Tours et détours de la vilaine fille, Mario Vargas Llosa

Et encore une pépite que j’ai ouverte grâce au déménagement de ce.tte mystérieux.se voisin.se de Hambourg ! Lire un auteur hispanophone en allemand quand on est de langue maternelle française, après tout pourquoi pas ?

Des similitudes entre le narrateur et l’auteur

Mario Vargas Llosa est un immense écrivain vivant. Prix Nobel de littérature 2010, cet auteur péruvien est également membre de l’Académie française depuis novembre 2021, alors qu’il n’a jamais publié de roman écrit dans notre langue, même s’il la parle couramment et a été le premier écrivain étranger dont l’œuvre a été publiée dans la Pléiade de son vivant.

La biographie de Varga Llosa est extrêmement riche et il ne s’agit pas de la retranscrire bêtement ici, mais quelques éléments se recoupent avec la vie du narrateur à la première personne de Tours et détours de la vilaine fille. Né à Lima en 1936 dans une famille aisée, il étudie la littérature dans une faculté publique de Lima. Pendant cette période, soit vers la fin des années 50, il s’oppose à la dictature du général Manuel Odria alors en place en militant au sein d’une branche étudiante du parti marxiste péruvien. Il n’y restera pas longtemps, mais la révolution cubaine le galvanisera à nouveau. Dans le roman qui nous intéresse ici, on retrouve cet engagement chez la mauvaise fille dans le chapitre où le narrateur habite à Paris. Mario Vargas Llosa s’installe d’ailleurs dans la capitale en 1959, après avoir soutenu sa thèse de doctorat à Madrid et avant de partir vivre à Londres quelques temps.

Résumé

Ricardo est l’archétype même de ce qu’on appellerait aujourd’hui un « nice guy » – même si je crois que ce concept est un mythe inventé par des misogynes frustrés, mais passons. De son adolescence à Lima à la fin du roman à Madrid, il ne cessera de se faire avoir par la vilaine fille. Elle disparaît et réapparaît, à chaque fois sous une nouvelle (fausse) identité, dans chaque ville où il habite.

Pourtant, le narrateur sait depuis le début qu’elle est mythomane. Il la rencontre pour la première fois dans les années 50 à Lima, dans le quartier huppé de Miraflores. L’adolescent tombe fol amoureux de cette soi-disant « petite Chilienne », laquelle se fait passer pour la fille d’une famille aisée  alors qu’elle vient des quartiers pauvres et n’est autre que la fille de la bonne.

Et ça recommence à la fin des années 50. Ricardo est désormais étudiant dans un Paris qui vibre sous la querelle entre Sartre et Camus et accueille de nombreux dissidents communistes sud-américains. La vilaine fille, transformée en guerillera pro Castro, réapparaît via un ami du narrateur. À la tête d’un réseau de dissidents marxistes, celui-ci a pour objectif de renverser la dictature militaire péruvienne et s’engage bien évidemment dans la révolution cubaine. Plus opportuniste que convaincue, « la petite Chilienne » – comme il l’appelle tout au long du roman – épouse un diplomate français rencontré sur l’île.

Ricardo étant devenu traducteur et interprète, il multiplie les séjours de quelques années dans plusieurs villes du monde. Ainsi il quitte Paris pour le swinging London, où il croise à nouveau le chemin la vilaine fille, désormais épouse d’un aristocrate anglais. Même chose à Tokyo où elle devient la femme soumise d’un yakuza…etc, etc. Dès qu’il parvient à l’oublier, elle réapparaît. Il lui pardonne. Il y croit. Ils couchent ensemble. Elle le trahit à nouveau pour un homme riche.

L’amour, le vrai ?

Vénale, manipulatrice et mythomane, « la petite Chilienne » aux multiples identités n’en reste pas moins le grand amour du narrateur. Publié en 2006, Tours et détours de la vilaine fille dépeint la passion de manière étonnante pour un roman moderne. Dans la lignée des grands romans d’amour qui font peu de cas des relations heureuses et paisibles, il inclut un personnage féminin certes maléfique et détestable, mais qui reste l’unique et véritable source d’amour et de passion de Ricardo. Sa santé mentale n’est pas épargnée, et même s’il fait tout – se disant à chaque fois que c’est la dernière – pour oublier sa dulcinée, il embrasse sa souffrance d’une manière très classique.

Sans la dévoiler, la fin est éloquente sur ce point. Pour employer des termes très contemporains, cette « relation toxique » avec une « perverse narcissique » est glorifiée. L’amour est malheureux, il est terrible et cruel. Mais l’intrigue et surtout la fin du roman me fait croire que celui-ci prône l’amour absolu et passionnel malgré son caractère destructeur. En effet, le retour systématique du narrateur entre les griffes de la vilaine fille et la lucidité de cet homme sur l’intensité des joies et des peines qu’elle lui procure montrent à quel point, au fond, il aime le romanesque qu’elle lui apporte. Le dénouement est tragique certes, mais prouve bien qu’il est plus heureux avec que sans elle.

Inversion du rapport de domination sociale

Les origines de la vilaine fille se précisent vers la fin du roman, tandis que le narrateur, de passage à Lima, rencontre le père de celle qui est son épouse à ce moment-là. Le lecteur comprend toutefois dès le premier chapitre – et donc la première usurpation d’identité de la jeune fille – qu’un fossé social sépare le couple. Celle qui se fait passer pour une petite chilienne bourgeoise n’appartient pas à la jeunesse dorée de Miraflores, celle de Ricardo. Or c’est justement ce gouffre matériel qui explique ici – et je n’en tirerais pas une analyse politique générale – le gouffre moral entre ces deux personnages antagonistes. L’un est idéaliste – et sa sympathie pour le communisme va dans ce sens –, rêveur et passionné de lettres ; l’autre est prête à tous les stratagèmes pour emprunter l’ascenseur social qu’est le mariage. Son cynisme est total et elle ne s’en cache pas.

« « Je t’aurais rendue tellement heureuse que tu ne m’aurais jamais quitté. »

Elle me regarda sérieusement avec une pointe de mépris, et me répondit, sans la moindre taquinerie, cette fois-ci :

« Comme tu es naïf, un vrai rêveur. » Elle accentua chaque syllabe et me défia du regard. « Tu ne me connais pas. Je ne resterais pour toujours avec un homme que s’il était très, très riche et puissant. Et tu ne le seras jamais, malheureusement. »

« Et si l’argent ne faisait pas le bonheur, vilaine fille. »

« Le bonheur, je ne sais pas ce que c’est, et je n’ai pas non plus envie de le savoir, Ricardito. Je sais juste que ce n’est pas quelque chose de romantique et ringard, contrairement à ce que tu penses. L’argent apporte la sécurité, il te protège, te permet de profiter vraiment de la vie, sans avoir à t’inquiéter pour l’avenir. C’est le seul bonheur que l’on peut toucher. »

Elle me regarda avec cette froideur qui parfois s’accentuait de manière étrange, et un climat glacial s’étendait autour d’elle. »* (p.82)

On ne peut pas dire que ce pauvre Ricardito n’aura pas été prévenu.

L’histoire d’un professionnel des langues exilé

Comme je l’ai dit plus haut, chaque chapitre correspond pour le narrateur à une nouvelle ville, une nouvelle vie, une nouvelle amitié et bien sûr une nouvelle identité de la vilaine fille. Ce traducteur-interprète vit son existence à l’image de son amour : intensément. Il semble repartir de zéro à chaque chapitre, mais ses déboires avec la « petite Chilienne » montrent bien que sa vie adopte une forme plus cyclique que linéaire. Chaque nouvelle ville est le décor d’un recommencement et Ricardo tourne en rond plus qu’il n’avance.

Peu importe. L’histoire n’en est que plus belle et résonne avec la mienne. Sans trop en dire, j’ai vécu très longtemps en Allemagne et même si la différence culturelle était bien moindre que celle entre un pays d’Amérique du Sud en pleine dictature militaire et des démocraties européennes, j’ai ressenti – et ressens toujours, parfois, souvent même – ce qu’il décrit ici. Il est question des parents de Juan, son ami de Londres d’origine péruvienne. En tant que traductrice, la définition de l’interprète me touche encore plus. Non seulement j’y souscris entièrement, mais j’ai surtout eu une révélation au moment de la lecture de ce passage.

« […] une femme pleine d’énergie dont la façon de parler – la tonalité douce, les nombreux diminutifs et la petite musique de mon ancien quartier Miraflores – me rendit mélancolique. Tandis que je l’écoutais, j’avais l’impression qu’une éternité s’était écoulée depuis mon départ du Pérou pour vivre la grande aventure européenne. Mais en passant du temps avec eux, je compris aussi que je n’y retournerai jamais, que je ne pouvais pas parler ni penser comme les parents de Juan. Par exemple, leurs propos au sujet d’Earl’s Court me montraient à quel point j’avais changé pendant toutes ces années. Et je n’étais pas emballé par cette idée. Par de nombreux aspects, cela ne faisait aucun doute que je n’étais plus Péruvien. Mais qu’est-ce que j’étais ? Je n’avais pas réussi à devenir Européen, ni en France, ni ici en Angleterre. Alors qu’est-ce que j’étais ? Peut-être ce que Mrs. Richardson [la vilaine fille] me disait lors de ses accès de colère : un pauvre diable, un simple interprète, quelqu’un qui, comme mon collègue Salomón Toledano se plaisait à nous définir, n’est que lorsqu’il n’est pas, un hominidé qui existe lorsqu’il cesse d’être ce qu’il est, afin que les choses que d’autres pensent et disent puissent mieux passer par lui. » (p. 146)*

Un peu plus loin, il donne précision sur le métier d’interprète que tout le monde ignore. Allez, je vous révèle un secret bien gardé qui peut paraître choquant.

« J’ai acquis le savoir-faire du bon interprète qui consiste à connaître les équivalents des mots sans nécessairement comprendre leur contenu (d’après Salomón Toledano, les connaître était un handicap) » (p.149)*

Puis, une autre vérité sur les gens doués en langues, dont je fais partie.

« Le plus étrange, c’était de l’entendre parler japonais, parce qu’il en adoptait inconsciemment, en véritable caméléon, les postures, les révérences et les gestes. Je découvris grâce à lui que le don pour les langues était aussi mystérieux que celui de certaines personnes pour les mathématiques ou la musique. Il n’a rien à voir avec l’intelligence ou le savoir. C’est autre chose, un don que certains possèdent et d’autres pas. » (p. 154)*

Mais au final, le constat sur le sens de notre existence est terrible et sans appel. Et j’ai bien peur qu’il soit juste.

« Je repensai sans cesse aux paroles apocalyptiques que Salomón Toledano nous avait hurlé une fois au visage dans une cabine d’interprétation : « Si un beau jour nous sentons que la mort est proche et que nous demandons : Quelle trace de notre passage dans ce chenil allons-nous laisser ?, la réponse serait : aucune, nous n’avons rien fait, mis à part parler pour les autres. »  (p. 117)*

* Traduction de la version allemande, Das böse Mädchen, par mes soins.

Sur ces bonnes paroles, je tenais à dire que je conseille ce roman. Que vous soyez traducteur ou non, exilé ou non, amoureux passionné ou non. Seule ombre au tableau : la réapparition de la vilaine fille et la crédulité du narrateur, toutes deux systématiques, lassent. À chaque nouveau chapitre, on sait à quoi s’attendre. Seules les modalités changent. C’est un peu fatiguant. Ça aussi, je tenais à le dire.



Villa Triste, Patrick Modiano

Même si les dégâts auraient été moindres pour ma réputation, je ne voulais pas imiter Fleur Pellerin et passer à côté du Prix Nobel de littérature 2014. Je me suis donc retrouvée à emprunter le premier Modiano sur lequel je tombe à la bibliothèque : Villa Triste. Ce roman de 181 pages seulement porte bien son nom ; l’ambiance est si triste que j’ai mis un temps fou à le terminer. Publié en 1975, c’est pourtant un Modiano assez connu. Il a été couronné par le prix des libraires l’année suivante et adapté au cinéma par Patrice Leconte en 1994 avec Le Parfum d’Yvonne.

Résumé

Le narrateur se souvient d’un été passé il y a une dizaine d’années dans une petite ville de province qui, sans jamais être nommée, présente toutes les caractéristiques de la ville d’Annecy. Nous sommes en 1962, la guerre d’Algérie n’est pas terminée, et ce jeune homme de dix-huit ans se rapproche de la frontière suisse dans l’optique d’échapper à la conscription. Il se fait alors passer pour un aristocrate d’origine slave et adopte la fausse identité de « comte Victor Chmara ».

Dans cette station balnéaire triste et mélancolique, il croise le chemin d’Yvonne Jacquet, une sublime actrice d’à peu près son âge qui vient de tourner un film de seconde zone pour un obscur réalisateur allemand. Toujours accompagnée de son dogue allemand, elle devient la maîtresse de Victor. Avec le « docteur » René Meinthe, homosexuel excentrique et mondain, ils forment un trio inséparable. L’équipe de choc – et son chien – fréquente la bourgeoisie locale.

Yvonne aime séduire les hommes qu’elle côtoie, mais reste attachée à Victor, qu’elle présente d’ailleurs à son oncle. Lors de cette scène émouvante chez la personne qui l’a élevée, le lecteur comprend que la jeune actrice vient d’un milieu très simple. Mais Victor étouffe dans ce lieu dont on a vite fait le tour et croit en l’avenir artistique de sa dulcinée. Il lui propose de partir tenter sa chance aux États-Unis. Elle refuse et le laisse seul avec ses grosses valises.

Quant à René Meinthe, il a des activités assez douteuses qui font monter en tension le roman vers la fin. On devine qu’il entretient des liens avec le FLN et joue sans doute le rôle d’intermédiaire avec celui-ci dans le cadre des accords d’Évian.

Un roman qui porte bien son nom

Du propre aveu de Patrick Modiano, Villa Triste est son autobiographie rêvée. Elle nous plonge de la première à la dernière ligne dans une ambiance de mélancolie et d’ennui. En fuyant la conscription, le narrateur substitue à la possibilité de la guerre et à l’agitation de la capitale le statique d’une ville frontalière avec un pays neutre. Tout semble figé dans le temps et la lenteur règne.

Dans cet intermède au sein de la vie du jeune homme, la dimension presque irréelle montre à quel point la fuite est illusoire. Le narrateur en est conscient et l’annonce dès le début du récit.

« Dans ma naïveté, je croyais que plus on se rapproche de la Suisse, plus on a de chances de s’en sortir. Je ne savais pas encore que la Suisse n’existe pas. » (p. 22)

La tristesse s’infiltre jusque dans les bâtiments et devient palpable. Le luxe est synonyme d’ennui et les distractions qu’offre ce lieu de villégiature bourgeois ne sont qu’un remède éphémère à la souffrance de l’exil.

« Les chambres des « palaces » font illusion, les premiers jours, mais bientôt, leurs murs et leurs meubles mornes dégagent la même tristesse que ceux des hôtels borgnes. Luxe insipide, odeur douceâtre dans les couloirs, que je ne parviens pas à identifier, mais qui doit être l’odeur même de l’inquiétude, de l’instabilité, de l’exil et du toc. Odeur qui n’a jamais cessé de m’accompagner. Halls d’hôtel où mon père me donnait rendez-vous, avec leurs vitrines, leurs glaces et leurs marbres et qui ne sont que des salles d’attente. De quoi, au juste ? » (p. 172)

À la fin du roman, l’apathie d’Yvonne et de Victor devient même inquiétante et gênante pour le lecteur. Elle correspond d’ailleurs au moment où les tourtereaux reçoivent des coups de fil troublants destinés à Meinthe et qu’on devine liés aux négociations des accords d’Evian. L’atmosphère angoissante et diffuse tout au long du récit monte d’un cran. Ici, et ce n’est qu’un avis très personnel, l’oisiveté frôle le glauque.

« Il nous arrivait même de nous allonger dans le couloir et de demeurer là, toute la nuit. […] nous nous sommes glissés au fond d’un débarras […] nous nous déplacions en rampant. Nous partions chacun d’un point opposé de la maison et nous rampions dans l’obscurité. Il fallait être le plus lent, pour que l’un des deux surprenne l’autre. […] Je crois que sans l’arrivée de Meinthe, nous n’aurions pas bougé pendant des jours et des jours, nous nous serions laissés mourir de faim et de soif, plutôt que de sortir de la villa. Je n’ai jamais connu par la suite de moments aussi pleins et aussi lents que ceux-là. L’opium, paraît-il, les procure. J’en doute. » (p. 176)

Et ce n’est qu’à la toute fin du roman que le lecteur découvre l’origine de son titre, avec une touche particulière et très juste donnée à l’adjectif « triste ».

« Quartier désert, rues bordées d’arbres dont les feuillages formaient des voûtes. Villas de la bourgeoisie locale aux masses et aux styles variables, selon le degré de fortune. Celle des Meinthe […] était assez modeste si on la comparait aux autres. […] Et sur le portail de bois blanc écaillé, Meinthe avait inscrit maladroitement à la peinture noire (c’est lui qui me l’a confié) : VILLA TRISTE.

En effet, elle ne respirait pas la gaité, cette villa. […] j’ai fini par comprendre que Meinthe avait eu raison si l’on perçoit dans la sonorité du mot « triste » quelque chose de doux et cristallin. Après avoir franchi le seuil de la villa, on était saisi d’une mélancolie limpide. On entrait dans une zone de calme et de silence. L’air était plus léger. On flottait. » (p. 173)

C’est sans doute cette ambivalence qu’a ressenti le personnage tout au long de son exil à Annecy. Une tristesse empreinte d’ennui mais aussi de douceur. Une tristesse enveloppante et finalement protectrice. Et malgré l’ennui que m’a procuré la lecture, je ne peux que saluer la réussite de l’auteur à transposer ce sentiment à la perfection tout au long du récit.

Mondanités et coupe Houligant

Dans le prolongement du paragraphe ci-dessus, l’épisode de la coupe Houligant est très révélateur de l’ambiance générale de cette petite ville chic de province. Yvonne – très ancrée dans sa ville natale –  et René ont vraiment à cœur de participer à ce concours d’élégance et de le remporter. Telle une jeune starlette –  une « wannabe », pour employer un anachronisme – l’actrice en devenir pose avec son chien devant la vieille Dodge décapotable de son ami. Les pages qui décrivent son arrivée, sa descente de la voiture et ses manières devant l’assemblée sont d’un ridicule…

J’ai été frappée par le décalage entre l’importance réelle de cette coupe – couverture dans la presse locale – et celle que lui accorde tout le beau monde présent. Le jury est exclusivement composé de personnalités locales connues de tous et objets de divers ragots. Les calculs et intrigues sont légion pour savoir qui va remporter cette coupe si convoitée. La joie et la fierté que ressent le trio de choc après sa victoire paraissent d’autant plus démesurées.

Au-delà de cet épisode qui, à l’instar de l’ensemble du roman, traîne en longueur, tout n’est que mondanités d’une grande platitude. Là encore, le ton est donné dès que le narrateur commence à se remémorer cet été.

« La « saison » avait commencé depuis le 15 juin. Les galas et festivités allaient se succéder. Dîner des « Ambassadeurs » au Casino. Tour de chant de Georges Ulmer. Trois représentations d’Écoutez bien Messieurs. Feu d’artifice du 14 juillet tiré du golf de Chavoires, Ballets du marquis de Cuevas et d’autres choses encore » (p. 22)

La petite société d’habitués se dessine rapidement dans l’esprit du lecteur tant elle est caricaturale. J’en veux pour preuve la description de ce petit groupe de jeunes issus de la bourgeoisie que croise le jeune couple.

« L’une des filles blondes ne paraissait pas insensible au charme d’un brun avec mocassins et blazer à écusson, qui s’efforçait de briller devant elle. L’autre blonde déclarait que « la surboum était pour après-demain soir » et que « les parents leur laisseraient la villa ». […] Ils allaient tous […] au tennis-club de Menthon-Saint-Bernard. Leurs parents devaient posséder des villas au bord du lac. Et nous, où allions-nous ? Et nos parents, qui étaient-ils ? Yvonne appartenait-elle à une « bonne famille » comme nos voisins ? Et moi ? Mon titre de comte, c’était quand même autre chose qu’un petit crocodile vert perdu sur une chemise blanche » (p. 71)

En conclusion, je ne sais pas ce que valent les autres Modiano, mais je ne recommande certainement pas celui-ci.



Vernon Subutex III, Virginie Despentes

Enfin, j’ai trouvé l’occasion – c’est-à-dire un exemplaire disponible à l’emprunt dans la bibliothèque de ma ville – de lire le dernier tome de la trilogie Subutex. La lecture du deuxième volet remontait certes à plusieurs années, mais le talent de Despentes étant ce qu’il est, j’ai retrouvé cette vaste galerie de personnages comme si je l’avais quittée hier. Un petit rappel s’impose tout de même.

Les personnages

Vernon Subutex : ancien disquaire devenu SDF puis sorte de gourou d’une communauté qui s’est formée spontanément autour de lui.

Alex Bleach : ancienne rock-star décédée avant le début du 1er livre et ami proche de Vernon. L’intrigue du  1er tome reposait sur les circonstances de sa mort et la recherche par plusieurs personnages de ses enregistrements en la possession de Vernon.

Charles : ivrogne de l’Est de Paris avec qui Vernon s’était lié d’amitié à l’époque où il vivait dans la rue.

Véro : femme de Charles.

Laurent Dopalet : producteur de cinéma qui a connu Alex Bleach et Vodka Santana. À la fin du tome 2, il subit une terrible agression de la part d’Aïcha et de Céleste.

Aïcha : fille de Vodka Santana – ancienne actrice porno décédée – qu’elle venge de Laurent Dopalet à la fin du tome 2. Musulmane pratiquante et voilée.

Céleste : jolie tatoueuse, la vingtaine. À la fin du tome 2, elle kidnappe Dopalet avec Aïcha, le séquestre et lui tatoue « VIOLEUR » sur le dos.

Max : ancien manager peu scrupuleux d’Alex Bleach.

La Hyène : briseuse de réputation sur le net, sans foi ni loi sur ce point. Elle déjà travaillé pour Dopalet, mais elle est surtout ralliée à la cause des amis de Vernon.

Marcia : trans brésilienne avec laquelle Vernon a eu une liaison dans le tome 1.

Résumé

Vernon, désormais gourou et DJ d’une communauté qui organise des transes itinérantes à travers la campagne française à partir des enregistrements d’Alex Bleach, doit rentrer à Paris pour aller chez le dentiste. Il rend visite à Charles, mais tombe sur une Véro seule qui lui annonce la mort de son ami. Le choc est aussi immense pour Vernon qu’il ne l’a été pour sa veuve, mais c’est sans compter sur le deuxième effet Kiss Cool.

Charles avait gagné au loto de son vivant et laisse derrière lui pas moins d’un million d’euros. Conformément à ses dernières volontés, la moitié revient à Vernon. De retour au camp, celui-ci aborde la question des 500 000€ avec le noyau dur de la communauté. Sans surprise, les membres s’écharpent sur l’emploi de cette somme colossale. Peu à peu soupçonné de vouloir tout garder pour lui, Vernon – le personnage le moins vénal et calculateur que la littérature ait vu naître – part. Privée de leader et de DJ, la communauté se dissout et les convergences cessent.

Pendant ce temps-là, à Paris, Dopalet se remet à peine de son agression – que ce soit sur le plan physique ou psychologique – et n’a qu’une idée en tête : faire payer à Aïcha  et Céleste le traumatisme qu’il a subi. Max, toujours à la recherche d’affaires juteuses, tente de mettre la main sur Vernon pour se faire de l’argent grâce aux convergences. Mais il trouve rapidement un moyen bien plus simple de renflouer ses caisses vides : aider Dopalet à se venger des deux filles.

Celles-ci ont été mises au vert par la Hyène. Aïcha est fille au pair dans une famille musulmane à Düsseldorf et Céleste est serveuse à Barcelone. Mais celle-ci va commettre un impair en créant sa page de tatouages sur Facebook. Max retrouve donc sa trace et organise son enlèvement. Passons sur les détails, mais la vengeance dépasse les exigences de Dopalet puisque la jeune femme est séquestrée, battue et violée à maintes reprises par les brutes engagées par Max. La Hyène parvient finalement à la libérer et la ramène à Paris.

Vernon s’étant réconcilié avec le groupe, les convergences ont repris…mais plus pour longtemps. Toujours à la recherche de sensationnel pour transformer cette histoire de convergences en opération très lucrative, Max a une idée qui dépasse l’entendement. Il contacte via Internet une jeune fille paumée et suicidaire et la paie pour commettre un attentat au sein de la communauté. Elle tue l’ensemble de celle-ci avant d’être exécutée par Max, lequel s’associe avec Dopalet pour produire une série relatant l’histoire des convergences et de Subutex.

Mais surprise…ce dernier a survécu au massacre. C’est Marcia qui le retrouve dans le métro où il vit désormais. Il passera ses vieux jours dans le plus strict anonymat avec Aïcha.

Dans une fin de trilogie surréaliste et très houellebecquienne style La Possibilité d’une île, Despentes nous dresse le tableau d’un futur apocalyptique pour l’humanité dans lequel seule la secte héritière de la communauté de Vernon subsiste. Les membres de celle-ci sont apparentés aux premiers Chrétiens et le fait que Vernon ait été aperçu « ressuscité » les attentats fait de lui une véritable figure christique. Sans surprise, les fidèles de la secte sont d’abord persécutés par les pouvoirs en place, avant d’être tolérés. Quelques siècles plus tard, ils sont reconnus comme les membres fondateurs d’une véritable religion – la musique d’Alex Bleach jouée par Vernon ayant permis de relier les âmes humaines pour la première fois dans l’histoire de l’humanité.

Un roman ancré dans son époque

Et comment pouvait-il en être autrement de la part d’une romancière aussi contemporaine que Despentes ? Selon moi, elle est avec Houellebecq la plus grande chroniqueuse vivante du réel. Or l’atmosphère qui entourait l’écriture de ce troisième tome était pour le moins…particulière. Nous sommes en 2015, l’année la plus sanglante de la France du XXIe siècle. 2016 ne sera guère plus solaire. Peut-être ce contexte ainsi que les changements sur le récit qu’il a sans doute entraînés sont-ils à l’origine d’une parution repoussée à 2017 ? Mais une chose est sûre : l’auteure nous replonge dans la France de 2015/2016 avec brio. Dans quelques décennies, on pourra ouvrir ce roman et s’en servir pour les cours d’histoire.

Tout d’abord, il y a les attentats, avec cette histoire de jeune déséquilibrée qui se met à buter des gens qui font la fête. Rappelons-nous cette expression systématiquement utilisée par les médias – et décriée par beaucoup – pour décrire le profil psychologique des auteurs de tels actes.

Résolument plus sombre que les deux premiers, ce troisième tome n’est que le fruit d’un contexte terrible d’écriture pour une romancière qui s’est toujours démarquée par un réalisme radical. À noter que 2016 – et cette ouvrage y fait bien évidemment référence – est marquée par la mort de grands musiciens de la scène rock : David Bowie, Prince et Leonard Cohen. Au-delà de l’attentat final et de la manœuvre capitaliste qu’il y a derrière, plusieurs épisodes sont d’un glauque… Je pense notamment à toutes les horreurs que subit Céleste pendant sa séquestration en Catalogne.

Et puis il y a Nuit debout, ces sit-ins organisés dans les villes françaises en plein état d’urgence post-attentats. Un épisode marquant du mandat de Hollande qui, il faut bien l’avouer, nous était sorti de la tête ! Expressément nommé, ce mouvement citoyen est le théâtre de diatribes anticapitalistes et féministes brillantissimes, ce qui m’amène directement au deuxième point.

Gauchiste un jour, gauchiste toujours !

Viriginie Despentes est fille de postiers syndiqués à la CGT. Elle aurait pu renier le contexte politique dans lequel elle a grandi, mais elle ne l’a jamais fait. Que ce soit tout à son honneur ou pas – libre à chacun d’en juger selon ses propres opinions politiques – les analyses sociales qu’elle nous livre à travers ses intrigues sont toujours très à gauche. Pour elle, tout est économique et lutte des classes. Il y a les puissants, les cyniques, les cupides – Dopalet, Max – et les pauvres dont la colère est justifiée – Aïcha, qui est une jeune fille rebelle avant d’être une musulmane, ou encore Olga, la marginale qui ne s’entend qu’avec ses chiens et se fait remarquer pour ses prises de parole exaltées à Nuit Debout.

Dans gauchisme, il y a féminisme.

Un féminisme qui se préoccupe d’abord des inégalités économiques, comme le montre la réflexion cynique de Max, lequel souhaite faire appel à une femme pour mettre à l’écrit l’histoire de Subutex.

« Soyons lucides plutôt que politiquement corrects : les mecs de talent ont autre chose à faire de leur life…et ils vont nous coûter un bras, alors qu’une fille on lui propose deux petits smics et elle nous donne trois années de sa vie…C’est comme ça : vous êtes dressées pour prendre soin des autres. Ça fait deux mille ans que ça dure, ça va pas vous passer parce que Simone a dit réveillez-vous. » (p. 30)

Et qui dit féminisme dit éclairage sur le machisme. Dopalet incarne à la perfection ce que les machos bas du front d’aujourd’hui pensent de la lutte pour le respect des femmes…qu’ils prétendent aimer. Vous avez sans doute entendu des centaines de fois le discours qui va suivre. Il oppose clairement les mal baisées – ou femmes conscientes des injustices ? – aux vraies femmes, à l’aise avec leur féminité – ou soumises au patriarcat par flemme de réfléchir ?

« On croit que les féministes trop radicales haïssent les hommes mais ce qu’elles détestent en réalité ce sont les femmes qui savent vivre avec eux. Dopalet aime les femmes, éperdument. […] il aime leurs voix douces et leur art d’être des salopes en prenant des airs de duchesses. Il aime qu’elles placent la séduction au-dessus de tout. […] Mais il ne supporte plus le puritanisme imposé par les féministes. […] De supporter la tyrannie des féminazis, qui, sous prétexte qu’elles ne savent ni aimer ni se faire aimer des hommes, entendent abolir toutes les formes de libertinage qui faisaient le charme de son pays. » (p. 84)

Autre aspect des injustices contre lesquelles le féminisme se bat : le poids de la maternité – notamment pour les mères célibataires, soit la quasi-totalité des parents célibataires bien évidemment. Sur le plan professionnel comme sur le plan personnel, ce poids est immense.

« Personne n’a jamais pensé à elle pour une promotion. Mère célibataire, tout le monde sait ce que ça veut dire. […] Du jour où elle a été maman, ça a été réglé – pas d’avancement. Quand elle en parle autour d’elle, il y a toujours une mère pour prétendre que pas du tout, que c’est une question d’organisation. C’est faux. Stéphanie est très organisée. Mais un gosse c’est un bon vingt heures de taf supplémentaires par semaine. […] Et parlons-en, des mecs…vas-y, pour tomber amoureuse quand t’as un petit à la maison. Tu niques pendant les heures d’école, alors si le mec travaille – ben tu niques pas. […] Elle est convaincue qui si elle n’avait pas eu de gosse elle se serait remise avec quelqu’un. » (p. 114)

« Mais lui, il est père quand il a le temps. Un peu moins d’un week-end sur deux, en définitive. Pareil pour la pension alimentaire : il la paye quand il peut. Et tout son entourage le félicite « putain qu’est-ce que tu t’occupes bien de ton fils ». Il l’emmène voir un match de boxe, une fois par mois, un concert, ou à Disneyland […] et si tu demandes à Max où il en est de  la paternité, il te répondra « j’assure ». Mais si une femme se comportait avec ses enfants comme Max avec son fils, elle aurait la police de la bonne conduite maternelle au cul, non-stop. Et putain cette police a des miliciens partout. » (p. 118)

Une plongée dans les classes populaires trop rare en littérature

Plus généralement, et c’est à cela que l’on reconnaît un grand écrivain, Despentes fait preuve de véritables fulgurances. Ici, elle met le doigt sur un aspect à la fois psychologique et sociologique du comportement des fous.

« Le bahut coûtait dix euros, ils l’avaient acheté dans un état d’ébriété assez avancé pour être surpris qu’on le leur livre, quelques jours plus tard. […] Et, finalement, elle l’a réquisitionné pour ses sacs. Il est plein de tiroirs et d’étagères, parfait pour satisfaire à sa manie. Charles disait qu’elle savait très bien ce qu’elle faisait, le jour où elle l’a acheté, qu’elle avait tout manigancé. Peut-être avait-il raison : le cerveau des gens qui ont des objectifs irrationnels a plus de profondeur de champ que celui de ceux qui fonctionnent normalement, il a des coups d’avance, il voit loin. C’est pareil pour l’alcool. Même quand elle veut arrêter de boire, elle voit bien que son cerveau s’arrange pour la mettre dans des situations qui ne lui laissent aucune chance, et en général tout ça se produit à l’insu de son plein gré – c’est-à-dire qu’elle ne décide pas de boire, elle se souvient qu’elle doit appeler ce vieil ami dans la détresse et une fois qu’elle est chez lui elle réalise que ce qu’elle est venue chercher, c’est une douzaine de pastis. Le cerveau des tarés est comme ça : il ruse avec la conscience, il arrange ses coups en loucedé, de telle façon qu’on puisse obtenir exactement ce qu’on voulait en prétendant qu’on pensait à autre chose. » (p. 36)

Cette démonstration dénote de l’immense empathie de la romancière pour ceux qui souffrent. C’est peut-être cela, être de gauche. Dans le même registre, j’avais envie de citer ce court extrait sur les gens qui ont vécu des traumatismes. Au lieu de faire dans le mélodrame, Despentes exprime à merveille ce que pense l’écrasante majorité des victimes qui ont continué à vivre après un choc – viol ou autre. Et l’auteure est bien placée pour le savoir. Je ne me souviens pas avoir lu quelque chose d’aussi juste à ce sujet.

« Il est le premier à lui avoir parlé normalement […] À sa désinvolture, elle a pensé qu’il lui était arrivé de sacrés saloperies, à lui aussi. Il avait cette politesse délicate des gens qui savent que ça existe, le mal. Et quand ça tombe sur toi, ça tombe sur toi, pas la peine d’en faire tout un cinéma. » (p. 323)

Tout au long du livre, cette incorrigible gauchiste – expression que j’emploie de manière affectueuse ! – donne à réfléchir sur la condition des classes populaires, sur leur manière de vivre et de penser. À l’instar de Charles, ils ressentiraient par exemple une détestation sincère à l’égard de toute forme d’art. On peut même parler de mépris de classe envers une culture au sens noble du terme qui n’est pas faite pour eux. Car selon moi, le mépris n’est pas l’apanage des privilégiés envers les plus modestes, comme le prouve le jugement sans appel porté par feu Charles sur la poésie.

« Elle [N.D.L.R. Véro, sa veuve] écoute Barbara. […]Le vieux n’aimait pas la chanson française, ni la poésie. Au début, elle croyait que c’était parce qu’il ne se sentait pas capable de comprendre ce qu’ils racontaient, comme un complexe qu’il aurait fait. Ensuite elle avait pensé que c’était pour l’emmerder, pour l’empêcher de mettre un peu de beau dans sa vie, que c’était pour lui garder la gueule dans la crasse et la merde et que ça l’ennuyait qu’elle puisse accéder à des choses un peu plus belles que la rue d’en bas de chez eux. Elle avait fini par admettre qu’il n’y avait aucun complexe là-dedans, ni volonté de la réduire au médiocre : il n’aimait pas la musique et a poésie, il voyait ça comme de l’hypocrisie pour les bourges. […] Pour le vieux Charles, la vérité toute crue de l’humanité, c’était la boucherie. Il s’agissait de savoir qui a le droit d’exercer la cruauté sur qui. Tout le reste, selon lui, c’était de la poésie – une façon de masquer l’odeur de la merde. » (p.41)

J’ai moi-même été confrontée à ce mépris à travers des regards de dédain lorsque vous avez le malheur de lire de la littérature ou de substituer les livres à la télévision. La poésie, pour bon nombre de personnes issues des classes populaires, c’est un luxe pour les gens qui se la pètent et ne vivent pas dans la réalité. Parce qu’ils savent toujours mieux que les autres ce que c’est, la réalité. Décidément, le snobisme n’est pas toujours là où on croit. Bref, passons sur cet avis très personnel et qui dépasse largement l’exemple cité.

De la Politique, ouvertement.

Même si TOUT est politique dans les intrigues de Despentes, ses personnages prennent régulièrement position sur le plan politique de façon tranchée. Véro, toujours elle, se prend à rêver d’une école de la République d’excellence pour pauvres qu’elle fonderait avec l’argent de son héritage. S’en suit une critique féroce des élites.

« Ça va leur faire bizarre, aux fils à papa, quand vont débouler ses élèves sur le marché du travail. Le pays a besoin de sang neuf. Regarde la gueule de tes élites – le pire n’est pas qu’ils soient corrompus jusqu’à la moelle mais bêtes à manger du foin. » (p. 56)

Puis Desp..euh Véro pardon, enchaîne avec une analyse pour le moins curieuse du problème des banlieues, sur fond d’alcoolisme – élément essentiel d’(auto)-asservissement des couches populaires analysé comme tel à travers Véro et Charles, couple d’ivrognes – et de racisme.

« Pourquoi ils croient que les banlieues sont des usines à merde ? C’est la faute à la loi Debré. À l’époque, ce n’était pas la laïcité qu’on invoquait pour emmerder les immigrés, c’était la lutte contre l’alcoolisme. Dans les bars, on faisait de la politique. Et dans les années 60, les Arabes, on n’avait pas envie qu’ils discutent politique. On avait lourd à se reprocher, valait mieux qu’ils en parlent pas trop. Alors on a dit les bars, d’accord dans toute la France, l’alcoolisme était un patriotisme. Mais pas pour eux. […] On voit le résultat. » (p. 57)

Vient alors le grand cheval de bataille de Despentes et de la gauche en général : la défense des immigrés. En effet, ils sont perçus comme le bouc émissaire idéal pour que le peuple ne se rebelle pas contre son véritable ennemi : les puissants. Un classique de la manipulation des faibles par les forts : désigner un coupable parmi les faibles pour les tenir tranquille. Diviser pour mieux régner.

« Mais ce que tout le monde cherche, au final, c’est l’entre-soi. N’avoir à se coltiner que des gens qui te ressemblent. Pas d’étrangers. Et le ciment le plus facile à trouver pour souder un groupe restera toujours l’ennemi commun. […] C’est qu’ils ont plutôt intérêt à faire en sorte que les petites gens se pensent Français de souche victimes de la grande mosquée, plutôt que se penser travailleurs pauvres expropriés par le un pour cet. Le grand remplacement, il n’y croit pas. » (p. 139)

Des couches sociales étanches

Ce qui frappe le plus dans la trilogie Subutex et la lecture de notre société contemporaine qu’elle nous offre, c’est cette fragmentation de la société. Officiellement, il n’y a plus de castes ni d’ordres comme sous l’Ancien Régime. Dans les faits, les membres des différentes classes sociales ne se comprennent pas et se détestent mutuellement. Le rapport de Charles à la poésie illustre très bien cette étanchéité. Mais c’est la même chose de l’autre côté !

Maintenant que Sylvie est passée de l’autre côté de la barrière, elle relève cette petite détestation des gens qui vivent dans un certain confort matériel à l’égard des feignasses pauvres qui les entourent. Ce comportement est très courant. On l’a tous observé, voire pratiqué. Salauds de pauvres ! S’ils en sont là, et profitent de l’argent de ceux qui bossent, c’est entièrement de leur faute.

« Il y a toujours quelqu’un, à table, pour parler du plouc qui vit dans le village où il a une maison de campagne, et qui se contente des allocations plutôt qu’aller travailler. Le fraudeur, le paresseux, le profiteur – ses amis riches en comptent toujours un parmi leurs connaissances. […] Mais depuis qu’elle n’a plus de femme de ménage, et qu’elle a dû effectuer pour elle-même toutes les démarches d’obtention du RSA et des allocations qu’elle pouvait toucher, elle n’est jamais arrivée au légendaire pactole mensuel qu’on évoque dans les dîners de riches. » (p. 206-207)

Enfin, la haine anti-riches éclate, exulte, ne se cache plus et va très (trop) loin. Comme dans le célèbre passage du supermarché dans le 1er tome, la radicalité passe par Xavier, personnage frustré et victime consciente de l’injustice expéditive du système capitaliste.

« Quand il était petit, les gens de sa condition se promenaient le long des ports de plaisance et s’arrêtaient pour regarder les bateaux des riches. Ils étaient des promesses de voyages, d’ailleurs, de vrai luxe. Aujourd’hui les pauvres ne s’arrêtent plus. Ils prennent la richesse dans la gueule, en passant – ils encaissent, ça leur fait comme un uppercut. Des kilos de merde, tous la même gueule d’immeubles en plastique. La seule qualité de ces bouses, c’est que tout le monde sait le prix qu’elles coûtent. De l’avis de Xavier, quiconque dépense son argent pour s’acheter un engin pareil devrait être soumis à une expertise psychiatrique. La gloire du un pour cent. Tous les mêmes yachts, alignés. Il n’y a que la taille qui diffère. C’est avec la taille qu’ils disent au voisin « regarde, j’ai plus de thunes que toi ». Il n’y a qu’un seul drapeau, le même sur tous les navires. Le drapeau de ceux qui ne payent pas d’impôts, qui ouvrent des comptes offshore, qui trafiquent, qui ne sont pas soumis à la loi commune. […] Les propriétaires sont nés dans des pays différents, ils sont chinois ou arabes ou russes, ils naviguent tous sous le même drapeau. La langue de la banque est un métalangage. […] Où sont ces putains de terroristes, quand on a besoin d’eux ? Ils ne pourraient pas venir et faire péter tout ça […] ? » (p. 136)



Kafka sur le rivage, Haruki Murakami

ENFIN j’ai attaqué l’auteur contemporain japonais le plus lu au monde dont on m’a tant parlé. Et devinez quoi ? Immense déception. Dieu sait si j’adore les romans d’apprentissage et encore plus l’œuvre de Kafka, mais disons que l’onirisme et le style de Kafka sur le rivage ont eu raison de ma patience.

Résumé

Kafka Tamura est le fils d’un hommes d’affaires de Tokyo et, pour échapper à une malédiction œdipienne proférée par ce dernier, l’adolescent de quinze ans s’enfuit. Arrivé sur l’île de Shikoku, il loge à l’hôtel et passe ses journées entre la salle de sport et une bibliothèque dirigée par Melle Saeki, une très belle femme à la fois élégante et mystérieuse. Mais surtout, il devient ami avec Oshima, l’employé de la bibliothèque qui le prend rapidement sous son aile.

Le destin de Nakata, un vieillard amnésique solitaire et analphabète qui parle aux chats et les comprend, va croiser celui de Kafka. En effet, ce personnage énigmatique quitte lui aussi Tokyo et atterrit dans cette fameuse bibliothèque sur l’île de Shikoku après moult pérégrinations.

Quant à Mme Saeki, elle va elle aussi croiser le chemin du personnage principal et réaliser la prophétie initiale du père. Difficile d’en dire plus sans divulgâcher, mais juste une chose : le titre du roman est celui d’une chanson triste écrite par cette femme dans sa jeunesse, en hommage à l’amour de sa vie, tué à Tokyo lors des émeutes étudiantes de 1969.

Un roman d’apprentissage sur fond onirique…

…Ou pourquoi je n’ai pas du tout accroché. Au-delà du style extrêmement plat, laborieux et je dirais même rébarbatif, les dialogues et événements que vivent les personnages m’ont semblés trop irréels pour que je puisse rentrer dans le roman. Trop éloignés, ils ont érigé une sorte de mur entre les aventures du jeune Kafka et la lectrice que j’étais. Incapable de ressentir la moindre empathie pour ce personnage et pour tout ce pouvait lui arriver, je suis restée indifférente à son sort.

La dimension onirique du roman est non pas assumée, mais surlignée à coups de grossier Stabilo vert. Lorsque Kafka se retrouve seul dans sa cabane en forêt, on atteint des sommets de ridicule dans le pseudo-onirisme à partir du fameux brouillage de frontière entre réalité et imagination.

« Tout en écoutant le chant des oiseaux [LOL] dans la forêt, par ce matin paisible, je lis l’histoire de cet homme plein de « sens pratique ». Sur une page blanche, à la fin du livre, Oshima a laissé une note au crayon. Je reconnais son écriture particulière.

Tout est question d’imagination. La responsabilité commence avec le pouvoir de l’imagination. […] À l’inverse, la responsabilité ne peut naître en l’absence d’imagination.

[…]La responsabilité commence dans les rêves. Cette phrase frappe mon esprit.

Je referme le livre, réfléchis à ma propre responsabilité.  Comment faire autrement ? Mon t-shirt blanc était plein de sang […]. Il faudra sans doute que j’assume ma responsabilité dans cette effusion de sang. » (p. 174)

Notez l’utilisation d’aphorismes sur les notions de responsabilité et d’imagination qui confère un ton très « donneur de leçon ». Le problème, c’est que tout le roman est ainsi. Pour un roman d’apprentissage qui se veut imagé et où il s’agirait uniquement de suivre les aventures irréelles du jeune héros sans trop chercher à les comprendre, les nœuds au cerveaux sont légion et le ton aussi moralisateur que paternaliste vient briser la véritable dynamique de ce genre littéraire pourtant si noble.

Il n’y a rien à comprendre ou quand absurde rime avec lourdeur

Mon sentiment à l’égard de Kafka sur le rivage est aussi incompréhensible que le quelconque sens de l’ouvrage – si on s’acharne à vouloir lui en trouver un. Car le roman est absurde et ma non adhésion à celui-ci l’est tout autant, puisque je suis une immense admiratrice des aventure de K., ce héros des œuvres de Kafka isolé, paria de sa famille et confronté à l’absurdité de l’existence sociale.

Le style insupportable peut être un début d’explication, car la langue de l’écrivain tchèque est sans comparaison avec la platitude de celle de Murakami. Problème de traduction ? Peut-être, puisque j’ai toujours lu le premier en version originale. Quant au second, voici un extrait assez caractéristique de l’ennui que m’a procuré ce roman, tant sur le fond sans queue ni tête que sur la forme. Pour dire les choses crûment, le bouquin a des prétentions de conte philosophique, mais il est juste chiant. Ironie du sort, les protagonistes parlent ici d’ennui.

«— C’est une musique qu’on ne peut apprécier qu’avec de l’entraînement. Moi-même au début, je la trouvais ennuyeuse. À ton âge, c’est tout à fait normal. Mais tu comprendras avec le temps. On se lasse très vite de ce qui n’est pas ennuyeux, alors que les choses dont on ne se lasse pas sont généralement ennuyeuses. C’est comme ça. Même si j’ai eu le temps de m’ennuyer dans la vie, je ne me suis jamais lassé de ce que j’aimais. La plupart des gens ne savent pas faire la différence. » (p. 148).

Si on remplace « choses ennuyeuses » par « choses simples », Oshima a raison et une liste mentale dressée succinctement des choses dont on ne se lasse pas permet de le confirmer. Mais il le dit avec des sabots si gros – « à ton âge », « tu comprendras avec le temps », ou encore « c’est comme ça » – que ses propos puent la présomption d’un roman d’apprentissage qui veut à tout prix nous rappeler qu’il en est un. De manière générale Murakami insiste, enfonce le clou – et des portes ouvertes, tout le temps. Le lecteur a l’impression d’être pris pour un ado à qui on va expliquer la vie. Peut-être ce livre est-il réservé aux gens qui ne dépassent pas l’âge de son héros ?

Des clichés insupportables à la limite du Paolo Coelho

J’irais encore plus loin : du lourd au cul-cul, il n’y a qu’un pas. Or de nombreux passages le franchissent largement, avec des clichés éculés.

« le principe du labyrinthe existe à l’intérieur de toi. Et il correspond à un labyrinthe extérieur à toi.

—C’est une métaphore [oui, parce qu’en plus, Kafka est teubé] ?

—Exactement. Une métaphore à double sens. Ce qui est extérieur à toi, c’est la projection de ce qui est intérieur, et l’intérieur est la projection de l’extérieur. [Attention, on répète au cas où Kafka le teubé n’aurait pas compris :] Souvent, quand tu mets le pied dans un labyrinthe extérieur, c’est que tu rentres aussi dans un labyrinthe intérieur. Dans la plupart des cas, c’est très dangereux.

—Comme dans le conte d’Hansel et Gretel.

—Exactement. La forêt est pleine de pièges. Et tu auras beau prendre toutes les précautions du monde, des oiseaux au regard perçant viendront picorer les miettes de pain que tu avais laissés derrière toi pour retrouver ton chemin. »

Le monde extérieur comme projection du monde intérieur, comme c’est original… L’idée n’est pas inintéressante en soi, mais il s’agirait plutôt de la mettre en action au lieu de l’exposer avec une telle lourdeur mièvre.

Bref. Je ne vais pas faire ce que je reproche à Murakami et multiplier les exemple pour appuyer mon propos. Je pense qu’on a compris. C’est lourd, c’est prétentieux, c’est chiant et on nous prend pour des teubés. Bonne journée.

Une bête au paradis, Cécile Coulon

Grande habituée de La Grande Librairie, Cécile Coulon m’a toujours frappée par la pertinence de ses analyses littéraires et la clarté de son langage. Originaire de ma région française préférée et attachée à ses terres, cette auteure avait décidément tout pour me plaire. Ça tombe bien : Une bête au paradis est un livre terriblement efficace qui vous hante encore quelque temps après l’avoir définitivement refermé. On sent bien l’influence du King que Coulon admire par-dessus tout. Car pour reprendre les mots très justes de Busnel, Une bête au paradis « commence comme un roman campagnard, se poursuit comme une fable philosophique, et se termine comme un thriller ».

Résumé

En plein cœur de l’Auvergne, Emilienne règne en matriarche sur sa ferme isolée au bout d’un chemin : le Paradis. Dans ce lieu à la fois de malédiction et de prédestination à vivre, on travaille dur pour se nourrir des bêtes et on appartient à la terre. Emilienne a recueilli Louis, fuyant la sauvagerie de son père, ainsi que Blanche et Gabriel, ses deux petits-enfants dont les parents sont morts dans un accident de voiture.

Au lycée, Blanche vit un premier amour passionné avec Alexandre, jeune homme séduisant et beau parleur. Son chagrin est immense lorsque, contrairement à Blanche qui était elle aussi une élève brillante, il quitte ses parents pour poursuivre ses études. Quand il revient douze ans plus tard, les choses n’ont que très peu changé au Paradis. À plus de 80 ans, Emilienne est toujours maîtresse en sa demeure, assistée par le valeureux Louis – encore et toujours amoureux transi de Blanche. À trente ans, celle-ci est restée célibataire et dévouée à la ferme, tandis que son petit frère de vingt-sept ans s’est marié à Aurore, la fille du cafetier du village.

Blanche ignore les raisons de ce retour, mais celui-ci la bouleverse. Même si elle lutte pendant quelque temps, incapable de pardonner le chagrin que le départ d’Alexandre lui a causé à l’époque, elle finit par retomber dans ses bras. Mais quand elle apprend que le jeune homme, en réalité marié et père d’un garçon, est revenu pour racheter les terres du Paradis en manipulant une Emilienne vieillissante, sa vengeance sera à la hauteur de l’affront.

Une morale sur fond de brutalité paysanne…pour notre plus grand bonheur

Attention, l’emploi de cette expression n’a rien de péjoratif. Moi-même petite-fille de paysans, j’ai vu ma grand-mère dépecer les lapins que j’avais nourris et caressés quelques instants plus tôt. La morale prodiguée et appliquée par Emilienne en début, puis par Blanche en fin de roman, relève du bon sens paysan et sa mise en œuvre décrite de manière très « graphique » est un véritable tour de force littéraire. Cette brutalité paysanne à la fois juste et sans pitié secoue le lecteur. Il applaudit l’action, aussi cruelle soit-elle, et gagne en empathie vis-à-vis du personnage vengeur. Sentant l’odeur du sang et de la mort à travers les pages, j’ai eu du mal à refermer ce livre et encore plus à passer à autre chose une fois la lecture achevée. Voici la leçon de morale prodiguée par Emilienne à la petite Blanche après qu’elle ait blessé son jeune frère chétif.

« La poule [préférée de Blanche] tenta de se dégager mais Blanche la coinçait contre elle. Lorsqu’elle eut atteint le perron, elle supplia une dernière fois sa grand-mère du regard. Celle-ci l’ignora, attrapa l’animal par la tête et lui brisa le cou. La petite étouffa un cri. Quelque chose en elle mourut en même temps. Elle voulut se jeter par terre, pleurer sur ce tas de plumes cassé en deux, mais Emilienne l’attrapa avant qu’elle ait pu bouger, et elle planta les yeux dans les siens en murmurant :

— Ne cogne plus jamais ton frère, tu m’entends, plus jamais.

Blanche haït aussitôt Emilienne.

— Ne fais jamais de mal à plus petit que toi. Jamais. Ou tu souffriras par un plus fort. » (p.63)

Au moment où Blanche découvre les manigances de son amant, la morale annonciatrice de la terrible vengeance finale hante Blanche, la mort rôde et l’intrigue monte en tension. C’est là qu’on ressent la patte de Stephan King ! Le lecteur s’attend au pire, mais ce pire dépasse son imagination.

« Tout était parfaitement en ordre. À présent, elle voyait son reflet dans le regard des autres : celui d’une morte. Blanche prit une longue inspiration tandis qu’une voix du passé montait en elle, répétant à ce reflet décharné mais encore vivant : « Ne fais jamais de mal à un plus petit, ou tu souffriras par un plus fort. » » (p. 332)

Et je m’arrête là pour ne pas dévoiler le sort que Blanche va réserver à Alexandre pour le punir de s’être attaqué à un plus petit.

Un roman où les Hommes sont des bêtes

Comme le montrent ces deux applications d’une leçon de morale à destination des Hommes mais réalisées à l’aide des animaux, les personnages sont sans cesse ramenés à leur dimension la plus bestiale. Un aspect fondamental du roman annoncé dès le titre, car la bête est l’animal qu’on ne peut domestiquer. D’ailleurs qui est cette bête ? Blanche, qui perd toute son humanité lorsqu’elle découvre la trahison. En ce qui me concerne, je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’Alexandre a eu le sort qu’il méritait, si cruel soit-il.

Pour en revenir au caractère bestial des personnages, celui-ci est déterminé par le lieu. La famille Émard vit au milieu des bêtes et l’intrigue tourne autour de la ferme éponyme du roman. La tension sexuelle qui émane de cette bestialité est d’ailleurs palpable dès les premières pages où Blanche et Alexandre font l’amour ensemble pour la première fois. Pendant qu’on égorge le cochon en bas, Blanche perd sa virginité à l’étage. Le parallèle est saisissant et jette les bases d’une atmosphère unique. Comme indiqué au début de cet article, le roman se finit en thriller. Et même sans soupçonner la teneur du drame qui va se jouer, cette simultanéité entre la mort et le sexe laisse présager une fin terrible.

Emilienne est rustre – mais juste et attachante – et gère sa ferme en paysanne exemplaire. Les passages les plus éloquents afin de justifier mon propos ici sont ceux qui décrivent la transformation de Blanche après la découverte de la trahison d’Alexandre. Elle cesse de s’alimenter, s’enferme dans une chambre et le récit de sa transformation physique est celui d’un passage de la femme vers la Bête. Concrètement, elle devient blafarde, perd ses cheveux et mange des araignées.

Un roman campagnard

Dans ce roman, Coulon insuffle donc une dimension campagnarde et bestiale à un excellent maniement du suspense et de la montée en tension qui rappelle Stephen King. Et si Une bête au Paradis était un thriller paysan ? Ceci expliquerait pourquoi j’ai tant aimé ce roman, moi qui n’aime ni King, ni les thrillers en général.

À noter que les titres des chapitres sous forme de verbes appuient ce crescendo dans la tension. Ils poussent à imaginer des personnages en action, même si les verbes renvoient parfois à des émotions. Ainsi le chapitre « Vaincre » après « Pleurer » tient encore plus le lecteur en haleine, puisqu’il sent – bien plus qu’il ne le comprend – l’intensité de ce qui va suivre.

Enfin l’attachement de Blanche envers le Paradis est bouleversant, et c’est sur celui-ci que s’achève le récit. À noter que le corps, et par là l’animalité du personnage dévasté par la passion, est présent jusque dans l’épilogue.

« Puis chancelante sur ses jambes osseuses, elle se leva et écarta les bras dans un élan désarticulé où tout son corps sembla se déchirer en deux, de la gorge au nombril. La tête jetée en arrière, elle étreignit cette cour, ce poulailler, cette maison et ces prés au loin, cette grange et ce Sombre-Étang, rompue par l’amour fou qu’elle portait au Paradis. » (p. 352)

La saison des feux, Celeste Ng

Ultime tentative de Book Club dans ma nouvelle ville de résidence française, La saison des feux de Celeste Ng est l’un de ces quelques livres que tous les Books Clubs américains semblent avoir lus. Il n’en demeure pas moins une jolie surprise pour les autres membres et moi. Nous n’avons pas été les seules à adhérer à cette histoire sur fond de Wisteria Lane, puisqu’il a remporté le Goodreads Choice Awards en 2017, l’année de sa parution. Et puis surtout, le roman a fait l’objet d’une adaptation comme mini-série télévisée en 2020, avec Reese Witherspoon dans le rôle principal.

Les personnages

Famille Richardson

Elena: la mère, cheffe de famille, vit à Shaker Heights depuis plusieurs générations, écrit pour le journal local

Bill : le père, grand avocat, très peu présent dans le roman

Lexie : l’aînée, populaire au lycée

Trip : le premier fils, cliché du sportif beau gosse des lycées américains

Moody : l’autre fils, plus introverti et moins populaire, il se lie d’amitié pour Pearl et la présente à sa famille

Izzy: la cadette rebelle en opposition avec les valeurs bourgeoises de sa famille

Famille Warren

Mia : mère célibataire de Pearl, photographe qui change régulièrement de ville

Pearl : fille de Mia, née de père inconnu, très jolie

Bebe Chow : collègue asiatique de Mia (laquelle fait des extras dans un restaurant chinois pour joindre les deux bouts), veut récupérer son bébé abandonné à la naissance et désormais adopté par le couple McCullough

Linda McCullough : amie d’enfance d’Elena, après avoir essayé pendant des années d’avoir un enfant avec son mari, elle adopte

Résumé

Nous sommes dans les années 90 – dernière décennie bénie avant la révolution technologique des portables et des réseaux sociaux – à Shaker Heights, une banlieue de Cleveland dans l’Ohio. Les destins de deux familles antagonistes se retrouvent liés dans une tension qui va crescendo pour finalement exploser de manière spectaculaire. Le titre original annonce la montée : Little fires everywhere, c’est l’histoire de petits feux allumés ça et là sans forcément être remarqués, et qui se terminent en grand incendie…au sens propre comme figuré.

Telle est l’ouverture de ce roman qui commence donc par la fin. La maison de la famille Richardson est en flammes, et Lexie, Trip et Moody – les trois premiers membres de la fratrie – assistent à la scène. Ils savent très bien que c’est Izzy, leur cadette, qui a fait le coup. Ainsi, tout le roman est un flashback permettant au lecteur de comprendre comment l’adolescente rebelle est en arrivée là.

Il y a un an, Elena Richardson loue à Mia et Pearl Warren une maison du quartier qui lui appartient. Celle-ci passe de plus en plus de temps chez les Richardson grâce à une « amitié » – non réciproque, puisque le jeune homme est comme qui dirait dans la friend zone – avec Moody. Fascinée par cette famille bourgeoise, la jeune fille habituée à un mode de vie nomade et minimaliste idolâtre Lexie et tombe sous le charme de Trip.

Une réciprocité inattendue se produit, puisque Lizzie est à son tour fascinée par Mia et ses talents artistiques après que cette dernière ait été engagée comme femme de ménage par les Richardson – un job que la maman accepte dans le seul but de surveiller sa fille.

Toutefois, Mia fait sa déclaration de guerre via une histoire qui ne concerne pas directement les deux foyers. Lors d’une visite chez les McCullough, elle se rend compte que leur fille adoptive prénommée Mirabelle n’est autre que la progéniture de sa collègue Bebe, et encourage cette dernière à créer un scandale médiatique pour récupérer son enfant qu’elle regrette d’avoir abandonné un an plus tôt pour cause de difficultés économiques.

Elena découvre qui est à l’origine du scandale que doit subir la pauvre Linda et commence à enquêter sur le passé de sa mystérieuse locataire. Et elle ne va pas être déçue ! Ce qu’elle découvre résonne étrangement avec la situation présente. Quand elle était étudiante en école d’art à New York, Mia a accepté de porter l’enfant d’un riche couple stérile pour une jolie somme d’argent, puis a changé d’avis et s’est enfuie avec Pearl en prétextant une fausse couche.

Vous vous dîtes sûrement que l’intrigue a son lot de grossesses non désirées ou du moins pas très joyeuses…Dommage, car ce n’est pas fini. Lexie tombe enceinte de son petit-ami, ne le dit pas à sa famille – dans son monde, les mères adolescentes n’existent que parmi la populace ! – et demande à Pearl de l’accompagner à la clinique lors de son avortement. Pour préserver le secret, elle utilise le nom de son amie lors de sa déclaration.

Évidemment, Elena apprend la grossesse de Pearl – !!?? – alors qu’elle était en train de fouiner à la clinique pour une autre histoire. Elle soupçonne Moody d’être le père, mais ce dernier l’informe qu’elle se trompe de fils. En effet, Pearl et Trip se voient régulièrement en cachette pour copuler et le petit frère éconduit le sait depuis un moment.

La fin est proche pour le tandem Warren. Bebe n’obtient pas la garde de Mirabelle et Elena, en informant Mia de la grossesse de sa fille, la somme de quitter Shaker Heights. Izzy, furieuse en apprenant le mauvais traitement que sa mère et sa fratrie ont réservé aux deux pauvresses – et surtout à Pearl qui paye pour Lexie – allume des petits feux dans chaque chambre à coucher de la maison familiale.

Pour filer la métaphore, le dénouement est un véritable feu d’artifice. Bebe Chow kidnappe sa fille et retourne vivre en Chine. Les McCullough ne parviendront jamais à remettre la main sur « leur » Mirabelle et adopteront un autre bébé chinois. Mais la célébration des liens du sang ne s’arrête pas là, puisque Mia a pour projet de reprendre contact avec ses parents et le géniteur de Pearl. Quant à Izzy, elle vole à son tour le nom des Warren et s’enfuit à Pittsburgh, se jurant de tout faire pour ne jamais revenir à Shaker Heights, même si elle est rattrapée par la police. Il ne reste plus qu’à Elena de passer le restant de ses jours à retrouver sa fille.

La fameuse banlieue américaine et ses faux-semblants

Comme annoncé en introduction, Shaker Heights n’est pas sans rappeler Wisteria Lane – les meurtres en moins. Celeste Ng a grandi dans cette banlieue et dénonce avec moult détails et explications l’hypocrisie et le manichéisme à outrance qui règnent dans ces microsociétés. Le personnage d’Elena est éloquent ; ce n’est pas un hasard si on retrouve une Reese Witherspoon avec raie sur le côté et collier de perles dans l’adaptation en série. Persuadée d’être dans le camp du bien, Elena loue gracieusement – elle précise bien ne pas le faire pour l’argent lors de sa rencontre avec Mia – une maison à une famille monoparentale en situation précaire. Elle ne voit pas non plus l’humiliation infligée lorsqu’elle propose à sa locataire un job de bonne, mais pense sincèrement lui rendre service.

Cette dimension de lutte des classes s’exprime de manière encore plus dramatique dans le conflit entre Bebe Chow et les McCullough. Au-delà du débat sur la primauté ou non des liens du sang dans la parentalité, il y a celui – indissociable du premier, bien évidemment – qui porte sur le pouvoir de l’argent. Peut-on tout acheter ? Le confort qui entoure Mirabelle McCullough est-il préférable à l’amour de celle – aussi pauvre soit-elle – qui lui a donné la vie ? Dans La saison des feux, le narrateur à la troisième personne ne semble pas prendre parti, et la question reste pour ma part sans réponse. En revanche, les couples Richardson et McCullough – en particulier chez les personnages féminins, toujours au centre des intrigues de banlieue puisqu’elles incarnent le monde domestique, comme le prouve la série Desperate Housewives – transpirent de bons sentiments. Linda est persuadée que le bébé n’a rien à faire chez une mère sans le sous et Elena ne comprend pas non plus que cette dernière ose changer d’avis. Et comme toujours, persuadée de faire le bien, elle n’hésite pas à détruire la vie de Mia. Mais le fait-elle pour défendre son amie et rétablir une certaine justice, ou plutôt par vengeance envers une femme qui chamboule ces certitudes depuis son installation dans cette banlieue policée ?

« Même des années plus tard, Mme Richardson n’en démordra pas : elle a fouillé dans le passé de Mia uniquement pour lui rendre la monnaie de sa pièce après tout le tort qu’elle a causé. Elle a fait ça pour Linda – sa meilleure amie, une femme qui a toujours voulu bien faire avec ce bébé […] Linda ne méritait pas ça. […] Elle serait incapable de reconnaître, y compris de se l’avouer à elle-même, que tout cela n’avait strictement rien à voir avec le bébé. Il était plutôt question de Mia elle-même, d’un sentiment diffus qui l’entourait, du malaise obscur que cette femme provoquait et que Mme Richardson aurait préféré garder enfoui. »*

Les pauvres doutent, se sentent coupables – Bebe Chow en est la plus parfaite illustration – tandis que les riches ne doutent jamais de faire le Bien, ni même de ce qu’est le Bien. Quand ils sont bousculés dans leurs certitudes, ils ripostent durement et tuent dans l’œuf la moindre remise en question d’eux-mêmes. Le reste du temps, un angélisme absolu est à l’œuvre…sur fond de mépris social lui aussi absolu.

« C’était, du moins selon les limites de son imagination, une vie parfaite à un endroit parfait. Tout le monde avait cette impression à Shaker Heights. Alors quand le monde extérieur s’est avéré moins parfait – comme lorsque Brown v. Board a provoqué un tollé, que les usagers de Monthomery ont boycotté les bus et que les Neuf de Little Rock allaient à l’école sous une pluie d’insultes et de crachats – les habitants de Shaker, dont Caroline [la mère d’Elena], ont mis un point d’honneur à être au-dessus de tout cela. N’étaient-ils pas plus intelligents, plus raisonnables, plus réfléchis et prévenants, les plus riches, les plus éclairés ? N’était-ce pas leur devoir d’éclairer les autres ? L’élite n’avait-elle pas pour responsabilité de partager son bien-être avec les plus nécessiteux ? La propre mère de Caroline l’a toujours élevée dans le souci des gens dans le besoin : elle organisait des distributions de jouets à Noel, était membre de l’Association locale pour les enfants et a même supervisé la rédaction d’un livre de recettes de l’Association, dont les bénéfices étaient reversés à des œuvres caritatives »

Or le pouvoir de nuisance d’Elena est à la hauteur de son utopisme. Et ses enfants n’ont pas plus de moralité quand il s’agit de défendre leurs intérêts, comme le prouve le comportement de Lexie, prête à tout pour ne pas bouleverser le sacro-saint équilibre familial – ou, pour le dire autrement, sa réputation.

Et comme souvent dans ce genre d’histoires où tout n’est que faux-semblants et injustice, le ver est dans le fruit dès le départ, et il s’appelle Izzie. Les cadets sont les plus rebelles et indépendants, et cette petite confirme la règle. Elle n’est pas dupe et échappe à sa mère depuis le plus jeune âge. Mais la volonté de tout contrôler d’Elena ne fait qu’aggraver les choses. Une peur qui augmente la pression sur ce jeune élément perturbateur et le pousse à s’échapper pour de bon en commettant l’irréparable.

La problématique de la race

Comment aborder la question sociale en Amérique sans traiter de la race ? En cela, le roman est complet et l’intrigue autour de la petite Chow/McCullough permet de poser le problème de façon très révélatrice des considérations américaines. En France, on réfléchit selon l’appartenance à une nation et – même si l’influence de la pensée américaine est en passe de modifier cela – on écarte les soucis de race. Notre premier réflexe est de nous offusquer quand les Américains ramènent les Noirs à leur couleur de peau, par exemple. C’est oublier l’Histoire de ce pays : une terre colonisée par des Blancs à travers le génocide de ses autochtones. Sans compter la ségrégation.

Autre chose qu’a dû m’expliquer une membre américaine du Book Club tant je m’entêtais dans mon ethnocentrisme, tous les citoyens Américains – à l’exception des autochtones susmentionnés ! – ont des ancêtres qui viennent d’ailleurs. Ainsi, ils ont développé une véritable « obsession » de l’ADN, pour reprendre le terme employé par cette jeune femme. Beaucoup d’Américains font des tests ADN pour savoir quelles sont leurs origines et accordent une grande importance à celles-ci.

C’est pourquoi les McCullough font tout un cirque – hilarant tant Celeste Ng le tourne en ridicule – pour que Mirabelle garde un lien avec ses origines asiatiques. Linda lui cuisine alors du riz et lui offre un panda comme peluche. Le lecteur, même Américain, ne peut que lever les yeux au ciel. Mais pour revenir aux choses sérieuses, il y a aussi toute cette condescendance de la classe moyenne WASP à l’égard des autres races – en l’occurrence des Asiatiques. Lorsque l’avocat de Bebe Chow, lui-même Chinois, invective l’assemblée pendant le procès de sa cliente, les spectateurs présents et les médias – des Blancs pour la plupart – expriment avant tout une grande surprise. En effet, dans les représentations populaires et notamment cinématographiques, le Chinois est fourbe, sourit bêtement pour mieux faire ses coups en douce. Jamais il n’est en colère et ne se détache de cette posture de soumission. J’ai donc trouvé cette réflexion sur les clichés racistes très bien amenée, en particulier le bouleversement dans les esprits de la « race dominante » que peut induire un tel coup de pied dans la fourmilière.

Or la classe moyenne américaine blanche se trouve d’autant plus chamboulée dans ses convictions qu’elle a des opinions typiquement Démocrates, toujours bienveillantes et progressistes. Car en Amérique, la polarisation est légion : au même titre que les Républicains souvent dépeints comme des rednecks racistes et incultes, les classes supérieures démocrates instruites dégoulinent de bons sentiments et en font des caisses.

« Quand les problèmes du monde extérieur [notons le sarcasme de l’auteure dans l’emploi de cette expression !] se sont fait sentir à Shaker Heights – une bombe au domicile d’un avocat noir – la communauté s’est sentie obligée de montrer que Shaker Heights ne partageait pas ces valeurs. Une association de quartier est intervenue pour promouvoir l’intégration d’une façon typique de Shaker Heights : des prêts pour encourager des familles blanches à s’installer dans des quartiers noirs, des prêts pour encourager des familles noires à s’installer dans des quartiers blancs, des règlements pour interdire les panneaux À VENDRE afin d’empêcher le white flight ». S’en suit une description de la participation de Caroline et de sa petite Elena à la Marche sur Washington de 1963.

*Pagination non disponible puisque j’ai lu le livre en format e-book et en version originale. La traduction en français est donc entièrement personnelle. Sorry.

My Absolute Darling, Gabriel Tallent

Comme beaucoup de lecteurs français, j’ai lu ce roman suite à l’interview de Gabriel Tallent par le plus grand prescripteur de livres de France. À l’instar de L’Arbre-monde de Richard Powers, et pour des raisons différentes, My Absolute Darling m’a profondément ennuyée. Cette confiance aveugle dans le trop sympathique François Busnel a été une erreur. En revanche, je comprends le succès de ce livre choc ainsi que les nombreux prix littéraires remportés – à l’instar du prix de l’héroïne Madame Figaro 2018. Sans oublier que MONSIEUR Stephan King a qualifié le roman de « chef d’œuvre ». Voyons voir pourquoi il ne m’a pas marquée malgré ses qualités indéniables.

Résumé

Sur la côte Nord de la Californie, Julia – alias Turtle – Alveston est une fillette de quatorze ans qui vit seule avec Martin, son père survivaliste. Dans ce vase clos fait d’inceste et de violence, Turtle, surnommée « My Absolute Darling » par son père, passe son temps à pratiquer le maniement et l’entretien des armes à feu, mais aussi à arpenter seule et sur des kilomètres l’immensité de cette nature sauvage et fascinante qui l’entoure.

Au collège, ce garçon manqué est plutôt exécrable avec ses camarades et obtient des résultats catastrophiques. Anna, l’une de ses professeurs, se doute bien que son élève grandit dans un milieu toxique, mais ses tentatives d’alerte sur les mauvais résultats de Turtle se heurtent au mépris et à la misogynie du père.

Et voici l’élément perturbateur, le tiers qui va déclencher la pénible libération de Turtle. Pendant une escapade plus lointaine et plus longue que d’habitude, la jeune fille rencontre Jacob. Lycéen solaire issu d’un milieu privilégié, il se lie d’amitié pour cette créature si débrouillarde et intriguante.

À partir de là, Turtle, malgré sa forte dépendance vis-à-vis de son père, tente progressivement de s’échapper des griffes de celui-ci, au péril de sa vie…

Un réalisme choc tout en longueurs

Aux États-Unis, les polémiques sur l’ethnie ou, comme c’est le cas ici, le genre des auteurs et leur habilitation supposée à écrire sur des sujets qui ne sauraient les concerner font légion. Gabriel Tallent n’y a pas échappé et certains progressistes extrémistes – si nombreux outre-Atlantique – lui ont nié le droit d’écrire sur la souffrance d’une petite fille victime d’inceste. Évidemment, puisque c’est un homme et qu’il n’a été violé par personne pendant son enfance. Il n’empêche que le récit est troublant et que, contrairement au reproche que j’ai pu lire çà et là, les fameuses scènes chocs qui décrivent de façon très graphique les viols subis ne m’ont pas semblé être le fruit d’une perversion et d’un voyeurisme (masculin), mais d’un souci de réalisme. Oui, le viol et l’inceste sont des atrocités et Gabriel Tallent est de ces artistes qui pensent qu’il n’y a pas lieu d’éluder ou d’adoucir l’horreur. Au contraire : montrons, quitte à choquer ! En ce qui me concerne, les scènes m’ont choquée – encore heureux ! – mais certainement pas dérangée. Après tout, c’est la réalité qui est choquante, pas son récit. Avec un tel parti pris de « mieux vaut une bonne claque dans la gueule du lecteur pour lui faire comprendre la cruauté du monde », pas étonnant Stephen King ait fait l’éloge de ce livre.

Par ailleurs, les deux auteurs se rejoignent sur un point essentiel : la peinture de l’Amérique et de ses travers. Si la violence est omniprésente dans l’univers de King, c’est parce qu’elle est constitutive de l’Amérique. Car comme le dit Gabriel Tallent dans l’excellente interview mentionnée plus haut, il ne peut en être autrement d’une nation qui a été créée à partir d’un génocide. Brillantissime. L’auteur lui-même reconnaît posséder une arme tout en déplorant les ravages de cette culture des armes à feu. Il critique sa culture mais ne peut s’en extraire. Brillantissime et sincère. Enfin, il rend hommage à la beauté des grands espaces avec des descriptions – soporifiques à mon goût – du sublime paysage californien. Désertique et indomptée, cette Californie semble aux antipodes de Los Angeles et de l’univers des sitcoms qui ont bercé notre jeunesse – des plages bondées d’Alerte à Malibu à la résidence hupée de Melrose Place. Pour la beauté des grands espaces, voir Idaho d’Emily Ruskovich. Je suis donc coincée. D’un côté, je ne peux que m’incliner devant l’intention du roman et les thèmes qu’il aborde, à savoir le survivalisme, les armes à feu, l’emprise et la masculinité toxique – et nous y reviendrons. D’un autre, je n’en ai pas toujours apprécié le traitement. En effet, tout est poussé vers le détail. Les descriptions du mécanisme des différents modèles de pistolet sont interminables, sans compter celles de leur entretien de la part de Turtle et des scènes de tir. Mon Dieu que c’est long. « Bon, tu tires oui ou merde ? », ai-je souvent pensé. Même chose pour la nature ; la beauté et l’immensité des paysages ne font aucun doute, mais l’escapade de Turtle au cours de laquelle elle fait la connaissance de Jacob ainsi que l’épisode où les deux amis frôlent la noyade donnent envie de sauter une bonne dizaine de pages. À mon sens, ces thèmes si intéressants sont donc gâchés par des longueurs et une accumulation de détails insupportables.

Le récit d’une emprise

La masculinité toxique et l’emprise qu’elle alimente constituent l’essence même de ce roman. Certes, Gabriel Tallent est un homme, mais le fait qu’il ait été élevé par des lesbiennes le rend particulièrement sensible aux questions de misogynie et de masculinité toxique. L’inceste n’en est que la conséquence. Martin, cet homme méfiant du monde extérieur hait les Hommes en général et les femmes en particulier. Le respect et la morale ne peuvent l’intéresser puisque l’idée même de société – avec l’intégrité et les droits moraux d’autrui qui la constituent – lui est étrangère. La loi du plus fort est son seul credo. Or comme il est le plus fort, il n’a qu’à se servir.

Et si Turtle met tant de temps à partir, c’est justement grâce au mécanisme de l’emprise, aussi bien huilé que celui des flingues du roman. L’isolement en est l’une des composantes principales et pour le coup, la petite est servie, puisqu’elle vit seule avec son bourreau au milieu de nulle part. Pas d’amis, pas de contacts extérieurs en dehors de l’école, où Turtle se montre naturellement hostile envers ses camarades et professeurs, si ce n’est quelques visites dans la caravane où vit son grand-père paternel. Lui-même sait que les choses ne tournent pas rond et entretient de mauvais rapports avec son fils, mais rien n’y fait. Turtle passe le plus clair de son temps à jouer avec ses pistolets lorsqu’elle lui rend visite.

Ensuite, il y a ce fameux mélange savamment distillé d’amour passionné – le surnom éponyme au livre en est la plus parfaite illustration – et d’humiliations aussi cruelles qu’inventives. Sans faire dans la psychologie de comptoir et le développement personnel contemporain avec son analyse triviale de l’archétype du « pervers narcissique », les conséquences de l’emprise sur l’estime de soi de Turtle sont édifiantes.

« Puis il lui dit « C’est ça ton ambition ? Être une petite fente illettrée ? »

[…] Turtle n’arrêtait pas de penser à ces mots, petite fente illettrée. L’importance de son père se révèle entièrement à elle d’un seul coup, comme quelque chose de coincé dans une cannette et qui explose en sortant. Elle ne nomme ni n’examine certaines parties d’elle-même, puis il va les nommer, et elle va se reconnaître dans ses mots et se détester. »

La dépendance absolue de la gamine et la croyance aveugle dans la bonté de son seul repère sont exprimées un peu plus loin.

« « J’ai confiance en toi, » dit-elle, et elle se dit qu’il était dur avec elle, mais que c’était pour la bonne cause. Qu’elle avait besoin de cette dureté qu’il avait en lui. Il faut bien qu’il soit dur avec elle, puisqu’elle ne sait pas ce qui est bon pour elle. Et il la pousse à faire ce qu’elle veut faire pour elle-même, sans en être capable ; »

Mais cette construction issue d’une manipulation en profondeur est « naturellement » remise en question par l’intuition du caractère malsain de la relation.

« mais tout de même, tout de même…il y a des moments où il manque de tact. Il y a quelque chose en lui, quelque chose qui va au-delà du manque de tact, quelque chose de presque…Elle n’en sait rien, n’en est pas certaine, mais elle sait que c’est là. »

Et cette graine de la libération va germer très lentement, arrosée par la rencontre avec Jacob et accélérée par l’intrusion de Cayenne. Martin va recueillir cette autre petite fille bien loin de la puberté et la bousiller – je vous épargne les détails insoutenables de la fin du roman. Comme pour de nombreuses victimes de pédophilie, c’est par altruisme et pulsion de protection envers une autre victime que Turtle parvient à fuir et à combattre son père.

Bien évidemment, Jacob n’est pas un chevalier blanc qui délivre Turtle de son bourreau, puisque la victime est consentante. L’isolement et la méfiance vis-à-vis de la société que le survivaliste a inculqué à sa fille sont bien trop ancrés en elle. Cette dernière éprouve même de la pitié pour lui et se sentirait coupable de l’abandonner. Tout en ayant conscience du caractère destructeur de leur relation fusionnelle et de l’emprise dont elle est victime, Turtle ne voit pas d’issue et estime que les gens « normaux » ont le beau rôle dans l’histoire.

« Je suis tout ce que Martin a, et je ne peux pas le laisser comme ça. Je ne peux pas. Quand ton papa est lucide, alors il te veut le plus grand bien, et quand il ne l’est pas, quand il est incapable de voir que tu es un individu à part entière, alors il veut couler avec toi. Qu’est-ce que Jacob en sait, comment Jacob peut-il prétendre avoir cerné Martin ? Martin a plus de blessures et de courage en lui que Jacob ne peut l’imaginer. Ils vous regardent et savent ce que vous devez faire. Pars, diraient-il. Cours. Mais ils ne voient pas les choses de ton point de vue. Ils ne voient pas qui tu abandonnerais et ce que tout cela signifie pour toi. Ils en sont incapables. Ils voient les choses uniquement de leur point de vue. Et Jacob a raison dans le sens où il dirait ce que n’importe qui d’autre dirait, comme si ce n’était pas compliqué, mais il ne comprend pas. Au fond, il ne comprend rien à rien, ne comprendra jamais, et ce monde, se dit Turtle, n’a pas été bon avec toi au point que tu lui dois quoi que ce soit. Ce n’est pas parce que tout le monde a telle opinion, parce que tout le monde pense telle chose sauf toi, que tu as forcément tort. »



L’Apiculteur d’Alep, Christy Lefteri

Voici le premier objet littéraire que je lis portant sur une tragédie contemporaine : la guerre en Syrie et la crise migratoire qu’elle a déclenchée. Globalement, l’histoire est belle malgré son caractère inévitablement tragique, mais surtout elle est si bien racontée que le livre se lit très vite.

Rien d’étonnant à cela puisque Christy Lefteri, auteure britannique de parents chypriotes, a travaillé comme bénévole pour l’Unicef dans un camp de migrants à Athènes. Elle a donc pu récolter de nombreux témoignages et s’imprégner de l’histoire de ces gens qui lui ont inspiré celle des personnages de L’Apiculteur d’Alep.

Résumé

Dans la belle Alep, Nuri est un apiculteur bon et sensible, marié à Afra, une peintre. Avec leur petit garçon Sami, ils mènent une vie plutôt heureuse en Syrie. La guerre vient bouleverser cet équilibre et les opposants au régime de Bachar el-Assad détruisent tout autour des personnages du roman, y-compris les ruches de Nuri. Mustafa, le co-gérant des ruches et cousin de Nuri, part alors en Angleterre avec sa famille. Il s’installe dans le Yorkshire, puis y ouvre un rucher et enseigne son art de l’apiculture à d’autres migrants. Un jour, l’appartement familial explose dans un attentat. Sami meurt sous les yeux de sa mère pendant cette même explosion. Afra perd la vue et demeure longtemps sous le choc de ce qu’elle a vu. Elle refuse de quitter Alep et malgré les e-mails exhortatoires de Mustafa, le couple reste jusqu’au dernier moment dans cette ville fantôme. Très peu de civils y « vivent » encore et lorsque les hommes armés posent un ultimatum à Nuri pour qu’il les rejoigne, le départ s’impose.

Après de longues heures de route en voiture pour échapper aux contrôles, ils arrivent en Turquie. Bien évidemment, la traversée ne se fera pas tout de suite et ils logent plusieurs semaines chez leur passeur. Un jour celui-ci envoie Nuri récupérer de la « marchandise » et  viole Afra pendant son absence.

Quand la nuit de la traversée de la Méditerranée arrive enfin, le récit correspond à ce qu’on a souvent entendu sur ces migrants qui prennent la mer au péril de leur vie dans des embarcations ultra vétustes. Mohammed, un petit garçon que Nuri a rencontré avant de quitter la Turquie, manque de se noyer. Il est sauvé in extremis et à partir de là, revient sans cesse lorsque Nuri, depuis son B&B en Angleterre, se remémore leur parcours de migrants.

Mais la partie la plus terrible du périple d’Afra et Nuri est à mon sens – et à celui des personnes avec qui j’ai échangé sur le roman – leur séjour interminable dans un camp de migrants à Athènes. Les frontières sont fermées et personne ne sait combien de temps ils vont rester ici. Ce camp insalubre et terreau de la violence menace de ne plus être une solution temporaire. Les conditions de vie sont décrites avec précision grâce l’expérience du terrain de Christy Lefteri. Et puis il y a sans conteste l’épisode le plus choquant du livre : cet homme qui attend seul, chaque soir près d’une pierre, et disparaît avec des enfants pour réapparaître ensuite avec des billets. Mohammed n’échappe pas à ce charmeur de serpents, bientôt tabassé et tué par une foule d’adultes vengeurs.

Un livre sur le traumatisme

Difficile d’imaginer, nous, Occidentaux, les horreurs qu’ont dû subir les migrants. L’histoire de Nuri et Afra est terrible, mais à écouter les témoignages d’autres migrants – non fictifs cette fois – on dirait presque qu’ils s’en sortent bien. Issus d’un milieu privilégié, leurs grosses économies leur permettent de payer des passeurs moins infréquentables que d’autres et de manger à leur faim. C’est dire le niveau de malheur des autres !

Dans cette histoire racontée du point de vue d’un personnage masculin rêveur, la douceur est de mise dans la narration. Pas de pathos, pas de misérabilisme, mais un sentiment de fatalité qui inonde le récit. Le narrateur sait qu’il doit continuer à vivre, qu’il devra s’adapter à un pays gris et radicalement opposé au sien, reprendre sa raison de vivre qui est l’apiculture, aimer sa femme alors qu’il n’a pas su la protéger et ne peut quasiment plus la toucher et surtout…vivre sans leur fils. Leurs traumatismes respectifs sont opposés et complémentaires. Afra ne voit plus ce qui est, tandis que Nuri voit ce qui n’est plus.

À force de va-et-vient permanents entre un présent dans un hôtel en Angleterre et un passé douloureux, le lecteur devine très vite la vérité révélée à la fin du récit : Mohammed n’existe pas et Afra n’est pas aveugle – du moins pas sur le plan médical/physique. L’hallucination et le handicap sont les conséquences du traumatisme de la perte d’un enfant pour ce couple endeuillé à vie. Ils doivent désormais réapprendre à vivre ensemble – notamment dans l’intimité – et à appréhender à nouveau leur passion. D’ailleurs, aucun des deux ne l’a délaissée ; pas un seuil instant. Le regard – ou plutôt l’esprit – de Nuri s’arrête régulièrement sur des abeilles et Afra n’a jamais cessé de dessiner et de peindre malgré sa cécité. Se raccrocher à ce qui nous définit, continuer à vivre grâce à l’action – et ce n’est pas ce qui manque ici –, c’est peut-être cela le secret de la résilience.

Comme toute œuvre littéraire, L’Apiculteur d’Alep pose des questions et n’a pas vocation à donner des réponses. L’auteure le précise dans l’interview retranscrite à la fin de mon édition en anglais : à travers cette histoire de deux traumatismes, elle a voulu poser la question de « qu’est-ce que voir ? ». Et si Afra était moins aveugle que son mari qui refuse de faire le deuil de Sami en reportant son amour sur Mohammed ? Et si être aveugle n’était pas finalement la seule solution pour se protéger des horreurs du monde ? Quant aux citoyens Occidentaux, ne ferment-ils pas, eux-aussi, les yeux face à une réalité trop insupportable ?

Un véritable roman, pas un manifeste pro-migrants

Dans ce roman rempli d’humanité et de nuance, le lecteur ne subit aucune leçon de morale ni discours culpabilisant à l’égard des Occidentaux. Ainsi le rejet des migrants de la part des Grecs n’est pas présenté comme injuste et dégueulasse – il est objectivement compréhensible ! – et le calvaire administratif pour obtenir un rendez-vous chez un ophtalmologue pour Afra est décrit de manière purement factuelle.

Comme je l’ai évoqué plus haut, la jeune auteure connaît son sujet. Ce contact quotidien et prolongé avec les semblables des futurs protagonistes de son roman se retrouve dans la précision des détails qui « sentent le vécu ». La destruction d’Alep, le départ de Syrie, l’intervention des passeurs en Turquie, mais surtout de l’horreur du camp de migrants en Grèce – cette halte qui prend des allures de porte l’enfer…tout semble réaliste. Sans rien y connaître, je peux cependant affirmer ne pas avoir eu l’impression de lire la fiction purement fantasmée d’une Occidentale apitoyée mais déconnectée de cette crise migratoire. Ouf !

Voilà pour la partie « historique », si on peut parler d’histoire contemporaine. Mais Christy Lefteri n’est ni essayiste ni journaliste, et je veux surtout montrer ici que L’Apiculteur d’Alep est avant tout un beau roman, avec une histoire individuelle agréable à lire. Or on peut attribuer le plaisir de lecture à l’absence de violons en fond sonore du film que le lecteur se fait dans sa tête. La douceur est présente du début à la fin du roman grâce à ce narrateur sensible. Les couleurs et les parfums d’Alep sont merveilleusement racontés, la sensibilité de sa femme artiste transparaît tout au long du récit, tout comme l’amour que son mari lui porte. Ajoutez à cela la pudeur qui règne dans la narration de l’horreur – sans accumulation de détails glauques ou violents inutiles – et vous aurez la recette d’un roman réaliste mais pas spectaculaire.

Le symbole des abeilles

Par ailleurs, le motif principal du livre, à savoir les abeilles, n’échappe pas à cette précision. À la fin de mon édition originale, un entretien avec Christy Lefteri révèle qu’elle a longtemps échangé avec un apiculteur syrien lors de son bénévolat à Athènes. Tant mieux, parce que ça se voit.

Je le répète : Nuri est un rêveur. Sa passion pour les abeilles est en parfaite adéquation avec sa personnalité. Le travail du plus efficace des pollinisateurs représente un certain idéalisme. Le tout début du roman, quand Nuri vit encore paisiblement et sereinement de sa passion avec son cousin Mustafa, décrit très bien le processus de pollinisation. En bref, l’abeille recueille le nectar et le pollen d’une fleur. Une partie du pollen des étamines, l’organe reproducteur mâle de la fleur, colle à l’abeille. Celle-ci se pose ensuite sur une autre fleur et permet ainsi le contact entre ce pollen et le stigmate ou le bout du pistil – organe reproducteur femelle – de cette autre fleur. Le tout permet la fécondation et la naissance d’un fruit portant des graines.

Les abeilles sont donc vectrices de reproduction végétale. Elles donnent la vie. Nous avons un narrateur fasciné par le monde des abeilles qui va être propulsé dans son exact opposé : le monde des hommes et de la guerre. À noter que, comme chacun sait, les abeilles sont en danger. La paix aussi, sauf qu’elle l’a toujours été. Cette opposition entre l’idéal de vie fragile incarné par les abeilles et le réel morbide des hommes est reprise dans un e-mail de Mustafa à son cousin et partenaire :

« Mais n’oublie pas que la route est encore longue. Tu dois apprendre à marchander. Les gens ne sont pas comme les abeilles. Nous ne travaillons pas main dans la main, nous n’avons pas vraiment le sens du bien commun – je viens de m’en rendre compte. »

Alors oui, cela paraît niais, mais je vous assure que ce roman est à la fois très beau et solaire malgré l’horreur qu’il n’élude jamais. À lire !



Une machine comme moi, Ian McEwan

Suuuurpriiiise : un thriller de science-fiction dans un blog récemment pris d’assaut par des livres à fort caractère humoristique. Changement de décor, bienvenue dans l’univers sordide d’Ian McEwan. Publié en 2019, Une machine comme moi n’échappe pas aux obsessions de l’écrivain : l’histoire récente en arrière-plan et une perversion latente.

Résumé

Nous sommes au début des années 80 en Angleterre : l’Argentine vient de gagner la guerre des Malouines et les Beatles, toujours dans leur formation d’origine, ont sorti un nouvel album – décevant. La révolte gronde à Londres à cause de la défaite, tandis qu’Alan Turing poursuit ses découvertes scientifiques. Mais le roman va plus loin qu’une réécriture du passé, puisqu’il intègre à cette Histoire inventée des éléments présents – les réseaux sociaux ainsi que les voitures autonomes – et surtout futurs. En effet, les humains peuvent s’acheter un androïde moyennant une grosse somme d’argent. C’est le cas de Charlie qui possède désormais Adam. Un triangle amoureux s’installe rapidement entre les deux « hommes » et Miranda, la compagne de Charlie. D’ailleurs, et nous sommes alors au cœur de l’univers assez pervers et angoissant d’Ian McEwan, cette dernière a des rapports sexuels avec Adam. Au-delà de l’intrigue portant sur Adam et l’utilisation des androïdes par leurs propriétaires humains, une intrigue parallèle se déploie autour d’un faux témoignage de viol.

Un roman creepy au possible

J’emprunte à dessein cet adjectif à la langue anglaise, car je n’en ai trouvé aucun en français qui allie la notion de malaise à celle de perversion sexuelle. Les faits et gestes d’Adam, ce robot au comportement trop humain, sont à l’origine de ce sentiment. La couverture annonce pourtant la couleur, et si mes camarades de mon ancien « Book Club non officiel hambourgeois » n’avaient pas choisi ce livre, jamais je ne me serais intéressée à cet auteur qui insuffle le malaise dans tous ses romans – d’après ce que j’ai lu pour rédiger mon introduction à cet article. Bref, tel est ma principale réserve vis-à-vis de ce livre certes brillant, mais à l’atmosphère bien trop froide pour me procurer des émotions fortes.

Morceau choisi de creepiness.

« J’ai donc été choqué au moment d’entrer dans la cuisine. Il se tenait là debout, nu, contre la table, la tête en partie tournée de l’autre côté, jouant d’une main distraite avec le câble qui ressortait de son nombril. Son autre main était près de son menton qu’il frottait d’un air contemplatif – évidemment, c’était un très bon algorithme, mais il était parfaitement convaincant dans sa projection d’un soi en pleine réflexion. »

La description est assez précise pour que le lecteur ressente l’effroi de Charlie face à ce miroir algorithmique troublant.

Les androïdes ou la foi aveugle dans la science

Dans cette réalité romanesque à laquelle le lecteur croit aussitôt tant l’écrivain réussit à l’y plonger sans préliminaire, les androïdes sont un luxe que les humains sont fiers de posséder. Charlie a mis toutes ses économies dans l’achat d’Adam. En plus de sa fonction d’homme à tout faire pour l’ensemble des tâches ménagères, ce dernier fait preuve de capacités intellectuelles hors du commun qu’il met au service de l’activité de trading en ligne de Charlie et lui fait ainsi gagner de grosses sommes d’argent. Et c’est sur cette immense foi dans le progrès, dans un humain perfectionné créé par l’humain lui-même, que s’ouvre le roman.

« C’était l’espoir garanti pour toute aspiration religieuse, c’était le saint graal de la science. Nous avions des ambitions, pour le meilleur et pour le pire : que le mythe de la création devienne réalité, que s’accomplisse un acte d’un narcissisme monstrueux. Dès que ce fut faisable, nous n’avions plus qu’à suivre nos désirs, et tant pis pour les conséquences. En termes plus nobles, le but était d’échapper à notre mortalité, d’opposer à la figure de Dieu, voire de lui substituer, un moi parfait. […] constituer une version améliorée de nous-mêmes, plus moderne, et d’exulter devant notre inventivité, de jubiler de notre supériorité. »

Le lecteur est prévenu. C’est un livre sur la précipitation, l’orgueil et la mégalomanie de cette foi dans le progrès et par là dans l’intelligence humaine qui ignore ses propres limites. Se prenant pour Dieu, l’Homme brave sa nature voulue par le Tout-Puissant, celle de créature mortelle – et non de créateur. Le funeste « tant pis pour les conséquences » annonce déjà la destinée d’Adam et de ses congénères.

Machines like me ou la polysémie du titre original

Malheureusement « lost in translation », le titre original joue sur la polysémie du mot like. Le premier sens, repris dans la traduction française, désigne la mise au point d’androïdes à l’image des humains. Le deuxième renvoie au verbe to like=aimer. Or l’intrigue principale autour d’Adam porte sur ce jugement des Hommes par leurs créatures perfectionnées. La personnalité d’Adam a été façonnée par Charlie et Miranda grâce à la sélection de différents paramètres, mais comme les autres androïdes de l’époque, Adam va vite s’opposer à ses propriétaires et ne plus supporter les imperfections et contradictions de l’être humain. Avec son intelligence supérieure, il sait tout sur les mensonges du couple avec lequel il vit. Or le mensonge fait en quelque sorte beuguer le logiciel interne cette créature de l’absolu…qui finira par ne plus vouloir/pouvoir continuer à vivre.

Une machine comme moi nous rappelle donc à quel point nos imperfections nous caractérisent. Cette opposition entre la perfection d’une création technologique et la relativité des Hommes permet une véritable réflexion anthropologique sur les valeurs morales de l’Homme. Adam ayant entre autres fait des études dans ce domaine, il nous apporte de précieux éclaircissements sur le rôle que joue la culture dans la morale. Tout n’est que culture chez les Hommes, la nature et l’intelligence sont au final bien peu de choses.

« et l’instinct parental d’aimer et de protéger ? Le signal culturel était plus fort. Qu’en est-il des valeurs universelles ? Bouleversées […] Tout n’était que mentalité, tradition, religion – rien qu’un logiciel […] dans des termes dénués de valeurs.

Les anthropologues n’adoptaient pas de jugement. Ils observaient et documentaient la diversité humaine. Ils célébraient la différence. Ce qui était terrible dans le Warwickshire passait inaperçu en Papouasie Nouvelle-Guinée. Sur le plan local, qui était en position de dire ce qui était bien et ce qui était mal ? Sûrement pas une puissance coloniale. »

Au-delà du concept de mensonge – et Adam va en crever – Alan Turing explique à Charlie que ce qui nous différencie des androïdes. Dans ce roman qui aurait dû s’appeler Machines (un)like me tant le véritable titre semble ironique, le gouffre entre Adam et les humains se creuse petit à petit, et l’explication donnée par le génie de l’informatique est pour le moins surprenante.

« Deux chose. Cette intelligence n’est pas parfaite. Elle ne le sera jamais, tout comme la nôtre. Il existe une forme particulière d’intelligence que tous les A et E [androïdes Adam et Eve] reconnaissent comme supérieure à la leur. Cette forme est hautement adaptable et inventive, capable de s’adapter aux nouvelles situations et environnements avec une parfaite aisance[…] l’esprit d’un enfant avant qu’il ne soit encombré de faits, de pragmatisme et d’objectifs. Les A et E ne saisissent pas vraiment le concept de jeu – le mode vital d’exploration des enfants. J’étais intrigué par l’avidité de votre Adam par rapport à ce petit garçon, toujours prêt à le prendre dans ses bras et soudain, comme vous me l’avez dit, distant à partir du moment où votre Mark [fils de deux cas sociaux adopté par Charlie et Miranda] a voulu apprendre à danser. Une rivalité, peut-être même de la jalousie, non ? »

Le jeu, l’exploration, bref : l’instinct. La part enfantine et spontanée qui manque forcément à ces Adam et Eve nés adultes. Voici ce qui nous rend humain, et finalement, cette notion très instinctive rejoint celle du mensonge dans son « imperfection » si on se place du point de vue d’un humanoïde pur produit de la science.

Enfin si les Adams et Eves sont désespérés face aux subtilités de l’âme humaine et veulent donc en finir, c’est parce que le cerveau humain reste un mystère entier. Tous les neurologues s’accordent à le dire : il reste encore beaucoup de choses à découvrir. Alors comment des créatures mises au point par le cerveau humain et censées être plus intelligentes que nous auraient pu nous comprendre si nous en sommes nous-mêmes incapables ? Je pense que le mystère de l’Homme est la principale leçon à tirer de cette tragédie de science-fiction.



Les gratitudes, Delphine de Vigan

Attirée par la couverture élégante de ce livre qui trônait parmi les meilleures ventes dans les libraires allemandes sous le titre de Dankbarkeiten, mais aussi par les nombreuses critiques positives trouvées çà et là dans la blogosphère littéraire, je me suis enfin intéressée à de Vigan. Pas de pot, je ne suis pas tombée sur le bon livre et remercie cette auteure primée de l’avoir fait si court – 192 pages.

Les gratitudes, c’est l’histoire de Michka, une vieille dame qui perd peu à peu l’usage de la parole. Sa fin de vie est racontée du point de vue de trois narrateurs : Marie, la fille adoptive de Michka, Jérôme, l’orthophoniste qui s’occupe d’elle, et un narrateur omniscient. Dès que son aphasie est diagnostiquée, le personnage principal de ce court roman est admis en maison de retraite.

Un récit très juste sur la fin de vie

Tout le récit est humanité et bonté, et puis n’oublions pas que ce sujet nous concerne tous malgré les œillères que nous portons au quotidien. La mort fait peur, nous la fuyons beaucoup plus en Occident qu’ailleurs, alors saluons ce livre qui aborde le tabou avec pudeur et élégance. Pour une femme qui a toujours été très active, la passivité et le statique de cette fin de vie dans ce type d’établissement qui est l’antichambre de la mort viennent s’ajouter à la souffrance de perdre ses mots.

« Je [Marie] cherche quelque chose à dire, quelque chose qui pourrait la réconforter – « les dames sont sympas » ou « je suis sûre que tu vas te faire des copines » ou « il y a pas mal d’activités » –, mais chacune de ces phrases est une insulte à la femme qu’elle a été.

Alors je ne dis rien.

Je me contente de rester près d’elle.

[…]

Quelques minutes plus tard, une femme entre dans la chambre pour lui proposer une collation. Un petit jus de pomme avec une petite paille et un petit gâteau emballé dans un petit sachet. Les mêmes qu’au centre de loisirs.

Voilà donc ce qui t’attend, Michk’ : des petits pas, des petites sommes, des petits goûters, des petites sorties, des petites visites.

Une vie amoindrie, rétrécie, mais parfaitement réglée. »*

L’orthophoniste apporte lui aussi une réflexion qui prolonge cette notion d’atrophie de l’individu. À travers les yeux de Jérôme, la fin de vie apparaît comme un moment décroché de la vie elle-même, avec un lien plutôt mince qui relie la personne en maison de retraite à son passé. Elle n’est pas encore morte, mais plus tout à fait vivante non plus.

« Quand je les rencontre pour la première fois, c’est toujours la même image que je cherche, celle de l’Avant. Derrière leur regard flou, leurs gestes incertains, leur silhouette courbée ou pliée en deux, comme on tenterait de deviner sous un dessin au vilain feutre une esquisse originelle, je cherche le jeune homme ou la jeune femme qu’ils ont été. […]

J’aime voir des photos d’eux quand ils fixaient l’objectif sans avoir la moindre idée des dommages qu’ils allaient subir […]. J’aime les découvrir dans la force de l’âge […]

Parfois, il est impossible de faire le lien entre la jeune femme ou le jeune homme de la photo et la personne assise en face de moi […] rien ne semble relier ces deux corps : le corps léger arrogant de la jeunesse et le corps déformé, diminué de la maison de retraite. »

Par ailleurs, j’aime beaucoup un autre message de ce professionnel expérimenté qui soigne des personnes âgées à longueur de journée : on ne guérit jamais de ses blessures d’enfance. On le croit volontiers et des autobiographies écrites par des personnalités célèbres au crépuscule de leur vie – je pense à celle de Philippe Labro, par exemple – viennent confirmer ce triste constat.

« Je travaille avec les douleurs d’hier et celles d’aujourd’hui. […]

Mais ce qui continue de m’étonner, […] ce qui me coupe parfois le souffle, c’est la pérennité des douleurs d’enfance. Une empreinte ardente, incandescente, malgré les années. Qui ne s’efface pas.

Je regarde mes vieux […] la douleur de l’enfant qu’ils ont été est toujours là. Intacte. Elle se lit sur leur visage et s’étend dans leur voix »

L’intrigue derrière tout ça : l’enfance de Michka

Et voilà la principale cause de mon indifférence vis-à-vis de ce livre. Enfant, Michka a été confiée par sa mère à un couple pour qu’elle échappe à Auschwitz. Comme elle est partie vivre chez la cousine de sa mère une fois la guerre terminée, Michka n’a plus jamais revu Henri et Nicole Olfinger, ce couple de sauveurs. Son obsession avant de mourir : les retrouver pour leur dire merci.

Les gratitudes s’articule donc sur ce besoin de remercier les gens qui ont compté avant qu’il ne soit trop tard. Admettons. Mais avait-on besoin de nous pondre une énième histoire en rapport avec la Shoah ? Au même titre que ces romans sur le racisme que subissent les Noirs aux États-Unis, aussi brillants soient-ils d’un point de vue littéraire, je sature. Deux faits historiques sur lesquels je ne peux plus rien lire. Et vous savez pourquoi ? Parce qu’on a compris, en fait.

Bref. Un roman sans prétention qui ne marque pas et s’oublie bien vite malgré quelques jolis passages et un thème bouleversant en soi.

*Là encore, impossible de donner les numéros de page car j’ai lu ce livre en format numérique.