Flights, Olga Tokarczuk

Encore un livre proposé par le fameux cercle de lecture et qui a su attirer le public anglophone grâce à un autre prix que, traductrice de formation et de profession, j’estime particulièrement : le prix international Man-Booker 2018. En effet, il récompense depuis 2016 un auteur pour une œuvre traduite en anglais et prévoit une répartition à 50/50 – entre l’auteur et son traducteur – de la récompense qui s’élève à £50 000. Saluons donc le talent soupçonné de l’écrivaine polonaise Olga Tokarczuk et celui avéré de la traductrice Jennifer Croft.

La structure habituelle de mes chroniques se révèle parfaitement inadaptée pour Flights. Comment résumer l’intrigue d’un recueil de 116 fragments de longueur inégale, que Wikipédia désigne à tort comme un « roman fragmentaire » ? Impossible. Alors contentons-nous de parler des thèmes et de certains fragments qui ont retenu mon attention et celle des autres membres du cercle de lecture d’ailleurs.

Le voyage

Le plus simple est de commencer par le titre, « Vols ». Dès l’ouverture du bouquin, la narratrice évoque la pulsion de mouvement et de liberté qui l’habite dès sa plus tendre enfance. Tandis que ses parents partaient chaque année en vacances avec leur caravane, au même endroit et pour le seul plaisir de revenir, elle, préfère parcourir le monde en avion. Le livre entier est parsemé de mystérieuses cartes (de villes, de régions) en noir et blanc. Certains fragments courts pensent le voyage, avec des réflexions que les authentiques voyageurs connaissent bien. Par exemple, tout voyageur qui se respecte déteste entendre sa langue maternelle en dehors de son pays d’origine. C’est le principe même du voyage – et non du tourisme : avec l’ailleurs, on souhaite passer incognito, être quelqu’un d’autre. Or la narratrice se sent immédiatement mal à l’aise lorsqu’elle entend parler polonais dans un aéroport à l’autre bout du monde. Ainsi les anglophones, qui bien souvent ne parlent aucune autre langue, sont coincés. Ils entendront toujours leur langue maternelle où qu’ils aillent et ne pourront y échapper, et donc s’échapper d’eux-mêmes par le voyage. À noter que selon la narratrice le meilleur moyen de passer incognito où que l’on soit, c’est d’être une femme de plus de cinquante ans. Sentence terrible, mais juste.

Autre réflexion : le secteur du transport aérien est aujourd’hui si développé que les aéroports sont devenus des îlots, des villes en soi et pour soi. Nul besoin de les quitter pour visiter la ville vers laquelle ils sont censés vous amener. Ce sont de véritables États indépendants avec leurs règles, leur petit monde qui évolue, leurs commerces, salles de prière et autres installations pratiques à l’usage de citoyens provisoires. La narratrice a d’ailleurs l’occasion d’assister dans des salles d’embarquement à des séminaires de « psychologie du voyage » assez délirants et suivis avec peu d’attention.

Mais la réflexion sur le voyage d’Olga Tokarczuk prend aussi la forme d’histoires, fictives ou réelles. Ainsi elle nous embarque avec la sœur de Chopin, mort à Paris, qui décide de ramener clandestinement le cœur de son frère jusqu’en Pologne. La transition est toute faite pour notre prochain thème puisque ce recueil fait le lien entre les notions de déplacement et de matière. En aucun cas le voyage n’est ici une facon d’oublier son corps pour voler à travers le monde comme des âmes libérés de leur prison matérielle. Bien au contraire, nous sommes des corps avant tout, et l’obsession de la narratrice pour l’anatomie est là pour nous le rappeler.

L’anatomie

Sa passion pour ce domaine est assumée dès le départ. Elle évoque les heures passées devant les expositions de corps humains et sa fascination pour les techniques de conservation, du sang vidé aux liquides utilisés pour que ces secondes vies résistent à l’épreuve du temps. Cet intérêt pour l’anatomie donne lieu à des récits fondés sur des faits historiques. On retiendra la découverte du talon d’Achille par le chercheur hollandais Philip Verheyen, ou encore les lettres bouleversantes de la fille unique de Soliman, fidèle serviteur de l’empereur d’Autriche. Dans ses missives au ton de plus insistant et autoritaire, la jeune femme conjure Francois Ier  de lui rendre le corps de son père pour l’enterrer, puisque le souverain tout puissant a fait exposer ce corps si exotique – Soliman venait d’Afrique – dans un musée.

L’amour et la mort

Cette dernière histoire, tout comme l’acte extraordinaire de la sœur de Chopin, relie l’amour au corps malade ou sans vie. Tandis que la littérature ne cesse de définir l’amour comme une union de deux âmes, Olga Tokarczuk s’attèle à la narration d’un attachement au corps de l’être aimé. Le cœur du frère caché sous un jupon pour passer la frontière, le corps du père effrontément réclamé à un empereur sans foi ni loi, un mari qui sombre dans la folie après la disparition de sa femme et de son fils en vacances sur une île croate, une femme mariée qui se rend sur un autre continent pour donner la mort à son premier amour condamné par la maladie, la mère d’un enfant handicapé qui, en proie à des hallucinations, se perd dans la nuit de Moscou et refuse de rentrer chez elle : tous ces exemples montrent que les manifestations de l’amour ne sont jamais aussi émouvantes et puissantes que face au tragique subi par le corps de l’autre.

Mon avis

Le style est enlevé et Jennifer Croft n’a décidément pas volé son prix. En revanche, je déconseillerais ce livre à toute personne qui s’intéresse moyennement – pour ne pas parler de sentiment de dégoût – à l’anatomie. Des lignes, voire des pages consacrées aux liquides utilisés pour la conservation des corps à travers les siècles, mais quel ennui ! Quelques mots suffisent, mais la narratrice se perd souvent dans sa passion pour ce sujet et en fait des tonnes. On constate le même travers dans le récit de Kunicki, ce père de famille qui cherche pendant des jours et des nuits sa femme et son fils disparus sur une petite île. Des pages et des pages de recherche, et ca tourne en rond – comme sur une île, effectivement – pour au final ne rien trouver. L’histoire aurait pu être raccourcie d’une bonne dizaine de pages. Bref, un livre intéressant par moments, en particulier pour les réflexions sur le voyage qu’il comporte, mais trop long dans son ensemble.

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