Cristallisation secrète, Yoko Ogama

Toujours dans le cadre de mon Book Club, je poursuis mon exploration de la littérature étrangère – et Alléluia, j’ai découvert cette fois-ci une œuvre fort agréable. Après Les mémoires d’un chat, jolie surprise pour adolescents, passons à un tout autre sujet avec Cristallisation secrète, deuxième roman japonais qu’il m’a été donné de lire. Sobrement intitulé The Memory Police dans sa traduction en anglais, cette dystopie relate la disparition progressive des objets et des êtres sur une petite île nippone. Ainsi les oiseaux, les fleurs ou encore les livres disparaissent, le tout sous le contrôle de la Police de la mémoire. Le rituel se répète : les habitants se réunissent au bord de la mer pour constater la disparition, avant d’éliminer eux-mêmes les éventuels exemplaires qu’ils possèdent de la chose en question. Quant à elle, la Police de la mémoire veille à ce que plus rien ne soit conservé et arrête les Hommes dotés d’un gène particulier leur permettant de se souvenir.

Voyons voir pourquoi j’ai apprécié ce roman.

Une fluidité sans pareille

D’après ce que j’ai lu concernant la littérature japonaise – et ma précédente lecture le confirme – il semblerait que celle-ci se caractérise par un style imagé et une parfaite fluidité. Alors « style fluide » est certes une expression un peu bateau – et ça tombe bien, nous sommes sur une île !! Pourtant c’est le cas : les pages se tournent toute seule, et la fluidité de la prose de Yoko Ogawa semble mimer celle avec laquelle disparaissent les choses. Tout va de soi, et tel est l’enjeu de l’intrigue, ce qui rend d’autant plus difficile la lutte contre les disparitions que vont mettre en place nos trois protagonistes. Car ils le savent, les prochains sur la liste, ce sont les habitants eux-mêmes ; toutes ces choses en moins, c’est un étau qui se resserre autour des Hommes.

Un trio parfait

Deux personnages masculins viennent se greffer autour de l’héroïne de ce roman au narrateur omniscient. L’écrivaine et personnage principal dont la mère sculptrice a sans doute été éliminée par la pPolice de la mémoire pour conservation d’objets disparus – diamants, tickets, médicaments, bonbons, etc. – poursuit l’héritage et se bat contre l’oubli avec son art pour arme. Elle peut compter sur l’appui d’un ancien chauffeur de ferry vivant dans son embarcation – rouillée, puisque les ferrys ont disparus bien avant le début du récit. Ensemble, ils vont protéger l’éditeur de l’écrivaine menacé par la Police de la mémoire car porteur de ce fameux gène évoqué plus haut. Le vieillard est un ami des parents et leur amitié est d’autant plus belle qu’elle naît de deux solitudes et de deux êtres se sentant menacés. Quant à l’éditeur, marié et jeune papa, l’ambiguïté de sa relation avec son écrivaine tient jusqu’au bout. N’en disons pas plus. Mais une chose est sûre, notre trio constitue une certaine harmonie, avec des personnages à la fois liés par l’héroïne et par son amant – ?? – qu’ils ont pour objectif de cacher.

1984 or not 1984, that is the question

Et la réponse est ferme et définitive, confirmée par Yoko Ogawa herself : non. Cristallisation secrète n’est pas un roman politique, même si je mets au défi quiconque de le lire sans penser à George Orwell. L’appareil étatique et la mise en place de la répression sont les piliers tristement réalistes de ce chef d’œuvre de politique-fiction, or on ne retrouve pas ici de description approfondie d’un système politique. Il n’empêche que, je vous le concède, l’immense QG de la Police de la mémoire évoque les bâtiments du « ministère de la Vérité » – ou même le siège de la Stasi à Berlin où j’ai eu l’occasion de me rendre il y a quelques années – et le travail de cette institution n’est pas sans rappeler la réécriture voire l’effacement de l’Histoire dans 1984. Mais au-delà de ces éléments indispensables au récit, Ogawa n’a pas eu l’intention d’écrire un roman politique. Heureusement, car elle aurait eu bien de la peine à écrire une dystopie sur un régime totalitaire…et donc passer après George Orwell !

Cristallisation secrète relate le combat de trois amis pour ne pas mourir lentement face à une disparition programmée des habitants de l’île, peu à peu dépourvus des choses qui faisaient partie de leur quotidien. C’est un récit sur nos perceptions, la fragilité des habitudes car on s’habitue au pire en se déshabituant du meilleur – et notre monde à l’heure du COVID montre à quel point la réalité dépasse ici la fiction.

Un roman dans le roman

Le thème de la perception, celle des choses et de l’espace – comme le montre de façon métaphorique la réduction à l’extrême de celui dans lequel vit l’éditeur planqué et l’héroïne séquestrée du roman dans le roman – constitue l’une des clefs du roman. Mais la mise en abîme du roman que l’héroïne tente – avec grande difficulté depuis la disparition des livres et au fur et à mesure de l’étiolement de sa mémoire – d’écrire avec l’aide de son éditeur doté du gène de la mémoire porte avant tout sur la parole. Sans dévoiler l’intrigue, il s’agit selon moi d’une allégorie sur l’incapacité à communiquer et la fragilité, la dépendance, et l’enfermement qui en découle…un isolement qui peut s’apparenter à la mort pour celui ou celle qui souffre de ce manque. Les trois amis vont-ils disparaître comme l’héroïne du roman en cours de rédaction semble le faire ? La fin est ouverte, dans les deux histoires.

Et je conclus en vous recommandant cette dystopie mélancolique et fort agréable à lire, surtout en cette période où notre mémoire est un bien précieux : rappelons-nous la vie sans masque, les accolades, le contact tactile et les concerts sublimes auxquels nous avons assisté. Contrairement au récit, notre mémoire n’est pas en danger, mais la disparition d’éléments chers à notre cohésion ainsi que la facilité de basculement collectif  qui l’accompagne doivent nous inquiéter.

Le nouveau nom, Elena Ferrante

Pour le tome I de la saga napolitaine et la liste des nombreux personnages, c’est par ici. Évidemment, Le Nouveau nom prolonge les thèmes de L’Amie prodigieuse, notamment l’ambivalence de cette amitié féminine, entre dépendance et jalousie admirative. Pourtant, l’innocence – relative – des deux enfants s’éloigne dans cette histoire d’adolescentes, à mesure que Lenù prend ses distances vis-à-vis de Lila. Mais en est-elle vraiment capable ?

 

Le syndrome de l’imposteur et le conflit interne chez les transfuges de classe

Et c’est justement le thème le plus cher à mes yeux de ce livre. Dans quelle mesure les transfuges de classe peuvent-ils s’échapper de leurs origines ? L’ascenseur social fonctionne-t-il vraiment ? Dans le cas de Lenù, c’est plus compliqué que cela. La jeune femme excelle au lycée et réussit tout aussi brillamment ses études supérieures dans une université de Pise. Or plusieurs scènes me font dire que dans l’Italie des années 60, il est plus facile de remonter le pays que l’échelle sociale. Encore extrêmement présent de nos jours, le mépris des Italiens du nord vis-à-vis des Napolitains s’exprime dès l’arrivée de Lenù. Même si elle ne s’exprime pas en dialecte et utilise ce bel italien avec lequel elle épate volontiers ses petits camarades du quartier pauvre, les autres étudiantes raillent ses origines et son milieu visiblement modeste – l’habit fait le moine – et la surnomment Napoli. Lorsqu’elle répond à l’une d’elles par une gifle monumentale et sanglante, la moquerie cesse mais l’emprise inextricable des origines sur une transfuge de classe s’exprime.

Lenù a beau avoir les plus nobles ambitions, elle n’échappe pas à son milieu. Pire, elle en est consciente : c’est le terrible syndrome de l’imposteur. Ainsi elle est pétrie de complexes vis-à-vis de Franco, son premier petit-ami de l’université qui lui ouvre les portes de sorties intéressantes, de la popularité auprès des autres étudiants, et même d’un voyage à Paris. Le sentiment d’infériorité ne s’arrange pas dans sa relation avec Pietro Airota, le petit-ami suivant, issu d’une famille d’intellectuels pourtant bienveillants à l’égard de la jeune femme. À noter une anecdote très cruelle qui montre que le malaise de Lenù n’est pas tout à fait infondé dans la mesure où l’extérieur le nourrit : lorsqu’elle passe – et réussit brillamment – un examen oral, l’un des professeurs lui assure qu’elle fera une excellente…institutrice ! Un métier certes noble, mais Elena Greco a d’autres ambitions, lesquelles seront d’ailleurs atteintes, avec un sacré coup de pouce de la part de la famille de Pietro.

Mais dans ses périodes loin des privilégiés et donc des complexes, qui est Lenù lorsqu’elle revient du lycée ou plus tard, rentre au bercail pour les vacances de Noel ? Sans surprise, elle a le beau rôle. Tous ses amis d’enfance semblent la regarder avec déférence, y compris les plus durs à cuire, de Michele Solara à Stefano qui lui accorde toute sa confiance en tant que meilleure amie de sa femme ET personne « intelligente » pour reprendre ses termes. Elle use volontiers de son ascendant intellectuel et emploie son plus bel italien pour mieux écraser ses interlocuteurs qui parlent le dialecte. On ressent une fierté silencieuse chez sa famille, et plus précisément chez ses parents illettrés. Sa mère trahit ce sentiment par une parole de mépris envers Lila l’infidèle, par opposition à sa fille exemplaire, car elle « au moins, n’est pas comme ça ». C’est d’ailleurs à ce personnage si boiteux qui a toujours fait honte à sa fille que l’on doit le passage – selon moi – le plus émouvant du livre, à savoir la visite à Pise de cette femme qui n’avait jamais quitté son quartier jusqu’ici. Parenthèse refermée, Lenù surplombe ses amis d’enfance, mais Nino en est la limite. Attirée par le fils du « cheminot poète » – mais surtout violeur/pédophile hein – qui tout comme elle poursuit ses études. Pour donner le change face à celui qui l’impressionne tant, elle recrache des connaissances non digérées issues de ses lectures ou attrapées au gré des conversations entendues. En vain. Car la menace rôde, et on en revient à la principale source de complexe de la narratrice : la redoutable Lila, pardi !

 

Amitié toxique un jour, amitié toxique toujours

Non contente d’être la plus belle, la plus élégante et la femme la plus influente du quartier grâce à son intelligence et sa créativité innées reconnues par tous – notamment par Michele le mâle alpha – il a fallu que Lila s’amourache de Nino. Ou, pour reprendre l’interprétation de mes camarades du Book Club, le pique à son amie. Envoyée en vacances par Stefano sur l’île d’Ischia afin de stimuler sa fertilité, la jeune fille de 17 ans tombe follement amoureuse de celui qu’elle jugeait plutôt moche. Paroxysme de la concurrence entre les deux filles, bien des éléments l’ont précédé. Fini la course aux bons résultats scolaires de L’Amie prodigieuse, la narratrice complexée se livre à une compétition aussi bien d’ordre intellectuel que sexuel. Or elle semble perdre – du moins de son point de vue – sur tous les tableaux.

Lila est douée. Elle apprend à nager en un temps record, comprend presque instinctivement une œuvre qu’elle subtilise à son amie après que celle-ci se soit laborieusement efforcée de l’étudier pour être capable d’en parler avec Nino, et enfin – surtout ! – inspire à Lenù son premier roman publié. En d’autres termes, et c’est là que Lenù admet avec désarroi et lucidité son incapacité à se détacher de son amie d’enfance, la future romancière n’existerait pas sans cet être supérieur. Le fil rouge du changement de nom vient corroborer ce problème : le roman s’ouvre sur la jeune Madame Carracci et s’achève sur la future Madame Airota. Pas de roman sans l’histoire de Lila, et pas de nouvelle identité – nouveau patronyme, profession d’écrivaine – sans Lila non plus !

En outre, il est impossible d’aborder une amitié féminine entre deux adolescentes sans parler de sexualité. Et pour cause, c’est l’un des thèmes du livre. Dès le mariage de son amie, Lenù ne manque pas de porter son envie à ce niveau-là et imagine la nuit de noces. Bon, elle se plante royalement puisque celle-ci commence par un passage à tabac et un viol ! Mais là n’est pas la question, ça titille la narratrice qui, dès le début du roman, aimerait bien elle aussi être dépucelée par son petit-ami Antonio. Fidèle à sa nature perverse, Lila est consciente de cette lacune et tente d’humilier Lenù après cette soirée chez Madame Galiani où pour la première fois de sa vie, la jeune mariée n’est pas au centre de l’attention. Cette concurrence sur le plan sexuel prend fin dans un acte bien tordu : blessée par la relation entre Nino et Lila, la narratrice couche avec Donato Sarratore – comme si se faire pénétrer par le père du garçon dont elle est amoureuse compenserait quoi que ce soit. Je pencherais ici pour l’hypothèse d’un élan destructeur, d’une volonté de plonger plus bas que terre chez un être trahi et sacrément amoché.


Quelle identité pour Lila ?

En résonnance avec le titre du roman, j’ai voulu consacrer ce dernier paragraphe à une analyse très personnelle de l’identité de Lila. Le nouveau nom, c’est d’abord – chronologiquement, pas selon l’importance – celui d’une épouse. Et dans un tel contexte social – non pas « du fait de la personnalité de Lila », comme j’ai pu l’entendre dans mon Book Club… – ce statut matrimonial est indissociable de la violence conjugale. L’amour pour Stefano s’envole dès les premières violences et Lila perd son ancienne identité en quittant son célibat. À noter que les chaussures Cerullo perdront elles aussi leur appellation. Désormais la propriété d’un homme, Lila est sommée de devenir mère à seulement 17 ans, et son homme redouble de jalousie dès lors qu’il devient lui-même infidèle. Bref, le patriarcat dans toute sa splendeur.

« Nous avions grandi en pensant qu’un étranger ne devait pas même nous effleurer alors qu’un parent, un fiancé ou un mari pouvaient nous donner des claques quand ils le pouvaient, par amour, pour nous éduquer ou nous rééduquer. […] elle endossait jusqu’au bout la responsabilité de son choix. Pourtant, tout ne collait pas. À mes yeux, Lila c’était Lila, pas une quelconque fille du quartier. Nos mères, après une gifle de leur mari, ne prenaient pas cet air de calme mépris. » (p. 61)

Ce qui est encore plus intéressant à mon goût est toute la symbolique de destruction de cette identité qui s’exprime par la lacération du fameux portrait de Lila en robe de mariée, prévu pour la boutique de chaussures. Sous un prétexte artistique et de mise en avant des chaussures par le déchirement du reste du corps et du visage, c’est surtout son image d’épouse que Lila a voulu annihiler.

« Raffaella Cerullo, dépassée, avait perdu toute forme et s’était fondue dans le profil de Stefano, dont elle devenait une émanation subalterne : Mme Carracci. C’est alors que je commençai à voir dans le panneau les traces de ce qu’elle me disait. » (p. 146)

Sa tentative d’échapper à sa nouvelle identité se déploie tout d’abord par procuration, lorsqu’elle enferme Lenù dans une chambre de son appartement pour que celle-ci travaille au calme et réussisse là où elle-même n’a rien pu tenter, puis de manière bien plus subversive avec l’adultère et l’enfant de Nino.

Au-delà de cette problématique d’identité, j’ai trouvé que le personnage de Lila virait au surnaturel dans ce roman. Avec la symbolique du portrait, c’est avant tout à l’apparence humaine que l’héroïne du roman s’attaque. Belle, intelligente, séduisante, élégante, forte, méprisante, infidèle au summum du patriarcat, mère exemplaire aux méthodes d’éducation avant-gardistes, Lila est à mon sens un personnage tout sauf réaliste et presque irréel. Une interprétation confirmée par deux allusions au surnaturel émises par les femmes du quartier : un pouvoir qui l’empêcherait de tomber enceinte et une suspicion de sorcellerie suite à l’incendie de la boutique de chaussures.

Les mémoires d’un chat, Hiro Arikawa

Après le poids d’un monstre tel que Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, rien de tel pour délester mon petit cerveau de lectrice qu’un livre japonais – mon premier ! – écrit par une autrice de romans pour adolescents. En anglais, Les mémoires d’un chat gagnent en précision et deviennent The Travelling Cat’s Chronicles. J’aime les voyages, j’aime les chats, ce livre est donc fait pour moi en plus d’arriver au bon moment. Alors merci à mon Book Club pour cet enchaînement des œuvres si parfait : folie russe, feel good japonais, BD sur la Shoah (affaire à suivre)…

 

Résumé

Nana (« sept » en japonais), le narrateur, est un ancien chat errant de Tokyo. Pendant son ancienne vie, il dormait sur le capot d’une voiture d’un parking résidentiel et se faisait nourrir par Satoru, un habitant de l’immeuble. Un jour, il est grièvement blessé après avoir été renversé par une voiture. Le jeune homme le soigne puis le recueille chez lui pendant sa convalescence. Ils ne se quitteront plus, jusqu’à ce que Satoru annonce devoir se séparer de Nana. S’en suit un voyage dans un van à travers le Japon et le passé de Satoru, au gré des personnes à qui il envisage de confier son petit trésor.

 

  1. Le mari sans épouse

Kosuke est un ami d’enfance et tient une place particulière dans l’histoire personnelle de Satoru. En effet, c’est grâce à lui que Satoru a adopté son premier chat, Hachi (« huit » en japonais), le prédécesseur de Nana qui lui ressemble d’ailleurs comme deux gouttes d’eau. Satoru est un excellent nageur et le frêle Kosuke est forcé d’aller au club de natation par sa mère pour l’endurcir. Mais un soir, juste avant leur séance, les deux garçons – Kosuke le premier – trouvent une boîte qui bouge sur un trottoir de leur quartier. Celle-ci contient deux chatons abandonnés. Un seul survit et malgré une tentative de fugue mise en œuvre par Satoru, l’immuable sévérité du père de Kosuke a raison du projet initial et les gentils parents de Satoru accueillent Hachi avec joie.

Mais le bonheur s’arrête de la façon la plus brutale qui soit. Alors que les deux amis sont en voyage scolaire à Kyoto, Satoru doit soudain rentrer. À son retour, Kosuke apprend que les parents de son camarade sont décédés dans un accident de voiture. Celui-ci emménage avec sa tante Noriko et, comme un malheur n’arrive jamais seul, doit se séparer de Hachi.

Aujourd’hui, Kosuke continue à souffrir d’une figure paternelle écrasante. Il a repris le studio photo de celui-ci et doit faire face à ses reproches d’ordre professionnels, mais aussi personnels puisqu’il ne parvient pas à avoir d’enfant avec sa femme. Celle-ci étant partie à cause de l’incapacité de son mari à s’affirmer face à son père, Kosuke espère reconquérir cette amoureuse des chats en adoptant Nana. Mais trop intelligent, le matou comprend vite que Kosuke l’accepterait pour de mauvaises raisons et refuse de sortir de sa cage pour montrer son désaccord ferme et définitif. Après une halte émouvante et traumatisante pour Nana au bord de la mer, le voyage se poursuit en direction du prochain candidat à l’adoption.

 

  1. Le fermier un peu rustre

Cette fois-ci, le van s’arrête à la campagne pour rendre visite à Yoshimine, devenu le meilleur ami de Satoru après son arrivée dans un nouveau collège. Trop pris par leur travail, les parents de Yoshimine l’abandonnent à sa grand-mère à la campagne. Une vie rêvée pour lui qui se passionne pour les travaux agricoles et le club de botanique du collège, ouvert du seul fait d’un second participant : Satoru. Alors que Noriko, juge de profession, a très peu de temps à accorder à son neveu, un lien très fort se tisse avec la grand-mère de son ami, qu’il considère rapidement comme la sienne – puisque lui-même n’en a jamais eu – et chez laquelle il passe tout son temps libre.

Mais là encore, malgré les enseignements que Nana prodigue généreusement au chaton de Yoshimine afin de le transformer en bon chasseur utile dans une ferme, le narrateur met en œuvre un nouveau stratagème et parvient à échapper au fermier un peu austère. Les deux inséparables se dirigent alors vers le sublime Mont Fuji. Nana en croit à peine ses yeux tant la vision de cette unique montagne paraissant sortie de nulle part – ou plutôt d’une vaste étendue plate – est puissante en comparaison de ce qu’il a pu voir à la télévision.

 

  1. L’hôtel pour animaux de Sugi et Chikako

Satoru a connu ce couple au lycée. Il a d’abord fait la connaissance de Sugi dans des circonstances qui rappellent une autre aventure de son passé d’écolier, puisque les deux adolescents se sont littéralement jetés à l’eau pour sauver un petit chien. C’est à cette période que Satoru profite de vacances d’été pour travailler dur au service de Chikako dans le but ultime de se rendre à Takamatsu où Hachi vit désormais. Malheureusement, il apprend par ses nouveaux propriétaires la mort de l’unique vestige de son enfance.

Mais le cœur de cette visite réside surtout dans le non-dit, à savoir la jalousie lancinante de Sugi à l’égard du gentil Satoru qui surmonte les pires malheurs avec calme et résilience. L’abnégation du héros – humain – de ce roman atteint son paroxysme lorsqu’à l’époque, il renonce à dévoiler ses sentiments à Chikako après que son meilleur ami lui a annoncé les siens pour la jeune fille. Or le chien de Sugi ressent cette animosité (ah ah) et montre les crocs dès l’arrivée de l’ami – en surface – et rival – en réalité – de son maître. Et malgré la bonne entente qui règne entre Nana et la gentille chattoune âgée de Chikako – grâce à laquelle le narrateur découvre les joies de la sieste sur une télévision vintage – le matou se jette sur le chien de Sugi. Fort heureusement, ce dernier ne réplique pas, mais la conversation entre les deux adversaires lève le mystère sur les raisons qui ont poussé Satoru à confier son chat. Le chien sent que le rival de son maître n’en a plus pour longtemps.

Après une telle bagarre, il est bien évident que Nana ne peut rester dans cet hôtel pour animaux domestiques. Satoru part précipitamment, mais pas sans faire demi-tour pour avouer ses anciens sentiments à Chikako. Contre toute attente, la jeune femme tant convoitée se contente de rire et indique à son mari qu’il est impossible de savoir aujourd’hui si cette même confession à l’époque aurait pu entraver leur mariage.

 

  • Entre amis

Inexorablement, l’émotion va crescendo à mesure que le voyage touche à sa fin et que les manifestations d’amour fusionnel entre les deux êtres gagnent en intensité. Satoru prend désormais le ferry pour rejoindre l’île d’Hokkaido. En caricature touchante du maître esseulé, il enregistre son chat en tant que passager et, lorsque celui-ci est finalement placé dans une soute spéciale pour animaux, multiplie les visites. Le voyage est interminable pour Nana qui doit partager l’espace avec une écrasante majorité de chiens très bavards. Au départ comique, ce passage adopte une couleur triste quand les chiens cessent de se moquer du chat au maître particulièrement envahissant pour saluer joyeusement le bipède dont ils ont flairé la mort prochaine.

Enfin arrivés à Hokkaido, le tandem – et surtout Nana qui découvre tout – s’émerveille devant la beauté de l’île, avec ses grands champs de fleurs – ce qui inclut une petite frayeur lorsque Nana suit son instinct de chasseur et s’éloigne de Satoru au milieu d’un champ aux hautes fleurs – et sa faune, laquelle donne lieu à quelques scènes cocasses. Mais surtout, ils ont pour la première fois l’occasion d’admirer un arc-en-ciel dans son intégralité. Une observation qui donne lieu à un moment sublime de fusion entre un maître condamné et son plus fidèle compagnon. Petite note personnelle : c’est à la lecture de ce passage que j’ai eu les larmes aux yeux.

Enfin, avant de rejoindre sa destination finale, Satoru se rend sur la tombe de ses parents.

 

  1. Comment Noriko a appris à aimer

            Cette dernière visite est celle des révélations qui éclairent soudain l’histoire tragique de Satoru. Tout d’abord, les parents qui l’ont élevé ne sont pas ses véritables parents. Or Noriko, obnubilée par sa carrière et extrêmement maladroite dans les relations humaines, lui annonce la nouvelle de but en blanc dès qu’elle l’accueille chez elle à la mort de sa sœur et de son mari. Elle lui raconte alors son histoire : Satoru est un bébé abandonné et Noriko est à l’époque en charge de l’affaire. Elle fait condamner les      parents biologiques et se bat pour que l’enfant ne finisse pas orphelin. Sa sœur et son   mari ne parvenant pas à avoir d’enfants, Noriko fait placer le bébé chez ce couple.

Quant à celle qui jadis ne voulait pas de Hachi, elle doit bien s’adapter à Nana puisque   celui-ci finira tout naturellement sa vie auprès de celle qui a adopté son maître.          L’acclimatation n’est pas sans écueil, ce qui donne lieu à des passages amusants, voire ridicules aux yeux de n’importe quel amoureux des chats. Ainsi Noriko achète une couchette spacieuse pour Nana, qui bien évidemment n’y met pas une patte et lui préfère une boîte minuscule où il rentre à peine. C’est tout de même le principe du chat : la recherche du défi et de la difficulté par opposition à la logique humaine. Pour nous,  les tentatives d’approche de la maîtresse (de maison seulement !) sont à la limite du pathétique : caresser un chat par la queue ou encore s’effrayer des vibrations de la gorge            provoquées par le ronronnement ! Dans ce dernier cas, la réaction forcée de Nana   montre à quel point cette petite tête de mule est, une fois n’est pas coutume, prête à faire           des efforts pour cette ultime candidate à l’adoption. Et pour cause, il sait qu’il n’a plus le choix et ne pourra y échapper comme il le faisait à chacune des étapes précédentes.

Ce chapitre fait par ailleurs la synthèse du voyage qui le précède et de la psychologie        du personnage mourant puisqu’il réunit à l’occasion de la Saint-Sylvestre tous les        protagonistes rencontrés sur la route. Chacun évoque les améliorations dans leur vie    apportés par le grand sage Satoru. Ainsi Kosuke a, sur les conseils de son ami, adopté    un chat à lui et faisant d’une pierre deux coups, réglé son problème paternel en ouvrant un studio photo spécialisé dans la photographie animale. Le commerce fonctionne donc  à merveille et son père ne peut qu’admirer la réussite de son fils. Le tout lui a permis de reconquérir son épouse. Enfin Sugi est rassuré vis-à-vis des sentiments de sa femme, sa jalousie s’est éteinte et le couple du Mont Fiji est ressorti de cette visite mouvementée plus solide que jamais.

Nana voit ensuite son maître physiquement diminué et partir pour des séjours à l’hôpital de plus en plus longs et rapprochés, jusqu’au séjour final. N’y tenant plus, il s’échappe de la voiture de Noriko lors d’une visite à l’hôpital, se cache et parvient se rendre auprès Satoru pendant les courts instants – les hivers étant rigoureux à Hokkaido – qu’il passe à l’extérieur. Juste avant de rendre son dernier soupir, Noriko réussit à déjouer les             infirmières dans une scène tragico-grotesque pour que Nana puisse dire au revoir à          l’amour de sa vie.

 

  1. Epilogue : le voyage continue

            Effectivement, la vie continue pour Nana. Même s’il reste chez Noriko, celle-ci adopte   son propre chat car Nana appartiendra toujours à Satoru. Les deux félins s’entendent bien et comme l’indique le titre du chapitre précédent, la douceur du jeune homme en    fin de vie a laissé son empreinte chez la tante qui l’a élevé.

 

Un voyage au Japon

Visuel : Au pays du manga et des images d’Epinal avec cerisiers en fleurs et shishi-odoshi, l’importance de la forme passe aussi par la langue. Nous savons tous que les langues asiatiques sont par définition plus « imagées » que les nôtres, ne serait-ce du fait de leur transcription écrite sous forme de logogrammes. Mais passons sur le signifiant – que je ne connais pas – pour se concentrer sur le signifié. Les descriptions sont sublimes et le lecteur découvre lui aussi, à travers les yeux novices de Nana, les paysages bigarrés du pays du soleil levant. L’importance du visuel est posée dès le départ via le nom donné au chat. Au lieu de s’inspirer de la nourriture – je connais par exemple des Knacki, Tortilla et autres Caramel – Satoru pense à la forme de la queue – un sept – du chat qui ressemble tant à « Huit » (Hachi). Ensuite, le principe même du voyage en van est à l’origine d’une explosion de couleurs, en particulier sur l’île d’Hokkaido. Nana/le lecteur passe du blanc de la neige au sommet du Mont Fuji aux étendues mauves ou rouges des champs de l’île d’Hokkaido, avec au milieu un arc-en-ciel, pour réunir toutes les couleurs et symboliser l’absolue beauté –mais aussi la finité – de la relation entre Satoru et son chat.

La culture : Les éléments culturels du Japon sont distillés de manière plus subtile – sauf pour la nourriture traditionnelle et alléchante du repas de la Saint-Sylvestre – que la beauté de ses paysages, à travers les différentes rencontres et pièces du puzzle de la vie de Satoru. On y retrouve la réserve face à l’adversité – poussée à l’extrême chez Satoru – pour ne pas perdre la face aux yeux de la société. Sugi a toujours caché sa jalousie et Kosuke se soumet au tempérament tyrannique de son père. Ce qui nous amène au deuxième grand aspect culturel que j’ai relevé, en l’occurrence opposé à la réserve : la pression familiale. Elle s’exprime par une franchise ultra violente et choquante pour un lecteur occidental. Ainsi le père de Kosuke et la famille du père de Satoru ne se gênent pas pour culpabiliser les couples en question, notamment la femme, vis-à-vis de leur incapacité à avoir des enfants.

 

Satoru, professeur de la vie

N’oublions pas qu’Hiro Arikawa est une autrice pour adolescents, et a donc pour habitude de fonder ses fictions sur une « morale » implicite. Or le titre allemand explicite cette dimension essentielle du roman : Satoru und das Geheimnis des Glücks. Le secret du bonheur de Satoru s’inscrit dans un stoïcisme très concret et qui apparaît via une façade polie japonaise (cf. paragraphe ci-dessus). Faisant sienne la célèbre maxime d’Epictète – « ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu désires, mais désire que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux », il s’adapte aux situations et fait peu de cas de ses malheurs personnels. Ainsi il change d’activité à chaque nouvel établissement pour mieux s’intégrer et se trouve à chaque fois un nouveau meilleur ami. Excellent nageur, il ne continue pas ce sport au collège et lui préfère le club de botanique pour se rapprocher de Yoshimine. Même si les deux garçons ont en commun l’absence de parents, ni l’un ni l’autre ne s’apitoient sur leur sort ; ils se concentrent au contraire sur le bonheur présent, incarné par la figure de la grand-mère aimante. Et bien évidemment, il ne pleure qu’une seule fois après la mort de ses parents et s’accommode de sa tante peu commode et des nombreux déménagements dus à son travail. Sans compter la séparation, non moins douloureuse, d’avec Huchi et les tentatives manquées pour lui rendre visite, pour finir par l’annonce de sa mort. En parfait modèle de résilience, il semble également accepter le deuxième coup porté juste après l’accident mortel : Satoru a été un enfant abandonné. Y voyant sans doute une marque de générosité de la part de ceux qui l’ont élevé, il se concentre sur l’aspect positif de ce geste et se considère comme un enfant très désiré et chanceux d’être tombé sur des parents aussi aimants.

Mais cet état d’esprit ne le rend pas seulement heureux, il en fait profiter les autres, comme le prouve la scène de retrouvailles générales chez Noriko. Le recul vis-à-vis des événements, même les plus tragiques, est une acceptation du monde et indissociablement celle des autres. Effacer son ego devant la fatalité enseigne a fortiori à en faire de même par rapport à ses semblables. Ainsi Satoru renonce à convoiter Chikako par amitié pour Sugi et n’insiste pas auprès de sa tante pour adopter Hachi. Sur ce dernier point, l’avenir le récompensera avec une copie conforme du chat de son enfance.

 

Le maître docile et son chat sauvage

Et si une telle perfection prenait tout son sens grâce au regard d’un chat porté sur le maître à qui il doit la vie ? Non seulement l’immense gratitude – ou tout bonnement l’amour – de Nana pour Satoru ne quitte jamais le récit, mais la perfection de l’un ressort aussi par le biais du cynisme de l’autre. Dans un état d’esprit que nous attribuons toujours aux chats, il décrit par exemple son maître comme trop câlin et gênant dans ses moments alcoolisés, tandis que les chats, eux, se contentent d’être joyeux et joueurs après consommation d’herbe à chat, laquelle provoque une sorte d’ébriété comparable. Au-delà des analyses du narrateur, comme celle-ci, l’antinomie maître sociable/chat arrogant s’exprime dans de nombreuses scènes. Par exemple, Satoru jette un voile pudique sur ses sentiments envers Chikako, Nana se jette sur le chien de Sugi pour défendre l’honneur de son maître. Satoru rend régulièrement visite à son chat et salue poliment les nombreux chiens de l’espace dédié du ferry, Nana méprise ces derniers qui passent leur temps à aboyer comme des piplettes. Satoru ne questionne pas le monde ni ses autres habitants – pas même le manque de tact de Noriko, Nana ne comprend pas le pacifisme des chevaux et se moque d’eux avec un mépris non dissimulé de carnivore à l’égard de gros herbivores peureux.

L’opposition n’est bien sûr que de façade, car tous deux viennent de la rue, même si Nana y a passé plus de temps et se revendique fièrement ancien chat errant, tous deux sont recueillis par Noriko, tous deux aiment la solitude et l’exclusivité de leur relation, et enfin tous deux acceptent la mort de Satoru. Comme le montre l’épilogue, Nana mène une deuxième vie heureuse sans toutefois oublier ce maître qui lui a décidément tout appris, même la résilience. Une qualité qui finalement, en dépit des apparences, se mêle assez bien aux caractéristiques traditionnellement attribuées aux chats : curiosité (Nana se passionne pour tout ce qu’il découvre pendant cette traversée en van), entêtement mais plus par force de caractère que par refus de la réalité, solitude et indépendance sur fond de tendresse et de fidélité.

Flights, Olga Tokarczuk

Encore un livre proposé par le fameux cercle de lecture et qui a su attirer le public anglophone grâce à un autre prix que, traductrice de formation et de profession, j’estime particulièrement : le prix international Man-Booker 2018. En effet, il récompense depuis 2016 un auteur pour une œuvre traduite en anglais et prévoit une répartition à 50/50 – entre l’auteur et son traducteur – de la récompense qui s’élève à £50 000. Saluons donc le talent soupçonné de l’écrivaine polonaise Olga Tokarczuk et celui avéré de la traductrice Jennifer Croft.

La structure habituelle de mes chroniques se révèle parfaitement inadaptée pour Flights. Comment résumer l’intrigue d’un recueil de 116 fragments de longueur inégale, que Wikipédia désigne à tort comme un « roman fragmentaire » ? Impossible. Alors contentons-nous de parler des thèmes et de certains fragments qui ont retenu mon attention et celle des autres membres du cercle de lecture d’ailleurs.

Le voyage

Le plus simple est de commencer par le titre, « Vols ». Dès l’ouverture du bouquin, la narratrice évoque la pulsion de mouvement et de liberté qui l’habite dès sa plus tendre enfance. Tandis que ses parents partaient chaque année en vacances avec leur caravane, au même endroit et pour le seul plaisir de revenir, elle, préfère parcourir le monde en avion. Le livre entier est parsemé de mystérieuses cartes (de villes, de régions) en noir et blanc. Certains fragments courts pensent le voyage, avec des réflexions que les authentiques voyageurs connaissent bien. Par exemple, tout voyageur qui se respecte déteste entendre sa langue maternelle en dehors de son pays d’origine. C’est le principe même du voyage – et non du tourisme : avec l’ailleurs, on souhaite passer incognito, être quelqu’un d’autre. Or la narratrice se sent immédiatement mal à l’aise lorsqu’elle entend parler polonais dans un aéroport à l’autre bout du monde. Ainsi les anglophones, qui bien souvent ne parlent aucune autre langue, sont coincés. Ils entendront toujours leur langue maternelle où qu’ils aillent et ne pourront y échapper, et donc s’échapper d’eux-mêmes par le voyage. À noter que selon la narratrice le meilleur moyen de passer incognito où que l’on soit, c’est d’être une femme de plus de cinquante ans. Sentence terrible, mais juste.

Autre réflexion : le secteur du transport aérien est aujourd’hui si développé que les aéroports sont devenus des îlots, des villes en soi et pour soi. Nul besoin de les quitter pour visiter la ville vers laquelle ils sont censés vous amener. Ce sont de véritables États indépendants avec leurs règles, leur petit monde qui évolue, leurs commerces, salles de prière et autres installations pratiques à l’usage de citoyens provisoires. La narratrice a d’ailleurs l’occasion d’assister dans des salles d’embarquement à des séminaires de « psychologie du voyage » assez délirants et suivis avec peu d’attention.

Mais la réflexion sur le voyage d’Olga Tokarczuk prend aussi la forme d’histoires, fictives ou réelles. Ainsi elle nous embarque avec la sœur de Chopin, mort à Paris, qui décide de ramener clandestinement le cœur de son frère jusqu’en Pologne. La transition est toute faite pour notre prochain thème puisque ce recueil fait le lien entre les notions de déplacement et de matière. En aucun cas le voyage n’est ici une facon d’oublier son corps pour voler à travers le monde comme des âmes libérés de leur prison matérielle. Bien au contraire, nous sommes des corps avant tout, et l’obsession de la narratrice pour l’anatomie est là pour nous le rappeler.

L’anatomie

Sa passion pour ce domaine est assumée dès le départ. Elle évoque les heures passées devant les expositions de corps humains et sa fascination pour les techniques de conservation, du sang vidé aux liquides utilisés pour que ces secondes vies résistent à l’épreuve du temps. Cet intérêt pour l’anatomie donne lieu à des récits fondés sur des faits historiques. On retiendra la découverte du talon d’Achille par le chercheur hollandais Philip Verheyen, ou encore les lettres bouleversantes de la fille unique de Soliman, fidèle serviteur de l’empereur d’Autriche. Dans ses missives au ton de plus insistant et autoritaire, la jeune femme conjure Francois Ier  de lui rendre le corps de son père pour l’enterrer, puisque le souverain tout puissant a fait exposer ce corps si exotique – Soliman venait d’Afrique – dans un musée.

L’amour et la mort

Cette dernière histoire, tout comme l’acte extraordinaire de la sœur de Chopin, relie l’amour au corps malade ou sans vie. Tandis que la littérature ne cesse de définir l’amour comme une union de deux âmes, Olga Tokarczuk s’attèle à la narration d’un attachement au corps de l’être aimé. Le cœur du frère caché sous un jupon pour passer la frontière, le corps du père effrontément réclamé à un empereur sans foi ni loi, un mari qui sombre dans la folie après la disparition de sa femme et de son fils en vacances sur une île croate, une femme mariée qui se rend sur un autre continent pour donner la mort à son premier amour condamné par la maladie, la mère d’un enfant handicapé qui, en proie à des hallucinations, se perd dans la nuit de Moscou et refuse de rentrer chez elle : tous ces exemples montrent que les manifestations de l’amour ne sont jamais aussi émouvantes et puissantes que face au tragique subi par le corps de l’autre.

Mon avis

Le style est enlevé et Jennifer Croft n’a décidément pas volé son prix. En revanche, je déconseillerais ce livre à toute personne qui s’intéresse moyennement – pour ne pas parler de sentiment de dégoût – à l’anatomie. Des lignes, voire des pages consacrées aux liquides utilisés pour la conservation des corps à travers les siècles, mais quel ennui ! Quelques mots suffisent, mais la narratrice se perd souvent dans sa passion pour ce sujet et en fait des tonnes. On constate le même travers dans le récit de Kunicki, ce père de famille qui cherche pendant des jours et des nuits sa femme et son fils disparus sur une petite île. Des pages et des pages de recherche, et ca tourne en rond – comme sur une île, effectivement – pour au final ne rien trouver. L’histoire aurait pu être raccourcie d’une bonne dizaine de pages. Bref, un livre intéressant par moments, en particulier pour les réflexions sur le voyage qu’il comporte, mais trop long dans son ensemble.

Les invisibles, Roy Jacobsen

Le livre le plus déroutant que j’ai lu cette année. Et pourquoi donc ? Tout simplement parce que je n’ai jamais eu l’occasion – celle qui a fait le lardon était le club de lecture en anglais auquel je participe dans ma ville – de lire le moindre auteur scandinave et les best sellers ne font pas vraiment partie de ma littérature de prédilection. Trop habituée aux classiques mais non hermétique au changement, regardons cela de plus près.

Résumé

Au début du XXe siècle, l’île norvégienne de Barrøy n’abrite qu’une seule famille : le couple Maria et Hans, son père Martin, sa sœur Barbro et leur fille Ingrid. La vie est rythmée par les hivers extrêmement rigoureux et sombres qui apportent leur lot de tempêtes plus violentes les unes que les autres. Chaque année, Hans part avec son frère sur le bateau de pêche de ce dernier pendant plusieurs mois, laissant toujours sa famille dans l’appréhension – et non pas la peur, car les insulaires ont appris à dépasser ce sentiment – d’une mort en mer. Les saisons s’enchaînent et le quotidien se résume à la subsistance des personnages. Quelques accomplissements et joies viennent toutefois rompre cette omniprésence des forces de la nature et des traditions. Ainsi les femmes ont depuis peu l’honneur de posséder leur propre chaise – Barbro emporte la sienne partout -, et de s’assoir à table. Les habitants de l’île profitent de la douceur des édredons, qu’ils sont les seuls à pouvoir confectionner dans la région. Le travail de l’homme échappe également aux seules contraintes naturelles à travers les ambitions tenaces de Hans, le chef de famille, qui souhaite toujours améliorer les conditions de vie sur l’île. Ses ambitions vont de la construction d’un quai à l’aménagement d’un système d’approvisionnement en eau de la maison. Ce dernier projet ne sera pas exécuté de son vivant, mais repris avec succès par ses successeurs. Mais lesquels ?

Le mystère de l’absence de frères et sœurs pour Ingrid restera entier jusqu’à la fin du livre, et celle-ci n’aura elle-même pas d’enfants. Barbro, simple d’esprit selon les dires de son frère tout en apparaissant la plupart du temps comme « normale », a quant à elle un fils, dont le père est vraisemblablement l’un des ouvriers suédois, qui, échappant à la guerre, ont débarqué sur l’île et travaillé à la construction du quai. Ce fils se montre, comme Ingrid au début du roman et tous les enfants de pêcheurs – voire plus généralement d’exploitants de ressources naturelles – physiquement très précoce et dégourdi. Il tentera même, conscient des traditions avantageuses pour son sexe, de reprendre le rôle de chef de Barrøy à la mort de Hans.

Car des années après la mort plutôt attendue de Martin survient celle, brutale et narrée de façon laconique, de son fils de cinquante ans. Maria est sous le choc et sera internée pendant quelque temps. Qui deviendra alors le chef du clan ? Une femme ? Mais au-delà de la succession se produit un joli chamboulement dans la vie de cette petite famille. Ingrid, devenue gouvernante au service d’un couple de riches commerçants domiciliés sur le continent, est confrontée à leur mystérieuse disparition – on ne saura jamais où ils sont allés – suite à leur faillite. Elle se résout rapidement à prendre en charge le garçon et sa petite sœur, eux-mêmes adoptés par la famille de Barrøy. Ces deux êtres attardés qui vivaient dans le confort et l’ignorance totale de leurs parents s’adaptent à merveille à leur nouvel environnement, même si le tout se passe très progressivement. Ils deviennent plus dégourdis, à la fois par la force des choses et grâce à leur inclusion dans un cocon familial, aussi spartiate soit-il.

Le dénouement ne surprend pas le lecteur, habitué dès les premières lignes du roman à accompagner la petite Ingrid dans son évolution : elle prendra bien la tête de l’île. Imaginons qu’à l’époque où Barbro était enfant, les femmes devaient rester debout pendant les repas…D’autres changements considérables ont eu lieu depuis la mort de Hans et les projets d’Ingrid restent dans la continuité des grandes ambitions de son père. Ainsi le minuscule port de Barrøy est intégré à une route du lait, assurant des revenus plutôt surs pour la famille, et un phare sera construit sur l’île. Ce dernier horizon laisse présager un moindre isolement…en vue d’offrir une visibilité aux invisibles ?

Analyse

Une simplicité plutôt mise en avant

Le roman est à la fois circulaire de par l’importance des saisons et linéaire car il porte tout de même une progression. Plusieurs thèmes principaux se dégagent : la famille, la transmission, la fatalité incarnée dans les forces de la nature, et la liberté.

La famille et la transmission, c’est la même chose. Or leur importance est posée dès la première scène, extrêmement touchante, entre Hans et Ingrid. La petite fille est des plus dégourdies, sa communion avec la nature innée et son père semble l’aimer profondément, comme le montre son attachement au rire de sa progéniture. Puisque le roman s’ouvre sur un moment de partage, la transmission qui suivra n’en sera que la continuité et l’évolution de la famille, de leurs conditions de vie sur l’île s’articulera autour du personnage d’Ingrid. Mais attention, la psychologie des personnages est quasi-inexistante, les dialogues rarissimes – heureusement, vu la difficulté à comprendre le dialecte dans lequel ils sont retranscrits – et l’économie dans la description des traits de caractère est à l’image des conditions matérielles dans lesquelles vivent les personnages. Seule la famille, le collectif comptent. Celle-ci concentre tout son temps, toute son énergie à subvenir à ses besoins et les ambitions sont peut-être individuelles au départ, mais elles servent uniquement les intérêts de la famille. La psychanalyse, très peu pour eux. Ingrid ne saura jamais pourquoi elle n’a pas eu de frères et sœurs, et on fait peu de cas de l’état mental de Barbro. Hans précise juste que c’est une tare génétique. Ce dernier met chaque année sa vie en danger pour nourrir les siens et son père accepte avec résignation son destin de chef de famille déchu dont l’autorité ne subsiste qu’en la personne de son fils. En résumé, pas de risque de guerre d’egos, si ce n’est vers la fin du roman entre Ingrid et le fils de Barbro. Fort heureusement, l’héritière s’impose et les conflits auront été de courte durée.

Les vies sont marquées par la fatalité : les enfants n’ont pas peur de ramer seuls en pleine mer et à l’approche d’une tempête, les hivers rudes sont vécus avec résignation et adaptation (chagement de chambre selon l’exposition aux intempéries). Alors quelle place pour la liberté dans cette vie isolée du monde où les préoccupations matérielles dominent ? Aucune. La fatalité de la nature s’infiltre dans l’existence de chaque protagoniste insulaire. C’est le sens de la citation en quatrième de couverture : il est impossible de quitter une île. D’ailleurs, ironie du sort, Barbro ne parviendra pas à trouver un employeur décent sur le continent et Ingrid, après un passage temporaire hors de Barrøy, finit par y ramener deux habitants – et membres de la famille – supplémentaires.

Parlons-en de ces deux-là ! Leur histoire incarne parfaitement ma thèse d’une simplicité mise en avant par le narrateur. Leurs parents – surtout leur mère – les délaissent totalement et pendant toute la période où Ingrid les garde dans leur grande résidence, ils apparaissent comme des enfants insupportables et vraiment, vraiment en retard sur le plan de la motricité. Le manque d’attention, ne parlons même pas du manque d’amour, et la vanité de leur vie privilégiée ne les aident pas vraiment. A contrario, c’est finalement dans un environnement modeste mais stimulant qu’ils s’épanouiront. Une vie simple, mais débordante de sens.

 

Vie ennuyeuse, lecture ennuyeuse

J’ai envie de reprendre ici, en substance, un commentaire posté sur la critique du livre dans The Guardian : lire les aventures de personnes qui passent leur temps à percer des trous et à faire du bateau, c’est légèrement ennuyeux. Par mimétisme d’une nature austère, le roman est austère ; même si le style sublime, avec des touches de poésie, sauve l’ensemble de l’œuvre. J’en profite pour saluer le travail du traducteur vers l’anglais, Don Bartlett.

Lorsqu’il ne se passe pas grand-chose dans une œuvre de fiction, la psychologie des personnages est toujours là pour rendre une lecture intéressante. Or, comme il n’y en a pas ici, que reste-t-il ? Rien. Des lignes et des lignes pour expliquer comment Barbro fabrique les filets, comment ils les mettent pour pêcher, comment ils sont détruits par les caprices de Dame Nature. Des lignes et des lignes pour expliquer comment Hans construit son hangar à bateaux, et la torture reprend puisqu’il a dû s’y reprendre à trois fois, à nouveau à cause de Dame Nature. Des lignes et des lignes sur la construction du quai. Si l’exploitation des ressources naturelles relève de l’art de la patience, il en va de même pour le lecteur. Or sa patience est rarement récompensée. Aucune identification aux personnages n’est possible pour les raisons évoquées plus haut, alors que c’est le propre du roman. Peut-être les insulaires se retrouveront-ils dans ce récit ? Peut-être les nordistes se reconnaissent-ils dans cette atmosphère glaciale faite de pragmatisme pur et dur et de labeur ? Sans doute, oui, puisque ce livre a été un immense succès en Norvège. Pour les autres, pas la peine d’acheter un roman, il suffit de regarder Thalassa.

 

 

L’amie prodigieuse, Elena Ferrante

Je ne me souviens pas avoir déjà lu un livre de littérature italienne avant L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante. Et qu’on se le dise dès la deuxième ligne : j’ai adoré. Voilà donc une belle inauguration de cette nouvelle catégorie, avec je l’espère de nombreux autres ouvrages pour lui succéder. On peut en prévoir trois supplémentaires puisque je compte bien lire les tomes suivants de la saga napolitaine !

Résumé

Pour s’y retrouver, il est essentiel de rappeler les familles et noms des personnages du roman. Je n’ai moi-même cessé de me référer à la liste de mon édition pendant les trois premiers quarts du livre.

Cerullo – famille de Lila, le personnage principal

Fernando : père, cordonnier

Nunzia : mère

Raffaella : tout le monde l’appelle Lina, sauf Elena qui l’appelle Lila. Restons sur Lila, donc.

Rino : grand frère, cordonnier

Autres enfants.

Greco – famille d’Elena

Elena : surnommée Lenù, la narratrice

Le père : portier à la mairie

La mère : femme au foyer, forte corpulence et boiteuse.

Petits frères et sœurs.

Carracci – famille de Don Achille

Don Achille : épicier, personnage mystérieux craint par toutes les familles. Au début, sorte de monstre dans l’imaginaire des deux petites filles.

Maria : épouse

Stefano : reprend l’épicerie familiale

Pinuccia et Alfonso : deux enfants de Don Achille.

Peluso

Alfredo : menuisier

Giuseppina : mère

Pasquale : fils aîné, maçon

Carmela : surnommée Carmen, sœur de Pasquale, vendeuse à la mercerie

Capuccio

Melina : parente de la mère de Lila, veuve folle et passionnée.

Ada : fille

Antonio : fils, mécanicien.

Sarratore

Donato : cheminot-poète

Lidia : épouse

Nino : aîné

Marisa : fille

Scanno

Nicola : père, vendeur de fruits et légumes

Assunta : mère

Enzo : fils, même métier que le père

Solara – ceux qui ont « réussi », soupconnés de fricotter avec la Camorra

Silvio : père, propriétaire du bar-pâtisserie

Manuela : mère

Marcello et Michele : fils, beaux gosses.

Spagnuolo

Le père : pâtissier au bar-pâtisserie Solara

Rosa : mère

Gigliola : fille.

Gino : fils du pharmacien

Tout part d’un coup de fil assez mystérieux du fils de Lila à la meilleure amie de celle-ci : Lenù, la narratrice. Apparemment, Lila a disparu et ne veut laisser aucune trace de sa présence sur Terre. Qu’à cela ne tienne ! Lenù va raconter toute son histoire, leur histoire.

Un décor facilement identifiable : une cité en périphérie de Naples, les années 50, de nombreux personnages dont les familles partagent les fondamentaux propres aux ghettos : la misère, la violence, la crasse et bien sûr le duo infernal pauvreté-absence d’éducation. Au milieu de tout cela, deux petites filles : Lenù et son amie prodigieuse. L’amitié entre la timide Lenù et l’intrépide personnage principal naîtra d’une épreuve. Lila, dans un geste de provocation, fait tomber la poupée de Lenù dans un caniveau de la cour de la cité. Persuadées qu’elle a atterri chez l’ogre Don Achille, les deux enfants se serrent alors les coudes pour aller récupérer le jouet chez ce voisin si intriguant.

À partir de là, elles deviennent inséparables. Lila est violente, foncièrement méchante, mais surtout une fille de cordonnier brillantissime : elle lit énormément et calcule mentalement plus vite que son ombre. Les deux petites filles rêvent de devenir riches en écrivant le prochain Les Quatre filles du docteur March et Lila excelle dans l’art de raconter des histoires. Mais les interventions de sa maîtresse auprès des parents de la petite n’auront aucun effet sur son avenir tout tracé : ses parents refusent de l’envoyer au collège. Son rôle est au foyer pour aider sa mère.

Les drames se multiplient autour de ce duo de yin et de yang, comme le meurtre de Don Achille par Alfredo Peluso, ou encore la folie de Melina Capuccio suite au déménagement de son amant Donato Sarratore. Pendant les années de collège de la narratrice, son mentor continue à emprunter énormément de livres à la bibliothèque et à étudier en parallèle de son travail – bien évidemment non rémunéré – à la cordonnerie familiale. Son niveau de latin s’avère même supérieur à celui de son amie, elle qui étudie d’arrache-pied et bénéficie du cadre scolaire toute la journée.

Son ambition ne l’a donc pas lâchée, mais elle se reporte cette fois dans la spécialité familiale. Arrive donc un élément au rôle central dans L’Amie prodigieuse – et de toute évidence dans les tomes suivants : la paire de chaussures Cerullo. Dessinée par une Lila toujours très méticuleuse, puis confectionnée avec l’appui de son frère dans le dos de son père, elle mettra d’abord le chef de famille hors de rage avant d’être l’objet des plus grandes convoitises (secrètes)…

Pendant ses années lycée, dans lequel elle ne retrouve pratiquement aucun camarade du quartier mis à part Gino et Alfonso Carracci, la narratrice travaille au-delà du raisonnable. Amoureuse du très cultivé et distingué Nino Sarratore, elle finit pourtant par sortir avec Antonio, plus pour avoir un petit ami qu’autre chose. Boutonneuse et binoclarde, elle n’attire pas vraiment les garçons, contrairement à Lila. La petite fille sale et sauvage s’est transformée en beauté sulfureuse, dégage un charme irrésistible que même la narratrice ne parvient à décrire précisément.

La plupart des garçons tombe amoureux d’elle, notamment le beau et puissant Marcello. Fils de la famille des Solara, il se pavane avec son frère dans le quartier à bord d’une Fiat Millecento. Mais Lila n’est pas comme toutes ces filles stupides du quartier que les beaux Solara font craquer, elle sait qu’ils ont des liens avec la mafia et va une fois de plus à l’encontre des désirs de ses parents qui y voient un excellent parti pour la famille, rejetant sans scrupules Marcello pour finalement se marier avec Stefano. C’est pendant leur période de fiançailles que Lila opère son plus grand changement. Ayant renoncé à ses ambitions passées depuis longtemps – sans pour autant perdre ses talents d’écrivain, comme le prouvent ses lettres adressées à son amie pendant les vacances de celles-ci sur l’île d’Ischia, elle s’habille comme une starlette de cinéma et aime se montrer à tout le quartier au bras de son bel amoureux. Son intelligence semble avoir laissé place à la superficialité, son ambition semble s’être effacée au profit du respect des codes locaux et de son futur d’épouse et de mère.

L’union des deux familles est même économique puisque Stefano exige que les paires de chaussures dessinées par Lila soient fabriquées, puis les achète à prix d’or avant d’investir dans la boutique Cerullo afin de lancer leur activité de confection de chaussures. Mais Stefano a signé un pacte avec le diable en vue du succès de son épicerie. Ce pacte, c’est une alliance avec les Solara qui se matérialise dans la scène finale où Lila découvre que Marcello, pourtant persona non grata à son mariage, arrive avec aux pieds la fameuse paire de chaussures Cerullo.

Analyse

La cité dans et en dehors de la cité

Les règles de la cité, au sens grec du terme, celle qui est justement régie par le droit, ne s’appliquent pas dans la cité où vivent Lenù et Lila. Tout le livre est traversé par ce paradoxe : l’ensemble d’immeubles dans lequel cohabitent ces familles est à la fois intégré à la société italienne et exclu de celle-ci. D’une part, l’Histoire italienne se mélange aux histoires des personnages, avec des références au royalisme, au communisme et au fascisme. Les Solara impressionnent tout le monde au volant du fleuron de l’industrie automobile nationale. Lenù étudie le latin, avec les classiques de l’instruction en Italie, comme L’Énéide, et puis ces chaussures…D’autre part, et même si les alentours sont en pleine mutation – visiblement post-deuxième guerre mondiale, le quartier, laid et bétonné à l’extrême, se situe en périphérie de l’une des plus belles villes du monde (« vedi Napoli e poi muori »). Le lecteur ne manquera pas de tomber des nues en apprenant que la plupart des enfants de dix ans ou plus n’ont jamais vu la mer, et que prendre le métro pour traverser Naples, qui est pourtant leur ville, relève de l’aventure. Or de part cet éloignement tout autant géographique que sociétal, les règles de la cité ne sont pas celles de la cité.

Comme dans le récit de la violence picarde d’En finir avec Eddy Bellegueule où les hommes ne vont pas chez le médecin, fantasment l’extérieur (ex : les « Arabes » des grandes villes desquels il faut se méfier) et détestent toute marque de faiblesse autant chez les hommes que chez les femmes, la cité de la narratrice ne connaît pas l’État de droit. Ici, on meurt à cause de la saleté, du travail, du manque d’hygiène et surtout, les comptes se règlent entre hommes et l’honneur se défend peu importe le prix. Lorsque les frères Solara font monter Ada Capuccio de force dans leur voiture pour – peut-être – abuser d’elle, c’est à Antonio de la venger, quitte à se prendre une belle et prévisible dérouillée par les deux caïds. Le meurtre du sulfureux Don Achille est très probablement un règlement de comptes. Et puis il y a cette scène qui résume parfaitement cette notion de cité hors de la cité : lors d’une petite virée dans le quartier de Chiaia, nos jeunes gens s’échauffent, insultent et menacent les hommes qui osent poser un regard sur leurs sœurs ou petites amies, vont même jusqu’à frapper un pizzaiolo pour un regard plus supposé que factuel sur l’une des leurs, et finissent par une bagarre générale avec un groupe de jeunes hommes chics. Motif : l’un deux les renvoie ostensiblement à leurs origines. Ils sont pauvres, cela se voit à leurs vêtements, puis à leur comportement, mais aussi à leur langue. Car l’opposition entre l’italien que la narratrice apprend au lycée et le dialecte que tout le monde parle chez elle est très présente du début à la fin.

La violence comme seul moyen d’exister. L’instruction comme seul moyen d’y échapper.

Les logements sont exigus, les femmes sont battues, les enfants se jettent des pierres au visage sans la moindre peur ni du sang ni de la mort, les parents sont illettrés et épuisés par leur travail physique, et quand Lila insiste pour aller au collège, son père la jette par la fenêtre. Deux soucis majeurs sont évoqués : ils ont besoin de Lila en tant que force de travail et ils ne peuvent se payer les manuels et autres matériels scolaires. La culture, très peu pour eux. Mais celle-ci n’est pas bêtement idéalisée par la narratrice car même si les hommes considèrent tout naturellement que le poète Donato Sarratore est une tapette, celui-ci n’en est pas moins un peu trop hétéro. Il séduit à tout va, est clairement responsable de la folie de Melina, et va même jusqu’à faire des attouchements sur la jeune Lenù lors de son séjour sur l’île d’Ischia. Son fils, dont la narratrice est pourtant amoureuse et vante sa culture, n’apparaît pas particulièrement sympathique non plus. Il s’écoute parler, enfermé dans sa véhémence anticléricale, et ne daigne même pas faire publier dans une revue culturelle un article que son amoureuse transie a écrit, autant pour ses beaux yeux que par conviction personnelle.

Lila, fille de cordonnier ultra violente a elle-même voulu s’approcher de la culture et changer de monde en accédant à l’argent. D’où cet épisode symbolique, vers le début du livre, de tentative de fuite du quartier initiée – comme tout – par Lila et finalement avortée par la pluie et la fatigue. Elle lit énormément, a un don inouï pour raconter des histoires, puis une immense ambition de fabricante de chaussures pour elle et sa famille. Mais elle ne continuera pas longtemps à emprunter des livres et à étudier le latin pendant que son amie va à l’école. Elle rentrera dans le rang et accèdera à la richesse grâce à son physique et son magnétisme, et non grâce à l’instruction, au grand dam de son ancienne maîtresse qui ira jusqu’à feindre de ne pas la connaître lorsqu’elle l’invitera à son mariage. Certes, son mari exige la fabrication des chaussures qu’elle a conçues, mais elle accepte son destin d’épouse et de future mère, ce qui se reflète dans le soin qu’elle apporte à ses tenues et coiffures entre ses fiançailles et son mariage, et laisse les hommes s’occuper des affaires.

Or si cette amie prodigieuse ressent une sensation de délimitation – le même que celui de dépersonnalisation, avec pour seule différence un changement de perspective – depuis cette soirée de réveillon où elle ne reconnaît plus son gentil frère Rino, prêt à tout pour rivaliser avec les Solara dans un concours de pétards et de feux d’artifices d’un balcon à l’autre, Lenù éprouve un sentiment similaire le jour du mariage de Lila. Lors d’une virée en voiture avec ses amis, elle semble tout autant écœurée – si le mot n’est pas trop fort ? – par le même comportement primaire de ses comparses. Ces derniers se gargarisent de traverser Naples à toute allure et de recouvrir d’insultes leurs klaxons insistants envers quiconque ne roulerait pas assez vite selon eux. La faille s’agrandit entre la petite Lenù du quartier et la jeune femme instruite qu’elle est devenue. Elle aime ses amis, ils font partie de sa vie, mais elle les comprend de moins en moins, est amoureuse du cultivé Nino tout en sortant avec Antonio, gentil mais mécanicien !

« J’avais grandi avec ces jeunes, je considérais leurs comportements comme normaux et leur langue violente était la mienne. Mais je suivais aussi tous les jours un parcours dont ils ignoraient tout (…). Avec eux je ne pouvais rien utiliser de ce que j’apprenais au quotidien. Je devais me retenir et d’une certaine manière me dégrader moi-même. (…) Je me demandais ce que je faisais dans cette voiture. » (p. 415).

Bref, Lenù s’éloigne de ses origines au fur et à mesure que sa culture s’étoffe. Et puis si Lila est perdue, quel lien reste-t-il entre la narratrice et ces jeunes gens ?