Less, Andrew Sean Greer

Prix Pulitzer de la fiction 2018, mon club de lecture a tout naturellement voulu s’attaquer à Less de Andrew Sean Greer. Même si ce livre a déçu la plupart des autres membres et qu’il a sans doute bénéficié d’une année « faible » parmi la sélection du célèbre prix américain, je recommande vivement ce roman humoristique-nostalgique. Comme on dit aujourd’hui, c’est un roman « feel good » et il suffit de parcourir mes autres articles pour constater que je n’ai pas l’habitude de ce genre de livres. Mais le changement est d’or et la surprise fût fort agréable. Lucy Scholes de The Independent partage cet avis.

https://www.independent.co.uk/arts-entertainment/books/reviews/less-andrew-sean-greer-pulitzer-review-fiction-novel-a8365256.html

 

Histoire

Une fois n’est pas coutume, l’intrigue est relativement simple à résumer. Arthur Less – qui n’est pas le narrateur – est un écrivain homosexuel de San Francisco à l’aube de la cinquantaine et en pleine déception amoureuse. Il vient de recevoir un faire-part pour le mariage de Freddy, son jeune amant avec lequel il a vécu de nombreuses années tout en mettant un point d’honneur à « ne pas s’attacher ». Pour surmonter le double choc du mariage de l’amour de sa vie et de l’approche du demi-siècle, il décide de fuir grâce à un tour du monde au gré des invitations professionnelles et privées. Il enroule ainsi la Terre de l’itinéraire suivant :

  • New York : interview d’un grand auteur de science-fiction. Spécialement déguisé pour l’occasion, Less n’aura pas l’immense privilège de monter sur scène avec la star puisqu’il la surprend en train de vomir juste avant la conférence.
  • Mexico : une conférence sur Robert, son ex-compagnon et immense écrivain avec qui il a partagé plus d’une dizaine d’années de vie commune. Plus âgé que lui, cet homme brillant termine sa vie dans une clinique et c’est la première fois que Less accepte d’évoquer en public Robert et le cercle de grands écrivains auquel celui-ci appartenait. Une fois de plus, l’événement n’aura pas lieu car la première épouse de Robert, avec laquelle Arthur devait intervenir, est indisposée.
  • Turin : remise de prix. Contre toute attente et malgré la présence d’un auteur à succès largement favori, Less remporte la mise avec son roman
  • Berlin : séminaire d’écriture à l’université. Au cours de cette phase berlinoise, Less trouve un jeune amant assez improbable – il est Bavarois, aime le foot et les émissions du type « Bauer sucht Frau »…Mais surtout, il se produit un phénomène étrange lors de ses interventions face aux étudiants : des évanouissements suivi de fièvres de courte durée. La personnalité d’Arthur Less semble mettre ses auditeurs, et même son amant au début de leur relation, dans un état de transe. Aucune cause n’est explicitement évoquée pour ces contaminations aux frontières du réel !
  • Paris : cette étape n’était pas prévue, Roissy ne devait être qu’une halte pour la prochaine étape. Mais tandis que son avion est « surbooké », Less se porte volontaire pour un prochain vol. Il en profite pour se balader en ville et retrouve un vieil ami qui habite désormais la capitale. Celui-ci l’invite à une soirée rue du Bac au cours de laquelle il fait la connaissance d’un bel Espagnol qui s’ennuie autant que lui. Après un long flirt, un vrai coup de cœur, notre anti-héros apprend que le jeune homme est en couple…Occasion manquée ? Arnaque ? Peu importe, la prochaine destination promet d’être grandiose.
  • Maroc : invitation à l’anniversaire d’une amie de Robert qu’il ne connaît pas. Lors d’une excursion dans le désert, le pire ennemi du tourisme au Maroc frappe : l’intoxication alimentaire. Le petit groupe rétrécit donc à mesure que les cinquante ans de Less approchent, pour finalement en être réduit aux deux personnages accompagnés du guide local. Pendant sa nuit d’anniversaire, Less pense bien évidemment à Freddy, à ce qu’il vaut en tant qu’écrivain, et se demande quel avenir il peut espérer.
  • Inde : écriture de son roman. Dans une petite maison gérée par la paroisse, Less est confronté à ce qu’il était venu fuir pour écrire : le bruit. Les Chrétiens se retrouvent dans le jardin de la maison pour pique-niquer, l’imam du village appelle à la prière aux aurores, et les hindous ne sont pas en reste ! Alors qu’il est hospitalisé suite à une blessure, Carlos, à la fois son ennemi de toujours et le père adoptif de Freddy, le prend en charge et le place dans une demeure au calme. Inquiet, Carlos lui demande s’il a des nouvelles de son fils.
  • Japon : rédaction d’articles gastronomiques grâce à laquelle il déguste de délicieux mets japonais.

 

Le dénouement nous apprend les causes de l’inquiétude exprimée par Carlos, puisque le narrateur n’est autre que Freddy lui-même. Il a en effet rompu son mariage au bout de quelques heures et interrompt sa lune de miel à Tahiti pour attendre le retour de l’homme de sa vie à son domicile de San Francisco.

 

Pourquoi ce roman n’est pas si mauvais

Ayant lu très peu de Pulitzers, je ne peux confirmer ou infirmer les attaques de mes comparses – Américaines pour la plupart –  du club de lecture quant à la différence de qualité entre Less et les lauréats précédents. En revanche, j’ai passé un bon moment et souhaite donc défendre ce roman profondément moderne.

 

Une double mise en abîme

Nombreuses sont les œuvres mettant en scène les désarrois des écrivains, un procédé efficace qui transcende les arts. En littérature, il y a la bien nommée L’Œuvre de Zola, même si le sort de l’écrivain y est bien enviable comparé à celui du peintre. À l’écran, il y a la série essoufflée et trash The Affair ainsi que l’inoubliable 37,2 le matin. Ici, on constate une sorte de double mise en abîme. Explication. Le premier roman d’Arthur s’intitule Kalipso et revisite le mythe éponyme avec une histoire d’amour maudite entre un soldat de la deuxième guerre mondiale échoué dans le Pacifique sud et l’homme qui le soignera. Le roman qu’il est en train d’écrire raconte quant à lui les errements d’un homme légèrement paumé passant en revue ses douloureux souvenirs à travers la ville de San Francisco. On peut donc parler de double mise en abîme car la vie du personnage principal est la synthèse des deux romans dont il est l’auteur. Il part pour un long voyage, se perd ailleurs comme Kalipso, mais il erre aussi dans son passé comme son héros dans les rues de San Francisco. Less ne se contente donc pas de relater les difficultés d’un écrivain – la reconnaissance , l’obligation de tout recommencer, le sentiment d’être mauvais en côtoyant des « grands » – puisqu’il confond le destin du personnage principal avec celui des héros que ce personnage a lui-même créé. Cette confusion est réussie et offre des clefs de lecture, voire une profondeur au récit de par le rapprochement à un mythe et l’universalité de cette crise individuelle de la cinquantaine (la fameuse « mid-life crisis »).

 

Première génération d’homosexuels de cinquante ans

Or s’il est généralement admis qu’il est plus encore plus difficile de vieillir pour une femme, ses principales qualités aux yeux du monde étant d’ordre physique, ce roman semble dire que c’est encore pire pour les homosexuels. Dans le premier tiers du livre, une phrase étonnante est lâchée comme une gifle sur la joue du lecteur, quelle que soit son orientation sexuelle : « nous sommes la première génération d’homosexuels de cinquante ans ». Et c’est cruellement vrai : la honte et la station ad vitam aeternam dans le placard, puis le SIDA, ont eu raison des générations précédentes. Alors comment passer le cap dans une communauté où l’apparence et la jeunesse sont primordiales ? En témoignent les deux grandes relations amoureuses de Less, chacune avec plus d’une vingtaine d’années de différence d’âge. La première dans un sens avec Robert, le brillant écrivain au génie duquel le jeune Arthur devait se soumettre. La seconde dans l’autre sens avec le jeune Freddy, qui finira par quitter son vieux partenaire et épouser un homme de son âge.

Dans ce roman, la vieillesse est parfaitement indissociable de la maladie et de la mort, en témoignent la longue et douloureuse fin de vie de Robert ainsi que les pensées d’Arthur sur sa mère, morte des suites d’un cancer. Pourtant, Arthur « n’a pas de peau » – expression qui revient souvent dans la bouche de ses amants – et semble avoir un effet magnétique sur les gens. Lorsqu’il provoque des évanouissements suivis de fièvres pendant ses interventions à Berlin, c’est comme une puissance qui détruit pour ensuite mieux insuffler la vie à ces individus. Et après tout, comment vieillir si on n’a pas de peau ? Ne pas avoir de peau, c’est à la fois ne pas avoir de protection, se prendre les hostilités de la vie en plein corps, et ne rien sentir puisque les sensations du toucher ne sauraient être reçues sans cet organe. Preuve qu’il y a une insensibilité, une apathie profonde chez Less : la dernière scène précédant le dénouement et dans laquelle le héros a un mal fou – pour des raisons mentales et non physiques – à détruire un mur en carton d’un coup de poing pour sortir d’une vieille pièce à la porte bloquée. Arthur Less n’a pas de peau. Il est donc un éternel jeune homme, parfaitement inconscient du bien qu’il fait aux autres (cf. séjour à Berlin) et de son talent d’écrivain (cf. prix remporté en Italie). Passé le cap de la cinquantaine, Arthur Less n’a pas changé et preuve que le vieillissement n’est pas si terrible : son jeune amant raconte son histoire et traverse l’océan pour le rejoindre. Un bel espoir pour cette génération de « vieux gays » rescapés de l’ère du SIDA.

 

 

Une réflexion sur “Less, Andrew Sean Greer

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