La Ferme africaine, Karen Blixen

Comme pour Le Retour au pays natal de Thomas Hardy, je vais tenter ici tant bien que mal de relater et d’analyser un livre que j’ai lu en anglais. Les citations et titres sont traduits par mes soins. N’étant pas traductrice littéraire, je prêche l’indulgence.

N’y allons pas par quatre chemins : La ferme africaine de Karen Blixen (parfois publiée sous le pseudonyme Isak Dinesen) m’a fait passer de l’idéal littéraire à l’ennui profond. Une fois n’est pas coutume, la chronique sera donc « courte ». Dans ses mémoires de 330 pages (édition Penguin Books fidèle à l’image en Une de l’article), la baronne danoise relate les dix-sept années passées aux Kenya au début du siècle dernier. À la tête d’une vaste plantation de café,  la narratrice partage ses émotions et rencontres marquantes au milieu d’un paysage saisissant et d’une culture qu’elle analyse avec une grande finesse.

Contexte de la ferme africaine

En 1913, la baronne et son mari achètent des terrains au pied des collines du Ngong, à 16 km au sud-ouest de Nairobi. Alors que le jeune couple destinait son exploitation à l’élevage laitier, ils optent finalement pour la plantation de café, plus rentable. Le gros du travail est effectué par des « squatters », comprenez des Kikuyus gracieusement autorisés par les colons, en échange de leurs bras, à habiter les terres qui leur appartenaient auparavant. Plus de dix ans après son arrivée au Kenya, le couple divorce et Karen Blixen reprend seule la gestion de son immense exploitation. Elle devient alors le centre de la vie des Natifs qui l’entourent. Bien plus qu’une patronne, elle les soigne, les aide et règle les différends.

Ces années africaines donnent lieu à une narration à la fois tendre et lucide d’un peuple et de ses terres. En voici quelques morceaux choisis.

Première partie : Kamante et Lulu

Le récit s’ouvre sur ce paysage que la narratrice, depuis son Danemark natal, n’oubliera jamais. Ses odeurs, ses couleurs, ses couchers de soleils, sa faune, sa flore : la nostalgie habite ce décor planté avec précision.

Le chapitre consacré à Kamante est sans doute l’un des plus marquants. Ce petit garçon de la tribu des Kikuyus est dans un état misérable lorsque la baronne fait sa connaissance. Sa maigreur lui fait paraître quelques années de moins et son corps est parsemé de plaies ouvertes. La narratrice ne parvient pas à le soigner elle-même dans son dispensaire, improvisé grâce à ses quelques notions de médecines et de soins. Elle l’envoie alors à la mission des Chrétiens écossais la plus proche et peu à peu, l’enfant guérit. Il devient son cuisinier, apprend vite, ravit ses invités avec une cuisine européenne qu’il trouve lui-même ridicule et trop sophistiquée. De par son mélange de lucidité-fatalité africaine et de légèreté,  ce compagnon irremplaçable restera aux côtés de la taulière jusqu’à la fin du récit.

Lulu est une gazelle dont Karen Blixen tombe sous le charme alors qu’elle n’a pas encore atteint l’âge adulte. La description de l’animal donne lieu à une métaphore filée de la Femme, dans toute son élégance et sa pudeur (bah tiens !). Ce n’est d’ailleurs pas pour rien si les Africains parlent souvent de « gazelle » pour désigner une femme qui leur plaît, amante ou non.

Deuxième partie : Coups de feu fatals

Lors d’une petite fête entre enfants, l’un des participants tire accidentellement sur ses camarades. Bilan : un mort et un blessé grave. S’en suit un procès qui, allié une fine analyse de la narratrice, met à jour la conception africaine de la justice. Tandis que la justice occidentale s’emploie à juger le caractère volontaire ou non de l’homicide, ou encore les éventuelles circonstances atténuantes de l’accusé, les Africains ne s’embarrassent pas de telles considérations. Le tribunal n’est pas présidé par des juges de 23 ans sortis de l’École de la magistrature, mais de vieillards : les sages de la tribu. Concrets, les Kikuyus mènent le procès dans un seul but : faire payer le coupable pour la perte humaine engendrée. Faire payer au sens propre, et non au figuré : le père du tireur en herbe est alors condamné à céder aux familles des victimes une partie de son bétail à titre de réparation.

Troisième partie : Visiteurs de la ferme

Blixen évoque l’importance des grandes danses collectives, sans doute le lien social le plus important en Afrique. Ces Ngomas ont lieu le jour et/ou la nuit, les rôles sont parfaitement distribués et le tout se termine en transe.

Parmi les visiteurs européens de la ferme, on découvre le « Vieux Knusden », un pêcheur Danois haut en couleur à la dérive financière – et mentale ? – qui raconte ses aventures passées à la troisième personne.

Le visiteur le plus intime de la propriétaire des lieux est bien évidemment Robert Redford, alias Denys Finch Hatton. Amants après le divorce de la baronne, ils partent en safari ensemble et explorent même le magnifique paysage dans le petit avion de Denys. Le séduisant partner in crime se tuera d’ailleurs dans un accident d’avion. Par une réciprocité des plus instinctives, cet Anglais est très apprécié des Africains. Sa tombe dans les collines du Ngong devient pour les natifs un lieu de recueillement, toujours fréquenté. À noter que sa mort n’est racontée qu’en Cinquième partie.

Remarque : Hollywood étant ce qu’il est, le film transforme en amour passionnel – bien aidé par l’un des acteurs les plus sexys de l’époque – une relation dépeinte dans le livre comme amicale et dont le caractère amoureux ne peut être que deviné, et certainement pas lu.

Berkeley Cole, également expatrié britannique, est très ami avec Blixen. Cet aristocrate sympathique se plaît bien dans son personnage de dandy qui fréquente la bonne société des Européens établis au Kenya. Hédoniste par excellence et inévitablement ami de Denys, il fait goûter des vins délicieux à la baronne.

Quatrième partie : Journal d’une immigrée

Cette partie est le paroxysme du décousu que je reproche tant à cette œuvre. Elle n’est qu’une succession de fragments, de mini-récits de vie dont le lien est si faible et la cohérence si inexistante qu’on oublie tout. Journal d’une immigrée ne comporte pas non plus d’épisode aussi détaillé et marquant que l’histoire de Kamante ou du procès. J’en ai tout de même relevé un.

Intitulé Des girafes vont à Hambourg, il contient une critique sans équivoque des zoos. La baronne, pourtant grande amatrice de safari et excellente chasseuse, semble ici bien en avance pour son temps. Mais tout cela est assez logique. Comment une femme chaque jour au contact de la faune africaine sauvage peut-elle concevoir qu’on mette une girafe, ce noble animal, dans une cage pour le seul divertissement des Européens ? Alors qu’elle croise un cargo allemand dans le port de Mombasa, la narratrice se prend d’empathie pour ces deux pauvres girafes, imagine ce qu’elles ressentent à cet instant, et ce qu’elles vivront une fois arrivées à destination. Les foules se déplaceront pour voir ces bêtes curieuses, rire devant la bêtise et l’infériorité du monde animal capable de produire une espèce au si long cou. Les enfants seront effrayés ou tomberont amoureux d’elles, tandis que les parents « penseront que les girafes sont de braves bêtes et seront persuadés de leur faire plaisir » en leur donnant à manger. Repenseront-elles avec nostalgie à leur pays ? À ses montagnes bleues, ses grands arbres et ses rivières ? Elle leur souhaite alors de mourir pendant le long trajet pour ne pas avoir à vivre ce douloureux déracinement. Ce réquisitoire contre l’emprisonnement des animaux sauvages en Occident me semble assez clair dans la dernière phrase du chapitre. « Quant à nous, nous devrons trouver quelqu’un pour transgresser formellement nos pratiques avant de pouvoir demander pardon aux girafes pour les transgression que nous leur avons fait subir. »

Mais, mais, mais…Parler de sensibilité animale et réfuter ainsi la supériorité des Hommes sur le animaux…Madame Blixen ne nous ferait-elle pas – déjà – de l’antispécisme ?

Cinquième partie : Adieu à la ferme

Seule partie de forme linéaire puisqu’elle suit la chronologie menant au départ final du Kenya, c’est aussi la plus émouvante. Elle est traversée par le chagrin, voire par le déni car face aux difficultés matérielles irréversibles, à la nécessité de vendre, Blixen refuse d’y croire et garde espoir jusqu’au bout.

Le prix du café s’effondre et la même année, la région subit une invasion de sauterelles qui dévaste les plantations. Comme si ces drames ne suffisaient pas, les morts autour de la propriétaire de l’exploitation condamnée se multiplient. Denys meurt dans un accident d’avion, Berkeley disparaît lui aussi, et enfin Kinanjui laisse la baronne un peu plus seule encore. Ce grand chef des Kukuyus de la région, nommé par les autorités coloniales, assurait un rôle de sage local en plus de la mise à disposition de main d’œuvre suffisante pour la plantation de café.

Blixen, dépouillée de ses plus grands amis, vend la ferme avec son fidèle Farah. Lorsqu’elle prend le train pour rejoindre la côte en vue du retour en Europe, elle jette un dernier regard sur les collines du Ngong au loin, avant qu’elles ne disparaissent pour de bon.

Analyse

Un genre littéraire déroutant

J’ai beau avoir travaillé trois ans pour l’Afrique et par conséquent développé un certain intérêt pour le continent et une légère connaissance se ses caractéristiques – même si les projets dont je m’occupais depuis le siège hambourgeois se déroulaient pour la plupart au Congo, cette lecture ne m’a pas plu. Mon habitude des romans classiques m’a joué des tours, car ce récit était trop décousu pour que je réussisse à rentrer dedans. Alors oui l’unicité, c’est l’héroïne-narratrice et sa ferme, c’est son rapport à un environnement culturel opposé à ses origines, mais il n’y a ni thèse ou réflexion structurée, ni intrigue. En d’autres termes, La ferme africaine n’est ni un essai, ni un roman. Ce sont des mémoires, soit une succession de tranches de vie racontées et analysées certes avec un brillant mélange de prosaïsme et de recul, mais l’absence de trame m’a empêché d’être en prise avec ce qu’on me racontait.

Au-delà de ce manque d’unicité dérangeant, le récit ne comporte aucune linéarité ni chronologie apparente, si ce n’est à la fin où la baronne raconte ses derniers jours dans sa ferme kenyane.

Les derniers temps des colonies

Le succès de ce livre – et celui de l’adaptation cinématographique avec Meryl Streep et Robert Redford auquel il a donné lieu – tient sans doute à cette douce nostalgie d’une époque, celle des dernières années de l’empire britannique avant la vague de décolonisation de la deuxième moitié du XXe siècle. A ne pas mal interpréter : il ne s’agit pas là de regretter « le bon temps des colonies », mais de se plonger dans le lyrisme nostalgique – même s’il est teinté d’analyses parfaitement rationnelles – d’une Européenne saisie par la beauté d’un paysage et la force naturelle du lien entre celui-ci et les peuples qu’il abrite.

Cette idée s’exprime notamment à la page 186 de mon édition, lorsque la narratrice explique le profond attachement réciproque observé entre les Natifs et ces personnages à l’ancienne que sont Berkeley et Denys. Selon elle, « peut-être que les hommes blancs du passé, de n’importe quel passé, auraient mieux compris, et éprouvé une plus grande sympathie pour les races de couleur que nous, les hommes de l’âge industriel, n’y parviendrons jamais. À partir du moment où l’on a construit la première machine à vapeur, les routes reliant les races du monde se sont séparées, et nous ne nous sommes plus jamais retrouvés depuis. » Comprenez : le progrès éloigne les hommes. Et dire qu’on nous rabâche la même chose au sujet des réseaux sociaux ! Blixen avait déjà eu l’intuition de ce paradoxe du lien factice censé rapprocher les hommes alors qu’il les met à distance les uns des autres.

Les peuples

Mais la réalité ne se limite pas aux rapports entre les Blancs et les Africains. Karen Blixen nous montre bien que différents peuples vivent autour de son exploitation. Une distinction qui entre en résonnance avec ce slogan des personnes d’origine africaine qui vivent en France : « L’Afrique n’est pas un pays ». Évidemment que non, mais encore faut-il savoir pourquoi. Le continent est d’autant plus hétérogène qu’à plus petite échelle, sur les terres de La ferme africaine, gravitent à la fois les Kikuyus qui travaillent pour la baronne, les Massaï, célèbre peuple de guerriers (merci Frédéric Lopez), les musulmans somaliens avec leurs femmes gracieuses et ultra-parées et dont est issu Farah, le « bras droit » de la narratrice, sans oublier les marchants indiens qui ont beaucoup apporté au pays avant la colonisation européenne. Il est important de souligner que ces peuples, bien souvent, se haïssent mutuellement depuis toujours. Par exemple, la tension entre les Massai et les Kikuyus est palpable, notamment lors d’une Ngoma organisée par les derniers et à laquelle se joignent les premiers de manière tout à fait impromptue. Au-delà des conflits entre peuples, il existe des guerres entre tribus d’un même peuple. On apprend ainsi que la tribu à laquelle appartient Farah est en guerre avec celle du domestique de Berkeley. Or ils sont tous deux Somaliens.

Chaque peuple du vaste continent africain est habité par l’esprit de clan.

Un récit mélancolique

La mélancolie est le sentiment qui domine de bout en bout ce récit pourtant trop fragmenté. Les collines du Ngong lui manque, les squatters lui manquent, les safaris lui manquent, les couchers de soleil lui manquent, ses amis expatriés lui manquent. Blixen est certes capable de raisonnement lorsqu’il s’agit de penser l’Afrique et l’intendance de son exploitation qu’elle a su mener avec un grand sens des responsabilités, mais le lyrisme du style nous reflète une idée très simple : la précision des souvenirs n’a d’égale que la mélancolie intacte que déclenche leur évocation.

Ainsi, ce pays si qui l’envoûte tant est une pérennité, une stabilité malgré les vicissitudes de l’existence humaine. À la page 321 par exemple, elle met en parallèle le vieil Africain et l’éléphant. Tous deux ne sont que parties d’un tout et même l’esclave arraché à sa terre se rappelle les hautes plaines qui elles, ne bougent pas.

Le déracinement des « colons »

En lisant les mémoires de cette Européenne en Afrique, j’ai pensé à tous les autres récits de colons poussés à quitter une terre qui était devenue la leur. Cette nostalgie incroyable pour des hommes et leur nature se déploie dans des narrations de l’autre bout du monde et dans des départs tout aussi peu voulus. J’ai donc retrouvé cet amour et ce déracinement dans le film Indochine, même s’ils sont encore plus « justifiés » puisque le personnage de Catherine Deneuve n’a connu QUE l’Indochine. Mais dans les deux cas, la mort hante le départ, et le tragique de la disparition des êtres chers aux deux narratrices rejoint l’immense tristesse de leur propre vie qu’elles sont forcées d’abandonner, d’enterrer là-bas, pour en commencer une autre dans un pays censé être le leur, sans l’être pourtant dans leur cœur.

La nostalgie, elle, ne meurt jamais. Il n’y a qu’à écouter tous ces pieds noirs qui parlent de l’Algérie les larmes aux yeux.

Une vie, Maupassant

On enchaîne, on enchaîne ! C’est l’heure de la deuxième lecture de notre petit défi de l’année, avec une exception ici, puisque Une Vie de Maupassant est la seule œuvre que j’ai déjà lue par le passé. Collégienne, je me rappelle avoir été longtemps marquée par le destin malheureux de l’héroïne. Aujourd’hui adulte et donc capable de contextualiser un roman, j’y ai découvert des aspects littéraires, politiques et sociétaux insoupçonnés lors de cette première lecture juvénile.

Pour vous inciter à le lire – si je pouvais vous y forcer, je le ferais – voici une citation de Tolstoï en quatrième de couverture de mon édition : « Une vie est un roman admirable ; ce n’est pas seulement le meilleur roman de Maupassant, mais peut-être même le meilleur roman français après Les Misérables de Hugo. »

 

Résumé par chapitre

J’ai trouvé un résumé bien fait et plus court que le mien à cette adresse : http://lectureslaucadet.over-blog.com/article-une-vie-de-maupassant-resume-par-chapitre-50813854.html

 

I

Jeanne, fille du baron et de la baronne Simon-Jacques et Adélaïde Le Perthuis des Vauds, est sortie la veille du couvent. Le roman s’ouvre juste avant le départ de la famille de Rouen pour « les Peuples », leur demeure familiale sur le littoral normand. Jeanne attend tout de la vie et ses rêveries romantiques trouveront forcément un meilleur écho dans la nature. La jeune fille ne peut donc contenir son enthousiasme à l’idée de vivre à la campagne. Dès son arrivée, son exaltation est si grande qu’elle passe une nuit entière à s’imaginer des histoires romanesques à partir des tapisseries de sa chambre avant d’observer la nature depuis sa fenêtre, et ce jusqu’au lever du soleil. Après le couvent, la jeune vierge est pleine d’espoirs, l’avenir lui est ouvert et elle se surprend à rêver de l’homme qui partagera son bonheur, à s’imaginer parcourir avec lui cette nature qui recèle les plus belles promesses.

 

II         

Jeanne s’adonne corps et âme à son nouvel environnement. Elle court sur la falaise et nage pendant des heures jusqu’à perdre haleine. Les prouesses physiques de cette excellente nageuse sont décrites avec précision pour mieux souligner un contraste : ce corps sain abrite un esprit terriblement médiocre. Mais son amour du romanesque a de qui tenir : sa mère cède elle aussi à des rêveries sans fin et lit Walter Scott. L’écrivain écossais est effectivement très en vogue à l’époque de l’intrigue, soit en 1820 sous la Restauration. Pour une femme obèse, essoufflée en permanence et  souffrant d’ « hypertrophie », la pensée d’Adélaïde « vagabonde à travers des aventures tendres dont elle se croit l’héroïne ». Lors d’une visite chez la petite famille, l’abbé Picot, curé de campagne à la bonhommie presque caricaturale, parle pour la première fois du vicomte de Lamare et promet de faire les présentations.

 

III

Le dimanche suivant, les deux femmes font la connaissance du vicomte à la sortie de la messe. Le charmant jeune homme multiplie alors les visites aux Peuples et accompagne même le père et sa fille lors d’une ballade en mer vers le site idyllique d’Etretat. Cette escapade est propice à un doux rapprochement des cœurs entre les jeunes gens et le soir venu, seule dans sa chambre, Jeanne se demande alors si le beau vicomte est celui dont elle a rêvé lors de cette fameuse première nuit aux Peuples. Suite à une entente secrète entre les parents de Jeanne et le vicomte, une joyeuse cérémonie de baptême de barque est organisée. Le vicomte demande alors en fiançailles la jeune fille enchantée de ce décor, qui accepte sans hésiter. Julien – c’est seulement ici qu’on apprend son prénom – exprime également son désir de l’épouser.

 

IV

Un matin, le baron réveille sa fille en lui apprenant que le vicomte lui a demandé sa main. « La radieuse saison des fiançailles » commence alors. Les deux promis enchaînent les promenades et parlent d’avenir en attendant le mariage imminent. Lorsque le narrateur aborde les préparatifs du mariage et donc les quelques invités à la noce, il présente au lecteur non sans cruauté un nouveau personnage : tante Lison. Vieille fille pieuse et effacée, la sœur d’Adélaïde est aussi invisible aux yeux de son entourage pendant sa présence que pendant son absence. Les noces donnent lieu à une joyeuse description des paysans normands dans la cour des Peuples pendant que la noblesse s’ennuie à l’intérieur. Le soir-même, le baron se doit de prévenir sa fille fraîchement mariée d’une chose – sa femme n’en ayant pas le courage – : elle doit se donner entièrement à son mari car elle lui appartient. Jeanne apprend ce que cela signifie la nuit même, écœurée par l’amour charnel dont elle n’avait visiblement jamais entendu parler jusqu’ici.

 

V

Conformément au souhait émis par Jeanne lors de leur première balade en mer, les jeunes époux partent en voyage de noces en Corse. Julien se révèle alors terriblement odieux et avare avec le petit personnel et ne cesse de négocier les pourboires. Sa femme, issue d’une famille de nobles d’une grande générosité et pour lesquels l’argent n’a aucune importance, est passablement choquée. Alors qu’elle doit au début céder à l’appétit sexuel de son mari, une randonnée dans le maquis change la donne. Lors d’une scène d’une grande sensualité au cours de laquelle le couple se bat pour boire de l’eau à la source avant de se faire passer l’eau de bouche en bouche, Jeanne découvre les plaisirs des sens et ce séjour en Corse marque une parenthèse charnelle – la seule – dans la vie et le caractère si idéalisé de l’ancienne pensionnaire d’un couvent. La parenthèse est refermée dès la halte de retour à Paris lorsque Julien, portant la bourse offerte par la baronne à sa fille avant le voyage, ne lui donne que cent francs sur les deux mille prévus. Comme elle le fera ensuite pendant toute la durée du mariage, Jeanne accepte par crainte de déclencher une dispute avec son époux si irascible.

 

VI

Le retour aux Peuples marque le début d’une longue vie d’ennui pour Jeanne, qui « s’aperçut qu’elle n’avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée de l’avenir, affairée de songeries. » (p. 119). Le couple fait chambre à part et Julien passe tout son temps à parler affaires avec le baron. Mais la bonne entente avec la belle-famille ne résiste pas à la méchanceté et à la pingrerie du jeune marié. Par souci d’ostentation de sa noblesse, il tient absolument à faire repeindre les écussons des deux familles sur la calèche. Il n’en reste pas moins obsédé par les économies. Il renvoie alors une grande partie du personnel, ne gardant qu’un enfant mal vêtu, et revend les chevaux de la voiture pour les remplacer par deux pauvres bêtes on ne peut plus mal assorties. L’accoutrement du nouveau domestique, le petit Marius, ainsi que les deux chevaux ridicules provoquent les rires des Le Perthuis. Ces derniers font à leur tour exploser Julien qui, fou de rage, accuse le baron d’en être responsable puisqu’il a gaspillé sa fortune.

S’en suite la visite de nobles de la région, décrite avec un humour grinçant. « Jeanne (…) demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux seuls, toute l’année. Mais les Briseville s’étonnèrent de la question ; car ils s’occupaient sans cesse, écrivant beaucoup à leurs parents nobles semés par toute la France, passant leurs journées en des occupations microscopiques, cérémonieux l’un vis-à-vis de l’autre comme en face des étrangers, et causant majestueusement des affaires les plus insignifiantes. » (p. 134) La visite pathétique se termine donc plus tôt que prévu et Marius, pensant qu’il avait la journée de libre, est introuvable. Alors que la voiture est en route vers les Peuples, l’enfant tente de la rattraper et se fait rouer de coups par Julien. Le baron parvient tant bien que mal à faire cesser la barbarie de son gendre. De retour dans le château, personne n’aborde cet épisode et la décision est prise de ne plus faire de visite, là encore par peur de contrarier Julien. Le chapitre se termine sur le départ, prévu depuis longtemps, des parents de Jeanne pour Rouen.

 

VII

La solitude de Jeanne s’agrandit alors. Julien l’ignore totalement et pour compléter le tableau du mari idéal, montre un certain penchant pour l’alcool. Une nouvelle bouleverse ce quotidien terne : Rosalie, bonne et sœur de lait de Jeanne, accouche subitement d’un enfant. « L’autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste ; elle fixait sur sa maîtresse un regard fou, et haletait, comme déchirée par une effroyable douleur. Puis, soudain, tendant tout son corps, elle glissa sur le dos, étouffant entre ses dents serrées un cri de détresse. Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose remua. » (p. 143)

La domestique s’obstine à taire de nom du père, mais Jeanne s’oppose à son mari qui souhaite mettre dehors cette ignoble fille-mère. Une nuit, alors qu’elle est souffrante, Jeanne va chercher Rosalie dans sa chambre. Celle-ci étant vide, la malade tente de trouver du réconfort auprès de Julien et découvre la bonne dans le lit de son époux. La femme bafouée devient folle et court même pieds nus dans la campagne enneigée. Finalement rattrapée et ramenée dans sa chambre, Jeanne reprend ses esprits après quelques jours de délire, apprend qu’elle est enceinte et dit tout à ses parents, venus expressément à son chevet. Personne ne la croit, mais son père veut confronter Rosalie en présence du curé pour lui interdire le mensonge. Lorsque la bonne craque enfin, on découvre que sa liaison avec Julien a commencé à la première visite de celui-ci aux Peuples et qu’il est le père de l’enfant. S’en suit un discours à la fois réprobateur et joyeusement fataliste de l’abbé sur la légèreté des jeunes normandes. Le baron est surtout fou de rage vis-à-vis de Julien, mais l’abbé, toujours dans son rôle de curé de campagne rôdé aux choses de la vie, lui rappelle que ce comportement est tout naturel chez les hommes, le baron n’étant lui-même sans doute pas tout blanc. Celui-ci se rappelle n’avoir effectivement jamais renoncé à une bonne si elle était jolie. On s’accorde alors à placer Rosalie dans une ferme appartenant au baron et à la doter d’une rente honorable pour pouvoir la marier.

 

VIII

Un jour, le couple reçoit la visite des Fourville : la femme est charmante et s’adresse à Jeanne comme à une amie tandis que le mari semble un peu rustre. Julien se fait exceptionnellement beau, chose rare depuis son mariage, pour cette visite qui le ravit. La froideur règne toujours au sein de la propriété des Peuples : Julien fait de longues promenades à cheval et Jeanne s’ennuie.

Sa fatigue de la vie meurt alors à la naissance de son fils Paul. Source de joie et de préoccupation exclusive pour sa maman, l’enfant est plutôt indifférent à son père qui le voit même comme un rival dont la présence affaiblit sa position de mâle dominant dans la famille. Jeanne voue une passion si inquiétante pour son fils qu’on – Julien et ses beaux-parents – l’éloigne de force de son enfant.

 

IX

Lors d’une visite chez les Fourville, Jeanne découvre que le mari est tout à fait agréable sous ses apparences de rustre et manifeste même des signes d’affection et d’amour sincère pour sa femme. Lors de l’une de ces démonstrations, Jeanne surprend son époux en train de pâlir subitement. Tandis que la jeune femme ne devine – une fois encore – rien, le lecteur perçoit la jalousie de Julien.

Peu après cette agréable visite, le couple fait la connaissance des Coutelier, nobles aussi austères que hautains, et qui contrastent donc avec les Fourville. Le couple décide de ne plus côtoyer les premiers et voit régulièrement les seconds.

Tandis que Jeanne apprend enfin la liaison entre son mari et Gilberte Fourville, elle adopte une attitude indifférente, n’éprouvant de toute façon aucune once d’amour pour Julien. Tandis qu’elle se jette sur son fils et attend avec impatience le prochain séjour de ses parents – les seuls « cœurs honnêtes » à ses yeux (p. 197) aux Peuples, son mépris pour l’amour charnel atteint son paroxysme. La jeune femme au cœur pur se sent bien seule au milieu de ces êtres faibles qui l’entourent, notamment face aux nouvelles grossesses du village. « Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes comme chez les plantes. Et Jeanne, dont les sens éteints ne s’agitaient plus, dont le cœur meurtri, l’âme sentimentale semblaient seuls remués par les souffles tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs, passionnée pour des songes et morte aux besoins charnels, s’étonnait (des grossesses et coucheries du village), pleine d’une répugnance qui devenait haineuse, de cette salle bestialité. » (p. 198)

Lorsque les parents de Jeanne arrivent enfin, elle et son mari trouvent Adelaide terriblement changée et mal en point, même si le baron, trop habitué à son état, n’a rien remarqué. Mais sa femme succombe finalement à un malaise quelques jours après leur arrivée aux Peuples. Tandis que sa fille veille la morte, elle découvre en lisant les correspondances de sa mère que celle-ci avait un amant, lui-même ami de son père. Tout s’effondre pour Jeanne : sa propre mère, qu’elle prenait pour un modèle de pureté, a cédé à ses propres désirs et s’est laissé aller une telle immoralité.

 

X

De nouveau « seule » aux Peuples, Jeanne fait peu à peu le deuil de sa mère, toujours tourmentée par ses lettres d’amour. Lui vient alors une nouvelle obsession : avoir une fille. Or depuis la découverte de la relation de Julien avec Rosalie, Jeanne et lui n’ont plus aucune relation intime. Chose courante à l’époque pour ce type d’affaires, Jeanne se confie au curé. Celui-ci intervient alors auprès de Julien, lequel accepte avec joie la reprise des rapports charnels, tout en s’arrangeant pour ne pas mettre sa femme enceinte. Désespérée, Jeanne retourne voir le bon curé de campagne. Peu gêné par ce type de discussion, il se montre même très loquace et rusé puisqu’il lui conseille de faire croire à une grossesse pour que Julien ne se méfie plus et aille jusqu’au bout de ses rapports. Le plan fonctionne à merveille et Jeanne tombe finalement enceinte pour de bon.

Un nouveau curé vient remplacer l’abbé Picot. Malheureusement aux antipodes de son prédécesseur à la bonhommie parfois grivoise et auquel toute la famille était habituée, l’abbé Tolbiac se distingue par son rigorisme. Le baron, en noble éclairé par les Lumières et adepte d’un panthéisme chargé de bienveillance vis-à-vis des choses de la nature, ne cache pas son hostilité. Mais sa fille se rapproche du jeune curé aux sermons assassins vis-à-vis des comportements déviants, monnaie courante chez les paysans. Allant jusqu’à épier tout le monde dans les champs, sur le bord des routes, il lance même quelques pierres aux jeunes gens en train de copuler s’ils refusent de se séparer à la vue du curé. Toujours mû par cette même volonté de lutter contre l’immoralité de ses paroissiens, il apprend à Jeanne que son mari a une maîtresse. Face à l’indifférence de l’épouse trompée, l’abbé décide d’en informer Fourville également.

Le mari passionné va provoquer la mort des deux amants pendant une tempête. Jeanne accouche peu de temps après d’une fille morte née.

 

XI

Les années s’enchaînent et tournent autour du petit Paul, pourri gâté par sa mère, son grand-père et tante Lison. L’enfant, couvé par ses trois mamans pour qui il constitue une unique source de bonheur,  est pendant longtemps écarté du lien social. Non scolarisé, il ne fait pas non plus sa communion, chose extrêmement rare à l’époque pour ce genre de familles. Le baron s’élève toutefois contre l’égoïsme de Jeanne qui souhaite soustraire son fils à l’instruction pour le garder auprès d’elle. L’enfant est donc finalement envoyé à l’âge de 12 ans dans un pensionnat du Havre et sa mère ne cesse de vouloir lui rendre visite malgré les réprimandes du directeur de l’établissement. Paul est très mauvais et redouble plusieurs classes.

Les années passent et le jeune adulte rend de moins en moins visite à sa famille aux Peuples, plus préoccupé par ses copains et par le jeu. Un jour, un huissier vient réclamer des dettes auprès de Jeanne pour son fils, marquant ainsi le début d’une longue série de dettes que la pauvre mère réglera toujours. Celle-ci découvre alors que Paul ne va plus en cours et fréquente une femme « qui se fait entretenir ». Le jeune homme n’écrira à sa mère que pour lui réclamer de l’argent.

Au cours d’une visite chez un huissier pour régler la vente de ses biens afin d’éponger une dette colossale de son petit-fils, le baron meurt d’une attaque d’apoplexie. Puis, tante Lison disparaît à son tour. Jeanne, abattue par ces morts et abandonnée par son propre fils, s’effondre au cimetière. Mais Rosalie, qu’elle ne reconnaît pas dans un premier temps, la relève et va s’occuper d’elle.

Ironie du sort : Rosalie, veuve et dont le fils s’est marié, a eu une vie plus heureuse que sa maîtresse.

 

XII

La générosité de Jeanne n’étant plus tempérée par l’avarice de Julien, Rosalie lui ordonne de ne plus rien payer pour son fils. En effet, il ne lui reste qu’une rente minuscule et la propriété des Peuples doit être vendue. « La vieille folle », telle qu’on la surnomme dans le village, quitte les lieux et part s’installer avec sa fidèle et solide servante dans une petite maison bourgeoise du le pays de Caux. Lors du déménagement, Jeanne fait la connaissance, émue, du fils de Rosalie, demi-frère de Paul et fils de Julien en qui elle discerne une ressemblance qu’elle ne peut s’expliquer.

 

XIII

Jeanne n’a pas vu son fils depuis des années et lui écrit pour lui demander de revenir. Celui-ci lui répond en lui demandant d’épouser la femme qu’il aime. Jeanne refuse, détestant par-dessus tout cette rivale qui la prive de son fils chéri. Elle décide alors de chercher Paul elle-même et part pour Paris. C’est la première fois qu’elle prend – et voit – cette invention technique révolutionnaire de l’époque : le train à vapeur. Bien évidemment, Jeanne ne trouve pas son fils dans la capitale, puisque le couple a dû partir à cause de ses dettes. Jeanne les paye toutes et lorsqu’elle demande un complément d’argent à Rosalie, désormais unique et pragmatique gestionnaire du ménage, celle-ci refuse et ordonne à sa maîtresse de rentrer.

 

XIV

Jeanne s’enferme de nouveau dans ses rêveries et ne trouve de réconfort à sa triste vie que dans les souvenirs d’un bonheur passé. Mais sa vie va se trouver une dernière fois bouleversée lorsqu’elle apprend par une lettre de son fils que le jeune couple miséreux a désormais une fille. La mère est mourante et ne sachant que faire de l’enfant, son père la remet à Rosalie, venue  expressément par le train pour arranger le mariage. Le roman s’achève ainsi sur ce bonheur parfaitement inattendu et inespéré que le hasard offre à Jeanne, laquelle conclut par ces mots : « La vie, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. » (p. 313)

 

Le contexte

Publié en 1883, le premier roman de Maupassant se veut moins dur que ses précédentes publications. L’écrivain cède à une certaine Madame Braine, à laquelle il dédicace son livre, ami de son maître en littérature : l’inégalable Flaubert. Cette dernière encourage Maupassant à peindre les « classes cultivées » avec moins de férocité que dans Boule de suif. Les romans qui suivront ne seront par ailleurs jamais aussi romantiques que Une vie, avec ses nombreuses et souvent dispensables descriptions de la nature et des saisons. Bien évidemment, leur présence est loin d’être absurde en soi puisqu’elles reflètent l’âme rêveuse et romanesque de Jeanne.

À noter qu’à l’époque de sa sortie, la vente d’Une vie dans les gares a été interdite par le ministère de l’Intérieur.

 

Un roman féministe

Contrairement à ma première lecture il y a de ça une bonne vingtaine d’années, j’ai perçu, non pas une compassion sincère pour le destin de l’héroïne, mais un véritable sarcasme pour la bêtise de celle-ci, de la part d’un auteur qui s’amuse à l’assommer d’une succession de malheurs. Enfant, la vie de Jeanne m’avait bouleversée. Adulte, son ignorance me consterne. D’après les biographes, Maupassant fût un coureur et un véritable modèle de misogynie. Le personnage de Julien a son physique et même son caractère, poussé à l’extrême. Alors l’écrivain, séducteur repenti, a voulu créer un monstre de muflerie, de brutalité et d’avarice pour dénoncer un comportement des hommes répandu à cette époque. En effet, le Julien célibataire fait preuve de gentillesse – c’est d’ailleurs parce qu’elle le trouvait « gentil » que Rosalie accepte ses premières avances – dans son allure de gentilhomme au visage fort joli. Il flatte sa future belle-mère et se montre charmant en tout point. Une fois marié, on découvre un obsédé avec un droit absolu sur sa femme, avare, et surtout infidèle au possible.

Or la pauvre bonne qu’il a engrossée reçoit une volée de bois vert de la part de tout le monde, tandis que, comme le précise l’abbé Picot, le comportement de Julien est tout à fait normal pour un homme. Traduction 2018 : un homme qui couche avec tout le monde est un séducteur et c’est dans sa nature. Une femme qui bla bla bla est…une pute, méprisable.

Mais ce qui à mes yeux donne un aspect féministe au roman – indépendamment de la volonté de l’auteur, cela va sans dire ! -, c’est justement le manque total d’instruction de Jeanne. À peine sortie du couvent, elle imagine en regardant la nature les bonheurs les plus doux partagés avec un homme idéal, et ignore que le sexe fait partie du couple. Pour être tout à fait exact, elle ne sait même pas ce qu’est un rapport sexuel. Connaissait-elle au moins les principes de la procréation ? Même si le voyage de noces en Corse montre qu’elle n’est pas frigide, son éducation majoritairement – exclusivement ? – religieuse ressort dans son dégoût pour les plaisirs charnels et par là son idéalisation de l’être humain via ses parents qu’elle voit comme des cœurs honnêtes. D’où son rapprochement avec l’affreux jeune curé.  Toute l’intrigue, toute la vie de l’héroïne est une démonstration – non voulue par l’auteur, j’insiste – des ravages du manque d’instruction des femmes. Même si cette femme est caricaturale et particulièrement naïve, elle est représentative  son sexe et de la noblesse dans la mesure où elle ne connaît que deux étapes, deux enfermements : le couvent et le mariage. Jeanne ne regrette à aucun moment de telles lacunes, puisqu’elle va jusqu’à souhaiter que son fils ne soit pas scolarisé. Pourtant, c’est parce qu’elle ne sait rien qu’elle s’imagine et espère tout, c’est parce qu’elle ignore tout qu’elle n’apprend rien et passe sa vie à s’ennuyer. L’ennui, principale occupation – avec les tromperies pour certains – des nobles.

 

Une classe chahutée

Guy de Maupassant vient de cette noblesse de province et n’hésite pas à se montrer sans pitié envers elle. Adélaïde est énorme et n’a rien d’autre à faire que se mettre en scène dans des romans qu’elle imagine, toute influencée qu’elle est par ses lectures. Elle peut discuter de généalogie pendant des heures. Les Briseville ont pour seule occupation l’écriture de missives à leurs parents nobles des quatre coins de la France. Jeanne n’a jamais vu le fameux train à vapeur de la ligne Le Havre-Rouen-Paris dont tout le monde parle ! Aussi bête qu’athlétique, Maupassant déverse des torrents de malheurs sur sa pauvre héroïne très lacrymale, et s’amuse même à la fin à faire contraster sa sensiblerie avec la force et le bon sens paysans du caractère de Rosalie.

Mais au sein de la noblesse, on distingue deux types. D’un côté, les nobles de l’époque de l’Ancien régime, pragmatiques, généreux car sûrs de la pérennité de leur fortune, et pratiquant la religion de façon non dogmatique. Cette noblesse, c’est les Le Perthuis. D’un autre, les nobles de la Restauration, finalement moins modernes : à la fois brutaux vis-à-vis de leurs paysans (serfs ?) et domestiques, avares et alliés des curés, ils n’oublient pas les ravages de la Révolution, savent que leur rang n’est pas garanti et font tout pour le protéger. Cette noblesse, c’est Julien. Le jeune homme impose des conditions difficiles aux paysans de ses terres, frappe son petit domestique, apprécie le dogme de l’abbé Tolbiac – faîtes ce que je dis, pas ce que je fais ! –, met un zèle ridicule à l’ostentation de ses écussons et à l’entretien de relations régulières avec les autres nobles de la région. Ces deux types de noblesse seront bien vite rattrapés par la révolution industrielle, comme le montre la tentative de Paul de monter une compagnie, incarnant par là une nouvelle génération de nobles qui investissent dans l’industrie et spéculent.

 

Une Église réprouvée

Dans sa volonté de se rapprocher de Jeanne, l’abbé Tolbiac exprime clairement un dessein d’alliance entre l’Église et la noblesse, fidèle à l’esprit de la Restauration. Il méprise et s’acharne contre les comportements frivoles de ses paroissiens campagnards et pense que seule la noblesse respectable partage les valeurs de l’Église. D’où l’idée d’une association entre les deux piliers de l’ordre moral afin de faire régner celui-ci dans la paroisse. Cette alliance de l’autel et du trône va clairement dans le sens inverse des nobles libéraux (cf. deux types de noblesse énoncés plus haut), surtout incarnés par le baron.  Au contraire, Julien voit le nouvel abbé d’un bon œil avant de payer de sa vie le rigorisme omniscient de celui-ci. Maupassant vomit ce personnage et ce qu’il représente, n’hésitant pas à le faire passer pour un sorcier, à mettre son austérité en exergue grâce au contraste avec le sympathique abbé Picot, et enfin à montrer toute l’inhumanité de ce jeune curé dans une scène terrible où celui-ci, révulsé par la nature, massacre une pauvre chienne en train de mettre bas.

Maupassant n’a jamais caché sa haine des classes dirigeantes conservatrices de son époque, comme le montre cet extrait – fleuri – d’une lettre de 1877 adressée à Flaubert : « Je demande la suppression des classes dirigeantes, de ce ramassis de beaux messieurs stupides qui batifolent dans les jupes de cette vieille traînée dévote et bête que l’on appelle la bonne société. Ils fourrent le doigt dans son vieux c… en murmurant que la société est en péril, que la liberté de pensée les menace…Je trouve maintenant que 93 a été doux. » (p. 19 – Préface).

Bonjour Tristesse, Françoise Sagan

Dans le cadre du petit défi « Cette année, je (re)lis des classiques », j’avais opté pour une sélection thématique de mes six œuvres. Pour « l’Amour à la plage », ce sera L’Écume des jours de Boris Vian. Il n’empêche que j’ai récemment lu une autre œuvre de cette liste suggérée : Bonjour Tristesse de Françoise Sagan.

Résumé :

Cécile, la narratrice, vient de rater son baccalauréat, mais compte bien profiter de cet été dans une villa du Sud de la France avec son père, veuf, qu’elle aime plus que tout. La jeune Elsa, la maîtresse actuelle de ce dernier, les accompagne dans ces vacances faites de détente et de mondanités. Tout se passe pour le mieux sous la chaleur écrasante de la côte et Cécile goûte même aux premiers émois sentimentaux – et charnels – grâce à Cyril, un bel étudiant de 26 ans.

Dans ce cadre trop parfaitement léger, l’élément perturbateur s’appelle Anne : une amie de son père chez qui Cécile a même vécu pendant deux ans. Avec son élégance et ses principes, la quadragénaire cultivée représente une menace pour le trio hédoniste composé du père, Raymond, de sa fille et de sa maîtresse plutôt cruche. Lors d’une soirée au casino, l’harmonie est officiellement brisée : Raymond affiche son flirt avec la sublime Anne et Elsa, la rousse à la peau aussi humiliée par le soleil que son cœur ne l’est désormais par le séduisant veuf, décide de quitter la villa. Elle y repassera pour récupérer ses valises.

À l’admiration qu’éprouve Cécile pour Anne se mêle un sentiment d’infériorité inconsciemment distillé par Anne et ses remarques méprisantes de femme profonde et sérieuse. Le ressentiment monte en Cécile, tantôt décidée à tout faire pour éloigner la menace, tantôt calmée par son affection envers cette femme qui a plus d’esprit que de méchanceté. Lorsque le couple lui annonce sa volonté de se marier, la jeune mondaine voit sa vie de plaisirs futiles s’écrouler. Mais une fois de plus, elle parvient à se raisonner en se disant qu’un tel ménage serait un bon moyen de mettre sa vie entre les mains de la droite et responsable Anne.

Le désir de vengeance va toutefois se développer et prendre le dessus à cause des privations ostentatoires imposées par la femme parfaite. Cécile doit travailler pour réussir son baccalauréat. Surprise en train d’enlacer Cyril, la narratrice subit également l’interdiction de fréquenter son amant. Le conflit de pensées atteint un point de non-retour dans l’esprit de la jeune fille lorsque celle-ci se retrouve enfermée dans sa chambre par Anne, dans le but de forcer la bachelière à travailler. Quand Elsa passe finalement reprendre ses valises, Cécile, exploitant sa naïveté, lui fait part de son stratagème.

Il est très simple. Pour libérer Raymond – et bien sûr Cécile – du joug d’Anne et récupérer l’homme qu’elle lui a ravi, Elsa se fera héberger par la mère de Cyril et simulera une aventure avec lui. Enflammé par la jalousie et l’angoisse de ne plus pouvoir séduire à son âge, Raymond ira forcément charmer la belle rousse pour se prouver qu’il n’est plus un vieux Monsieur, mais bel et bien un irrésistible quadra encore capable de récupérer ce qui lui a appartenu.

Le plan fonctionne et Anne, dans une scène littéralement pathétique, surprend un baiser entre son futur époux et Elsa. Comme un symbole poignant de sa perte de face, cette femme jusqu’ici intouchable court telle une petite vieille vers sa voiture. Cécile regrette à la seconde même sa cruauté mais ne peut retenir celle qu’elle a outragée.

Le dénouement est tragique puisque Anne meurt dans un accident de voiture et la narratrice semble pencher pour la thèse du suicide. Après une brève période de deuil et de culpabilité, le joyeux couple père-fille retrouve sa nature, même si Cécile vit désormais avec des relents d’un sentiment nouveau : la tristesse.

Contexte :

S’il est parfaitement légitime de trouver que ce livre a mal vieilli, il faut toutefois – comme toujours – se garder de juger une œuvre avec la perspective de notre époque. Rappelons donc que Bonjour Tristesse est sorti en 1954, donc avant mai 68 – et que son auteure l’a écrit à seulement dix-huit ans. Or toute la force de ce livre réside dans ces deux chiffres.

La France d’après-guerre a été bien secouée par cette fiction décrivant les premiers émois sexuels d’une adolescente, même le lecteur contemporain devra chercher les passages érotiques tant ils lui paraîtront pudiques. Ironie du sort : le livre est aujourd’hui édité en littérature jeunesse à destination des collégiens ! Ce qui n’enlève rien au caractère sulfureux du roman à sa sortie, propulsant le livre en tête des ventes. L’écrivaine encore mineure connaît donc rapidement la gloire et l’argent.

Quant au deuxième chiffre, à savoir l’âge de la narratrice – et de l’auteure – il explique la cruauté de la jeunesse, cette innocence égoïste à l’origine des plus perfides manigances.

Quelques éléments d’analyse :

Au-delà de cet aspect du personnage et de sa portée intemporelle – puisqu’il s’agit là de jeunesse et non d’époque -, quelques détails ont attiré mon attention.

Tout d’abord, l’alliance de la cigarette omniprésente et des virées en bagnole évoque un monde pré-hygiénisme. Le lien entre la clope et le cancer n’étant absolument pas établi, tout le monde a la clope au bec en permanence. Ce détail m’avait également frappée à la lecture de L’Étranger de Camus. Associée à la détente, aux moments d’inquiétude, au soir, à la journée, à la séance de bronzette, au dîner, au petit-déjeuner : elle était le smartphone de nos ancêtres d’après-guerre, un prolongement de la main moins distrayant et porté aux lèvres avec désinvolture.

Quant à l’automobile, il faut bien dire qu’elle était clairement à la mode. Pas de campagnes massives de prévention routière ni de permis à points. Pas de tourisme de masse pour encombrer les routes du sud de la France ni de souci de la pollution atmosphérique faisant passer la voiture de joujou bruyant et excitant à simple moyen de locomotion silencieux au possible et – espérons – bientôt dispensable.

Voici donc deux objets qui, tout en apparaissant certes comme des détails, ont énormément participé à la construction d’une certaine atmosphère dans mon imaginaire de lectrice du XXI e siècle. Ils ne sont que la matérialisation d’un esprit de liberté et d’insouciance totalement assumé par la narratrice et son père.

Bien évidemment, d’autres faits moins sexy montrent que nous sommes bien dans les années 50 : la jeune narratrice rate son bac (qui rate cet examen aujourd’hui ?), elle a vécu dans un pensionnat pour filles et n’en a que plus soif de découvertes sentimentales et sensuelles, et enfin Anne craint un « accident » lorsqu’elle surprend Cécile légèrement trop proche de son amant. Comprenez : la contraception n’était pas une évidence. En revanche, la réprobation initiale d’un Cyril, un peu plus conservateur, à l’égard de la liberté de mœurs de Raymond serait aujourd’hui loin d’être anachronique. La société est restée majoritairement traditionnelle – j’ajouterais de droite – et ne pourrait s’empêcher dans son ensemble de juger avec sévérité un veuf enchaînant les conquêtes féminines – parfois beaucoup plus jeunes, Oh mon Dieu !! – sous les yeux de sa fille. Cyril a au moins l’élégance de ne pas expliciter son jugement…

Challenge « Cette année, je lis des classiques » – 2018

Suite à l’initiative publiée ici, j’ai décidé de lire ou de relire des classiques, lus il y a plus de dix ans le cas échéant.

Comme je ne fais jamais les choses à moitié, je choisis le niveau 3 « Je deviens accro » avec 6 lectures. Voici ma liste par thème :

L’amour à la plage

Bonjour tristesse, Françoise Sagan – roman

Lire l’Histoire

La Reine Margot, Alexandre Dumas – roman

De métal et de papier : les romans industriels

La Ville noire, George Sand – roman

Ces romans qui nous racontent

Une vie, Guy de Maupassant – roman

Les classiques, c’est fantastique – la science-fiction, c’est canon

Le Chat noir, Edgar Allan Poe – nouvelle

Des aventures tout sauf classiques

Le Grand Meaulnes, Alain-Fournier – roman

 

Le Retour au pays natal, Thomas Hardy

406 p.

Ressource principale pour le résumé et quelques éléments de commentaires :

https://en.wikipedia.org/wiki/The_Return_of_the_Native

À noter que je n’ai pas repris l’interprétation, très pertinente, du grand admirateur de Hardy qu’était D.H. Lawrence. J’en recommande toutefois la lecture.

 

Rien de tel qu’un classique de la littérature anglaise pour inaugurer ce nouveau blog entièrement consacré à la littérature. Petite précision : j’ai lu ce livre en version originale. Le vocabulaire employé pour parler de l’œuvre est donc le mien, et non celui que j’aurais pu rencontrer au fil d’une lecture en français. Peut-être correspond-il à la traduction du livre, peut-être pas !

Pour l’anecdote, j’ai décidé de lire ce roman suite à une référence de Holden Caulfield, héros de L’Attrape-cœurs de J.D. Salinger.

Éléments clefs

  • Dans la Préface, Hardy situe l’intrigue historiquement entre 1840 et 1850. Celle-ci se déroule toutefois sur une période d’un an et un jour.
  • D’abord publié en 1878 comme feuilleton dans le magazine à sensation Belgravia, le roman peine à se faire éditer à cause de ses thèmes sulfureux pour l’époque. Il n’en deviendra pas moins un grand classique au XXe siècle.

Résumé par « Livre »

Livre 1 : Les trois femmes

Tout commence par une longue description de Egdon Heath, la terre qui accueillera toute l’intrigue, un paysage à la fois toile de fond, personnage principal du roman et miroir de l’humanité qu’il abrite. D’après les spécialistes de Hardy, Egdon Heath serait inspiré du paysage du comté de Dorset, où l’écrivain a grandi.

L’histoire commence pendant la Guy Fawkes Night. Cet événement organisé le 5 novembre célèbre l’anniversaire de la Conspiration des poudres et ainsi l’échec de l’attentat de 1605 sur le roi Jacques Ier, planifié par Guy Fawkes et 11 autres conspirateurs catholiques.

Diggory Venn traverse lentement la lande avec sa carriole tirée par des poneys et abritant Thomasin Yeobright. Venn, alias « l’homme au rouge », parcourt la région pour marquer à  l’ocre rouge les moutons des paysans. De par son métier, il en est donc recouvert de la tête aux pieds. Ce même jour, la jeune et douce Thomasin devait épouser Damon Wildeve, un aubergiste volage de la région. Malheureusement, le mariage est annulé pour cause d’autorisation de mariage non valide. Thomasin est au plus mal et demande à Venn, toujours amoureux d’elle deux ans après l’avoir courtisée, de la raccompagner à Bloom’s End chez sa tante Mme Yeobright. Cette dernière, une femme aussi droite que fière, s’était publiquement opposée au mariage. Elle souhaite toutefois réparer l’honneur désormais bafoué de sa nièce et s’assurer, avec l’aide du dévoué Venn, que Wildeve tiendra parole.

Or celui-ci n’a pas cessé de voir Eustacia Vye, une belle rêveuse solitaire et passionnée qui habite avec son grand-père dans une maison isolée de Egdon Heath. Parfait opposé de la très sage Thomasin, Eustacia a grandi à Budmouth, station balnéaire très en vogue, et méprise les habitants de la lande qui le lui rendent bien puisque certains la considèrent même comme une sorcière. Cette défiance vis-à-vis de son environnement ne l’empêche pas d’errer nuit et jour à travers la lande et de l’observer munie d’une longue vue et d’un sablier. Tandis que sa passion pour Wildeve avait atteint son paroxysme avant de s’étioler naturellement l’an passé, celle-ci s’est tout aussi naturellement réveillée lorsque le jeune homme a commencé à courtiser Thomasin. « Suis-moi, je te fuis. Fuis-moi je te suis. » ou l’adage des âmes déraisonnables.

Le portrait des trois femmes ainsi brossé, ce livre s’achève sur une brève entrevue des deux amants au cours de la Guy Fawkes Night. Wildeve demande à Eustacia de partir en Amérique avec lui, offre qu’elle laisse en suspens dans un premier temps.

Livre 2 : L’arrivée

Comme l’indique le titre de l’ouvrage – avec toutefois un changement de perspective par rapport au titre original, l’enfant du pays est de retour. Il s’agit de Clym, le fils de Mme Yeobright, qui rentre de Paris où il exerçait la très lucrative profession de marchand de diamants. Or le jeune homme n’a aucune envie de repartir et déclare être rentré pour devenir maître d’école et faire quelque chose d’utile, par opposition à toute la vacuité de sa profession et de la vie parisienne à laquelle il a goûté. Malgré ces velléités peu prestigieuses, Eustacia tombe amoureuse du jeune homme, ou plutôt de ce qu’il représente pour elle : un ailleurs bien plus palpitant que cette horrible lande. La jeune rêveuse s’arrange alors pour le rencontrer et le jeune homme est lui aussi sous le charme. Lorsque Clym annonce à sa mère vouloir épouser Eustacia, Mme Yeobright s’y oppose. Cette dernière se brouille alors avec son fils et l’amante de celui-ci.

Livre 3 : La fascination

Rejeté par Eustacia, Wildeve épouse quant à lui Thomasin. Clym fait de même avec Eustacia malgré le refus de sa mère. Le jeune couple emménage alors dans une petite maison assez éloignée où Clym passe son temps à étudier en vue de réaliser sa nouvelle vocation.  La rancœur d’une Eustacia qui avait placé en son mari tous ses espoirs d’échapper à la lande fait rapidement suite à une brève période de bonheur conjugal. Comme si cela ne suffisait pas, les nombreuses heures de travail intellectuel acharné endommagent  sévèrement les yeux du jeune marié. Celui-ci décide alors de devenir tailleur d’ajoncs, soit un véritable cauchemar pour son épouse, qui passe de l’idéal d’une vie excitante dans une ville de rêve au cauchemar d’être mariée à un vulgaire travailleur des champs.

Livre 4 : La porte fermée

C’est à ce moment-là que Wildeve réapparaît dans la vie d’Eustacia et devient d’autant plus séduisant à ses yeux qu’il vient de toucher un gros héritage. Un après-midi d’août à la chaleur écrasante, le jeune homme rend visite à son ancienne maîtresse à son domicile, alors que Clym se repose dans la pièce adjacente. Un drame se produit. Mme Yeobright, décidée à faire la paix, frappe à la porte après une longue marche pénible sous une chaleur harassante. Or par le seul fait d’un quiproquo, Eustacia n’ouvre pas à sa belle-mère. Cette dernière, consciente que les deux époux étaient bel et bien présents lors de sa visite, reprend le chemin du retour épuisée et pleine de chagrin.

Livre 5 : La découverte

Clym, ignorant tout de cet épisode, se met en route pour Bloom’s End avec lui aussi la ferme intention de se réconcilier avec sa mère. Il retrouve alors celle-ci sur le bord du chemin, souffrante à cause d’une morsure de serpent. Elle meurt quelques heures plus tard des suites de la morsure et d’un coup de chaleur, laissant un fils rongé par un remord qui le plonge dans la maladie pendant plusieurs semaines. Eustacia quant à elle ne lui dévoile rien de l’épisode de la porte fermée. Lorsque Clym finit par tout découvrir grâce à un enfant des environs, il accuse sa femme d’adultère et de meurtre. Celle-ci refuse de lui expliquer la situation et lui reproche sa cruauté avant de retourner vivre chez son grand-père, où elle désespère que son mari lui fasse signe.

Wildeve lui rend à nouveau visite pendant la Guy Fawkes Night – soit un an jour pour jour après la scène d’ouverture du roman – et lui propose de l’aider à partir pour Paris. Eustacia, consciente qu’une acceptation l’obligerait à devenir sa maîtresse, se laisse le temps de la réflexion et prie le jeune homme de se rendre chez elle s’il aperçoit un signal de sa part la nuit même à travers la lande. Ce soir-là, Clym dépasse enfin sa colère et fait parvenir à Eustacia une lettre qui malheureusement arrivera trop tard. La jeune femme au caractère sauvage a déjà émis un signal à Wildeve et marche en larmes, consciente de l’immoralité de son acte, à travers une lande secouée par un violent orage pour rejoindre son amant.

Tandis que celui-ci, ayant aperçu le signal, prépare ses chevaux et sa voiture, Thomasin devine son intention de rejoindre Eustacia et envoie son cousin pour l’en empêcher. Par un heureux hasard, elle rencontre également Venn sur son chemin. C’est alors qu’ils entendent le bruit d’un corps trébuchant dans le barrage. Clym et Wildeve perçoivent le même bruit et se précipitent pour sauver Eustacia. Ils sont inéluctablement pris dans le courant d’une rivière déchaînée par les intempéries avant que Venn ne réussisse à tirer les trois corps de l’eau. Seul Clym est vivant.

Livre 6 : Épilogue

Venn abandonne son métier d' »homme au rouge » pour celui, plus respectable et lucratif, de producteur laitier. Il épouse Thomasin deux ans plus tard. Clym se considère comme le meurtrier de deux femmes et devient prédicateur itinérant. Ses prêches traitent de sujets moraux irrécusables et sont reçues partout avec bienveillance puisque son histoire est connue de tous.

Commentaires

Comme évoqué en préambule de cet article, ce roman traitant du thème de l’adultère était donc très sulfureux lors de sa sortie dans l’Angleterre victorienne. La force de cette œuvre réside dans l’alliance parfaitement équilibrée de thèmes modernes – le conflit entre les désirs et volontés individuels d’une part et la société d’autre part – et d’une structure classique. Le maigre Livre 6 ayant été ajouté pour contenter les lecteurs du feuilleton avec un happy end, le roman suit le découpage en cinq actes d’une tragédie classique. Hardy respecte également la règle de l’unité de temps, de lieu et d’action et finit par mettre à mort ses personnages victimes de leur hybris. En plus de multiplier les références bibliques et mythologiques, cette tragédie romancée a pour décor une lande sauvage, à peine domptée par l’homme et portant en elle les vestiges d’un passé antique. Hardy a même introduit dans son roman une sorte de chœur « décalé » composé d’habitants de la lande plutôt comiques et au langage populaire.

Comme toutes les grandes œuvres, celle-ci a une portée universelle et intemporelle. Regardez cette femme orgueilleuse prête à tout pour échapper à un environnement qu’elle estime « pas assez bien pour elle ». Cette jeune femme libre, trop libre, qui erre seule dans la lande en pleine nuit, lit énormément, rêve de Paris et entretient des relations adultères n’est-elle pas avant tout, et de manière encore plus virulente, rejetée par les autres femmes ? Mme Yeobright l’estime indigne d’épouser son fils et la mère d’un petit garçon du village tente à deux reprises de l’éliminer, persuadée d’avoir à faire à une sorcière responsable du mauvais état de santé de son bambin. On peut même envisager, compte tenu du destin funeste d’Eustacia, l’efficacité de l’utilisation juste avant sa noyade d’une poupée vaudou à son effigie par cette maman inquiète. La liberté individuelle, à plus forte raison s’il s’agit d’une femme, bridée par la morale et les croyances d’une société reste un thème « vieux comme le monde ». Par ailleurs, il n’est pas étonnant que Holden Caulfield, lui aussi épris de liberté et de fuite vis-à-vis de la société, déclare apprécier Le Retour au pays natal.

J’ai à titre personnel été frappée par la modernité de la situation de Clym Yeobright. En effet, le jeune homme est revenu – au sens propre comme au figuré – de la grande ville à la mode, à l’époque capitale du monde, de ses vanités, du superficiel de ses rapports humains et de l’absence de sens de son métier pourtant si lucratif. Le voilà dans sa lande natale avec pour principale ambition d’instruire le peuple. Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Tous ces jeunes cadres en CDI qui « plaquent tout » pour faire un tour du monde, devenir boulangers, restaurateurs, travailleurs dans l’humanitaire et autres métiers modestes, mais surtout « utiles » à leurs yeux, ne seraient-ils pas les Clym Yeobright du XXIe siècle ? Et si marchand de diamants était l’ancêtre du fameux bullshit job ? Il reste certes sans commune mesure avec ces nombreux « métiers à la cons » que notre société moderne a enfanté, car la tâche du marchand de diamants a le mérite d’être parfaitement intelligible. Mais il n’en demeure pas moins que le sentiment exprimé par Clym à l’égard de son ancienne profession évoque celui de ces jeunes surdiplômés en quête de sens.

Impossible de clore cette section « Commentaires » sans parler du véritable personnage principal du roman : la lande. Et pour cause, celle-ci est un miroir de l’humanité. La longue description du décor au chapitre 1 évoque la permanence de la condition humaine. Il parle d’une végétation, d’un sol, d’une couleur même, à peine modifiés par le temps. Ceux qui, comme Clym Yeobright, aiment sincèrement la lande et comprennent ainsi instinctivement la soumission de l’homme à la nature, se verront épargnés par la mort. En revanche, l’orgueil d’une Eustacia qui s’y ennuie et la rejette en y voyant une prison à l’encontre d’un destin à ses yeux supérieur sera puni par les éléments déchaînés.