La Ville noire, George Sand

Après ma découverte de Poe, je continue sur ma lancée, car j’ai mis cette période de confinement à contribution pour lire les ouvrages de ce challenge de…2018. En d’autres termes, chacun son rythme ! Rendez-vous en 1861 avec la grannnnde George Sand, précédée dans mon esprit par sa réputation de femme libre. Voyons voir si son œuvre, du moins La Ville noire, m’est aussi sympathique que sa vie. La réponse est plutôt oui. J’ai trouvé la lecture de ce roman industriel oublié – cf. mon joli exemplaire en photo, tiré de la collection « Forgotten Books » – fort agréable.

 

L’histoire en quelques mots

Nous sommes dans la deuxième moitié du XIXe siècle, en pleine ère industrielle. Pour vous planter le décor rapidement : imaginez-vous une ville sans nom dont l’activité principale est le travail du fer. Elle est divisée en deux parties à la fois antagonistes et complémentaires. Tout d’abord la Ville-haute, avec ses jolies villas bourgeoises, peuplée de médecins et riches industriels. Et puis la Ville-basse, autrement dit la Ville noire, ce cœur bruyant et prolétaire centré sur le Trou-d’Enfer, où le torrent alimente couteliers, armuriers et serruriers. Étienne Lavoute – pas Lantier ! – dit Sept-Épées est un jeune et bel artisan extrêmement doué. Orphelin débarqué de sa campagne, il vit chez son parrain, le père Laguerre, et contrairement à celui-ci qui méprise la Ville-haute, il rêve de la conquérir en devenant son propre patron. Un autre personnage est aux antipodes d’une telle ambition : c’est la douce Tonine, nièce de son ami Louis Gaucher. Le problème est que les deux jeunes gens s’aiment…

 

Les jeux de l’amour et de l’orgueil

Dès le début, l’histoire entre Tonine et Sept-Épées est difficile à suivre. « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué », tel est leur leitmotiv. Or les histoires d’amour belles et durables ne commencent jamais par des évidences – et pas que dans les romans. Tonine, désabusée de la Ville-haute à cause de la manière dont sa grande sœur, chez qui elle vivait, a été bafouée puis laissée dans le dénuement par l’homme qu’elle y a épousé, a bien retenu la leçon. D’une beauté simple et reconnue par tous, elle reste donc méfiante vis-à-vis des nombreuses propositions, y compris celle de Sept-Épées. Comprenant qu’il n’est pas certain de vouloir l’épouser, elle feint le refus pour ne pas compromettre l’estime que Gaucher porte au jeune homme. Prévenante, mais ferme.

Quant au jeune homme, il tente de surmonter son dépit amoureux en se concentrant sur son ambition : lancer sa propre usine. Il rachète pour une bouchée de pain un petit atelier sur un rocher alors qu’il vient de sauver son propriétaire du suicide, et se persuade que la faillite de l’entreprise actuelle est due à la folie de son propriétaire. Mais son hypothèse s’avère erronée et la prétendue bonne affaire se transforme en fiasco. C’est alors qu’il décide de partir pour apprendre les techniques commerciales des autres villes et régions pour in fine tenter sa chance en tant que négociant. Malheureusement, impossible d’oublier Tonine. En résumé, le jeune homme qui boudait le bonheur conjugal et familial simple de son ami Gaucher à l’ouverture du roman semble toutefois fixer son attention sur une seule et même personne, au-delà de son ambition et volonté d’ascension sociale. Pourquoi cela ? Et bien à cause du sacro-saint principe du fuis-moi, je te suis…pardi !

« une loi de la nature qui condamne à une ténacité singulière les amours non satisfaits. Cela est triste à dire, mais on oublie plus souvent la femme qui vous a donné du bonheur que celle qui vous en a refusé. Sept-Épées combattait bravement son orgueil [à noter que Tonine en fait de même de son côté], dont il avait reconnu les dangers ; mais on se modifie, on ne se transforme pas, et il y avait en lui une blessure qui saignait toujours. Il s’en apercevait surtout au moment où il se piquait de l’oublier » (p. 192)

Par ailleurs, cette intrigue alambiquée autour des deux amoureux montre l’importance de la réputation pour les deux sexes, mais bien évidemment de façon plus marquée pour la femme. Il est hors de question que Tonine prenne le risque de se compromettre en officialisant une relation avec un homme sans être certaine qu’il l’épousera. Elle perdrait la face. Il en va de même pour Sept-Épées qu’elle préserve par un subterfuge, puisqu’il est inenvisageable qu’il passe pour un garçon léger auprès de Gaucher, son ami cher. Bref, les amours de l’époque étaient indissociables de la réputation, et l’histoire de la grande sœur de Tonine sert de mise en garde. Toujours rester prudente et, lâchons-le mot, orgueilleuse. Quitte à souffrir de devoir renoncer à l’homme qu’on aime, car après tout, mieux vaut une séparation juste qu’une officialisation « fatale ».

 

Un personnage idéalisé

Sand campe alors un personnage un peu trop parfait à mon goût, une espèce de sainte qui endosse toutes les qualités idéalement attribuées aux femmes – surprenant pour une écrivainE. Ainsi notre héroïne fait preuve d’un dévouement sincère pour tous les habitants de la Ville-basse, en particulier envers le pauvre Audebert. Véritable maman/infirmière, elle le veille sans relâche après son ultime excès de folie. Elle est la seule à lui faire entendre raison, et finit par le guérir à force de soins réguliers et d’attention. La jeune femme sauve même Sept-Épées in extremis de la noyade ! Pas étonnant qu’avec une telle personnalité, le brave docteur Anthime la demande en mariage. Mais Tonine reste sincère jusqu’au bout : elle refuse, certainement pas intéressée par une union sociale avec un bon parti de la Ville-haute, et encore moins amoureuse du jeune praticien. Son cœur n’a jamais cessé d’appartenir à Sept-Épées, qui pense à elle en ces termes lors de son périple initiatique :

« Il revoyait alors la princesse de la Ville noire avec sa pâleur pensive, son regard mystérieux, sa gaieté sans bruit, son dévouement sans affectation, sa sensibilité sans niaiserie, son esprit pénétrant, que rien ne pouvait tromper, et sa bonté forte, qui pardonnait tout. Tonine n’était pas une femme comme les autres, et en pensant à elle le jeune artisan se sentait monter au-dessus de sa sphère. » (p. 162)

Bref, une madone.

 

Un roman industriel à la gloire de la production

À travers le personnage de Tonine, certaines valeurs sont ainsi glorifiées, à savoir la vertu, la ténacité – elle ne cède pas malgré son amour pour Etienne –, l’altruisme, le dévouement, le travail, et surtout l’humilité puisqu’elle reste sourde au chant des sirènes de la Ville-haute. Fière de sa Ville noire, elle ne voit pas l’intérêt d’en sortir et préfère vivre parmi les siens. Et les noces finales entre les deux amoureux sont le théâtre d’une véritable ode à ces valeurs universelles.

« La caverne des noirs cyclopes peut effrayer les regards du passant ; mais celui qui a longtemps vécu dans ces abîmes et dans ces flammes sait que les cœurs y sont ardents comme elles et profonds comme eux ! De ces cœurs-là jeunes époux, souvenez-vous à jamais ! » (p. 237)

D’ailleurs au loin, on entend même la Ville-haute qui applaudit.

Mais il ne faut pas oublier que ce court récit est un roman industriel – peut-être un mini Germinal en moins noir, malgré le titre – qui comporte une histoire d’amour, et non un roman d’amour sur fond industriel. Ainsi la Ville noire, que l’auteure situe dans le Massif central, est décrite très précisément, mais pas minutieusement non plus ; la lecture n’en est que plus agréable. J’ai envie de parler de lyrisme industriel, à l’instar d’un Baudelaire qui préférait la modernité et l’urbain à la nature. La Ville noire est exaltée, et le roman ne contient pas une once de misérabilisme – je répète, l’angle est bien différent de celui de Germinal :

« quand une population active et industrieuse résume son cri de guerre contre l’inertie et son cri de victoire sur les éléments par les mille voix de ses machines obéissantes, la pensée s’élève, le cœur bat comme au spectacle d’une grande lutte, et l’on sent bien que toutes ces forces matérielles, mises en jeu par l’intelligence, sont une gloire pour l’humanité, une fête pour le ciel. » (p. 130)

Sans surprise, cet extrait est mon préféré. Il témoigne d’une vision de l’industrie et du travail manuel – avec pour rappel la parenté entre « industrie » et l’adjectif « industrieux » – comme possibilité pour les hommes de transformer leur environnement et par là d’élever leur condition humaine mortelle : c’est bien cela, la « fête pour le ciel ».

Enfin de manière plus concrète, les malheurs de Sept-Épées dans les affaires donnent lieu à une bonne leçon d’entreprenariat, toujours en accord avec ces fameuses vertus que sont l’humilité et la ténacité. J’ai trouvé cet enseignement particulièrement juste et applicable dans tous les domaines, y compris dans le tertiaire de nos sociétés modernes.

« Sept-Épées reconnut que Va-sans-Peur faisait beaucoup mieux ses affaires qu’il n’avait su les faire lui-même, […] la petite propriété ne peut prospérer avec de petits moyens, sans beaucoup de ténacité, de résignation et de parcimonie. Les gens à imagination vive, toujours épris de la pensée du progrès rapide, ne s’avouent pas assez qu’avec peu on fait peu, et le découragement les gagne fatalement. Celui-ci poussait son sillon comme le bœuf qui faisait sa tâche sans calculer celle du lendemain. [note à moi-même pour mes projets d’écriture : avancer, toujours, écrire un mot après l’autre sans précipiter mon esprit vers un résultat final de toutes façons trop lointain] Ne sachant pas lire, il n’écrivait rien, mais il se rappelait tout avec l’exactitude miraculeuse des cerveaux incultes qui ne comptent que sur eux-mêmes. » (p. 184)

La dernière phrase est tout simplement sublime de vérité.

 

À la ligne, Joseph Ponthus

Comme bien des lecteurs de ce premier roman, j’ai eu envie de le découvrir suite aux éloges de François Busnel dans La Grande Librairie prononcées lors de sa sortie. Merci, merci, merci à l’animateur, car il m’a amenée vers ce que je considère comme un chef d’œuvre. En effet, il ne ressemble à rien de que j’ai pu lire jusqu’ici. L’harmonie entre le fond et la forme qui le caractérise est annoncée dès le titre, puisque dans ses feuillets d’usine en vers libres, Ponthus va directement à la ligne – référence à la ligne de production – au lieu d’utiliser la ponctuation.

 

Un sujet difficile évoqué sans misérabilisme

L’histoire est entièrement autobiographique. Il n’aurait pas pu en être autrement du fait de l’exigence que réclame la narration d’une telle expérience, mais aussi de la poésie de ce journal intime. Joseph Ponthus, ancien éducateur pour jeunes en banlieue parisienne, a quitté celle-ci afin de rejoindre sa femme en Bretagne. Mais la belle et le pavillon au bord de la mer ont un prix : l’absence d’emploi dans son domaine. À l’exception de quelques semaines au service d’enfants handicapés pendant les vacances d’été, le narrateur doit enchaîner les missions d’intérim à l’usine. À la ligne est ainsi divisé en deux parties : la première est consacrée à son poste d’ouvrier dans une conserverie de poissons et crustacés, la deuxième a pour cadre un abattoir. La Bretagne quoi ! Comme il l’écrit lui-même, l’auteur originaire de l’Est de la France passe d’un environnement ouvrier industriel à un tout autre secteur, peu glamour et typique de sa nouvelle région, pourtant sublime et qu’il aime autant que sa femme.

Sans surprise, la difficulté de la vie d’ouvrier se déploie tout au long du roman. Entre horaires décalés et imprévisibles qui déphasent l’individu, précarité totale du statut d’intérimaire comme vivier de rechange qui permet sournoisement de maintenir une pression sur les chômeurs, tâches ultra répétitives, odeurs immondes de l’abattoir et surtout immense douleur physique, la dureté du métier ne nous est fort heureusement jamais épargnée. Mais il ne s’agit pas là d’un reportage sur la condition ouvrière des usines bretonne de l’industrie agro-alimentaire. À la ligne, c’est de l’art, et si la poésie et les chansons de Charles Trenet – auquel le roman est dédié – permettent au narrateur de tenir pendant ses journées, la lumière est toujours visible au bout du tunnel. Le livre n’est pas si noir, et cette lumière s’incarne aussi bien en l’épouse dont l’auteur semble toujours très amoureux qu’en Pok Pok, son chien. Il est d’ailleurs prêt à faire un effort surhumain lorsqu’il sort le promener après des journées éreintantes. Un détail qui à mon sens résume bien la belle ambivalence du livre : l’affection, l’amour même, triomphe ainsi de la dureté du monde extérieur.

Et puis au-delà de cette vie familiale heureuse et de l’entourage aimant – les références à la maman restée dans le Grand-Est sont récurrentes – la noirceur s’estompe aussi pendant la narration des journées de travail. Tout d’abord, il y a les collègues, avec une camaraderie inévitable dans une telle adversité, entre pauses café, entraide et covoiturage. Bien évidemment, certains lui tapent clairement sur le système : le macho, le raciste, ou encore le tire-au-flanc. La vie quoi ! Mais le tout autorise une bonne dose d’humour, l’arme ultime.

« Fabrice Le Noxaïc

Celui qui veut faire aménager son permis spécial boucaques [contraction de « bougnoules » et « macaques »]

Marque systématiquement ses équipements bottes blouses gants pantalons au feutre noir de ses initiales en commençant par son nom de famille

soit LNF

Je me plais à imaginer que ça doit trop lui arracher la gueule de tracer les lettres FLN

Peut-être regrette-il de ne pas s’appeler Olivier Antoine Schulz » (p. 31-32)

 

Par ailleurs, le cerveau au repos lors du travail abrutissant l’amène, toujours avec un ton humoristique, à cogiter. Or j’avoue m’être déjà posée la question suivante :

« Ces machines énormes par qui et où sont-elles produites

Sont-ce d’autres machines qui elles-mêmes les fabriquent

Dans ce cas quelles sont les usines qui fabriquent les machines pour notre usine

Et dès lors quelles seraient les usines où les machines fabriqueraient des machines servant à fabriquer des machines pour notre usine » (p. 21)

 

Après tout, comme l’auteur l’a reconnu dans cette interview sur le plateau de La Grande Librairie, l’usine a été son divan. Une expérience qui l’a plongé dans un travail thérapeutique en plus de lui avoir permis de devenir écrivain. Non vraiment, À la ligne est tout sauf un roman sur l’épouvantable condition ouvrière dans les abattoirs de Bretagne au XXIe siècle.

 

Un roman érudit

Mais si Joseph Ponthus parvient à terminer ses missions d’intérim – comprendre jusqu’à ce qu’il apprenne du jour au lendemain qu’il n’y a plus de travail pour lui, car c’est le principe de l’intérim, très bien expliqué dans le roman – c’est avant tout grâce à la poésie et aux chansons qu’il fredonne. Les mots permettent à cet intellectuel devenu précaire de ne pas se transformer en bête, comme celles dont il nettoie les excréments expulsés un étage plus haut à l’approche de la mort.

Les références sont nombreuses, la plus évidente restant les sublimes Poèmes à Lou d’Apollinaire, recueil d’amour écrit depuis les tranchées. D’où la dimension lumineuse de cet ouvrage en vers libre.

Au-delà de cette parenté avec le recueil d’Apollinaire quant au projet et à cette ambivalence entre le noir – « Si j’osais le parallèle avec la Grande Guerre Nous Petits troufions de l’usine Attendant de remonter au front » (p. 55) – et le solaire de l’amour – « Ce soir Je draguerai mon épouse » (p. 67) –, ces feuillets d’usine écrits par un ancien khâgneux ayant étudié dans le même lycée que moi (!!) regorgent de références littéraires. Ponthus n’hésite pas à faire appel à la mythologie, ici de manière très à propos lorsque le weekend arrive enfin :

 

« Voilà

Retour au monde des vivants

Mais j’ignore encore comment franchir ce Styx du vendredi sans payer mon obole de colère » (p. 184)

 

Ou encore dans ses moments d’évasion où il se prend pour un marin pensant au doux retour au foyer :

 

«L’usine serait ma Méditerranée sur laquelle je trace les routes périlleuses de mon Odyssée

Les crevettes mes sirènes

Les bulots mes cyclopes

La panne du tapis une simple tempête de plus

Il faut que la production continue

 

Rêvant d’Ithaque

Nonobstant la merde » (p. 105-106)

 

Et toujours, l’humour revient. Ainsi pour ne pas tomber dans le pathos d’une tradition entre les ouvriers de l’abattoir, il tourne en dérision ces bonbons Arlequin offerts par les camarades « pour marquer le coup », soulignant par la même occasion le sentiment d’absurde qui l’envahit pendant ces longues heures de travail avilissant :

 

« Que l’on voit moins le temps passer à sucer un bonbon comme les personnages de Beckett sucent des cailloux » (p. 171)

 

Enfin les chansons se bousculent dans la tête de l’ouvrier. Grâce à elles, il supporte tout, qu’elles soient tristement vraies

 

« L’usine nous bouffera

Et nous bouffe déjà

Mais ça on ne le dit pas

Car à l’usine

C’est comme chez Brel

« Monsieur on ne dit pas

On ne dit pas » » (p. 54)

 

ou étonnamment légères :

« J’essaie de chantonner dans ma tête Y a d’la joie du bon Trenet pour me motiver » (p. 46).

D’ailleurs, il se rend compte du comique de sa situation et enchaîne avec une référence hilarante de culture populaire :

 

« Je pense être un Kamoulox vivant

« Je chante du Trenet en égouttant du tofu

—Hélas non vous re-cu.lez de trois pois-sons pa-nés » »

 

Bref. Pour toutes ces raisons, pour ce réalisme sur la vie d’intérimaire dans l’industrie agro-alimentaire, pour l’humour et l’amour et enfin pour cette érudition dont je n’ai pu donner qu’un bref aperçu, À la ligne est un grand livre, et je ne parle certainement pas de la taille (266 pages !).

Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar

Lorsque la jeune Marguerite Yourcenar entame le projet de raconter la vie d’un empereur romain du IIe siècle qui a compté dans l’histoire, elle abandonne devant l’ampleur de la tâche. Elle n’en reprend l’écriture qu’une vingtaine d’années plus tard, affirmant avec aplomb dans son « carnet de notes » qu’il est impossible d’écrire de tels mémoires avant quarante ans. C’est alors qu’elle adopte ce point de vue qui donne tant d’intensité au récit : celui d’Hadrien qui, très souffrant, puise dans ses dernières réserves d’énergie pour écrire une longue lettre de transmission à Marc Aurèle, son petit-fils adoptif en qui il voit un successeur.

L’amour d’une vie

Commençons par le plus évident. Dans ce qu’on pourrait qualifier de roman philosophico-politico-historique terriblement bien documenté et rigoureux, la voix d’Hadrien ne cesse d’évoquer son grand amour, le jeune Antinoüs. Son histoire avec ce favori tourmenté est particulièrement mise en lumière dans la quatrième partie intitulée « Sæculum aureum ». Né dans la province de Bithynie, il devient, à peine pubère, le favori de l’empereur pendant une visite de celui-ci à Claudiopolis. D’après le récit d’Hadrien – dans le roman, toujours ! – l’enfant montre souvent une expression très sombre et mélancolique. Le narrateur y voit a posteriori un signe de mal-être profond. Sans doute affecté par sa condition de favori de l’empereur, son visage si innocent prend par exemple le masque de la terreur la plus absolue quand son « maître » le bat. À l’aube de ses vingt ans, il finit par se noyer dans le Nil, emportant avec lui le secret de sa mort : accident ou sacrifice ultime pour protéger son amant ?

Antinoüs est notamment élevé au rang de dieu par les Egyptiens qui ramènent tout noyé du Nil au destin d’Osiris. Hadrien ne se remettra jamais de la mort de son unique amour et en fera une figure divine dans tout l’empire romain. Il fonde ainsi la ville d’Antinoupolis au bord du fleuve et réclame la fabrication de nombreuses œuvres d’art représentant le jeune éphèbe. Le culte est si répandu qu’Antinoüs est aujourd’hui encore l’une des figures les plus célèbres de l’Antiquité, fait exceptionnel pour un être qui n’occupait aucune fonction politique de son vivant.

Un grand pacificateur

Sur le plan politique, c’est incontestablement ce qui définit le règne d’Hadrien. Au deuxième chapitre intitulé « Varius multiplex multiformis », la narration chronologique de ses mémoires commence par les dernières heures au pouvoir de Trajan, son prédécesseur. Tandis qu’Hadrien participe aux guerres daciques et contre les Parthes, il constate à quel point ces campagnes sont inutiles, et même nocives pour la solidité de Rome. Les coûts matériels et humains sont colossaux et ne servent qu’à dessiner un cercle vicieux de guerres alimentées par l’hostilité des peuples. Pendant ces journées et nuits loin de la capitale, Hadrien développe un véritable respect pour les cultures qu’il habite provisoirement, le fondement même de sa future realpolitik de tolérance. Mais pour appliquer cette dernière, il conquiert d’abord sa légitimité par la force et l’injustice. Pour couper court à toute remise en question de sa désignation comme successeur de Trajan, il fait exécuter quatre généraux hostiles. Il est craint : la pacification de l’empire romain peut commencer.

La rupture avec Trajan est parfaite. L’empire romain n’a jamais été aussi étendu, et Hadrien met fin à la politique d’expansion menée jusqu’ici. Sa vision est plutôt de consolider les frontières dont il a hérité. Il met notamment le roi de Dacie de son côté en débarrassant sa province des Roxolans, et construit un mur de protection contre les barbares en Bretagne. Mais cette politique de pacification n’est pas sans ombrage, comme le montrent les quelques pages consacrées au soulèvement de Simon Bar-Kokhba en Judée. La répression de cette révolte donnera lieu à une lutte interminable avec d’énormes pertes du côté romain.

Enfin l’empereur se distingue par sa vision de bâtisseur, en accord avec son esprit d’ouverture et d’intérêt vis-à-vis des régions précédemment conquises. Ainsi, on peut mentionner – si on exclut les constructions dédiées au culte d’Antinoüs – une basilique à Nîmes en hommage à Plotine, femme de Trajan, la grande amie et alliée d’Hadrien puisqu’elle a permis son accès au trône, ou encore la rénovation de l’agora et de la bibliothèque d’Athènes. Des travaux qui, en plus de la finition de l’Olympiéion, se révèlent presque nécessaires pour un empereur romain ayant suivi les enseignements des philosophes grecs.

La portée philosophique

Or les mémoires de cet empereur amoureux des arts et des lettres apportent justement une réflexion philosophique, au-delà du récit historique et de sa valeur politique. D’après moi, l’intérêt littéraire de cette œuvre se situe précisément à ce niveau. Le lecteur peu féru d’histoire classique et attentif, car la lecture est ardue, tire quelques enseignements de la sagesse d’un empereur surnommé « le petit Grec ». En plus d’un éloge du pragmatisme – « préférer les choses aux mots, me méfier des formules, à observer plutôt qu’à juger » – la page 47 contient une critique éclairée de la jeunesse, que le vieil homme considère comme « une époque mal dégrossie de l’existence, une période opaque et informe, fuyante et fragile », avec cette phrase sublime : « j’étais à peu près à vingt ans ce que je suis aujourd’hui, mais je l’étais sans consistance. »

J’ai également relevé une belle lucidité, à la fois dure et bienveillante – à préférer au terme souvent galvaudé de « cynisme » – concernant l’âme humaine à la page 51 :

« Je les sais vains, ignorants, avides, inquiets, capables de presque tout pour réussir […] je le sais, je suis comme eux.  […] Et il y en a peu auxquels on ne puisse apprendre convenablement quelque chose. Notre grande erreur est d’essayer d’obtenir de chacun en particulier les vertus qu’il n’a pas, et de négliger de cultiver celles qu’il possède. »

Dans ce passage, Hadrien se place lui-même au milieu de ses semblables, une humilité qui réapparaît p. 118 comme la caractéristique d’un grand homme :

« Les êtres humains avouent leurs pires faiblesses quand ils s’étonnent qu’un maître du monde ne soit pas sottement indolent, présomptueux ou cruel. J’avais refusé tous les titres. […] Dacique, Parthique, Germanique : Trajan avait aimé ces beaux bruits de musique guerrières […] ils ne faisaient que m’irriter. »

Et pour finir, Hadrien a une vision bien précise de la descendance, qui me touche particulièrement et clouerait le bec de ces ignares qui s’imaginent que défendre – leur idée de – la famille à tout prix est une valeur traditionnelle, contre la modernité. La preuve que non p. 273, dans un empire qui a glorifié le principe de l’adoption :

« Je n’ai pas d’enfants, et ne le regrette pas. Certes, aux heures de lassitude et de faiblesse où l’on se renie soi-même, je me suis parfois reproché de n’avoir pas pris la peine d’engendrer un fils, qui m’eût continué. Mais ce regret si vain repose sur deux hypothèses également douteuses : celles qu’un fils nécessairement nous prolonge, et celle que cet étrange amas de bien et de mal […] mérite d’être prolongé. […] je ne tiens pas spécialement à me léguer à quelqu’un. Ce n’est point par le sang que s’établit d‘ailleurs la véritable continuité humaine : César est l’héritier direct d’Alexandre. »

À noter que le narrateur donne à la page 281 un argument imparable et on ne peut plus d’actualité pour relativiser l’importance de la famille « naturelle » :

« Mais les liens du sang sont bien faibles, quoi qu’on en dise, quand nulle affection ne les renforce ; on s’en rend compte chez les particuliers, durant les moindres affaires d’héritage. »

À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Marcel Proust

Ah Proust. Proust, Proust, Proust. Redouté par le lecteur lambda et idolâtré à grands coups de clairon par le prétentieux ou l’ultra-sensible, il est difficile d’en tirer un billet original. Qu’à cela ne tienne ! J’ai lu ce deuxième tome de La Recherche du temps perdu, et comme je l’ai trouvé encore plus enrichissant que Du côté de chez Swann, je ne manque pas de motivation pour écrire un compte-rendu personnel. Il n’y a rien à craindre de Proust, il suffit de s’accrocher un peu au début pour être emporté – lentement, certes – par le doux courant de cette prose et s’apercevoir du caractère universel des sentiments explorés.

Le roman est constitué de deux parties clairement définies.

Autour de Mme Swann

Rappelons que le découpage de la Recherche a été décidé par la maison d’édition pour des raisons pratiques, car sur le fond, ce deuxième tome ne fait que poursuivre le premier sans véritablement trancher avec celui-ci. Dans Du côté de chez Swann, le narrateur enfant clamait toute son admiration pour une grande comédienne de l’époque, la Berma. La famille du jeune homme chétif craint d’abord qu’une virée au théâtre pour voir son idole « en vrai » ne lui cause un choc, mais il finit par la voir sur scène dans le rôle de Phèdre. Sa déception est à la hauteur des fantasmes qui précédaient la confrontation au réel.

Il fait par ailleurs la connaissance du marquis de Norpois, diplomate antidreyfusard et ami de son père qui va encourager le narrateur à oser vivre de la littérature, sans toutefois lui faire profiter de ses relations.

Le narrateur rencontre enfin Bergotte, cet écrivain qu’il admire tant.

Après de multiples lettres enflammées et déterminées, il parvient à se faire inviter chez les Swann et devient même un habitué. Amoureux de Gilberte, il ne se lie pas moins d’amitié avec Charles et surtout avec Odette qui le prie de lui rendre visite même s’il est fâché avec sa fille. Suite à un mouvement d’humeur, pourtant prévisible au vu de son caractère légèrement capricieux, Gilberte évite son ancien amoureux. Celui-ci entre alors dans une période de souffrance nourrie par des calculs obsessionnels pour oublier Gilberte, passe par une phase de jalousie paranoïaque qui n’est pas sans rappeler celle de Swann à l’époque où Odette était sa maîtresse, et finit par surmonter l’épreuve de la rupture jusqu’à son départ pour Balbec, accompagné de sa grand-mère et de Françoise, leur domestique.

Noms de pays : Le pays

Après avoir quitté non sans douleur sa chambre de Paris et sa maman – rien d’étonnant quand on repense au début de la Recherche – le narrateur prend le train pour la Normandie. Direction la commune de Balbec, station balnéaire qui rappelle la très chic Cabourg. Il se saoule pendant le trajet et glisse dans une ambiance éthérée à travers le temps et les paysages modifiés par la lumière. Celui qui a tant rêvé des cathédrales de cette contrée fait une halte décevante pour visiter l’église du village de Balbec qu’il avait tant – trop – imaginée. Le trio s’installe dans un grand hôtel, au milieu de l’aristocratie parisienne et d’une galerie de personnages hypocrites et obsédés par l’étiquette – mais attention, toujours sans en avoir l’air. Au début, le jeune homme est effrayé par sa nouvelle chambre et compte sur la douceur de sa grand-mère si attentionnée pour que l’habitude pénètre enfin ses sensations. Il souffre également de solitude, mais cela ne durera pas non plus. Grâce à la marquise de Villeparisis, il noue une amitié profonde avec son petit-neveu Robert de Saint-Loup et le peintre Elstir. Or ce dernier connaît bien Albertine, l’une des jeunes filles que le narrateur a aperçue lors d’une promenade sur la digue et dont le groupe plein de vitalité et d’effronterie a immédiatement – non pas en tant que juxtaposition d’individus, mais comme entité seule – occupé toutes ses pensées. Là encore, il parvient à les approcher par l’entremise du peintre et passe le plus clair de son temps auprès d’Albertine, dont il est amoureux, mais aussi d’Andrée et de Rosemonde.

Un roman d’apprentissage

C’est le moins que l’on puisse dire. Après les jérémiades – si l’on veut faire du mauvais esprit – du fils à sa maman dans « Combray » et de l’amoureux transi dans « Noms de pays : le nom » du tome précédent, notre narrateur de retour à Paris entre dans le monde, dîne en compagnie de Bergotte et remporte ses entrées chez les Swann. Mais surtout, il découvre l’amour platonique grâce à Gilberte.

Fasciné dès le début par l’univers des Swann, le jeune homme se passionne pour absolument tout ce qui le constitue, de ses visiteurs bourgeois ou nobles aux fleurs de l’appartement, en passant par les tenues plus élégantes les unes que les autres de la divine Odette. La réflexion sur le temps et la mémoire reste évidemment omniprésente, et le narrateur se souvient de cette époque où il lui semblait impossible d’être reçu chez Gilberte comme une pure illusion aujourd’hui. Le passé n’est donc que le reflet du présent puisqu’il ne peut être pensé en dehors de ce dernier. Ainsi, ce qui fut – impossibilité – devient irréel à la lumière de ce qui a effectivement eu lieu depuis et de la situation actuelle – les invitations récurrentes dans ce qui semblait être une forteresse. À l’inverse, ce qui ne fut pas et semblait impossible va désormais de soi.

Comme dans toute « plongée dans la vie » d’une jeune personne, la déception fait partie intégrante de l’apprentissage. Ainsi Berma apparaît comme une comédienne presque banale en comparaison de l’image que s’en était fait, notamment à partir d’affiches, le narrateur enfant et Bergotte, avec son physique ingrat et sa voix bien en dessous de sa prose, déçoit celui qui avait tant admiré ses œuvres. Ensuite, il vit à cause de Gilberte son premier chagrin d’amour et éloignement imposé – par la jeune fille, puis par lui-même – jusqu’à l’oubli de l’être aimé, libération scellée par le départ de Paris, mais aussi par cette promenade printanière avec Mme Swann. Un moment décrit avec tant d’admiration qu’on se demande si le narrateur n’a pas toujours été plus amoureux de la mère que de la fille, le titre de la première partie n’étant pas anodin. Mais la guérison post-rupture est avant tout l’œuvre du temps (et oui, encore lui !). L’universalité de cette expérience montre que Proust, c’est avant tout une succession d’évidences décortiquées et complexifiées à l’excès par un style alambiqué.

À noter que dans cette lutte contre un amour douloureux et le pire sentiment qui le nourrit – la jalousie –, le parallèle avec l’histoire vécu par Swann, un adulte donc, vient d’autant plus confirmer la notion d’apprentissage que celui-ci passe par un autre aspect, à savoir l’entrée dans un petit monde fermé : les Verdurin chez Swann et les Swann chez le narrateur.

Viennent ensuite l’amitié avec Robert de Saint-Loup puis le désir et l’ébullition des sens après avoir rencontré la fougueuse Albertine, sa nouvelle obsession.

Une sensibilité exacerbée, une étude du temps et un sondage en profondeur de l’âme humaine

Je tiens à insister sur l’évidence des analyses de Proust, qu’elles portent sur le temps, les caractères humains ou les comportements sociaux. C’est comme s’il gonflait des platitudes – oui bon, parlons plutôt d’évidences – par les mots. On les comprend et sourit après avoir passé le mur du son de ses phrases interminables, et c’est justement PARCE QUE les observations sont évidentes qu’elles sont sublimes. Qu’est-ce qu’un grand écrivain sinon un Homme capable de fulgurances à partir d’une réalité qu’il perçoit et surtout raconte mieux que le commun des mortels. Lire les écrivains, lire Proust, c’est une manière de se rapprocher de cette compréhension du monde à travers des réflexions universelles.

Celles-ci sont formulées grâce à la sensibilité surdéveloppée du narrateur. Et comme la fameuse madeleine de Proust montrait la primauté de la mémoire sensible sur l’intellect afin de retrouver le temps perdu, c’est grâce à sa sensibilité que le narrateur parvient à exprimer des observations aussi brillantes. Un jeune homme lambda aurait fait bien peu de cas de son angoisse pendant les premières nuits passées au Grand Hôtel de Balbec…et nous aurait ainsi privés d’une brillante analyse de l’habitude.

« Le temps dont nous disposons chaque jour est élastique ; les passions que nous ressentons le dilatent, celles que nous inspirons le rétrécissent, et l’habitude le remplit » (p.256)

S’il n’était pas un véritable cœur d’artichaut, comme on dirait vulgairement aujourd’hui, le lecteur n’aurait pu découvrir ses passages sur les rencontres évanescentes qui – à un âge où les hormones semblent bouillonner ! – font presque tomber amoureux d’une silhouette féminine aperçue par la vitre du train ou depuis la voiture qui file à toute allure entre l’hôtel et le casino ; un éveil du désir non pas même si, mais parce que la personne n’a pas pu être vue. Un mystère enchanteur, en somme.

En plus de cette phrase régulièrement citée sur le temps et l’habitude, une autre observation m’a manquée pendant la lecture, même si je ne la partage pas. Proust continue sa réflexion sur le temps, son thème de prédilection, et constate les marques qu’il laisse sur l’enveloppe – visage et corps – des femmes à travers le regard des hommes. Ainsi les visages des jeunes filles, en devenir, ne se distinguent pas de ce qui les entoure.

(p. 440) « On ne voyait qu’une couleur charmante sous laquelle ce que devait être dans quelques années le profil n’était pas discernable. » Il déplore ainsi l’arrivée trop précoce, telle un coup de massue, du temps immuable sur l’apparence des êtres.

« Il vient si vite, le moment où l’on n’a plus rien à attendre, où le corps est figé dans une immobilité qui ne promet plus de surprises, où l’on perd toute espérance en voyant, comme aux arbres en plein été des feuilles déjà mortes, autour de visages encore jeunes des cheveux qui tombent ou blanchissent, il est si court ce matin radieux qu’on en vient à n’aimer que les très jeunes filles, celle chez qui la chair comme une pâte précieuse travaille encore. » Si la jeunesse est si attirante, c’est avant tout parce qu’elle est malléable. Telle un caméléon, la jeune fille a cette capacité d’incarner différents états ; grâce à cette variété, le charme, lui, est sans cesse renouvelé. Alors ponctuons cet article par ces quelques mots doux de Proust adressés aux femmes :

« [les gentils égards] à partir d’un certain âge, n’amènent plus de molles fluctuations sur un visage que les luttes de l’existence ont durci, rendu à jamais militant ou extatique. L’un – par la force continue de l’obéissance qui soumet l’épouse à son époux – semble, plutôt que d’une femme, le visage d’un soldat ; l’autre, sculpté par les sacrifices qu’a consentis chaque jour la mère pour ses enfants, est d’un apôtre. Un autre encore est, après des années de traverses et d’orages, le visage d’un vieux loup de mer, chez une femme dont seuls les vêtements révèlent le sexe. »

Le théorème du homard, Graeme Simsion

Petite nouveauté qui en restera à ce stade, j’ai tenté un Cercle de lecture en allemand. Une catastrophe : manque d’organisation et de cadre, ce qui s’est soldé par un groupe de quatre personnes, un organisateur qui débarque avec une heure de retard car il avait oublié la réunion, et une participante – malheureusement historique et motivée – désagréable et bien plus adepte des monologues sur sa vie que d’une véritable discussion au sujet d’un livre, ce qui est pourtant le principe d’un Cercle de lecture si je ne m’abuse. Toujours est-il qu’à cette occasion, j’ai lu un véritable best-seller, un modèle de comédie romantique moderne et grand public.

Graeme Simsion est un auteur australien de romans et de pièces de théâtre, essentiellement connu pour Le Théorème du homard (The Rosie Project en anglais) et sa suite, L’effet Rosie ou le théorème de la cigogne, que je ne lirai pas. Élément biographique primordial pour son œuvre de fiction, Simsion vient de la science : il a été consultant en systèmes d’information pendant une trentaine d’années.

 

Résumé

Ce roman raconté à la première personne nous plonge dans l’esprit à la fois intelligent et socialement débile de Don Tillman, professeur de génétique spécialisé dans l’étude du syndrome d’asperger, et pour cause : il n’est pas vraiment doué pour les rapports humains. Mis à part des coups de fil réguliers avec sa mère, les visites à sa famille sont très rares – la distance géographique est d’ailleurs énorme, nous sommes en Australie – et ses amitiés se résument désormais à son collègue Gene ainsi qu’à la femme – Claudia, psychologue de profession – et aux enfants de celui-ci. Or même si Don présente de nombreux symptômes, il n’est pas autiste, comme en témoigne son amitié révolue avec son ancienne voisine Daphnée, une veuve atteinte de la maladie d’Alzheimer. Alors comme tout humain qui se respecte, Don se sent seul et décide de rechercher sa future femme avec l’appui de la science. Il met au point un questionnaire ultra sélectif pour dénicher la femme idéale, lequel est basé sur des critères parfois habituels – non fumeuse, non végétarienne – mais la plupart du temps farfelus – comme cette histoire de glace à l’abricot. Le « projet épouse » est lancé !

Évidemment, les « dates » s’enchaînent, toutes plus décevantes et cocasses les unes que les autres, jusqu’à ce que Gene, en mettant Rosie en travers du chemin de son ami, ne vienne bouleverser le projet épouse. Elle fume et ne mange pas de viande. La jeune femme a décidément tout pour lui déplaire. Mais après une nuit passée chez lui à discuter autour d’un plat à base de homard, la jeune femme lui plaît tellement que son apparition bouleverse sa vie si bien rangée. Des créneaux de jogging à ceux de courses au marché, en passant par les menus quotidiens planifiés chaque semaine,  tout est chamboulé dans la vie de Don le « control freak ». Ses journées ne sont plus organisées à la minute près et les changements de programme amenés par Rosie ne le dérangent plus.

Lorsqu’il apprend que Rosie – élevée par son beau-père depuis la mort de sa mère dans un accident de voiture – cherche à retrouver son père biologique, Don met de côté le projet épouse pour se consacrer au « Projet père ». S’en suit une enquête rocambolesque ponctuée d’épisodes plutôt drôles et souvent foireux visant le prélèvement d’ADN des pères potentiels, le tout ponctué par un voyage à New York afin de recueillir l’ADN des deux candidats restants. Même Gene sera « soupçonné » à la toute fin. Il s’avère que, malgré le postulat de départ de la jeune femme, le père biologique de Rosie n’est autre que son beau-père.

Peu importe. Contrairement à ce qu’il répétait à la principale intéressée, Don n’a pas poursuivi le projet père par intérêt scientifique et sens de l’engagement. Cette quête s’est transformée en projet Rosie car si le projet épouse ainsi que le projet père ont lamentablement échoué, cette comédie romantique obéit à l’impératif de « happy end » du genre. Rosie et Don emménagent à New York. Elle trouve une place à la faculté de psychologie de Columbia et après s’être fait renvoyé de l’université de Melbourne, il retrouve un poste dans son domaine et s’offre même le luxe de faire des extras en tant que barman afin d’assouvir sa passion pour la confection de cocktail – et en réalité les liens sociaux directs – découverte au cours d’une soirée organisée dans le cadre du projet père. Un bébé est même en route. Oh ! C’est trop mignon…

 

Quelques clichés, mais surtout un certain manque de réalisme

Lorsqu’on pense au royaume de la chicklit, on visualise tout de suite une ribambelle de clichés dans un décor en carton-pâte. Or malgré quelques clichés – le séjour à New York City, la ville des comédies romantiques par excellence, le meilleur ami hétérosexuel primaire qui se tape tout ce qui bouge, ou encore l’homme-boulet littéralement transformé depuis l’apparition dans sa vie bien terne de sa future dulcinée – la casse est plutôt limitée sur ce plan. Pas de guimauve, pas de haine et exaspération qui se transforment en amour, juste des obstacles qui permettent de construire l’intrigue. Celle-ci est même très bien vue : une recherche de paternité riche en suspense et en rebondissements pour « sceller » la relation entre les deux protagonistes, il fallait y penser.

En revanche, le bât blesse sur le deuxième plan car Le Théorème du homard pèche quelquefois par manque de réalisme. De nombreux éléments semblent peu plausibles. Don est un nerd vierge à presque quarante ans – jusqu’ici tout va bien – et clairement antisocial, voire goujat – le questionnaire ! –, ce qui n’empêche pas Rosie, une véritable bombe de vingt-huit ans, de tomber amoureuse de lui. Il est cependant précisé lors du premier rendez-vous des deux tourtereaux qu’il a des abdos en béton grâce à la pratique régulière de l’aïkido. Même si cet alliage n’est théoriquement pas improbable, on peut toutefois se risquer à affirmer que la combinaison d’un tel profil intellectuel et social et d’un corps de rêve se rencontre plutôt rarement dans la vie. Ensuite, ce même scientifique si brillant croit – ou fait semblant de croire, même si rien ne l’indique – jusqu’au bout du projet père que l’homme qui a élevé Rosie ne peut être son père biologique pour cause de couleurs d’yeux différentes. Or nul besoin d’être un grand spécialiste en génétique pour savoir que c’est une immense bêtise. Autre inexactitude qui n’a gênée personnellement – et j’insiste sur cet adverbe car certains diront qu’il s’agit là d’une broutille – : lors de son voyage à New York, le couple visite trois musées en une journée et enchaîne avec un match de baseball pour la soirée. Enfin, et pour le coup je trouve cela plus embêtant, on n’a du mal à croire que Don, aussi proche de l’autisme et hyper-rationnel soit-il, ignore jusqu’au bout qu’il aime Rosie. Mais attention…

 

Une pépite d’humour

Malgré toutes ces lacunes, je dois avouer que j’ai passé un bon moment car l’humour rattrape tout. L’autisme a beau être un handicap difficile à vivre, Don n’est heureusement pas atteint du syndrome d’asperger et le personnage suscite plus le rire que la pitié. Doté d’empathie comme le prouvent les délicates attentions dont il a fait preuve à l’égard de Daphnée ainsi que sa complicité avec le fils de Gene, le narrateur se résume tout bonnement à ce que l’on appelle un gros boulet. Les ressorts du comique de situation sont largement exploités, renforcés par la parole du narrateur dont l’ignorance des codes sociaux se transforme en naïveté.

Graeme Simsion travaille actuellement à l’écriture d’un scénario et le lecteur visualise déjà certaines scènes à la Pierre Richard : le premier rendez-vous avec Rosie dans un restaurant chic de la ville qui se transforme en bagarre pour cause de tenue négligée, la danse improbable qui ridiculise une candidate idéale au projet épouse lors du bal de promo, sans compter les prélèvements d’ADN tous plus farfelus les uns que les autres. Ajoutons à cela des saynètes plus anecdotiques, mais tout aussi croustillantes, comme l’arrivée de Don chez son couple ami tard le soir et sans prévenir, sa description du signe mimant des guillemets dans une conversation, enfin sa fameuse réponse – pleine de bonnes intentions féministes, mais qui se termine en goujaterie – à la question posée par Rosie au sujet de son attirance sexuelle.

Même chose pour l’autre pendant de la comédie romantique : les passages touchants sont en effets très réussis. À l’occasion de cette soirée où il réunit les anciens camarades de la mère de Rosie présents à la sauterie du soir – présumé ! – de la conception de la jeune femme, Don développe de véritables qualités relationnelles en tant que serveur. Même s’il n’oublie pas le but premier de cette réunion, à savoir le prélèvement d’ADN des pères potentiels, son entraînement intensif préalable dans la préparation de cocktails portera ses fruits. Marquant un tournant dans sa mutation vers l’animal social, cet épisode lui procure un immense plaisir. Il ira même jusqu’à le classer juste derrière sa visite du musée américain d’histoire naturelle et à faire des extra dans un bar à New York après l’emménagement du couple. Cette expérience a d’ailleurs ouvert la voie à d’autres moments inimaginables avant la rencontre avec Rosie, à l’instar de la belle amitié virile qu’il noue avec un fan des Yankees lors de son séjour à New York.

 

 

Un roman ultra contemporain : le dating à l’ère de Tinder

Mais derrière l’histoire d’amour de ce personnage caricatural et hilarant se cache le célibat 2.0. Comme exposé plus haut, le manque de réalisme et les quelques clichés du roman s’atténuent sous l’effet de l’humour ; or celui-ci vient de l’immense potentiel d’identification que comporte Don Tilman. Évidemment, aucun homme – même le plus geek parmi les geeks – n’est aussi maladroit dans la réalité, personne ne met au point des questionnaires draconiens pour trouver un(e) époux/se, aucun être ne possède un agenda et des menus aussi organisés. Pourtant, le narrateur incarne bel et bien une tendance à l’hyper rationalisation de nos vies, donc des rapports humains et inexorablement du dating dans nos sociétés contemporaines. D’ailleurs, pas besoin de chercher bien loin : le titre français comprend un terme mathématique et annonce cette tendance sans détour !

Les unions d’amour étant un fait récent d’un point de vue historique, elles ont rapidement entraîné un phénomène qui ne cesse de croître : le célibat. Devenus plus exigeants car n’acceptant plus le choix des autres ni la solution la plus simple (le voisin, le premier venu), nous passons inexorablement par la case solitude. À Paris, deux mariages sur trois se terminent en divorce et rares sont les célibataires non inscrits sur Adopteunmec. Les gens ne se rencontrent plus ; activité trop chronophage. Confortablement assis sur leur clic-clac, ou collés aux autres dans les transports en heure de pointe, ils regardent des photos sur leur écran, lisent deux lignes de description et conviennent d’une date dans le meilleur des cas. Fini les rencards, place au dating, avec ses codes et son optimisation du temps. Et qu’est-ce que le dating de nos jours si ce n’est la rationalisation des rencontres ? Tout n’est qu’algorithme et critères, à l’instar du projet épouse de Don. Les profils les plus appréciés sont mis en avant sur Tinder, avec des facteurs qui s’inversent lors du passage d’un sexe à l’autre (ex : niveau d’étude). Dans les grandes villes, les célibataires font la fine bouche et sans l’exagération du narrateur alliée à une intrigue qui tient la route, le lecteur rirait jaune.

La vie de Don réglée comme du papier à musique n’est-elle pas une simple illustration comique de nos propres existences ? Le cercle vicieux est intéressant : plus la liberté offerte par le choix du partenaire est importante, plus nous avons du temps pour nous – au lieu de nous concentrer sur la fondation d’une famille -, plus nous multiplions les activités de plaisir personnel (jogging, aïkido, cuisine), et…moins nous laissons de place à un élément perturbateur de cette belle vie égoïste : la rencontre amoureuse. Par un effet mécanique, le temps libre s’amenuise tandis que nos exigences augmentent. Mais Le théorème du homard n’est-il pas utopique dans la mesure où, contrairement à Don, nos quotidiens chronométrés sont par définition incapables d’intégrer un élément irrationnel qui viendrait les chambouler ?

 

L’amour d’une honnête femme

En France, le roman trône sans partage sur la littérature depuis des siècles et les nouvelles de Maupassant, classiques parmi les classiques, ne sont que des exceptions confirmant cette règle historique. Heureusement, mon Book Club m’a une fois de plus donné l’occasion de m’ouvrir à de nouveaux horizons littéraires. Et comme je n’ai pas ouvert de recueil de nouvelles depuis 2013 avec The Hound of Death d’Agatha Christie, autant pénétrer dans un genre littéraire par la grande porte : son meilleur auteur. Récompensée en 2013 par le prix Nobel de littérature, Alice Munro est considérée comme la plus belle plume de ce genre faussement paresseux et véritablement périlleux. Les nouvelles de L’Amour d’une honnête femme sont très longues et il nous aurait fallu une séance de Book Club par texte pour que chacun reçoive la discussion qu’il mérite.

Ne vous laissez pas berner par ce titre évocateur d’un roman de chicklit, car les nouvelles de ce recueil dédié aux femmes rivalisent de style, de mystère et d’espièglerie. Munro est une chipie qui mène le lecteur par le bout de l’intrigue à coups de suspense et de fins en suspens. Complice et enjoué, le lecteur à l’imagination ainsi titillée prend son temps pour parcourir ces destins de femmes dans le Canada des années 50-60.

 

L’Amour d’une honnête femme

Cette nouvelle devenue éponyme du recueil constitue une sorte de synthèse de l’ensemble des textes, et ce à deux égards : son caractère énigmatique avec une fin ouverte, et son portrait de femme complexe tout en contradictions et refus du manichéisme.

Jutland

Trois garçons du village de Walley découvrent une voiture dans une rivière près de laquelle ils ont l’habitude de jouer. Au volant, le corps du docteur Willens. Les trois amis rentrent chez eux tête baissée et sans dire un mot, par respect instinctif pour le défunt optométriste et dans un consensus tacite qui leur fera garder le silence auprès de leur famille respective. Aucune ne ressemble aux deux autres, même si toutes sont modestes : dans la première, le père de famille bat son fils, dans la deuxième, le petit garçon doit subir l’oppression de deux grandes sœurs et dans la troisième, l’amour et la tolérance règne malgré la pauvreté et promiscuité de plusieurs générations. Après le repas, les trois protagonistes semblent – l’histoire est racontée par un narrateur externe – décidés à tout raconter au commissariat. Ils passent alors devant la maison de Madame Willens qui ignore encore tout et leur offre des fleurs de son jardin. Ils renoncent finalement à aller voir la police et à révéler le crime au constable (policier au Canada) endormi sous un arbre, de toute façon trop sourd pour les entendre. Ce n’est qu’en rentrant chez lui après cette escapade au but loupé que l’un d’eux dit tout à sa mère.

Insuffisance cardiaque

La deuxième partie de cette même nouvelle porte sur Enid, une infirmière en charge des soins de Mme Quinn, qui est en train de mourir d’insuffisance rénale à seulement 27 ans. Mariée et mère de deux petites filles, Mme Quinn est acariâtre et pense que ses proches attendent sa mort. Enid, vieille fille peu empathique et aux rêves érotiques troublants, connaît bien cette haine nourrie de rancœur des malades en fin de vie. Mais avant de mourir, Mme Quinn raconte avec la légèreté feinte et cruelle qui la caractérise désormais que M. Willens est déjà passé par cette même chambre…

Erreur

Mme Quinn dévoile à Enid les circonstances de la mort de l’optométriste. Alors qu’il auscultait les yeux de sa patiente, le docteur profitait régulièrement du fait qu’elle ne pouvait pas bouger pendant l’examen pour la caresser. Mais un jour, Rupert surprend le vieux lubrique les mains sur les cuisses de sa femme à la jupe relevée, et le tue (par accident). C’est de Mme Quinn que vient l’idée de placer le corps du docteur Willens au volant de sa voiture et de jeter celle-ci dans la rivière pour faire croire à un accident ou à un suicide.

Mensonges

Sans emporter son secret dans la tombe, Mme Quinn a rendu son dernier souffle et laisse Enid dans une agitation totale. Incapable de dormir, elle décide de mettre Rupert face à son meurtre. Après avoir envisagé toutes les options possibles, elle l’emmène sur la fameuse rivière, dans une petite barque qui appartenait au couple. La nouvelle s’achève alors de la manière la plus abrupte qui soit, dans une vision des deux personnages sur la barque et avant la confrontation.

 

Jakarta

I

Sur une plage, dans les années 60, Kath et Sonje se mettent à l’écart des autres femmes de la communauté, les « Monicas ». Elles les voient passer et les craignent instinctivement à cause de leur servitude de mère et d’épouse. Kath est pourtant maman d’une petite fille et mariée à Kent, petit bourgeois et parfait opposé de Cottar, le compagnon gauchiste et charismatique de Sonje.

II

Le lecteur est transporté quelques décennies plus tard avec un Kent âgé, sortant d’une lourde opération et remarié à une femme beaucoup plus jeune. Le couple enchaîne les visites lors d’un long road trip à travers le Canada et passe notamment par la maison (à vendre) de Sonje. Devenue une vieille femme esseulée et bavarde, elle a appris il y a quelques années la mort de Cottar à Jakarta.

III

La conversation entre les deux anciens amis, racontée du point de vue de Kent, est interrompue par un flash-back et un changement de perspective. Kath raconte alors soirée alcoolisée sur la plage dans la plus pure tradition de l’époque. Il y est question du sexe libre pratiqué par certains couples, les invités prennent un bain de minuit et la jeune maman flirte avec un inconnu avant d’être appelée par la nourrice pour allaiter son enfant. Elle retrouve Kent dans le salon sans savoir s’il a été témoin de la scène ou non.

IV

Après un dernier voyage dans le temps, nous voici à nouveau chez Sonja, persuadée que Cottar s’est fait passer pour mort afin d’éviter certains problèmes liés à ses opinions communistes. Elle songe alors à partir à sa recherche sur place.

 

Cortes Island

Dans cette nouvelle racontée à la première personne, la narratrice n’a ni nom ni prénom. On sait juste qu’elle est âgée de vingt ans seulement et qu’elle vient de se marier et d’emménager à Vancouver dans un appartement en sous-sol de la maison des Gorries. Mme Gorrie est une propriétaire envahissante qui épie les faits et gestes de sa locataire. Même si la narratrice fait semblant d’être absente quand Mme Gorrie descend pour lui rendre visite, elle ne réussit pas toujours à échapper aux invitations de courtoisie à l’étage au-dessus. Entre deux cookies et gorgées de café dans un service en porcelaine si parfait qu’il en devient angoissant, cette femme à la fois inactive et loin d’être une fée du logis doit subir les remarques pernicieuses de sa propriétaire à ce sujet. Cette dernière confie avoir d’abord vécu sur la sauvage île Cortes après son mariage.

La journée, pendant que son mari est au travail, la narratrice tente d’écrire. Toutefois, elle n’y parvient pas et ne fait que noircir des pages et des pages, écrivant toujours la même chose. Elle passe aussi beaucoup de temps à la bibliothèque et ne cherche pas de petit boulot car elle se sent incapable d’effectuer des tâches banales, de tenir une caisse par exemple.

Sa logeuse lui propose alors de s’occuper quelques heures par jour, à un taux horaire dérisoire, de son mari en fauteuil roulant suite à un AVC. Au cours d’une séance de lecture, M. Gorrie lui désigne une page de journal bien précise. L’article qu’elle lui lit relace un incendie (accidentel ?) sur l’île de Cortes. Un père de famille meurt sous les flammes tandis que sa femme et son fils n’étaient pas présents au domicile.

Tout porte à croire qu’il ne s’agit en rien d’un accident et que le défunt n’est autre que l’ex-mari de la vieille fée du logis, intentionnellement laissé seul à la maison. D’une part, Mme Gorrie a été retenue à cause d’un problème technique sur le bateau de son futur époux. D’autre part on sait que le fils de Mme Gorrie dont il est question en début de nouvelle et qui vient faire des réparations ponctuelles n’est pas celui de M. Gorrie. Or celui-ci était dans la forêt au moment du drame ; on lui aurait donné une obscure course à faire.

La narratrice se met à faire des rêves érotiques complètement tordus, notamment avec M. Gorrie. Mais quand elle finit par trouver un emploi à la bibliothèque, cette évolution déclenche les foudres de sa logeuse, plus jalouse que jamais. Elle lui hurle dessus par la fenêtre à chaque passage, lui reprochant d’abandonner le couple et de calomnier son mari. Le mystère reste entier quant à la source de cette dernière information. Le récit se termine sur un déménagement du couple qui se séparera quelques années plus tard.

 

Sauvez le moissonneur

Pendant les vacances d’été au bord d’un lac en Ontario (le lac Huron, d’après les éléments biographiques révélés en interview par l’autrice), Eve est en voiture avec ses deux petits-enfants, Daisy et Philip. Lors d’une chasse aux extra-terrestres inventée par Philip pour les trajets en voiture, Eve suit un chemin vers un endroit qu’elle pense avoir connu pendant son enfance. La route étant barrée par un tracteur, Eve en vient à parler à son étrange chauffeur. Elle lui décrit la façade de son enfance qu’elle imagine se situer dans les parages, mais regrette rapidement son émotion à la vue de ces réminiscences puisque le petit homme l’embarque elle et ses deux petits-enfants dans une maison délabrée afin de se renseigner auprès de son propriétaire. À l’intérieur, tout est sombre et inquiétant, mais Eve ne peut plus reculer. Elle pénètre alors avec Daisy et Philip dans une pièce avec un groupe d’hommes rustres et alcoolisés assis autour d’une table. Le propriétaire répond sèchement qu’il ne connaît pas l’endroit recherché et après une apostrophe assez effrayante à l’endroit du petit Philip, les trois brebis égarées sont soulagées de retrouver leur véhicule.

À peine sortie du chemin, Eve aperçoit l’un des marginaux de la maison qui lui fait signe depuis le bas-côté. Par réflexe ou par peur, elle fait monter l’énergumène qui lui explique, complètement ivre, qu’elle a réussi à s’échapper grâce cette visite inespérée. Eve réalise alors que le blond tatoué est une femme. Elle ressent pour la première fois de sa vie une attirance physique pour une personne du même sexe, notamment lorsque l’auto-stoppeuse lui caresse la jambe, mais se résigne à la déposer à l’endroit souhaité.

De retour dans leur maison de vacances, Eve retrouve sa fille Sophie et préfère ne rien dévoiler de leur aventure. Bien évidemment, le secret ne peut avoir lieu sans l’accord tacite de Philip qui observe silencieusement sa grand-mère – un regard que seul le narrateur omniscient semble percevoir – pendant son récit.

 

Les enfants restent

Pauline est en vacances près de Vancouver avec ses deux enfants et son mari Brian, ainsi que les parents de celui-ci. Évidemment, elle étouffe et s’ennuie. Pour échapper à tout cela, elle prépare une représentation d’Eurydice de Jean Anouilh avec Jeffrey, un professeur de théâtre  qui a un effet magnétique sur Pauline depuis leur rencontre lors d’un barbecue, racontée une fois de plus via un flash-back. Le lecteur comprend qu’ils ont une liaison lors de la description des répétitions hebdomadaires, à l’issu desquelles Jeffrey « ferme la porte à clef » pour rester seul avec Pauline.

Lorsqu’ une nuit, Pauline aborde l’histoire d’Eurydice avec Brian, les parallèles avec sa propre vie font comprendre que Jeffrey est bien plus qu’un amant de passage. La jeune mère concrétise alors son amour en abandonnant ses filles pour rejoindre Jeffrey dans un motel. Elle téléphone à Brian pour tout lui avouer. Visiblement peu surpris, il lui répète cependant trois fois que « les enfants restent » avec lui.

Ce n’est qu’à la toute fin de la nouvelle que le lecteur prend conscience du temps présent de la narration : trente ans après l’adultère. Les filles n’ont pas pardonné à leur mère, mais ne la détestent pas. On comprend que Pauline n’est pas restée très longtemps avec Jeffrey, sa fille aînée Caitlin croyant même se souvenir que sa mère était partie pour l’acteur qui incarnait Orphée.

 

Riche à crever

Après l’interrogation sur les souvenirs que les enfants garderont des agissements des adultes dans Sauvez le moissonneur et Les enfants restent, cette nouvelle va plus loin et adopte le point de vue de Karin, une jeune fille intelligente et vive à l’aube de l’adolescence qui revient en Ontario voir sa mère Rosemary et ses amis Derek et Ann.

Lorsqu’elle arrive à l’aéroport, elle découvre que sa mère n’est pas accompagnée de Derek, son ami et « collègue », même si la nature de leur relation reste assez vague pour Karin. Les faits sont troublants : Rosemary l’aidait à l’écriture de son livre et a quitté son appartement de Toronto pour emménager dans une caravane près de la maison de Derek et Ann, sa compagne. En revanche, Karin a bien conscience du conflit sous-jacent entre sa mère et Derek, dont l’une des phrases assassines a fourni un titre à cette nouvelle : « Un jour tu seras riche (…) Reste du bon côté avec ta mère (…) Elle est riche à crever. » (rich as stink). Mais si la petite est trop jeune pour percevoir cette différence d’ordre économique, elle en distingue tout de même certains signes, comme les goûts en matière de café.

La relation entre les deux adultes se précise pour le lecteur quand un soir, Derek accueille Rosemary pour dîner avec une sensualité implicite sans toutefois laisser la moindre place au doute. Pendant ce temps, Ann montre sa robe de mariée à Karin, et la maison dégage une atmosphère morose avec une impression de malheur imminent. Pendant la journée Derek semblait mettre cela sur le compte de l’intention d’Ann de la vendre, mais la réalité ne tarde pas à dépasser tout pressentiment. Tandis que les trois autres protagonistes discutent en bas dans une ambiance détendue, Karin est restée à l’étage et enfile la robe de mariée. Puis elle se dirige vers la terrasse pour changer les places à table et au moment de rejoindre le petit groupe dans la cuisine, son voile prend feu à partir d’une bougie.

À l’hôpital, sa conscience revient de son rêve (coma ?) où elle croyait voir Ann à son chevet, mais c’est bien sa mère qu’elle trouve à ses côtés.

 

Avant le changement

La narratrice, sans doute une trentaine bien entamée, séjourne chez son père à l’attitude un peu rustre : sa respiration bruyante et son besoin d’avoir toujours raison sont mentionnés à plusieurs reprises. Elle écrit des lettres à son ancien petit-ami qu’elle semble toujours aimer et dont on apprendra vers la fin qu’il n’était ni plus ni moins qu’un salaud.

À travers des flash-backs incessants vers l’enfance de la narratrice, le lecteur est plongé dans le mystère de toutes ces femmes distinguées qui venaient dans le cabinet de son père. Un jour, elle découvre qu’il pratique des avortements clandestins et l’assiste même lors de l’un d’entre eux : une scène poignante de réalisme qui évite toutefois le piège du gore ou du pathos.

Le lecteur apprend que malheureusement, un tragique événement de jeune femme a fait écho à cette expérience de fille puisque la narratrice a dû avorter. Le père de l’embryon aspirait à être professeur de théologie et ne voulait pas compromettre sa carrière avec un enfant conçu hors mariage. Lorsqu’elle apprend son avortement à son père, celui-ci fait une crise cardiaque.

À sa mort, l’héritage est étonnamment maigre. Tandis que l’avocat chargé de régler la succession pense à une dissimulation d’argent (due à une activité clandestine ?), le lecteur imagine au contraire que l’ancien médecin ne touchait pas des sommes mirobolantes pour ses actes exceptionnels.

 

Le rêve de ma mère

Fait très rare sinon presque unique en littérature, cette nouvelle est racontée du point de vue d’un…bébé ! Elle s’ouvre sur un rêve de la mère de la narratrice dans lequel celle-ci sauve la vie d’un bébé menacé par le froid.  Un rêve qui résonne avec la réalité et le dénouement de l’intrigue vécu par le bébé narrateur.

Jill, apprentie violoniste au conservatoire, vient de perdre son mari à la guerre. Enceinte, elle n’a nulle part où aller et  emménage chez sa belle-famille. La belle-mère est sénile, sa fille aînée Ailsa contrôle tout dans la maison tandis que Iona, la benjamine, est instable et effacée. À la naissance du bébé, le lien maternel ne se construit pas et l’enfant ne cesse de pleurer que dans les bras d’Iona. Il hurle même de manière inquiétante lorsque sa mère reprend ses gammes de violon pour la première fois après son accouchement, ce qui lui vaut une interdiction formelle de la part d’Ailsa de retoucher à cet instrument.

Mais une épreuve arrive à la fois pour la mère et la tante lorsque les trois membres de la belle-famille doivent partir pour un long voyage en voiture. Plus de vingt-quatre heures de séparation entre Iona et le bébé : une éternité. Bien évidemment, ce dernier hurle comme il n’a jamais hurlé, comme pour faire craquer Jill. À bout de nerf et épuisée, celle-ci met une légère dose de somnifères dans le biberon. Le bébé s’endort dans sa chambre et Jill peut enfin faire de même, sur le canapé du salon. Ayant écourté sa visite sous la pression d’Iona, la belle-famille débarque et Iona se rue sur le bébé qu’elle croit mort. S’en suit une hystérie collective pendant laquelle Ailsa, tout en refusant de regarder l’enfant, essaie tant bien que mal de gérer la situation avec le médecin qui habite juste à côté. La narratrice affirme des sentiments et analyses comme s’ils étaient des souvenirs. Ainsi elle n’était pas morte, mais « à distance », et son retour à la vie impliquait sa propre volonté, celle de mettre fin à sa « lutte contre sa mère », et en cédant, d’accepter son « sexe » (female nature).

Après ce véritable chamboulement, la situation se normalise très vite. Jill passe ses examens, gagne sa vie en tant que violoniste et se remarie, tandis qu’Iona se fait à nouveau interner.

 

 

Pourquoi Alice Munro est-elle l’un des meilleurs auteurs de nouvelles ?

Comme annoncé dans l’introduction, Munro vous perd, s’amuse à vous faire douter en permanence. On se pose de multiples questions pendant et après la lecture d’une nouvelle. J’ai quitté ma séance de Book Club avec plus d’interrogations qu’en arrivant. Le groupe était presque toujours incapable de trancher. Mais comment fait-elle ?

Munro use et abuse de techniques de narration acrobatiques, notamment des voyages dans le temps. Tout d’abord de manière traditionnelle pour le meurtre de la nouvelle éponyme, avec une ouverture sur la découverte du corps, puis un changement total de personnages qu’on ne comprend que tardivement, pour au final aboutir à une élucidation – et encore ! – du crime. Dans Jakarta, Munro fait appel au mécanisme inverse du procédé habituel de narration consistant à commencer un récit du point de vue d’une personne âgée avant de recourir à des retours en arrière. Ensuite, elle opère des va-et-vient temporels réguliers entre les deux jeunes couples et les vieux amis Sonje et Kent. Dans Les enfants restent, le temps de la narration est encore plus surprenant : on laisse croire que tout le récit, raconté du point de vue de Pauline, est au présent, alors qu’il est un lointain souvenir et que sa fille aînée Caitlin est adulte. Même chose dans Riche à crever où la petite Karin est « actuellement » dans une chambre d’hôpital.

En outre, la palette de narrateurs et perspectives est exceptionnelle. On commence par découvrir un corps à travers des yeux d’enfants, puis l’élucide à travers ceux de l’infirmière de la femme et complice du tueur ! Dans Jakarta, les souvenirs de jeunesse sont racontés du point de vue de Kath, un personnage absent – et pourtant vivant – du temps présent. Dans Sauvez le moissonneur, la relation entre Eve et Sophie reste floue pendant de nombreuses pages, et le lecteur apprend bien tard que son référent, Eve, est la mère de Sophie. Même chose pour le sexe du narrateur dans Avant le changement. Sans compter la narratrice anonyme de Cortes Island, et surtout le bébé de la nouvelle de clôture. Une prouesse.

Mais s’il fallait qualifier la virtuosité de Munro en un mot – celui que j’ai d’ailleurs choisi pour la petite conclusion individuelle lors notre réunion de Book Club, ce serait mystérieux. En effet, le doute plane dans tous les recoins du récit, sans parler des fins totalement ouvertes : Mme Quinns raconte-t-elle des histoires pour se venger de son mari au crépuscule amer de sa vie ? Que ressent Enid pour Rupert dont elle s’est tant moqué à l’école ? Que va-t-il se passer entre eux sur cette barque à l’abri des regards ? Et si Sonje n’était pas aveuglée par son grand amour pour cet homme plus âgé et volage ; après tout, peut-être Cottar a-t-il vraiment mis en scène sa mort pour « refaire sa vie » tranquillement à Jakarta ? Comment interpréter les rêves érotiques tordus d’Enid et de la narratrice de Cortes Island ? Par la culpabilité sans doute. Rappelons que ce thème est très cher à Munro qui a grandi dans une minuscule communauté épiscopalienne – donc sans les vertus de facilité de la confession suivi du pardon propres au catholicisme – et extrêmement bigote en Ontario. Pourquoi Rosemary, alors qu’elle est « riche à crever », vit-elle dans une roulotte à côté de la maison d’un couple dont l’homme avec qui elle travaille la malmène ? Et quelle symbolique dans cette scène où une jeune fille pré pubère prend feu déguisée en mariée ? Quant au père de la narratrice d’Avant le changement, exerçait-il des avortements clandestins par conviction ou par intérêt financier ? Si cet acte le débectait, cela expliquerait sa crise cardiaque à l’annonce de l’avortement de sa fille. Elle ne le saura jamais. Et enfin comment la narratrice-bébé du Rêve de ma mère a-t-elle pu sciemment rejeter sa mère et tout faire pour la couper de sa passion, la pousser à l’infanticide – une idée qui ne lui a pas traversé l’esprit, mais qui semblait l’intention du bébé – et finalement revenir au lien maternel, seule condition à l’acceptation de sa féminité ?

 

Féministe, peut-être – ode à la liberté des femmes, sûrement

Si la relation mère-fille est au cœur de quatre nouvelles, c’est parce que le recueil entier est une ode à la liberté des femmes. Le titre annonce la couleur, peut-être avec ironie, car l’idéal de la femme aimante et de la mère nourricière se prend un gros coup de pelle dès la première intrigue.  La vie de Munro – son enfance dans les contraintes de la religion, son mariage précoce, sa difficulté à écrire tout en étant enfermée dans son statut de mère et femme au foyer, sa culpabilité vis-à-vis de sa mère mourante et dépendante – concentre les grandes problématiques auxquelles toutes les femmes de sa génération ont été confrontées. La religion et l’asservissement des femmes dans les sociétés occidentales d’après-guerre constituent un véritable mur contre lequel s’abat le désir d’émancipation légitime et vecteur de culpabilité. Celle-ci est présente dans chaque nouvelle, et se déploie particulièrement dans le rapport à la maternité. Tandis qu’Enid n’a pas procréé au grand dam de sa mère et constate, désolée mais pas surprise, que Mme Quinn déteste ses filles, Kath est rappelée à son devoir de mère pendant une danse lascive. Quant à Eve, avec son prénom évocateur du péché, elle se découvre une attirance pour le même sexe à un âge très avancé et fait porter sans le vouloir la responsabilité du secret sur la génération suivante – en l’occurrence son petit-fils. Mais sa fille Sophie n’est pas exempte de ce même sentiment de culpabilité puisqu’elle repousse (l’annonce de) son départ de la maison de vacances partagée avec sa mère. Mais la culpabilité la plus flagrante et objectivement justifiée – même si elle l’est tout autant que la faute est justifiable – reste celle que ressent Pauline, la femme adultère qui abandonne ses enfants. Caitlin ne lui pardonnera sans doute jamais. Toutefois le lecteur ne peut avoir que de l’empathie pour cette femme enfermée dans le carcan du foyer, de sa belle-famille, et pour qui le théâtre était une échappatoire, absolue : partir c’était partir entièrement puisque « les enfants restent ». Avant le changement fait figure d’exception car elle tourne autour d’une relation fille-père. La culpabilité de la narratrice vis-à-vis de la naissance avortée n’est pourtant pas développée de manière explicite, contrairement à celle vis-à-vis du père, et même celle du père directement. Responsable mais non coupable de deux « morts », la narratrice dirige pourtant ses écrits et pensées vers celui qui est à l’origine – directement puis indirectement – des deux drames. Enfin la dernière nouvelle s’ouvre sur la culpabilité de la mère, avec ce rêve où elle sauve un bébé in extremis de la mort. Le conflit entre son devoir de mère et sa passion fait écho à la biographie de Munro – laquelle serait une synthèse des tiraillements entre le foyer et la création auxquels sont confrontées la narratrice de Cortes Island avec l’écriture, et Jill avec la musique. Les rêves ont une double fonction dans les nouvelles, ils sont à la fois expression des frustrations (sexuelles) des femmes assignées à un rôle pesant et vecteur des plus grands flous. Réalité ou imagination ? Tout comme Iona croit avoir vu le bébé mourir, peut-être Mme Quinns délire-t-elle complètement dans son histoire de meurtre ? Mais dans la nouvelle la plus aboutie concernant cet aspect du rêve, l’acceptation – décrite comme volontaire ! – par le bébé narrateur de son sexe féminin passe par la paix avec sa mère et apparaît alors comme une question de vie ou de mort. Seule la mort permettrait d’échapper à sa condition de femme. C’est sur cette vision radicale de la femme que s’achève ce recueil qui, à travers des portraits d’avant la révolution sexuelle, livre une véritable réflexion sur la condition féminine et l’impossibilité de compromis à laquelle elle est soumise.

De leurs côté, les hommes sont toujours des personnages secondaires : plus libres, ils sont forcément moins intéressants. Même lorsqu’un médecin avorte des femmes, il n’y a aucune certitude quant à ses pensées et émotions car son activité est décrite du point de vue de sa fille. Et même s’il fait quelque chose de grand, son portrait n’est pas très flatteur : il respire fort et se montre tellement cassant avec sa fille que le lecteur croit pendant des pages que le narrateur est son fils. Mis à part dans Cortes Island où la harpie prend le dessus, les archétypes masculins sont d’ailleurs souvent prétentieux et jamais très reluisants. Dans L’Amour d’une honnête femme, on a droit au père violent, au vieux libidineux et au mari jaloux, mais plutôt sympathique car ancienne victime et bon justicier. En y regardant de plus près, les personnages masculins les plus tendres sont encore des petits garçons. Dans Jakarta, Cottar est un polygame ultra charismatique qui se serait fait passer pour mort afin de se débarrasser de sa petite amie trop enamourée, tandis que son strict opposé, Kent, se contente d’être ridicule. Persuadé, comme tous les hommes, que son ex s’intéresse à sa vie des décennies plus tard, il rend visite à Sonje dans l’espoir que celle-ci raconte à Kath à quel point il a bonne mine et semble heureux avec sa nouvelle femme beaucoup – beaucoup – plus jeune. Dans Sauvez le moissonneur, c’est l’apothéose : un groupe d’alcooliques rustres et crades. Et enfin, on retrouve l’arrogance, visiblement le principal trait masculin d’après Munro, dans toutes les nouvelles qui suivent. Dans Les enfants restent, les femmes sont ouvertement considérées comme inférieures, incapables de raisonnement et incultes. Elles n’échappent pas au sarcasme permanent des deux hommes de la famille. Si la mère de Brian n’a aucun sens de l’orientation, c’est parce qu’elle est une femme selon son père, et parce qu’elle est sa mère selon Brian. Quant à Pauline, l’annonce de sa connaissance de la pièce Eurydice lors de sa rencontre avec Jeffrey provoque l’agacement de celui-ci. Certes on comprend qu’elle se barre, mais on regrette qu’elle quitte un con pour un autre. Dans Riche à crever, Derek possède un grave complexe de supériorité – ou plutôt d’infériorité, comme le prouve son allusion à la fortune de Rosemary – et se montre odieux avec cette dernière, elle-même caricature de la femme dévouée puisqu’elle a tout abandonné pour l’aider à écrire son livre. Malgré cette compétition sans merci, le mystérieux destinataire des lettres de la narratrice d’Avant le changement remporte haut la main le prix du Salaud d’or. Faire avorter une femme pour ne pas nuire à sa réputation et à sa carrière…Champion. Enfin même mort, le mari de Jill ne nous fait pas trop de peine, car lui aussi est décrit comme arrogant et sarcastique.

Décidément, l’ode à ces femmes qui font face aux difficultés de leur condition ne saurait être rédigée sans une certaine sévérité à l’égard de l’autre plateau de la balance, celui des hommes et de leur arrogance due à la place privilégiée offerte par une société qui leur est largement favorable. En esquissant la lourdeur de ces Messieurs, Munro fait mieux ressortir la hauteur des femmes sur l’autre plateau de la balance sociétale.

L’Écume des jours, Boris Vian

Résumé

Grand amateur de jazz, Colin est un jeune homme riche – son coffre-fort est rempli de doublezons – et oisif qui vit dans un univers fantastique de synesthésie. Ainsi il compose des boissons à partir des airs de jazz qu’il joue sur son pianocktail. Colin est un amoureux et fait preuve d’un grand dévouement envers Chloé, celle qu’il épousera peu de temps après son coup de foudre. Il s’oppose à Nicolas, son brillant cuisinier personnel, qui enchaîne les aventures et se montre indifférent à l’amour d’Isis, l’amie de Chloé et d’Alise. Quant à son ami Chick, ingénieur au salaire nettement inférieur à celui de ses ouvriers, il dépense tout son argent dans les livres et autres objets liés à Jean-Sol Partre. Et malgré la somme importante transmise par Colin afin qu’il épouse Alise, hors de question de demander celle-ci en mariage.

Alors qu’ils sont en voyage de noces, Chloé tombe gravement malade. Le médecin lui diagnostique un nénuphar au poumon. S’en suit une longue et douloureuse agonie, entre rétrécissement de l’espace autour de la malade et petits boulots absurdes et pénibles auxquels Colin se rabaisse pour acheter des fleurs destinées à lutter contre le nénuphar.

De son côté, Alise ne supporte plus la passion de son amoureux et tue Jean-Sol Partre à l’aide d’un arrache-cœur, avant de mettre le feu aux librairies du quartier de Chick dans une tentative désespérée de le délivrer de sa lubie. Or le cercle chaotique finit par se refermer sur Chick lui-même puisque, n’ayant pas payé ses impôts pour des raisons évidentes, il subit un contrôle fiscal au cours duquel l’un des policiers le tue accidentellement. Alise s’éteint quant à elle dans son propre incendie.

À la mort de Chloé, l’appartement disparaît complètement et Colin, ruiné, doit se contenter de funérailles minables pour la femme qu’il aime, avec en prime une humiliation de la part des porteurs. Colin reste inconsolable, un spectacle terrible pour sa souris qui va jusqu’à supplier un chat de la manger.

Une langue transformée

Dès les premières lignes, le lecteur est frappé par la description de cet univers à part, qui obéit à ses propres règles. Les mots « collent » à ce monde poétique et fantastique où tout semble absurde sans l’être vraiment. Dans ce conte tragique, Vian fait appel à différents procédés pour jouer avec notre langue et ainsi raconter l’histoire de Colin en détournant nos repères. Parmi les exemples cités en annexe de mon édition, j’ai retenu les suivants :

  • Basculement d’un registre à l’autre : utilisation aussi bien du grossier (« foutre », « engueulade ») que du très soutenu (« lustrée à miracle »), et même d’un passé simple plus que désuet, (« que je l’examinasse »)
  • Vocabulaire parfois incongru : allant de l’archaïque (« icelui » « s’abluter ») au spécialisé (par exemple dans les domaines de la cuisine et du patinage), en passant par l’emploi de mots rares (« cromorne », « insoler »).
  • Jeu de mots : sur le double sens d’un mot (« cocotte », femme légère/ustensile de cuisine, « exécuter », effectuer/mettre à mort), sur la signification concrète d’expressions imagées (« manger avec un lance-pierres », « couper la poire en deux »), sur des syntagmes nominaux absurdes (« fresques à l’eau lourde », « peau de néant »), sur des syntagmes modifiés par surimpression (« passage à tabac de contrebande » pendant le contrôle fiscal de Chick, « pédérastes d’honneur » au mariage de Chloé et Colin), pour parodier Sartre, « qui écrit n’importe quoi », en enchaînant les paradigmes à partir de ses titres (« La Nausée démultipliée »), mais aussi à l’aide de contrepèteries, puisque l’écrivain à tout faire devient « Jean-Sol Partre ». À noter également le classique mais toujours efficace calembour (« chaussures de serpent teint », « baise-bol » et « suppôt de Satin », entre contrepèterie et calembour) et enfin le changement de genre (« un courge », « l’icone écossais »).
  • Néologismes : extrêmement nombreux, car Vian tire le détournement de notre langue vers la création de mots pour mieux décrire ce monde parallèle au notre. Tantôt il décompose, et les gendarmes deviennent des « agents d’armes », tantôt il allonge, l’antiquaire devient un « antiquitaire », ou élague au contraire, et transforme la bénédiction en « béniction ». Et puis il y a le célèbre pianocktail, instrument ultime de synesthésie qui méritait bien une appellation originale, sans oublier les piques anti-cléricales à grand renfort de suffixes dépréciatifs, avec un « prioir » moins élégant qu’un prie-Dieu et une « sacristoche », et enfin quelques emprunts à l’anglais, que ce soit par anglicisme (« grapefruit ») ou par calque (« relatifs » pour désigner des parents).

L’écume de l’amour

L’Écume des jours est en premier lieu une histoire d’amour, celle de Colin et Chloé, dont le prénom renvoie à un morceau interprété par Duke Elligton, immense jazzman et idole de Colin. La jeune femme incarne la perfection féminine aux yeux du personnage principal : sa beauté et sa douceur n’ont d’égal que son innocence bafouée par la maladie. Selon les ressorts classiques de la fiction, ce grand amour se termine de façon tragique et celui qui reste ne peut survivre à la mort de l’être aimé. Une histoire qui ne doit pas pour autant occulter les autres formes d’amour du roman : l’amour contrarié entre Chick et Alise – laquelle commettra finalement le pire à cause d’un sentiment non partagé – l’amour charnel entre Nicolas et Isis, et enfin l’amitié entre Chick et Colin, ce dernier donnant une grande partie de sa fortune à son ami pour l’aider à payer ses dettes.

La maladie, qui touche si injustement le personnage le plus pur du roman, affecte tous les autres. Colin, pourtant fin gourmet et grand amateur de jazz, perd goût à la vie, et néglige même son apparence alors que le roman s’ouvre précisément sur la description d’un jeune homme coquet. Nicolas, séducteur et charmant, vieillit à vue d’œil et « prend » une dizaine d’années.

Et puis cette maladie donne lieu à toute une thématique de l’eau. D’abord lorsque la neige atteint physiquement Chloé pendant la nuit de noces, ensuite à l’annonce de l’existence du nénuphar. Puisqu’il s’agit d’une plante aquatique à combattre, le médecin interdit à Chloé de boire de l’eau. Dans ce monde décidément à part, le liquide vital devient mortel. Prenant peu à peu une forme synonyme de pourrissement et de tristesse annoncés par le titre même de l’ouvrage, l’eau devient marécageuse pendant toute la durée de la maladie : l’appartement se détériore progressivement à cause de l’humidité fatale – même la souris ne parvient pas à le maintenir dans un état correct – et le parquet est froid comme un marécage. Un décor qui n’est pas sans rappeler le climat du berceau du jazz. Enfin, Colin fixe désespérément et indéfiniment la rivière après l’enterrement de Chloé.

Ici un extrait qui éclaire le titre et la symbolique morbide de l’écume :

« À l’endroit où les fleuves se jettent dans la mer, il se forme une barre difficile à franchir, et de grands remous écumeux où dansent les épaves. Entre la nuit du dehors et la lumière de la lampe, les souvenirs refluaient de l’obscurité, se heurtaient à la clarté et, tantôt immergés, tantôt apparents, montraient leur ventre blanc et leur dos argenté. »  (p. 174)

Critique du travail

Mais au-delà des conséquences visibles de la maladie sur les personnages et leur environnement, celle-ci donne lieu à un réquisitoire extrêmement violent contre travail et plus généralement la société. Colin, ancien riche oisif qui baignait dans un monde joyeux et coloré, se retrouve projeté dans la grisaille du travail par nécessité. Bien avant cette plongée dans la réalité, Colin émet, sous forme de mépris envers les pauvres, une critique virulente du travail alors que les jeunes mariés entament leur voyage de noces et croisent des travailleurs sur le chemin. En avance sur son temps, Vian fait passer une prophétie sur la disparition du travail manuel, bête et méchant, à travers la bouche de son personnage principal. Celui-ci décrit les travailleurs d’une mine de cuivre comme des hommes aux regards hostiles et en conclut que les gens travaillent « par habitude », puisque personne n’aime vraiment ça, mais surtout que « c’est idiot de faire un travail que des machines pourraient faire ». À la vision hégélienne du travail comme activité libératrice, Vian oppose un abrutissement des masses qui réussit à leur faire croire à la vertu du travail.

Il ne sait pas ce qui l’attend. Pour subvenir au traitement contre le nénuphar, il devra enchaîner les petits boulots.  Il commence par se rendre à une « offre d’emploi » et atterrit dans un environnement qui défit ses employés. Ils doivent courir dans les virages pour garder l’équilibre – ce qui symbolise l’aspect cruel et compétitif du travail où les faibles sont éliminés – et Colin, une fois dans le bureau du directeur, doit s’assoir sur un siège qui se tord sous son poids. Le directeur quant à lui se montre impoli – il hurle – aussi bien vis-à-vis de Colin que du sous-directeur. Ce dernier apparaît comme physiquement ruiné par le travail et aussi odieux avec ses subordonnés, en l’occurrence avec sa secrétaire, que son supérieur. La critique de la hiérarchie atteint ensuite son apogée lorsque, suite à un délire paranoïaque du directeur, on comprend qu’ils soupçonnent Colin de vouloir prendre la place du chef par…fainéantise. L’ancien riche est ensuite contraint de s’adonner à des tâches aussi ingrates que ridicules, en particulier lorsque l’homme de vingt-neuf ans à l’apparence de vieillard doit s’allonger sur la terre et dégager de la chaleur humaine pour faire pousser des canons de fusil…De la chaleur humaine pour des outils destinés à détruire les hommes ? Un paradoxe intéressant qui montre l’aspect déshumanisant du travail, les hommes œuvrant à leur propre perte en donnant ainsi de leur personne, de leur humanité.

L’association du travail avec la mort s’exprime bien évidemment de manière explicite lors de cet épisode à l’usine de Chick. Plusieurs ouvriers sont tués par leur machine sans susciter la moindre compassion de la part de leur supérieur ; le principal souci étant, alors que les cadavres sanguinolents sont encore chauds, de savoir comment remplacer ces « hommes » au plus vite pour ne pas perdre en productivité.

Mais au-delà de ces scènes marquantes, la critique du travail s’exprime de manière plus subtile tout au long du roman. Ainsi, Vian insiste sur la bêtise d’un employé de la patinoire dont le travail consiste à distribuer les casiers en notant uniquement les initiales – et non les patronymes, trop compliqué – des clients. Nicolas a quant à lui un comportement typique de valet. Soumis, il flatte son maître et ne dit jamais ce qu’il pense. Son langage châtié devient vulgaire lorsque, sur la fin, Colin ne représente plus l’appât de l’argent. Il en va de même pour les ecclésiastiques, dévoués au mariage et pressés à l’enterrement.

Les mémoires d’un chat, Hiro Arikawa

Après le poids d’un monstre tel que Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, rien de tel pour délester mon petit cerveau de lectrice qu’un livre japonais – mon premier ! – écrit par une autrice de romans pour adolescents. En anglais, Les mémoires d’un chat gagnent en précision et deviennent The Travelling Cat’s Chronicles. J’aime les voyages, j’aime les chats, ce livre est donc fait pour moi en plus d’arriver au bon moment. Alors merci à mon Book Club pour cet enchaînement des œuvres si parfait : folie russe, feel good japonais, BD sur la Shoah (affaire à suivre)…

 

Résumé

Nana (« sept » en japonais), le narrateur, est un ancien chat errant de Tokyo. Pendant son ancienne vie, il dormait sur le capot d’une voiture d’un parking résidentiel et se faisait nourrir par Satoru, un habitant de l’immeuble. Un jour, il est grièvement blessé après avoir été renversé par une voiture. Le jeune homme le soigne puis le recueille chez lui pendant sa convalescence. Ils ne se quitteront plus, jusqu’à ce que Satoru annonce devoir se séparer de Nana. S’en suit un voyage dans un van à travers le Japon et le passé de Satoru, au gré des personnes à qui il envisage de confier son petit trésor.

 

  1. Le mari sans épouse

Kosuke est un ami d’enfance et tient une place particulière dans l’histoire personnelle de Satoru. En effet, c’est grâce à lui que Satoru a adopté son premier chat, Hachi (« huit » en japonais), le prédécesseur de Nana qui lui ressemble d’ailleurs comme deux gouttes d’eau. Satoru est un excellent nageur et le frêle Kosuke est forcé d’aller au club de natation par sa mère pour l’endurcir. Mais un soir, juste avant leur séance, les deux garçons – Kosuke le premier – trouvent une boîte qui bouge sur un trottoir de leur quartier. Celle-ci contient deux chatons abandonnés. Un seul survit et malgré une tentative de fugue mise en œuvre par Satoru, l’immuable sévérité du père de Kosuke a raison du projet initial et les gentils parents de Satoru accueillent Hachi avec joie.

Mais le bonheur s’arrête de la façon la plus brutale qui soit. Alors que les deux amis sont en voyage scolaire à Kyoto, Satoru doit soudain rentrer. À son retour, Kosuke apprend que les parents de son camarade sont décédés dans un accident de voiture. Celui-ci emménage avec sa tante Noriko et, comme un malheur n’arrive jamais seul, doit se séparer de Hachi.

Aujourd’hui, Kosuke continue à souffrir d’une figure paternelle écrasante. Il a repris le studio photo de celui-ci et doit faire face à ses reproches d’ordre professionnels, mais aussi personnels puisqu’il ne parvient pas à avoir d’enfant avec sa femme. Celle-ci étant partie à cause de l’incapacité de son mari à s’affirmer face à son père, Kosuke espère reconquérir cette amoureuse des chats en adoptant Nana. Mais trop intelligent, le matou comprend vite que Kosuke l’accepterait pour de mauvaises raisons et refuse de sortir de sa cage pour montrer son désaccord ferme et définitif. Après une halte émouvante et traumatisante pour Nana au bord de la mer, le voyage se poursuit en direction du prochain candidat à l’adoption.

 

  1. Le fermier un peu rustre

Cette fois-ci, le van s’arrête à la campagne pour rendre visite à Yoshimine, devenu le meilleur ami de Satoru après son arrivée dans un nouveau collège. Trop pris par leur travail, les parents de Yoshimine l’abandonnent à sa grand-mère à la campagne. Une vie rêvée pour lui qui se passionne pour les travaux agricoles et le club de botanique du collège, ouvert du seul fait d’un second participant : Satoru. Alors que Noriko, juge de profession, a très peu de temps à accorder à son neveu, un lien très fort se tisse avec la grand-mère de son ami, qu’il considère rapidement comme la sienne – puisque lui-même n’en a jamais eu – et chez laquelle il passe tout son temps libre.

Mais là encore, malgré les enseignements que Nana prodigue généreusement au chaton de Yoshimine afin de le transformer en bon chasseur utile dans une ferme, le narrateur met en œuvre un nouveau stratagème et parvient à échapper au fermier un peu austère. Les deux inséparables se dirigent alors vers le sublime Mont Fuji. Nana en croit à peine ses yeux tant la vision de cette unique montagne paraissant sortie de nulle part – ou plutôt d’une vaste étendue plate – est puissante en comparaison de ce qu’il a pu voir à la télévision.

 

  1. L’hôtel pour animaux de Sugi et Chikako

Satoru a connu ce couple au lycée. Il a d’abord fait la connaissance de Sugi dans des circonstances qui rappellent une autre aventure de son passé d’écolier, puisque les deux adolescents se sont littéralement jetés à l’eau pour sauver un petit chien. C’est à cette période que Satoru profite de vacances d’été pour travailler dur au service de Chikako dans le but ultime de se rendre à Takamatsu où Hachi vit désormais. Malheureusement, il apprend par ses nouveaux propriétaires la mort de l’unique vestige de son enfance.

Mais le cœur de cette visite réside surtout dans le non-dit, à savoir la jalousie lancinante de Sugi à l’égard du gentil Satoru qui surmonte les pires malheurs avec calme et résilience. L’abnégation du héros – humain – de ce roman atteint son paroxysme lorsqu’à l’époque, il renonce à dévoiler ses sentiments à Chikako après que son meilleur ami lui a annoncé les siens pour la jeune fille. Or le chien de Sugi ressent cette animosité (ah ah) et montre les crocs dès l’arrivée de l’ami – en surface – et rival – en réalité – de son maître. Et malgré la bonne entente qui règne entre Nana et la gentille chattoune âgée de Chikako – grâce à laquelle le narrateur découvre les joies de la sieste sur une télévision vintage – le matou se jette sur le chien de Sugi. Fort heureusement, ce dernier ne réplique pas, mais la conversation entre les deux adversaires lève le mystère sur les raisons qui ont poussé Satoru à confier son chat. Le chien sent que le rival de son maître n’en a plus pour longtemps.

Après une telle bagarre, il est bien évident que Nana ne peut rester dans cet hôtel pour animaux domestiques. Satoru part précipitamment, mais pas sans faire demi-tour pour avouer ses anciens sentiments à Chikako. Contre toute attente, la jeune femme tant convoitée se contente de rire et indique à son mari qu’il est impossible de savoir aujourd’hui si cette même confession à l’époque aurait pu entraver leur mariage.

 

  • Entre amis

Inexorablement, l’émotion va crescendo à mesure que le voyage touche à sa fin et que les manifestations d’amour fusionnel entre les deux êtres gagnent en intensité. Satoru prend désormais le ferry pour rejoindre l’île d’Hokkaido. En caricature touchante du maître esseulé, il enregistre son chat en tant que passager et, lorsque celui-ci est finalement placé dans une soute spéciale pour animaux, multiplie les visites. Le voyage est interminable pour Nana qui doit partager l’espace avec une écrasante majorité de chiens très bavards. Au départ comique, ce passage adopte une couleur triste quand les chiens cessent de se moquer du chat au maître particulièrement envahissant pour saluer joyeusement le bipède dont ils ont flairé la mort prochaine.

Enfin arrivés à Hokkaido, le tandem – et surtout Nana qui découvre tout – s’émerveille devant la beauté de l’île, avec ses grands champs de fleurs – ce qui inclut une petite frayeur lorsque Nana suit son instinct de chasseur et s’éloigne de Satoru au milieu d’un champ aux hautes fleurs – et sa faune, laquelle donne lieu à quelques scènes cocasses. Mais surtout, ils ont pour la première fois l’occasion d’admirer un arc-en-ciel dans son intégralité. Une observation qui donne lieu à un moment sublime de fusion entre un maître condamné et son plus fidèle compagnon. Petite note personnelle : c’est à la lecture de ce passage que j’ai eu les larmes aux yeux.

Enfin, avant de rejoindre sa destination finale, Satoru se rend sur la tombe de ses parents.

 

  1. Comment Noriko a appris à aimer

            Cette dernière visite est celle des révélations qui éclairent soudain l’histoire tragique de Satoru. Tout d’abord, les parents qui l’ont élevé ne sont pas ses véritables parents. Or Noriko, obnubilée par sa carrière et extrêmement maladroite dans les relations humaines, lui annonce la nouvelle de but en blanc dès qu’elle l’accueille chez elle à la mort de sa sœur et de son mari. Elle lui raconte alors son histoire : Satoru est un bébé abandonné et Noriko est à l’époque en charge de l’affaire. Elle fait condamner les      parents biologiques et se bat pour que l’enfant ne finisse pas orphelin. Sa sœur et son   mari ne parvenant pas à avoir d’enfants, Noriko fait placer le bébé chez ce couple.

Quant à celle qui jadis ne voulait pas de Hachi, elle doit bien s’adapter à Nana puisque   celui-ci finira tout naturellement sa vie auprès de celle qui a adopté son maître.          L’acclimatation n’est pas sans écueil, ce qui donne lieu à des passages amusants, voire ridicules aux yeux de n’importe quel amoureux des chats. Ainsi Noriko achète une couchette spacieuse pour Nana, qui bien évidemment n’y met pas une patte et lui préfère une boîte minuscule où il rentre à peine. C’est tout de même le principe du chat : la recherche du défi et de la difficulté par opposition à la logique humaine. Pour nous,  les tentatives d’approche de la maîtresse (de maison seulement !) sont à la limite du pathétique : caresser un chat par la queue ou encore s’effrayer des vibrations de la gorge            provoquées par le ronronnement ! Dans ce dernier cas, la réaction forcée de Nana   montre à quel point cette petite tête de mule est, une fois n’est pas coutume, prête à faire           des efforts pour cette ultime candidate à l’adoption. Et pour cause, il sait qu’il n’a plus le choix et ne pourra y échapper comme il le faisait à chacune des étapes précédentes.

Ce chapitre fait par ailleurs la synthèse du voyage qui le précède et de la psychologie        du personnage mourant puisqu’il réunit à l’occasion de la Saint-Sylvestre tous les        protagonistes rencontrés sur la route. Chacun évoque les améliorations dans leur vie    apportés par le grand sage Satoru. Ainsi Kosuke a, sur les conseils de son ami, adopté    un chat à lui et faisant d’une pierre deux coups, réglé son problème paternel en ouvrant un studio photo spécialisé dans la photographie animale. Le commerce fonctionne donc  à merveille et son père ne peut qu’admirer la réussite de son fils. Le tout lui a permis de reconquérir son épouse. Enfin Sugi est rassuré vis-à-vis des sentiments de sa femme, sa jalousie s’est éteinte et le couple du Mont Fiji est ressorti de cette visite mouvementée plus solide que jamais.

Nana voit ensuite son maître physiquement diminué et partir pour des séjours à l’hôpital de plus en plus longs et rapprochés, jusqu’au séjour final. N’y tenant plus, il s’échappe de la voiture de Noriko lors d’une visite à l’hôpital, se cache et parvient se rendre auprès Satoru pendant les courts instants – les hivers étant rigoureux à Hokkaido – qu’il passe à l’extérieur. Juste avant de rendre son dernier soupir, Noriko réussit à déjouer les             infirmières dans une scène tragico-grotesque pour que Nana puisse dire au revoir à          l’amour de sa vie.

 

  1. Epilogue : le voyage continue

            Effectivement, la vie continue pour Nana. Même s’il reste chez Noriko, celle-ci adopte   son propre chat car Nana appartiendra toujours à Satoru. Les deux félins s’entendent bien et comme l’indique le titre du chapitre précédent, la douceur du jeune homme en    fin de vie a laissé son empreinte chez la tante qui l’a élevé.

 

Un voyage au Japon

Visuel : Au pays du manga et des images d’Epinal avec cerisiers en fleurs et shishi-odoshi, l’importance de la forme passe aussi par la langue. Nous savons tous que les langues asiatiques sont par définition plus « imagées » que les nôtres, ne serait-ce du fait de leur transcription écrite sous forme de logogrammes. Mais passons sur le signifiant – que je ne connais pas – pour se concentrer sur le signifié. Les descriptions sont sublimes et le lecteur découvre lui aussi, à travers les yeux novices de Nana, les paysages bigarrés du pays du soleil levant. L’importance du visuel est posée dès le départ via le nom donné au chat. Au lieu de s’inspirer de la nourriture – je connais par exemple des Knacki, Tortilla et autres Caramel – Satoru pense à la forme de la queue – un sept – du chat qui ressemble tant à « Huit » (Hachi). Ensuite, le principe même du voyage en van est à l’origine d’une explosion de couleurs, en particulier sur l’île d’Hokkaido. Nana/le lecteur passe du blanc de la neige au sommet du Mont Fuji aux étendues mauves ou rouges des champs de l’île d’Hokkaido, avec au milieu un arc-en-ciel, pour réunir toutes les couleurs et symboliser l’absolue beauté –mais aussi la finité – de la relation entre Satoru et son chat.

La culture : Les éléments culturels du Japon sont distillés de manière plus subtile – sauf pour la nourriture traditionnelle et alléchante du repas de la Saint-Sylvestre – que la beauté de ses paysages, à travers les différentes rencontres et pièces du puzzle de la vie de Satoru. On y retrouve la réserve face à l’adversité – poussée à l’extrême chez Satoru – pour ne pas perdre la face aux yeux de la société. Sugi a toujours caché sa jalousie et Kosuke se soumet au tempérament tyrannique de son père. Ce qui nous amène au deuxième grand aspect culturel que j’ai relevé, en l’occurrence opposé à la réserve : la pression familiale. Elle s’exprime par une franchise ultra violente et choquante pour un lecteur occidental. Ainsi le père de Kosuke et la famille du père de Satoru ne se gênent pas pour culpabiliser les couples en question, notamment la femme, vis-à-vis de leur incapacité à avoir des enfants.

 

Satoru, professeur de la vie

N’oublions pas qu’Hiro Arikawa est une autrice pour adolescents, et a donc pour habitude de fonder ses fictions sur une « morale » implicite. Or le titre allemand explicite cette dimension essentielle du roman : Satoru und das Geheimnis des Glücks. Le secret du bonheur de Satoru s’inscrit dans un stoïcisme très concret et qui apparaît via une façade polie japonaise (cf. paragraphe ci-dessus). Faisant sienne la célèbre maxime d’Epictète – « ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu désires, mais désire que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux », il s’adapte aux situations et fait peu de cas de ses malheurs personnels. Ainsi il change d’activité à chaque nouvel établissement pour mieux s’intégrer et se trouve à chaque fois un nouveau meilleur ami. Excellent nageur, il ne continue pas ce sport au collège et lui préfère le club de botanique pour se rapprocher de Yoshimine. Même si les deux garçons ont en commun l’absence de parents, ni l’un ni l’autre ne s’apitoient sur leur sort ; ils se concentrent au contraire sur le bonheur présent, incarné par la figure de la grand-mère aimante. Et bien évidemment, il ne pleure qu’une seule fois après la mort de ses parents et s’accommode de sa tante peu commode et des nombreux déménagements dus à son travail. Sans compter la séparation, non moins douloureuse, d’avec Huchi et les tentatives manquées pour lui rendre visite, pour finir par l’annonce de sa mort. En parfait modèle de résilience, il semble également accepter le deuxième coup porté juste après l’accident mortel : Satoru a été un enfant abandonné. Y voyant sans doute une marque de générosité de la part de ceux qui l’ont élevé, il se concentre sur l’aspect positif de ce geste et se considère comme un enfant très désiré et chanceux d’être tombé sur des parents aussi aimants.

Mais cet état d’esprit ne le rend pas seulement heureux, il en fait profiter les autres, comme le prouve la scène de retrouvailles générales chez Noriko. Le recul vis-à-vis des événements, même les plus tragiques, est une acceptation du monde et indissociablement celle des autres. Effacer son ego devant la fatalité enseigne a fortiori à en faire de même par rapport à ses semblables. Ainsi Satoru renonce à convoiter Chikako par amitié pour Sugi et n’insiste pas auprès de sa tante pour adopter Hachi. Sur ce dernier point, l’avenir le récompensera avec une copie conforme du chat de son enfance.

 

Le maître docile et son chat sauvage

Et si une telle perfection prenait tout son sens grâce au regard d’un chat porté sur le maître à qui il doit la vie ? Non seulement l’immense gratitude – ou tout bonnement l’amour – de Nana pour Satoru ne quitte jamais le récit, mais la perfection de l’un ressort aussi par le biais du cynisme de l’autre. Dans un état d’esprit que nous attribuons toujours aux chats, il décrit par exemple son maître comme trop câlin et gênant dans ses moments alcoolisés, tandis que les chats, eux, se contentent d’être joyeux et joueurs après consommation d’herbe à chat, laquelle provoque une sorte d’ébriété comparable. Au-delà des analyses du narrateur, comme celle-ci, l’antinomie maître sociable/chat arrogant s’exprime dans de nombreuses scènes. Par exemple, Satoru jette un voile pudique sur ses sentiments envers Chikako, Nana se jette sur le chien de Sugi pour défendre l’honneur de son maître. Satoru rend régulièrement visite à son chat et salue poliment les nombreux chiens de l’espace dédié du ferry, Nana méprise ces derniers qui passent leur temps à aboyer comme des piplettes. Satoru ne questionne pas le monde ni ses autres habitants – pas même le manque de tact de Noriko, Nana ne comprend pas le pacifisme des chevaux et se moque d’eux avec un mépris non dissimulé de carnivore à l’égard de gros herbivores peureux.

L’opposition n’est bien sûr que de façade, car tous deux viennent de la rue, même si Nana y a passé plus de temps et se revendique fièrement ancien chat errant, tous deux sont recueillis par Noriko, tous deux aiment la solitude et l’exclusivité de leur relation, et enfin tous deux acceptent la mort de Satoru. Comme le montre l’épilogue, Nana mène une deuxième vie heureuse sans toutefois oublier ce maître qui lui a décidément tout appris, même la résilience. Une qualité qui finalement, en dépit des apparences, se mêle assez bien aux caractéristiques traditionnellement attribuées aux chats : curiosité (Nana se passionne pour tout ce qu’il découvre pendant cette traversée en van), entêtement mais plus par force de caractère que par refus de la réalité, solitude et indépendance sur fond de tendresse et de fidélité.

Le patient anglais, Michael Ondaatje

Le patient anglais de Michael Ondaatje est un roman au palmarès impressionnant. D’abord lauréat du prix du Gouverneur général et du prix Booker à sa sortie en 1992, il est même couronné bien plus tard par le Golden Man Booker en 2018, un prix unique qui, pour fêter les 50 ans du prix Booker, a élu le meilleur livre parmi les 51 lauréats ! Mais le succès a également débordé sur le 7e art puisque l’adaptation – très libre – en 1996 a été récompensée par neuf Oscars, dont celui du meilleur film, du meilleur réalisateur pour Anthony Minghella et de la meilleure actrice dans un second rôle pour Juliette Binoche. Passons sur cette adaptation très hollywoodienne qui est bien trop focalisée sur l’histoire de passion entre le patient anglais et Katharine Clifton, une place accordée sans commune mesure avec le livre.

 

Résumé

La deuxième guerre mondiale vient de se terminer et Hana, une infirmière canadienne de vingt-ans, séjourne en Toscane, dans la Villa San Girolamo, pour s’occuper d’un mystérieux patient anglais. Prétextant la trop grande fragilité du patient pour être transporté, Hana est restée dans ces mûrs dangereux lorsque les Alliés ont quitté cet ancien monastère transformé en hôpital. Le grand brûlé n’a conservé qu’un seul livre, Les Histoires d’Hérodote, dont les lectures sans relâche d’Hana à son chevet lui rappellent son passé dans le désert libyque. Il se souvient d’abord des soins apportés par une tribu de bédouins qui l’a recueilli pour profiter de son expertise en armes, et de ses explorations d’avant-guerre dans ce désert africain qu’il connaissait si bien.

Mais il a oublié une chose : son nom. Depuis son rapatriement sur le sol européen, il prétend être anglais. On le croit grâce à son accent impeccable, mais il s’appelle en réalité László de Almásy, un Hongrois membre d’un groupe de cartographes britanniques.

Très vite, la villa accueille un nouvel habitant : Caravaggio. Cet ami du père d’Hana – lui-même décédé pendant la guerre – est un ancien voleur engagé comme agent secret par les Britanniques. Envoyé en Afrique du Nord pour espionner les avancées des Allemands sur le territoire, il a ensuite été transféré en Italie où il a été démasqué et torturé. On lui a sectionné ses pouces d’ancien voleur. Aujourd’hui, il en veut terriblement à ses ennemis et déambule dans la villa avec une seringue de morphine à la main.

Une nuit, alors qu’Hana joue du piano, deux soldats britanniques surgis de nulle part lui hurlent d’arrêter. Les Allemands avaient pour habitude de placer des bombes dans ces instruments de musique inoffensifs en apparence. L’un d’eux est un Sikh et sapeur spécialisé dans le désamorçage des bombes aux mécanismes les plus subtils. Kip décide alors de rester pour éliminer tout danger sous-jacent et se lie d’amitié avec le patient anglais. Hana, désorientée parmi les désespérés, va vivre une courte histoire avec Kip, ce soldat peu loquace qui dort dans sa tente et ne semble être lui-même que lorsqu’il se retrouve seul face à une bombe.

Mais les révélations du patient anglais s’accélèrent à mesure que Caravaggio, suspicieux depuis son arrivée dans la villa, lui injecte des doses de morphine. Membre d’une expédition dans le désert libyque, Almásy est très rapidement tombé amoureux de Katharine Clifton, la jeune épouse de l’un des membres de l’équipe. Caravaggio apprend à son colocataire ennemi que seul le mari trompé ignore cette histoire, les services secrets britanniques savent tout depuis le début de cette liaison passionnée dans la chaleur torride des nuits du Caire. Quand Geoffrey Clifton finit par la découvrir, il entreprend d’éliminer tous les protagonistes du triangle amoureux en une fois. Aux commandes de son avion, avec son épouse à ses côtés, il tente de faire écraser la machine sur son rival qui l’attend au sol pour une expédition, quelque part sur le plateau de Gilf el-Kebir. L’entreprise échoue : ce dernier est à peine blessé, Katharine l’est plus gravement et seul le pilote meurt sur le coup. Almásy place Katharine dans la grotte des Nageurs et marche pendant trois jours jusqu’au village d’El Taj pour y chercher des secours. Il est malheureusement rattrapé par les Alliés qui le prennent pour un espion à cause de son nom et font peu de cas de leur compatriote à l’agonie. Ces derniers envoient alors leur capture mener des espions allemands jusqu’au Caire. À son retour pour le moins tardif à la grotte, Katharine est morte, ce qui donne lieu à un moment déroutant de…nécrophilie.

Le patient sous morphine se rappelle enfin des circonstances de son accident. Désireux d’enterrer la dépouille en Angleterre, il déterre son avion qu’il avait enfoui sous le sable avant que la guerre éclate. Mais l’engin fortement altéré perd de l’huile pendant le vol et prend feu. Il réussit à s’échapper en parachute et son corps gravement brûlé est retrouvé par un bédouin.

Le roman s’achève sur l’inimaginable point final de la seconde guerre mondiale : Hiroshima et Nagasaki. Kip, ce Sikh jusqu’ici très réservé et rallié à la cause des Britanniques, éclate et menace de tirer sur le patient  qu’il croit anglais et donc indirectement responsable de cette horreur. Selon lui, les Américains n’auraient jamais employé l’arme nucléaire contre d’autres Occidentaux. Le jeune Indien quitte ainsi la Villa San Girolamo, définitivement fâché avec l’Occident, et fonde une famille en Inde.

Un roman traversé par la tension

En temps de guerre, la tension des combats cohabite toujours avec la tension sexuelle. Chez des êtres entourés par la mort, les pulsions sexuelles – et donc de vie – ne peuvent être que décuplées. Nous avons tous vu les (trop) nombreux téléfilms français retraçant des histoires passionnelles entre un soldat nazi et une femme occupée, dans tous les sens du terme, depuis que son mari est mort au combat ou prisonnier de guerre quelque part. De la même manière, la situation actuelle du patient anglais et de Hana est ambiguë au départ, alors qu’ils sont encore seuls dans ces ruines toscanes. L’attirance physique est bien évidemment exclue, mais Hana, qui a pourtant mis de la distance entre elle et les nombreux blessés qu’elle a soignés depuis le début de la guerre, est troublée. À son arrivée dans la villa, Caravaggio la soupçonne même d’être amoureuse de son patient. Mais son choix déraisonné de rester entre ces mûrs qui menacent de s’écrouler et d’abattre les cloisons habituellement de mise entre un soignant et un patient semble provenir de sa désorientation totale depuis la mort de son père. Dans l’un des retours en arrière incessants du livre, on apprend par ailleurs qu’enfant, Hana était amoureuse de Caravaggio. Puis vient Kip et l’attirance physique plus tranchée et directe, puisqu’elle lui avoue même être aimantée par la peau foncée du jeune sapeur.

À l’image du récit détaillé – et documenté – des opérations de désamorçage de celui-ci, tous les personnages sont ou ont été soumis à une forte tension. Almásy est-il, comme Caravaggio le pense, un espion pour les Allemands responsable de la torture qu’a enduré le Canadien ? Que ressent vraiment Hana ? Pourra-t-elle retourner au Canada et tout simplement vivre après ce palier toscan entre la guerre et le retour à la paix ? Et pendant les récits des souvenirs d’Almásy, le lecteur ressent en permanence la tension exercée par la découverte inéluctable d’une relation adultère. Sans parler de la tempête de sable, si soudaine, et du danger de mort palpable. Dans tous les cas, l’alternative est radicale : on s’en sort ou tout explose. C’est finalement la deuxième option qui se produit et Kip explose en apprenant le drame japonais, malgré toutes les épreuves qu’il a surmonté : la perte de ses amis les plus proches, y compris de son mentor britannique, et les bombes allemandes les plus sophistiquées qu’il est parvenu à désactiver.

 

La nation remise en cause

Si Almásy et son meilleur ami britannique Madox aiment tant le désert, c’est parce qu’il procure un sentiment de liberté inédit pour des Européens. Alors chargés de cartographier les terres qu’ils explorent, et donc d’y faire progresser la nation pour laquelle ils travaillent, le désert est leur véritable patrie. En d’autres termes, ils n’en ont pas puisqu’ils se sentent à leur place dans cette étendue mouvante au gré des tempêtes de sable, avec ses oasis et villages sans nom. Quand, lors de sa première nuit d’amour avec Katharine Clifton, Almásy revendique son rejet de l’idée même d’appartenance, la parole semble performative puisqu’il arrache une femme à son mari. Son amour et le manque créé par la séparation puis la mort de celle-ci lui donneront tort.

Mais l’histoire individuelle du patient anglais, du désert à la villa San Girolamo, est une démonstration de l’absurdité des nations. Hongrois, il passe les moments les plus importants de sa vie dans une équipe de cartographes britanniques et adopte un accent si parfait que les Alliés le prennent pour un Anglais. Lui-même semble le croire avant de se souvenir de son passé et de son nom. Comme si la nationalité était une notion arbitraire et qu’un homme pouvait être, à l’image d’une partie de désert encore non revendiquée et que l’on peut faire exister au moyen d’un tracé sur une carte, un être dont l’identité n’est pas définie à la naissance, mais au gré de ses expériences. La guerre est le symbole même de la dangerosité des nations en tant que telles et Madox, explorateur libre et sans doute utopique, se donne la mort en apprenant que la guerre a éclaté au nom des nations.

Les frontières entre celles-ci sont floues pour bien des personnages : Caravaggio est italo-canadien et passe d’un camp à l’autre pendant la guerre. Kip, contrairement à son frère anticolonialiste, a fait allégeance à l’empire britannique en devenant un sapeur brillantissime de l’armée britannique et petit protégé du chef  de la formation. Hiroshima et Nagasaki agissent toutefois comme un détonateur et le font brusquement rejoindre les positions de son frère à l’égard de l’Occident. Ironie de l’histoire, c’est Caravaggio, pourtant venu à la villa pour se venger de celui qui l’aurait livré aux Allemands, qui empêche Kip de tirer sur le patient anglais. Sachant qu’au début, Kip s’était lui-même lié d’amitié avec Almásy et lui avait fait découvrir le lait condensé, spécialité indienne. Les quiproquos et retournements de situation sont nombreux pour si peu de personnages, ce qui quelque part illustre le caractère mouvant des identités. Enfin la villa apparaît comme un échantillon des dégâts physiques – Almásy et Caravaggio – et psychiatriques – Hana et Kip – causés la guerre, une conséquence par définition absurde de l’arbitraire des nations.

La Reine Margot, Alexandre Dumas

Il n’est jamais trop tard pour bien faire et je ne regrette pas une seconde d’avoir choisi La Reine Margot  et non Les Trois mousquetaires  comme introduction à Alexandre Dumas père. J’espère avoir l’occasion de poursuivre la découverte des aventures des Valois dans la trilogie qui leur est consacrée, et donc lire La Dame de Monsoreau et Les Quarante-cinq. Pour quelqu’un qui n’aimait pas spécialement l’histoire à l’école, je pense avoir retenu plus d’éléments politiques de cette période grâce à cette lecture que dans le cadre de cours magistraux.

Le rythme effréné du récit et la prédominance des dialogues – à noter que Dumas a transformé La Reine Margot en pièce pour l’inauguration de son Théâtre Historique – en font un roman historique haletant et un pavé facile à avaler malgré ses 500 pages. L’intrigue est rocambolesque, mais comme d’habitude, je vais tenter au mieux de la résumer.

 

Un roman historique qui s’étend d’un mariage à un décès

La charmante Marguerite de Valois, que ses proches surnomment Margot, est la fille de la redoutable Catherine de Médicis et la sœur du roi Charles IX. Le récit s’ouvre sur son mariage avec le huguenot Henri de Bourbon, roi de Navarre. Les guerres de religions font rage dans toute l’Europe et cette union a pour but de sceller la paix entre les catholiques et les protestants.

Mais les jeux de regard pendant les noces ne trompent pas. La paix avec les huguenots est aussi factice que les liaisons séparées des deux époux sont réelles : Henri a pour maîtresse Mme de Sauve et Marguerite de Valois va tomber amoureuse du comte de la Mole, ce qui ne les empêche pas de s’allier dans leur quête commune du pouvoir.

Les trahisons d’un camp à l’autre font rage et le conflit atteint son apogée avec la célèbre nuit de la Saint-Barthélemy commanditée par Charles IX. Lorsque Margot apprend que la reine mère a pour dessein de faire assassiner le roi de Navarre, elle parvient à le sauver. Après le massacre, ce dernier se reconvertit au catholicisme.

Juste avant le massacre qui marquera à jamais l’Histoire de France, le comte de la Mole et Annibal de Coconnas débarquent en même temps de leur Province et font connaissance dans l’auberge de La Hurière. Mais la bonne camaraderie s’achève rapidement lorsque Coconnas apprend – avec la complicité de son aubergiste lui-aussi catholique – que son compagnon est un huguenot. Ils se font face pendant la nuit de la Saint-Barthélemy. Coconnas est soigné par Henriette de Nevers pendant sa convalescence tandis que Margot prend La Mole sous son aile et tombe amoureuse du jeune homme à l’allure si délicate. Suite à un duel de revanche entre Coconnas et La Mole, les deux gentilshommes frôlent la mort, mais La Mole se remet plus rapidement que son ennemi et jure de le sauver pour unir leurs destins à jamais.

En parallèle des velléités dissidentes protestantes que la Saint-Barthélemy n’a pas totalement matées, les deux frères de Charles IX – François le Duc d’Alençon et Henri le Duc d’Anjou – complotent pour accéder au trône. Le premier en tentant un faux pacte avec les protestants pour faire tomber le roi de Navarre, avec lequel son frère souverain s’est lié d’amitié depuis que celui-ci l’a sauvé d’une blessure survenue pendant une partie de chasse ; le second, fils préféré de la reine mère, en revenant de son trône de Pologne suite à des oracles de Catherine de Médicis, persuadé que son frère va bientôt mourir et annoncer devant les ambassadeurs la nomination du Duc d’Anjou à la couronne de France.

L’amitié entre Charles IX et celui qu’il appelle son frère tient, malgré les nombreuses manigances de Catherine de Médicis qui ne peut accepter que la couronne de France échappe aux Valois et pire, ne soit portée par un protestant. Après la tentative d’élimination de son genre avortée par sa fille, elle tente à plusieurs reprises de l’empoisonner, jusqu’à un échec fatal pour son fils puisque celui-ci avale par une succession de quiproquos le poison destiné à Henriot.

Au cours d’une partie de chasse organisée par Charles IX, ce dernier ressent les premiers symptômes de sa maladie mortelle et le camp des protestants – dirigé par De Mouy – organise la fuite du roi de Navarre et de son épouse. Malheureusement, le projet est avorté et Charles IX doit ordonner l’emprisonnement de son frère de cœur pour le protéger d’une nouvelle tentative d’assassinat, faisant croire ainsi qu’il soupçonne Henri de Bourbon d’être à l’origine de son empoisonnement, ce qui expliquerait cette volonté de fuir. Coconnas et La Mole, également de la partie, sont arrêtés pour complot contre le roi, torturés et finalement exécutés malgré la stratégie d’évasion mise en place par les maîtresses des deux amis. En effet, le roi confie à sa sœur croire en leur innocence, mais pour préserver la réputation du royaume de France, il ne peut révéler son empoisonnement et préfère mettre officiellement sa mort sur le compte de la prétendue magie noire exercée par les deux comparses.

« Le roi est mort ! Vive le roi ! ». Le duc d’Anjou revient de Pologne et Henri III succède à Charles IX. Craignant à juste titre de se faire assassiner, le futur Henri IV retourne alors dans sa Navarre avec sa loyale épouse en attendant que son tour arrive.

 

Un roman daventures

Comme je l’ai précisé d’emblée, ce roman est étonnamment accessible et se lit très vite. On doit cette fluidité à la prédominance du dialogue et aux descriptions limitées en nombre et en longueur. Elles se limitent au strict nécessaire pour la compréhension et la progression de l’intrigue, c’est-à-dire au Louvre, avec ses cabinets et passages secrets, aux rues de Paris et à la partie de chasse. Le rythme est haletant et l’humour efficace. Il est souvent noir de par la situation, avec par exemple un Charles IX qui fait des rimes dans un Chapitre intitulé « Un roi poète » juste avant de commanditer l’assassinat de l’amiral de Coligny qu’il appelle « mon père ».

Le rythme est donc soutenu et l’ennui n’atteint jamais le lecteur grâce aux revirements de situation permanents. Ainsi tout laisse à croire – même si nous sommes tous allés à l’école et savons qui a succédé à Charles IX – que le roi de Navarre régnera sur la France, tant il parvient à échapper aux mailles pourtant très étroites du filet de Catherine de Médicis. Elle veut le faire exécuter pendant la Saint-Barthélemy, sa femme lui interdit de sortir et il s’en sort. Elle tente de l’empoisonner via un produit de beauté sur le visage de sa dame d’honneur et maîtresse d’Henriot, Charlotte de Sauve. Rusé comme un renard – du moins c’est ce qu’il ressort du personnage – il décèle le piège. Elle réitère cette tentative par le biais d’un livre, mais l’objet tombe finalement entre les mains de Charles IX. Lorsqu’elle tente une dernière fois de le faire assassiner après la mort de son fils, c’est le fidèle De Mouy qui tombe à sa place. La poursuite acharnée d’Henri de Bourbon par Catherine de Médicis du début à la fin du roman rappelle avec ironie ces parties de chasse si bien décrites, à la différence que la chasse à la cour de Charles IX est fructueuse malgré la vaillance de l’animal porteuse de rebondissements.

Il en va de même pour les deux amis provinciaux qui finissent par se lier d’amitié. Le lecteur craint également, jusqu’au bout, que la liaison de La Mole avec une fille de France ne soit révélée.

Le jeu des alliances et fausses alliances – notamment les fausses allégeances des huguenots au catholicisme et au Duc d’Alençon – tient le lecteur en haleine puisqu’il le force à se concentrer pour ne pas perdre le fil de toutes ces intrigues dans l’intrigue.

Des hommes tout en nuances, des archétypes féminins

Dans La Reine Margot, les hommes trahissent pour leurs intérêts et aucun ne semble entièrement cruel et dépourvu de remords. Charles IX commandite la Saint-Barthélemy sous l’influence de sa mère et porte un amour sincère à une femme inconnue qui élève son bébé (cf. partie suivante), La Mole est délicat, Coconnas est brave et tonitruant, mais surtout un modèle de loyauté, à l’instar du protestant De Mouy, et enfin même le parfumeur de la reine mère est rongé par le remord quand il réalise les horreurs – notamment l’empoisonnement du roi – qu’elle lui fait faire.

En revanche, Catherine de Médicis est l’unique personnage qui ne connaît pas le remord ou la culpabilité. Intrigante, la Florentine pétrie de superstitions utilise volontiers la magie noire pour connaître l’avenir et son « parfumeur » devient son meilleur allié pour parvenir à ses fins.

Margot remplit quant à elle le célèbre rôle – idéalisé par hommes – de l’Amoureuse, avec sa grande confidente Henriette de Nevers. L’une cache La Mole pendant que l’autre fait de même avec Coconnas. Les deux femmes mariées sont prêtes à tout pour sauver leur amant, la reine Margot allant jusqu’à risquer son honneur. Elles échouent finalement et restent inconsolables après l’exécution des deux amis gentilshommes.

Il ne faut donc pas compter sur ce roman pour dépasser les stéréotypes féminins, avec la sorcière d’un côté et la sainte de l’autre. Car même si les actes de Margot pour protéger son époux sont mus par son ambition, sa loyauté à toute épreuve envers ce dernier et les risques inconsidérés qu’elle prend pour son amant en font une sorte de femme amoureuse idéale et profondément bonne.

 

Des pages émouvantes

Parmi les pages émouvantes de ce roman d’aventures, j’ai tout d’abord retenu la présentation par Charles IX à Henri IV de son enfant illégitime et de sa bien-aimée dans un modeste appartement près du Louvre. La visite ne prend que quelques pages, mais le véritable amour que porte le commanditaire de la Saint-Barthélemy à ces deux êtres dont il souhaite préserver l’innocence arrive comme une parenthèse de pureté – la femme apparaissant comme une sainte dans le regard de Charles IX – au milieu des trahisons, complots et bains de sang indissociables de l’exercice du pouvoir à cette époque.

Mais si l’amitié qui unit la reine Margot et à Henriette de Nevers donne lieu à des dialogues de femmes amoureuses, teintés de « midinettisme » gloussant, celle qui unit leurs deux amants est tout simplement la plus belle qu’il m’ait été donné de suivre en littérature. Arrivés à Paris en même temps, séparés par la religion puis réconciliés dans le frôlement de la mort et grâce à l’intervention de leurs maîtresses, l’expression « à la vie, à la mort » est à prendre au pied de la lettre pour qualifier leur lien. Si Coconnas échappe aux brodequins pendant la séance de la « question » grâce à une entente avec Caboche, le bourreau de Paris, La Mole n’a pas cette chance. Le corps détruit par la torture, il ne peut se lever, et donc s’enfuir de la chapelle avec son ami et leurs deux bienfaitrices qui ont mis en place ce projet. Coconnas prend alors la décision la plus bouleversante du roman : il refuse de suivre les deux femmes sans son ami, préférant encore aller à l’échafaud à ses côtés. La scène de l’exécution des jeunes gens au milieu de la foule hystérisée de Paris est la plus belle qui soit, inspirant la pitié face à une telle injustice sans toutefois virer dans le pathos. Pour preuve quelques extraits du chapitre « La place Saint-Jean-en-Grève »

p. 487 « la foule, pour plonger son regard avide jusqu’au fond de la voiture, se pressait, se haussait, se levait ; (…) satisfaite lorsqu’elle était parvenue à ne pas laisser vierges de son regard ces deux corps qui sortaient de la souffrance pour aller à la destruction. »

p. 489 « Puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme il eut fait d’un enfant »

La dignité de Coconnas face au peuple de Paris insultant le pauvre La Mole est inébranlable et sublime : p. 489 « tandis que La Mole serrait les mains de son ami, un sublime dédain éclatait sur la figure du Piémontais, qui, du haut du tombereau immonde, regardait la foule stupide comme il l’eût regardé d’un char triomphal. L’infortune avait fait son œuvre céleste, elle avait ennobli la figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son âme. »

Même Caboche verse une larme juste avant de couper la tête de La Mole !