À la ligne, Joseph Ponthus

Comme bien des lecteurs de ce premier roman, j’ai eu envie de le découvrir suite aux éloges de François Busnel dans La Grande Librairie prononcées lors de sa sortie. Merci, merci, merci à l’animateur, car il m’a amenée vers ce que je considère comme un chef d’œuvre. En effet, il ne ressemble à rien de que j’ai pu lire jusqu’ici. L’harmonie entre le fond et la forme qui le caractérise est annoncée dès le titre, puisque dans ses feuillets d’usine en vers libres, Ponthus va directement à la ligne – référence à la ligne de production – au lieu d’utiliser la ponctuation.

 

Un sujet difficile évoqué sans misérabilisme

L’histoire est entièrement autobiographique. Il n’aurait pas pu en être autrement du fait de l’exigence que réclame la narration d’une telle expérience, mais aussi de la poésie de ce journal intime. Joseph Ponthus, ancien éducateur pour jeunes en banlieue parisienne, a quitté celle-ci afin de rejoindre sa femme en Bretagne. Mais la belle et le pavillon au bord de la mer ont un prix : l’absence d’emploi dans son domaine. À l’exception de quelques semaines au service d’enfants handicapés pendant les vacances d’été, le narrateur doit enchaîner les missions d’intérim à l’usine. À la ligne est ainsi divisé en deux parties : la première est consacrée à son poste d’ouvrier dans une conserverie de poissons et crustacés, la deuxième a pour cadre un abattoir. La Bretagne quoi ! Comme il l’écrit lui-même, l’auteur originaire de l’Est de la France passe d’un environnement ouvrier industriel à un tout autre secteur, peu glamour et typique de sa nouvelle région, pourtant sublime et qu’il aime autant que sa femme.

Sans surprise, la difficulté de la vie d’ouvrier se déploie tout au long du roman. Entre horaires décalés et imprévisibles qui déphasent l’individu, précarité totale du statut d’intérimaire comme vivier de rechange qui permet sournoisement de maintenir une pression sur les chômeurs, tâches ultra répétitives, odeurs immondes de l’abattoir et surtout immense douleur physique, la dureté du métier ne nous est fort heureusement jamais épargnée. Mais il ne s’agit pas là d’un reportage sur la condition ouvrière des usines bretonne de l’industrie agro-alimentaire. À la ligne, c’est de l’art, et si la poésie et les chansons de Charles Trenet – auquel le roman est dédié – permettent au narrateur de tenir pendant ses journées, la lumière est toujours visible au bout du tunnel. Le livre n’est pas si noir, et cette lumière s’incarne aussi bien en l’épouse dont l’auteur semble toujours très amoureux qu’en Pok Pok, son chien. Il est d’ailleurs prêt à faire un effort surhumain lorsqu’il sort le promener après des journées éreintantes. Un détail qui à mon sens résume bien la belle ambivalence du livre : l’affection, l’amour même, triomphe ainsi de la dureté du monde extérieur.

Et puis au-delà de cette vie familiale heureuse et de l’entourage aimant – les références à la maman restée dans le Grand-Est sont récurrentes – la noirceur s’estompe aussi pendant la narration des journées de travail. Tout d’abord, il y a les collègues, avec une camaraderie inévitable dans une telle adversité, entre pauses café, entraide et covoiturage. Bien évidemment, certains lui tapent clairement sur le système : le macho, le raciste, ou encore le tire-au-flanc. La vie quoi ! Mais le tout autorise une bonne dose d’humour, l’arme ultime.

« Fabrice Le Noxaïc

Celui qui veut faire aménager son permis spécial boucaques [contraction de « bougnoules » et « macaques »]

Marque systématiquement ses équipements bottes blouses gants pantalons au feutre noir de ses initiales en commençant par son nom de famille

soit LNF

Je me plais à imaginer que ça doit trop lui arracher la gueule de tracer les lettres FLN

Peut-être regrette-il de ne pas s’appeler Olivier Antoine Schulz » (p. 31-32)

 

Par ailleurs, le cerveau au repos lors du travail abrutissant l’amène, toujours avec un ton humoristique, à cogiter. Or j’avoue m’être déjà posée la question suivante :

« Ces machines énormes par qui et où sont-elles produites

Sont-ce d’autres machines qui elles-mêmes les fabriquent

Dans ce cas quelles sont les usines qui fabriquent les machines pour notre usine

Et dès lors quelles seraient les usines où les machines fabriqueraient des machines servant à fabriquer des machines pour notre usine » (p. 21)

 

Après tout, comme l’auteur l’a reconnu dans cette interview sur le plateau de La Grande Librairie, l’usine a été son divan. Une expérience qui l’a plongé dans un travail thérapeutique en plus de lui avoir permis de devenir écrivain. Non vraiment, À la ligne est tout sauf un roman sur l’épouvantable condition ouvrière dans les abattoirs de Bretagne au XXIe siècle.

 

Un roman érudit

Mais si Joseph Ponthus parvient à terminer ses missions d’intérim – comprendre jusqu’à ce qu’il apprenne du jour au lendemain qu’il n’y a plus de travail pour lui, car c’est le principe de l’intérim, très bien expliqué dans le roman – c’est avant tout grâce à la poésie et aux chansons qu’il fredonne. Les mots permettent à cet intellectuel devenu précaire de ne pas se transformer en bête, comme celles dont il nettoie les excréments expulsés un étage plus haut à l’approche de la mort.

Les références sont nombreuses, la plus évidente restant les sublimes Poèmes à Lou d’Apollinaire, recueil d’amour écrit depuis les tranchées. D’où la dimension lumineuse de cet ouvrage en vers libre.

Au-delà de cette parenté avec le recueil d’Apollinaire quant au projet et à cette ambivalence entre le noir – « Si j’osais le parallèle avec la Grande Guerre Nous Petits troufions de l’usine Attendant de remonter au front » (p. 55) – et le solaire de l’amour – « Ce soir Je draguerai mon épouse » (p. 67) –, ces feuillets d’usine écrits par un ancien khâgneux ayant étudié dans le même lycée que moi (!!) regorgent de références littéraires. Ponthus n’hésite pas à faire appel à la mythologie, ici de manière très à propos lorsque le weekend arrive enfin :

 

« Voilà

Retour au monde des vivants

Mais j’ignore encore comment franchir ce Styx du vendredi sans payer mon obole de colère » (p. 184)

 

Ou encore dans ses moments d’évasion où il se prend pour un marin pensant au doux retour au foyer :

 

«L’usine serait ma Méditerranée sur laquelle je trace les routes périlleuses de mon Odyssée

Les crevettes mes sirènes

Les bulots mes cyclopes

La panne du tapis une simple tempête de plus

Il faut que la production continue

 

Rêvant d’Ithaque

Nonobstant la merde » (p. 105-106)

 

Et toujours, l’humour revient. Ainsi pour ne pas tomber dans le pathos d’une tradition entre les ouvriers de l’abattoir, il tourne en dérision ces bonbons Arlequin offerts par les camarades « pour marquer le coup », soulignant par la même occasion le sentiment d’absurde qui l’envahit pendant ces longues heures de travail avilissant :

 

« Que l’on voit moins le temps passer à sucer un bonbon comme les personnages de Beckett sucent des cailloux » (p. 171)

 

Enfin les chansons se bousculent dans la tête de l’ouvrier. Grâce à elles, il supporte tout, qu’elles soient tristement vraies

 

« L’usine nous bouffera

Et nous bouffe déjà

Mais ça on ne le dit pas

Car à l’usine

C’est comme chez Brel

« Monsieur on ne dit pas

On ne dit pas » » (p. 54)

 

ou étonnamment légères :

« J’essaie de chantonner dans ma tête Y a d’la joie du bon Trenet pour me motiver » (p. 46).

D’ailleurs, il se rend compte du comique de sa situation et enchaîne avec une référence hilarante de culture populaire :

 

« Je pense être un Kamoulox vivant

« Je chante du Trenet en égouttant du tofu

—Hélas non vous re-cu.lez de trois pois-sons pa-nés » »

 

Bref. Pour toutes ces raisons, pour ce réalisme sur la vie d’intérimaire dans l’industrie agro-alimentaire, pour l’humour et l’amour et enfin pour cette érudition dont je n’ai pu donner qu’un bref aperçu, À la ligne est un grand livre, et je ne parle certainement pas de la taille (266 pages !).

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