Tours et détours de la vilaine fille, Mario Vargas Llosa

Et encore une pépite que j’ai ouverte grâce au déménagement de ce.tte mystérieux.se voisin.se de Hambourg ! Lire un auteur hispanophone en allemand quand on est de langue maternelle française, après tout pourquoi pas ?

Des similitudes entre le narrateur et l’auteur

Mario Vargas Llosa est un immense écrivain vivant. Prix Nobel de littérature 2010, cet auteur péruvien est également membre de l’Académie française depuis novembre 2021, alors qu’il n’a jamais publié de roman écrit dans notre langue, même s’il la parle couramment et a été le premier écrivain étranger dont l’œuvre a été publiée dans la Pléiade de son vivant.

La biographie de Varga Llosa est extrêmement riche et il ne s’agit pas de la retranscrire bêtement ici, mais quelques éléments se recoupent avec la vie du narrateur à la première personne de Tours et détours de la vilaine fille. Né à Lima en 1936 dans une famille aisée, il étudie la littérature dans une faculté publique de Lima. Pendant cette période, soit vers la fin des années 50, il s’oppose à la dictature du général Manuel Odria alors en place en militant au sein d’une branche étudiante du parti marxiste péruvien. Il n’y restera pas longtemps, mais la révolution cubaine le galvanisera à nouveau. Dans le roman qui nous intéresse ici, on retrouve cet engagement chez la mauvaise fille dans le chapitre où le narrateur habite à Paris. Mario Vargas Llosa s’installe d’ailleurs dans la capitale en 1959, après avoir soutenu sa thèse de doctorat à Madrid et avant de partir vivre à Londres quelques temps.

Résumé

Ricardo est l’archétype même de ce qu’on appellerait aujourd’hui un « nice guy » – même si je crois que ce concept est un mythe inventé par des misogynes frustrés, mais passons. De son adolescence à Lima à la fin du roman à Madrid, il ne cessera de se faire avoir par la vilaine fille. Elle disparaît et réapparaît, à chaque fois sous une nouvelle (fausse) identité, dans chaque ville où il habite.

Pourtant, le narrateur sait depuis le début qu’elle est mythomane. Il la rencontre pour la première fois dans les années 50 à Lima, dans le quartier huppé de Miraflores. L’adolescent tombe fol amoureux de cette soi-disant « petite Chilienne », laquelle se fait passer pour la fille d’une famille aisée  alors qu’elle vient des quartiers pauvres et n’est autre que la fille de la bonne.

Et ça recommence à la fin des années 50. Ricardo est désormais étudiant dans un Paris qui vibre sous la querelle entre Sartre et Camus et accueille de nombreux dissidents communistes sud-américains. La vilaine fille, transformée en guerillera pro Castro, réapparaît via un ami du narrateur. À la tête d’un réseau de dissidents marxistes, celui-ci a pour objectif de renverser la dictature militaire péruvienne et s’engage bien évidemment dans la révolution cubaine. Plus opportuniste que convaincue, « la petite Chilienne » – comme il l’appelle tout au long du roman – épouse un diplomate français rencontré sur l’île.

Ricardo étant devenu traducteur et interprète, il multiplie les séjours de quelques années dans plusieurs villes du monde. Ainsi il quitte Paris pour le swinging London, où il croise à nouveau le chemin la vilaine fille, désormais épouse d’un aristocrate anglais. Même chose à Tokyo où elle devient la femme soumise d’un yakuza…etc, etc. Dès qu’il parvient à l’oublier, elle réapparaît. Il lui pardonne. Il y croit. Ils couchent ensemble. Elle le trahit à nouveau pour un homme riche.

L’amour, le vrai ?

Vénale, manipulatrice et mythomane, « la petite Chilienne » aux multiples identités n’en reste pas moins le grand amour du narrateur. Publié en 2006, Tours et détours de la vilaine fille dépeint la passion de manière étonnante pour un roman moderne. Dans la lignée des grands romans d’amour qui font peu de cas des relations heureuses et paisibles, il inclut un personnage féminin certes maléfique et détestable, mais qui reste l’unique et véritable source d’amour et de passion de Ricardo. Sa santé mentale n’est pas épargnée, et même s’il fait tout – se disant à chaque fois que c’est la dernière – pour oublier sa dulcinée, il embrasse sa souffrance d’une manière très classique.

Sans la dévoiler, la fin est éloquente sur ce point. Pour employer des termes très contemporains, cette « relation toxique » avec une « perverse narcissique » est glorifiée. L’amour est malheureux, il est terrible et cruel. Mais l’intrigue et surtout la fin du roman me fait croire que celui-ci prône l’amour absolu et passionnel malgré son caractère destructeur. En effet, le retour systématique du narrateur entre les griffes de la vilaine fille et la lucidité de cet homme sur l’intensité des joies et des peines qu’elle lui procure montrent à quel point, au fond, il aime le romanesque qu’elle lui apporte. Le dénouement est tragique certes, mais prouve bien qu’il est plus heureux avec que sans elle.

Inversion du rapport de domination sociale

Les origines de la vilaine fille se précisent vers la fin du roman, tandis que le narrateur, de passage à Lima, rencontre le père de celle qui est son épouse à ce moment-là. Le lecteur comprend toutefois dès le premier chapitre – et donc la première usurpation d’identité de la jeune fille – qu’un fossé social sépare le couple. Celle qui se fait passer pour une petite chilienne bourgeoise n’appartient pas à la jeunesse dorée de Miraflores, celle de Ricardo. Or c’est justement ce gouffre matériel qui explique ici – et je n’en tirerais pas une analyse politique générale – le gouffre moral entre ces deux personnages antagonistes. L’un est idéaliste – et sa sympathie pour le communisme va dans ce sens –, rêveur et passionné de lettres ; l’autre est prête à tous les stratagèmes pour emprunter l’ascenseur social qu’est le mariage. Son cynisme est total et elle ne s’en cache pas.

« « Je t’aurais rendue tellement heureuse que tu ne m’aurais jamais quitté. »

Elle me regarda sérieusement avec une pointe de mépris, et me répondit, sans la moindre taquinerie, cette fois-ci :

« Comme tu es naïf, un vrai rêveur. » Elle accentua chaque syllabe et me défia du regard. « Tu ne me connais pas. Je ne resterais pour toujours avec un homme que s’il était très, très riche et puissant. Et tu ne le seras jamais, malheureusement. »

« Et si l’argent ne faisait pas le bonheur, vilaine fille. »

« Le bonheur, je ne sais pas ce que c’est, et je n’ai pas non plus envie de le savoir, Ricardito. Je sais juste que ce n’est pas quelque chose de romantique et ringard, contrairement à ce que tu penses. L’argent apporte la sécurité, il te protège, te permet de profiter vraiment de la vie, sans avoir à t’inquiéter pour l’avenir. C’est le seul bonheur que l’on peut toucher. »

Elle me regarda avec cette froideur qui parfois s’accentuait de manière étrange, et un climat glacial s’étendait autour d’elle. »* (p.82)

On ne peut pas dire que ce pauvre Ricardito n’aura pas été prévenu.

L’histoire d’un professionnel des langues exilé

Comme je l’ai dit plus haut, chaque chapitre correspond pour le narrateur à une nouvelle ville, une nouvelle vie, une nouvelle amitié et bien sûr une nouvelle identité de la vilaine fille. Ce traducteur-interprète vit son existence à l’image de son amour : intensément. Il semble repartir de zéro à chaque chapitre, mais ses déboires avec la « petite Chilienne » montrent bien que sa vie adopte une forme plus cyclique que linéaire. Chaque nouvelle ville est le décor d’un recommencement et Ricardo tourne en rond plus qu’il n’avance.

Peu importe. L’histoire n’en est que plus belle et résonne avec la mienne. Sans trop en dire, j’ai vécu très longtemps en Allemagne et même si la différence culturelle était bien moindre que celle entre un pays d’Amérique du Sud en pleine dictature militaire et des démocraties européennes, j’ai ressenti – et ressens toujours, parfois, souvent même – ce qu’il décrit ici. Il est question des parents de Juan, son ami de Londres d’origine péruvienne. En tant que traductrice, la définition de l’interprète me touche encore plus. Non seulement j’y souscris entièrement, mais j’ai surtout eu une révélation au moment de la lecture de ce passage.

« […] une femme pleine d’énergie dont la façon de parler – la tonalité douce, les nombreux diminutifs et la petite musique de mon ancien quartier Miraflores – me rendit mélancolique. Tandis que je l’écoutais, j’avais l’impression qu’une éternité s’était écoulée depuis mon départ du Pérou pour vivre la grande aventure européenne. Mais en passant du temps avec eux, je compris aussi que je n’y retournerai jamais, que je ne pouvais pas parler ni penser comme les parents de Juan. Par exemple, leurs propos au sujet d’Earl’s Court me montraient à quel point j’avais changé pendant toutes ces années. Et je n’étais pas emballé par cette idée. Par de nombreux aspects, cela ne faisait aucun doute que je n’étais plus Péruvien. Mais qu’est-ce que j’étais ? Je n’avais pas réussi à devenir Européen, ni en France, ni ici en Angleterre. Alors qu’est-ce que j’étais ? Peut-être ce que Mrs. Richardson [la vilaine fille] me disait lors de ses accès de colère : un pauvre diable, un simple interprète, quelqu’un qui, comme mon collègue Salomón Toledano se plaisait à nous définir, n’est que lorsqu’il n’est pas, un hominidé qui existe lorsqu’il cesse d’être ce qu’il est, afin que les choses que d’autres pensent et disent puissent mieux passer par lui. » (p. 146)*

Un peu plus loin, il donne précision sur le métier d’interprète que tout le monde ignore. Allez, je vous révèle un secret bien gardé qui peut paraître choquant.

« J’ai acquis le savoir-faire du bon interprète qui consiste à connaître les équivalents des mots sans nécessairement comprendre leur contenu (d’après Salomón Toledano, les connaître était un handicap) » (p.149)*

Puis, une autre vérité sur les gens doués en langues, dont je fais partie.

« Le plus étrange, c’était de l’entendre parler japonais, parce qu’il en adoptait inconsciemment, en véritable caméléon, les postures, les révérences et les gestes. Je découvris grâce à lui que le don pour les langues était aussi mystérieux que celui de certaines personnes pour les mathématiques ou la musique. Il n’a rien à voir avec l’intelligence ou le savoir. C’est autre chose, un don que certains possèdent et d’autres pas. » (p. 154)*

Mais au final, le constat sur le sens de notre existence est terrible et sans appel. Et j’ai bien peur qu’il soit juste.

« Je repensai sans cesse aux paroles apocalyptiques que Salomón Toledano nous avait hurlé une fois au visage dans une cabine d’interprétation : « Si un beau jour nous sentons que la mort est proche et que nous demandons : Quelle trace de notre passage dans ce chenil allons-nous laisser ?, la réponse serait : aucune, nous n’avons rien fait, mis à part parler pour les autres. »  (p. 117)*

* Traduction de la version allemande, Das böse Mädchen, par mes soins.

Sur ces bonnes paroles, je tenais à dire que je conseille ce roman. Que vous soyez traducteur ou non, exilé ou non, amoureux passionné ou non. Seule ombre au tableau : la réapparition de la vilaine fille et la crédulité du narrateur, toutes deux systématiques, lassent. À chaque nouveau chapitre, on sait à quoi s’attendre. Seules les modalités changent. C’est un peu fatiguant. Ça aussi, je tenais à le dire.



13 réflexions sur “Tours et détours de la vilaine fille, Mario Vargas Llosa

  1. Je me suis régalé avec ta chronique ! J’ai revécu ma lecture de ce livre que j’avais énormément aimé, surtout le début de la rencontre avec Lily et Lucy. Tes détours concernant la traduction sont très intéressants. J’ai lu récemment Aux Cinq Rues, Lima que je conseille également. Mais la vilaine fille est plus restée dans ma mémoire, comme un mythe de liberté et de vie intense. Merci pour cette belle et personnelle présentation 😄

    Aimé par 1 personne

    1. Oh merci beaucoup pour ton commentaire qui me fait tant plaisir. C’est vrai qu’au-delà de cet éloge de la passion dont je parle dans la chronique, le roman est un véritable modèle de liberté – une liberté intrinsèque au métier de traducteur 😉 On y revient !

      Aimé par 1 personne

  2. rose

    Ed,

    Votre critique est passionnante.
    Et donne envie de lire ce roman.
    Un proverbe russe dit « pas de miracle, tant pis, un miracle tant mieux », in La mère de Maxime Gorki.
    On ne comprend pas bien l’attraction de ce traducteur exilé pour la vilaine fille, mais si elle existe, cela doit avoir un sens.

    Aimé par 1 personne

  3. Emma

    Bravo pour votre chronique. Très bien analysé.
    J’aime beaucoup l’auteur, hors romans, deux essais que j’ai lus avec plaisir:” Un demi siècle avec Borges ”et le dernier ”Temps sauvages”.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci 🙂 Intéressant, je ne savais même pas qu’il écrivait autre chose que des romans. « Temps sauvages » n’est pas un essai, visiblement. Une chose est sûre, on trouve déjà dans « Tours et détours d’une mauvaise fille » son envie d’analyse géopolitique.

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