Moon Palace, Paul Auster

Et dire que sans mon « Book Club » je ne serais sans doute jamais venue à Paul Auster. De loin le livre que j’ai préféré parmi tous les suppositoires sélectionnés par le groupe. L’année 2018 a été riche en lectures et se termine bien sur ce plan, si on exclut la tisane à la verveine qui a mis un point final à cette première année de « Book Club » hambourgeois. Affaire à suivre…

Paul Auster

La critique française le qualifie du plus Européen des écrivains américains. Et pour cause, Paul Auster est un francophone émérite qui a traduit vers l’anglais des auteurs aussi prestigieux que Sartre, Simenon ou encore le très « retors » Mallarmé lors de son séjour à Paris entre 1971 et 1974. Les dates sont édifiantes : Auster a bel et bien échappé à la guerre de Vietnam. Ces années et celles qui suivront représenteront une longue décennie de vache maigre avant d’être reconnu comme un écrivain majeur dans les années 80. Mais pourquoi commencer, une fois n’est pas coutume, par ces éléments biographiques ?  Tout simplement parce que les similitudes entre la jeunesse de Paul Auster et les aventures du héros de ce roman picaresque sont multiples.

Résumé

Marco Stanley Fogg est orphelin : il n’a jamais connu son père et sa mère meurt dans un accident alors qu’il est encore enfant. Il emménage alors avec son oncle Victor, un musicien bohème et irrésistiblement fantasque qui, comme l’auteure de ces lignes, est incapable de s’adonner à une activité sans penser à la prochaine.

Il montre toutefois une grande responsabilité en participant au financement des études de son neveu et en l’installant dans un petit appartement à Manhattan. Comme il part en tournée et ne peut y emmener sa bibliothèque, il transmet ses 1492 livres à sa seule famille, laquelle s’en sert d’ameublement. Alors que le narrateur prend ses marques dans son modeste intérieur, il découvre le panneau lumineux du petit restaurant chinois « Moon Palace », un point de repère et d’évasion uniquement visible depuis un emplacement bien précis de son studio. Mais M.S. Fogg n’échappe pas à un nouveau malheur. Son oncle meurt subitement d’une crise cardiaque dans l’État où il vivait avec son groupe, les Moon Men. Comme anesthésié par le pire drame de sa vie, le narrateur décide alors de parfaitement se laisser aller. Il calcule comment vivre pendant quelques mois encore, et ce en vendant peu à peu tous ses livres, en s’abstenant de payer le loyer et l’électricité, en se nourrissant exclusivement d’œufs et le moins souvent possible.

Arrive ce qu’il avait prévu : il se fait expulser et erre pendant des semaines à Central Park, un oasis – les gens peuvent y « être eux-mêmes » car délivrés de la pression sociale de la rue – en plein milieu de la jungle new-yorkaise si étouffante pour un sans-abri. Toujours bien décidé à ne rien entreprendre pour s’en sortir, il est sauvé en plein délire grippal et agonique par son ami Zimmer et son futur grand amour Kitty qui ont remué ciel et terre pour le retrouver.

Brièvement hébergé par Zimmer, M.S. Fogg réussit à échapper à la guerre du Vietnam pour cause de faiblesse physique et mentale avant de se faire embaucher comme assistant au domicile de Thomas Effing, un vieil infirme aussi acariâtre qu’excentrique. Son travail consiste à lui faire la lecture et à le promener dans son fauteuil roulant à travers les rues de la ville tout en décrivant à son employeur aveugle le mieux possible son environnement, un excellent exercice pour un jeune homme aux velléités d’écrivain.

Sentant la mort approcher, Effing révèle à son jeune assistant le véritable motif de son emploi : il doit rédiger sa nécrologie. S’en suit alors un long récit de la première vie du vieil homme, celle qu’il a vécu comme peintre sous le nom de Julian Barber. Lors d’un voyage dans l’Utah pour peindre ses somptueux paysages, Byrne, son compagnon topographe, tombe d’un rocher et meurt quelques jours plus tard de ses blessures. Seul, abandonné dès la chute de Byrne par leur guide peu recommandable, Effing trouve une cave anciennement habitée par un ermite et donc remplie de provisions. Il y vit jusqu’à ce que les frères Gresham, trois bandits, débarquent pour retrouver leur ancien ennemi – ou complice. Il parvient à les éliminer tous les trois et à partir, riche, pour San Francisco avec le butin volé. C’est dans cette ville qu’il inaugure sa nouvelle identité : Thomas Effing. Mais un inconnu lui signale sa ressemblance avec un peintre disparu, un certain Julian Barber. Rappelé à son ancienne vie, il s’emmure alors dans la peur d’être découvert et commence à prendre de la drogue et à fréquenter les prostituées et bars glauques du China Town. Sa sentence ne se fait pas attendre : une nuit, sur le chemin du retour vers son domicile, il se fait violemment frapper et roule à terre jusqu’à percuter un lampadaire. Il devient alors paraplégique et part vivre en France avant de « fuir vers sa patrie » en 1939.

Après une ultime excentricité de Monsieur Effing – une virée dans les rues de New York au cours de laquelle les deux partners in crime distribuent des billets à des passants – celui-ci meurt naturellement à la date qu’il avait décidée, et lègue une partie de sa fortune à son assistant. M.S. Fogg et Kitty Wu s’installent à Chinatown et le narrateur se met à écrire tandis que sa bien-aimée poursuit son travail de danseuse toute la journée. Mais Effing a légué la majeure partie de sa fortune à Solomon Barber, son fils unique qu’il a eu avant son périple dans l’Ouest américain et n’a jamais connu. Fogg est chargé de retrouver cet héritier et de tout lui dire. Solomon, un professeur de littérature obèse, mais charismatique et très apprécié de ses étudiants, en plus de découvrir que son père a eu une deuxième vie, comprend aussi que le jeune homme chargé de lui apprendre cette nouvelle n’est autre que son fils. Il a eu effectivement une relation avec Emily, l’une de ses étudiantes, qui a rapidement voulu rompre et ne l’a donc jamais informé de sa grossesse.

Tandis que Marco ignore toujours la vérité, les deux hommes apprennent à se connaître lors d’entrevues régulières à New York et une véritable amitié en émerge. Après un nouveau drame, l’avortement de Kitty pour des raisons professionnelles et la séparation du couple, Fogg entreprend avec Solomon un voyage à dessein réparateur à travers les États-Unis. Lorsqu’ils se recueillent sur la tombe d’Emily, son ancien amant fond en larmes et révèle le lien de parenté qui l’unit à son ami. C’est également lors de cet épisode que l’énorme Solomon tombe dans le trou destiné à accueillir un futur cercueil et mourra de ses blessures. Marco continue bien évidemment son voyage seul et le roman se termine sur une plage déserte de Californie où le narrateur déclare que sa vie commence maintenant…

La lune, symbole du destin des hommes

Dans cette intrigue, tous les éléments semblent rationnalisés. D’après la spécialiste de l’œuvre de Paul Auster qui a animé la séance du Book Club sur Moon Palace, l’écrivain est très attaché à ses symboles ; et on la croit volontiers. Les références à la lune sont récurrentes, du tableau de Julian Barber que Effing demande à son jeune assistant d’aller observer dans un musée new yorkais aux premiers hommes qui ont marché sur l’astre, en passant par le nom du groupe de l’oncle Victor. Au même titre que la lune elle-même, le restaurant éponyme joue un rôle d’orientation dans l’intrigue. Le héros se sent vraiment chez lui dans son petit appartement new yorkais dès lors qu’il aperçoit, d’une position bien précise, l’enseigne du restaurant chinois. Ainsi il y retourne pour faire le point sur sa vie après sa rencontre fortuite avec Zimmer – treize ans plus tard – dans une rue très fréquentée de New York. Drôle de coïncidence.

Même les noms ont été pensés : Marco Stanley Fogg renvoie à l’explorateur Marco Polo, mais aussi à Henry Morton Stanley, l’homme qui a retrouvé l’explorateur David Livingstone au fin fond de l’Afrique, un peu comme le narrateur a retrouvé tour à tour son grand-père puis son père. Quant à « Fogg », l’oncle Victor explique son origine allemande : Fogelmann proviendrait de Vogelman, littéralement « homme oiseau » abrégé par « Fog » par les autorités de l’immigration américaines. D’après celui qui le porte, ce patronyme évoquerait un grand oiseau qui traverserait la brume à travers l’océan, incarnant ainsi le rêve américain. La consonne finale est ensuite doublée par référence à un autre explorateur, Phileas Fogg, le héros du Tour du monde en quatre-vingt jours. Enfin l’abréviation des deux prénoms par les initiales M.S. qui signifient également « manuscrit » n’est pas sans rappeler les velléités d’écrivain du narrateur, mais surtout l’ensemble de ses aventures picaresques, celles d’un jeune homme qui écrit sa vie et devra la soumettre à bien des épreuves (cf. paragraphe « Un roman picaresque par excellente »)…Autre exemple de rationalisation des noms : Thomas Effing. Lorsque l’ancien Julian Barber choisit sa nouvelle identité, il rend hommage à Thomas Moran, un peintre qu’il admire, et souhaite garder à l’esprit que sa vie est totalement foutue (« fucked up ») en adoptant le nom Effing qui, et on ne s’en aperçoit qu’en le prononçant, renvoie à f***ing.

Nombreuses sont les références aux explorateurs, les ancêtres des hommes ayant marché sur la lune. On peut d’ailleurs citer un autre clin d’œil au Tour du monde en quatre-vingt jours de Jules Verne lorsque la douce Kitty sauve M.S. Fogg à Central Park et se fait appeler Pocahontas par celui-ci car dans le roman, Phileas Fogg sauve une Indienne de la mort. Ces deux âmes sœurs – qui se séparent tout de même – sont tous les deux orphelins, ne fonderont pas de famille et l’un contactera l’autre après une longue absence juste après la mort de son père biologique.

Paul Auster a beau affirmer dans ses interviews qu’il croit au hasard, les événements de Moon Palace ne semblent pas être laissés à celui-ci. Les hommes en plein désert – géographique ou symbolique – s’orientent grâce à la lune, mais l’astre détient également un pouvoir cyclique qui régule et détermine la vie des hommes. Les histoires se répètent et les boucles se bouclent : Thomas Effing a choisi sa première disparition fictive sous le nom de Julian Barber et choisit la date de sa deuxième et véritable mort, il vole et s’enrichit suite à un triple meurtre et s’en trouve puni par un acte des plus obscurs, un coup du destin. Et comme son grand-père, le narrateur s’apprête à vivre une deuxième vie. Par conséquent, cette quête tragi-comique d’identité ne semble pas du tout progressive, linéaire, mais parfaitement cyclique.

La lune renvoie à l’obscurité, celle qui est en chaque homme, à l’incompréhension de ce qui lui arrive et qu’il craint sans doute aujourd’hui d’expliquer par un quelconque déterminisme. Mais par le passé et encore de nos jours, les croyances tournaient souvent autour de la lune : influence supposée sur la fertilité ou encore sur le sommeil. Cet astre symbolise une transcendance, un destin qui nous dépasse car il nous détermine. À une plus grande échelle, Christophe Colomb cherchait la route des Indes et a finalement découvert l’Amérique, « par hasard », dit-on dans les livres d’histoire. Quand son héritier marche sur la lune quelques siècles plus tard, il fait un grand pas pour l’humanité, mais surtout pour l’Amérique qui vient atteindre ce symbole du mystérieux et par là braver le destin.

Un roman de l’Amérique

Dans un contexte bien précis de course à l’Espace, l’Amérique assoit sa position de première puissance mondiale en envoyant ses citoyens marcher sur la lune. Par ses références récurrentes à cet astre et quelques lignes qui traitent directement de ce fait historique, Moon Palace est un roman de l’Amérique. Pour commencer, l’épigraphe ne laisse aucun doute : « Rien ne peut étonner un Américain », Jules Verne. Le plus européen et francophile (cf. éléments biographiques au début de ce billet) des écrivains américains a un regard d’autant plus aiguisé sur son pays comme le prouve cette citation sur l’Amérique de la part d’un Français.

Tout est là : les premiers hommes sur la lune et le soupçon de machine hollywoodienne qui pesait à l’époque sur cet exploit, la jungle new yorkaise, la guerre du Vietnam à laquelle le héros échappe, la deuxième guerre mondiale qui n’a pas eu lieu sur le sol américain mais à laquelle échappe Thomas Effing lorsqu’il quitte la France pour l’Amérique en 1939 – encore une histoire qui se reproduit entre les destins du grand-père et de son petit-fils soit dit en passant !, le Grand Ouest avec l’histoire de la mort et de la fuite de Julian Barber et j’ajouterais même un sentiment de grands espaces qui se dégage du récit. De l’oasis Central Park à la description des canyons de l’Utah, du lugubre China Town de San Francisco au voyage père-fils à travers l’Amérique qui les mène sur la tombe d’Emily dans la banlieue de Chicago, en passant par la fin sur une plage californienne, ce roman fait parcourir l’Amérique au lecteur européen et lui donne une idée grandiose de ses vastes étendues et de sa diversité. Une base géographique qui explique peut-être la démesure des Américains, leur ambition – éradiquer le communisme en allant faire la guerre au Vietnam, marcher sur la lune, partir à la conquête de l’Ouest, une terre hostile, etc. – qui nous étonne nous, petits habitants du vieux continent.

Mais au-delà du fond, il y a la forme. Le plus américain de ce roman, c’est son auteur. Il maîtrise l’art du storytelling à la perfection et on comprend mieux pourrquoi Auster est considéré comme l’un des plus grands romanciers américains vivants. Le récit de Effing est plus pittoresque que jamais grâce au choix du discours direct et une mise en abîme du récit, lui-même raconté à un tiers au sein d’une intrigue plus large. Autre ressort narratif que je n’avais jamais rencontré auparavant : tout l’histoire est annoncée dans le premier paragraphe du livre. Et le pire, c’est que cela ne gâche rien en matière de suspense car le storytelling de Auster maitient le lecteur en haleine jusqu’à la fin énigmatique des aventures de Marco.

Un roman picaresque par excellence

D’un point de vue littéraire, Moon Palace est avant tout un roman picaresque sur fond d’Histoire de l’Amérique. On retrouve des similitudes avec Vernon Subutex, souvent qualifié de roman picaresque contemporain, dans la lente descente aux enfers de M.S. Fogg. Tout comme Vernon perd progressivement ses prestations sociales puis écoule ses possibilités d’hébergement sans vraiment agir pour lutter contre un cercle vicieux qui l’emmène vers la rue, Fogg, pourtant jeune, ne cherche aucun petit boulot et préfère rogner sur ses dépenses jusqu’à épuiser ses réserves et se faire expulser de son logement. Par ailleurs, la maladie et la fièvre dont souffre le narrateur n’est pas sans rappeler la dernière page du tome I de Vernon Subutex.

Dans la plus grande tradition du roman picaresque, le jeune antihéros est plutôt en marge de la société, n’a plus aucune famille et va vivre des aventures dont le caractère rocambolesque est, jolie spécificité de ce roman, annoncé au premier paragraphe du livre. À noter que son vécu est aussi extravagant par procuration, avec la nécrologie de Thomas Effing, que via ses propres découvertes et vicissitudes. Parmi les caractéristiques du roman picaresque selon la tradition littéraire espagnole, on trouve le déterminisme et le réalisme. La première a été abordée plus haut. Quant à la deuxième, ce roman est paradoxalement très réaliste malgré le récit invraisemblable du vieil infirme et les nombreuses rencontres tout aussi invraisemblables du narrateur, comme le fait d’être embauché par un excentrique en fin de vie qui se révèlera être son grand-père.

Pour élargir ce propos, on peut voir Moon Palace comme un roman d’apprentissage. Dans l’ensemble du récit, le jeune M.S. Fogg va de découverte en découverte : confronté très jeune à la mort de deux êtres chers, il découvre ensuite l’amour, la vie conjugale dans un appartement de Chinatown et enfin son père biologique. Malgré une vie soumise au déterminisme et en apparence à un mouvement cyclique, malgré la passivité flagrante d’un narrateur trop écorché par la fatalité pour penser à agir de quelque manière que ce soit sur celle-ci, M.S. Fogg semble avoir appris énormément de ses rencontres. Ce grand voyage à travers les États-Unis avec une fin explicite au bout du continent et au bord de l’infinité de l’océan marque ainsi un réel aboutissement et en même temps l’avènement d’une deuxième vie meilleure.

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