Mon année de repos et de détente, Ottessa Moshfegh

Et c’est parti pour le dernier livre de mon Book Club hambourgeois officiel qui, en plus de m’avoir permis de relativiser mes élans féministes par la confirmation que oui, vraiment, parfois, les femmes entre elles étaient les pires garces, m’a fait découvrir d’excellentes œuvres. C’est le cas de Mon année de repos et de détente d’Ottessa Moshfegh. Alors tout va bien : j’ai pu clore ma participation à cet horrible cercle par une note positive. Ne vous fiez pas au tableau utilisé pour la couverture : la plume de Moshfegh n’a rien de « classique ». Ne vous fiez pas non plus au titre : ce n’est pas un témoignage à la noix à ranger dans la catégorie développement personnel. Les deux sont ironiques, à l’image de l’ensemble de ce roman autobiographique. Cette jeune auteure réalise un véritable tour de force puisqu’elle nous a pondu un livre « feel good » sur la dépression. Chapeau bas.



Résumé

L’héroïne et narratrice ressemble à une caricature tout droit sortie de la série Gossip Girl. Cette jeune new-yorkaise à la taille mannequin et fraîchement diplômée de la prestigieuse université de Colombia a tout pour elle. Elle est promise à une belle carrière dans l’art contemporain et surtout a hérité d’un sacré pactole à la mort de ses parents. Mais le problème est bien là : elle a tout mais n’a rien. On va bien comprendre au fur et à mesure que cette belle plante n’a jamais été arrosée par l’essentiel, puisqu’elle n’a jamais reçu d’amour. Elle prend alors la décision radicale de passer une année dans son appartement coupée du monde à se gaver d’antidépresseurs. Le tout donne lieu à un récit hilarant de cette année non pas de retraite spirituelle comme le laisse entendre le titre fort trompeur, mais de volonté acharnée de se transformer en loque et donc de toucher le fond pour mieux remonter.

Une psy plus folle que ses patients

J’aurais pu écrire « plus vraie que nature », mais je n’ai pas vu tous les psys de la Terre et refuse d’insulter une profession entière. En revanche, la fameuse expression que nous avons tous entendus au moins une fois dans notre vie « les psys sont plus fous que leurs patients » semble avoir été inventée pour Dr Tuttle. Si la narratrice parvient à se procurer des ordonnances pour ses puissants antidépresseurs, c’est uniquement parce que Dr Tuttle brille par son absence de professionnalisme. La praticienne oublie ce que sa patiente lui dit d’une séance à l’autre, ne remarque pas ses incohérences et gobe tous ses bobards. Pour le plus grand bonheur du lecteur, car il doit aux visites dans le cabinet du Dr Tuttle ses plus gros éclats de rire. Voici une réflexion terrible – en plus d’être totalement absurde – dont le tragique finit par être drôle.

« de quoi est-elle morte ? a-t-elle demandé. […]

— Elle a mélangé de l’alcool et des sédatifs. »

J’étais trop léthargique pour pouvoir mentir. Et si le Dr Tuttle avait oublié que je lui avais raconté que ma mère s’était taillé les veines, lui dire la vérité n’aurait pas d’importance sur le long terme.

« C’est à cause de gens comme votre mère, a-t-elle répondu en secouant la tête, que les traitements par les psychotropes ont si mauvaise réputation. » » (p. 91)

Par ailleurs, elle soigne le mal par le mal à la lecture du « carnet de rêves » – au contenu parfaitement inventé et très drôle – de sa patiente. N’oublions pas que pour celle-ci, le Saint Graal n’est pas de se confier et d’aller mieux, mais d’obtenir des ordonnances pour des bons gros cachets dignes de ce nom.

« J’ai rêvé que je sautais du Brooklyn Bridge et découvrais un village aquatique abandonné depuis que ses habitants avaient appris que la vie était plus belle ailleurs. « Un serpent crachant du feu m’éviscérait et engloutissait mes entrailles. » J’ai rêvé que je volais le diaphragme d’une femme et que je le mettais dans ma bouche « avant de tailler une pipe à mon portier ». « Les caniveaux étaient remplis de fœtus avortés. […] 

— J’ai l’impression que vous êtes dans les affres du désespoir. On va augmenter la dose de Solfoton. » (p. 71)

Un profil aussi trompeur que le titre du roman

J’ai du mal à imaginer comment on peut sincèrement aimer une œuvre de fiction sans s’attacher un minimum au personnage principal. Ne parlons pas d’identification, même si je pense pouvoir dire sans trop m’avancer que beaucoup de jeunes femmes ont déjà subi un Trevor dans leur vie, mais d’empathie vis-à-vis de cette héroïne. Tout d’abord, elle est certes née avec une cuillère en argent dans la bouche, mais disons qu’elle a oublié d’être stupide. Cette jeune femme a beaucoup d’esprit, fait preuve d’un humour désopilant sur tout, et surtout sur elle, mais aussi d’une certaine distance vis-à-vis de son milieu. Nous y reviendrons plus tard. En somme, elle devient très sympathique au bout de seulement quelques pages.

Méprisante, elle joue à merveille la partition de la bitch de Manhattan. J’en veux pour preuve ce passage qui montre à la fois son mépris et son joli sens de l’observation. À noter que j’ai souvent constaté le même phénomène à Paris intramuros.

« Elle [Reva] est arrivée avec une collection d’immenses sacs venus de divers grands magasins de Manhattan, sacs qu’elle avait de toute évidence gardés au cas où il lui faudrait transporter quelque chose et où elle aurait besoin d’un objet signalant son bon goût et attestant qu’elle était respectable parce qu’elle avait dépensé de l’argent. J’avais vu des femmes de ménage et des nounous faire ça, se promener dans l’Upper East Side avec leur déjeuner contenu dans de minuscules sacs froissés Tiffany’s ou Saks Fifth Avenue. » (p. 267)

Pourtant, on découvre bien vite qu’elle cache son malheur par la prétention et a toutes les raisons du monde de vouloir arrêter de vivre. Comme je l’ai dit plus haut, cette fille unique n’a pas reçu d’amour de la part de ses parents. Issue d’un milieu ultra-privilégié à la fois matériellement et intellectuellement – son père était un grand professeur – elle fait pourtant partie des plus démunis sur le plan affectif.

Peste en apparence, surtout vis-à-vis de sa meilleure amie Reva, on comprend vite qu’en réalité, l’autre – même avec ses déboires sentimentaux – n’est pas aussi seule et malheureuse que la narratrice. Si cette dernière est naturellement mince et peut se permettre de vivre confortablement dans un bel appartement sans travailler, Reva n’a pourtant rien à lui envier. À la mort de la mère de celle-ci, la narratrice – toujours droguée par ses médicaments – tente de jouer son rôle de peste et dit ne pas pouloir la soutenir lors des funérailles. Pourtant, elle se retrouve dans le train en direction de sa banlieue qu’elle trouve médiocre, de sa maison familiale à la déco de plouc – toujours selon elle. Disons qu’inconsciemment, sa véritable nature ressort : une fille bien, sensible – elle le montre pendant la cérémonie – et tout simplement là pour sa meilleure amie. Mais dans ce petit monde de classe moyenne qu’elle juge minable, le lecteur comprend qu’il y a un sens de la famille, une cohésion, un lien que la narratrice, dans sa superbe maison de la banlieue chic, n’a jamais connu. Et ce n’est à la toute fin du roman que la narratrice révèle ce qu’elle est dans le fond : une vraie amie, une jeune femme capable d’aimer. Un miracle.

« La lumière blanche du plafonnier se reflétait sur ses clavicules. Elle était magnifique, avec toute sa nervosité, toutes ses émotions, ses contradictions et ses peurs compliquées, tortueuses. […]

« — Je t’aime, ai-je dit.

— Moi aussi, je t’aime » » (p. 294)

Et puis il y a Trevor, qui est bien plus la conséquence de son environnement sans amour que la principale cause de ses déboires. Il incarne à la perfection ce que les anglo-saxons appellent un fuckboy, une expression bien plus juste que el famoso « pervers narcissique ». Egoïste et sans sentiment, il utilise cette pauvre gamine pour son propre plaisir sans se soucier de ce qu’elle peut ressentir. Bien évidemment, c’est son premier et unique amour et la petite a rencontré ce trentenaire déjà accompli alors qu’elle était encore étudiante. De nombreux passage soulignent cette triste emprise. En voici un qui montre un attachement fort.

« Mes pensées revenaient toujours vers Trevor, sa manière de déboutonner ses chemises et de tirer sur sa cravate, les rideaux gris de sa chambre, ses narines écarquillées dans le miroir quand il se coupait les poils du nez, l’odeur de son après-rasage. » (p. 87)

Une critique du monde de l’art contemporain hilarante

Au moins aussi drôle que les visites chez le Dr. Tuttle ! Dans cet univers que les profanes de mon genre qualifient spontanément de « milieu de tarés », la narratrice apparaît comme la personne la plus saine du lot. Passionnée – du moins au début – et diplômée dans ce domaine, elle n’en demeure pas moins extrêmement distanciée et peut se permettre de le juger de l’intérieur. Je laisse aux lecteurs le soin de découvrir ce qu’elle fait au moment de quitter la galerie dans laquelle elle travaillait, mais son acte est selon moi brillantissime. En plus d’être très drôle car inattendu et extrême, il met tout ce petit monde, y compris Natasha, sa supérieure tant détestée, face à ce qu’il produit. Les artistes dont elle parle n’ont aucune morale et vendent des horreurs à prix d’or, comme des vidéos de Boliviennes en train d’accoucher. Si vous avez déjà mis un pied dans un musée d’art contemporain, vous savez aussi à quel point la réalité ne diffère pas tellement de cette caricature. Il en va de même du projet « artistique » de Ping Xi – projet je ne dévoilerais pas ici car c’est un élément clé de l’intrigue révélé à la fin du roman.

« C’était un opportuniste et un styliste, un fabricant de divertissement plus qu’un artiste. Néanmoins, comme un artiste, il estimait que la situation dans laquelle nous nous trouvions […] était une projection de son propre génie, comme si l’univers était agencé de manière à l’amener vers des projets qu’il avait inconsciemment prévus des années auparavant. L’illusion d’un accomplissement prédestiné. Se comprendre lui-même ou évoluer de l’intéressait pas. Il voulait seulement choquer les gens. Et il voulait que les gens l’aiment et le honnissent pour cela. Son public, bien entendu, ne serait jamais véritablement choqué. Les gens étaient enchantés par ses concepts. Cet homme était un tâcheron de l’art. Mais il avait du succès. Il savait y faire. J’ai remarqué que son menton était luisant. […] sous la couche de vaseline, il y avait une constellation de gros boutons rouges. » (p. 274)

Un physique qui reflète l’âme. Cette star de l’art contemporain est à l’image d’un milieu qu’elle vomit : cynique, vain, mégalomane et surtout laid.

L’Amérique, l’Amérique…

On dit souvent que les Français sont parmi les plus gros consommateurs d’antidépresseurs au monde, mais ils restent des petits joueurs par rapport aux Américains. Pour beaucoup d’entre eux, il leur faut une pilule pour tout. Au moment où j’écris ces mots, j’ai en tête le refrain d’une chanson écrite par l’un des artistes les plus critiques à l’égard de son pays. Relisez les biographies de vos idoles, vous constaterez que bon nombre d’entre elles sont mortes non pas à cause des drogues illégales, mais par overdose de médicaments. Au sein d’un système de santé digne d’un pays sous-développé, les médecins semblent manquer de déontologie et prescrivent à tour de bras des pilules plus fortes qu’ailleurs. La population est accro à ces merdes et ce problème de santé publique est souvent occulté, entre l’obsession du poids et tous les épisodes de violence auquel le pays fait face.

Autre caractéristique très américaine que l’on retrouve dans de nombreuses fictions : le tragique derrière l’apparence de richesse et de bonheur parfait. Nous en avons ici un bien triste exemple avec ce personnage à la fois sublime et intelligent qui cache une profonde misère affective. La maison où elle a grandi abritait une ancienne mannequin alcoolique et dépressive qui n’a jamais fait preuve de la moindre marque d’amour pour sa fille. Voici un passage qui résume tout.

« « Adieu », écrivait-elle, avant de dresser une liste de gens qu’elle avait connus. Sur cette liste de vingt-cinq personnes, j’étais la sixième. […] Parfois, au fil des années, quand je me sentais abandonnée, que j’avais peur et que j’entendais une petite voix dans ma tête me dire « Je veux ma maman », je sortais sa lettre et la relisais pour me rappeler qui elle avait vraiment été et à quel point elle ne s’était pas intéressée à moi. Ça m’aidait. Le rejet, je m’en rends compte, peut se révéler le seul antidote aux illusions.

Ma mère avait été ce que j’ai fini par devenir  – une fille unique avec des parents morts. » (p. 163)

Le dénouement à la fois lumineux sur le plan individuel, avec une lumière au bout du tunnel, et tragique sur le plan collectif, montre bien que ce roman introspectif possède une dimension à l’échelle de l’Amérique. La narratrice est le produit de ses excès et par son récit, cette jeune femme brillante tend un miroir à Manhattan.

La Dernière conquête du Major Pettigrew, Helen Simonson

Changement radical de cap. Nous retournons dans la littérature anglophone avec un livre des plus légers écrit par une Anglaise résidant aux États-Unis depuis de nombreuses années. Cette dernière information au sujet de l’auteur est essentielle si on veut comprendre toute la dimension « so British » de La Dernière conquête du Major Pettigrew.

Résumé

Dans un village cossu du sud de l’Angleterre, le Major Pettigrew, officier à la retraite, mène une vie solitaire et paisible de gentleman. Depuis qu’il a perdu sa femme Nancy il y a quelques années, sa vie sociale se limite aux membres masculins du club de golf et aux rares visites de son fils, jeune cadre londonien trop occupé à empiler les billets dans une tour de la City. Peu importe, ses Kipling lui tiennent compagnie et le rituel du thé structure son existence. Mais cet équilibre se trouve bouleversé à l’annonce de la mort de son frère Bertie, la seule famille qui lui restait, en même temps qu’une visite de Madame Ali à son domicile. Pettigrew va alors se rapprocher de la propriétaire de l’épicerie du village, pakistanaise et musulmane. L’amour de la littérature et une grande douceur les réunit, mais qu’en est-il du choc des cultures ? De la réaction de l’entourage de l’un et de l’autre, exacerbée par un contexte rural ?

Pettigrew : l’attachement fêlé aux traditions

Pettigew apparaît comme une caricature du vieux gentleman anglais. Attaché aux traditions, entre le thé, le golf, la chasse, le domicile bien entretenu et les vêtements en tweed, ses valeurs ressortent de façon encore plus criante lorsqu’elles sont confrontées aux valeurs modernes et citadines du fils qui – horreur ! – fréquente une Américaine. Symbolisé par toute l’intrigue qui s’articule autour du fusil de Bertie, cet attachement aux traditions n’est pas parfaitement étanche aux corps étrangers. Sinon il n’aurait jamais laissé un espace suffisant pour la rencontre avec Madame Ali. C’est pourquoi je préfère parler de fêlure. Grâce à Kipling, Pettigrew a une ouverture d’esprit et une sensibilité que lui-même de soupçonne pas, comme le montre cet extrait où ce personnage principal si attendrissant lutte pour se conformer à ce qu’il pense devoir être.

« Avec soulagement, il passa en revue ses préparatifs du thé maintenant achevés. L’absence de nourriture instaurerait la tonalité décontractée qui convenait. Il avait vaguement dans l’idée qu’il n’était pas très viril de se préoccuper à ce point des détails comme il venait de le faire, et que confectionner des canapés serait d’un goût douteux. Il soupira. C’était l’un des aspects qu’il devait surveiller, en vivant seul. Il était important de maintenir un certain niveau, de ne pas laisser le contour des choses sombrer dans le flou. Et pourtant, il y avait cette étroite ligne de partage au-delà de laquelle il trahirait son côté efféminé, à force de s’agiter sur ces détails. »

Après de tels préparatifs avant l’arrivée de Madame Ali, notre gentleman reprend fort heureusement ses esprits et s’adonne à des activités plus dignes de son sexe.

« Il décida de peut-être se lancer dans une brève tentative de menuiserie […] Ensuite, il consacrerait un peu de temps à un premier examen plus minutieux du fusil de Bertie. » (p. 143)

Par ailleurs, on retrouve dans des circonstances plus « romantiques » cette lutte interne entre l’élan spontané de Pettigrew et les impératifs de comportement du parfait gentleman auquel il se soumet. Le lecteur devient alors complice de ses nombreux dialogues internes et il ne peut s’empêcher de sourire. Ainsi il regrette d’avoir proposé d’héberger le neveu de Madame Ali pour une raison assez étonnante.

« il se rendit compte qu’il lui inspirait à la fois confiance et le sentiment d’être son obligée – ce qui interdisait à un homme honorable de tenter avant longtemps de l’embrasser. Il se maudit de sa sottise. » (p. 238)

De l’empire britannique à l’immigration récente

Ce n’est pas un hasard si Helen Simonson a créé cette rencontre entre d’une part, un veuf retraité de l’armée britannique, descendant d’un officier qui a été en mission dans les colonies, et d’autre part une veuve fille d’immigré pakistanais. Cette relation entre la noblesse d’épée de sang anglais et la nouvelle classe de commerçants fraîchement arrivés d’un territoire jadis colonisé par la nation qui les accueille aujourd’hui permet de mettre en exergue une problématique majeure de l’Angleterre. Même dans ce qu’on nous vend en France comme une société multi-culturaliste, le problème de l’intégration se pose. Sans doute de façon plus remarquable dans un univers rural où il n’y a pas de communauté pakistanaise justement, et où les « Anglais de souche » sont donc en majorité. Ces quelques mots de Madame Ali expriment avec une certaine poésie le rejet auquel sa famille a été confrontée.

« — Mon père croyait en ce genre de choses. […] Tout comme les Saxons et les Normands finirent par devenir un seul peuple anglais, il n’a jamais cessé de croire que l’Angleterre, un jour, nous accepterait, nous aussi. Il n’attendait que ‘être convié à sceller son cheval et à chevaucher de phare en phare avec De Aquila comme un véritable Anglais. »

« — Je pense qu’il aurait choisi de ne pas se laisser si négligemment oublier quand la faculté accepta de se réunir autour d’un verre au pub local. »

Malheureusement, son interlocuteur et ami semble ne jamais avoir eu conscience d’un tel ostracisme.

« Il aurait aimé être en mesure de lui proposer une réponse réconfortante – comme quoi il serait fier, pour sa part, d’avoir pris un verre de bière avec son père. Toutefois, il en fut empêché par le constat curieux que ni lui, ni personne d’autre de sa connaissance n’avait jamais songé à inviter son mari à voir un verre au pub. » (p.155)

Le triple choc des cultures prétexte à l’autodérision

Comme précisé en introduction, Helen Simonson est une Anglaise expatriée aux États-Unis. Elle peut donc se permettre de se moquer de son peuple tout en ayant le recul nécessaire à l’observation de celui-ci. La distance géographique et culturelle permet de mieux jauger les comportements de sa nation d’origine. Ainsi, elle adore tourner en ridicule les réflexes d’une vieille Angleterre face à la modernité, qu’elle soit incarnée par l’immigration récente à travers Madame Ali, les valeurs matérialistes de la ville à travers le fils de Pettigrew, ou encore la vulgarité du Nouveau Monde à travers la nouvelle petite-amie de ce dernier. Mais attention, la moquerie déborde toujours de tendresse puisque l’auteure a eu la finesse d’esprit de construire un personnage principal souvent maladroit, mais jamais malveillant.

Au-delà du bal annuel du club de golf, apothéose de ce choc des cultures et du racisme – oui, lâchons le mot, car il est approprié et ne s’applique pas au Major – d’une vieille société anglaise endogame et ivrogne qui humilie une Madame Ali très distinguée en la considérant comme un objet de folklore, de multiples épisodes plus joyeux parsèment le roman.

« Il [Abdul Wahid, le neveu de Madame Ali que Pettigrew accueille généreusement chez lui pendant quelque temps] retira soigneusement ses chaussures marron […] Le major savait que c’était un signe de respect envers sa maison, mais il fut gêné par l’intimité des pieds de cet étranger en chaussettes humides. » (p. 238)

Et puis il y a les démonstrations de la vulgarité des Américains perçue à travers les yeux d’un gardien des valeurs traditionnelles de l’Angleterre. Dans ces passages, l’atmosphère est encore plus détendue car le choc des cultures a lieu entre Blancs. Aucun soupçon de racisme ne peut donc peser. Voici un extrait hilarant et édifiant de la réflexion de Pettigrew au sujet du grand peuple outre-Atlantique. Un point de vue qui n’est pas sans résonner avec les jugements qu’on a pu entendre – mettons les accusations de racisme de côté – de certains Anglais, membres de la famille royale ou non, envers Meghan Markle.

« Alors que son fils accueillait Sandy d’un baiser sur les lèvres et d’un bras passé autour de la taille, le major demeura bouche bée devant un tel reniement de distinction de caractère national entre la Grande-Bretagne et ce pays qui se piquait de gigantisme, de l’autre côté de l’Atlantique. Il voyait beaucoup de motifs à admirer l’Amérique, mais il estimait aussi que cette nation était encore en bas âge, sa naissance ayant précédé le règne de la reine Victoria d’à peu près soixante petites années. […] l’Amérique maniait son immense puissance dans le monde avec une confiance effrontée qui lui évoquait un jeune enfant ayant mis la main sur un marteau. » (p. 245)

Enfin la différence de valeurs entre Pettigrew père et fils explose dans l’affaire du fusil, intrigue qui se déploie tout au long du roman en filigrane de l’histoire d’amour. À la mort de Bertie, le Major espère récupérer auprès de son horrible belle-sœur le fusil de son frère pour former, avec l’autre moitié de l’arme dont il dispose, l’arme originale. D’une valeur selon lui inestimable, il estime cependant qu’elle doit rester dans la famille. Son fils n’est pas du même avis et pense avant tout à l’argent qu’il pourrait en tirer. Comme quoi, le choc des cultures peut avoir lieu au sein d’une même famille. Dans cet extrait, le désaccord entre le père et le fils a pour objet la propriétaire – raciste – d’une maison que le jeune couple souhaite acheter. Respect des valeurs morales et pragmatisme s’affrontent.

« — Je ne vois pas l’intérêt de rechercher la confrontation et de perdre une affaire lucrative […] il est beaucoup plus gratifiant d’avoir le dessus en tirant le meilleur profit d’une transaction.

— Sur quel fondement philosophique repose cette idée ? lui lança son père. 

— Oh c’est du simple pragmatisme, papa. Cela s’appelle le monde réel. Si nous refusions de conclure des marchés avec tous les gens à la moralité douteuse, le volume des échanges chuterait de moitié, et les bons gars comme nous finiraient dans la pauvreté. » (p. 247)

Un héros tellement attachant

Disons que ce dernier paragraphe résume tous les précédents. L’humour anglais et la douceur de ce Major Pettigrew font que le lecteur lui pardonne ses maladresses, car ce sont vraiment des maladresses, et souhaite que sa belle relation avec Madame Ali fonctionne. Nous avons là un personnage principal qui possède un certain nombre de convictions et de principes. D’une part, il y reste fidèle grâce à son intégrité et ne tombe pas dans le cynisme incarné par son fils. Et d’autre part, il fait preuve de suffisamment de rondeur pour accueillir dans sa vie une personne d’une origine très différente, ce qui l’empêche de s’arc-bouter sur son attachement à la tradition comme le fait son entourage du club de golf. Un parfait équilibre, en somme. Un chic type, dans tous les sens du terme.

L’intrigue du fusil et du projet immobilier – pas de panique : je n’en dirai pas plus ! – vont mettre à l’épreuve cet honnête homme attaché à la terre, donc par métonymie au Royaume et à ses traditions.

Sans oublier son intelligence, sa culture et ses nombreux traits d’esprit qui le rendent irrésistible aux yeux du lecteur. Celui-ci m’a particulièrement touchée.

« La vie s’interpose souvent entre nous et la lecture » (p. 281)



Insomnie, Stephen King

Vous n’allez pas me croire, sauf si vous êtes un lecteur assidu de mon blog, mais je n’ai pas lu un Stephen King depuis Cœurs perdus en Atlantide, excellent recueil de nouvelles publié en 2001. Alors comment en suis-je venue à lire ce roman, moi qui n’aime pas le fantastique et ne fais pas partie des nombreux adorateurs de Stephen King dispersés sur l’ensemble du globe ? Une coïncidence incroyable. Un soir que je descendais les poubelles, quelques mois avant mon déménagement, j’ai eu l’horreur de découvrir trois sacs Ikea – vous visualisez la taille – débordant de livres. Tant d’ouvrages jetés par un(e) locataire pressé(e) de quitter son appartement. Mon sang n’a fait qu’un tour et j’ai improvisé un sauvetage en éparpillant les livres dans le hall de l’immeuble, dans les stations de métro et les rames elles-mêmes. Et puis j’en ai gardé quelques-uns, dont Insomnie. L’ouvrage a été publié en 1994 et j’ai constaté que la plupart des exemplaires recueillis dans cette opération de sauvetage improvisée sont de la même décennie. Vous l’aurez compris, certaines chroniques à venir porteront sur les autres objets du sauvetage. Affaire à suivre…

Sans surprise, le roman m’a globalement déplu, malgré des thèmes qui a priori me tiennent à cœur. Comme nous sommes chez Stephen King et que l’intrigue joue un rôle primordial en tant que telle – ce qui n’est pas toujours le cas dans les livres que j’ai l’habitude de chroniquer – un résumé détaillé s’impose.

Résumé

Comme dans l’horrible Ça, l’action se déroule à Derry, une petite ville fictive du Maine. Ralph Roberts a soixante-dix ans et depuis que sa femme est décédée d’une tumeur au cerveau, il souffre d’insomnie. Chaque nuit est un peu plus courte que la précédente.

Un jour, alors qu’il revient de sa promenade vers l’aéroport de la ville, il est témoin d’une scène étrange. Son voisin Ed Deepneau a un accident responsable avec un chauffeur poids lourd et hurle sur ce dernier, l’accusant de transporter des embryons morts – alors qu’il s’agit d’engrais… Deux mois plus tard, Helen Deepneau, sa femme, titube sur le parking de l’épicerie où Ralph est en train de faire ses courses. Elle est en sang et peine à tenir Natalie, sa fille de deux ans. Ed l’a tabassée après avoir découvert qu’elle avait signé une pétition en faveur de Susan Day, une militante féministe qui lutte pour le droit à l’avortement. Helen est d’abord soignée à l’hôpital, puis mise en sécurité dans un centre d’hébergement des femmes. Derry est coupée en deux : d’un côté les partisans de la visite de Susan Day pour tenir un meeting, de l’autre les anti-avortement. Ces derniers manifestent régulièrement devant la clinique qui pratique ces opérations, et provoquent parfois des affrontements violents.

Pendant ce temps-là, Ralph ne dort presque plus et commence à avoir des « hallucinations ». Il voit les auras des gens et les « lit » grâce à leurs couleurs. Toutes sont reliées au ciel par un fil, sauf les auras noires, annonciatrices d’une mort imminente pour la personne concernée. Une nuit, il aperçoit des nains chauves vêtus d’une blouse médicale et tenant une paire de ciseaux à la main, qui entrent et ressortent de la maison de sa voisine âgée. Il apprendra son décès le lendemain. Quand il découvre que Loïs Chassey, charmante senior du quartier, a les mêmes visions que lui, une jolie romance débute entre les deux extralucides de Derry.

Lors d’une visite de remerciement de la part d’Helen et de Gretchen Tilbury, sa nouvelle compagne rencontrée à la maison des femmes, celles-ci lui remettent une bombe lacrymogène en cas d’agression de la part d’Ed Deepneau et de ses alliés. Ralph n’y prête guère attention, mais cette arme de défense lui sauve la vie quand Pickering, un ami d’Ed, l’attaque à l’arme blanche quelques jours plus tard.

Il se rend ensuite à l’hôpital avec Loïs. Pour la première fois, le tandem fait la connaissance des deux nains aperçus la nuit de la mort de leur voisine. Ils confirment ce qu’on avait deviné : ce sont eux qui reprennent la vie aux Hommes en sectionnant le fil de leur aura. Ralph les baptise alors Clotho (le fileur), Lachésis (le répartiteur) et Atropos (l’inflexible), d’après les Moires, divinités du destin dans la mythologie grecque. Puis, Clotho et Lachésis emmènent le couple extralucide à un autre niveau de réalité pour leur expliquer leur rôle dans les événements à venir, ce pourquoi ils ont reçu tous ces pouvoirs. Atropos, le troisième médecin nain, représente le Hasard et travaille au service du Roi Cramoisi, une sorte d’entité suprême diabolique. Il a pour projet de tuer plusieurs milliers de personnes lors d’un attentat aérien piloté par Ed Deepneau et ayant pour cible la salle où se tiendra le meeting de Susan Day. Ralph et Loïs vont devoir empêcher Ed d’exécuter son plan afin de sauver un petit garçon présent dans le public, car il aura une mission à remplir sur Terre quelques années plus tard.

Le couple repart avec plus de questions que de réponses et se rend directement à la maison des femmes pour retrouver Ed au plus vite. Or ses alliés viennent de mettre le feu au bâtiment, et en passant à un autre niveau de réalité, Ralph parvient à sauver les femmes réfugiées dans la cave.

Ralph et Loïs n’ont que peu de temps pour tenter de contrer Atropos. Ils se rendent alors dans son abri souterrain à l’odeur pestilentielle et y retrouvent les objets qu’Atropos vole à leurs propriétaires avant de les tuer. Ils découvrent par exemple le chapeau de Bill McGovern, avec qui Ralph cohabite, et apprennent sa mort par la même occasion, mais aussi…les boucles d’oreille de Loïs ! L’urgence ne fait que s’intensifier et au moment de quitter les lieux, Atropos tente de les en empêcher. S’en suit un combat sanglant – et écœurant – avec Ralph, au cours duquel celui-ci apprend que son ennemi souhaite tuer la petite Natalie Deepneau.

Une fois sorti de ce lieu infâme, il conclut un marché avec Clotho et Lachésis : sa vie contre celle de Natalie. Désormais, il faut agir vite pour éviter le massacre annoncé. Ralph s’incruste dans le cockpit, parvient à détourner l’avion qui s’écrase finalement sur le parking de la salle bondée, et le fameux petit garçon a la vie sauve.

Pensant que tout est bien qui finit bien, les amoureux retrouvent le sommeil après cet épisode, se marient et n’y pensent plus pendant quatre années de bonheur. Mais un jour, Ralph entend à nouveau le tic-tac de l’heure qui va sonner, celle de la mort. Ce même bruit qu’il entendait juste avant celle de sa première épouse. L’échange promis quatre ans plus tôt pour sauver la petite Natalie a bien lieu : le héros (du roman) se fait renverser par une voiture.

Quand le surnaturel entrave la compréhension (et le plaisir de lecture)

Il est évident que ce titre est subjectif et s’explique largement par ma piètre expérience de lectrice de romans fantastiques. Ou est-ce plutôt l’inverse : je ne lis pas de romans fantastiques car l’intrusion du surnaturel dans un récit me gonfle à un tel point qu’il m’empêche de bien suivre. Peu importe. Une chose est sûre : l’intrigue d’Insomnie part dans tous les sens et comprend de nombreuses longueurs, toutes liées aux éléments surnaturels du récit. Sans elles, ce pavé de 815 pages – en allemand ! – aurait pu être réduit de moitié. Moins alambiquée, l’intrigue aurait gagné en clarté et moi en plaisir de lecture. Citons comme exemple les passages de Ralph et Loïs à différents niveaux de réalité lorsqu’ils rencontrent Clotho et Lachésis à l’hôpital. Des pages et des pages de va-et-vient permanents entre ces niveaux de conscience dont, comme cette pauvre Loïs à ce moment-là, on peine à comprendre à quoi ils correspondent. Ou était-ce des montées sans descentes d’un niveau au niveau supérieur ? Je ne sais même plus tant je m’y suis perdue !  Une confusion qui n’est pas sans rappeler cet horrible film que les prétentieux qualifient de chef d’œuvre et auquel je n’ai strictement rien compris : Inception. Quelle horreur. Il est amusant de constater le décalage entre la rapidité avec laquelle les deux nains transportent les protagonistes d’un niveau à l’autre et le ralentissement de l’intrigue dû à ce fouillis surnaturel. Même chose pour de nombreux événements pourtant essentiels à l’intrigue : la visite dans le logement putride d’Atropos et le combat interminable avec Ralph qui s’en suit, mais aussi l’intervention de ce dernier dans le cockpit pour détourner l’avion piloté par Ed Deepneau. J’avais à chaque fois la sensation d’être dans un de ces trop nombreux films d’action américains où le héros est poursuivi par son ennemi ou se bat contre lui avec en fond sonore une musique trop forte et trop agressive. Une envie irrésistible de sauter toutes ces pages et d’en arriver au dénouement de ces épisodes très américains dans la surenchère de violence et de « mindf***ing ».

Des thèmes passionnants

L’Amérique et ses névroses : violence et radicalité

Enfant terrible de l’Amérique, Stephen King adore mettre sa patrie le nez dans ses névroses, ci-possible de la façon la plus brutale et subversive qui soit. Ici, nous avons les violences faites aux femmes, certes, mais comme je m’y attarderais dans un paragraphe dédié, concentrons-nous sur la violence tout court. Et c’est déjà pas mal, puisqu’il s’agit là de l’ADN de l’Amérique. Ainsi King situe la plupart de ses romans dans le Maine, non seulement parce qu’il vient de cet État et y vit toujours, mais aussi parce que celui-ci incarne le trompe l’œil américain. Une petite ville comme Derry, en apparence tranquille et dont la moyenne d’âge semble assez élevée, renferme les pires horreurs : la violence conjugale perpétrée par un kamikaze, et plus généralement l’œuvre du terrible Atropos – c’est-à-dire le dessin d’une créature aussi angoissante que le Roi cramoisi. Aujourd’hui plus que jamais, les États-Unis se caractérisent par une polarisation inquiétante. Les progressistes et les conservateurs ont un point commun qu’ils ne veulent pas reconnaître – et qui en apporte la meilleure preuve : la radicalité. Un phénomène déjà à l’œuvre dans ce roman paru dans les années 1990. D’un côté les progressistes, certes absolument pas radicaux et avec des combats justes, mais de l’autre des « pro-life » prêts à (se) donner la mort au nom de la défense de la vie. Dès l’annonce de l’arrivée de Susan Day, la petite ville de Derry est scindée en deux camps irréconciliables : les partisans de son discours, et les opposants à l’avortement et aux droits des femmes. Les commerçants affichent ouvertement leur position sur le sujet et notre personnage principal ne sait plus où donner de la tête devant ces pétitions contradictoires à signer. Et avant même l’attentat, les affrontements sont violents dans le cadre des manifestations des amis d’Ed Deepneau.

Citons les deux autres preuves – encore plus évidentes – du caractère prophétique d’Insomnie : une attaque de la maison des femmes, bien avant l’attentat masculiniste de Toronto en avril 2018, et bien évidemment l’attentat aérien d’Ed Deepneau, presque dix ans avant le 11 septembre ! Polarisation, violence et ville faussement paisible. Voici la recette parfaite – un peu trop à mon goût – d’une fiction avec pour toile de fond les névroses de la première puissance mondiale.

Les violences faites aux femmes

Comment ne pas être sensible à ce thème lorsqu’on fait partie de cette moitié de l’humanité dominée de manière systémique ? Ed est le voisin de Ralph et avant l’accident de voiture dont ce dernier est témoin, il n’a jamais éveillé le moindre soupçon quant à sa masculinité toxique. Un voisin sans histoire, comme on l’entend si souvent après des histoires de meurtres…Ensuite, et c’est là que Stephen King tend un miroir terrible à la société patriarcale, il y a cette description particulièrement crue de Helen titubant dans un état grave dans l’espace public. Ralph la découvre grièvement blessée, sauve son enfant qu’elle a du mal à peine à porter, et à travers les yeux de ce personnage principal plutôt bienveillant à l’égard de la cause féministe et de la venue de Susan Day, le lecteur se prend les conséquences du système patriarcal en pleine tête. Autre aspect intéressant : des hommes manifestent contre le droit des femmes à disposer de leur corps, et souhaitent même les tuer au nom de la vie. Un tel roman, qui raconte entre autres une histoire de misogynie meurtrière, prend une dimension effrayante au crépuscule du mandat de Trump et des actions de ses sbires dans certains États pour interdire l’avortement. Des manifestations du roman aux lois de l’Amérique républicaine bel et bien réelle, on se demande de quoi se mêlent ces hommes. Réponse : de ce qui leur appartient ! Le corps des femmes est leur propriété. Ces êtres dont le sexe les dispense de mettre au monde ont donc parfaitement le droit de contrôler la natalité qui passe par ce corps autre, mais aussi de tabasser ou tuer ce même corps. Merci au King de nous le rappeler.

La senior way of life

Malgré le caractère fondamental des deux thèmes précédents, le traitement de la vieillesse reste celui qui m’a le plus touchée. Dans nos sociétés occidentales, les personnes âgées représentent une part croissante des populations nationales, mais restent peu présentes dans les médias et dans l’art. On les enferme dans des mouroirs et le monde se désintéresse totalement d’eux. Même la littérature les oublie, ou ne parle d’eux qu’en fin de vie, en phase terminale d’un cancer ou souffrant d’Alzheimer. Dans Insomnie, Stephan King casse les codes et choisit un héros septuagénaire qui vient certes de perdre sa femme, mais dont les troubles du sommeil le font rajeunir à vue d’œil au lieu de le transformer en un énième vieillard sénile pathétique ou risible. Ralph est tout sauf isolé malgré son deuil. Il fait de longues promenades seul, mais partage sa maison avec Bill McGovern et joue aux échecs avec les autres membres de la communauté. J’ai trouvé des moments de poésie dans ce thriller qui m’a pourtant fatiguée à cause de son utilisation abusive d’éléments surnaturels. Or cette grâce reposait uniquement sur le personnage de Ralph, profondément bon – passons sur le manichéisme à l’Américaine qui dégouline dans ce roman –  et sur sa belle relation avec Loïs. Loin d’être un naufrage, la vieillesse rime ici avec dons extralucides, force et courage, mais aussi avec apaisement et amour. Ralph – avec ou sans sa dulcinée – multiplie les actes de bravoure. Il sauve une femme et un bébé d’une mort certaine sous les coups d’un mari violent, des femmes suite à un attentat, des centaines de spectateurs lors d’une conférence pour le droit à l’avortement, y-compris un petit garçon qui jouera un rôle décisif quelques années plus tard. Et au lieu de mourir à petit feu comme tant de personnes âgées dans les fictions, il termine sa vie par un ultime sauvetage spectaculaire. Comme si ces divinités du destin estimaient qu’un septuagénaire serait plus lucide et plus courageux que quiconque, prêt à se sacrifier pour une petite fille – elle aussi capable de voir les auras ! – qui a la vie devant elle et pourra donc reprendre le flambeau.



Weather, Jenny Offill

Dans le cadre de mon Book Club « normal » cette fois-ci, j’ai eu l’occasion de découvrir une auteure américaine : Jenny Offill. Bureau des spéculations, son deuxième roman paru en 2014, a été classé parmi les dix meilleurs romans de l’année par le New York Times. Mais c’est son espèce de journal intime publié en 2014, Weather, qui nous intéresse ici. J’ai apprécié ces fragments au style délicat et au contenu tantôt apocalyptique, tantôt banal, parsemé de traits d’esprits et même d’histoires drôles. Weather, c’est le récit en apparence décousu mais in fine cohérent d’une famille au sein d’une Amérique terreau de l’élection de Trump. Par un effet miroir brillantissime, la narratrice raconte comment, sans lien de cause à effet, les difficultés de son quotidien font écho à une ambiance pré-apocalyptique sur une planète menacée par le réchauffement climatique. Les différents niveaux de récit sont annoncés par la polysémie du titre : celui-ci évoque certes la météo – avec ses caprices dus au dérèglement climatique – mais en tant que verbe, il peut signifier « éroder » ou « résister à ». Voyons un peu la pertinence de ces deux acceptations pour ce journal intime qui aurait pu s’intituler « Ma vie juste avant la fin du monde ».

Bibliothécaire, épouse, mère et sœur au bord de la crise de nerfs

Lizzie Benson, la narratrice de cette – lâchons le mot – autofiction, est bibliothécaire sur un campus. En plus de ce poste d’observation imprenable sur les professeurs, étudiants et autres visiteurs esseulés, elle est mariée depuis de nombreuses années à Ben. Comme pour l’ensemble du journal, certaines réflexions sur le couple poussent le lecteur à s’arrêter pour y réfléchir, malgré leur simplicité apparente.

[traduction par mes soins]

« J’aimerais bien savoir ce que ça fait d’avoir cet âge-là et d’être amoureux », dis-je à Ben.

« Tu ES amoureuse. », rectifie-t-il.

Comme si vivre avec la même personne depuis plusieurs décennies, qui plus est lorsqu’on élève un enfant à deux, vous faisait oublier l’amour que vous éprouvez pour celle-ci. Simple, loin de la flamme des débuts, l’amour qui dure sait se faire discret.

Seule maman blanche de l’école fréquentée par son fils, Lizzie est selon moi l’archétype de l’intellectuelle bobo démocrate de la côte Est qui aime vivre dans un quartier populaire. À la fois capable d’introspection et d’altruisme, cette bibliothécaire accepte avec enthousiasme et appréhension une opportunité professionnelle en accord avec ses convictions et personnalité : psy amatrice. Sa mentor Sylvia Liller devenue célèbre grâce au succès de ses podcasts politico-écologiques lui propose de répondre à ses e-mails pendant qu’elle voyage à travers le pays pour donner des conférences…

Une occupation pour le moins « prenante », et pas seulement en matière de temps ! Mais en plus de son emploi de maman et d’épouse – pas facile avec un mari obsédé par la conquête de l’espace –, Lizzie doit également s’occuper de son petit frère dépendant à la drogue qui, malgré son mariage avec une femme alpha et sa récente paternité, menace à tout moment de replonger.

Le jeune couple est cocasse et Lizzie se moque volontiers de sa belle-sœur. Mais à chaque passage le concernant, une grande tendresse envers son frère se dessine en filigrane.

Pour le dessert, Catherine nous sert des fruits avec de la chantilly sans sucre. Mon fils déchire sa serviette en petits morceaux. « Qu’est-ce qu’on fait ici ? », murmure-t-il. Henry [le frangin, donc] l’entend et se penche vers lui pour lui dire quelque chose à l’oreille. Eli sourit.

« Qu’est-ce que tu lui a dit ? », ai-je demandé à mon frère plus tard.

« Rien ».

Une autonomie récente et fragile pour cet être dont elle a toujours dû s’occuper pour cause de mère fanatique – tiens, tiens, autre mal de ce pays –  alliée à nouveau job anxiogène : ainsi se présente le bouleversement de la vie de la narratrice, bouleversement à l’image de sa nation-monde.

L’Amérique et la planète à l’aube du chaos

Comme il est aisé de refaire l’histoire à la lumière du présent. Toutefois, impossible de ne pas voir dans ce journal intime le récit d’une Amérique annonciatrice de l’élection de Trump. Une désespérance mêlée de peur de l’avenir, de sentiment de fin du monde : tous ces ingrédients qui font triompher les populistes sont bien présents dans Weather. Ce journal intime provoque ainsi chez le lecteur une angoisse diffuse, narrée avec sarcasme et économie de mots.

Grâce à son job de rêve, Lizzie prolonge son mal-être entre les peurs des collapsologues de droite et des gauchistes défenseurs de l’environnement inquiets de la disparition imminente de notre planète. C’est avec un air amusé-cynique que je repense à ce livre, car la réalité a une fois de plus dépassé la fiction pour mettre dos-à-dos ces deux camps encore trop optimistes : personne n’aurait pu imaginer le monde dans lequel nous allions basculer en 2020.

Mais revenons-en au journal intime. Je le rappelle, le style est délicieux : léger pour décrire des choses graves, et la forme fragmentaire accentue cet effet. Ainsi on peut lire une blague coincée entre deux épisodes narratifs, respectivement  sur la vie de Lizzie et concernant un élément de l’actualité.

Q : Quel est le principe du néo-capitalisme ?

R : Deux randonneurs aperçoivent un ours affamé devant eux. L’un enfile ses baskets. « Tu ne peux pas courir plus vite qu’un ours », murmure l’autre. « Il me suffit de courir plus vite que toi. », répond le premier.

À noter p. 49 cet autre encadré qui reflète bien les préoccupations de l’Amérique, et qui bien sûr comme toujours, se diffusent peu à peu à l’ensemble du monde occidental.

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Et puis il y a ces nombreuses mini-réflexions terriblement pertinentes et universelles qui parsèment Weather. Elles peuvent être d’ordre historique et sociétal, avec une bonne dose de moquerie vis-à-vis de l’éternelle anxiété des Hommes,

Quand l’électricité est arrivée dans les foyers, des personnes inquiètes ont envoyé des lettres à la presse, craignant que cette invention ne mette en danger la cohésion familiale. Désormais, les gens n’auront plus besoin de se rassembler autour de la cheminée, disaient-ils. En 1903, un célèbre psychologue dénonçait la future déconnexion des jeunes par rapport à l’aube et aux instants de contemplation qu’elle offre.

Ahahhah ! (p.63)

ou encore anthropologique – et bien sûr toujours sociétal. Ici une anecdote racontée avec un sérieux à la hauteur de la tristesse des faits :

Cette femme vient d’avoir cinquante ans. Elle me raconte comment elle est devenue presque invisible. Elle pense ne plus être aussi jolie qu’avant, mais grassouillette et grisonnante. Mais elle a surtout remarqué une chose, et cela lui fait un peu froid dans le dos me dit-elle : si elle fait la connaissance d’un homme en dehors du travail, il ne lui accorde que très peu d’intérêt et regarde par-dessus son épaule pendant qu’il lui parle, ou la refourgue à une autre femme de son âge. « Je dois vraiment faire attention maintenant », conclue-t-elle.

Enfin Jenny Offill manie parfaitement l’absurde, et j’avais envie de terminer sur un exemple de celui-ci, car il m’a bien fait rire. Pourquoi toujours être sérieux ? Les histoires drôles « gratuites », sans caractère politique ou entraînant la moindre réflexion, nous reposent.

Une femme entre dans un cabinet de dentiste et dit « Je suis un papillon de nuit. »

Le dentiste lui répond qu’elle doit voir un psy.

« Mais je SUIS chez le psy ».

* J’ai dû rechercher sur Google la signification de ce nouveau concept…

Beloved, Toni Morrison

Un record : nous voici parvenus au troisième – et fort heureusement dernier – livre d’affilée que j’ai profondément détesté. Mais attention, mon rejet prend une tout autre dimension ici, car nous avons quitté la populace des best-sellers adoubés par les internautes pour entrer dans la catégorie « chef d’œuvre » selon le petit monde littéraire. Un classique, étudié en long en large et en travers dans les universités américaines. Une immense écrivaine disparue cette année, que j’avais l’intention de lire, Book Club ou pas. Sans doute son œuvre la plus connue, récompensée par le prix Pulitzer en 1988 et le prix Nobel en 1993 – également décerné à l’auteure pour l’ensemble de son œuvre.

Décidément, je n’ai peur de rien. La preuve, je le dis sans détour : ce livre n’est pas synonyme d’ennui, contrairement aux deux somnifères précédemment chroniqués, il m’a agacée du début à la fin (ou presque). Alors oui, le style est beau – une prose très musicale, que l’on retrouve chez Jesmyn Ward –, le thème est passionnant et en faire une œuvre de fiction est un acte nécessaire…mais la lecture est trop laborieuse. Les procédés narratifs utilisés à outrance, à savoir les changements de point de vue et analepses perdent le lecteur qui au bout de quelques pages a fait son choix entre savourer l’indéniable beauté du style et détester cette histoire qu’il peine tant à suivre.

 

L’esclavage, fantôme de l’Amérique

L’histoire se passe après la guerre de Sécession. À Cincinnati dans l’Ohio, la maison de Sethe est hantée par le fantôme de sa fille Beloved. Comme dans Le chant des revenants, les personnes qui ont subi une mort violente ne laissent pas les responsables vivre en paix. Or Beloved a été assassinée par sa mère qui, après une évasion réussie de la ferme pour laquelle elle travaillait, tente de tuer ses quatre enfants à l’arrivée de Blancs venus chercher de la main d’œuvre. Un crime affreux que l’on découvre seulement dans le dernier tiers du livre, une abomination à la hauteur du crime contre l’humanité auquel elle a pour dessein d’échapper.

Le fantôme de Beloved qui empêche les survivants de poursuivre leur chemin, d’oublier – lâchons le mot ! – ou de « faire avec », le souvenir de ce crime inimaginable qui obsède Denver, la benjamine, a tué Baby Suggs, la grand-mère paternelle, à petit feu et fait fuir les deux aînés, c’est pour moi une allégorie du passé sordide des États du sud. Toute l’Amérique est hantée par l’esclavage, les Noirs restent des citoyens de seconde zone – butés plus facilement par les flics – et l’ancienne prison de Parchman dans le Mississipi – par ici – montre bien que près d’un siècle après la guerre de Sécession, l’abolition de l’esclavage était tout sauf tangible dans ces États profondément et historiquement racistes.

Un infanticide sanglant, il n’en fallait pas moins pour nous balancer l’horreur de l’esclavage en pleine figure.

 

Des analepses insupportables…

…mais nécessaires dans le projet de Morrison (mais insupportables !). Le passé déshumanisant de Sethe et Paul D, son nouvel amant et ancien camarade de la plantation du Bon-Abri, hante ces deux personnages comme le fantôme de Beloved s’approprie les murs de la maison – avant que la réincarnation de la jeune fille ne vienne littéralement aspirer la vie de ses habitants. Sethe se rappelle constamment le terrible épisode qui l’a conduite à quitter sa belle plantation transformée en enfer. Enceinte de Denver jusqu’aux dents, elle subit une agression sexuelle de la part d’élèves blancs sous l’égide du « professeur », nouveau maître de la plantation depuis la mort de son propriétaire d’une bienveillance exceptionnelle avec ses travailleurs. Pendant que Sethe était ainsi transformée en objet d’étude – les caractéristiques biologiques des Noirs étaient scrutées car non assimilées à celles d’êtres humains –, le père de ses enfants a assisté à la scène sans pouvoir intervenir.

Or le personnage se remémore – à noter le néologisme « rememory » en V.O. – sans cesse le drame. Et c’est épuisant, car on n’y comprend rien. Elle parle de ces Blancs qui « ont pris son lait » – alors on imagine un viol – et de son mari le visage couvert de beurre – il travaillait à sa fabrication et a été retenu ? Ou bien est-il devenu fou ? – face à un tel acte. Bref, c’est bien beau de vouloir écrire des livres poignants sur l’esclavage, mais les analepses et le flou total épuisent le lecteur. À ne pas confondre avec le mystère et le suspense, parce qu’ici, c’est lourd. L’esprit humain a besoin de comprendre, le lecteur avide encore plus, et moi encore plus. Alors lire des livres exigeants, mille fois oui. Lire des livres où il faut lutter pendant des centaines de pages et avoir l’impression d’être « larguée » jusqu’au bout, mille fois non.

Moon Palace, Paul Auster

Et dire que sans mon « Book Club » je ne serais sans doute jamais venue à Paul Auster. De loin le livre que j’ai préféré parmi tous les suppositoires sélectionnés par le groupe. L’année 2018 a été riche en lectures et se termine bien sur ce plan, si on exclut la tisane à la verveine qui a mis un point final à cette première année de « Book Club » hambourgeois. Affaire à suivre…

Paul Auster

La critique française le qualifie du plus Européen des écrivains américains. Et pour cause, Paul Auster est un francophone émérite qui a traduit vers l’anglais des auteurs aussi prestigieux que Sartre, Simenon ou encore le très « retors » Mallarmé lors de son séjour à Paris entre 1971 et 1974. Les dates sont édifiantes : Auster a bel et bien échappé à la guerre de Vietnam. Ces années et celles qui suivront représenteront une longue décennie de vache maigre avant d’être reconnu comme un écrivain majeur dans les années 80. Mais pourquoi commencer, une fois n’est pas coutume, par ces éléments biographiques ?  Tout simplement parce que les similitudes entre la jeunesse de Paul Auster et les aventures du héros de ce roman picaresque sont multiples.

Résumé

Marco Stanley Fogg est orphelin : il n’a jamais connu son père et sa mère meurt dans un accident alors qu’il est encore enfant. Il emménage alors avec son oncle Victor, un musicien bohème et irrésistiblement fantasque qui, comme l’auteure de ces lignes, est incapable de s’adonner à une activité sans penser à la prochaine.

Il montre toutefois une grande responsabilité en participant au financement des études de son neveu et en l’installant dans un petit appartement à Manhattan. Comme il part en tournée et ne peut y emmener sa bibliothèque, il transmet ses 1492 livres à sa seule famille, laquelle s’en sert d’ameublement. Alors que le narrateur prend ses marques dans son modeste intérieur, il découvre le panneau lumineux du petit restaurant chinois « Moon Palace », un point de repère et d’évasion uniquement visible depuis un emplacement bien précis de son studio. Mais M.S. Fogg n’échappe pas à un nouveau malheur. Son oncle meurt subitement d’une crise cardiaque dans l’État où il vivait avec son groupe, les Moon Men. Comme anesthésié par le pire drame de sa vie, le narrateur décide alors de parfaitement se laisser aller. Il calcule comment vivre pendant quelques mois encore, et ce en vendant peu à peu tous ses livres, en s’abstenant de payer le loyer et l’électricité, en se nourrissant exclusivement d’œufs et le moins souvent possible.

Arrive ce qu’il avait prévu : il se fait expulser et erre pendant des semaines à Central Park, un oasis – les gens peuvent y « être eux-mêmes » car délivrés de la pression sociale de la rue – en plein milieu de la jungle new-yorkaise si étouffante pour un sans-abri. Toujours bien décidé à ne rien entreprendre pour s’en sortir, il est sauvé en plein délire grippal et agonique par son ami Zimmer et son futur grand amour Kitty qui ont remué ciel et terre pour le retrouver.

Brièvement hébergé par Zimmer, M.S. Fogg réussit à échapper à la guerre du Vietnam pour cause de faiblesse physique et mentale avant de se faire embaucher comme assistant au domicile de Thomas Effing, un vieil infirme aussi acariâtre qu’excentrique. Son travail consiste à lui faire la lecture et à le promener dans son fauteuil roulant à travers les rues de la ville tout en décrivant à son employeur aveugle le mieux possible son environnement, un excellent exercice pour un jeune homme aux velléités d’écrivain.

Sentant la mort approcher, Effing révèle à son jeune assistant le véritable motif de son emploi : il doit rédiger sa nécrologie. S’en suit alors un long récit de la première vie du vieil homme, celle qu’il a vécu comme peintre sous le nom de Julian Barber. Lors d’un voyage dans l’Utah pour peindre ses somptueux paysages, Byrne, son compagnon topographe, tombe d’un rocher et meurt quelques jours plus tard de ses blessures. Seul, abandonné dès la chute de Byrne par leur guide peu recommandable, Effing trouve une cave anciennement habitée par un ermite et donc remplie de provisions. Il y vit jusqu’à ce que les frères Gresham, trois bandits, débarquent pour retrouver leur ancien ennemi – ou complice. Il parvient à les éliminer tous les trois et à partir, riche, pour San Francisco avec le butin volé. C’est dans cette ville qu’il inaugure sa nouvelle identité : Thomas Effing. Mais un inconnu lui signale sa ressemblance avec un peintre disparu, un certain Julian Barber. Rappelé à son ancienne vie, il s’emmure alors dans la peur d’être découvert et commence à prendre de la drogue et à fréquenter les prostituées et bars glauques du China Town. Sa sentence ne se fait pas attendre : une nuit, sur le chemin du retour vers son domicile, il se fait violemment frapper et roule à terre jusqu’à percuter un lampadaire. Il devient alors paraplégique et part vivre en France avant de « fuir vers sa patrie » en 1939.

Après une ultime excentricité de Monsieur Effing – une virée dans les rues de New York au cours de laquelle les deux partners in crime distribuent des billets à des passants – celui-ci meurt naturellement à la date qu’il avait décidée, et lègue une partie de sa fortune à son assistant. M.S. Fogg et Kitty Wu s’installent à Chinatown et le narrateur se met à écrire tandis que sa bien-aimée poursuit son travail de danseuse toute la journée. Mais Effing a légué la majeure partie de sa fortune à Solomon Barber, son fils unique qu’il a eu avant son périple dans l’Ouest américain et n’a jamais connu. Fogg est chargé de retrouver cet héritier et de tout lui dire. Solomon, un professeur de littérature obèse, mais charismatique et très apprécié de ses étudiants, en plus de découvrir que son père a eu une deuxième vie, comprend aussi que le jeune homme chargé de lui apprendre cette nouvelle n’est autre que son fils. Il a eu effectivement une relation avec Emily, l’une de ses étudiantes, qui a rapidement voulu rompre et ne l’a donc jamais informé de sa grossesse.

Tandis que Marco ignore toujours la vérité, les deux hommes apprennent à se connaître lors d’entrevues régulières à New York et une véritable amitié en émerge. Après un nouveau drame, l’avortement de Kitty pour des raisons professionnelles et la séparation du couple, Fogg entreprend avec Solomon un voyage à dessein réparateur à travers les États-Unis. Lorsqu’ils se recueillent sur la tombe d’Emily, son ancien amant fond en larmes et révèle le lien de parenté qui l’unit à son ami. C’est également lors de cet épisode que l’énorme Solomon tombe dans le trou destiné à accueillir un futur cercueil et mourra de ses blessures. Marco continue bien évidemment son voyage seul et le roman se termine sur une plage déserte de Californie où le narrateur déclare que sa vie commence maintenant…

La lune, symbole du destin des hommes

Dans cette intrigue, tous les éléments semblent rationnalisés. D’après la spécialiste de l’œuvre de Paul Auster qui a animé la séance du Book Club sur Moon Palace, l’écrivain est très attaché à ses symboles ; et on la croit volontiers. Les références à la lune sont récurrentes, du tableau de Julian Barber que Effing demande à son jeune assistant d’aller observer dans un musée new yorkais aux premiers hommes qui ont marché sur l’astre, en passant par le nom du groupe de l’oncle Victor. Au même titre que la lune elle-même, le restaurant éponyme joue un rôle d’orientation dans l’intrigue. Le héros se sent vraiment chez lui dans son petit appartement new yorkais dès lors qu’il aperçoit, d’une position bien précise, l’enseigne du restaurant chinois. Ainsi il y retourne pour faire le point sur sa vie après sa rencontre fortuite avec Zimmer – treize ans plus tard – dans une rue très fréquentée de New York. Drôle de coïncidence.

Même les noms ont été pensés : Marco Stanley Fogg renvoie à l’explorateur Marco Polo, mais aussi à Henry Morton Stanley, l’homme qui a retrouvé l’explorateur David Livingstone au fin fond de l’Afrique, un peu comme le narrateur a retrouvé tour à tour son grand-père puis son père. Quant à « Fogg », l’oncle Victor explique son origine allemande : Fogelmann proviendrait de Vogelman, littéralement « homme oiseau » abrégé par « Fog » par les autorités de l’immigration américaines. D’après celui qui le porte, ce patronyme évoquerait un grand oiseau qui traverserait la brume à travers l’océan, incarnant ainsi le rêve américain. La consonne finale est ensuite doublée par référence à un autre explorateur, Phileas Fogg, le héros du Tour du monde en quatre-vingt jours. Enfin l’abréviation des deux prénoms par les initiales M.S. qui signifient également « manuscrit » n’est pas sans rappeler les velléités d’écrivain du narrateur, mais surtout l’ensemble de ses aventures picaresques, celles d’un jeune homme qui écrit sa vie et devra la soumettre à bien des épreuves (cf. paragraphe « Un roman picaresque par excellente »)…Autre exemple de rationalisation des noms : Thomas Effing. Lorsque l’ancien Julian Barber choisit sa nouvelle identité, il rend hommage à Thomas Moran, un peintre qu’il admire, et souhaite garder à l’esprit que sa vie est totalement foutue (« fucked up ») en adoptant le nom Effing qui, et on ne s’en aperçoit qu’en le prononçant, renvoie à f***ing.

Nombreuses sont les références aux explorateurs, les ancêtres des hommes ayant marché sur la lune. On peut d’ailleurs citer un autre clin d’œil au Tour du monde en quatre-vingt jours de Jules Verne lorsque la douce Kitty sauve M.S. Fogg à Central Park et se fait appeler Pocahontas par celui-ci car dans le roman, Phileas Fogg sauve une Indienne de la mort. Ces deux âmes sœurs – qui se séparent tout de même – sont tous les deux orphelins, ne fonderont pas de famille et l’un contactera l’autre après une longue absence juste après la mort de son père biologique.

Paul Auster a beau affirmer dans ses interviews qu’il croit au hasard, les événements de Moon Palace ne semblent pas être laissés à celui-ci. Les hommes en plein désert – géographique ou symbolique – s’orientent grâce à la lune, mais l’astre détient également un pouvoir cyclique qui régule et détermine la vie des hommes. Les histoires se répètent et les boucles se bouclent : Thomas Effing a choisi sa première disparition fictive sous le nom de Julian Barber et choisit la date de sa deuxième et véritable mort, il vole et s’enrichit suite à un triple meurtre et s’en trouve puni par un acte des plus obscurs, un coup du destin. Et comme son grand-père, le narrateur s’apprête à vivre une deuxième vie. Par conséquent, cette quête tragi-comique d’identité ne semble pas du tout progressive, linéaire, mais parfaitement cyclique.

La lune renvoie à l’obscurité, celle qui est en chaque homme, à l’incompréhension de ce qui lui arrive et qu’il craint sans doute aujourd’hui d’expliquer par un quelconque déterminisme. Mais par le passé et encore de nos jours, les croyances tournaient souvent autour de la lune : influence supposée sur la fertilité ou encore sur le sommeil. Cet astre symbolise une transcendance, un destin qui nous dépasse car il nous détermine. À une plus grande échelle, Christophe Colomb cherchait la route des Indes et a finalement découvert l’Amérique, « par hasard », dit-on dans les livres d’histoire. Quand son héritier marche sur la lune quelques siècles plus tard, il fait un grand pas pour l’humanité, mais surtout pour l’Amérique qui vient atteindre ce symbole du mystérieux et par là braver le destin.

Un roman de l’Amérique

Dans un contexte bien précis de course à l’Espace, l’Amérique assoit sa position de première puissance mondiale en envoyant ses citoyens marcher sur la lune. Par ses références récurrentes à cet astre et quelques lignes qui traitent directement de ce fait historique, Moon Palace est un roman de l’Amérique. Pour commencer, l’épigraphe ne laisse aucun doute : « Rien ne peut étonner un Américain », Jules Verne. Le plus européen et francophile (cf. éléments biographiques au début de ce billet) des écrivains américains a un regard d’autant plus aiguisé sur son pays comme le prouve cette citation sur l’Amérique de la part d’un Français.

Tout est là : les premiers hommes sur la lune et le soupçon de machine hollywoodienne qui pesait à l’époque sur cet exploit, la jungle new yorkaise, la guerre du Vietnam à laquelle le héros échappe, la deuxième guerre mondiale qui n’a pas eu lieu sur le sol américain mais à laquelle échappe Thomas Effing lorsqu’il quitte la France pour l’Amérique en 1939 – encore une histoire qui se reproduit entre les destins du grand-père et de son petit-fils soit dit en passant !, le Grand Ouest avec l’histoire de la mort et de la fuite de Julian Barber et j’ajouterais même un sentiment de grands espaces qui se dégage du récit. De l’oasis Central Park à la description des canyons de l’Utah, du lugubre China Town de San Francisco au voyage père-fils à travers l’Amérique qui les mène sur la tombe d’Emily dans la banlieue de Chicago, en passant par la fin sur une plage californienne, ce roman fait parcourir l’Amérique au lecteur européen et lui donne une idée grandiose de ses vastes étendues et de sa diversité. Une base géographique qui explique peut-être la démesure des Américains, leur ambition – éradiquer le communisme en allant faire la guerre au Vietnam, marcher sur la lune, partir à la conquête de l’Ouest, une terre hostile, etc. – qui nous étonne nous, petits habitants du vieux continent.

Mais au-delà du fond, il y a la forme. Le plus américain de ce roman, c’est son auteur. Il maîtrise l’art du storytelling à la perfection et on comprend mieux pourrquoi Auster est considéré comme l’un des plus grands romanciers américains vivants. Le récit de Effing est plus pittoresque que jamais grâce au choix du discours direct et une mise en abîme du récit, lui-même raconté à un tiers au sein d’une intrigue plus large. Autre ressort narratif que je n’avais jamais rencontré auparavant : tout l’histoire est annoncée dans le premier paragraphe du livre. Et le pire, c’est que cela ne gâche rien en matière de suspense car le storytelling de Auster maitient le lecteur en haleine jusqu’à la fin énigmatique des aventures de Marco.

Un roman picaresque par excellence

D’un point de vue littéraire, Moon Palace est avant tout un roman picaresque sur fond d’Histoire de l’Amérique. On retrouve des similitudes avec Vernon Subutex, souvent qualifié de roman picaresque contemporain, dans la lente descente aux enfers de M.S. Fogg. Tout comme Vernon perd progressivement ses prestations sociales puis écoule ses possibilités d’hébergement sans vraiment agir pour lutter contre un cercle vicieux qui l’emmène vers la rue, Fogg, pourtant jeune, ne cherche aucun petit boulot et préfère rogner sur ses dépenses jusqu’à épuiser ses réserves et se faire expulser de son logement. Par ailleurs, la maladie et la fièvre dont souffre le narrateur n’est pas sans rappeler la dernière page du tome I de Vernon Subutex.

Dans la plus grande tradition du roman picaresque, le jeune antihéros est plutôt en marge de la société, n’a plus aucune famille et va vivre des aventures dont le caractère rocambolesque est, jolie spécificité de ce roman, annoncé au premier paragraphe du livre. À noter que son vécu est aussi extravagant par procuration, avec la nécrologie de Thomas Effing, que via ses propres découvertes et vicissitudes. Parmi les caractéristiques du roman picaresque selon la tradition littéraire espagnole, on trouve le déterminisme et le réalisme. La première a été abordée plus haut. Quant à la deuxième, ce roman est paradoxalement très réaliste malgré le récit invraisemblable du vieil infirme et les nombreuses rencontres tout aussi invraisemblables du narrateur, comme le fait d’être embauché par un excentrique en fin de vie qui se révèlera être son grand-père.

Pour élargir ce propos, on peut voir Moon Palace comme un roman d’apprentissage. Dans l’ensemble du récit, le jeune M.S. Fogg va de découverte en découverte : confronté très jeune à la mort de deux êtres chers, il découvre ensuite l’amour, la vie conjugale dans un appartement de Chinatown et enfin son père biologique. Malgré une vie soumise au déterminisme et en apparence à un mouvement cyclique, malgré la passivité flagrante d’un narrateur trop écorché par la fatalité pour penser à agir de quelque manière que ce soit sur celle-ci, M.S. Fogg semble avoir appris énormément de ses rencontres. Ce grand voyage à travers les États-Unis avec une fin explicite au bout du continent et au bord de l’infinité de l’océan marque ainsi un réel aboutissement et en même temps l’avènement d’une deuxième vie meilleure.



Lolita, Vladimir Nabokov

Comment s’attaquer à un monument tel que Lolita ? Comment aborder un livre unanimement considéré comme un grand chef d’œuvre de la littérature du XXe siècle ? Sans doute en étant le plus sincère possible, même si cela ne suffit pas, et en refusant de se laisser intimider par le sulfureux qui entoure un livre et précède la découverte. Se concentrer sur l’œuvre et l’œuvre seule. Prendre des notes pendant la lecture pour ne rien perdre du récit.

Résumé

Le narrateur est un esthète qui n’a d’yeux que pour les nymphettes, des petites filles pré-pubères. Et quand Humbert Humbert l’Européen s’installe en Amérique pour gérer la fortune héritée de son défunt oncle, il tombe immédiatement amoureux de Lolita, la fille de sa logeuse. Or l’attirance est mutuelle. S’en suit un plan parfaitement orchestré et poussé par le précieux Mac Fatum, comprenez le hasard : notre esthète épouse la mère de celle qu’il aime, sa femme meurt dans un accident inespéré et il réussit à obtenir la garde de Lolita en se faisant passer pour son père. Le couple à la double identité part dans un road-trip à travers les États-Unis et alterne rapports sexuels et excursions touristiques entre deux disputes dans la voiture.

Après un bref retour à la sédentarité pour la scolarisation de la petite orpheline, le duo repart sur la route et les peurs de Humbert Humbert, que l’on image n’être que paranoïa puisant sa source dans la jalousie, s’avèrent justifiées : Lolita tombe malade et parvient à s’échapper lors de son séjour à l’hôpital. Le désespoir causé par la privation de l’être aimé ne fait qu’aggraver la folie du père-amant. Assoiffé de vengeance, il cherche pendant des années le responsable de la libération pourtant inévitable. Le « coupable » n’est autre que Clare Quilty, un double encore plus lubrique que le narrateur et avec lequel il a pourtant échangé lors de sa premiere nuit à l’hôtel avant la grande traversée de l’Amérique. Lorsqu’il finit par l’identifier, Humbert Humbert met non sans difficulté son plan à exécution et le tue par balle. Aucun suspense puisque le lecteur connaît le dénouement depuis le début du récit. Il sait que la voix narratrice écrit depuis sa cellule. Lolita ou l’histoire d’un assassin.

Un roman poussiéreux

Définition et tolérance plus restreintes de la pédophilie

Écrire, c’est faire la promesse de la sincérité. Il en va de même pour un blog, or la chose est d’autant plus aisée que ledit blog est plutôt « confidentiel ». Je respire donc un bon coup et assume : Lolita a mal vieilli. Un comble pour une séduisante nymphette. Commençons par l’aspect le moins important de mon propos : le thème. Tandis que les acteurs et autres hommes politiques riches et célèbres s’affichent toujours sans complexe au bras de jeunes femmes à peine majeures, l’imagerie pédophile commence à être dénoncée. C’est le cas de l’hyper sexualisation des pré-adolescentes dans les publicités – notamment dans la mode – et même de ces unions parfaitement légales mais symboles de plus en plus insupportables de la culture de la pédophilie qui régit les rapports hommes-femmes « depuis la nuit des temps gnia gnia gnia ». N’oublions pas que dans l’Histoire de France, les futures reines étaient parfois forcées d’épouser les rois avant la puberté. La pédophilie fait partie de nos culture et Histoire ; pourtant ces pratiques sont aujourd’hui à l’unanimité reconnues comme inacceptables, et ce jusque dans la loi. Rappelons-nous le récent débat sur l’âge légal du consentement sexuel. Mais encore une fois, là n’est pas l’essentiel.

Un point de vue narratif trop « en bloc », à la fois cynique et victimaire

Malgré mon dégoût à la lecture de certaines scènes, comme celle l’empoisonnement de Lolita pour mieux profiter d’elle pendant leur première nuit à l’hôtel, je ne porte aucun jugement moral sur l’ensemble du livre. Il ne s’agit pas de dire « C’est moche. C’est trop choquant. Je n’aime pas », mais de démontrer en quoi ce roman pourtant qualifié de chef d’œuvre par les spécialistes de la littérature n’a pas résisté à l’épreuve du temps. Cela arrive. Le nom de certains auteurs à succès du XIXe siècle ne nous dirait plus rien aujourd’hui. Ce n’est pas le cas de Lolita, toujours considéré comme un grand classique, mais les œuvres vieillissent parfois et l’appréciation – d’un point de vue strictement littéraire – de celles-ci évoluent avec les époques qu’elles traversent. Peut-être la nôtre a-t-elle trop vu passer et subi le cynisme pour ne pas être exaspérée par le ton du narrateur. Cette prétention à s’auto-proclamer poète victime de son amour fou et non simple pervers, ce désir assumé et sans la moindre once de culpabilité…Et si nous ne supportions plus cela ? Refusée par de la plupart des éditeurs et objet de scandale à sa sortie, il n’en est rien aujourd’hui. On a vu bien pire dans l’art. Et heureusement ! Mais il y a un mais…Notre société est certes plus habituée à la transgression dans l’art, mais c’est justement parce qu’elle en au vu d’autres qu’elle a re-vu à la hausse ses exigences en matière de traitement de l’immoral. Donc le cynisme absolu ne passe plus. Trop simple. Trop peu vecteur d’identification et d’empathie.

Un style…poussiéreux

Et enfin, le plus important. Le grand responsable de mon honteux déboulonnage de statue : le style. Terriblement poussiéreux, il n’a rien à voir avec une syntaxe complexe à la Proust et à laquelle je ne ferai jamais le même reproche. Des termes surannés apparaissent régulièrement, et même si j’adore enrichir mon vocabulaire en lisant des classiques, l’accumulation de mots plus vieillots que savants est fort désagréable. Bien évidemment, la différence est minime entre le style et ce que j’ai appelé le ton adopté par le narrateur. C’est donc ce mélange de cynisme sans nuance et de vocabulaire dépassé qui m’a laissé une forte impression générale de fadeur. Paradoxalement, compte tenu de l’intrigue extraordinaire.