Une bête au paradis, Cécile Coulon

Grande habituée de La Grande Librairie, Cécile Coulon m’a toujours frappée par la pertinence de ses analyses littéraires et la clarté de son langage. Originaire de ma région française préférée et attachée à ses terres, cette auteure avait décidément tout pour me plaire. Ça tombe bien : Une bête au paradis est un livre terriblement efficace qui vous hante encore quelque temps après l’avoir définitivement refermé. On sent bien l’influence du King que Coulon admire par-dessus tout. Car pour reprendre les mots très justes de Busnel, Une bête au paradis « commence comme un roman campagnard, se poursuit comme une fable philosophique, et se termine comme un thriller ».

Résumé

En plein cœur de l’Auvergne, Emilienne règne en matriarche sur sa ferme isolée au bout d’un chemin : le Paradis. Dans ce lieu à la fois de malédiction et de prédestination à vivre, on travaille dur pour se nourrir des bêtes et on appartient à la terre. Emilienne a recueilli Louis, fuyant la sauvagerie de son père, ainsi que Blanche et Gabriel, ses deux petits-enfants dont les parents sont morts dans un accident de voiture.

Au lycée, Blanche vit un premier amour passionné avec Alexandre, jeune homme séduisant et beau parleur. Son chagrin est immense lorsque, contrairement à Blanche qui était elle aussi une élève brillante, il quitte ses parents pour poursuivre ses études. Quand il revient douze ans plus tard, les choses n’ont que très peu changé au Paradis. À plus de 80 ans, Emilienne est toujours maîtresse en sa demeure, assistée par le valeureux Louis – encore et toujours amoureux transi de Blanche. À trente ans, celle-ci est restée célibataire et dévouée à la ferme, tandis que son petit frère de vingt-sept ans s’est marié à Aurore, la fille du cafetier du village.

Blanche ignore les raisons de ce retour, mais celui-ci la bouleverse. Même si elle lutte pendant quelque temps, incapable de pardonner le chagrin que le départ d’Alexandre lui a causé à l’époque, elle finit par retomber dans ses bras. Mais quand elle apprend que le jeune homme, en réalité marié et père d’un garçon, est revenu pour racheter les terres du Paradis en manipulant une Emilienne vieillissante, sa vengeance sera à la hauteur de l’affront.

Une morale sur fond de brutalité paysanne…pour notre plus grand bonheur

Attention, l’emploi de cette expression n’a rien de péjoratif. Moi-même petite-fille de paysans, j’ai vu ma grand-mère dépecer les lapins que j’avais nourris et caressés quelques instants plus tôt. La morale prodiguée et appliquée par Emilienne en début, puis par Blanche en fin de roman, relève du bon sens paysan et sa mise en œuvre décrite de manière très « graphique » est un véritable tour de force littéraire. Cette brutalité paysanne à la fois juste et sans pitié secoue le lecteur. Il applaudit l’action, aussi cruelle soit-elle, et gagne en empathie vis-à-vis du personnage vengeur. Sentant l’odeur du sang et de la mort à travers les pages, j’ai eu du mal à refermer ce livre et encore plus à passer à autre chose une fois la lecture achevée. Voici la leçon de morale prodiguée par Emilienne à la petite Blanche après qu’elle ait blessé son jeune frère chétif.

« La poule [préférée de Blanche] tenta de se dégager mais Blanche la coinçait contre elle. Lorsqu’elle eut atteint le perron, elle supplia une dernière fois sa grand-mère du regard. Celle-ci l’ignora, attrapa l’animal par la tête et lui brisa le cou. La petite étouffa un cri. Quelque chose en elle mourut en même temps. Elle voulut se jeter par terre, pleurer sur ce tas de plumes cassé en deux, mais Emilienne l’attrapa avant qu’elle ait pu bouger, et elle planta les yeux dans les siens en murmurant :

— Ne cogne plus jamais ton frère, tu m’entends, plus jamais.

Blanche haït aussitôt Emilienne.

— Ne fais jamais de mal à plus petit que toi. Jamais. Ou tu souffriras par un plus fort. » (p.63)

Au moment où Blanche découvre les manigances de son amant, la morale annonciatrice de la terrible vengeance finale hante Blanche, la mort rôde et l’intrigue monte en tension. C’est là qu’on ressent la patte de Stephan King ! Le lecteur s’attend au pire, mais ce pire dépasse son imagination.

« Tout était parfaitement en ordre. À présent, elle voyait son reflet dans le regard des autres : celui d’une morte. Blanche prit une longue inspiration tandis qu’une voix du passé montait en elle, répétant à ce reflet décharné mais encore vivant : « Ne fais jamais de mal à un plus petit, ou tu souffriras par un plus fort. » » (p. 332)

Et je m’arrête là pour ne pas dévoiler le sort que Blanche va réserver à Alexandre pour le punir de s’être attaqué à un plus petit.

Un roman où les Hommes sont des bêtes

Comme le montrent ces deux applications d’une leçon de morale à destination des Hommes mais réalisées à l’aide des animaux, les personnages sont sans cesse ramenés à leur dimension la plus bestiale. Un aspect fondamental du roman annoncé dès le titre, car la bête est l’animal qu’on ne peut domestiquer. D’ailleurs qui est cette bête ? Blanche, qui perd toute son humanité lorsqu’elle découvre la trahison. En ce qui me concerne, je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’Alexandre a eu le sort qu’il méritait, si cruel soit-il.

Pour en revenir au caractère bestial des personnages, celui-ci est déterminé par le lieu. La famille Émard vit au milieu des bêtes et l’intrigue tourne autour de la ferme éponyme du roman. La tension sexuelle qui émane de cette bestialité est d’ailleurs palpable dès les premières pages où Blanche et Alexandre font l’amour ensemble pour la première fois. Pendant qu’on égorge le cochon en bas, Blanche perd sa virginité à l’étage. Le parallèle est saisissant et jette les bases d’une atmosphère unique. Comme indiqué au début de cet article, le roman se finit en thriller. Et même sans soupçonner la teneur du drame qui va se jouer, cette simultanéité entre la mort et le sexe laisse présager une fin terrible.

Emilienne est rustre – mais juste et attachante – et gère sa ferme en paysanne exemplaire. Les passages les plus éloquents afin de justifier mon propos ici sont ceux qui décrivent la transformation de Blanche après la découverte de la trahison d’Alexandre. Elle cesse de s’alimenter, s’enferme dans une chambre et le récit de sa transformation physique est celui d’un passage de la femme vers la Bête. Concrètement, elle devient blafarde, perd ses cheveux et mange des araignées.

Un roman campagnard

Dans ce roman, Coulon insuffle donc une dimension campagnarde et bestiale à un excellent maniement du suspense et de la montée en tension qui rappelle Stephen King. Et si Une bête au Paradis était un thriller paysan ? Ceci expliquerait pourquoi j’ai tant aimé ce roman, moi qui n’aime ni King, ni les thrillers en général.

À noter que les titres des chapitres sous forme de verbes appuient ce crescendo dans la tension. Ils poussent à imaginer des personnages en action, même si les verbes renvoient parfois à des émotions. Ainsi le chapitre « Vaincre » après « Pleurer » tient encore plus le lecteur en haleine, puisqu’il sent – bien plus qu’il ne le comprend – l’intensité de ce qui va suivre.

Enfin l’attachement de Blanche envers le Paradis est bouleversant, et c’est sur celui-ci que s’achève le récit. À noter que le corps, et par là l’animalité du personnage dévasté par la passion, est présent jusque dans l’épilogue.

« Puis chancelante sur ses jambes osseuses, elle se leva et écarta les bras dans un élan désarticulé où tout son corps sembla se déchirer en deux, de la gorge au nombril. La tête jetée en arrière, elle étreignit cette cour, ce poulailler, cette maison et ces prés au loin, cette grange et ce Sombre-Étang, rompue par l’amour fou qu’elle portait au Paradis. » (p. 352)

3 réflexions sur “Une bête au paradis, Cécile Coulon

  1. rose

    Quelques remarques, Ed, à votre lecture.

    Ce n’est pas la passion, ni même l’amour qui attache la femme, c’est le corps.
    Inouï.
    Pour cela, il faut s’être donnée.
    Ce que l’on peut, ou ne pas faire ou s’interdire.
    Et il y a une imprégnation, une empreinte dans le corps, la même que la pierre de Rosette.

    ________
    Alexandre, il baise, il déflore, se marie, devient père. C’est un garçon sans moralité. Un de ces consommateurs .

    _______
    Blanche, au Paradis, prendra la succession d’Émilienne : au prix de pas d’homme ?
    Je lui dis, ça ne vaut pas le coup : un homme. Un homme, un homme.

    ——–
    Blanche était ma poule préférée, au milieu de nombre d’autres. Le coq l’a proprement massacrée à coups de bec dans la tête. Pas en une fois.

    ———–
    Je suis opposée à la loi du talion : strictement. Mais je ne sais pas, là, le sujet du conflit avec Gabriel ( qui a bien raison de se marier avec la fille du cafetier ; et a sûrement mérité sa taloche : sale enfant gâté qu’il a pu être).

    ———–
    Ai vécu cela récemment : et je l’ai dit (juste avant la visite à son thérapeute) « tu appelles au massacre ».
    C’est effrayant, mais réel. Alors on fuit.
    Pourquoi fuit-on ? Parce que cette jouissance là est effrayante. Et rappelle le lien et la proximité si forte entre la bête et l’homme.

    La femme aussi, hein, Ed.
    Cdt,

    _______

    Aimé par 1 personne

  2. Soleil vert

    Oh mais il est bon ton texte !
    L’épisode de la mort de la poule de Blanche m’a rappelé « Le silence des agneaux ».
    La Bête, je la vois dans le sens biblique, faite homme ici, qui débarque et pervertit le Paradis.
    Il y a une omniprésence de la chair, du corps, du sang , un univers clos

    Aimé par 1 personne

    1. Merci SV. On peut en effet se poser la question de savoir qui est la Bête : Blanche, qui se transforme littéralement en bête après la trahison, ou Alexandre qui vient tout bouleverser ? Cette omniprésence de la chair et du sang explique sans doute pourquoi ce roman me hante encore.

      J’aime

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