Vernon Subutex III, Virginie Despentes

Enfin, j’ai trouvé l’occasion – c’est-à-dire un exemplaire disponible à l’emprunt dans la bibliothèque de ma ville – de lire le dernier tome de la trilogie Subutex. La lecture du deuxième volet remontait certes à plusieurs années, mais le talent de Despentes étant ce qu’il est, j’ai retrouvé cette vaste galerie de personnages comme si je l’avais quittée hier. Un petit rappel s’impose tout de même.

Les personnages

Vernon Subutex : ancien disquaire devenu SDF puis sorte de gourou d’une communauté qui s’est formée spontanément autour de lui.

Alex Bleach : ancienne rock-star décédée avant le début du 1er livre et ami proche de Vernon. L’intrigue du  1er tome reposait sur les circonstances de sa mort et la recherche par plusieurs personnages de ses enregistrements en la possession de Vernon.

Charles : ivrogne de l’Est de Paris avec qui Vernon s’était lié d’amitié à l’époque où il vivait dans la rue.

Véro : femme de Charles.

Laurent Dopalet : producteur de cinéma qui a connu Alex Bleach et Vodka Santana. À la fin du tome 2, il subit une terrible agression de la part d’Aïcha et de Céleste.

Aïcha : fille de Vodka Santana – ancienne actrice porno décédée – qu’elle venge de Laurent Dopalet à la fin du tome 2. Musulmane pratiquante et voilée.

Céleste : jolie tatoueuse, la vingtaine. À la fin du tome 2, elle kidnappe Dopalet avec Aïcha, le séquestre et lui tatoue « VIOLEUR » sur le dos.

Max : ancien manager peu scrupuleux d’Alex Bleach.

La Hyène : briseuse de réputation sur le net, sans foi ni loi sur ce point. Elle déjà travaillé pour Dopalet, mais elle est surtout ralliée à la cause des amis de Vernon.

Marcia : trans brésilienne avec laquelle Vernon a eu une liaison dans le tome 1.

Résumé

Vernon, désormais gourou et DJ d’une communauté qui organise des transes itinérantes à travers la campagne française à partir des enregistrements d’Alex Bleach, doit rentrer à Paris pour aller chez le dentiste. Il rend visite à Charles, mais tombe sur une Véro seule qui lui annonce la mort de son ami. Le choc est aussi immense pour Vernon qu’il ne l’a été pour sa veuve, mais c’est sans compter sur le deuxième effet Kiss Cool.

Charles avait gagné au loto de son vivant et laisse derrière lui pas moins d’un million d’euros. Conformément à ses dernières volontés, la moitié revient à Vernon. De retour au camp, celui-ci aborde la question des 500 000€ avec le noyau dur de la communauté. Sans surprise, les membres s’écharpent sur l’emploi de cette somme colossale. Peu à peu soupçonné de vouloir tout garder pour lui, Vernon – le personnage le moins vénal et calculateur que la littérature ait vu naître – part. Privée de leader et de DJ, la communauté se dissout et les convergences cessent.

Pendant ce temps-là, à Paris, Dopalet se remet à peine de son agression – que ce soit sur le plan physique ou psychologique – et n’a qu’une idée en tête : faire payer à Aïcha  et Céleste le traumatisme qu’il a subi. Max, toujours à la recherche d’affaires juteuses, tente de mettre la main sur Vernon pour se faire de l’argent grâce aux convergences. Mais il trouve rapidement un moyen bien plus simple de renflouer ses caisses vides : aider Dopalet à se venger des deux filles.

Celles-ci ont été mises au vert par la Hyène. Aïcha est fille au pair dans une famille musulmane à Düsseldorf et Céleste est serveuse à Barcelone. Mais celle-ci va commettre un impair en créant sa page de tatouages sur Facebook. Max retrouve donc sa trace et organise son enlèvement. Passons sur les détails, mais la vengeance dépasse les exigences de Dopalet puisque la jeune femme est séquestrée, battue et violée à maintes reprises par les brutes engagées par Max. La Hyène parvient finalement à la libérer et la ramène à Paris.

Vernon s’étant réconcilié avec le groupe, les convergences ont repris…mais plus pour longtemps. Toujours à la recherche de sensationnel pour transformer cette histoire de convergences en opération très lucrative, Max a une idée qui dépasse l’entendement. Il contacte via Internet une jeune fille paumée et suicidaire et la paie pour commettre un attentat au sein de la communauté. Elle tue l’ensemble de celle-ci avant d’être exécutée par Max, lequel s’associe avec Dopalet pour produire une série relatant l’histoire des convergences et de Subutex.

Mais surprise…ce dernier a survécu au massacre. C’est Marcia qui le retrouve dans le métro où il vit désormais. Il passera ses vieux jours dans le plus strict anonymat avec Aïcha.

Dans une fin de trilogie surréaliste et très houellebecquienne style La Possibilité d’une île, Despentes nous dresse le tableau d’un futur apocalyptique pour l’humanité dans lequel seule la secte héritière de la communauté de Vernon subsiste. Les membres de celle-ci sont apparentés aux premiers Chrétiens et le fait que Vernon ait été aperçu « ressuscité » les attentats fait de lui une véritable figure christique. Sans surprise, les fidèles de la secte sont d’abord persécutés par les pouvoirs en place, avant d’être tolérés. Quelques siècles plus tard, ils sont reconnus comme les membres fondateurs d’une véritable religion – la musique d’Alex Bleach jouée par Vernon ayant permis de relier les âmes humaines pour la première fois dans l’histoire de l’humanité.

Un roman ancré dans son époque

Et comment pouvait-il en être autrement de la part d’une romancière aussi contemporaine que Despentes ? Selon moi, elle est avec Houellebecq la plus grande chroniqueuse vivante du réel. Or l’atmosphère qui entourait l’écriture de ce troisième tome était pour le moins…particulière. Nous sommes en 2015, l’année la plus sanglante de la France du XXIe siècle. 2016 ne sera guère plus solaire. Peut-être ce contexte ainsi que les changements sur le récit qu’il a sans doute entraînés sont-ils à l’origine d’une parution repoussée à 2017 ? Mais une chose est sûre : l’auteure nous replonge dans la France de 2015/2016 avec brio. Dans quelques décennies, on pourra ouvrir ce roman et s’en servir pour les cours d’histoire.

Tout d’abord, il y a les attentats, avec cette histoire de jeune déséquilibrée qui se met à buter des gens qui font la fête. Rappelons-nous cette expression systématiquement utilisée par les médias – et décriée par beaucoup – pour décrire le profil psychologique des auteurs de tels actes.

Résolument plus sombre que les deux premiers, ce troisième tome n’est que le fruit d’un contexte terrible d’écriture pour une romancière qui s’est toujours démarquée par un réalisme radical. À noter que 2016 – et cette ouvrage y fait bien évidemment référence – est marquée par la mort de grands musiciens de la scène rock : David Bowie, Prince et Leonard Cohen. Au-delà de l’attentat final et de la manœuvre capitaliste qu’il y a derrière, plusieurs épisodes sont d’un glauque… Je pense notamment à toutes les horreurs que subit Céleste pendant sa séquestration en Catalogne.

Et puis il y a Nuit debout, ces sit-ins organisés dans les villes françaises en plein état d’urgence post-attentats. Un épisode marquant du mandat de Hollande qui, il faut bien l’avouer, nous était sorti de la tête ! Expressément nommé, ce mouvement citoyen est le théâtre de diatribes anticapitalistes et féministes brillantissimes, ce qui m’amène directement au deuxième point.

Gauchiste un jour, gauchiste toujours !

Viriginie Despentes est fille de postiers syndiqués à la CGT. Elle aurait pu renier le contexte politique dans lequel elle a grandi, mais elle ne l’a jamais fait. Que ce soit tout à son honneur ou pas – libre à chacun d’en juger selon ses propres opinions politiques – les analyses sociales qu’elle nous livre à travers ses intrigues sont toujours très à gauche. Pour elle, tout est économique et lutte des classes. Il y a les puissants, les cyniques, les cupides – Dopalet, Max – et les pauvres dont la colère est justifiée – Aïcha, qui est une jeune fille rebelle avant d’être une musulmane, ou encore Olga, la marginale qui ne s’entend qu’avec ses chiens et se fait remarquer pour ses prises de parole exaltées à Nuit Debout.

Dans gauchisme, il y a féminisme.

Un féminisme qui se préoccupe d’abord des inégalités économiques, comme le montre la réflexion cynique de Max, lequel souhaite faire appel à une femme pour mettre à l’écrit l’histoire de Subutex.

« Soyons lucides plutôt que politiquement corrects : les mecs de talent ont autre chose à faire de leur life…et ils vont nous coûter un bras, alors qu’une fille on lui propose deux petits smics et elle nous donne trois années de sa vie…C’est comme ça : vous êtes dressées pour prendre soin des autres. Ça fait deux mille ans que ça dure, ça va pas vous passer parce que Simone a dit réveillez-vous. » (p. 30)

Et qui dit féminisme dit éclairage sur le machisme. Dopalet incarne à la perfection ce que les machos bas du front d’aujourd’hui pensent de la lutte pour le respect des femmes…qu’ils prétendent aimer. Vous avez sans doute entendu des centaines de fois le discours qui va suivre. Il oppose clairement les mal baisées – ou femmes conscientes des injustices ? – aux vraies femmes, à l’aise avec leur féminité – ou soumises au patriarcat par flemme de réfléchir ?

« On croit que les féministes trop radicales haïssent les hommes mais ce qu’elles détestent en réalité ce sont les femmes qui savent vivre avec eux. Dopalet aime les femmes, éperdument. […] il aime leurs voix douces et leur art d’être des salopes en prenant des airs de duchesses. Il aime qu’elles placent la séduction au-dessus de tout. […] Mais il ne supporte plus le puritanisme imposé par les féministes. […] De supporter la tyrannie des féminazis, qui, sous prétexte qu’elles ne savent ni aimer ni se faire aimer des hommes, entendent abolir toutes les formes de libertinage qui faisaient le charme de son pays. » (p. 84)

Autre aspect des injustices contre lesquelles le féminisme se bat : le poids de la maternité – notamment pour les mères célibataires, soit la quasi-totalité des parents célibataires bien évidemment. Sur le plan professionnel comme sur le plan personnel, ce poids est immense.

« Personne n’a jamais pensé à elle pour une promotion. Mère célibataire, tout le monde sait ce que ça veut dire. […] Du jour où elle a été maman, ça a été réglé – pas d’avancement. Quand elle en parle autour d’elle, il y a toujours une mère pour prétendre que pas du tout, que c’est une question d’organisation. C’est faux. Stéphanie est très organisée. Mais un gosse c’est un bon vingt heures de taf supplémentaires par semaine. […] Et parlons-en, des mecs…vas-y, pour tomber amoureuse quand t’as un petit à la maison. Tu niques pendant les heures d’école, alors si le mec travaille – ben tu niques pas. […] Elle est convaincue qui si elle n’avait pas eu de gosse elle se serait remise avec quelqu’un. » (p. 114)

« Mais lui, il est père quand il a le temps. Un peu moins d’un week-end sur deux, en définitive. Pareil pour la pension alimentaire : il la paye quand il peut. Et tout son entourage le félicite « putain qu’est-ce que tu t’occupes bien de ton fils ». Il l’emmène voir un match de boxe, une fois par mois, un concert, ou à Disneyland […] et si tu demandes à Max où il en est de  la paternité, il te répondra « j’assure ». Mais si une femme se comportait avec ses enfants comme Max avec son fils, elle aurait la police de la bonne conduite maternelle au cul, non-stop. Et putain cette police a des miliciens partout. » (p. 118)

Une plongée dans les classes populaires trop rare en littérature

Plus généralement, et c’est à cela que l’on reconnaît un grand écrivain, Despentes fait preuve de véritables fulgurances. Ici, elle met le doigt sur un aspect à la fois psychologique et sociologique du comportement des fous.

« Le bahut coûtait dix euros, ils l’avaient acheté dans un état d’ébriété assez avancé pour être surpris qu’on le leur livre, quelques jours plus tard. […] Et, finalement, elle l’a réquisitionné pour ses sacs. Il est plein de tiroirs et d’étagères, parfait pour satisfaire à sa manie. Charles disait qu’elle savait très bien ce qu’elle faisait, le jour où elle l’a acheté, qu’elle avait tout manigancé. Peut-être avait-il raison : le cerveau des gens qui ont des objectifs irrationnels a plus de profondeur de champ que celui de ceux qui fonctionnent normalement, il a des coups d’avance, il voit loin. C’est pareil pour l’alcool. Même quand elle veut arrêter de boire, elle voit bien que son cerveau s’arrange pour la mettre dans des situations qui ne lui laissent aucune chance, et en général tout ça se produit à l’insu de son plein gré – c’est-à-dire qu’elle ne décide pas de boire, elle se souvient qu’elle doit appeler ce vieil ami dans la détresse et une fois qu’elle est chez lui elle réalise que ce qu’elle est venue chercher, c’est une douzaine de pastis. Le cerveau des tarés est comme ça : il ruse avec la conscience, il arrange ses coups en loucedé, de telle façon qu’on puisse obtenir exactement ce qu’on voulait en prétendant qu’on pensait à autre chose. » (p. 36)

Cette démonstration dénote de l’immense empathie de la romancière pour ceux qui souffrent. C’est peut-être cela, être de gauche. Dans le même registre, j’avais envie de citer ce court extrait sur les gens qui ont vécu des traumatismes. Au lieu de faire dans le mélodrame, Despentes exprime à merveille ce que pense l’écrasante majorité des victimes qui ont continué à vivre après un choc – viol ou autre. Et l’auteure est bien placée pour le savoir. Je ne me souviens pas avoir lu quelque chose d’aussi juste à ce sujet.

« Il est le premier à lui avoir parlé normalement […] À sa désinvolture, elle a pensé qu’il lui était arrivé de sacrés saloperies, à lui aussi. Il avait cette politesse délicate des gens qui savent que ça existe, le mal. Et quand ça tombe sur toi, ça tombe sur toi, pas la peine d’en faire tout un cinéma. » (p. 323)

Tout au long du livre, cette incorrigible gauchiste – expression que j’emploie de manière affectueuse ! – donne à réfléchir sur la condition des classes populaires, sur leur manière de vivre et de penser. À l’instar de Charles, ils ressentiraient par exemple une détestation sincère à l’égard de toute forme d’art. On peut même parler de mépris de classe envers une culture au sens noble du terme qui n’est pas faite pour eux. Car selon moi, le mépris n’est pas l’apanage des privilégiés envers les plus modestes, comme le prouve le jugement sans appel porté par feu Charles sur la poésie.

« Elle [N.D.L.R. Véro, sa veuve] écoute Barbara. […]Le vieux n’aimait pas la chanson française, ni la poésie. Au début, elle croyait que c’était parce qu’il ne se sentait pas capable de comprendre ce qu’ils racontaient, comme un complexe qu’il aurait fait. Ensuite elle avait pensé que c’était pour l’emmerder, pour l’empêcher de mettre un peu de beau dans sa vie, que c’était pour lui garder la gueule dans la crasse et la merde et que ça l’ennuyait qu’elle puisse accéder à des choses un peu plus belles que la rue d’en bas de chez eux. Elle avait fini par admettre qu’il n’y avait aucun complexe là-dedans, ni volonté de la réduire au médiocre : il n’aimait pas la musique et a poésie, il voyait ça comme de l’hypocrisie pour les bourges. […] Pour le vieux Charles, la vérité toute crue de l’humanité, c’était la boucherie. Il s’agissait de savoir qui a le droit d’exercer la cruauté sur qui. Tout le reste, selon lui, c’était de la poésie – une façon de masquer l’odeur de la merde. » (p.41)

J’ai moi-même été confrontée à ce mépris à travers des regards de dédain lorsque vous avez le malheur de lire de la littérature ou de substituer les livres à la télévision. La poésie, pour bon nombre de personnes issues des classes populaires, c’est un luxe pour les gens qui se la pètent et ne vivent pas dans la réalité. Parce qu’ils savent toujours mieux que les autres ce que c’est, la réalité. Décidément, le snobisme n’est pas toujours là où on croit. Bref, passons sur cet avis très personnel et qui dépasse largement l’exemple cité.

De la Politique, ouvertement.

Même si TOUT est politique dans les intrigues de Despentes, ses personnages prennent régulièrement position sur le plan politique de façon tranchée. Véro, toujours elle, se prend à rêver d’une école de la République d’excellence pour pauvres qu’elle fonderait avec l’argent de son héritage. S’en suit une critique féroce des élites.

« Ça va leur faire bizarre, aux fils à papa, quand vont débouler ses élèves sur le marché du travail. Le pays a besoin de sang neuf. Regarde la gueule de tes élites – le pire n’est pas qu’ils soient corrompus jusqu’à la moelle mais bêtes à manger du foin. » (p. 56)

Puis Desp..euh Véro pardon, enchaîne avec une analyse pour le moins curieuse du problème des banlieues, sur fond d’alcoolisme – élément essentiel d’(auto)-asservissement des couches populaires analysé comme tel à travers Véro et Charles, couple d’ivrognes – et de racisme.

« Pourquoi ils croient que les banlieues sont des usines à merde ? C’est la faute à la loi Debré. À l’époque, ce n’était pas la laïcité qu’on invoquait pour emmerder les immigrés, c’était la lutte contre l’alcoolisme. Dans les bars, on faisait de la politique. Et dans les années 60, les Arabes, on n’avait pas envie qu’ils discutent politique. On avait lourd à se reprocher, valait mieux qu’ils en parlent pas trop. Alors on a dit les bars, d’accord dans toute la France, l’alcoolisme était un patriotisme. Mais pas pour eux. […] On voit le résultat. » (p. 57)

Vient alors le grand cheval de bataille de Despentes et de la gauche en général : la défense des immigrés. En effet, ils sont perçus comme le bouc émissaire idéal pour que le peuple ne se rebelle pas contre son véritable ennemi : les puissants. Un classique de la manipulation des faibles par les forts : désigner un coupable parmi les faibles pour les tenir tranquille. Diviser pour mieux régner.

« Mais ce que tout le monde cherche, au final, c’est l’entre-soi. N’avoir à se coltiner que des gens qui te ressemblent. Pas d’étrangers. Et le ciment le plus facile à trouver pour souder un groupe restera toujours l’ennemi commun. […] C’est qu’ils ont plutôt intérêt à faire en sorte que les petites gens se pensent Français de souche victimes de la grande mosquée, plutôt que se penser travailleurs pauvres expropriés par le un pour cet. Le grand remplacement, il n’y croit pas. » (p. 139)

Des couches sociales étanches

Ce qui frappe le plus dans la trilogie Subutex et la lecture de notre société contemporaine qu’elle nous offre, c’est cette fragmentation de la société. Officiellement, il n’y a plus de castes ni d’ordres comme sous l’Ancien Régime. Dans les faits, les membres des différentes classes sociales ne se comprennent pas et se détestent mutuellement. Le rapport de Charles à la poésie illustre très bien cette étanchéité. Mais c’est la même chose de l’autre côté !

Maintenant que Sylvie est passée de l’autre côté de la barrière, elle relève cette petite détestation des gens qui vivent dans un certain confort matériel à l’égard des feignasses pauvres qui les entourent. Ce comportement est très courant. On l’a tous observé, voire pratiqué. Salauds de pauvres ! S’ils en sont là, et profitent de l’argent de ceux qui bossent, c’est entièrement de leur faute.

« Il y a toujours quelqu’un, à table, pour parler du plouc qui vit dans le village où il a une maison de campagne, et qui se contente des allocations plutôt qu’aller travailler. Le fraudeur, le paresseux, le profiteur – ses amis riches en comptent toujours un parmi leurs connaissances. […] Mais depuis qu’elle n’a plus de femme de ménage, et qu’elle a dû effectuer pour elle-même toutes les démarches d’obtention du RSA et des allocations qu’elle pouvait toucher, elle n’est jamais arrivée au légendaire pactole mensuel qu’on évoque dans les dîners de riches. » (p. 206-207)

Enfin, la haine anti-riches éclate, exulte, ne se cache plus et va très (trop) loin. Comme dans le célèbre passage du supermarché dans le 1er tome, la radicalité passe par Xavier, personnage frustré et victime consciente de l’injustice expéditive du système capitaliste.

« Quand il était petit, les gens de sa condition se promenaient le long des ports de plaisance et s’arrêtaient pour regarder les bateaux des riches. Ils étaient des promesses de voyages, d’ailleurs, de vrai luxe. Aujourd’hui les pauvres ne s’arrêtent plus. Ils prennent la richesse dans la gueule, en passant – ils encaissent, ça leur fait comme un uppercut. Des kilos de merde, tous la même gueule d’immeubles en plastique. La seule qualité de ces bouses, c’est que tout le monde sait le prix qu’elles coûtent. De l’avis de Xavier, quiconque dépense son argent pour s’acheter un engin pareil devrait être soumis à une expertise psychiatrique. La gloire du un pour cent. Tous les mêmes yachts, alignés. Il n’y a que la taille qui diffère. C’est avec la taille qu’ils disent au voisin « regarde, j’ai plus de thunes que toi ». Il n’y a qu’un seul drapeau, le même sur tous les navires. Le drapeau de ceux qui ne payent pas d’impôts, qui ouvrent des comptes offshore, qui trafiquent, qui ne sont pas soumis à la loi commune. […] Les propriétaires sont nés dans des pays différents, ils sont chinois ou arabes ou russes, ils naviguent tous sous le même drapeau. La langue de la banque est un métalangage. […] Où sont ces putains de terroristes, quand on a besoin d’eux ? Ils ne pourraient pas venir et faire péter tout ça […] ? » (p. 136)



12 réflexions sur “Vernon Subutex III, Virginie Despentes

  1. rose

    Ed, bonsoir,
    Merci pour le rappel des personnages.
    Pas lu, et vous ayant lue, pas trop envie de le lire.

    J’y ai bcp songé à cela :
    la question des 500 000€.
    Et plus même. Et commencé la répartition.
    De mon entourage à qui j’ai proposé à chacun 5000 euros cash, ils n’étaient pas contents. « Trop peu » m’ont ils dit sauf une me remerciant chaleureusement.
    Plusieurs mois, année, après, me semble que je vais tout garder et le couver après avoir donné un tiers et un second à mes enfants très vite* pour ne pas changer d’avis.
    Puis je deviendrai cireuse, perdrai ma voix, aurai les ongles longs et serai dans la misère.
    Ça éviterait les visites constantes, une fois 15000 euros pour la BMX, une autre 2000 pour le WE à Eurodisney, etc.
    L’amour à moi serait lié à l’argent.
    Non.

    Je ne sais plus ce que sont les convergences : leurs rave party autour des disques d’Alex Bleach ?

    ce dernier ( a survécu au massacre) : on ne sait plus bien si vous parlez de Dopalet ou de Vernon, là.

    Pour ma part, rien oublié des attentats : cela nous a permis d’être raciste ouvertement ni des Nuits debout, plus poétiques que politiques, non ?, ni des Gilets Jaunes créés à cause du prix de l’essence. On ne pouvait plus aller canoter à Nogent sur Marne.

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  2. rose

    Une fille, on ne lui donne rien -pas besoin de deux petits smics- et elle donne dix ans de sa vie.
    Formatage.
    Mais vous le soulignez, lucidité, vigilance, discernement, font que la seconde fois, après avoir obtenu qq réponses entre rien et je ne peux pas donner plus, alors qu’il ne donne rien, pas plus de rien c’est rien, j’insiste, nous les filles, avons la faculté inouïe de nous mettre à part.
    Ce qui donne in et out.
    Pas le top mais vivable : c’est une clé qui marche.

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  3. rose

    pour le respect des femmes…qu’ils prétendent aimer.

    Là encore, il s’agit de préciser : c’est le syndrome du poulailler : ce qu’ils aiment c’est être aimés. Et cette image d’eux-mêmes tient par l’amour idolâtre qui leur est porté.
    La responsable, les, sont les femmes.
    Directement.
    Drôle pck de la lecture, je me souviens très bien des deux filles qui vont tatouer Dopalet chez lui.

    J’ai lu tous les paragraphes au-dessus – ne vais pas détailler tous les points un par un :
    « . Pareil pour la pension alimentaire : il la paye quand il peut  »
    Nombre de femmes, et elles le disent, ont pris les hommes comme des banques de sperme.
    Puis jetés. Enfin rien à payer et ne vous mêlez de rien. Leurs familles mononucleaires monoparentales ont volontairement été castres de l’homme.
    Certains se sont battus, ont assumé. Pas mal non. Y compris lorsque le-les gosses ont grandi.
    Et c’est dit ouvertement par les femmes. Il n’a rien payé, on a fait ce qu’on a voulu.

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  4. rose

    C’est pareil pour l’alcool. Même quand elle veut arrêter de boire, elle voit bien que son cerveau s’arrange pour la mettre dans des situations qui ne lui laissent aucune chance, et en général tout ça se produit à l’insu de son plein gré – c’est-à-dire qu’elle ne décide pas de boire, elle se souvient qu’elle doit appeler ce vieil ami dans la détresse et une fois qu’elle est chez lui elle réalise que ce qu’elle est venue chercher, c’est une douzaine de pastis. Le cerveau des tarés est comme ça : il ruse avec la conscience, il arrange ses coups en loucedé, de telle façon qu’on puisse obtenir exactement ce qu’on voulait en prétendant qu’on pensait à autre chose. » (p. 36)

    Non.
    Les gens qui boivent ne sont pas tarés et peuvent être extrêmement brillants.
    Il y a deux choses qui interviennent :
    Le trousseau de clés est énorme, et si une n’est pas la bonne, ce peut être une autre.
    On entre par ses actes dans un automatisme qui est lié à, ce que je nomme « la force de l’habitude ».

    C’est un truc extrêmement puissant et lutter contre est extrêmement difficile.
    C’est pour cela que c’est bien plus facile pour des gens qui,des l’âge de 20 ans, ont mis en place des habitudes immuables qui tiennent encore plus de 69 ans après.

    Et que toute attitude « tordue », trop bouffer, vivre couché, pas de sport, boire etc.la liste est longue est extrêmement difficile à éradiquer.

    Tordue ici signifie pas saine au sens de mens sana in copore sano. Après, cela induit que l’on pense aussi « tordu »

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  5. rose

    Les pauvres, versus les riches.
    Les premiers ne se sont pas remis des épreuves passée s. Et ils se sont ratatines dans ce qui leur semble être suffisant.

    Les riches, eux, n’en ont rien à carrer. Leur priorité est de ne rien partager.

    Bah.
    À choisir, aucune des deux catégories n’est enviable :
    Les premiers parce que le stress du pognon créé une angoisse réelle de fins de mois difficiles.

    Les seconds, parce qu’ils ne sont pas des gens heureux. Silencieux, verrouillés, peur de se faire cambrioler, comme chez Chaumet cet après-midi.

    Je l’ai expliqué à une banquière qui parle bcp d’argent. (Faut savoir les salaires dérisoires de début de carrière et de la première augmentation !!!). Le seul intérêt de la richesse est trois :
    Partager.

    Créer.

    Être un mécène.

    Quand mon trésor me sera tombé sous le nez, après l’avoir partage en trois, j’investirai dans un petit grangeon en Suisse avec deux volets en forme de coeur, dans la pente, et sous le ginko biloba qui sera planté à l’est, à côté des rhododendrons, je creuserai une cachette avec mes lingots d’or pour que des suivants aient la chance, à leur tour, de trouver un trésor, cinq cents après moi.

    Ed, j’ai un peu abrégé mes commentaires parce que votre compte-rendu est extrêmement fouille.
    Vous n’êtes pas obligée de faire lire mes remarques aux voisins de la rdl. Merci.

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  6. rose

    Cinq cents ans.
    Qu’ils aient le temps de rêver, bigre, parce que dans le hameau, les bruits couriront  » la vieille, là, l’a creusé pour cacher son magot. Mais où c’est t’y qu’elle a donc creusé, la vieille ? »
    Cinq cents ans a minima. Ce pourra être plus.

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  7. rose

    L’écriture de et Virginie Despentes.
    Oui quant à votre analyse.
    En même temps, passer de Cendrillon à Virginie Despentes, c’est extrêmement brutal.
    Me fait penser à Blanche Gardin.
    Ces femmes qui dans leur art, dans leurs textes ont transmis la violence de ce qu’elles- mêmes ont vécu. Avec une puissance mais aussi une vulgarité inouïes.
    Fallait-il en passer par là pour casser les codes ? Codes qui avaient néanmoins grand besoin d’être cassés.

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