Les enfants dénoncent – peur, souffrance et violence, Eugen Jungjohann

Virage à 180 degrés. Nous quittons les romans habituels pour un essai bouleversant que j’ai eu la chance de récupérer grâce à ce.tte mystérieux.se voisin.e qui, avant de déménager de l’immeuble hambourgeois où je vivais, a laissé tous ses livres dans le local à poubelles.

En 1991, Dr. Eugen Jungjohann, psychiatre pour enfants et adolescents, publie cet essai à partir des observations et témoignages recueillis dans le cadre de sa clinique de jour de protection des enfants, rattachée l’hôpital de Düsseldorf. Les histoires qu’il relate sont édifiantes et les formes de maltraitance infantile multiples. Malheureusement, les non-germanophones ne pourront lire cet essai car Kinder klagen an – Angst, Leid und Gewalt n’a jamais été traduit.

Autre élément essentiel ici : la date de parution. Au début des années 90, on s’imagine bien que la prise de conscience de la société sur les différentes formes de violence faîtes aux enfants, que ce soit l’inceste ou la violence physique, était à des années-lumière de la libération de la parole que nous avons vécue récemment. Or le propos du Dr. Jungjohann est d’autant plus salutaire et admirable que certaines formes de maltraitance qu’il développe dans ce livre sont aujourd’hui encore ignorées – je pense par exemple à la maltraitance génétique et au délaissement.

Cet essai étant très complet, mon compte-rendu ne saurait prétendre à l’exhaustivité et les cas que je vais aborder sont le fruit d’une sélection personnelle assumée. Par ailleurs, cette chronique n’a exceptionnellement pas vocation à vous donner envie de lire – ou pas ! – un ouvrage, puisque aucune traduction n’est disponible en français. En revanche, j’ai très envie d’alerter sur et de décortiquer certaines formes de maltraitance infantile en m’appuyant sur les analyses d’un spécialiste car c’est un sujet qui me touche particulièrement en tant que citoyenne. J’ai choisi de traiter ici les types ou motifs de maltraitance trop inconnus. Vous allez voir, c’est étonnant.

Avant la naissance

Les catastrophes environnementales et leurs conséquences sur les embryons

Dès le début de l’essai, on comprend qu’on va se prendre des claques, lire des choses qu’on n’a jamais lues auparavant. En l’occurrence, le professeur Jungjohann explique dans les premières pages que la maltraitance des enfants a lieu avant leur arrivée au monde. L’activité capitaliste et la destruction environnementale qu’elle engendre a de terribles conséquences sur les embryons et êtres humains en devenir. Les enfants sont donc maltraités par les adultes avant même de naître. Parmi les grands désastres qui ont forcément nuit aux générations futures, on compte par exemple l’accident nucléaire de Three Mile Island en Pennsylvanie en 1979, ou encore la catastrophe de Tchernobyl et son nuage radioactif qui, invisible, continuera d’irradier les régions touchées pendant des milliers d’années. Nous n’en avons absolument pas conscience, mais les principales victimes humaines sont les plus silencieuses.

« Les adultes peuvent hurler, et même s’adresser à leurs gouvernements. Mais à qui l’embryon dans le ventre de la mère va-t-il s’adresser quand les rayons ionisants s’accumulent entre les molécules des brins d’ADN de son code génétique et en perturbent le langage ou même le détruisent de façon irréversible ? Personne ne pense à cela. […] La tête devient surdimensionnée à cause des masses grises du cerveau qui apparaissent, lequel, de par son gène nerveux, se développe dans les membres et les déforme. Ensuite, le cœur se forme, il commence à battre assez tôt et pompe la nourriture, l’oxygène et les substances toxiques, les métaux lourds, la dioxine, les drogues et médicaments ainsi que les rayons invisibles de l’isotope avec une longue demi-vie. Or cela ne date pas de Tchernobyl et provient de nombreuses autres sources cachées.

Le langage génétique des chromosomes de l’embryon humain – avant qu’il ne devienne un enfant – est déjà compromis par la violence de ces lésions dont personne ne parle. » (p. 18)

Les tensions ressenties par l’enfant dans le ventre de sa mère

Ensuite, il y a toutes les tensions autour de la mère et par voie de conséquence à l’intérieur de la mère. L’enfant encore dans le ventre de celle-ci les ressent inévitablement. Qu’elle soit victime de violences ou qu’elle doute profondément de son aptitude à et de sa réelle volonté de devenir mère, l’enfant ressent tout et en portera les stigmates à la naissance. Il deviendra alors trop calme ou trop agité, et bien souvent, les parents se retrouveront démunis face à une telle situation.

Les manipulations génétiques

Déjà à cette époque, Dr. Eugen Jungjohann dénonçait les manipulations génétiques. Il se doutait que les choses ne pouvaient qu’aller de mal en pis à ce niveau-là. Avec les progrès de la science, la dimension humaine et donc aléatoire est de plus en plus mise de côté au profit d’une rationalisation à outrance. Nous nous transformons alors en savants fous et déshumanisons la vie.

« Aujourd’hui, de nombreuses choses sont possibles et font l’objet d’un commerce dans de nombreux pays, telles que le choix du sexe du futur enfant. Il existe des centrifugeuses japonaises et américaines dans lesquelles le sperme est essoré avec une précision telle que les chromosomes X féminins se séparent des chromosomes Y masculins. […]

On peut imaginer des banques de sperme avec des verres de réactif bleus et roses que l’on congèle et conserve dans des placards en verre afin de répondre rapidement à la demande. […]

Et on continue encore et toujours de justifier ces développements génétiquement modifiés par l’humanitaire. Leur but serait de rendre la vie humaine sur cette Terre plus digne et plus saine. […]

Les modifications génétiques ont permis – du moins c’est ce qu’on nous assure – de nourrir la population croissante de la planète. Ainsi Granada Corps. à Houston (Texas) a élevé des veaux Angus de race pure clonés. Des centaines de veaux identiques multipliés à partir de l’embryon d’un veau. »  (p. 25)

Dans les trois cas énoncés, retenons bien que la maltraitance à l’égard des enfants commence avant même qu’ils ne naissent. L’injustice en est d’autant plus grande.

La perception de soi négative et l’identification à l’enfant comme origine de la violence

Obsédés – à juste titre – que nous sommes par la parole et le devenir des victimes de violence physique, nous en oublions de nous pencher sur les auteurs de celle-ci. Et quand nous le faisons, c’est souvent pour en arriver à des conclusions extrêmement simplistes sur les motifs. Ainsi nous bâclons nos petites analyses personnelles de psychologie/sociologie de comptoir en disant plus ou moins que les parents maltraitants reproduisent un schéma familial violent. Super, merci, au revoir. Avec l’exemple d’Andrea et de sa maman, le professeur Eugen Jungjohann nous livre une explication psychiatrique bien plus complexe et difficile à identifier.

« Durant son enfance, la mère avait elle-même développé une relation ambiguë par rapport à son père […] Elle ressentait surtout régulièrement vis-à-vis des hommes des sentiments très intenses d’inutilité craignait d’être une mauvaise femme, une putain.

Un soir de janvier, elle se disputa avec son compagnon pour une raison sans importance. Contrairement à ses habitudes, elle se mit à avaler rapidement plusieurs verres de rhum et se retrouva dans un état tel qu’elle n’eut plus aucun souvenir du reste de la soirée, après le départ que son mari ait quitté l’appartement. À son retour, il trouva la mère inconsciente et sa fille de quatre ans avec de graves blessures à la tête. […]

Il y a une forte identification entre la mère et Andrea. La mère souffre d’une perception d’elle-même en partie très négative. Elle le sait. La projection de cette négativité sur son enfant s’est exprimée lors d’un état d’ébriété soudain. Elle frappa son enfant ou se frappa elle-même à travers sa fille Andrea. Depuis, elle est dépressive et a des tendances suicidaires. » (p. 76)

L’inceste comme exploitation des dépendances de l’enfant

On a entendu beaucoup de choses sur l’inceste, surtout ces derniers temps et pour la plupart fort intéressantes. En ce qui me concerne, j’ai retenu la notion de domination et de pouvoir – que l’on retrouve également dans les violences conjugales physiques et psychologiques – qui s’exerce sur un sujet par définition soumis et à disposition de l’auteur des violences. Dans cet essai, le docteur aborde un autre aspect de l’inceste, indissociable de cette notion de pouvoir : l’exploitation des besoins et dépendances de l’enfant.

« La satisfaction des besoins sexuels de leurs pères est essentiellement une exploitation de leurs dépendances en tant qu’enfants, à savoir de leurs propres besoins de développement physique, psychique, émotionnel et intellectuel. L’abus sexuel constitue une exploitation psychique de leurs dépendances vis-à-vis de la famille, du père et de la mère, et donc une forme particulièrement préjudiciable de maltraitance psychique. Le besoin de l’enfant de contact physique, d’attention et de tendresse est perverti par le père. Même s’il est tendre et ne fait pas usage de la violence – de violence physique – il n’en demeure pas moins violent sur le plan émotionnel, car l’enfant est livré à lui. » (p. 136)

Les dépendances évoluent selon les phases de développement – de la petite enfance à l’adolescence. Il en va donc de même pour les vulnérabilités. À noter, et c’est sans doute l’élément le plus essentiel de la prise en charge de ces victimes, que leur parole est rarement entendue dès le départ. C’est pourquoi elles se voient forcées d’exprimer leurs souffrances différemment, que ce soit par des comportements antisociaux ou encore via des symptômes physiques. Pour faire simple, ils tombent malades.

Le travail des enfants et la prostitution

Comme le suggère la première partie de ma chronique, la maltraitance infantile ne se limite pas aux murs du foyer, mais s’exerce à l’échelle d’une société…du monde, même. Lorsqu’il parle des jeunes prostitué.e.s de Pagsanjan (Philippines), Dr. Eugen Jungjohann reprend la théorie de Sjef Teuns, un psychanalyste hollandais, sur la cause de l’exploitation des enfants. Selon lui, « elle fait partie du système économique moderne. Il cite Dr. Gosh : « l’abus de la main d’œuvre infantile a commencé en même temps que les premières manufactures industrielles. La révolution industrielle allait de pair avec un immense développement des inventions technologiques et économiques, lesquelles ont à leur tour entraîné une production industrielle rapide et étendue qui a rapidement atteint les côtes du Tiers-Monde et les dirigeants coloniaux de l’époque. » » (p. 207-8)

En d’autres termes, l’exploitation sexuelle n’est qu’un pan – aussi spectaculaire et choquant soit-il – de l’exploitation économique des faibles par les puissants. Une application à l’échelle de toute une société de cette même exploitation de dépendances – cette fois-ci affectives et non économiques – au sein de la famille que nous avons vu dans la partie précédente.

Le délaissement

Je tiens à finir sur cette forme de maltraitance, car elle est peu abordée, mais demeure extrêmement choquante.

Qui l’eut cru ? On n’y pense pas, mais quiconque a pu l’observer dans son entourage, connaît les ravages psychologiques du délaissement des enfants ou adolescents par les parents. Dans ce livre, l’auteur prend l’exemple d’une adolescente issue d’un milieu aisé. Le père travaille tout le temps et la mère, très autocentrée, part faire des retraites de yoga sans se soucier de sa fille. Celle-ci se retrouve alors livrée à elle-même, erre seule la nuit dans les rues du centre-ville pour s’alcooliser et coucher avec des inconnus. La négligence n’est donc pas à négliger et n’est, soit dit en passant, pas l’apanage des milieux aisés où ça bosse dur.

Pas de violence physique ni manipulation psychologique. Pas d’inceste. Mais une immense violence psychique avec pour conséquence une haine de soi terrible à voir…et à vivre.



6 réflexions sur “Les enfants dénoncent – peur, souffrance et violence, Eugen Jungjohann

  1. rose

    Ed,

    Plusieurs remarques à faire.
    Un psychiatre écrit un livre sur les cas cliniques rencontrés.
    À côté, il y a l’ expérience.
    Dans un des points que vous abordez, le second, il y a aussi la grossesse non désirée.
    Le foetus ressent violemment ce rejet de lui intra-utérin.
    Une psychiatre, femme donc, s’ interroge sur le fait que tout est inscrit dès la naissance. Enregistré dans nos cellules.

    Les enfants soumis au travail infantile : en Inde, fabrication des bracelets en verre, Ahmanabad, des tapis, Jaipur au Rajasthan.
    Une tradition veut qu’une bouche à nourrir remplisse une part de ce qui revient à la nourrir.
    Ne peux m’empêcher de penser à cette sexualité antique délirante et délétère qui conduit chaque rapport à grossesse.
    Le père, la mère ? met au travail cette bouche à nourrir.
    Et ainsi se construit l’esclavage, du plus fort au plus petit que soi. Parce qu’il y a toutes ces bouches à nourrir.

    Aimé par 2 personnes

    1. Disons que je l’ai rendu accessible. Il y a beaucoup de jargon médical – fort heureusement, pas de psychanalyse car l’auteur est psychiatre et non psychanalyste – mais le livre reste accessible grâce aux témoignages d’enfants qu’il relate 🙂 L’ouvrage est donc très vivant.

      Aimé par 1 personne

  2. Ping : Tours et détours de la vilaine fille, Mario Vargas Llosa – Tomtomlatomate

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