Insomnie, Stephen King

Vous n’allez pas me croire, sauf si vous êtes un lecteur assidu de mon blog, mais je n’ai pas lu un Stephen King depuis Cœurs perdus en Atlantide, excellent recueil de nouvelles publié en 2001. Alors comment en suis-je venue à lire ce roman, moi qui n’aime pas le fantastique et ne fais pas partie des nombreux adorateurs de Stephen King dispersés sur l’ensemble du globe ? Une coïncidence incroyable. Un soir que je descendais les poubelles, quelques mois avant mon déménagement, j’ai eu l’horreur de découvrir trois sacs Ikea – vous visualisez la taille – débordant de livres. Tant d’ouvrages jetés par un(e) locataire pressé(e) de quitter son appartement. Mon sang n’a fait qu’un tour et j’ai improvisé un sauvetage en éparpillant les livres dans le hall de l’immeuble, dans les stations de métro et les rames elles-mêmes. Et puis j’en ai gardé quelques-uns, dont Insomnie. L’ouvrage a été publié en 1994 et j’ai constaté que la plupart des exemplaires recueillis dans cette opération de sauvetage improvisée sont de la même décennie. Vous l’aurez compris, certaines chroniques à venir porteront sur les autres objets du sauvetage. Affaire à suivre…

Sans surprise, le roman m’a globalement déplu, malgré des thèmes qui a priori me tiennent à cœur. Comme nous sommes chez Stephen King et que l’intrigue joue un rôle primordial en tant que telle – ce qui n’est pas toujours le cas dans les livres que j’ai l’habitude de chroniquer – un résumé détaillé s’impose.

Résumé

Comme dans l’horrible Ça, l’action se déroule à Derry, une petite ville fictive du Maine. Ralph Roberts a soixante-dix ans et depuis que sa femme est décédée d’une tumeur au cerveau, il souffre d’insomnie. Chaque nuit est un peu plus courte que la précédente.

Un jour, alors qu’il revient de sa promenade vers l’aéroport de la ville, il est témoin d’une scène étrange. Son voisin Ed Deepneau a un accident responsable avec un chauffeur poids lourd et hurle sur ce dernier, l’accusant de transporter des embryons morts – alors qu’il s’agit d’engrais… Deux mois plus tard, Helen Deepneau, sa femme, titube sur le parking de l’épicerie où Ralph est en train de faire ses courses. Elle est en sang et peine à tenir Natalie, sa fille de deux ans. Ed l’a tabassée après avoir découvert qu’elle avait signé une pétition en faveur de Susan Day, une militante féministe qui lutte pour le droit à l’avortement. Helen est d’abord soignée à l’hôpital, puis mise en sécurité dans un centre d’hébergement des femmes. Derry est coupée en deux : d’un côté les partisans de la visite de Susan Day pour tenir un meeting, de l’autre les anti-avortement. Ces derniers manifestent régulièrement devant la clinique qui pratique ces opérations, et provoquent parfois des affrontements violents.

Pendant ce temps-là, Ralph ne dort presque plus et commence à avoir des « hallucinations ». Il voit les auras des gens et les « lit » grâce à leurs couleurs. Toutes sont reliées au ciel par un fil, sauf les auras noires, annonciatrices d’une mort imminente pour la personne concernée. Une nuit, il aperçoit des nains chauves vêtus d’une blouse médicale et tenant une paire de ciseaux à la main, qui entrent et ressortent de la maison de sa voisine âgée. Il apprendra son décès le lendemain. Quand il découvre que Loïs Chassey, charmante senior du quartier, a les mêmes visions que lui, une jolie romance débute entre les deux extralucides de Derry.

Lors d’une visite de remerciement de la part d’Helen et de Gretchen Tilbury, sa nouvelle compagne rencontrée à la maison des femmes, celles-ci lui remettent une bombe lacrymogène en cas d’agression de la part d’Ed Deepneau et de ses alliés. Ralph n’y prête guère attention, mais cette arme de défense lui sauve la vie quand Pickering, un ami d’Ed, l’attaque à l’arme blanche quelques jours plus tard.

Il se rend ensuite à l’hôpital avec Loïs. Pour la première fois, le tandem fait la connaissance des deux nains aperçus la nuit de la mort de leur voisine. Ils confirment ce qu’on avait deviné : ce sont eux qui reprennent la vie aux Hommes en sectionnant le fil de leur aura. Ralph les baptise alors Clotho (le fileur), Lachésis (le répartiteur) et Atropos (l’inflexible), d’après les Moires, divinités du destin dans la mythologie grecque. Puis, Clotho et Lachésis emmènent le couple extralucide à un autre niveau de réalité pour leur expliquer leur rôle dans les événements à venir, ce pourquoi ils ont reçu tous ces pouvoirs. Atropos, le troisième médecin nain, représente le Hasard et travaille au service du Roi Cramoisi, une sorte d’entité suprême diabolique. Il a pour projet de tuer plusieurs milliers de personnes lors d’un attentat aérien piloté par Ed Deepneau et ayant pour cible la salle où se tiendra le meeting de Susan Day. Ralph et Loïs vont devoir empêcher Ed d’exécuter son plan afin de sauver un petit garçon présent dans le public, car il aura une mission à remplir sur Terre quelques années plus tard.

Le couple repart avec plus de questions que de réponses et se rend directement à la maison des femmes pour retrouver Ed au plus vite. Or ses alliés viennent de mettre le feu au bâtiment, et en passant à un autre niveau de réalité, Ralph parvient à sauver les femmes réfugiées dans la cave.

Ralph et Loïs n’ont que peu de temps pour tenter de contrer Atropos. Ils se rendent alors dans son abri souterrain à l’odeur pestilentielle et y retrouvent les objets qu’Atropos vole à leurs propriétaires avant de les tuer. Ils découvrent par exemple le chapeau de Bill McGovern, avec qui Ralph cohabite, et apprennent sa mort par la même occasion, mais aussi…les boucles d’oreille de Loïs ! L’urgence ne fait que s’intensifier et au moment de quitter les lieux, Atropos tente de les en empêcher. S’en suit un combat sanglant – et écœurant – avec Ralph, au cours duquel celui-ci apprend que son ennemi souhaite tuer la petite Natalie Deepneau.

Une fois sorti de ce lieu infâme, il conclut un marché avec Clotho et Lachésis : sa vie contre celle de Natalie. Désormais, il faut agir vite pour éviter le massacre annoncé. Ralph s’incruste dans le cockpit, parvient à détourner l’avion qui s’écrase finalement sur le parking de la salle bondée, et le fameux petit garçon a la vie sauve.

Pensant que tout est bien qui finit bien, les amoureux retrouvent le sommeil après cet épisode, se marient et n’y pensent plus pendant quatre années de bonheur. Mais un jour, Ralph entend à nouveau le tic-tac de l’heure qui va sonner, celle de la mort. Ce même bruit qu’il entendait juste avant celle de sa première épouse. L’échange promis quatre ans plus tôt pour sauver la petite Natalie a bien lieu : le héros (du roman) se fait renverser par une voiture.

Quand le surnaturel entrave la compréhension (et le plaisir de lecture)

Il est évident que ce titre est subjectif et s’explique largement par ma piètre expérience de lectrice de romans fantastiques. Ou est-ce plutôt l’inverse : je ne lis pas de romans fantastiques car l’intrusion du surnaturel dans un récit me gonfle à un tel point qu’il m’empêche de bien suivre. Peu importe. Une chose est sûre : l’intrigue d’Insomnie part dans tous les sens et comprend de nombreuses longueurs, toutes liées aux éléments surnaturels du récit. Sans elles, ce pavé de 815 pages – en allemand ! – aurait pu être réduit de moitié. Moins alambiquée, l’intrigue aurait gagné en clarté et moi en plaisir de lecture. Citons comme exemple les passages de Ralph et Loïs à différents niveaux de réalité lorsqu’ils rencontrent Clotho et Lachésis à l’hôpital. Des pages et des pages de va-et-vient permanents entre ces niveaux de conscience dont, comme cette pauvre Loïs à ce moment-là, on peine à comprendre à quoi ils correspondent. Ou était-ce des montées sans descentes d’un niveau au niveau supérieur ? Je ne sais même plus tant je m’y suis perdue !  Une confusion qui n’est pas sans rappeler cet horrible film que les prétentieux qualifient de chef d’œuvre et auquel je n’ai strictement rien compris : Inception. Quelle horreur. Il est amusant de constater le décalage entre la rapidité avec laquelle les deux nains transportent les protagonistes d’un niveau à l’autre et le ralentissement de l’intrigue dû à ce fouillis surnaturel. Même chose pour de nombreux événements pourtant essentiels à l’intrigue : la visite dans le logement putride d’Atropos et le combat interminable avec Ralph qui s’en suit, mais aussi l’intervention de ce dernier dans le cockpit pour détourner l’avion piloté par Ed Deepneau. J’avais à chaque fois la sensation d’être dans un de ces trop nombreux films d’action américains où le héros est poursuivi par son ennemi ou se bat contre lui avec en fond sonore une musique trop forte et trop agressive. Une envie irrésistible de sauter toutes ces pages et d’en arriver au dénouement de ces épisodes très américains dans la surenchère de violence et de « mindf***ing ».

Des thèmes passionnants

L’Amérique et ses névroses : violence et radicalité

Enfant terrible de l’Amérique, Stephen King adore mettre sa patrie le nez dans ses névroses, ci-possible de la façon la plus brutale et subversive qui soit. Ici, nous avons les violences faites aux femmes, certes, mais comme je m’y attarderais dans un paragraphe dédié, concentrons-nous sur la violence tout court. Et c’est déjà pas mal, puisqu’il s’agit là de l’ADN de l’Amérique. Ainsi King situe la plupart de ses romans dans le Maine, non seulement parce qu’il vient de cet État et y vit toujours, mais aussi parce que celui-ci incarne le trompe l’œil américain. Une petite ville comme Derry, en apparence tranquille et dont la moyenne d’âge semble assez élevée, renferme les pires horreurs : la violence conjugale perpétrée par un kamikaze, et plus généralement l’œuvre du terrible Atropos – c’est-à-dire le dessin d’une créature aussi angoissante que le Roi cramoisi. Aujourd’hui plus que jamais, les États-Unis se caractérisent par une polarisation inquiétante. Les progressistes et les conservateurs ont un point commun qu’ils ne veulent pas reconnaître – et qui en apporte la meilleure preuve : la radicalité. Un phénomène déjà à l’œuvre dans ce roman paru dans les années 1990. D’un côté les progressistes, certes absolument pas radicaux et avec des combats justes, mais de l’autre des « pro-life » prêts à (se) donner la mort au nom de la défense de la vie. Dès l’annonce de l’arrivée de Susan Day, la petite ville de Derry est scindée en deux camps irréconciliables : les partisans de son discours, et les opposants à l’avortement et aux droits des femmes. Les commerçants affichent ouvertement leur position sur le sujet et notre personnage principal ne sait plus où donner de la tête devant ces pétitions contradictoires à signer. Et avant même l’attentat, les affrontements sont violents dans le cadre des manifestations des amis d’Ed Deepneau.

Citons les deux autres preuves – encore plus évidentes – du caractère prophétique d’Insomnie : une attaque de la maison des femmes, bien avant l’attentat masculiniste de Toronto en avril 2018, et bien évidemment l’attentat aérien d’Ed Deepneau, presque dix ans avant le 11 septembre ! Polarisation, violence et ville faussement paisible. Voici la recette parfaite – un peu trop à mon goût – d’une fiction avec pour toile de fond les névroses de la première puissance mondiale.

Les violences faites aux femmes

Comment ne pas être sensible à ce thème lorsqu’on fait partie de cette moitié de l’humanité dominée de manière systémique ? Ed est le voisin de Ralph et avant l’accident de voiture dont ce dernier est témoin, il n’a jamais éveillé le moindre soupçon quant à sa masculinité toxique. Un voisin sans histoire, comme on l’entend si souvent après des histoires de meurtres…Ensuite, et c’est là que Stephen King tend un miroir terrible à la société patriarcale, il y a cette description particulièrement crue de Helen titubant dans un état grave dans l’espace public. Ralph la découvre grièvement blessée, sauve son enfant qu’elle a du mal à peine à porter, et à travers les yeux de ce personnage principal plutôt bienveillant à l’égard de la cause féministe et de la venue de Susan Day, le lecteur se prend les conséquences du système patriarcal en pleine tête. Autre aspect intéressant : des hommes manifestent contre le droit des femmes à disposer de leur corps, et souhaitent même les tuer au nom de la vie. Un tel roman, qui raconte entre autres une histoire de misogynie meurtrière, prend une dimension effrayante au crépuscule du mandat de Trump et des actions de ses sbires dans certains États pour interdire l’avortement. Des manifestations du roman aux lois de l’Amérique républicaine bel et bien réelle, on se demande de quoi se mêlent ces hommes. Réponse : de ce qui leur appartient ! Le corps des femmes est leur propriété. Ces êtres dont le sexe les dispense de mettre au monde ont donc parfaitement le droit de contrôler la natalité qui passe par ce corps autre, mais aussi de tabasser ou tuer ce même corps. Merci au King de nous le rappeler.

La senior way of life

Malgré le caractère fondamental des deux thèmes précédents, le traitement de la vieillesse reste celui qui m’a le plus touchée. Dans nos sociétés occidentales, les personnes âgées représentent une part croissante des populations nationales, mais restent peu présentes dans les médias et dans l’art. On les enferme dans des mouroirs et le monde se désintéresse totalement d’eux. Même la littérature les oublie, ou ne parle d’eux qu’en fin de vie, en phase terminale d’un cancer ou souffrant d’Alzheimer. Dans Insomnie, Stephan King casse les codes et choisit un héros septuagénaire qui vient certes de perdre sa femme, mais dont les troubles du sommeil le font rajeunir à vue d’œil au lieu de le transformer en un énième vieillard sénile pathétique ou risible. Ralph est tout sauf isolé malgré son deuil. Il fait de longues promenades seul, mais partage sa maison avec Bill McGovern et joue aux échecs avec les autres membres de la communauté. J’ai trouvé des moments de poésie dans ce thriller qui m’a pourtant fatiguée à cause de son utilisation abusive d’éléments surnaturels. Or cette grâce reposait uniquement sur le personnage de Ralph, profondément bon – passons sur le manichéisme à l’Américaine qui dégouline dans ce roman –  et sur sa belle relation avec Loïs. Loin d’être un naufrage, la vieillesse rime ici avec dons extralucides, force et courage, mais aussi avec apaisement et amour. Ralph – avec ou sans sa dulcinée – multiplie les actes de bravoure. Il sauve une femme et un bébé d’une mort certaine sous les coups d’un mari violent, des femmes suite à un attentat, des centaines de spectateurs lors d’une conférence pour le droit à l’avortement, y-compris un petit garçon qui jouera un rôle décisif quelques années plus tard. Et au lieu de mourir à petit feu comme tant de personnes âgées dans les fictions, il termine sa vie par un ultime sauvetage spectaculaire. Comme si ces divinités du destin estimaient qu’un septuagénaire serait plus lucide et plus courageux que quiconque, prêt à se sacrifier pour une petite fille – elle aussi capable de voir les auras ! – qui a la vie devant elle et pourra donc reprendre le flambeau.



5 réflexions sur “Insomnie, Stephen King

  1. Est-ce que ce type de livre, dont je ne suis pas friand, est bien respectueux des nains chauves ? Blague à part, bravo pour votre belle chronique qui me permet de me faire une idée de ce qu’on peut trouver dans un Stephen King. Il a assez de lecteurs, il pourra bien se passer de moi !

    Aimé par 1 personne

    1. J’étais tombée sur une vidéo à son sujet intitulée « King, l’enfant terrible des États-Unis » et ca rejoint en effet le portrait qu’il dresse de l’Amérique dans ce roman peu connu. Ravie de ta remarque sur Inception. AMEN !!

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  2. Ping : Mexican Gothic, Sylvia Moreno-Garcia – Tomtomlatomate

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