Effi Briest, Theodor Fontane

Enfin, la germaniste que je suis vous propose une chronique d’un grand classique allemand, enfin ! Considéré par l’immense Thomas Mann comme le plus grand roman de la littérature allemande, Effi Briest est un incontournable. De nombreuses adaptations cinématographiques ont vu le jour, dont une – aux premières minutes parfaitement insupportables – réalisée en 1974 par le sulfureux Fassbinder, et une autre en 2009, plus accessible et dans l’air du temps.

Résumé

Effi, aristocrate de 17 ans, mène des jours heureux et paisibles à Hohen-Cremmen, petite ville fictive du Mecklembourg, entre ses parents dont elle est l’enfant unique et ses trois amies : Hulda, ainsi que les jumelles Bertha et Hertha. Le roman s’ouvre sur la visite du baron Geert von Innstetten, un ancien prétendant de la mère d’Effi, venu demander la main de la jeune fille auprès de ses parents. Tout le monde se réjouit de ce rapprochement avec Monsieur le Landrat (équivalent hiérarchique de notre préfet), un si bon parti.

Le couple s’installe alors à Kessin, une ville portuaire de Poméranie. Effi est d’abord partagée entre l’excitation de la nouveauté que représente pour elle cette ville ouverte sur le monde et une appréhension de très jeune fille arrachée à sa « Heimat » (ville/pays natal). Ce dernier sentiment se transforme en peur lorsque, dès sa première nuit dans la maison du Landrat, elle perçoit des bruits venant de la grande pièce vide du dessus. Comme elle ne dort pas avec son mari, sa gouvernante Johanna et son chien Rollo la rassurent. Quant à son époux, il lui ricane au nez en admettant sans complexe que la demeure est hantée par le fantôme d’un petit Chinois disparu dans d’obscures circonstances ,et conseille à Effi de se montrer plus digne.

Bien évidemment, l’angoisse et le « Heimweh » (que l’on pourrait traduire par nostalgie de la terre de ses racines) de la jeune fille ne font que redoubler. Loin de ses proches, les visites glaciales auprès de l’aristocratie locale n’apportent aucune consolation, le côté enfantin d’Effi ne trouvant pas écho parmi cette société poussiéreuse. Elle parvient toutefois à nouer de belles amitiés : tout d’abord avec le pharmacien Gieshübler, ensuite avec la généreuse Roswitha.

Rencontrée par hasard dans un cimetière suite à l’enterrement de la maîtresse de maison de cette dernière, Effi, alors enceinte, décide de l’engager comme future nourrice. Mais la naissance de l’enfant ne change rien à l’ennui et au mal-être de la jeune femme font le statut de mère a à peine modifié le caractère. La petite Annie ne semble pas plus occuper les pensées que le temps de la jeune maman anxieuse.

L’arrivée à Kessin du major Crampas vient égayer cette vie morose et annonce la perte d’Effi. Le quadragénaire est un séducteur notoire et malgré l’œil toujours jaloux de sa femme antipathique et casanière, ainsi que les fausses moqueries et vraies mises en garde de son époux sur le tempérament de coureur du nouveau venu, Effi se lie d’amitié avec l’incarnation du danger. Ils se rapprochent pendant leurs balades à cheval et Crampas ouvre les yeux de la jeune cavalière sur la nature autoritaire digne d’un maître d’école de son mari. Il réussit à la convaincre que cette histoire de fantôme dans leur grande maison peu rassurante n’est qu’un moyen d’éducation. Effi nourrit alors une certaine rancœur envers son époux et entame une liaison avec le joyeux Crampas.

Quand le baron, qui ne soupçonne rien de cette idylle tant il reste obnubilé par sa carrière, annonce à sa femme qu’ils vont déménager à Berlin, celle-ci est aux anges. La grande ville est une promesse de distraction et de société moins étriquée par les traditions. Mais surtout, Berlin l’éloignera de celui qui lui a fait perdre la tête.

Plusieurs années après cet éloignement, alors que son épouse est en cure à Bad Ems, Instetten découvre par hasard la correspondance des deux amants. Envahi non pas par la haine ou le désir de vengeance, mais conscient d’un code d’honneur à respecter au détriment de son propre bonheur, il prend son ami Wüllersdorf à témoin et décide de provoquer Crampas en duel. L’amant est tué et la femme adultère est éloignée par une simple lettre.

Commence alors la décadence absolue d’Effi. Mise au ban de la société, elle devient même dans un premier temps persona non grata à Hohen-Cremmen, ses parents souhaitant montrer au monde qu’ils désapprouvent son comportement. Elle emménage alors dans un petit appartement de Berlin où elle vit dans la solitude et le désespoir malgré la présence de Rollo et de la non moins fidèle Roswitha.

La jeune femme reste enfermée et sa santé déjà fragile se détériore. Éloignée de sa fille, son instinct de mère ne tarde pas à la pousser à chercher le contact avec Annie. Mais l’enfant est devenue la créature de son père et lors d’une visite autorisée par celui-ci, la froideur et la raideur de principes du baron incarnés par sa descendance font sortir la mère de ses gonds. Sa fille est à ses yeux définitivement perdue.

Heureusement, Effi est de nouveau acceptée dans le cocon de son enfance et passe des jours paisibles – même si mélancoliques – à Hohen-Cremmen. Mais c’est au moment où elle pense avoir retrouvé une forme de paix que ses poumons lâchent. Elle meurt donc dans sa ville natale, pleurée par la généreuse Roswitha, par son chien Rollo qui reste inconsolable sur sa tombe, et surtout par des parents qui se demandent ce qu’ils ont raté dans leur éducation.

La fille sans éducation

Comme Jeanne d’Une vie, la jeune Effi est projetée – avec toute la naiveté qui caractérise les filles non instruites de l’époque – dans la vie conjugale et l’ennui qu’elle engendre. Elles semblent découvrir le monde pendant leur voyage de noces et tranchent avec le cynisme et la radinerie de Julien pour l’une, et l’immense culture d’Instetten pour l’autre. Toutefois, la comparaison s’arrête là puisque le cœur de l’intrigue oppose diamétralement les deux personnages : Jeanne montre rapidement une aversion totale pour le plaisir charnel, tandis qu’Effi va jusqu’à l’adultère.

Malgré le peu de cas qu’elle fait de sa fille, son obsession légèrement puérile, voire agaçante, pour le fantôme du petit Chinois, et enfin la comédie jouée à Roswitha pour se rendre en cachette à ses rendez-vous avec Crampas dans les dunes, Effi déclenche l’empathie. Sa spontanéité et sa candeur ne sont que plus resplendissantes à côté des nobles auxquels elle rend visite, et surtout de son époux, l’aristocrate aux valeurs immuables et aux dents longues.

Coupable d’adultère, elle est toutefois présentée comme victime d’une société prussienne engluée dans ses principes ridicules et source de malheur pour les individus. Mariée à dix-sept ans, plus ou moins humiliée par un bourreau du travail qui a l’âge d’être son père, et enfin éternellement bafouée lorsque son adultère éclate au grand jour, Effi apparaît comme une petite fille projetée dans le monde sans y avoir été préparée. L’interrogation finale des parents ne fait que le confirmer.

La critique du conservatisme prussien

Il faut reconnaître que le baron von Innstetten est si austère que même sa position de victime d’adultère ne parvient pas à attirer la moindre sympathie pour ce personnage. La petite Annie devient la copie conforme de son père et se montre d’une froideur à peine croyable lors des retrouvailles avec sa propre mère. La domestique Johanna est d’une élégance somptueuse et sa rigueur contraste avec la bonhommie de la catholique Roswitha. Au moment où la faute éclate, celle-ci soupçonne même Johanna d’aimer Instetten en secret, comme si finalement « qui se ressemble, s’assemble ». Mais Instetten avoue lui-même que l’application rigoureuse de ses principes entraîne le malheur conjugal, alors qu’il accueille avec dédain sa nomination au poste de ministre. Il savait pourtant dès sa décision de provoquer Crampas en duel que la colère d’un mari bafoué aurait été préférable à la stricte mise en œuvre de valeurs – déjà jugées dépassées à l’époque – menant à cette pratique cruelle.

À travers les nombreuses représentations théâtrales dans lesquelles la belle Effi et Crampas jouent se cache une véritable critique de la comédie interprétée le plus sérieusement du monde par la haute société prussienne. Pas étonnant donc que celle-ci rejette la jeunesse et la spontanéité de l’héroïne. La quintessence de l’hypocrisie et de la médisance qui caractérisent cette aristocratie apparaît dans la scène du repas de Noel.

Un roman phare du réalisme allemand

Avec ce roman publié en 1896, Fontane va plus loin dans le réalisme allemand que ses prédécesseurs. L’écrivain reprend certes des éléments du réalisme poétique, en particulier avec son utilisation de motifs esthétiques comme la balançoire penchée d’Hohen-Cremmen qui symbolise à la fois l’innocence et le goût – ou plutôt l’ignorance ? – du danger d’Effi depuis son plus jeune âge, ou encore les immenses platanes – symboles du poids et de l’ancrage de la tradition – au milieu desquels Briest et Instetten échangent sur la prestigieuse carrière de ce dernier. Mais Effi Briest est surtout précurseur du roman social allemand, genre porté quelques années plus tard à la perfection dans Les Buddenbrook.

Le narrateur omniscient vise l’objectivité, tout en écourtant le peu de passages où son héroïne ne figure pas. Pour cela, il utilise diverses techniques littéraires, comme le ton de la discussion populaire et « franche » – notamment grâce au personnage de Roswitha – le changement de point de vue dans la narration des faits – cf. la découverte des lettres de Crampas et le récit de celle-ci auprès d’Effi -, le discours indirect libre, la description épique des premières randonnées à cheval des deux amants, les quelques dialogues, mais aussi l’épistolaire. Aucun instrument narratif n’est mis de côté pour que ce roman décrive le destin d’une jeune femme sacrifiée par une société injuste et étriquée dans ses traditions.

Mais le mystère est roi dans Effi Briest. À l’instar du bon père Briest qui pense que le monde est trop complexe et sur les paroles duquel s’achève le roman (« C’est une question bien trop vaste »), Fontane laisse de nombreuses énigmes en suspens : le lecteur ne comprend pas forcément que les escapades dans les dunes d’Effi et les rendez-vous manqués avec sa domestique correspondaient en réalité à une liaison avec Crampas et apprend celle-ci en même temps qu’Instetten, et enfin cette histoire du petit Chinois et de son fantôme n’a jamais été élucidée. Comme si Fontane partageait la vision du monde de Briest ; les choses sont trop complexes et il est préférable de ne pas prononcer d’opinion fixe sur celles-ci. C’est donc au lecteur de l’interpréter à partir des éléments fournis, même s’ils sont parfois incomplets !

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