Requiem des innocents, Louis Calaferte

Ce livre n’est ni un roman, ni un classique, c’est une claque. Violent, éprouvant, choquant, il fait mal et reste. Il faut donc le lire.

C’est l’histoire de la réalité, il n’y a pas d’intrigue avec une situation initiale, un élément perturbateur, des péripéties, un dénouement et une situation finale. Requiem des innocents est une narration qui comprend plusieurs mini-intrigues et scènes.

Écrit à la première personne, ce requiem relate l’enfance de Louis dans les années 30-40 dans la « zone », une banlieue misérable de Lyon. Qui vit dans la zone ? Tous les déchets de l’humanité, les refoulés des villes : bandits, petites frappes, alcooliques – comme le père de Louis –, putains et repris de justice. L’alcool y coule à flot, tout comme le sang, et le narrateur n’est pas avare de coups. Avec Schborn, il est l’autre chef de la bande d’enfants qui gravitent dans la zone. Craint par ses congénères, il peut tout se permettre sur les victimes désignées, autrement dit les plus faibles, et ne se fera même pas frapper lorsque le maître d’école annonce qu’il est le seul à avoir obtenu son certificat d’études. Cette scène d’ouverture n’est pas anodine : elle amorce une échappatoire pour Louis vis-à-vis d’un milieu sordide par la suite décrit sous forme de tranches de vie. Plusieurs caractéristiques de la zone reviennent dans ces histoires. On ne peut s’empêcher de penser à d’autres récits de quartiers difficiles, mais celui de la banlieue de Ferrante est presque sage comparé à la zone de Calaferte.

  • La crasse. Elle est partout : dans les maisons des habitants, l’unique commerce de vêtements reprisés tenu par un juif, et les deux bars du quartier.
  • La promiscuité. Responsable de la précédente, elle donne une impression de vaste bordel où les gens vivent les uns sur les autres. Louis n’a aucune intimité et semble vivre « contre » ses parents et son frère. Les ménages s’entendent et tout se sait de ce qu’il se passe entre les quatre murs des différents foyers. Les enfants ont depuis toujours les poux pour compagnons.

 

  • La violence. C’est le principal thème de ce livre et la plume énervée ainsi que le vocabulaire sans édulcorant de Calaferte se mettent parfaitement au service de la retranscription de cette violence. L’humiliation, la cruauté en sont ses manifestations ; l’ennui et la pauvreté dans un vide présent et futur, ses racines.

Les scènes de violence se multiplient, toutes décrites avec une grande précision. Louis se fait battre par sa mère et son père se joint à elle si le fils rend les coups. Dans cette zone habitée par des hommes sans foi, la loi du plus fort règne et le petit Louis bat son frère ainsi que les faibles du quartier. Ainsi l’infirme et consanguin Totor Albadi sert de souffre-douleur, notamment les jours d’ennui profond. Il saigne, il pleure à chaque fois, mais s’est accommodé de son rôle. Quand il pleut et que les rares activités possibles disparaissent, il sait que la ration sera décuplée. On trouve certes toujours plus fort que soi, mais heureusement pour Totor, plus faible aussi. Il peut donc se défouler sur un chat qu’il a adopté spécialement à cette fin. Comme chacun sait, la cruauté d’un enfant n’a pas de limite et sous la pression du groupe, Albadi lance des pierres sur sa mère jusqu’à l’assommer un soir où la pauvre femme demande à sa seule famille de rentrer à la maison par crainte – justifiée – que son fils subisse à nouveau les nouvelles trouvailles de cruauté de la bande.

Le summum de la violence arrive vers la fin, lorsque Louis décide de tuer un chien errant par pur désir de violence.

  • La sexualité débridée. De l’ennui naît aussi la débauche. Quand un milieu est aussi dépourvu d’occupations que de codes et pudeurs sociales, ses membres ne cachent pas plus leur envie de sexe que leurs pulsions violentes. Pendant les chaudes journées dans la zone, les hommes ont vue sur les sexes des femmes alignées, les jambes bien écartées, pour papoter et se faire bronzer. À la nuit tombée, les couples nouvellement formés vont forniquer dans des wagons désaffectés un peu plus loin. La promiscuité est là encore de mise et personne n’ignore qui couche avec qui.

Lobe, le maître affiche fièrement sa liaison avec une prostituée et se livre gaiement à des attouchements sur sa petite amie dans les bars de la zone.

Tarte à la crème, mais que Requiem des innocents illustre parfaitement : la frontière entre le sexe et la violence peut s’avérer bien floue. Et comme la violence atteint son paroxysme lorsque Louis tue un chien pour se délivrer d’une rage irrépressible, la sexualité atteint le paroxysme de la violence dans une scène de viol, celui de la petite Emmy par le groupe habituel de gamins. Comme pour le meurtre du chien, l’initiateur du viol – Schborn – montre des regrets et une profonde haine de soi après l’acte.

Ces crimes se révèlent alors comme l’accomplissement d’un désir de « toucher le fond » et d’agir à la hauteur de l’idée que les protagonistes se font d’eux.

Un auteur catholique au style cru parfois lyrique

Impossible de chroniquer Requiem des innocents sans aborder le style. Selon les rites catholiques, le requiem est une messe célébrée avant un enterrement et pour cause, le style de cette œuvre autobiographique mime le lyrisme et la violence bibliques. Certains passages sont de véritables envolées lyriques, notamment celui où le narrateur désormais libéré de ce milieu rend un hommage vibrant à ses camarades de la zone qu’il n’oubliera jamais et qu’il aime sincèrement. Morts ou certainement dans une situation peu enviable, ils n’en restent pas moins innocents. Pour son propre salut, Louis n’a pas eu d’autre choix que de les quitter, et souhaite tout dire une dernière fois dans ce livre avant de les enterrer.

Au cœur de l’atrocité du ghetto, des moments de bonheur se laissent entrevoir. C’est là que le style décolle littéralement, par exemple dans ce magnifique passage où le jeune Louis part avec son mentor Lobe pour une virée nocturne au centre-ville de Lyon et trouve de la beauté chez les clochards de la nuit qu’il contemple avec une compassion catholique :

« Sait-on la beauté qu’il y a dans ce laisser-aller animal ? Hommes déchus, anges terribles, crouteux, sales, malades, ivrognes, fainéants, répugnants, indifférents, étrangers, faisant confiance au monde. A la bonté du monde, à celle des passants de la nuit. » (p. 176). Puis il assiste à un mélancolique lever de soleil dans le froid de l’hiver, juste avant de retrouver l’enfer de la zone. Sa colère s’en trouve multipliée à son retour.

Dans un autre passage notable, le narrateur adulte évoque sa mère dont il n’a plus de nouvelles et se livre à un véritable haine contre sa « garce » de génitrice. Ainsi « Une femme n’est pas mère à cause d’un fœtus qu’elle nourrit et qu’elle met au monde. Les rats aussi savent se reproduire. Je traîne ma haine de toi dans les dédales de ma curieuse existence. Il ne fallait pas me laisser venir. Garce. Il fallait recourir à l’hygiène. Il fallait me tuer. Il fallait ne pas me laisser subir cette petite mort de mon enfance, garce. Si tu n’es pas morte, je te retrouverai un jour et tu paieras cher, ma mère. Cher. Garce. » (p. 89). Le géniteur, une épave aujourd’hui clochardisée et rongée par l’alcool, a bien évidemment droit à la même violence verbale dans le paragraphe qui suit, avec la foi catholique de l’auteur qui ressort : « J’irai à l’Institut reconnaître ton cadavre. Je te le promets. J’ai besoin de te voir nu et immobile. La garce ne sera pas là pour implorer en ta faveur son hypocrite Dieu protestant. Nous nous retrouverons dans la terre qui doit tous nous prendre. Et au-delà de la terre, nous nous haïrons. Férocement. En paix. Il n’y aura pas de repos. » (p. 91).

Le style est cru, saccadé et use de répétitions – la fameuse « garce » plus haut – pour souligner la violence, mais il est surtout profondément ancré dans le religieux. C’est celui d’un jeune écrivain qui se retourne et affronte son passé noir dans la grandiloquence miséricordieuse des rites catholiques. Malheureusement, l’auteur regrettera plus tard ce livre, en l’état – « S’il y a deux livres de moi que j’abomine, ce sont les deux premiers, que je verrais disparaître avec plaisir » (Le spectateur immobile, Carnets IV 1978-1979). Peut-être estimait-il son premier chant – parfois un cri – trop viscéral et moins réfléchi que ses œuvres suivantes ? En tout cas, il se termine par une phrase d’amour car après tout, le pardon est maître chez les catholiques et ces innocents ne sont que les victimes d’une société qui les a mis au ban. Quand un crime se passe dans la zone, il n’intéresse personne. Mais quand Ledebaum tente d’étrangler sa sœur dans un hôtel en ville, tous les journalistes locaux se rendent dans le ghetto/au zoo pour l’examiner. Tout est dit. Toute ressemblance avec les banlieues françaises du XXIe siècle ne peut être que fortuite, mais impossible à ignorer.

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