Daisy Jones and the Six, Taylor Jenkins Reid

Je suis restée fidèle à mon Book Club, et j’en viendrais presque à regretter ma loyauté lorsqu’il me fait lire des bouses comme Daisy Jones and The Six de Taylor Jenkins Reid. Vainqueur d’un sondage interne où nos camarades américaines ont voté massivement en faveur de ce livre, autant dire qu’il ne m’a pas emballée malgré les critiques dithyrambiques lues un peu partout sur la toile – Youtube, Goodreads, Babelio, etc. – et le sujet a priori fort alléchant pour moi.  À l’exception de deux amies et de ma petite personne, il a remporté un franc succès dans mon Book Club également. C’est l’histoire du plus grand groupe de rock des années 70 racontée sous forme d’interview récente de ses membres, soit plusieurs décennies après leur séparation. La forme est originale ; elle permet de jouer avec les points de vue. Le fond semble fait pour moi ; j’adore le rock et ses récits.

C’est pourtant une catastrophe : ce groupe fictif apparemment inspiré de Fleetwood Mac – à noter que son guitariste vient de disparaître – est sans intérêt. Pourquoi voudrait-on entrevoir les coulisses de certains groupes de rock et autres artistes ? Parce qu’on aime leurs chansons dans un premier temps, pardi ! À partir de là, et je m’en suis rendue compte dès les premières pages, ce bouquin n’avait aucune chance de me plaire. Or l’écrivaine ne se contente pas d’écrire sur un groupe imaginaire dont les amateurs de rock se fichent, elle s’arrange pour que tout sonne faux.

J’en suis d’autant plus triste qu’en règle générale, je me délecte des histoires de groupes, comme celle des Sex Pistols – j’avais un DVD chéri d’une interview des anciens membres réalisée dans les années 2000, même forme que Daisy Jones and The Six donc – d’Oasis – Supersonic est un documentaire prenant – ou encore des Clash – je regardais Rude Boy plusieurs fois par semaine pendant mes années lycée. Toutefois, tout ce qui se passe autour de la musique n’intéresserait personne sans la folie de Johnny Rotten, le sarcasme de Noel Gallagher ou encore la radicalité de Joe Strummer. Mais leur point commun est évident : ils sont Britanniques, ce qui implique un rock différent, fondé sur un véritable sens de la mélodie – ce n’est pas un hasard si l’immense majorité des groupes que j’écoute vient d’Outre-Manche – mais surtout un ton et un humour sans pareils.

Tandis que là…

 

Que c’est américain !

Disclaimer : j’ai beaucoup d’admiration pour de nombreux auteurs nord-américains, comme Stephen King ou encore Paul Auster, mais ce récit avait un fort penchant pour la « moraline » du pays de l’oncle Sam. Ainsi Billy Dunne, le leader sexy et charismatique du groupe le plus en vogue du moment, se marie très jeune avec Camilla, la femme de sa vie. Soit. Mais le jeune homme ayant été lui-même abandonné par son père, il tombe dans la drogue lors de sa première tournée alors même que sa femme attend leur première fille. Peur bleue de la paternité et fuite des responsabilités à cause de cet abandon par le père : vive le cliché et la psychanalyse de comptoir ! Et ça ne s’arrête pas là. Notre ami Billy remonte la pente après avoir été surpris par Camilla en train de se faire sucer dans le tour bus. En pleine cure de désintoxication, il manque la naissance de sa première fille mais son sevrage réussit. Combien, dans l’histoire du rock, d’héroïnomanes-alcooliques-infidèles s’en sont sortis définitivement après leur premier sevrage ? Bref. On n’y croit pas une seconde.

L’apothéose de la messe américaine habituelle sur la famille, la fidélité gnia gnia gnia gnia – passons sur le fait que les Américains sont statistiquement plus infidèles que les Français, même s’ils se plaisent à croire que nous sommes des espèces de chauds lapins incapables de tenir notre sexe – se joue dans une scène digne des Feux de l’amour. À la fin de leur dernière tournée, le grand, l’immense, le magnifique Billy sent que sa collaboration avec la sulfureuse Daisy peut le faire vaciller, la jeune femme ayant la capacité de faire ressortir ses vieux démons, en particulier lors de l’écriture de leurs morceaux. Parfaitement sobre et clean, il évite les soirées post-concerts avec le groupe. Mais ce soir-là, seul au bar de l’hôtel, il commence à approcher sa bouche d’un verre de whisky quand la discussion avec un fan du groupe et la vue d’une photo de sa petite famille dans son portefeuille le pousse à reposer lentement le verre. Je vous jure avoir entendu les violons à la lecture de cet horrible passage.

Au même moment, une autre scène digne d’une médiocre sitcom se joue dans la chambre d’hôtel de Daisy. Divorcée d’un riche Italien qui a failli la laisser crever d’une overdose, le sex symbol est rattrapé par Sainte Camilla qui sent bien que quelque chose se trame entre son mari et la chanteuse. L’épouse se lance alors dans un laïus sur la protection de son mariage et de sa petite famille à tout prix, même si elle apprécie et tient à sincèrement à Daisy. Une réaction crédible aurait plutôt consisté à lui éclater la tête, mais nous ne sommes plus à cela près.

 

Des classiques de la galaxie du rock mal exploités

Autre élément qui aurait pu paraître crédible s’il n’avait été acidulé à la guimauve américaine : les rivalités internes. Aucun grand groupe n’y a échappé, et ça a parfois été violent. Malheureusement, ici pas de bagarre à la Gallagher entre les frères Dunne, le jeune Graham acceptant avec docilité l’hégémonie créatrice de Billy. Pas de compétition-émulation artistique à la McCartney-Lennon, le duo Daisy/Billy se contentant non sans conflits à forte tension sexuelle de composer à quatre mains. Pas de de grosses bastons – judiciaires ou physiques – à la Gilmour-Waters, le principal opposant de Billy, le guitariste Eddie, se contentant d’exprimer sa frustration artistique dans l’interview post-mortem du groupe…Bref, rien de croustillant, trop d’occasions manquées, d’ingrédients mal cuisinés qui auraient pu donner un groupe fictif crédible malgré tout.

Enfin Warren, le batteur, est un gros débile obsédé par l’alcool et les groupies. Le cliché du primate très limité à force de taper sur des fûts pour gagner sa vie n’est pas faux quand on revoit des interviews de grands groupes de rock des années 70. Désolée, mais si Richard Kolinka est l’un des meilleurs batteurs francais, je n’ai pas été foudroyée par son intelligence au visionnage des images d’archives. Les autres membres de Téléphone étaient – à part Corinne – très jeunes et cons, mais alors lui…Or tandis que la frivolité des jeunes batteurs les rend souvent sympathiques, Warren se contente d’être lourd et pas drôle.

 

Un féminisme poussif

Cette partie pourrait très bien s’intégrer au premier paragraphe.

Pour résumer le féminisme de Daisy Jones and The Six, disons que Reid « is trying too hard ». Là encore, l’intention est louable lorsqu’on s’attaque au monde ultra viril du rock n’ roll, un milieu où la quasi-totalité des musiciens et leaders de groupes sont des hommes, où la musique sent la sueur et la testostérone. Mais pour inverser le rôle des femmes traditionnellement reléguées au rang de groupie ou dans le plus prestigieux des cas de petite amie officielle, Reid nous refourgue une autre caricature peu aimable – au sens littéral du terme, bien entendu.

Daisy Jones vient des beaux quartiers de Los Angeles et âgée d’à peine seize ans, pauvre petite fille unique délaissée par ses parents riches, elle écume les clubs de Sunset Strip, couche avec des musiciens et touche déjà aux drogues. Parcours classique de femme-objet des années 70 en somme, un destin duquel l’auteure la sauve toutefois en lui attribuant un talent d’écriture. Lorsqu’elle rejoint le groupe, la bombe lutte avec le leader et finit par apporter bien plus que son sex-appeal et sa belle voix. Enfin une fille du rock qui n’est ni limitée à sa voix et à son physique ! Une bonne nouvelle, me diriez-vous ? Sauf que non. Il a fallu que l’auteure – qui avait sans doute déjà l’eau à la bouche en pensant au pognon qu’allait lui rapporter l’adaptation en série de son œuvre non littéraire – complaise son personnage dans un rôle peu reluisant à mon goût : co-parolière incapable d’écrire autre chose que des chansons d’amour et qui ne participe pas à la composition ou à la production du disque, amoureuse transie et in fine soumise à un leader autocrate, ultra sexy, dépendante de nombreuses drogues et d’un Italien qu’elle épouse sur un coup de tête. On a vu mieux comme modèle de femme brillante.

Ce qui nous mène tout naturellement à aborder la sous-exploitation du personnage de Karen, qui elle, est selon moi l’archétype de l’artiste accomplie et de la femme indépendante. Entièrement dédiée à son art, elle joue du synthé comme personne, mais ses idées ne trouvent pas écho dans le groupe et son talent semble brimé. Indépendante sur le plan amoureux, elle refuse de s’attacher à Graham et d’officialiser leur relation et va même jusqu’à avorter. Un geste ultime de renoncement à une éventuelle vie de mère au profit de sa passion. Les quelques pages sur l’avortement donnent aussi lieu à un joli dialogue de sororité avec Camilla, la mère parfaite qui accepte pourtant que toutes les femmes n’aient pas l’instinct maternel. À la toute fin du livre, on apprend par ailleurs que Karen a continué de jouer dans différents groupes après Daisy Jones and The Six et a toujours refusé d’avoir des enfants. Voilà selon moi LE véritable personnage féminin du livre. Pourtant la belle Karen passe au second plan, cachée par la sulfureuse Daisy. Et moi qui croyait que l’une des causes du féminisme consistait à se battre contre l’enfermement des femmes dans des rôles peu valorisants et contre la réduction de celles-ci à leur physique ! Non vraiment, raté sur toute la ligne Mme Taylor Jenkins Reid. Peut-être devrait-elle se lancer dans l’écriture de paroles, car celles de l’album Aurora, publiées à la suite de l’interview, sont nettement supérieures à tout le reste du bouquin.

De la même auteur :
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