans des suaires qui, maintenant, étaient faits de n’importe quoi : vieux rideaux de fenêtre, housses de canapés […] Des pots de chambre pleins à ras bord avaient été posés sur la table de la salle à manger et on avait continué à remplir des casseroles, […] et même des pots à fleurs, vidés en vitesse de leur plante verte : […] avec cette déjection mousseuse, verte et pourprée, qui sentait terriblement la colère de Dieu. Le hennissement intime que certains ne pouvaient même pas retenir, […] pour regarder vers le ciel libre de la fenêtre (cependant de craie, torride, écœurant), était d’une grandeur magnifique, » (p. 191)

Et encore, ce n’est rien puisque les cadavres sont encore frais, contrairement à ceux de la page 316 :

« Par les portes et les fenêtres ouvertes, il vit sortir des nuages de mouches. […] c’était le spectacle attendu, mais les cadavres étaient vieux d’un mois. Il ne restait d’une femme que les énormes os des jambes dépassant d’un jupon piétiné, un corsage déchiré sur de la carcasse et des cheveux sans tête. Le crâne s’était détaché et avait roulé sous la table. L’homme était en tas dans un coin. Ils avaient dus être mangés par des poules […] »

En résumé, toujours la beauté de l’horreur, avec une dimension biblique en prime dans l’extrait p.191. Je n’ai pas été si écœurée que cela, ce n’est pas le problème ; il se situe dans la redondance de ces passages pourtant sublimes d’un point de vue littéraire. Les descriptions des visages portant le masque de la mort et de la surprise, celles des défections et décompositions des cadavres devenus de véritables festins pour toutes sortes d’animaux m’ont plus dérangée de par leurs répétitions permanentes.  « On a compris, Jeannot », me disais-je à la lecture de chaque nouvelle accumulation de détails scatologiques ou autres.

 

Le récit de la stagnation

La cause de mon rejet massif de ce livre n’est autre que l’éternel recommencement de son intrigue. Paradoxe de ce récit de voyage : un homme très jeune et fougueux qui en plus rencontre une femme encore plus jeune et fougueuse avance – du moins sur le plan géographique – dans le but de rejoindre son ami Giuseppe puis de déposer Pauline de Théus près de Gap, MAIS chaque chapitre constitue une nouvelle histoire et non une étape. À la fin, il ne se passe rien et on comprend qu’on s’est fait chier pendant 500 pages à lire notamment des descriptions de cadavres de malades qui se sont chiés dessus avant la mort. Su-per, merci.

 

Au gré du long voyage et des rencontres d’Angelo, et parce que je n’ai pas pour habitude d’être injuste, quelques pensées intéressantes s’expriment toutefois via les personnages, dont celle-ci qui résonne fortement en cette période de pandémie et à l’égoïsme de certains en période de crise.

« Attention : la haine n’est pas le contraire de l’amour ; c’est l’égoïsme qui s’oppose à l’amour, […] un sentiment dont vous entendrez désormais beaucoup parler en bien et en mal : l’esprit de conservation. » (p.338)

Un peu plus loin, notre hussard s’adonne à une réflexion sur le bonheur – simple et paradoxal – inspirée par la tristesse du paysage.

« La tristesse était dans le pays comme une lumière. Sans elle, il n’y aurait eu que solitude et terreur. Elle rendait sensibles certaines possibilités (peut-être horribles) de l’âme.

« On doit pouvoir s’habituer à ces lieux, se disait Angelo, et même ne plus avoir le désir d’en sortir. Il y a le bonheur du soldat (c’est celui que je mets au-dessus de tout) et il y a le bonheur du misérable. N’ai-je pas été parfois magnifiquement heureux avec ma nonne […]. Il n’y a pas de grade dans le bonheur. En changeant toutes mes habitudes et même en prenant le contre-pied de mes notions morales, je peux être parfaitement heureux au milieu de cette végétation torturée et de cette aridité presque céleste. Je pourrais donc jouir du plus vif bonheur au sein de la lâcheté, du déshonneur et même de la cruauté. » (p. 342)

 

En ce qui me concerne, je trouve mon bonheur dans la littérature depuis longtemps. Inutile de dire que je n’ai pas nagé dans le bonheur pendant ma lecture du Hussard sur le toit.

La Ville noire, George Sand

Après ma découverte de Poe, je continue sur ma lancée, car j’ai mis cette période de confinement à contribution pour lire les ouvrages de ce challenge de…2018. En d’autres termes, chacun son rythme ! Rendez-vous en 1861 avec la grannnnde George Sand, précédée dans mon esprit par sa réputation de femme libre. Voyons voir si son œuvre, du moins La Ville noire, m’est aussi sympathique que sa vie. La réponse est plutôt oui. J’ai trouvé la lecture de ce roman industriel oublié – cf. mon joli exemplaire en photo, tiré de la collection « Forgotten Books » – fort agréable.

 

L’histoire en quelques mots

Nous sommes dans la deuxième moitié du XIXe siècle, en pleine ère industrielle. Pour vous planter le décor rapidement : imaginez-vous une ville sans nom dont l’activité principale est le travail du fer. Elle est divisée en deux parties à la fois antagonistes et complémentaires. Tout d’abord la Ville-haute, avec ses jolies villas bourgeoises, peuplée de médecins et riches industriels. Et puis la Ville-basse, autrement dit la Ville noire, ce cœur bruyant et prolétaire centré sur le Trou-d’Enfer, où le torrent alimente couteliers, armuriers et serruriers. Étienne Lavoute – pas Lantier ! – dit Sept-Épées est un jeune et bel artisan extrêmement doué. Orphelin débarqué de sa campagne, il vit chez son parrain, le père Laguerre, et contrairement à celui-ci qui méprise la Ville-haute, il rêve de la conquérir en devenant son propre patron. Un autre personnage est aux antipodes d’une telle ambition : c’est la douce Tonine, nièce de son ami Louis Gaucher. Le problème est que les deux jeunes gens s’aiment…

 

Les jeux de l’amour et de l’orgueil

Dès le début, l’histoire entre Tonine et Sept-Épées est difficile à suivre. « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué », tel est leur leitmotiv. Or les histoires d’amour belles et durables ne commencent jamais par des évidences – et pas que dans les romans. Tonine, désabusée de la Ville-haute à cause de la manière dont sa grande sœur, chez qui elle vivait, a été bafouée puis laissée dans le dénuement par l’homme qu’elle y a épousé, a bien retenu la leçon. D’une beauté simple et reconnue par tous, elle reste donc méfiante vis-à-vis des nombreuses propositions, y compris celle de Sept-Épées. Comprenant qu’il n’est pas certain de vouloir l’épouser, elle feint le refus pour ne pas compromettre l’estime que Gaucher porte au jeune homme. Prévenante, mais ferme.

Quant au jeune homme, il tente de surmonter son dépit amoureux en se concentrant sur son ambition : lancer sa propre usine. Il rachète pour une bouchée de pain un petit atelier sur un rocher alors qu’il vient de sauver son propriétaire du suicide, et se persuade que la faillite de l’entreprise actuelle est due à la folie de son propriétaire. Mais son hypothèse s’avère erronée et la prétendue bonne affaire se transforme en fiasco. C’est alors qu’il décide de partir pour apprendre les techniques commerciales des autres villes et régions pour in fine tenter sa chance en tant que négociant. Malheureusement, impossible d’oublier Tonine. En résumé, le jeune homme qui boudait le bonheur conjugal et familial simple de son ami Gaucher à l’ouverture du roman semble toutefois fixer son attention sur une seule et même personne, au-delà de son ambition et volonté d’ascension sociale. Pourquoi cela ? Et bien à cause du sacro-saint principe du fuis-moi, je te suis…pardi !

« une loi de la nature qui condamne à une ténacité singulière les amours non satisfaits. Cela est triste à dire, mais on oublie plus souvent la femme qui vous a donné du bonheur que celle qui vous en a refusé. Sept-Épées combattait bravement son orgueil [à noter que Tonine en fait de même de son côté], dont il avait reconnu les dangers ; mais on se modifie, on ne se transforme pas, et il y avait en lui une blessure qui saignait toujours. Il s’en apercevait surtout au moment où il se piquait de l’oublier » (p. 192)

Par ailleurs, cette intrigue alambiquée autour des deux amoureux montre l’importance de la réputation pour les deux sexes, mais bien évidemment de façon plus marquée pour la femme. Il est hors de question que Tonine prenne le risque de se compromettre en officialisant une relation avec un homme sans être certaine qu’il l’épousera. Elle perdrait la face. Il en va de même pour Sept-Épées qu’elle préserve par un subterfuge, puisqu’il est inenvisageable qu’il passe pour un garçon léger auprès de Gaucher, son ami cher. Bref, les amours de l’époque étaient indissociables de la réputation, et l’histoire de la grande sœur de Tonine sert de mise en garde. Toujours rester prudente et, lâchons-le mot, orgueilleuse. Quitte à souffrir de devoir renoncer à l’homme qu’on aime, car après tout, mieux vaut une séparation juste qu’une officialisation « fatale ».

 

Un personnage idéalisé

Sand campe alors un personnage un peu trop parfait à mon goût, une espèce de sainte qui endosse toutes les qualités idéalement attribuées aux femmes – surprenant pour une écrivainE. Ainsi notre héroïne fait preuve d’un dévouement sincère pour tous les habitants de la Ville-basse, en particulier envers le pauvre Audebert. Véritable maman/infirmière, elle le veille sans relâche après son ultime excès de folie. Elle est la seule à lui faire entendre raison, et finit par le guérir à force de soins réguliers et d’attention. La jeune femme sauve même Sept-Épées in extremis de la noyade ! Pas étonnant qu’avec une telle personnalité, le brave docteur Anthime la demande en mariage. Mais Tonine reste sincère jusqu’au bout : elle refuse, certainement pas intéressée par une union sociale avec un bon parti de la Ville-haute, et encore moins amoureuse du jeune praticien. Son cœur n’a jamais cessé d’appartenir à Sept-Épées, qui pense à elle en ces termes lors de son périple initiatique :

« Il revoyait alors la princesse de la Ville noire avec sa pâleur pensive, son regard mystérieux, sa gaieté sans bruit, son dévouement sans affectation, sa sensibilité sans niaiserie, son esprit pénétrant, que rien ne pouvait tromper, et sa bonté forte, qui pardonnait tout. Tonine n’était pas une femme comme les autres, et en pensant à elle le jeune artisan se sentait monter au-dessus de sa sphère. » (p. 162)

Bref, une madone.

 

Un roman industriel à la gloire de la production

À travers le personnage de Tonine, certaines valeurs sont ainsi glorifiées, à savoir la vertu, la ténacité – elle ne cède pas malgré son amour pour Etienne –, l’altruisme, le dévouement, le travail, et surtout l’humilité puisqu’elle reste sourde au chant des sirènes de la Ville-haute. Fière de sa Ville noire, elle ne voit pas l’intérêt d’en sortir et préfère vivre parmi les siens. Et les noces finales entre les deux amoureux sont le théâtre d’une véritable ode à ces valeurs universelles.

« La caverne des noirs cyclopes peut effrayer les regards du passant ; mais celui qui a longtemps vécu dans ces abîmes et dans ces flammes sait que les cœurs y sont ardents comme elles et profonds comme eux ! De ces cœurs-là jeunes époux, souvenez-vous à jamais ! » (p. 237)

D’ailleurs au loin, on entend même la Ville-haute qui applaudit.

Mais il ne faut pas oublier que ce court récit est un roman industriel – peut-être un mini Germinal en moins noir, malgré le titre – qui comporte une histoire d’amour, et non un roman d’amour sur fond industriel. Ainsi la Ville noire, que l’auteure situe dans le Massif central, est décrite très précisément, mais pas minutieusement non plus ; la lecture n’en est que plus agréable. J’ai envie de parler de lyrisme industriel, à l’instar d’un Baudelaire qui préférait la modernité et l’urbain à la nature. La Ville noire est exaltée, et le roman ne contient pas une once de misérabilisme – je répète, l’angle est bien différent de celui de Germinal :

« quand une population active et industrieuse résume son cri de guerre contre l’inertie et son cri de victoire sur les éléments par les mille voix de ses machines obéissantes, la pensée s’élève, le cœur bat comme au spectacle d’une grande lutte, et l’on sent bien que toutes ces forces matérielles, mises en jeu par l’intelligence, sont une gloire pour l’humanité, une fête pour le ciel. » (p. 130)

Sans surprise, cet extrait est mon préféré. Il témoigne d’une vision de l’industrie et du travail manuel – avec pour rappel la parenté entre « industrie » et l’adjectif « industrieux » – comme possibilité pour les hommes de transformer leur environnement et par là d’élever leur condition humaine mortelle : c’est bien cela, la « fête pour le ciel ».

Enfin de manière plus concrète, les malheurs de Sept-Épées dans les affaires donnent lieu à une bonne leçon d’entreprenariat, toujours en accord avec ces fameuses vertus que sont l’humilité et la ténacité. J’ai trouvé cet enseignement particulièrement juste et applicable dans tous les domaines, y compris dans le tertiaire de nos sociétés modernes.

« Sept-Épées reconnut que Va-sans-Peur faisait beaucoup mieux ses affaires qu’il n’avait su les faire lui-même, […] la petite propriété ne peut prospérer avec de petits moyens, sans beaucoup de ténacité, de résignation et de parcimonie. Les gens à imagination vive, toujours épris de la pensée du progrès rapide, ne s’avouent pas assez qu’avec peu on fait peu, et le découragement les gagne fatalement. Celui-ci poussait son sillon comme le bœuf qui faisait sa tâche sans calculer celle du lendemain. [note à moi-même pour mes projets d’écriture : avancer, toujours, écrire un mot après l’autre sans précipiter mon esprit vers un résultat final de toutes façons trop lointain] Ne sachant pas lire, il n’écrivait rien, mais il se rappelait tout avec l’exactitude miraculeuse des cerveaux incultes qui ne comptent que sur eux-mêmes. » (p. 184)

La dernière phrase est tout simplement sublime de vérité.

 

Poe’s Mad Men, Edgar Allan Poe

Comme son nom l’indique, ce recueil publié dans la collection « 1st. Page Classics » regroupe cinq nouvelles d’horreur où les héros sombrent  inéluctablement dans la folie. Toutes ont cette particularité d’être très courtes – une dizaine de pages – et de bien remplir les critères du récit d’horreur en créant chez le lecteur une angoisse, ou du moins une incompréhension, une sensation d’étrangeté.

Ma lecture du Scarabée d’or pendant mon enfance ne m’ayant laissé aucun souvenir – ce qui n’est pas le cas de toutes mes lectures très lointaines – c’est par la folie de ces hommes que je suis rentrée dans le grand Poe. Adulé et cité par des artistes que j’apprécie, à l’instar de Mylène Farmer ou encore Nicola Sirkis, il m’est revenu à l’esprit de manière tardive, grâce à ce challenge. Mauvaise pioche : ces nouvelles m’ont profondément déçue.

 

Aimer le frisson

Fort heureusement, certains récits viennent nuancer cette déception générale.

Non coutumière du genre de l’horreur, que ce soit en littérature ou au cinéma, certaines nouvelles, notamment Le Chat noir m’ont fait découvrir le plaisir paradoxal du frisson. De la même manière qu’on ne fait pas de littérature avec des bons sentiments, on ne provoque pas des réactions fortes avec du calme et des jolis arcs-en-ciel. J’aime être bousculée en tant que lectrice, que ce soit intellectuellement ou, comme ici, sur le plan émotionnel. Face à l’irrationnel, j’ai été absorbée par la première nouvelle du recueil.

Ici, le protagoniste alcoolique et violent commet l’irréparable en éborgnant Pluton, son chat noir, avant de le pendre à un arbre quelques jours plus tard. Mais l’animal ne va pas pour autant disparaître de la vie de son maître. Entre des actes de cruauté à la limite du soutenable et des apparitions surnaturelles, cette histoire ne laisse pas indifférent. Poe réalise ici un véritable tour de force en seulement quinze pages.

Une nouvelle très noire de laquelle se rapproche également Le Cœur révélateur un peu plus loin, avec la présence de la perversité comme motif du crime et une folie qui s’empare de l’assassin. Or j’ai aimé voir en cette folie et ses manifestations une sorte de punition du meurtre. Le nom même du chat de la première nouvelle va dans ce sens puisque Pluton est le dieu grec des Enfers. Objet de la perversité du narrateur alcoolique du Chat noir, l’animal éponyme représente, une fois tué, le châtiment divin exercé sur un personnage qui a le démon en lui.

 

La perversité

Voilà donc qui nous mène tranquillement à l’autre récit que j’ai plutôt aimé : Le Démon de la perversité. De l’art de la transition…

Sa position à la suite des deux nouvelles précédemment évoquées relève d’une parfaite cohérence puisqu’elle développe le concept de perversité précédemment raconté à travers des fictions. On ne s’y attend pas en ouvrant le recueil, mais il s’agit ici d’un mini-essai, écrit à la première personne, sur une notion psychiatrique et morale. La thèse est tout aussi glaçante que les histoires évoquées plus haut: le démon de la perversité ne pousse pas à faire le mal malgré le caractère immoral de celui-ci, mais à cause de lui. C’est une relation de causalité directe, le pervers commettant un acte répréhensible parce qu’il ne devrait pas. Le narrateur condamné pour meurtre se déclare victime – ce qui n’est pas sans rappeler l’horrible Humbert Humbert – du démon de la perversité. Mais ce dernier n’a plus aucune limite et pousse le narrateur à confesser son crime. Les limites de l’imaginable – comment peut-on confesser un crime pour une autre raison que la culpabilité ? – et du rationnel sont franchies une fois de plus et l’homme se livre à un coup de folie.

À noter qu’au même titre que pour Le Chat noir, de nombreux critiques s’accordent à y voir un élément autobiographique. Poe était en proie au démon de l’alcool et avait des tendances autodestructrices, lesquelles se sont exprimées pendant la rédaction du Démon de la perversité lors d’une querelle avec Henry Wadsworth Longfellow. Leur point culminant fut, quelques mois après la publication de la nouvelle, la lecture publique devant le cercle littéraire influent de la Nouvelle-Angleterre d’un obscur poème écrit pendant son adolescence et « vendu » par Poe comme un nouvel écrit. Ainsi le démon de la perversité a amené Poe à « se griller dans le métier ».

 

Des nouvelles peu convaincantes

Pour conclure, je connaissais le dénouement du Masque de la mort rouge dès les premières lignes du récit. Je n’en dirais pas plus ici. Même chose pour La Barrique d’amontillado, à la différence que toute l’action qui mène au meurtre final – oups – réussit l’exploit de paraître interminable…en seulement dix pages. Et comme c’était la dernière nouvelle, vous comprendrez pourquoi j’ai gardé un avis plus que mitigé sur l’ensemble du recueil.

À la ligne, Joseph Ponthus

Comme bien des lecteurs de ce premier roman, j’ai eu envie de le découvrir suite aux éloges de François Busnel dans La Grande Librairie prononcées lors de sa sortie. Merci, merci, merci à l’animateur, car il m’a amenée vers ce que je considère comme un chef d’œuvre. En effet, il ne ressemble à rien de que j’ai pu lire jusqu’ici. L’harmonie entre le fond et la forme qui le caractérise est annoncée dès le titre, puisque dans ses feuillets d’usine en vers libres, Ponthus va directement à la ligne – référence à la ligne de production – au lieu d’utiliser la ponctuation.

 

Un sujet difficile évoqué sans misérabilisme

L’histoire est entièrement autobiographique. Il n’aurait pas pu en être autrement du fait de l’exigence que réclame la narration d’une telle expérience, mais aussi de la poésie de ce journal intime. Joseph Ponthus, ancien éducateur pour jeunes en banlieue parisienne, a quitté celle-ci afin de rejoindre sa femme en Bretagne. Mais la belle et le pavillon au bord de la mer ont un prix : l’absence d’emploi dans son domaine. À l’exception de quelques semaines au service d’enfants handicapés pendant les vacances d’été, le narrateur doit enchaîner les missions d’intérim à l’usine. À la ligne est ainsi divisé en deux parties : la première est consacrée à son poste d’ouvrier dans une conserverie de poissons et crustacés, la deuxième a pour cadre un abattoir. La Bretagne quoi ! Comme il l’écrit lui-même, l’auteur originaire de l’Est de la France passe d’un environnement ouvrier industriel à un tout autre secteur, peu glamour et typique de sa nouvelle région, pourtant sublime et qu’il aime autant que sa femme.

Sans surprise, la difficulté de la vie d’ouvrier se déploie tout au long du roman. Entre horaires décalés et imprévisibles qui déphasent l’individu, précarité totale du statut d’intérimaire comme vivier de rechange qui permet sournoisement de maintenir une pression sur les chômeurs, tâches ultra répétitives, odeurs immondes de l’abattoir et surtout immense douleur physique, la dureté du métier ne nous est fort heureusement jamais épargnée. Mais il ne s’agit pas là d’un reportage sur la condition ouvrière des usines bretonne de l’industrie agro-alimentaire. À la ligne, c’est de l’art, et si la poésie et les chansons de Charles Trenet – auquel le roman est dédié – permettent au narrateur de tenir pendant ses journées, la lumière est toujours visible au bout du tunnel. Le livre n’est pas si noir, et cette lumière s’incarne aussi bien en l’épouse dont l’auteur semble toujours très amoureux qu’en Pok Pok, son chien. Il est d’ailleurs prêt à faire un effort surhumain lorsqu’il sort le promener après des journées éreintantes. Un détail qui à mon sens résume bien la belle ambivalence du livre : l’affection, l’amour même, triomphe ainsi de la dureté du monde extérieur.

Et puis au-delà de cette vie familiale heureuse et de l’entourage aimant – les références à la maman restée dans le Grand-Est sont récurrentes – la noirceur s’estompe aussi pendant la narration des journées de travail. Tout d’abord, il y a les collègues, avec une camaraderie inévitable dans une telle adversité, entre pauses café, entraide et covoiturage. Bien évidemment, certains lui tapent clairement sur le système : le macho, le raciste, ou encore le tire-au-flanc. La vie quoi ! Mais le tout autorise une bonne dose d’humour, l’arme ultime.

« Fabrice Le Noxaïc

Celui qui veut faire aménager son permis spécial boucaques [contraction de « bougnoules » et « macaques »]

Marque systématiquement ses équipements bottes blouses gants pantalons au feutre noir de ses initiales en commençant par son nom de famille

soit LNF

Je me plais à imaginer que ça doit trop lui arracher la gueule de tracer les lettres FLN

Peut-être regrette-il de ne pas s’appeler Olivier Antoine Schulz » (p. 31-32)

 

Par ailleurs, le cerveau au repos lors du travail abrutissant l’amène, toujours avec un ton humoristique, à cogiter. Or j’avoue m’être déjà posée la question suivante :

« Ces machines énormes par qui et où sont-elles produites

Sont-ce d’autres machines qui elles-mêmes les fabriquent

Dans ce cas quelles sont les usines qui fabriquent les machines pour notre usine

Et dès lors quelles seraient les usines où les machines fabriqueraient des machines servant à fabriquer des machines pour notre usine » (p. 21)

 

Après tout, comme l’auteur l’a reconnu dans cette interview sur le plateau de La Grande Librairie, l’usine a été son divan. Une expérience qui l’a plongé dans un travail thérapeutique en plus de lui avoir permis de devenir écrivain. Non vraiment, À la ligne est tout sauf un roman sur l’épouvantable condition ouvrière dans les abattoirs de Bretagne au XXIe siècle.

 

Un roman érudit

Mais si Joseph Ponthus parvient à terminer ses missions d’intérim – comprendre jusqu’à ce qu’il apprenne du jour au lendemain qu’il n’y a plus de travail pour lui, car c’est le principe de l’intérim, très bien expliqué dans le roman – c’est avant tout grâce à la poésie et aux chansons qu’il fredonne. Les mots permettent à cet intellectuel devenu précaire de ne pas se transformer en bête, comme celles dont il nettoie les excréments expulsés un étage plus haut à l’approche de la mort.

Les références sont nombreuses, la plus évidente restant les sublimes Poèmes à Lou d’Apollinaire, recueil d’amour écrit depuis les tranchées. D’où la dimension lumineuse de cet ouvrage en vers libre.

Au-delà de cette parenté avec le recueil d’Apollinaire quant au projet et à cette ambivalence entre le noir – « Si j’osais le parallèle avec la Grande Guerre Nous Petits troufions de l’usine Attendant de remonter au front » (p. 55) – et le solaire de l’amour – « Ce soir Je draguerai mon épouse » (p. 67) –, ces feuillets d’usine écrits par un ancien khâgneux ayant étudié dans le même lycée que moi (!!) regorgent de références littéraires. Ponthus n’hésite pas à faire appel à la mythologie, ici de manière très à propos lorsque le weekend arrive enfin :

 

« Voilà

Retour au monde des vivants

Mais j’ignore encore comment franchir ce Styx du vendredi sans payer mon obole de colère » (p. 184)

 

Ou encore dans ses moments d’évasion où il se prend pour un marin pensant au doux retour au foyer :

 

«L’usine serait ma Méditerranée sur laquelle je trace les routes périlleuses de mon Odyssée

Les crevettes mes sirènes

Les bulots mes cyclopes

La panne du tapis une simple tempête de plus

Il faut que la production continue

 

Rêvant d’Ithaque

Nonobstant la merde » (p. 105-106)

 

Et toujours, l’humour revient. Ainsi pour ne pas tomber dans le pathos d’une tradition entre les ouvriers de l’abattoir, il tourne en dérision ces bonbons Arlequin offerts par les camarades « pour marquer le coup », soulignant par la même occasion le sentiment d’absurde qui l’envahit pendant ces longues heures de travail avilissant :

 

« Que l’on voit moins le temps passer à sucer un bonbon comme les personnages de Beckett sucent des cailloux » (p. 171)

 

Enfin les chansons se bousculent dans la tête de l’ouvrier. Grâce à elles, il supporte tout, qu’elles soient tristement vraies

 

« L’usine nous bouffera

Et nous bouffe déjà

Mais ça on ne le dit pas

Car à l’usine

C’est comme chez Brel

« Monsieur on ne dit pas

On ne dit pas » » (p. 54)

 

ou étonnamment légères :

« J’essaie de chantonner dans ma tête Y a d’la joie du bon Trenet pour me motiver » (p. 46).

D’ailleurs, il se rend compte du comique de sa situation et enchaîne avec une référence hilarante de culture populaire :

 

« Je pense être un Kamoulox vivant

« Je chante du Trenet en égouttant du tofu

—Hélas non vous re-cu.lez de trois pois-sons pa-nés » »

 

Bref. Pour toutes ces raisons, pour ce réalisme sur la vie d’intérimaire dans l’industrie agro-alimentaire, pour l’humour et l’amour et enfin pour cette érudition dont je n’ai pu donner qu’un bref aperçu, À la ligne est un grand livre, et je ne parle certainement pas de la taille (266 pages !).

À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Marcel Proust

Ah Proust. Proust, Proust, Proust. Redouté par le lecteur lambda et idolâtré à grands coups de clairon par le prétentieux ou l’ultra-sensible, il est difficile d’en tirer un billet original. Qu’à cela ne tienne ! J’ai lu ce deuxième tome de La Recherche du temps perdu, et comme je l’ai trouvé encore plus enrichissant que Du côté de chez Swann, je ne manque pas de motivation pour écrire un compte-rendu personnel. Il n’y a rien à craindre de Proust, il suffit de s’accrocher un peu au début pour être emporté – lentement, certes – par le doux courant de cette prose et s’apercevoir du caractère universel des sentiments explorés.

Le roman est constitué de deux parties clairement définies.

Autour de Mme Swann

Rappelons que le découpage de la Recherche a été décidé par la maison d’édition pour des raisons pratiques, car sur le fond, ce deuxième tome ne fait que poursuivre le premier sans véritablement trancher avec celui-ci. Dans Du côté de chez Swann, le narrateur enfant clamait toute son admiration pour une grande comédienne de l’époque, la Berma. La famille du jeune homme chétif craint d’abord qu’une virée au théâtre pour voir son idole « en vrai » ne lui cause un choc, mais il finit par la voir sur scène dans le rôle de Phèdre. Sa déception est à la hauteur des fantasmes qui précédaient la confrontation au réel.

Il fait par ailleurs la connaissance du marquis de Norpois, diplomate antidreyfusard et ami de son père qui va encourager le narrateur à oser vivre de la littérature, sans toutefois lui faire profiter de ses relations.

Le narrateur rencontre enfin Bergotte, cet écrivain qu’il admire tant.

Après de multiples lettres enflammées et déterminées, il parvient à se faire inviter chez les Swann et devient même un habitué. Amoureux de Gilberte, il ne se lie pas moins d’amitié avec Charles et surtout avec Odette qui le prie de lui rendre visite même s’il est fâché avec sa fille. Suite à un mouvement d’humeur, pourtant prévisible au vu de son caractère légèrement capricieux, Gilberte évite son ancien amoureux. Celui-ci entre alors dans une période de souffrance nourrie par des calculs obsessionnels pour oublier Gilberte, passe par une phase de jalousie paranoïaque qui n’est pas sans rappeler celle de Swann à l’époque où Odette était sa maîtresse, et finit par surmonter l’épreuve de la rupture jusqu’à son départ pour Balbec, accompagné de sa grand-mère et de Françoise, leur domestique.

Noms de pays : Le pays

Après avoir quitté non sans douleur sa chambre de Paris et sa maman – rien d’étonnant quand on repense au début de la Recherche – le narrateur prend le train pour la Normandie. Direction la commune de Balbec, station balnéaire qui rappelle la très chic Cabourg. Il se saoule pendant le trajet et glisse dans une ambiance éthérée à travers le temps et les paysages modifiés par la lumière. Celui qui a tant rêvé des cathédrales de cette contrée fait une halte décevante pour visiter l’église du village de Balbec qu’il avait tant – trop – imaginée. Le trio s’installe dans un grand hôtel, au milieu de l’aristocratie parisienne et d’une galerie de personnages hypocrites et obsédés par l’étiquette – mais attention, toujours sans en avoir l’air. Au début, le jeune homme est effrayé par sa nouvelle chambre et compte sur la douceur de sa grand-mère si attentionnée pour que l’habitude pénètre enfin ses sensations. Il souffre également de solitude, mais cela ne durera pas non plus. Grâce à la marquise de Villeparisis, il noue une amitié profonde avec son petit-neveu Robert de Saint-Loup et le peintre Elstir. Or ce dernier connaît bien Albertine, l’une des jeunes filles que le narrateur a aperçue lors d’une promenade sur la digue et dont le groupe plein de vitalité et d’effronterie a immédiatement – non pas en tant que juxtaposition d’individus, mais comme entité seule – occupé toutes ses pensées. Là encore, il parvient à les approcher par l’entremise du peintre et passe le plus clair de son temps auprès d’Albertine, dont il est amoureux, mais aussi d’Andrée et de Rosemonde.

Un roman d’apprentissage

C’est le moins que l’on puisse dire. Après les jérémiades – si l’on veut faire du mauvais esprit – du fils à sa maman dans « Combray » et de l’amoureux transi dans « Noms de pays : le nom » du tome précédent, notre narrateur de retour à Paris entre dans le monde, dîne en compagnie de Bergotte et remporte ses entrées chez les Swann. Mais surtout, il découvre l’amour platonique grâce à Gilberte.

Fasciné dès le début par l’univers des Swann, le jeune homme se passionne pour absolument tout ce qui le constitue, de ses visiteurs bourgeois ou nobles aux fleurs de l’appartement, en passant par les tenues plus élégantes les unes que les autres de la divine Odette. La réflexion sur le temps et la mémoire reste évidemment omniprésente, et le narrateur se souvient de cette époque où il lui semblait impossible d’être reçu chez Gilberte comme une pure illusion aujourd’hui. Le passé n’est donc que le reflet du présent puisqu’il ne peut être pensé en dehors de ce dernier. Ainsi, ce qui fut – impossibilité – devient irréel à la lumière de ce qui a effectivement eu lieu depuis et de la situation actuelle – les invitations récurrentes dans ce qui semblait être une forteresse. À l’inverse, ce qui ne fut pas et semblait impossible va désormais de soi.

Comme dans toute « plongée dans la vie » d’une jeune personne, la déception fait partie intégrante de l’apprentissage. Ainsi Berma apparaît comme une comédienne presque banale en comparaison de l’image que s’en était fait, notamment à partir d’affiches, le narrateur enfant et Bergotte, avec son physique ingrat et sa voix bien en dessous de sa prose, déçoit celui qui avait tant admiré ses œuvres. Ensuite, il vit à cause de Gilberte son premier chagrin d’amour et éloignement imposé – par la jeune fille, puis par lui-même – jusqu’à l’oubli de l’être aimé, libération scellée par le départ de Paris, mais aussi par cette promenade printanière avec Mme Swann. Un moment décrit avec tant d’admiration qu’on se demande si le narrateur n’a pas toujours été plus amoureux de la mère que de la fille, le titre de la première partie n’étant pas anodin. Mais la guérison post-rupture est avant tout l’œuvre du temps (et oui, encore lui !). L’universalité de cette expérience montre que Proust, c’est avant tout une succession d’évidences décortiquées et complexifiées à l’excès par un style alambiqué.

À noter que dans cette lutte contre un amour douloureux et le pire sentiment qui le nourrit – la jalousie –, le parallèle avec l’histoire vécu par Swann, un adulte donc, vient d’autant plus confirmer la notion d’apprentissage que celui-ci passe par un autre aspect, à savoir l’entrée dans un petit monde fermé : les Verdurin chez Swann et les Swann chez le narrateur.

Viennent ensuite l’amitié avec Robert de Saint-Loup puis le désir et l’ébullition des sens après avoir rencontré la fougueuse Albertine, sa nouvelle obsession.

Une sensibilité exacerbée, une étude du temps et un sondage en profondeur de l’âme humaine

Je tiens à insister sur l’évidence des analyses de Proust, qu’elles portent sur le temps, les caractères humains ou les comportements sociaux. C’est comme s’il gonflait des platitudes – oui bon, parlons plutôt d’évidences – par les mots. On les comprend et sourit après avoir passé le mur du son de ses phrases interminables, et c’est justement PARCE QUE les observations sont évidentes qu’elles sont sublimes. Qu’est-ce qu’un grand écrivain sinon un Homme capable de fulgurances à partir d’une réalité qu’il perçoit et surtout raconte mieux que le commun des mortels. Lire les écrivains, lire Proust, c’est une manière de se rapprocher de cette compréhension du monde à travers des réflexions universelles.

Celles-ci sont formulées grâce à la sensibilité surdéveloppée du narrateur. Et comme la fameuse madeleine de Proust montrait la primauté de la mémoire sensible sur l’intellect afin de retrouver le temps perdu, c’est grâce à sa sensibilité que le narrateur parvient à exprimer des observations aussi brillantes. Un jeune homme lambda aurait fait bien peu de cas de son angoisse pendant les premières nuits passées au Grand Hôtel de Balbec…et nous aurait ainsi privés d’une brillante analyse de l’habitude.

« Le temps dont nous disposons chaque jour est élastique ; les passions que nous ressentons le dilatent, celles que nous inspirons le rétrécissent, et l’habitude le remplit » (p.256)

S’il n’était pas un véritable cœur d’artichaut, comme on dirait vulgairement aujourd’hui, le lecteur n’aurait pu découvrir ses passages sur les rencontres évanescentes qui – à un âge où les hormones semblent bouillonner ! – font presque tomber amoureux d’une silhouette féminine aperçue par la vitre du train ou depuis la voiture qui file à toute allure entre l’hôtel et le casino ; un éveil du désir non pas même si, mais parce que la personne n’a pas pu être vue. Un mystère enchanteur, en somme.

En plus de cette phrase régulièrement citée sur le temps et l’habitude, une autre observation m’a manquée pendant la lecture, même si je ne la partage pas. Proust continue sa réflexion sur le temps, son thème de prédilection, et constate les marques qu’il laisse sur l’enveloppe – visage et corps – des femmes à travers le regard des hommes. Ainsi les visages des jeunes filles, en devenir, ne se distinguent pas de ce qui les entoure.

(p. 440) « On ne voyait qu’une couleur charmante sous laquelle ce que devait être dans quelques années le profil n’était pas discernable. » Il déplore ainsi l’arrivée trop précoce, telle un coup de massue, du temps immuable sur l’apparence des êtres.

« Il vient si vite, le moment où l’on n’a plus rien à attendre, où le corps est figé dans une immobilité qui ne promet plus de surprises, où l’on perd toute espérance en voyant, comme aux arbres en plein été des feuilles déjà mortes, autour de visages encore jeunes des cheveux qui tombent ou blanchissent, il est si court ce matin radieux qu’on en vient à n’aimer que les très jeunes filles, celle chez qui la chair comme une pâte précieuse travaille encore. » Si la jeunesse est si attirante, c’est avant tout parce qu’elle est malléable. Telle un caméléon, la jeune fille a cette capacité d’incarner différents états ; grâce à cette variété, le charme, lui, est sans cesse renouvelé. Alors ponctuons cet article par ces quelques mots doux de Proust adressés aux femmes :

« [les gentils égards] à partir d’un certain âge, n’amènent plus de molles fluctuations sur un visage que les luttes de l’existence ont durci, rendu à jamais militant ou extatique. L’un – par la force continue de l’obéissance qui soumet l’épouse à son époux – semble, plutôt que d’une femme, le visage d’un soldat ; l’autre, sculpté par les sacrifices qu’a consentis chaque jour la mère pour ses enfants, est d’un apôtre. Un autre encore est, après des années de traverses et d’orages, le visage d’un vieux loup de mer, chez une femme dont seuls les vêtements révèlent le sexe. »

Le Maître et Marguerite, Mikhaïl Boulgakov

Du lourd. Du très lourd pour ma deuxième lecture Book Club de l’année, j’ai nommé Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, le grand chef d’œuvre fantastico-politico-comique russe du XXe siècle. Long, complexe, avec foisonnement de personnages et imbrication d’intrigues, la chronique d’un tel monstre littéraire est ardue et le risque d’interprétations contradictoires ou d’extrapolation me guette. Le tout avec un souci de concision pour une œuvre de 576 pages.

Les nombreuses participantes russes ou d’origine russe pour cette session du Book Club m’ont fait comprendre bien des choses. Des éléments qui ne sont que vieux souvenirs d’école pour nous deviennent presque intuitifs – du moins évidents – pour ces jeunes femmes, même sans avoir connu l’Union soviétique.

Première partie

Moscou, fin d’après-midi au parc de l’Étang du Patriarche. Mikhaïl Alexandrovitch Berlioz, rédacteur en chef d’une revue littéraire influente et président du Massolit, association d’écrivains, s’entretient sur l’existence de Dieu avec le jeune poète Ivan Biezdomny. Un étranger très distingué du nom de W se mêle à la discussion. Il leur explique que non seulement Jésus a existé, mais qu’en plus de cela il était présent lors de son exécution. Le lecteur est ainsi plongé près de deux millénaires plus tôt, à l’époque de Jésus, de sa rencontre avec Ponce-Pilate jusqu’à sa longue agonie sur la croix avant la résurrection. Ce mouvement de va-et-vient d’un chapitre à l’autre entre le présent à Moscou et le temps de Jésus se poursuit tout au long du roman.

Pour leur prouver l’existence du diable, le professeur Woland prédit à Berlioz une mort par décapitation le soir-même. Quelques heures plus tard, l’homme de lettres se fait renverser par un tramway et Ivan Biezdomny voit sa tête rouler sur le quai. Il tente alors en vain d’arrêter Woland, désormais accompagné de l’excentrique Fagot et du pernicieux chat noir râleur Béhémoth. Le jeune poète parcourt la ville à la poursuite du diable et finit par se faire arrêter vêtu d’un caleçon et d’une chemise déchirée devant la maison Griboïedov, restaurant où se retrouve l’élite littéraire, puis enfermer dans un hôpital psychiatrique. Il y restera jusqu’à la fin du roman puisqu’il n’en démord pas : Berlioz a été tué par le diable.

Pendant toute cette première partie, le petit groupe, auquel s’ajoute le tueur roux Azazello, va faire disparaître un à un les membres du prestigieux milieu artistique moscovite. D’abord en s’installant dans le maudit appartement 50 où vivait Berlioz, puis lors d’un spectacle de magie noire. Parmi les victimes de la clique infernale, on peut citer :

  • Stepan Likhodieïev Bossoï, directeur du Théâtre des Variétés qui partageait l’appartement 50 avec Berlioz. Il perd connaissance et se retrouve à Yalta.
  • Nicanor Ivanovitch Bossoï, président de l’association des locataires. Il se retrouve face à une horde de moscovites souhaitant habiter l’appartement de Berlioz dont le cadavre est à peine froid. Il se rend sur les lieux et y trouve Koroviev (Fagot), ami de Woland. Il déclare que Woland est prêt à payer le prix fort pour vivre ici le temps de ses représentations de magie noire et remet à Nicanor deux invitations au spectacle ainsi qu’une liasse de billets. Mais une fois ce dernier rentré chez lui, Koroviev téléphone à la milice pour l’accuser de trafic de devises étrangères, indiquant même l’endroit où elles se cachent. L’innocent est arrêté.
  • Varienouka, employé Théâtre des Variétés, se fait tabasser par Azazello alors qu’il s’apprêtait à envoyer de l’argent à Stepan Likhodieïev pour financer son retour de Yalta. Une fille nue rousse le rejoint, c’est la sorcière Hella.
  • Bengalski, présentateur de la séance de magie noire au Théâtre des Variétés, se fait arracher la tête par Béhémoth. Celle-ci est ensuite reposée sur le corps du pauvre homme après que le public lui a pardonné ses faux-pas dans la présentation.
  • Arcadi Apollonovitch Simpleïaro, président de la Commission pour l’acoustique des théâtres de Moscou, hurle dans la salle que les tours doivent être dévoilés. Koroviev dévoile alors autre chose : ses infidélités et le nom de sa maîtresse. Il s’ensuit une double scène de ménage assez comique : de la part de sa femme, puis de sa nièce qui comprend, avec la révélation du nom de la maîtresse de son oncle, pourquoi elle n’a pas eu un rôle très convoité.
  • Stepanovitch, comptable du Théâtre des Variétés, se rend à la banque pour déposer les recettes de la fameuse soirée. Les chauffeurs de taxi n’acceptent aucun billet de 10 roubles car ils disparaissent, et Stepanovitch se fait arrêter à la banque car les roubles se sont transformés en devises étrangères.
  • Maximilien Andreïevitch Poplavski, l’oncle de Kiev de Berlioz, qui revient pour l’enterrement de son neveu, mais surtout pour sauter sur l’occasion immobilière. Menacé par la petite bande, il prend le premier train pour Kiev.

Une nuit, Ivan fait la connaissance du Maître qui rentre dans sa chambre par la fenêtre après avoir volé un trousseau de clés. Les deux hommes sont enfermés pour la même raison : Ponce-Pilate. Le lecteur comprend alors que les chapitres sur l’exécution de Jésus distillés jusque-là sont en fait des extraits du roman du Maître. Celui-ci raconte à Ivan la genèse de l’écriture. Alors qu’il vivait dans un petit appartement près de l’Arbat, il a fait la rencontre d’une femme mariée qui est devenue son grand amour. Marguerite l’encourageait chaque nuit dans l’écriture de son roman sur Ponce Pilate, le relisait sans cesse et, impressionnée, a rebaptisé son auteur « Maître ». Le manuscrit achevé, le Maître l’a présenté à un éditeur qui a refusé de prendre cette plaisanterie au sérieux. Les critiques ont repris des extraits dans la presse et se sont déchaînés, prévenant les lecteurs de l’éventuelle publication à venir d’un livre scandaleux sur Jésus. Le Maître a alors sombré dans une peur constante et dans un accès de désespoir, a brûlé son manuscrit dont Marguerite n’est parvenu qu’à sauver quelques feuillets. Elle aussi est tombée malade, et partie pour la mer Noire avec les dernières économies que son amant lui a laissées.

Deuxième partie

Dans cette partie plus lumineuse que la première, essentiellement kafkaïenne et brutale, Marguerite apparaît et joue un rôle prépondérant. Le temps a passé, mais une nuit, Marguerite rêve du Maître et reprend espoir en leur amour. Le lendemain, assise sur un banc dans un parc, le cortège funèbre de Berlioz passe sous ses yeux et Azazello l’aborde. Il lui remet un pot de crème dont elle devra s’enduire le corps le soir-même. Elle s’exécute une fois rentrée chez elle, perd dix ans sous l’effet du produit, et enjambe son balai pour survoler Moscou. Dans une scène mémorable, elle en profite pour se rendre dans l’appartement du critique Latounski, détruire ces lieux où il ne se trouve pas et même y provoquer un bon dégât des eaux. Avant de repartir, la gentille sorcière fait une halte pour rassurer un petit garçon de l’immeuble effrayé par les conséquences.

Au petit jour, Azazello l’emmène à l’appartement 50 où elle fait la connaissance de Fagot, puis de Béhémoth et Woland. On lui explique son rôle pendant le bal de Satan qui se tiendra la nuit même : elle sera en quelque sorte la maîtresse de cérémonie et devra saluer tous les invités de la même manière. Marguerite s’exécute et, tandis que Fagot reste à ses côtés pour lui présenter chacun d’entre eux, le flot d’invités l’épuise. Toutes les victimes de Satan sont présentes à ce bal interminable : de la tête de Berlioz avec laquelle s’entretien Woland au baron Meigel, faux guide de la Commission des spectacles chargé de faire visiter la ville à des étrangers et vrai espion. Il est tué lors du bal par Abadonna, un tueur aveugle engagé pour l’occasion. Il est toujours minuit.

Après cet épisode emblématique du roman, il est toujours minuit et Marguerite est retenue par le gang démoniaque à l’appartement 50. Woland lui accorde deux vœux, parmi lesquels la réapparition du Maître et un retour à une vie commune dans leur petit appartement. Le dénouement s’accélère aussi avec un certificat accordé à Nicanor Ivanovitch Bossoï pour l’innocenter. Varienouka veut quant à lui être libéré de la troupe infernale. Son vœu est également exaucé.

Dans une sorte d’épilogue aux disparitions domino de la première partie, tous les personnages du Théâtre des Variétés sont cités et leur situation s’arrange. Pour marquer ce retour à la normale, Béhémoth et Koroviev brûlent l’appartement 50, quartier général du Mal.

Mais ces deux personnages s’adonnent à quelques ultimes aventures avant de disparaître. Ainsi Béhémoth mange sans payer dans une épicerie, ce qui met un joyeux foutoir, avant de se rentre à Griboïedov avec son acolyte pour y mettre le feu.

Alors que, juchés sur une terrasse donnant sur toute la ville, Azazello et Woland constatent que le quartier général de la dictature des lettres est en flamme, les deux responsables les rejoignent et expliquent que c’était plus fort qu’eux. Mais Woland les congédie, leur mission à Moscou est terminée.

Azazello  quant à lui se rend chez le couple éponyme du roman. Tous les trois partent sur des chevaux après avoir fait leurs adieux à la ville. Woland les emmène sur la colline des moineaux, et tandis que Koroviev, Béhémoth et Azazello reprennent leur apparence d’origine – c’est la fin – Woland montre aux deux amants le Yeshoua souffrant sur la croix. Le Maître le libère, et par là se libère lui-même en tant qu’écrivain.

Critique de l’élite artistique (et) du régime

Je pense ne pas tomber dans l’extrapolation et trouver du sens là où il n’y en as pas forcément si j’affirme que Le Maître et Marguerite constitue une dénonciation du milieu littéraire moscovite, sinon une vengeance littéraire. En bon valet du régime soviétique, Berlioz est un athée convaincu et par sa décapitation, Satan alias Woland frappe fort en éliminant littéralement la tête de cette élite. Bulgakov écorche ce petit milieu d’artistes estampillés pro régime, avec leur restaurant, le meilleur de Moscou. Le portier se fait même tuer pour avoir laissé entrer Ivan Biezdomny en caleçon. Et lorsque cette partie émergée et prestigieuse de la nomenklatura attend son chef sans savoir qu’il vient de mourir, le Massolit critique celui-ci avant de déplorer l’attribution de villas aux généraux, et non à eux.

Les privilèges sont légion et ne font qu’alimenter la cupidité de ces nantis. Le vice de l’élite moscovite est ainsi illustré lorsque la bande infernale fait tomber des billets puis offre aux dames un petit tour de shopping gratuit lors de sa séance de magie noire au Théâtre des Variétés. Le tout dessine un gouffre par rapport au sort misérable de l’écrivain dissident incarné par le Maître, que le lecteur découvre seulement dans la deuxième partie, après avoir assisté aux disparitions en série de différents membres de ce milieu. La métaphore du théâtre n’est d’ailleurs pas anodine puisqu’on parle bien de « scène » littéraire et artistique. Alors autant secouer ce petit monde sur une vraie scène et dans la plus grande théâtralité, laquelle perdure jusqu’à la fin et explique les nombreuses représentations de ce roman.

Au-delà de la critique de ce milieu détestable, certains aspects du régime lui-même apparaissent en filigrane. Ainsi, cette fameuse ambiance kafkaïenne de la première partie n’est pas sans rappeler les disparitions inexpliquées propres aux régimes totalitaires. Le voisin ? Au goulag. Du jour au lendemain. Lorsque Woland exécute le vœu de Marguerite de retourner avec le Maître dans le sous-sol de la petite rue près de l’Arbat, le locataire qui occupe les lieux depuis atterrit avec un couvre-chef et une valise à la main. Il en ressort que sous la terreur soviétique, chacun avait toujours une valise de prête avec ses effets personnels essentiels en cas d’arrestation.

Autre exemple, la politique du logement sous l’Union soviétique était tellement contraignante que la population pratiquait massivement l’échange d’appartement, une pratique en réalité complexe car impliquant plusieurs foyers. Ces règles expliquent la promptitude de l’oncle de Kiev à se rendre aux funérailles de son neveu, comprendre…à récupérer un appartement à Moscou.

À noter également l’omniprésence de la dénonciation à la milice – ex : coup de fil de Koroviev concernant le trafic de devises de Nicanor – mais aussi la peur et le soupçon de l’étranger. La possession de devises étrangères conduit immédiatement à une arrestation et le diable se présente d’abord comme un étranger, ce qui éveille la plus grande méfiance chez ses deux interlocuteurs. De la même manière, Marguerite refuse d’abord de parler à Koroviev lors de leur rencontre en affirmant « ne pas parler aux étrangers ». Dans une dictature par définition repliée sur elle-même, tout ce qui vient de l’extérieur de ses frontières est hautement suspect. Car la figure de l’espion n’est jamais très loin, à l’instar du baron Meigel dont l’exécution pendant le bal est particulièrement sanglante et pour ainsi dire exemplaire.

Un roman fantastique qui s’articule autour d’une mise en abyme

Mais si Boulgakov critique le régime soviétique, et surtout décime son élite littéraire dans son roman, c’est évidemment parce qu’il a été le Maître. L’écriture de son chef d’œuvre s’étant étalée sur plus de dix ans, on peut dire qu’il a été en proie à des tourments comparables à ceux de son personnage. À noter aussi que le roman a été achevé par la femme de Boulgakov après sa mort, à l’instar de Marguerite et de son rôle fondamental dans l’écriture du manuscrit de son amant. Victime de censure à la publication du Maître et Marguerite, Bulgakov avait sans doute des comptes à régler, comme le montre le court passage où Marguerite plante ses ongles dans le visage d’Aloisius Mogarytch, le nouveau locataire de l’appartement du Maître et journaliste qui avait signalé le Maître pour possession de littérature illégale – comprenons « religieuse ». Ainsi l’édition du roman actuellement disponible en Russie date de…1989.

Le Maître et Marguerite est une transposition du mythe de Faust dans le Moscou des années 30. L’écrivain fait un pacte avec le diable pour se délivrer des souffrances de l’écriture. Ici, le Maître et donc la genèse de l’histoire de Ponce-Pilate – laquelle apparaît dès le début du roman – ne sont révélés que très tardivement dans le récit. Et avant cette révélation et toute la deuxième partie axée sur le Maître et Marguerite, une ambiance kafkaïenne règne sur Moscou. Frappés par la troupe de Satan sans le savoir, les individus ne comprennent rien à ce qui leur arrive. Ainsi Sephan téléphone à Rimski de chez lui à 11 :20 et lui envoie un télégramme de Yalta dix minutes plus tard, les billets de roubles volent dans la salle du Théâtre des Variétés avant de disparaître. Les nombreux personnages sont confrontés à des situations, en l’occurrence des disparitions, que la raison ne peut expliquer. D’où la métaphore de la magie noire servie sur un plateau sur la scène du Théâtre des Variétés. Or les citoyens soviétiques ont vécu ces disparitions soudaines pendant le régime communiste. Elles étaient parfaitement explicables et rationnelles dans un système dictatorial, mais leur soudaineté reste la même pour ses victimes. Ici, elles font partie d’un plan certes pensé par Woland – voir à la toute fin lorsqu’il remercie Béhémoth et Koroviev – mais qui n’en rend pas moins les hommes complètement fous devant l’arbitraire et l’inextricable apparents, tout comme les disparitions de citoyens soviétiques étaient l’œuvre d’un régime à la fois diabolique et athée.

Le fantastique de l’action à Moscou est souligné par un style léger, voire burlesque, et de nombreux dialogues. Soit l’opposé de la narration du récit parallèle qui se déroule à Jérusalem, plus grave, classique et sentencieux. Le malheur et la culpabilité pèsent à la lecture, tandis que les exécutions des moscovites amusent, surprennent tout au plus, mais ne sauraient angoisser le lecteur. En revanche, l’irréel de la mission de Woland et de sa troupe est traversé par des questions très concrètes et morales : l’écrivain contestataire incarné par le Maître se pose la question du bien et du mal, de l’injustice, tout comme le personnage de Ponce-Pilate, le double qu’il a lui-même créé. Tous deux sont tourmentés par la mort de Jésus et l’injustice qu’elle représente. Le procurateur romain se sent coupable jusqu’au bout de la mort de Yeshoua, mais une forme de rédemption semble possible grâce au meurtre de l’homme soupçonné d’avoir dénoncé le martyre. De la même manière, le Maître trouve sa rédemption et réussit à terminer son œuvre sans tourments après avoir conclu un pacte avec le diable.

Or on peut résoudre le paradoxe faustien – la rédemption par le diable – si on regarde ce personnage de Woland de plus près. Comme le dit bien Mick Jagger dans Sympathy for the Devil, on est loin des représentations répugnantes de monstre à queue : « I’m a man of wealth and taste ». Ivan et Berlioz sont effectivement rejoint par un homme cultivé et très élégant, ce qui brouille déjà les pistes quant à l’incarnation du mal. L’épitaphe tirée du Faust de Goethe annonce déjà la fin heureuse pour l’écrivain : « Je suis celui qui veut éternellement le mal mais toujours fait le bien ». Dans une théâtralité fantastique, il chamboule avec l’humour de l’absurde – notamment par le biais de Fagot et Béhémoth – la société moscovite engluée dans ses calculs et sa rationalité. Et puis comment ressentir la moindre compassion pour les personnages qu’il malmène ? D’autant plus que seules l’autorité – la tête de Berlioz – et la trahison – le baron Meigel et l’ennemi de Jésus – sont effectivement exécutées.

Effi Briest, Theodor Fontane

Enfin, la germaniste que je suis vous propose une chronique d’un grand classique allemand, enfin ! Considéré par l’immense Thomas Mann comme le plus grand roman de la littérature allemande, Effi Briest est un incontournable. De nombreuses adaptations cinématographiques ont vu le jour, dont une – aux premières minutes parfaitement insupportables – réalisée en 1974 par le sulfureux Fassbinder, et une autre en 2009, plus accessible et dans l’air du temps.

Résumé

Effi, aristocrate de 17 ans, mène des jours heureux et paisibles à Hohen-Cremmen, petite ville fictive du Mecklembourg, entre ses parents dont elle est l’enfant unique et ses trois amies : Hulda, ainsi que les jumelles Bertha et Hertha. Le roman s’ouvre sur la visite du baron Geert von Innstetten, un ancien prétendant de la mère d’Effi, venu demander la main de la jeune fille auprès de ses parents. Tout le monde se réjouit de ce rapprochement avec Monsieur le Landrat (équivalent hiérarchique de notre préfet), un si bon parti.

Le couple s’installe alors à Kessin, une ville portuaire de Poméranie. Effi est d’abord partagée entre l’excitation de la nouveauté que représente pour elle cette ville ouverte sur le monde et une appréhension de très jeune fille arrachée à sa « Heimat » (ville/pays natal). Ce dernier sentiment se transforme en peur lorsque, dès sa première nuit dans la maison du Landrat, elle perçoit des bruits venant de la grande pièce vide du dessus. Comme elle ne dort pas avec son mari, sa gouvernante Johanna et son chien Rollo la rassurent. Quant à son époux, il lui ricane au nez en admettant sans complexe que la demeure est hantée par le fantôme d’un petit Chinois disparu dans d’obscures circonstances ,et conseille à Effi de se montrer plus digne.

Bien évidemment, l’angoisse et le « Heimweh » (que l’on pourrait traduire par nostalgie de la terre de ses racines) de la jeune fille ne font que redoubler. Loin de ses proches, les visites glaciales auprès de l’aristocratie locale n’apportent aucune consolation, le côté enfantin d’Effi ne trouvant pas écho parmi cette société poussiéreuse. Elle parvient toutefois à nouer de belles amitiés : tout d’abord avec le pharmacien Gieshübler, ensuite avec la généreuse Roswitha.

Rencontrée par hasard dans un cimetière suite à l’enterrement de la maîtresse de maison de cette dernière, Effi, alors enceinte, décide de l’engager comme future nourrice. Mais la naissance de l’enfant ne change rien à l’ennui et au mal-être de la jeune femme font le statut de mère a à peine modifié le caractère. La petite Annie ne semble pas plus occuper les pensées que le temps de la jeune maman anxieuse.

L’arrivée à Kessin du major Crampas vient égayer cette vie morose et annonce la perte d’Effi. Le quadragénaire est un séducteur notoire et malgré l’œil toujours jaloux de sa femme antipathique et casanière, ainsi que les fausses moqueries et vraies mises en garde de son époux sur le tempérament de coureur du nouveau venu, Effi se lie d’amitié avec l’incarnation du danger. Ils se rapprochent pendant leurs balades à cheval et Crampas ouvre les yeux de la jeune cavalière sur la nature autoritaire digne d’un maître d’école de son mari. Il réussit à la convaincre que cette histoire de fantôme dans leur grande maison peu rassurante n’est qu’un moyen d’éducation. Effi nourrit alors une certaine rancœur envers son époux et entame une liaison avec le joyeux Crampas.

Quand le baron, qui ne soupçonne rien de cette idylle tant il reste obnubilé par sa carrière, annonce à sa femme qu’ils vont déménager à Berlin, celle-ci est aux anges. La grande ville est une promesse de distraction et de société moins étriquée par les traditions. Mais surtout, Berlin l’éloignera de celui qui lui a fait perdre la tête.

Plusieurs années après cet éloignement, alors que son épouse est en cure à Bad Ems, Instetten découvre par hasard la correspondance des deux amants. Envahi non pas par la haine ou le désir de vengeance, mais conscient d’un code d’honneur à respecter au détriment de son propre bonheur, il prend son ami Wüllersdorf à témoin et décide de provoquer Crampas en duel. L’amant est tué et la femme adultère est éloignée par une simple lettre.

Commence alors la décadence absolue d’Effi. Mise au ban de la société, elle devient même dans un premier temps persona non grata à Hohen-Cremmen, ses parents souhaitant montrer au monde qu’ils désapprouvent son comportement. Elle emménage alors dans un petit appartement de Berlin où elle vit dans la solitude et le désespoir malgré la présence de Rollo et de la non moins fidèle Roswitha.

La jeune femme reste enfermée et sa santé déjà fragile se détériore. Éloignée de sa fille, son instinct de mère ne tarde pas à la pousser à chercher le contact avec Annie. Mais l’enfant est devenue la créature de son père et lors d’une visite autorisée par celui-ci, la froideur et la raideur de principes du baron incarnés par sa descendance font sortir la mère de ses gonds. Sa fille est à ses yeux définitivement perdue.

Heureusement, Effi est de nouveau acceptée dans le cocon de son enfance et passe des jours paisibles – même si mélancoliques – à Hohen-Cremmen. Mais c’est au moment où elle pense avoir retrouvé une forme de paix que ses poumons lâchent. Elle meurt donc dans sa ville natale, pleurée par la généreuse Roswitha, par son chien Rollo qui reste inconsolable sur sa tombe, et surtout par des parents qui se demandent ce qu’ils ont raté dans leur éducation.

La fille sans éducation

Comme Jeanne d’Une vie, la jeune Effi est projetée – avec toute la naiveté qui caractérise les filles non instruites de l’époque – dans la vie conjugale et l’ennui qu’elle engendre. Elles semblent découvrir le monde pendant leur voyage de noces et tranchent avec le cynisme et la radinerie de Julien pour l’une, et l’immense culture d’Instetten pour l’autre. Toutefois, la comparaison s’arrête là puisque le cœur de l’intrigue oppose diamétralement les deux personnages : Jeanne montre rapidement une aversion totale pour le plaisir charnel, tandis qu’Effi va jusqu’à l’adultère.

Malgré le peu de cas qu’elle fait de sa fille, son obsession légèrement puérile, voire agaçante, pour le fantôme du petit Chinois, et enfin la comédie jouée à Roswitha pour se rendre en cachette à ses rendez-vous avec Crampas dans les dunes, Effi déclenche l’empathie. Sa spontanéité et sa candeur ne sont que plus resplendissantes à côté des nobles auxquels elle rend visite, et surtout de son époux, l’aristocrate aux valeurs immuables et aux dents longues.

Coupable d’adultère, elle est toutefois présentée comme victime d’une société prussienne engluée dans ses principes ridicules et source de malheur pour les individus. Mariée à dix-sept ans, plus ou moins humiliée par un bourreau du travail qui a l’âge d’être son père, et enfin éternellement bafouée lorsque son adultère éclate au grand jour, Effi apparaît comme une petite fille projetée dans le monde sans y avoir été préparée. L’interrogation finale des parents ne fait que le confirmer.

La critique du conservatisme prussien

Il faut reconnaître que le baron von Innstetten est si austère que même sa position de victime d’adultère ne parvient pas à attirer la moindre sympathie pour ce personnage. La petite Annie devient la copie conforme de son père et se montre d’une froideur à peine croyable lors des retrouvailles avec sa propre mère. La domestique Johanna est d’une élégance somptueuse et sa rigueur contraste avec la bonhommie de la catholique Roswitha. Au moment où la faute éclate, celle-ci soupçonne même Johanna d’aimer Instetten en secret, comme si finalement « qui se ressemble, s’assemble ». Mais Instetten avoue lui-même que l’application rigoureuse de ses principes entraîne le malheur conjugal, alors qu’il accueille avec dédain sa nomination au poste de ministre. Il savait pourtant dès sa décision de provoquer Crampas en duel que la colère d’un mari bafoué aurait été préférable à la stricte mise en œuvre de valeurs – déjà jugées dépassées à l’époque – menant à cette pratique cruelle.

À travers les nombreuses représentations théâtrales dans lesquelles la belle Effi et Crampas jouent se cache une véritable critique de la comédie interprétée le plus sérieusement du monde par la haute société prussienne. Pas étonnant donc que celle-ci rejette la jeunesse et la spontanéité de l’héroïne. La quintessence de l’hypocrisie et de la médisance qui caractérisent cette aristocratie apparaît dans la scène du repas de Noel.

Un roman phare du réalisme allemand

Avec ce roman publié en 1896, Fontane va plus loin dans le réalisme allemand que ses prédécesseurs. L’écrivain reprend certes des éléments du réalisme poétique, en particulier avec son utilisation de motifs esthétiques comme la balançoire penchée d’Hohen-Cremmen qui symbolise à la fois l’innocence et le goût – ou plutôt l’ignorance ? – du danger d’Effi depuis son plus jeune âge, ou encore les immenses platanes – symboles du poids et de l’ancrage de la tradition – au milieu desquels Briest et Instetten échangent sur la prestigieuse carrière de ce dernier. Mais Effi Briest est surtout précurseur du roman social allemand, genre porté quelques années plus tard à la perfection dans Les Buddenbrook.

Le narrateur omniscient vise l’objectivité, tout en écourtant le peu de passages où son héroïne ne figure pas. Pour cela, il utilise diverses techniques littéraires, comme le ton de la discussion populaire et « franche » – notamment grâce au personnage de Roswitha – le changement de point de vue dans la narration des faits – cf. la découverte des lettres de Crampas et le récit de celle-ci auprès d’Effi -, le discours indirect libre, la description épique des premières randonnées à cheval des deux amants, les quelques dialogues, mais aussi l’épistolaire. Aucun instrument narratif n’est mis de côté pour que ce roman décrive le destin d’une jeune femme sacrifiée par une société injuste et étriquée dans ses traditions.

Mais le mystère est roi dans Effi Briest. À l’instar du bon père Briest qui pense que le monde est trop complexe et sur les paroles duquel s’achève le roman (« C’est une question bien trop vaste »), Fontane laisse de nombreuses énigmes en suspens : le lecteur ne comprend pas forcément que les escapades dans les dunes d’Effi et les rendez-vous manqués avec sa domestique correspondaient en réalité à une liaison avec Crampas et apprend celle-ci en même temps qu’Instetten, et enfin cette histoire du petit Chinois et de son fantôme n’a jamais été élucidée. Comme si Fontane partageait la vision du monde de Briest ; les choses sont trop complexes et il est préférable de ne pas prononcer d’opinion fixe sur celles-ci. C’est donc au lecteur de l’interpréter à partir des éléments fournis, même s’ils sont parfois incomplets !

Une chambre à soi, Virginia Woolf

Romancière anglaise traditionnellement qualifiée de « mélancolique », Virginia Woolf est aussi connue pour son court essai Une chambre à soi (A room of one’s own en version originale) portant sur le rapport des femmes à l’écriture dans l’histoire de la littérature. Publié en 1929, il est fondé sur des conférences données par l’écrivaine dans deux collèges pour femmes de l’Université de Cambridge. Une chambre à soi est considérée comme une œuvre majeure de la pensée féministe. Le titre renvoie à la principale thèse de Woolf sur ce sujet : pour écrire, une femme doit disposer d’une pièce à part – ce qui était rare dans l’Angleterre de l’époque – et d’une rente, synonyme d’indépendance matérielle.

Le livre est disponible ici en anglais.

Comme j’ai lu cet essai il y a plusieurs mois, je me suis appuyée sur ce site pour le résumé par chapitre.

Chapitre 1 – narratrice et thèse principale de l’essai

« Les femmes et l’écriture de fiction », un vaste sujet presque jamais abordé au moment où Woolf donne ses conférences. C’est pourquoi elle commence par avertir le lecteur de son incapacité à couvrir l’ensemble de la problématique, notamment  par manque de documentation. La narratrice s’appelle Mary Beton, Mary Beton, Mary Seton, Mary Carmichael ou n’importe quel autre nom…Toutes apparaissent dans une chanson populaire écossaise du XVIe siècle intitulée Mary Hamilton, soit une dame d’honneur de Marie Stuart, exécutée pour avoir tué l’enfant qu’elle a eu avec le roi. Or en adoptant une telle voix, Woolf établit un rapprochement entre une femme pendue pour infanticide – et donc par rejet de la fonction maternelle – et l’écrivaine, avec une position forcément marginale et condamnable par la société. Cette narratrice fictive rend la réflexion plus incarnée qu’un essai classique. Pour exposer celle-ci, Mary parle de son « cheminement de pensée (train of thought) », une technique qui rappelle le « courant de conscience » de la littérature moderniste. Woolf reprend d’ailleurs cette écriture dans La Promenade au phare, laquelle consiste à reprendre dans la narration les pensées en cours, souvent incohérentes et interrompues, d’un personnage. C’est justement cette présentation très déroutante pour un essai qui m’a gênée. Woolf, à cause de cette narratrice promeneuse, passe du coq à l’âne…avant de revenir au coq !

Ce premier chapitre pose l’absence d’instruction des femmes comme principal obstacle à l’écriture de fiction. Une simple promenade autour de l’Université suffit à constater que les femmes sont exclues des lieux d’érudition (église, bibliothèque) ou qu’elles se voient offrir un confort de second rang. Détournant l’attention de la narratrice, le chat sans queue qu’elle aperçoit en est pourtant le symbole : une présence impromptue, une non-appartenance pour cause de tare. La promenade physique et intellectuelle se poursuit avec un repas qu’elle prend au collège pour femmes de Fernham où elle intervient pour tenir sa conférence. Le dîner est médiocre, par opposition au succulent menu et aux bons vins servis à l’université, financée par les hommes pour les hommes. Or la nourriture bas de gamme servie aux jeunes filles n’est pas vraiment propice à la réflexion et aux conversations de qualité. Mais comment en vouloir à nos mères et grands-mères de ne pas avoir suffisamment investi dans les institutions pour filles alors qu’elles devaient se consacrer au foyer et qu’elles ont le droit de disposer de l’argent qu’elles gagnent depuis seulement 48 ans ? Cette réalité vient corroborer la principale thèse de l’essai : les femmes ont besoin d’argent et d’une chambre à soi – tant les distractions arrivent facilement – pour écrire.

Chapitre 2 – la femme comme miroir flatteur de l’homme

Pour répondre aux questions posées sur les différences de rang entre les hommes et les femmes, le manque de moyens financiers de celles-ci et l’obstacle pour la créativité qu’il représente, Mary se rend au British Museum de Londres. Elle constate que les nombreux livres sur les femmes ont presque exclusivement été écrits par des hommes. À l’inverse, les livres écrits par des femmes sur les hommes sont rares. Pourquoi ? La narratrice dresse un portrait-robot de ces auteurs masculins : universitaire, laid et surtout en colère. Or sa colère déteint sur Mary qui réalise alors le glissement opéré sur elle en tant que lectrice : une prose guidée agressive fait porter l’attention non pas sur les arguments avancés, mais sur la personne qui les a jetés sur papier. La narratrice finit donc par reposer ces livres peu rationnels et inutiles pour sa recherche.

À la pause déjeuner, elle ouvre un journal et fait le constat d’une société totalement patriarcale. Les hommes détiennent l’argent et le pouvoir. Mais alors pourquoi sont-ils en colère contre les femmes ? Est-par crainte de perdre leur position ? Ainsi l’affirmation véhémente de l’infériorité des femmes leur permettrait de se persuader de leur propre supériorité. D’après la narratrice, les hommes deviennent d’autant plus irascibles si ce « miroir grossissant » se met à les critiquer, ébranlant ainsi leur supériorité toute relative. Mais cette quête du pouvoir agressive de l’univers masculin entraîne les pires conséquences : la guerre – la narratrice évoque avec nostalgie la musicalité des conversations d’avant-guerre – mais aussi l’absence de liberté de pensée. En effet, la nécessité (ressentie) d’abaisser l’autre sexe pour gagner en confiance en soi les aliène dans une pensée biaisée et les empêche de parler des femmes avec du recul et de façon rationnelle.

Au moment de payer son repas, Mary réalise tout ce qu’elle doit à la rente laissée par sa tante et place l’argent au-dessus du droit de vote des femmes. Cette rente lui évite de travailler et donc de s’avilir – ce qui engendre frustration et haine – mais aussi de dépendre d’un homme. Le confort matériel lui procure avant tout la liberté de « penser les choses en elles-mêmes » et d’aller vers une sorte de pureté intellectuelle, une clarté de réflexion à l’opposé du professeur-type en colère car enfermé dans ses contraintes et préjugés de mâle. Cette notion de pureté est également à rapprocher de la narratrice, qui n’est ni Woolf, ni Mary Hamilton, mais n’importe quelle femme libre, l’idée d’une femme libre, en opposition avec la société patriarcale.

 

Chapitre 3 – la condition de la femme au XVIe siècle, obstacle à l’incandescence du génie

La narratrice ne trouvant pas d’explication à la pauvreté des femmes vis-à-vis des hommes, elle se tourne vers le passé et examine l’ère élisabéthaine. En se demandant pourquoi l’époque du grand Shakespeare n’a fait éclore aucune femme écrivain, elle explique cette lacune par les conditions de vie. En effet, les femmes n’avaient que très peu de droits malgré leur forte personnalité. Par ailleurs, il n’y avait pas de classe moyenne.

Elle se souvient alors d’un évêque déclarant qu’aucune femme ne pouvait égaler le talent de Shakespeare. S’en suit alors un passage emblématique d’Une chambre à soi où Mary retrace le parcours imaginaire de Judith, la sœur hypothétique de William et aussi douée que son frère. Pour commencer, Judith n’aurait pas pu aller à l’école et ses parents l’auraient empêchée d’étudier à la maison. Mariée de force à l’adolescence, elle aurait fui à Londres pour tenter sa chance. Arrivée devant les théâtres de la capitale, personne ne lui aurait laissé tenter sa chance, contrairement à son frère. Engrossée par l’un de ces hommes de théâtre, elle aurait fini par se donner la mort.

Par conséquent, si des génies féminins comparables à celui de Shakespeare vivaient sous le règne d’Élisabeth Ière, il n’en resterait aucune preuve car ils n’auraient jamais pu être publiés sous un nom de femme.

Mais quel est le terreau de la créativité ? Construire une œuvre de fiction est un travail des plus ardus, et personne ne vous attend. Or l’intimité et les moyens financiers étaient encore plus rares à cette époque pour les femmes, et le monde était plus hostile qu’indifférent vis-à-vis de leur créativité. N’importe quel embryon d’écrivaine en serait découragé, tôt ou tard, car le génie s’en remet trop à l’opinion des autres. Et ces autres, ce sont là encore les hommes et leur fameux besoin de rabaisser la femme pour leur propre ego. Selon la narratrice, l’idéal de l’auteur doit se rapprocher de Shakespeare, un esprit incandescent – on en revient à la notion de clarté et de lumière comme idéal de la pensée – débarrassé des obstacles extérieurs. On ignore beaucoup des opinions et états d’âme du dramaturge car son œuvre ne rend pas compte de ces derniers, démontrant la liberté totale de pensée de l’artiste.

Woolf développe par là une théorie de l’écriture comme la conséquence d’une pensée claire et lumineuse (ou « incandescente ») débarrassée de toute passion, contrairement à la littérature contestataire. Ainsi elle adopte une position – et le choix de la narratrice et du « cheminement de pensée » vont dans ce sens – à l’opposé des féministes de son époque qui revendiquent la contestation pour s’élever contre l’oppression du patriarcat.

Chapitre 4 – les auteures de fiction du XVIe au XIXe et l’intégrité des œuvres

La narratrice repense à ces génies féminins au souffle créatif étouffé sous l’ère élisabéthaine. Elle cite par exemple la poétesse Lady Winchilsea dont les textes sont gâchés par la haine et le ressentiment envers les hommes. Puis Mary s’intéresse à une autre noble de cette époque : la duchesse Margaret de Newcastle. Même constat. Son œuvre fait surtout état des injustices dont souffre l’auteur. D’après Mary, elle aurait été une bien meilleure poétesse si elle avait vécu à la même époque que Woolf. Quant à Dorothy Osborne, ses lettres trahissent un manque de confiance en elle en tant qu’écrivaine.

Au XVIIe siècle, Aphra Behn marque un tournant au milieu de ces femmes aliénées par leur condition. Membre de la classe moyenne, elle a dû gagner sa vie elle-même suite à la mort de son mari. Elle fait preuve à travers ses écrits d’une véritable liberté de pensée et a sans doute inspiré bien des écrivaines de la classe moyenne du XVIIIe siècle qui sont également parvenues à vivre de leur plume.

Au XIXe siècle, une différence frappante apparaît : les trois génies féminins – George Eliot, Jane Austen, Emily et Charlotte Brontë – excellent dans le roman et non plus dans la poésie comme leurs rares ancêtres. Or c’est un paradoxe pour la narratrice car leur appartenance à la classe moyenne et le manque d’intimité qui en découle aurait dû les faire pencher vers la poésie ou le théâtre, des genres qui demandent moins de concentration. Mais si l’œuvre de Jane Austen ne révèle aucun problème d’intimité ni de ressentiment lié à son sexe, on décèle une certaine haine chez Charlotte Brontë qui dénature son génie.

Élargissant la réflexion sur la réception d’un roman auprès de lecteurs, Mary estime que l’ « intégrité », définie par la sincérité, permet d’atteindre un caractère universel. Et c’est justement ce qui manque à l’œuvre de Charlotte. Elle comporte trop de colère et de crainte, ce qui engendre une certaine « ignorance », au détriment de l’intégrité.

Réflexion très pertinente de Woolf, les valeurs masculines traditionnelles présentes dans les romans – comme la guerre – sont toujours valorisées par rapport à leurs pendants féminins. Ainsi les écrivaines ont souvent dû modifier leurs récits pour correspondre à cette norme, une déviation qui a forcément eu un impact sur le résultat final. L’intégrité d’Austen et d’Emily Brontë force d’autant plus l’admiration.

Mais le plus difficile pour ses grandes écrivaines anglaises a sans doute été le manque de modèles féminins. D’après la narratrice, l’enseignement tiré des écrits masculins était par définition insuffisant compte tenu du gouffre entre les esprits des deux sexes. C’est pourquoi les écrivaines ont choisi le roman, forme d’expression littéraire plus souple et donc plus à même d’intégrer la créativité de leur style par rapport à celui des hommes qui les précédaient. Peut-être les auteures à venir inventeront un nouveau genre pour exprimer leur poésie. Une chose est sure, elles doivent trouver leur propre voie en ignorent les injonctions à « coller » aux valeurs masculines considérées supérieurs, mais surtout en trouvant leur propre voix, adaptée à leur intelligence de femme, certes égale à, mais différente de celle des hommes.

Chapitre 5 – Life’s Adventure, or some such title de Mary Carmichael et les personnages féminins en littérature

En regardant les rayons de livres contemporains, la narratrice constate les progrès réalisés. Bon nombre d’ouvrages traitant de sujets multiples ont été écrits par des femmes, ce qui aurait été inimaginable à seulement une génération près. Elle dissèque alors un premier roman, Life’s Adventure, or some such title, de Mary Carmichael.

La prose est en en dents de scie ; peut-être une volonté de Carmichael de surprendre le lecteur en se démarquant du style féminin réputé « fleuri » ? Ainsi le roman comprend une phrase inhabituelle – « Chloé aimait bien Olivia » – puisqu’elle parle de l’amitié entre deux femmes. Jusqu’ici, la littérature posait toujours les femmes en relation avec les hommes. D’après la narratrice, l’amour n’est pas au centre de la vie des femmes, mais l’a toujours été dans celle des personnages féminins fictifs. D’où les archétypes caricaturaux car antipodiques de la littérature : la femme est soit bonne et belle, soit méchante et sans vertu. Il a fallu attendre le XIXe siècle pour que les portraits se complexifient, mais l’ignorance de chaque sexe vis-à-vis de l’autre demeure.

La narratrice poursuit sa lecture et apprend que Chloé et Olivia partagent un laboratoire. Elle pense que Carmichael a vraiment du génie pour avoir renversé la perception historique des femmes en littérature. En lisant une autre scène avec les deux femmes, elle y voit une « vision encore inédite depuis que le monde existe ». Mais en louant à ce point cette écrivaine pour son portrait novateur et plus réaliste des femmes, elle trahit son propre objectif : ne pas tomber dans l’éloge de son propre sexe. Elle reconnaît alors le génie de certains grands hommes qui ont marqué l’histoire, même s’ils ont sans doute été inspirés et stimulés par des femmes.

Or pour en revenir à une idée abordée au Chapitre 4, la créativité des hommes diffère de celle des femmes. La littérature s’en trouve enrichie.

Quant à Charmichael, Mary espère que cette observatrice persistera dans ses portraits et ira jusqu’à dépeindre des filles de petite vertu avec plus de fidélité que les hommes l’ont fait par le passé. À noter la métaphore sexuelle dans l’analyse de ce roman. En reprenant l’image de la lumière du génie littéraire qui éclaire la femme si stéréotypée et finalement ignorée par les hommes, elle compare l’exploration de ces personnages féminins obscurs à celle des organes génitaux féminins, « ces caves sinueuses que l’on pénètre avec une bougie en regardant de bas en haut sans savoir où l’on met les pieds ». Elle craint toutefois que Charmichael ne parvienne pas à traiter ces sujets en toute liberté, sans une inhibition de femme et surtout sans colère envers les hommes.

D’un autre côté et puisqu’on manque souvent de recul sur soi-même, qui de mieux qu’une femme pour décrire les hommes ? Mais toujours en poursuivant sa lecture, la narratrice revient sur son jugement : Charmichael n’a pas forcément de génie en elle, elle n’est qu’une femme intelligente. Elle sera meilleure écrivaine dans quelques décennies, quand la liberté de pensée des femmes sera totale et surtout quand elle disposera d’un revenu et d’une chambre à soi.

 

Chapitre 6 – Esprit androgyne et conclusion de Woolf sur l’écriture de fiction par des femmes

En repensant à l’indifférence générale de la masse pour la littérature, la narratrice observe un homme et une femme monter dans un taxi dans une parfaite unité. Et si ces prétendues différences d’esprit entre hommes et femmes étaient fausses ? Et qu’est-ce que « l’unité de l’esprit » signifie puisque celui-ci change sans arrêt d’objet. L’unité des deux jeunes gens dans le taxi provient certainement des parties féminines et masculines que contient l’esprit. Tout ne serait qu’une question d’harmonie entre ces deux pôles.

Le poète Samuel Taylor Coleridge a justement théorisé cette fusion en affirmant qu’un grand esprit était « androgyne ». L’esprit androgyne « transmet de l’émotion sans entrave. Il est naturellement créatif, incandescent et entier ». En un mot : Shakespeare. La narratrice a d’ailleurs plus de mal à trouver un exemple parmi ses contemporains, la campagne pour le droit de vote des femmes ayant retranché les hommes dans la défense de leur propre sexe.

En lisant le nouveau roman d’un écrivain reconnu, elle découvre un style assuré et limpide, et donc un esprit libre en apparence. Mais elle décèle rapidement une opposition à l’égalité des sexes par affirmation de la supériorité du sien. Ainsi un esprit trop enfermé dans un sexe ou dans l’autre, le contraire de la liberté totale de l’androgynie, empêche la « fécondité » de l’écriture.

Woolf parle en son nom et anticipe deux critiques portées à la narratrice. Tout d’abord, elle n’a pas parlé des mérites respectifs des deux sexes en littérature car elle juge la comparaison impossible et inutile pour la démonstration. Ensuite, le public peut trouver sa thèse trop matérialiste, l’esprit étant tout de même capable de dépasser la pauvreté et le manque d’intimité. Or l’origine des trois plus grands poètes du XVIIIe siècle prouve le contraire. Tous sauf Keats provenaient d’un milieu favorisé et ont bénéficié d’une éducation prestigieuse. Woolf insiste : sans confort matériel, pas de liberté intellectuelle et donc pas de grands vers. C’est pourquoi les femmes, pauvres depuis toujours, n’ont pas encore écrit de sublime poésie.

Mais l’écriture de fiction par les femmes est fondamentale. En tant que lectrice, Woolf a été déçue par l’écriture masculine qui domine dans tous les genres. Elle pense aussi que de bons écrivains intimement liés à la réalité – et on revient à cette notion de meilleurs connaissance et portrait d’un sexe par un écrivain du même sexe – ne peuvent qu’améliorer la perception de la réalité chez les lecteurs. Elle invite d’ailleurs son public à « penser les choses en elles-mêmes ».

Mais le chemin est long pour la libération matérielle et donc intellectuelle des femmes. Malgré les avancées au cours des siècles derniers, chaque femme possède en elle une Judith Shakespeare qui, pour ressusciter, n’a besoin que d’une chambre pour écrire et d’argent pour être libre.

La Reine Margot, Alexandre Dumas

Il n’est jamais trop tard pour bien faire et je ne regrette pas une seconde d’avoir choisi La Reine Margot  et non Les Trois mousquetaires  comme introduction à Alexandre Dumas père. J’espère avoir l’occasion de poursuivre la découverte des aventures des Valois dans la trilogie qui leur est consacrée, et donc lire La Dame de Monsoreau et Les Quarante-cinq. Pour quelqu’un qui n’aimait pas spécialement l’histoire à l’école, je pense avoir retenu plus d’éléments politiques de cette période grâce à cette lecture que dans le cadre de cours magistraux.

Le rythme effréné du récit et la prédominance des dialogues – à noter que Dumas a transformé La Reine Margot en pièce pour l’inauguration de son Théâtre Historique – en font un roman historique haletant et un pavé facile à avaler malgré ses 500 pages. L’intrigue est rocambolesque, mais comme d’habitude, je vais tenter au mieux de la résumer.

 

Un roman historique qui s’étend d’un mariage à un décès

La charmante Marguerite de Valois, que ses proches surnomment Margot, est la fille de la redoutable Catherine de Médicis et la sœur du roi Charles IX. Le récit s’ouvre sur son mariage avec le huguenot Henri de Bourbon, roi de Navarre. Les guerres de religions font rage dans toute l’Europe et cette union a pour but de sceller la paix entre les catholiques et les protestants.

Mais les jeux de regard pendant les noces ne trompent pas. La paix avec les huguenots est aussi factice que les liaisons séparées des deux époux sont réelles : Henri a pour maîtresse Mme de Sauve et Marguerite de Valois va tomber amoureuse du comte de la Mole, ce qui ne les empêche pas de s’allier dans leur quête commune du pouvoir.

Les trahisons d’un camp à l’autre font rage et le conflit atteint son apogée avec la célèbre nuit de la Saint-Barthélemy commanditée par Charles IX. Lorsque Margot apprend que la reine mère a pour dessein de faire assassiner le roi de Navarre, elle parvient à le sauver. Après le massacre, ce dernier se reconvertit au catholicisme.

Juste avant le massacre qui marquera à jamais l’Histoire de France, le comte de la Mole et Annibal de Coconnas débarquent en même temps de leur Province et font connaissance dans l’auberge de La Hurière. Mais la bonne camaraderie s’achève rapidement lorsque Coconnas apprend – avec la complicité de son aubergiste lui-aussi catholique – que son compagnon est un huguenot. Ils se font face pendant la nuit de la Saint-Barthélemy. Coconnas est soigné par Henriette de Nevers pendant sa convalescence tandis que Margot prend La Mole sous son aile et tombe amoureuse du jeune homme à l’allure si délicate. Suite à un duel de revanche entre Coconnas et La Mole, les deux gentilshommes frôlent la mort, mais La Mole se remet plus rapidement que son ennemi et jure de le sauver pour unir leurs destins à jamais.

En parallèle des velléités dissidentes protestantes que la Saint-Barthélemy n’a pas totalement matées, les deux frères de Charles IX – François le Duc d’Alençon et Henri le Duc d’Anjou – complotent pour accéder au trône. Le premier en tentant un faux pacte avec les protestants pour faire tomber le roi de Navarre, avec lequel son frère souverain s’est lié d’amitié depuis que celui-ci l’a sauvé d’une blessure survenue pendant une partie de chasse ; le second, fils préféré de la reine mère, en revenant de son trône de Pologne suite à des oracles de Catherine de Médicis, persuadé que son frère va bientôt mourir et annoncer devant les ambassadeurs la nomination du Duc d’Anjou à la couronne de France.

L’amitié entre Charles IX et celui qu’il appelle son frère tient, malgré les nombreuses manigances de Catherine de Médicis qui ne peut accepter que la couronne de France échappe aux Valois et pire, ne soit portée par un protestant. Après la tentative d’élimination de son genre avortée par sa fille, elle tente à plusieurs reprises de l’empoisonner, jusqu’à un échec fatal pour son fils puisque celui-ci avale par une succession de quiproquos le poison destiné à Henriot.

Au cours d’une partie de chasse organisée par Charles IX, ce dernier ressent les premiers symptômes de sa maladie mortelle et le camp des protestants – dirigé par De Mouy – organise la fuite du roi de Navarre et de son épouse. Malheureusement, le projet est avorté et Charles IX doit ordonner l’emprisonnement de son frère de cœur pour le protéger d’une nouvelle tentative d’assassinat, faisant croire ainsi qu’il soupçonne Henri de Bourbon d’être à l’origine de son empoisonnement, ce qui expliquerait cette volonté de fuir. Coconnas et La Mole, également de la partie, sont arrêtés pour complot contre le roi, torturés et finalement exécutés malgré la stratégie d’évasion mise en place par les maîtresses des deux amis. En effet, le roi confie à sa sœur croire en leur innocence, mais pour préserver la réputation du royaume de France, il ne peut révéler son empoisonnement et préfère mettre officiellement sa mort sur le compte de la prétendue magie noire exercée par les deux comparses.

« Le roi est mort ! Vive le roi ! ». Le duc d’Anjou revient de Pologne et Henri III succède à Charles IX. Craignant à juste titre de se faire assassiner, le futur Henri IV retourne alors dans sa Navarre avec sa loyale épouse en attendant que son tour arrive.

 

Un roman daventures

Comme je l’ai précisé d’emblée, ce roman est étonnamment accessible et se lit très vite. On doit cette fluidité à la prédominance du dialogue et aux descriptions limitées en nombre et en longueur. Elles se limitent au strict nécessaire pour la compréhension et la progression de l’intrigue, c’est-à-dire au Louvre, avec ses cabinets et passages secrets, aux rues de Paris et à la partie de chasse. Le rythme est haletant et l’humour efficace. Il est souvent noir de par la situation, avec par exemple un Charles IX qui fait des rimes dans un Chapitre intitulé « Un roi poète » juste avant de commanditer l’assassinat de l’amiral de Coligny qu’il appelle « mon père ».

Le rythme est donc soutenu et l’ennui n’atteint jamais le lecteur grâce aux revirements de situation permanents. Ainsi tout laisse à croire – même si nous sommes tous allés à l’école et savons qui a succédé à Charles IX – que le roi de Navarre régnera sur la France, tant il parvient à échapper aux mailles pourtant très étroites du filet de Catherine de Médicis. Elle veut le faire exécuter pendant la Saint-Barthélemy, sa femme lui interdit de sortir et il s’en sort. Elle tente de l’empoisonner via un produit de beauté sur le visage de sa dame d’honneur et maîtresse d’Henriot, Charlotte de Sauve. Rusé comme un renard – du moins c’est ce qu’il ressort du personnage – il décèle le piège. Elle réitère cette tentative par le biais d’un livre, mais l’objet tombe finalement entre les mains de Charles IX. Lorsqu’elle tente une dernière fois de le faire assassiner après la mort de son fils, c’est le fidèle De Mouy qui tombe à sa place. La poursuite acharnée d’Henri de Bourbon par Catherine de Médicis du début à la fin du roman rappelle avec ironie ces parties de chasse si bien décrites, à la différence que la chasse à la cour de Charles IX est fructueuse malgré la vaillance de l’animal porteuse de rebondissements.

Il en va de même pour les deux amis provinciaux qui finissent par se lier d’amitié. Le lecteur craint également, jusqu’au bout, que la liaison de La Mole avec une fille de France ne soit révélée.

Le jeu des alliances et fausses alliances – notamment les fausses allégeances des huguenots au catholicisme et au Duc d’Alençon – tient le lecteur en haleine puisqu’il le force à se concentrer pour ne pas perdre le fil de toutes ces intrigues dans l’intrigue.

Des hommes tout en nuances, des archétypes féminins

Dans La Reine Margot, les hommes trahissent pour leurs intérêts et aucun ne semble entièrement cruel et dépourvu de remords. Charles IX commandite la Saint-Barthélemy sous l’influence de sa mère et porte un amour sincère à une femme inconnue qui élève son bébé (cf. partie suivante), La Mole est délicat, Coconnas est brave et tonitruant, mais surtout un modèle de loyauté, à l’instar du protestant De Mouy, et enfin même le parfumeur de la reine mère est rongé par le remord quand il réalise les horreurs – notamment l’empoisonnement du roi – qu’elle lui fait faire.

En revanche, Catherine de Médicis est l’unique personnage qui ne connaît pas le remord ou la culpabilité. Intrigante, la Florentine pétrie de superstitions utilise volontiers la magie noire pour connaître l’avenir et son « parfumeur » devient son meilleur allié pour parvenir à ses fins.

Margot remplit quant à elle le célèbre rôle – idéalisé par hommes – de l’Amoureuse, avec sa grande confidente Henriette de Nevers. L’une cache La Mole pendant que l’autre fait de même avec Coconnas. Les deux femmes mariées sont prêtes à tout pour sauver leur amant, la reine Margot allant jusqu’à risquer son honneur. Elles échouent finalement et restent inconsolables après l’exécution des deux amis gentilshommes.

Il ne faut donc pas compter sur ce roman pour dépasser les stéréotypes féminins, avec la sorcière d’un côté et la sainte de l’autre. Car même si les actes de Margot pour protéger son époux sont mus par son ambition, sa loyauté à toute épreuve envers ce dernier et les risques inconsidérés qu’elle prend pour son amant en font une sorte de femme amoureuse idéale et profondément bonne.

 

Des pages émouvantes

Parmi les pages émouvantes de ce roman d’aventures, j’ai tout d’abord retenu la présentation par Charles IX à Henri IV de son enfant illégitime et de sa bien-aimée dans un modeste appartement près du Louvre. La visite ne prend que quelques pages, mais le véritable amour que porte le commanditaire de la Saint-Barthélemy à ces deux êtres dont il souhaite préserver l’innocence arrive comme une parenthèse de pureté – la femme apparaissant comme une sainte dans le regard de Charles IX – au milieu des trahisons, complots et bains de sang indissociables de l’exercice du pouvoir à cette époque.

Mais si l’amitié qui unit la reine Margot et à Henriette de Nevers donne lieu à des dialogues de femmes amoureuses, teintés de « midinettisme » gloussant, celle qui unit leurs deux amants est tout simplement la plus belle qu’il m’ait été donné de suivre en littérature. Arrivés à Paris en même temps, séparés par la religion puis réconciliés dans le frôlement de la mort et grâce à l’intervention de leurs maîtresses, l’expression « à la vie, à la mort » est à prendre au pied de la lettre pour qualifier leur lien. Si Coconnas échappe aux brodequins pendant la séance de la « question » grâce à une entente avec Caboche, le bourreau de Paris, La Mole n’a pas cette chance. Le corps détruit par la torture, il ne peut se lever, et donc s’enfuir de la chapelle avec son ami et leurs deux bienfaitrices qui ont mis en place ce projet. Coconnas prend alors la décision la plus bouleversante du roman : il refuse de suivre les deux femmes sans son ami, préférant encore aller à l’échafaud à ses côtés. La scène de l’exécution des jeunes gens au milieu de la foule hystérisée de Paris est la plus belle qui soit, inspirant la pitié face à une telle injustice sans toutefois virer dans le pathos. Pour preuve quelques extraits du chapitre « La place Saint-Jean-en-Grève »

p. 487 « la foule, pour plonger son regard avide jusqu’au fond de la voiture, se pressait, se haussait, se levait ; (…) satisfaite lorsqu’elle était parvenue à ne pas laisser vierges de son regard ces deux corps qui sortaient de la souffrance pour aller à la destruction. »

p. 489 « Puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme il eut fait d’un enfant »

La dignité de Coconnas face au peuple de Paris insultant le pauvre La Mole est inébranlable et sublime : p. 489 « tandis que La Mole serrait les mains de son ami, un sublime dédain éclatait sur la figure du Piémontais, qui, du haut du tombereau immonde, regardait la foule stupide comme il l’eût regardé d’un char triomphal. L’infortune avait fait son œuvre céleste, elle avait ennobli la figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son âme. »

Même Caboche verse une larme juste avant de couper la tête de La Mole !

Requiem des innocents, Louis Calaferte

Ce livre n’est ni un roman, ni un classique, c’est une claque. Violent, éprouvant, choquant, il fait mal et reste. Il faut donc le lire.

C’est l’histoire de la réalité, il n’y a pas d’intrigue avec une situation initiale, un élément perturbateur, des péripéties, un dénouement et une situation finale. Requiem des innocents est une narration qui comprend plusieurs mini-intrigues et scènes.

Écrit à la première personne, ce requiem relate l’enfance de Louis dans les années 30-40 dans la « zone », une banlieue misérable de Lyon. Qui vit dans la zone ? Tous les déchets de l’humanité, les refoulés des villes : bandits, petites frappes, alcooliques – comme le père de Louis –, putains et repris de justice. L’alcool y coule à flot, tout comme le sang, et le narrateur n’est pas avare de coups. Avec Schborn, il est l’autre chef de la bande d’enfants qui gravitent dans la zone. Craint par ses congénères, il peut tout se permettre sur les victimes désignées, autrement dit les plus faibles, et ne se fera même pas frapper lorsque le maître d’école annonce qu’il est le seul à avoir obtenu son certificat d’études. Cette scène d’ouverture n’est pas anodine : elle amorce une échappatoire pour Louis vis-à-vis d’un milieu sordide par la suite décrit sous forme de tranches de vie. Plusieurs caractéristiques de la zone reviennent dans ces histoires. On ne peut s’empêcher de penser à d’autres récits de quartiers difficiles, mais celui de la banlieue de Ferrante est presque sage comparé à la zone de Calaferte.

  • La crasse. Elle est partout : dans les maisons des habitants, l’unique commerce de vêtements reprisés tenu par un juif, et les deux bars du quartier.
  • La promiscuité. Responsable de la précédente, elle donne une impression de vaste bordel où les gens vivent les uns sur les autres. Louis n’a aucune intimité et semble vivre « contre » ses parents et son frère. Les ménages s’entendent et tout se sait de ce qu’il se passe entre les quatre murs des différents foyers. Les enfants ont depuis toujours les poux pour compagnons.

 

  • La violence. C’est le principal thème de ce livre et la plume énervée ainsi que le vocabulaire sans édulcorant de Calaferte se mettent parfaitement au service de la retranscription de cette violence. L’humiliation, la cruauté en sont ses manifestations ; l’ennui et la pauvreté dans un vide présent et futur, ses racines.

Les scènes de violence se multiplient, toutes décrites avec une grande précision. Louis se fait battre par sa mère et son père se joint à elle si le fils rend les coups. Dans cette zone habitée par des hommes sans foi, la loi du plus fort règne et le petit Louis bat son frère ainsi que les faibles du quartier. Ainsi l’infirme et consanguin Totor Albadi sert de souffre-douleur, notamment les jours d’ennui profond. Il saigne, il pleure à chaque fois, mais s’est accommodé de son rôle. Quand il pleut et que les rares activités possibles disparaissent, il sait que la ration sera décuplée. On trouve certes toujours plus fort que soi, mais heureusement pour Totor, plus faible aussi. Il peut donc se défouler sur un chat qu’il a adopté spécialement à cette fin. Comme chacun sait, la cruauté d’un enfant n’a pas de limite et sous la pression du groupe, Albadi lance des pierres sur sa mère jusqu’à l’assommer un soir où la pauvre femme demande à sa seule famille de rentrer à la maison par crainte – justifiée – que son fils subisse à nouveau les nouvelles trouvailles de cruauté de la bande.

Le summum de la violence arrive vers la fin, lorsque Louis décide de tuer un chien errant par pur désir de violence.

  • La sexualité débridée. De l’ennui naît aussi la débauche. Quand un milieu est aussi dépourvu d’occupations que de codes et pudeurs sociales, ses membres ne cachent pas plus leur envie de sexe que leurs pulsions violentes. Pendant les chaudes journées dans la zone, les hommes ont vue sur les sexes des femmes alignées, les jambes bien écartées, pour papoter et se faire bronzer. À la nuit tombée, les couples nouvellement formés vont forniquer dans des wagons désaffectés un peu plus loin. La promiscuité est là encore de mise et personne n’ignore qui couche avec qui.

Lobe, le maître affiche fièrement sa liaison avec une prostituée et se livre gaiement à des attouchements sur sa petite amie dans les bars de la zone.

Tarte à la crème, mais que Requiem des innocents illustre parfaitement : la frontière entre le sexe et la violence peut s’avérer bien floue. Et comme la violence atteint son paroxysme lorsque Louis tue un chien pour se délivrer d’une rage irrépressible, la sexualité atteint le paroxysme de la violence dans une scène de viol, celui de la petite Emmy par le groupe habituel de gamins. Comme pour le meurtre du chien, l’initiateur du viol – Schborn – montre des regrets et une profonde haine de soi après l’acte.

Ces crimes se révèlent alors comme l’accomplissement d’un désir de « toucher le fond » et d’agir à la hauteur de l’idée que les protagonistes se font d’eux.

Un auteur catholique au style cru parfois lyrique

Impossible de chroniquer Requiem des innocents sans aborder le style. Selon les rites catholiques, le requiem est une messe célébrée avant un enterrement et pour cause, le style de cette œuvre autobiographique mime le lyrisme et la violence bibliques. Certains passages sont de véritables envolées lyriques, notamment celui où le narrateur désormais libéré de ce milieu rend un hommage vibrant à ses camarades de la zone qu’il n’oubliera jamais et qu’il aime sincèrement. Morts ou certainement dans une situation peu enviable, ils n’en restent pas moins innocents. Pour son propre salut, Louis n’a pas eu d’autre choix que de les quitter, et souhaite tout dire une dernière fois dans ce livre avant de les enterrer.

Au cœur de l’atrocité du ghetto, des moments de bonheur se laissent entrevoir. C’est là que le style décolle littéralement, par exemple dans ce magnifique passage où le jeune Louis part avec son mentor Lobe pour une virée nocturne au centre-ville de Lyon et trouve de la beauté chez les clochards de la nuit qu’il contemple avec une compassion catholique :

« Sait-on la beauté qu’il y a dans ce laisser-aller animal ? Hommes déchus, anges terribles, crouteux, sales, malades, ivrognes, fainéants, répugnants, indifférents, étrangers, faisant confiance au monde. A la bonté du monde, à celle des passants de la nuit. » (p. 176). Puis il assiste à un mélancolique lever de soleil dans le froid de l’hiver, juste avant de retrouver l’enfer de la zone. Sa colère s’en trouve multipliée à son retour.

Dans un autre passage notable, le narrateur adulte évoque sa mère dont il n’a plus de nouvelles et se livre à un véritable haine contre sa « garce » de génitrice. Ainsi « Une femme n’est pas mère à cause d’un fœtus qu’elle nourrit et qu’elle met au monde. Les rats aussi savent se reproduire. Je traîne ma haine de toi dans les dédales de ma curieuse existence. Il ne fallait pas me laisser venir. Garce. Il fallait recourir à l’hygiène. Il fallait me tuer. Il fallait ne pas me laisser subir cette petite mort de mon enfance, garce. Si tu n’es pas morte, je te retrouverai un jour et tu paieras cher, ma mère. Cher. Garce. » (p. 89). Le géniteur, une épave aujourd’hui clochardisée et rongée par l’alcool, a bien évidemment droit à la même violence verbale dans le paragraphe qui suit, avec la foi catholique de l’auteur qui ressort : « J’irai à l’Institut reconnaître ton cadavre. Je te le promets. J’ai besoin de te voir nu et immobile. La garce ne sera pas là pour implorer en ta faveur son hypocrite Dieu protestant. Nous nous retrouverons dans la terre qui doit tous nous prendre. Et au-delà de la terre, nous nous haïrons. Férocement. En paix. Il n’y aura pas de repos. » (p. 91).

Le style est cru, saccadé et use de répétitions – la fameuse « garce » plus haut – pour souligner la violence, mais il est surtout profondément ancré dans le religieux. C’est celui d’un jeune écrivain qui se retourne et affronte son passé noir dans la grandiloquence miséricordieuse des rites catholiques. Malheureusement, l’auteur regrettera plus tard ce livre, en l’état – « S’il y a deux livres de moi que j’abomine, ce sont les deux premiers, que je verrais disparaître avec plaisir » (Le spectateur immobile, Carnets IV 1978-1979). Peut-être estimait-il son premier chant – parfois un cri – trop viscéral et moins réfléchi que ses œuvres suivantes ? En tout cas, il se termine par une phrase d’amour car après tout, le pardon est maître chez les catholiques et ces innocents ne sont que les victimes d’une société qui les a mis au ban. Quand un crime se passe dans la zone, il n’intéresse personne. Mais quand Ledebaum tente d’étrangler sa sœur dans un hôtel en ville, tous les journalistes locaux se rendent dans le ghetto/au zoo pour l’examiner. Tout est dit. Toute ressemblance avec les banlieues françaises du XXIe siècle ne peut être que fortuite, mais impossible à ignorer.