Ma sœur, serial killeuse, Oyinkan Braithwaite

Je ne remercierai jamais assez mon ancien Book Club de me faire découvrir des petites merveilles, certes calibrées pour le public féminin des cercles de lecture anglo-saxons, mais qui n’en sont pas moins jouissives. Jouissif, tel est l’adjectif qui résume le mieux ce premier roman.


Oyinkan Braithwaite est une auteure nigériane à peine trentenaire lors de la publication de celui-ci en 2019. Née à Lagos, la ville où se déroule Ma sœur, serial killeuse, elle a toutefois grandi et effectué l’ensemble de sa scolarité en Angleterre. L’anglais est donc sa langue d’écriture. Dans ce roman à la fois fantasque et réaliste, elle déploie ses talents de jeune auteure ancrée dans son époque, tant sur le fond que sur la forme.

Ce n’est pas ce que vous croyez

En lisant le titre, on s’attend à un roman policier ou à un thriller. Enfin peu importe le genre littéraire, il est question de meurtre et d’hémoglobine, non ? Si, mais ce n’est pas ce que vous croyez. Sans être mensonger, le titre n’en est pas moins déroutant. À défaut d’être totalement centré sur des meurtres et la résolution d’une enquête, ce livre drôle, avec une sorte d’humour noir-léger – j’endosse l’entière responsabilité de ce mot-valise – raconte la relation fusionnelle de deux sœurs que tout oppose. D’un côté, nous avons Korede, l’aînée, infirmière et altruiste. De l’autre, Ayoola, la cadette égocentrique, parfaite narcisse des temps modernes.


Le ton décrit plus haut est donné dans les premières pages. En effet, le roman s’ouvre sur une scène de crime et une description minutieuse du nettoyage de tout ce sang par Korede. Une fois encore, Ayoola a tué son amant et appelé sa sœur à la rescousse pour faire disparaître le corps et les traces du meurtre. Même si la jeune femme prétend avoir agi par légitime défense, elle n’en est pas moins à sa troisième victime, ce qui la qualifie de tueuse en série aux yeux de la loi. On ne peut donc pas reprocher au titre d’être évasif. Mais une fois la scène de crime nettoyée et le corps jeté dans la lagune de Lagos, l’élucidation n’est plus un sujet, puisque la coupable est annoncée dès le début. Le lecteur peut se demander tout au plus si elle ira en prison, mais là n’est pas le problème.


Le cœur du roman est la relation – moins superficielle et conflictuelle qu’il n’y paraît – entre deux sœurs que tout oppose ET réunit. Un équilibre fragile mais ancien qui va être mis à mal par l’intrusion du beau docteur Tane dont Korede est secrètement amoureuse et que la belle cadette va commencer à fréquenter. Sera-t-il la quatrième victime de la serial killeuse, ou la gentille infirmière parviendra-t-elle à le sauver ?

Un roman contemporain, un ton léger et drôle

Ayoola est une créature des réseaux sociaux. Comme toutes les très belles jeunes femmes, elle connaît l’étendue de ce pouvoir sur les hommes, en use et en abuse. Elle se complaît dans une oisiveté permise par la richesse de son défunt père et passe ses journées à jouer les influenceuses sur Instagram. C’est d’ailleurs le premier roman que j’ai lu dans lequel le célèbre réseau social est mentionné. Alors certes, le pouvoir de la jeunesse et de la beauté féminine est vieux comme le monde, mais sa mise en scène sur les réseaux sociaux et la moquerie dont fait preuve la narratrice vis-à-vis de son personnage totalement oisif relèvent d’une modernité irrésistible aux yeux du lecteur. Ayoola n’en fout pas une, pour dire les choses clairement, et compte sur sa sœur aînée pour la sortir de tous les mauvais pas (euphémisme).
Mais si j’ai beaucoup aimé Oyinkan Braithwaite et la trouve terriblement moderne, c’est avant tout grâce à la petite voix moqueuse qui vous accompagne tout au long de cette narration à la troisième personne. Hormis pendant les rares passages assez graves qui traitent du père décédé, l’oiseau moqueur donne à entendre sa petite musique fort agréable du début à la fin.


Braithwaite ne lésine pas sur le sarcasme et le lecteur n’a aucun mal à se représenter certaines scènes cocasses. Ainsi lorsque Tane – le « crush » de Korede, pour rester dans le contemporain – est mentionné pour la première fois, la description de la tentative de séduction de la jeune femme est hilarante. Contrairement à sa sœur ultra féminine, elle doit faire un effort peu naturel pour mettre en place une démarche chaloupée. Maladroite et ridicule, celle-ci n’obtient qu’un maigre « ça va ? » presque inquiet de la part de l’objet du désir. Un passage hilarant qui m’avait marquée à la lecture. Faute de pouvoir le citer, je ne peux que le restituer de manière bancale et dépourvue d’humour.

De l’africanité à la sororité universelle

Comme dans de nombreux romans contemporains anglo-saxons que je qualifierais de « fictions à Book Clubs », les femmes sont au cœur de de l’intrigue. Ici, le thème central est sans conteste la sororité. Envers et contre tout, Korede soutient sa petite sœur malgré leur antagonisme absolu. On comprend au fur et à mesure du récit qu’une telle cohésion s’est forgée dans la brutalité du père qui n’est plus de ce monde. Riche nigérian pour qui les apparences primaient, il n’en demeurait pas moins violent et sans pitié avec ses filles, prêt à vendre les faveurs sexuelles d’une Ayoola à peine pubère pour conclure une belle affaire – avec un vieux libidineux. L’africanité est présente dans l’évocation en filigrane d’une société ultra-patriarcale. Car sans nommer celle-ci, disons que Braithwaite multiplie les indices. Au-delà du patriarche à la richesse insolente pour qui seule la réputation compte, il y a la beauté comme valeur suprême – et unique ! – chez les femmes, incarnée par une Ayoola qui a absolument tous les hommes à ses pieds, y compris un médecin exerçant à l’hôpital. Dans nos sociétés occidentales, on imagine mal un médecin fréquenter de manière assidue et ostensible une influenceuse superficielle. Enfin il y a ces quelques détails qui plantent le décor à Lagos : le lagon au moment de jeter le corps de la dernière victime d’Ayoola, les embouteillages monstres, les okadas, l’état de l’hôpital, les policiers corrompus qui multiplient les contrôles routiers pour s’en mettre plein les poches. Soit.


Cette histoire de sœurs opposées mais unies dans une adversité qu’elles connaissent depuis toujours n’en demeure pas moins universelle. Depuis la déferlante #metoo, le mot « sororité » revient souvent ; les femmes victimes de la domination masculine sont des sœurs de souffrance. Peu importe leur âge, leur statut social ou leur situation matérielle, elles se donnent la main et se soutiennent grâce à une parole soudain – oui, soudain ! – libérée, se sentant alors moins seules et donc plus fortes. Ayoola et sa grande sœur Korede en sont le symbole. La violence du père les lie autant que le sang. Korede aurait pu se laisser aller à une ignoble jalousie envers sa cadette-diva qui attire l’attention de tous les hommes et lui ravit en un clin d’œil un homme qu’elle convoite depuis des années. Mais il n’en est rien. Non seulement elle la soutient dans le nettoyage des scènes de crime au risque de se faire prendre lorsque SA voiture est inspectée par la police dans le cadre de l’enquête pour le dernier meurtre, mais en plus de cela elle n’hésite pas une seconde lorsqu’il faudra choisir entre Tane et Ayoola. Sa crainte annoncée dès le début du flirt est confirmée, même si cette fois le jeune médecin n’est que grièvement blessé. Ayoola parle comme à son habitude de légitime défense en réaction à un accès de violence de la part de son amant et Korede, sans préciser si elle la croit ou non, la soutient naturellement. Sisters before misters.

Une misandrie jouissive

L’intrigue tourne autour d’une femme qui se défend – d’une manière extrême, bien évidemment – face à la violence conjugale. Et comme elle vit dans une société ultra patriarcale où elle passe de la propriété du père – violent – à celle du petit-ami et potentiel mari – lui aussi violent –, elle devient une sérial killeuse par la force des choses. Or une telle vengeance ne se retrouve nulle part – surtout dans le réel ! Depuis la lutte récente en faveur de la reconnaissance du terme féminicide par le droit, cette conséquence tragique du patriarcat est mise sous le feu des projecteurs en tant que telle. Et la réflexion logiquement induite par cette prise de conscience se traduit par la question suivante, déjà évoquée en d’autres termes par Despentes dans une interview : « Puisqu’on sait qu’une infime minorité d’auteurs de violences faites aux femmes est condamnée à la hauteur du préjudice engendré, les femmes seraient-elles des saintes pour ne pas se défendre et abattre tous ces hommes qui les violent(ent) en masse ? » Dans cette même interview, Despentes ajoute que les femmes continuent bien de mettre au monde des garçons, donc de futurs agresseurs potentiels… Passons sur cet exemple qui peut choquer, mais qui doit être replacé dans l’ensemble de la réflexion dominés-dominants. Car c’est justement dans cette configuration vieille comme le monde que réside la réponse à la question : les femmes sont dans un état de soumission telle qu’elles ne se vengent pas, ne se rebellent pas à la hauteur des préjudices subis. Elles se contentent de porter plainte – quand elles ne se disent pas, comme dans la majorité des cas, que la démarche est parfaitement inutile – et de revendiquer certains droits. Mais les violences se poursuivent, puisque le schéma dominants-dominés n’a pas été renversé.

Or dans son roman, Oyinkan Braithwaite campe un personnage qui fait ce que les femmes devraient faire en toute logique, même si bien évidemment ce n’est pas une réponse socialement et éthiquement acceptable : elle bute. À coups de couteau. C’est sanglant, mais l’humour noir dévoilé dès les premières pages nous fait oublier qu’on parle de meurtre, comme si la légèreté du ton correspondait au peu de perte pour l’humanité que représente l’agresseur-victime.

La misandrie assumée de Ma sœur, serial killeuse est jouissive car vengeresse. Les hommes y sont des êtres faibles – seule la beauté compte, alors bien fait pour eux si elle les éblouit et les mène à leur perte. Leur jalousie et volonté de domination semblent punie comme il se doit, et même le George Clooney de Lagos dont Korede est secrètement depuis si longtemps ne parvient pas à ébranler la sororité toute-puissante. Y a pas à dire, ça fait du bien.

À la ligne, Joseph Ponthus

Comme bien des lecteurs de ce premier roman, j’ai eu envie de le découvrir suite aux éloges de François Busnel dans La Grande Librairie prononcées lors de sa sortie. Merci, merci, merci à l’animateur, car il m’a amenée vers ce que je considère comme un chef d’œuvre. En effet, il ne ressemble à rien de que j’ai pu lire jusqu’ici. L’harmonie entre le fond et la forme qui le caractérise est annoncée dès le titre, puisque dans ses feuillets d’usine en vers libres, Ponthus va directement à la ligne – référence à la ligne de production – au lieu d’utiliser la ponctuation.

 

Un sujet difficile évoqué sans misérabilisme

L’histoire est entièrement autobiographique. Il n’aurait pas pu en être autrement du fait de l’exigence que réclame la narration d’une telle expérience, mais aussi de la poésie de ce journal intime. Joseph Ponthus, ancien éducateur pour jeunes en banlieue parisienne, a quitté celle-ci afin de rejoindre sa femme en Bretagne. Mais la belle et le pavillon au bord de la mer ont un prix : l’absence d’emploi dans son domaine. À l’exception de quelques semaines au service d’enfants handicapés pendant les vacances d’été, le narrateur doit enchaîner les missions d’intérim à l’usine. À la ligne est ainsi divisé en deux parties : la première est consacrée à son poste d’ouvrier dans une conserverie de poissons et crustacés, la deuxième a pour cadre un abattoir. La Bretagne quoi ! Comme il l’écrit lui-même, l’auteur originaire de l’Est de la France passe d’un environnement ouvrier industriel à un tout autre secteur, peu glamour et typique de sa nouvelle région, pourtant sublime et qu’il aime autant que sa femme.

Sans surprise, la difficulté de la vie d’ouvrier se déploie tout au long du roman. Entre horaires décalés et imprévisibles qui déphasent l’individu, précarité totale du statut d’intérimaire comme vivier de rechange qui permet sournoisement de maintenir une pression sur les chômeurs, tâches ultra répétitives, odeurs immondes de l’abattoir et surtout immense douleur physique, la dureté du métier ne nous est fort heureusement jamais épargnée. Mais il ne s’agit pas là d’un reportage sur la condition ouvrière des usines bretonne de l’industrie agro-alimentaire. À la ligne, c’est de l’art, et si la poésie et les chansons de Charles Trenet – auquel le roman est dédié – permettent au narrateur de tenir pendant ses journées, la lumière est toujours visible au bout du tunnel. Le livre n’est pas si noir, et cette lumière s’incarne aussi bien en l’épouse dont l’auteur semble toujours très amoureux qu’en Pok Pok, son chien. Il est d’ailleurs prêt à faire un effort surhumain lorsqu’il sort le promener après des journées éreintantes. Un détail qui à mon sens résume bien la belle ambivalence du livre : l’affection, l’amour même, triomphe ainsi de la dureté du monde extérieur.

Et puis au-delà de cette vie familiale heureuse et de l’entourage aimant – les références à la maman restée dans le Grand-Est sont récurrentes – la noirceur s’estompe aussi pendant la narration des journées de travail. Tout d’abord, il y a les collègues, avec une camaraderie inévitable dans une telle adversité, entre pauses café, entraide et covoiturage. Bien évidemment, certains lui tapent clairement sur le système : le macho, le raciste, ou encore le tire-au-flanc. La vie quoi ! Mais le tout autorise une bonne dose d’humour, l’arme ultime.

« Fabrice Le Noxaïc

Celui qui veut faire aménager son permis spécial boucaques [contraction de « bougnoules » et « macaques »]

Marque systématiquement ses équipements bottes blouses gants pantalons au feutre noir de ses initiales en commençant par son nom de famille

soit LNF

Je me plais à imaginer que ça doit trop lui arracher la gueule de tracer les lettres FLN

Peut-être regrette-il de ne pas s’appeler Olivier Antoine Schulz » (p. 31-32)

 

Par ailleurs, le cerveau au repos lors du travail abrutissant l’amène, toujours avec un ton humoristique, à cogiter. Or j’avoue m’être déjà posée la question suivante :

« Ces machines énormes par qui et où sont-elles produites

Sont-ce d’autres machines qui elles-mêmes les fabriquent

Dans ce cas quelles sont les usines qui fabriquent les machines pour notre usine

Et dès lors quelles seraient les usines où les machines fabriqueraient des machines servant à fabriquer des machines pour notre usine » (p. 21)

 

Après tout, comme l’auteur l’a reconnu dans cette interview sur le plateau de La Grande Librairie, l’usine a été son divan. Une expérience qui l’a plongé dans un travail thérapeutique en plus de lui avoir permis de devenir écrivain. Non vraiment, À la ligne est tout sauf un roman sur l’épouvantable condition ouvrière dans les abattoirs de Bretagne au XXIe siècle.

 

Un roman érudit

Mais si Joseph Ponthus parvient à terminer ses missions d’intérim – comprendre jusqu’à ce qu’il apprenne du jour au lendemain qu’il n’y a plus de travail pour lui, car c’est le principe de l’intérim, très bien expliqué dans le roman – c’est avant tout grâce à la poésie et aux chansons qu’il fredonne. Les mots permettent à cet intellectuel devenu précaire de ne pas se transformer en bête, comme celles dont il nettoie les excréments expulsés un étage plus haut à l’approche de la mort.

Les références sont nombreuses, la plus évidente restant les sublimes Poèmes à Lou d’Apollinaire, recueil d’amour écrit depuis les tranchées. D’où la dimension lumineuse de cet ouvrage en vers libre.

Au-delà de cette parenté avec le recueil d’Apollinaire quant au projet et à cette ambivalence entre le noir – « Si j’osais le parallèle avec la Grande Guerre Nous Petits troufions de l’usine Attendant de remonter au front » (p. 55) – et le solaire de l’amour – « Ce soir Je draguerai mon épouse » (p. 67) –, ces feuillets d’usine écrits par un ancien khâgneux ayant étudié dans le même lycée que moi (!!) regorgent de références littéraires. Ponthus n’hésite pas à faire appel à la mythologie, ici de manière très à propos lorsque le weekend arrive enfin :

 

« Voilà

Retour au monde des vivants

Mais j’ignore encore comment franchir ce Styx du vendredi sans payer mon obole de colère » (p. 184)

 

Ou encore dans ses moments d’évasion où il se prend pour un marin pensant au doux retour au foyer :

 

«L’usine serait ma Méditerranée sur laquelle je trace les routes périlleuses de mon Odyssée

Les crevettes mes sirènes

Les bulots mes cyclopes

La panne du tapis une simple tempête de plus

Il faut que la production continue

 

Rêvant d’Ithaque

Nonobstant la merde » (p. 105-106)

 

Et toujours, l’humour revient. Ainsi pour ne pas tomber dans le pathos d’une tradition entre les ouvriers de l’abattoir, il tourne en dérision ces bonbons Arlequin offerts par les camarades « pour marquer le coup », soulignant par la même occasion le sentiment d’absurde qui l’envahit pendant ces longues heures de travail avilissant :

 

« Que l’on voit moins le temps passer à sucer un bonbon comme les personnages de Beckett sucent des cailloux » (p. 171)

 

Enfin les chansons se bousculent dans la tête de l’ouvrier. Grâce à elles, il supporte tout, qu’elles soient tristement vraies

 

« L’usine nous bouffera

Et nous bouffe déjà

Mais ça on ne le dit pas

Car à l’usine

C’est comme chez Brel

« Monsieur on ne dit pas

On ne dit pas » » (p. 54)

 

ou étonnamment légères :

« J’essaie de chantonner dans ma tête Y a d’la joie du bon Trenet pour me motiver » (p. 46).

D’ailleurs, il se rend compte du comique de sa situation et enchaîne avec une référence hilarante de culture populaire :

 

« Je pense être un Kamoulox vivant

« Je chante du Trenet en égouttant du tofu

—Hélas non vous re-cu.lez de trois pois-sons pa-nés » »

 

Bref. Pour toutes ces raisons, pour ce réalisme sur la vie d’intérimaire dans l’industrie agro-alimentaire, pour l’humour et l’amour et enfin pour cette érudition dont je n’ai pu donner qu’un bref aperçu, À la ligne est un grand livre, et je ne parle certainement pas de la taille (266 pages !).

Girl, Woman, Other, Bernardine Evaristo

Dans télétravail, il y a travail, et Dieu sait s’il a abondé lors de ce confinement. C’est pourquoi la rédaction de mes chroniques littéraires a autant traîné. Évidemment, je m’estime heureuse de ne pas pâtir de la situation économique et écris ce nouvel article l’esprit serein et enjoué. Une humeur qui reflète bien celle qui m’habitait pendant la lecture de Girl, Woman, Other de Bernardine Evaristo. De là à dire que le gagnant – avec Les Testaments de Margaret Atwood ! – du prix Booker 2019 méritait une distinction si prestigieuse, il n’y a qu’un pas que je ne saurais franchir. Mais comme je n’ai lu aucun autre livre présélectionné, peut-être les borgnes sont-ils bien rois au royaume des aveugles, peut-être pas.

Pour commencer, la ponctuation et les majuscules en début de phrase constituent sans doute une norme blanche de colonisateurs. Car ce roman qui raconte les vies de douze femmes afro-britanniques a décidé de s’affranchir de cette règle. Le principe est étrange et pas vraiment justifié, mais je me suis habituée au résultat dès les premières pages, alors que l’anglais n’est pas ma langue maternelle. Voilà pour l’avertissement.

Ça cause fort, mais de quoi ça cause ?

Le projet est simple et cohérent : douze portraits de femmes de tous âges, à différentes époques, mais avec pour point commun la couleur de peau et la nationalité britannique. Bien évidemment, il ne s’agit pas de vies isolées les unes des autres. Les femmes racontées ont toujours un lien réciproque familial ou amical.

Entre la lesbienne peu à peu emprisonnée dans une relation abusive à cause d’une compagne qui n’est pas sans rappeler n’importe quel bonhomme possessif et manipulateur décrit par sa victime, l’adolescente qui tombe enceinte à de multiples reprises suite à des rapports sexuels plus ou moins consentis avec des hommes noirs de type très alpha – pour employer un euphémisme – et peu adeptes du préservatif, la jeune femme en guerre avec ses parents froids et distants qui après sa maternité se transforme en desperate housewife mariée à deux connards successifs même si différents, et enfin la jeune active issue d’un milieu ultra-modeste qui a dû se battre comme personne pour gravir les échelons de la société britannique (blanche) : chaque histoire se veut archétypale.

Le roman choral s’ouvre sur un symbole – peut-être une mise en abîme de l’auteure désormais lauréate d’un illustre prix littéraire : la première représentation dans un grand théâtre londonien de la nouvelle pièce d’Amma. La cinquantaine passée, la dramaturge sort de sa position marginale et, avec une pièce mettant en scène des Amazones noires, fait la conquête de l’establishment après avoir passé sa vie à le combattre. Le livre se termine donc tout naturellement par le triomphe de cette représentation à laquelle sont invités certains personnages peints dans ces douze chapitres.

Un livre divertissant et drôle du début à la fin

Malgré son ambition louable de mettre en avant des minorités – et quelles minorités : des femmes noires, la double peine ! – je persiste à dire que ce roman n’est pas révolutionnaire et qu’il ne m’a pas appris grand-chose. Une chose est pourtant sure : Evaristo ne manque pas d’humour et manie le sarcasme par petites touches permanentes. Girl, woman, other contient des passages intéressants et se trouve jonché de punchlines irrésistibles. Pendant la lecture, c’est une voix forte et insolente de nigga d’outre-Manche qui crie le texte dans votre tête. Morceaux choisis – attention, ça pique un peu, ravages de la traduction oblige.

 

Chapitre : Yazz

Humour politique

« c’était tendu, mais Neneth a apaisé les choses en déclarant savoir gérer les conflits car son père faisait partie de la diplomatie pendant les trente ans de la présidence de Moubarak en Egypte

ça s’appelle une dictature, lui rétorqua Waris

ça s’appelle la stabilité politique, lui répondit Neneth »

 

Humour raciste anti-blanc

« Courtney leur raconta qu’elle avait grandi dans une exploitation céréalière dans le Suffolk, elles se mirent à rire car pour elles, ça expliquait son apparence de fermière

des yeux pétillants, déclara Neneth

une peau translucide, déclara Yazz

une poitrine de trayeuse, déclara Waris

 

Chapitre : Shirley

Humour féministe (mon préféré car il raille très justement non pas le patriarcat, mais une fausse victoire du féminisme)

« elle passe devant des salles d’arts plastiques colorées décorées de quelques bons tableaux et un grand atelier de menuiserie avec des établis (réservé aux garçons)

[…] prête à éduquer la future génération de femmes au foyer, celle des femmes au foyer à temps plein avec un emploi à temps plein, l’inconvénient du Mouvement de libération des femmes »

 

Chapitre : Megan/Morgan

Humour culturel, et finalement universel car à l’instar des Français, de nombreux peuples connaissent cette arrogance de la capitale vis-à-vis des ploucs provinciaux

« elles n’étaient ici que depuis quelques heures à peine et le Nord leur manquait déjà, là où les gens sont plus vrais, plus avenants, et ne prennent pas leurs grands airs

les Londoniens pensent qu’ils sont le centre du monde, ignorent le reste du pays et continuent de faire des blagues pas drôles sur les paysans qui vivent dans le Nord, mangent des Mars frits au petit-déjeuner, se bourrent tellement la gueule le weekend qu’ils se pissent dessus dans le caniveau, et sont la plupart du temps des parasites au chômage de générations en générations. »

 

Alors oui, on s’amuse bien et je souhaitais commencer par là car c’est pour moi une qualité essentielle de ce roman. Mais ce n’est pas la seule. Il met en lumière, rappelle certains faits sociétaux. À commencer par l’inévitable…

 

Racisme

Le sujet est inévitable sans être omniprésent, ni même central. À aucun moment Evaristo ne joue la carte de la victimisation. Dire que les Noirs britanniques sont et surtout ont été – puisque le racisme était bien plus violent et assumé par le passé – victimes de discrimination raciale par la population « de souche » est une simple piqure de rappel. Or Evaristo administre celle-ci à la bonne dose, n’insiste pas, et n’en rajoute pas non plus. Ce n’est pas le genre de la maison : ici on est plutôt dans la déconne et l’éloge de la femme fière et imposante quelles que soient les difficultés de la vie. La simple vérité donc ; une ignorance certes choquante, mais pas si étonnante que cela…

Chapitre : Winsome

Un racisme inimaginable aujourd’hui, même au fin fond du Vaucluse !

« vous n’avez pas le droit de travailler ici, qu’ils disaient, quand Clovis cherchait du travail sur le quai

vous n’avez pas le droit de manger ici, qu’ils disaient, quand on entrait dans un petit café

vous n’avez pas le droit de boire ici, disait le barman quand on entrait dans un pub, alors que tous les yeux étaient rivés sur nous

vous n’avez pas le droit de dormir ici, votre couleur va déteindre sur les draps, disait la femme qui avait devant sa fenêtre une pancarte pour des chambres, à l’époque, les gens étaient à ce niveau d’ignorance et de méchanceté, ils disaient ce qu’ils pensaient et se fichaient des conséquences sur vous parce qu’il n’existait pas de lois contre les discriminations pour les arrêter

Il ne nous restait plus qu’à partir et ne plus jamais revenir, comme nous l’avait conseillé l’agent de police »

Chapitre : L’after

En parallèle de ce vieux racisme ignorant, le point de vue d’un citoyen afro-britannique sur la situation politique actuelle du Royaume-Uni. Une dénonciation assez brillante du manichéisme fallacieux des populistes – et là encore, pas que – britanniques de la part du descendant de ce pauvre couple de Noirs qui a essuyé les plâtres. À cela s’ajoute la fierté des fils d’immigrés qui au lieu de baisser la tête comme leurs parents, assument leur réussite.

« quant à l’opprobre actuellement déversée sur les soi-disant « élites des grandes villes », il a travaillé comme un malade pour atteindre le sommet de sa profession, et il est exaspéré que ce terme soit aujourd’hui employé à tout bout de champ par de plus en plus de politiciens et démagos d’extrême droite, véritables maux de la société, pour qualifier 48% des votants britanniques qui ont voté pour rester dans l’UE

tandis que les partisans du Brexit sont pitoyablement décrits comme des gens ordinaires qui travaillent dur, comme si les autres ne l’étaient pas

[…] sa famille n’a pas tenu six mois dans la merveilleuse campagne anglaise quand elle a débarqué de Gambie avant d’être chassée du village par les racistes enragés des années 60

[…] ce n’est pas pour rien si les Noirs se sont regroupés dans les métropoles, c’est parce que vous ne vouliez surtout pas que nous approchions vos champs verdoyants et vos demoiselles aux joues roses

[…] il n’a pas honte de faire partie de l’élite […], pourquoi lui […], le fils d’immigrés africains de la classe ouvrière qui est allé à l’école publique ne devrait-il pas avoir le droit de gravir les échelons ?

ou vous insinuez que les Noirs devraient se contenter de travailler à l’usine, nettoyer les toilettes ou balayer les rues ? »

Comme les hommes

Les livres d’hommes écrits par des hommes – la majorité de la littérature en somme – parlent des femmes. Mal certes, mais ils en parlent tout de même car le sujet les obsède. L’avantage de ces livres féministes qui pullulent depuis quelques années, c’est qu’ils abordent souvent le désir féminin de manière moderne et totalement désinhibée. Rien de nouveau sous le soleil, Violette Leduc n’est pas une contemporaine, mais le ton de Bernardine Evaristo évoqué ci-dessus crée une connivence entre le personnage féminin et la lectrice.

Chapitre : Winsome

Sur la passion sulfureuse entre une maman et son gendre – décrit comme si parfait et compréhensif par son emmerdeuse de femme dans le chapitre précédent. À noter que l’enchaînement entre le point de vue de l’épouse insupportable, cocue sans le savoir, et celui de sa propre mère qui permet au lecteur de découvrir le pot-aux-roses rend l’ensemble une fois de plus très comique. Le tout avec une conclusion hilarante !

« une pulsion sexuelle débordante, une passion, peu importe comment ça s’appelle

elle a bien essayé de ne pas fixer sa peau chocolatée qu’elle avait envie de lécher, de ne pas plonger dans le blanc intense de ses yeux intelligents, tandis que Clovis avait un blanc des yeux jauni à cause de son enfance éblouie par le soleil du bord de mer

il avait une petite coupe afro bien entretenue, une chemise très proche du corps qui mettait en valeur son torse parfait

elle voulait lui caresser tout le corps, y compris les couilles, et le sentir se durcir sous ses mains »

« elle avait presque cinquante ans

elle méritait cela

lui

ce dimanche après le déjeuner en famille, elle s’est arrangée pour qu’ils soient seuls dans la cuisine à faire la vaisselle et a organisé une rencontre dans la semaine

et cela a duré plus d’un an

[…] pendant que les enfants dormaient, ils profitaient du lit deux places

ils ne parlaient jamais de ce qu’ils avaient fait

Lennox avait des besoins, il valait mieux qu’elle les satisfasse plutôt qu’il ne quitte sa fille

pour une autre femme »

En plus du désir assumé, il se dégage une force presque virile de certains portraits, l’impression que certaines – de nombreuses ! – femmes portent le monde à bout de bras.

 

Chapitre : Carole

Le travail extrêmement physique et harassant de la ferme

« si t’avais vu comment j’ai appris à travailler à la ferme à l’extérieur

à remplir la glacière avec la glace qu’on a extraite du lac gelé en hiver

à récolter les fruits du verger, pour faire des conserves et confitures

à cueillir et éplucher les légumes et les stocker dans la glacière

à donner à manger aux vaches, chèvres, cochons, chevaux, poules, dindes, canards, paons

à placer des agneaux orphelins devant le feu de la salle des comptoirs

à nettoyer le crottin accumulé pendant tout l’hiver dans l’écurie

à fumer de la viande et saler du lard avec de la graisse de porc

à récolter les fruits du verger, pour faire des conserves et confitures »

 

Chapitre : LaTisha

La vie d’une mère célibataire de trois enfants qui s’est battue pour passer d’employée à chef de rayon dans un supermarché. Une working-class heroin comme on en connaît tous, avec la discipline de fer que son statut exige. Là encore, le sarcasme est de mise, irrésistible.

« LaTisha KaNisha Jones parcourt le rayon fruits et légumes du supermarché, où elle travaille en tant que manager, un quart d’heure avant l’ouverture

[…] ou mamam major général

comme ses enfants la surnomment

elle s’est déjà concertée avec les assistants aux achats qui ont écumé les ailes pendant la nuit pour des commandes en ligne, afin de synchroniser les stocks de remplacement

elle a vérifié l’entrepôt pour s’assurer que les livraisons de son rayon sont correctes et elle pourra bientôt répertorier 600 kg de King Edward non livrées, même si le fournisseur les a facturées au magasin (délinquants !)

pour une fois, elle ne va pas faire d’inventaire négatif aujourd’hui, ce qui apparaîtra le lendemain comme un déficit non justifié sur sa fiche de rendement en principe (toujours) parfaite

elle a fini la rotation des données avec le scanner, a vérifié que les rayons soient correctement empilés avec les produits plus anciens à l’avant

elle a vérifié que les présentoirs de fruits soient soigneusement ordonnés, tous avec une forme parfaite pour respecter le souhait des clients, qui ne comprennent pas que la plupart des fruits n’ont absolument pas une forme, une texture, une taille et une couleur normalisées dans leur état d’origine, non modifié

comme elle l’a appris à l’école de formation du supermarché

ou que les carottes étaient violettes, jaunes ou blanches avant que des paysans néerlandais du XVIIe siècle ne cultivent les carottes orange mutantes que l’on connaît aujourd’hui

comme elle aime le raconter à ses enfants […] afin qu’ils apprennent de manière ludique car ils ont intérêt à réussir leurs examens

s’ils ne veulent pas finir enchaînés dans la cave sans nourriture, eau ni toilettes

pendant vingt-quatre heures

selon ses menaces

régulières

LaTisha »

Born a crime, Trevor Noah

Encore une lecture dans le cadre de mon Book Club, proposée par une participante sud-africaine. Trevor Noah est un célèbre humoriste et animateur de late show originaire d’Afrique du sud, mais qui travaille aux États-Unis. Dans cette autobiographie, il nous raconte avec beaucoup de recul et d’humour – mais l’un n’est-il pas indispensable à l’autre ? – son enfance et sa jeunesse en Afrique du sud.

 

Le titre m’a d’abord rendue perplexe et mérite une explication, heureusement fournie dès les premières lignes de l’ouvrage. Dans la société sud-africaine régie par les lois de l’apartheid, avoir des rapports sexuels avec une personne de race différente était un puni par la loi. Trevor Noah, né d’une mère xhosa et d’un père suisse, incarne un délit – « crime » en anglais, faux ami ! Contrairement aux normes ethniques nord-américaines, il n’est pas Noir. Bien sûr, il n’est pas Blanc non plus. Il est « Coloré », ou métis, comme on dit en France. Or il n’est pas question d’une personne esthétiquement car génétiquement privilégiée, comme on associe bien souvent un tel mélange dans notre pays, mais d’une situation délicate. Enfant sous l’apartheid, il habite dans un quartier blanc et branché de Johannesburg où ses parents se sont rencontrés, mais ne peut apparaître en public aux côtés de sa mère, ni vivre sous le même toit que son père. Lorsqu’il déménage chez sa grand-mère maternelle dans le township de Soweto, on l’empêche de sortir pour jouer avec les autres enfants noirs.

 

Une personnalité hors du commun grâce à une mère exceptionnelle

Toutefois, cet entre-deux pour le moins compliqué dans un régime politique d’oppression ne saurait expliquer l’incroyable résilience de Trevor Noah, laquelle se déploie aussi bien dans Born a crime que dans ses émissions ou spectacles. Son histoire personnelle démontre la primauté de l’éducation et de l’environnement familial sur les conditions extérieures sociales et politiques, quelles qu’elles soient. Et ça tombe bien, car Patricia, la mère de l’humoriste, est une femme incroyable. Par opposition aux zouloues, de l’autre peuple majoritaire et ennemi en Afrique du sud, les femmes xhosas sont dites légères. Comprenez indépendantes. Or la mère de Trevor Noah, à qui le livre est dédié, fait preuve d’une persévérance qui ne cesse d’impressionner le lecteur.

La religion

Tirant ce caractère dans sa foi inébranlable, cette Chrétienne absolue voit en tout obstacle une épreuve envoyée par Jésus. Tout au début de cette autobiographie, Trevor Noah raconte la piété absolue de sa mère et sa vie de garçon rythmée par les messes respectivement pour les Blancs, les Noirs et les Colorés. Et lorsqu’un dimanche, le tas de ferraille de la mère de Noah tombe en panne sur le chemin de la messe, le renoncement n’est pas une option. Quitte à faire des heures de route en prenant le bus, elle, son fils de 12 ans et son bébé ne rentreront pas chez eux. Mais dans les townships de Johannesburg, les compagnies de bus ne sont pas fiables car gérées par l’une ou l’autre des principales ethnies noires qui se vouent une haine mutuelle. Et quand la petite famille se fait prendre en stop par un automobiliste, un chauffeur de bus zoulou accuse ce dernier de lui voler ses clients et menace de le tuer – des paroles à prendre au sérieux dans un contexte de lutte sanglante entre peuples noirs après la fin de l’apartheid. La mère décide alors de monter dans le bus pour couper court au conflit et lorsqu’une dispute éclate avec ce conducteur ultra dangereux, elle n’hésite pas à sauter du bus avec ses deux enfants. Sa conclusion est sans appel : ils n’ont pas failli mourir à cause de Jésus, mais s’en sont sortis sains et saufs grâce à lui.

Une femme libre (?)

On retrouve cette obstination/prise de risques – et tout simplement cette liberté – dans le parcours de cette femme. Elle a quitté le domicile de ses parents très jeune et a appris non seulement l’anglais, mais aussi de nombreux dialectes africains, permettant ainsi à son fils de se transformer en véritable caméléon au gré des rencontres. En plein apartheid, elle emménage dans un quartier blanc mais ouvert à la mixité, et vit une histoire d’amour avec un Européen. « Pire » que cela, elle devient employée de bureau et accède ainsi à une catégorie d’emploi jusqu’ici réservée aux Blancs. Patricia gravit même les échelons et son salaire augmente avec les années. Même si Noah ne rentre pas dans les détails de son évolution professionnelle, on a l’impression d’une carrière classique et confortable de Blanche. Après avoir rencontré Abel, un zoulou violent et alcoolique avec qui elle aura un enfant, c’est justement son salaire qui permet de garder – à peine – hors de l’eau le garage de réparation automobile de son conjoint. La fin de l’histoire est malheureusement de notoriété publique et nous montre que les femmes les plus indépendantes, libres et intelligentes ne sont pas à l’abri des violences conjugales et du féminicide. C’est ainsi qu’après plusieurs coups et convocations de la police – sans succès, puisque ces messieurs en uniforme n’ont jamais inquiété Abel, préférant demander à Patricia ce qu’elle avait bien pu faire pour se prendre une droite – cette grande croyante sort miraculeusement indemne d’une balle dans la jambe puis dans la tête de son ex-mari. Dès sa sortie de l’hôpital, les deux principaux traits de caractère de cette belle femme désormais défigurée, à savoir l’esprit/l’humour et la foi, s’expriment de manière bouleversante. Ainsi elle déclare à son fils qu’il est devenu le plus beau de la famille et que Jésus est la seule explication à l’enrayement de l’arme et au fait que la balle tirée dans la tête en soit ressortie par la narine sans atteindre les organes vitaux.

 

Un livre à la portée universelle, une source de réflexion personnelle

Puisque le lecteur est autant responsable de sa lecture que l’auteur de ses écrits, j’ai refermé Born a crime en me disant que paradoxalement, ce livre m’avait inspirée. Oui, paradoxalement, car je suis une femme blanche qui a grandi dans un vieux pays à majorité blanche et dont la situation politique est stable depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Pour moi, cette autobiographie humoristique est bien plus qu’un livre sur l’apartheid. Ça aurait déjà été pas mal me diriez-vous, mais en racontant son histoire personnelle, Trevor Noah touche inévitablement à l’universel. C’est pourquoi je me suis parfois retrouvée – oui, moi, la femme blanche européenne, etc. – dans plusieurs situations, et j’ai pu tirer des leçons de certaines tranches de vie.

La force de ce livre tient en un mot : résilience. Or le lien avec le paragraphe précédent est évident. La mère de Noah est une femme brillante, mais aussi très ferme et traditionnelle, un trait qui s’exprime notamment dans sa bigoterie. Elle n’hésite pas à corriger sévèrement son fils pour le punir. Mais l’humour – noir, sans mauvais jeu de mot – n’est jamais bien loin. Ces châtiments corporels sont si appliqués que l’enfant ne peut s’empêcher de rire lorsqu’il en reçoit de la part du directeur de son école. Ensuite, Patricia fait rapidement oublier la punition en rappelant à Trevor, alors qu’il souffre encore physiquement, qu’elle l’aime et fait cela pour son bien. Loin de moi l’idée de promouvoir ce type d’éducation, mais dans ce cas précis, ce mélange de fermeté et d’amour – l’un sans l’autre ferait des ravages – a façonné un jeune homme terriblement fort et positif. Le personnage est « inspirant ».

Ainsi il raconte comment il a naturellement tourné à son avantage son statut d’outsider au lycée. Enfant unique et différent de par sa couleur de peau, il n’a jamais vraiment réussi à s’intégrer parmi les Noirs, les Blancs et mêmes les Colorés, qui le trouvaient déjà trop noir, notamment à cause de sa maîtrise des dialectes. Même s’il faisait tout pour s’échapper de son enfermement à l’époque où il vivait à Soweto, la solitude a toujours été, et ce dès le plus jeune âge, une opportunité de se construire un monde à soi et non un véritable problème. Comme il se définit par sa non-appartenance à un groupe précis, il n’a aucune barrière : se sentir intégré nulle part, c’est être à l’aise partout. Et cette débrouillardise, portée par de bonnes jambes, lui permet de monter une affaire lucrative de retrait du déjeuner dans la cour pour ses camarades, ou encore d’avoir du succès dans ses activités de vente de CD gravés ou de DJ.

Autre anecdote – car l’histoire tient en quelques lignes – qui m’a fait réfléchir et reste dans ma mémoire : la « trahison » de l’un des chiens sourd de Trevor adolescent. La journée, alors que les deux chiens sont seuls à la maison, l’un d’eux escalade les murs et se rend chez des habitants du quartier. Leur enfant s’approprie naturellement l’animal et lors d’une tentative de résolution du contentieux, Trevor découvre non seulement la surdité de son chien, mais aussi que ce dernier ne lui appartient pas. Cette histoire de toutou en apparence anodine illustre un aspect non évident mais – une fois correctement intériorisé – libérateur des relations humaines : personne n’appartient à personne. Et comme le dit si joliment Noah en conclusion, ce chien n’était pas son chien, mais un chien, tout comme les individus n’ont pas à s’enfermer dans des relations d’appropriation.

Enfin, un sujet beaucoup plus grave et une problématique que seul l’entourage de victimes de violences conjugales peut comprendre : l’impuissance. Lorsque Patricia manque de mourir assassinée par son mari violent, Trevor a vingt-cinq ans et ne parle plus à sa mère depuis plusieurs années. Les ignorants parleront d’ingratitude, de lâcheté et d’égoïsme. Comment peut-on abandonner sa propre mère alors qu’elle a le plus besoin d’aide ? Tout simplement parce qu’elle n’en veut pas. La justification de Noah à sa prise de distance tient en une phrase dans le livre. En substance, « chacun a ses problèmes ». Quand des femmes se font taper dessus par leur mari, les personnes extérieures sont promptes à juger les proches et les accusent de fermer les yeux. Mais que faire quand la victime – même si elle est sous emprise, même si son ego est anéanti – refuse la liberté et accepte la soumission volontaire ? Rien. Et Noah a le courage de le reconnaître. C’est la force de cette autobiographie sans concession : une leçon de sincérité. Born a crime, mieux qu’un livre politique, mieux qu’un bouquin de développement personnel !

Le théorème du homard, Graeme Simsion

Petite nouveauté qui en restera à ce stade, j’ai tenté un Cercle de lecture en allemand. Une catastrophe : manque d’organisation et de cadre, ce qui s’est soldé par un groupe de quatre personnes, un organisateur qui débarque avec une heure de retard car il avait oublié la réunion, et une participante – malheureusement historique et motivée – désagréable et bien plus adepte des monologues sur sa vie que d’une véritable discussion au sujet d’un livre, ce qui est pourtant le principe d’un Cercle de lecture si je ne m’abuse. Toujours est-il qu’à cette occasion, j’ai lu un véritable best-seller, un modèle de comédie romantique moderne et grand public.

Graeme Simsion est un auteur australien de romans et de pièces de théâtre, essentiellement connu pour Le Théorème du homard (The Rosie Project en anglais) et sa suite, L’effet Rosie ou le théorème de la cigogne, que je ne lirai pas. Élément biographique primordial pour son œuvre de fiction, Simsion vient de la science : il a été consultant en systèmes d’information pendant une trentaine d’années.

 

Résumé

Ce roman raconté à la première personne nous plonge dans l’esprit à la fois intelligent et socialement débile de Don Tillman, professeur de génétique spécialisé dans l’étude du syndrome d’asperger, et pour cause : il n’est pas vraiment doué pour les rapports humains. Mis à part des coups de fil réguliers avec sa mère, les visites à sa famille sont très rares – la distance géographique est d’ailleurs énorme, nous sommes en Australie – et ses amitiés se résument désormais à son collègue Gene ainsi qu’à la femme – Claudia, psychologue de profession – et aux enfants de celui-ci. Or même si Don présente de nombreux symptômes, il n’est pas autiste, comme en témoigne son amitié révolue avec son ancienne voisine Daphnée, une veuve atteinte de la maladie d’Alzheimer. Alors comme tout humain qui se respecte, Don se sent seul et décide de rechercher sa future femme avec l’appui de la science. Il met au point un questionnaire ultra sélectif pour dénicher la femme idéale, lequel est basé sur des critères parfois habituels – non fumeuse, non végétarienne – mais la plupart du temps farfelus – comme cette histoire de glace à l’abricot. Le « projet épouse » est lancé !

Évidemment, les « dates » s’enchaînent, toutes plus décevantes et cocasses les unes que les autres, jusqu’à ce que Gene, en mettant Rosie en travers du chemin de son ami, ne vienne bouleverser le projet épouse. Elle fume et ne mange pas de viande. La jeune femme a décidément tout pour lui déplaire. Mais après une nuit passée chez lui à discuter autour d’un plat à base de homard, la jeune femme lui plaît tellement que son apparition bouleverse sa vie si bien rangée. Des créneaux de jogging à ceux de courses au marché, en passant par les menus quotidiens planifiés chaque semaine,  tout est chamboulé dans la vie de Don le « control freak ». Ses journées ne sont plus organisées à la minute près et les changements de programme amenés par Rosie ne le dérangent plus.

Lorsqu’il apprend que Rosie – élevée par son beau-père depuis la mort de sa mère dans un accident de voiture – cherche à retrouver son père biologique, Don met de côté le projet épouse pour se consacrer au « Projet père ». S’en suit une enquête rocambolesque ponctuée d’épisodes plutôt drôles et souvent foireux visant le prélèvement d’ADN des pères potentiels, le tout ponctué par un voyage à New York afin de recueillir l’ADN des deux candidats restants. Même Gene sera « soupçonné » à la toute fin. Il s’avère que, malgré le postulat de départ de la jeune femme, le père biologique de Rosie n’est autre que son beau-père.

Peu importe. Contrairement à ce qu’il répétait à la principale intéressée, Don n’a pas poursuivi le projet père par intérêt scientifique et sens de l’engagement. Cette quête s’est transformée en projet Rosie car si le projet épouse ainsi que le projet père ont lamentablement échoué, cette comédie romantique obéit à l’impératif de « happy end » du genre. Rosie et Don emménagent à New York. Elle trouve une place à la faculté de psychologie de Columbia et après s’être fait renvoyé de l’université de Melbourne, il retrouve un poste dans son domaine et s’offre même le luxe de faire des extras en tant que barman afin d’assouvir sa passion pour la confection de cocktail – et en réalité les liens sociaux directs – découverte au cours d’une soirée organisée dans le cadre du projet père. Un bébé est même en route. Oh ! C’est trop mignon…

 

Quelques clichés, mais surtout un certain manque de réalisme

Lorsqu’on pense au royaume de la chicklit, on visualise tout de suite une ribambelle de clichés dans un décor en carton-pâte. Or malgré quelques clichés – le séjour à New York City, la ville des comédies romantiques par excellence, le meilleur ami hétérosexuel primaire qui se tape tout ce qui bouge, ou encore l’homme-boulet littéralement transformé depuis l’apparition dans sa vie bien terne de sa future dulcinée – la casse est plutôt limitée sur ce plan. Pas de guimauve, pas de haine et exaspération qui se transforment en amour, juste des obstacles qui permettent de construire l’intrigue. Celle-ci est même très bien vue : une recherche de paternité riche en suspense et en rebondissements pour « sceller » la relation entre les deux protagonistes, il fallait y penser.

En revanche, le bât blesse sur le deuxième plan car Le Théorème du homard pèche quelquefois par manque de réalisme. De nombreux éléments semblent peu plausibles. Don est un nerd vierge à presque quarante ans – jusqu’ici tout va bien – et clairement antisocial, voire goujat – le questionnaire ! –, ce qui n’empêche pas Rosie, une véritable bombe de vingt-huit ans, de tomber amoureuse de lui. Il est cependant précisé lors du premier rendez-vous des deux tourtereaux qu’il a des abdos en béton grâce à la pratique régulière de l’aïkido. Même si cet alliage n’est théoriquement pas improbable, on peut toutefois se risquer à affirmer que la combinaison d’un tel profil intellectuel et social et d’un corps de rêve se rencontre plutôt rarement dans la vie. Ensuite, ce même scientifique si brillant croit – ou fait semblant de croire, même si rien ne l’indique – jusqu’au bout du projet père que l’homme qui a élevé Rosie ne peut être son père biologique pour cause de couleurs d’yeux différentes. Or nul besoin d’être un grand spécialiste en génétique pour savoir que c’est une immense bêtise. Autre inexactitude qui n’a gênée personnellement – et j’insiste sur cet adverbe car certains diront qu’il s’agit là d’une broutille – : lors de son voyage à New York, le couple visite trois musées en une journée et enchaîne avec un match de baseball pour la soirée. Enfin, et pour le coup je trouve cela plus embêtant, on n’a du mal à croire que Don, aussi proche de l’autisme et hyper-rationnel soit-il, ignore jusqu’au bout qu’il aime Rosie. Mais attention…

 

Une pépite d’humour

Malgré toutes ces lacunes, je dois avouer que j’ai passé un bon moment car l’humour rattrape tout. L’autisme a beau être un handicap difficile à vivre, Don n’est heureusement pas atteint du syndrome d’asperger et le personnage suscite plus le rire que la pitié. Doté d’empathie comme le prouvent les délicates attentions dont il a fait preuve à l’égard de Daphnée ainsi que sa complicité avec le fils de Gene, le narrateur se résume tout bonnement à ce que l’on appelle un gros boulet. Les ressorts du comique de situation sont largement exploités, renforcés par la parole du narrateur dont l’ignorance des codes sociaux se transforme en naïveté.

Graeme Simsion travaille actuellement à l’écriture d’un scénario et le lecteur visualise déjà certaines scènes à la Pierre Richard : le premier rendez-vous avec Rosie dans un restaurant chic de la ville qui se transforme en bagarre pour cause de tenue négligée, la danse improbable qui ridiculise une candidate idéale au projet épouse lors du bal de promo, sans compter les prélèvements d’ADN tous plus farfelus les uns que les autres. Ajoutons à cela des saynètes plus anecdotiques, mais tout aussi croustillantes, comme l’arrivée de Don chez son couple ami tard le soir et sans prévenir, sa description du signe mimant des guillemets dans une conversation, enfin sa fameuse réponse – pleine de bonnes intentions féministes, mais qui se termine en goujaterie – à la question posée par Rosie au sujet de son attirance sexuelle.

Même chose pour l’autre pendant de la comédie romantique : les passages touchants sont en effets très réussis. À l’occasion de cette soirée où il réunit les anciens camarades de la mère de Rosie présents à la sauterie du soir – présumé ! – de la conception de la jeune femme, Don développe de véritables qualités relationnelles en tant que serveur. Même s’il n’oublie pas le but premier de cette réunion, à savoir le prélèvement d’ADN des pères potentiels, son entraînement intensif préalable dans la préparation de cocktails portera ses fruits. Marquant un tournant dans sa mutation vers l’animal social, cet épisode lui procure un immense plaisir. Il ira même jusqu’à le classer juste derrière sa visite du musée américain d’histoire naturelle et à faire des extra dans un bar à New York après l’emménagement du couple. Cette expérience a d’ailleurs ouvert la voie à d’autres moments inimaginables avant la rencontre avec Rosie, à l’instar de la belle amitié virile qu’il noue avec un fan des Yankees lors de son séjour à New York.

 

 

Un roman ultra contemporain : le dating à l’ère de Tinder

Mais derrière l’histoire d’amour de ce personnage caricatural et hilarant se cache le célibat 2.0. Comme exposé plus haut, le manque de réalisme et les quelques clichés du roman s’atténuent sous l’effet de l’humour ; or celui-ci vient de l’immense potentiel d’identification que comporte Don Tilman. Évidemment, aucun homme – même le plus geek parmi les geeks – n’est aussi maladroit dans la réalité, personne ne met au point des questionnaires draconiens pour trouver un(e) époux/se, aucun être ne possède un agenda et des menus aussi organisés. Pourtant, le narrateur incarne bel et bien une tendance à l’hyper rationalisation de nos vies, donc des rapports humains et inexorablement du dating dans nos sociétés contemporaines. D’ailleurs, pas besoin de chercher bien loin : le titre français comprend un terme mathématique et annonce cette tendance sans détour !

Les unions d’amour étant un fait récent d’un point de vue historique, elles ont rapidement entraîné un phénomène qui ne cesse de croître : le célibat. Devenus plus exigeants car n’acceptant plus le choix des autres ni la solution la plus simple (le voisin, le premier venu), nous passons inexorablement par la case solitude. À Paris, deux mariages sur trois se terminent en divorce et rares sont les célibataires non inscrits sur Adopteunmec. Les gens ne se rencontrent plus ; activité trop chronophage. Confortablement assis sur leur clic-clac, ou collés aux autres dans les transports en heure de pointe, ils regardent des photos sur leur écran, lisent deux lignes de description et conviennent d’une date dans le meilleur des cas. Fini les rencards, place au dating, avec ses codes et son optimisation du temps. Et qu’est-ce que le dating de nos jours si ce n’est la rationalisation des rencontres ? Tout n’est qu’algorithme et critères, à l’instar du projet épouse de Don. Les profils les plus appréciés sont mis en avant sur Tinder, avec des facteurs qui s’inversent lors du passage d’un sexe à l’autre (ex : niveau d’étude). Dans les grandes villes, les célibataires font la fine bouche et sans l’exagération du narrateur alliée à une intrigue qui tient la route, le lecteur rirait jaune.

La vie de Don réglée comme du papier à musique n’est-elle pas une simple illustration comique de nos propres existences ? Le cercle vicieux est intéressant : plus la liberté offerte par le choix du partenaire est importante, plus nous avons du temps pour nous – au lieu de nous concentrer sur la fondation d’une famille -, plus nous multiplions les activités de plaisir personnel (jogging, aïkido, cuisine), et…moins nous laissons de place à un élément perturbateur de cette belle vie égoïste : la rencontre amoureuse. Par un effet mécanique, le temps libre s’amenuise tandis que nos exigences augmentent. Mais Le théorème du homard n’est-il pas utopique dans la mesure où, contrairement à Don, nos quotidiens chronométrés sont par définition incapables d’intégrer un élément irrationnel qui viendrait les chambouler ?