Anna Karénine, Léon Tolstoï

Je l’ai fait. Cette année 2020 a certes été monstrueuse par bien des aspects, comme elle l’a été pour tout le monde, mais alors au-delà des gros objectifs professionnels et sportifs que j’ai atteint, Anna Karénine relève du record personnel. Il est en effet le livre le plus long qu’il m’ait été donné de lire : 1205 pages (en allemand). Mais surtout, surtout, je ne contesterai pas la formule d’introduction à l’article Wikipédia qui lui est consacré. Il s’agit bien d’un chef d’oeuvre de la littérature. Les destins se croisent, les personnages principaux sont multiples car l’histoire d’amour adultère de l’héroïne éponyme n’est même pas le sujet. Ce pavé où pas un mot n’est superflu retrace l’histoire de la Russie, du chemin de fer aux différences de mentalité entre ses deux métropoles, en passant par l’industrialisation et les nouvelles méthodes d’agriculture. Sans oublier la réflexion intemporelle sur la vie maritale, à l’instar de deux couples antagonistes : Kitty et Lévine d’un côté, Daria et Oblonski de l’autre.

Vies maritales et système de valeurs antagonistes

Anna Karénine, c’est l’histoire d’une passion adultère qui mènera à la perte du nouveau couple aux yeux du monde, et in fine au suicide de la belle Anna. On le sait. Et l’adaptation du roman avec Keira Knightley semble, à en croire la bande d’annonce, largement développer cet aspect. Mais à la lecture du roman, c’est comme si toutes les intrigues parallèles étaient d’importance égale, sans forcément graviter autour du couple Anna-Vronski.

Avant de comparer les vie maritales, j’aimerais évoquer la vision masculine et à mon avis tout à fait juste du mariage que développe p. 466 Serpuchovskoj, ami d’enfance de Vronski. Selon lui, la femme aimée empêche l’avancement d’un homme et le mariage, par la sécurité qu’il procure, permet d’endiguer l’amour afin de mieux se concentrer sur sa carrière.

on ne peut simultanément traîner un fardeau et faire quelque chose de ses mains que si le fardeau est bien attaché à notre dos. Il en va de même pour le mariage.

Une thèse qui rejoint ce que j’ai toujours pensé, à savoir que le mariage est une prison pour les femmes et un gage de sécurité et de tranquilité pour les hommes. La société nous a longtemps fait croire que c’était l’inverse, mais les couples Oblonski-Daria et Anna-Karénine illustrent à merveille les propos du jeune Serpuchovskoj.

L’opposition entre les deux autres couples est passionnante. D’un côté, nous avons la pauvre Daria, mère de famille nombreuse et épouse d’un homme irrécupérablement volage. Elle est épuisée et à plus de trente ans – âge où les femmes étaient périmées à l’époque – sa beauté se fâne à vue d’oeil. C’est avec un malaise teinté de jalousie qu’elle rend visite à sa belle-sœur vers la fin du roman, alors que celle-ci a traversé toutes les étapes avant de pouvoir vivre avec Vronski et leur fille. Se plier au devoir, à la morale, par opposition à la liberté d’une femme resplendissante qui a assumé ses désirs. Mais de l’autre, il y a la simplicité de Kitty qui a épousé un homme moins séduisant et mondain, mais fidèle et amoureux. Elle ne peut resentir de malaise ou de jalousie en pensant à Anna Karénine, son ancienne alliée puis rivale.

Leur vie dans la propriété champêtre de ce dernier donne lieu à la description d’un bonheur conjugual fondé sur la simplicité. Entre la chasse pour Monsieur et la vie domestique pour Madame, le couple s’épanouit hors des mondanités de Saint-Pétersbourg. Loin d’être devenu un ours mal léché après toutes ces années de célibat, l’ancien vieux garçon assume ses efforts et se plie au jeu des concessions. Lévine apparaît d’ailleurs comme le personnage le plus solide et sympathique, et ce tout au long du roman, avant et après son humiliation face à Vronski. Une fois marié, il découvre avec satisfaction que son rapport au travail a changé. Une conscience paradoxalement égoiste de la responsabilité et du devoir priment sur ses réflexions antérieures sur le travail au service du bien commun, du peuple russe, etc. Il en résulte une plus grande efficacité dans le travail concret grâce à un abandon des réflexions sur le but.

Depuis qu’il était marié et vivait sans se poser autant de questions, son travail ne lui procurait plus vraiment de plaisir, mais il était convaincu de devoir le faire, et constatait qu’il avançait mieux qu’avant et s’agrandissait. (p. 1165)

Lors de ses visites dans la capitale, Lévine est toujours frappé par la vacuité des Hommes qui s’exprime jusqu’au bout des ongles.

« Pour moi c’est insupportable », répondit Lévine. « Mets-toi à ma place et essaie de considérer cela du point de vue d’un habitant de la campagne. Chez moi, on fait tout pour conserver nos mains dans un état nous permettant de travailler correctement. C’est pourquoi on coupe nos ongles court et retrousse parfois nos manches. Mais ici, les gens font exprès de se laisser pousser les ongles pour qu’ils soient aussi longs que possible, et portent des boutons de manchette gros comme des soucoupes. Et tout cela pour que leurs mains ne puissent plus servir à quoi que ce soit. »

« À la campagne, on se rassasie le plus vite possible afin de retourner travailler, et là, nous sommes en train de manger le plus lentement possible sans nous rassasier ; pour cela, nous mangeons des huîtres… » (p. 58)

Alors qu’il n’est encore qu’un prétendant pour Kitty, Lévine divise les parents de la jeune fille. La querelle est éloquente car permet de montrer deux systèmes de valeurs antagonistes. D’une part, la mère a plus d’ambition pour sa fille que ce petit propriétaire terrien trop vieux et sans envergure, et voit en Vronki un meilleur parti. Ainsi, poursuit le narrateur omniscient, elle ne le comprend pas et préfère l’éclat du jeune officier. Elle n’apprécie pas les jugements cassants – à l’instar des deux extraits cités plus haut – et la maladresse de Lévine en société. Qu’un tel comportement devienne critère de jugement de valeur d’une personne est déjà très éloquent, mais ce n’est pas tout. Au-delà du côté rustre de cet homme qui mène « une vie non civilisée à la campagne où il n’est en contact qu’avec le bétail et des paysans » (p.69), ce qui lui déplaît le plus est la passivité – comprenez le respect ! – de Lévine. En effet, il gravite autour de sa famille sans agir, comme s’il craignait d’entacher l’honneur de celle-ci par une demande en mariage. Bref, il n’est pas assez entreprenant et sa prudence ou timidité a valeur de lâcheté aux yeux de cette femme.

Misogynie ordinaire des auteurs classiques du XIXe

Évidemment, #notallmen. Pour la démonstration de la misandrie d’un roman du XIXe, c’est par ici. Mais le point de vue de la princesse que je viens de développer donne l’occasion à l’auteur de nous infliger de bons vieux clichés sur les femmes. On y a droit dans tous les grands romans : elles sont superficielles. Car le jugement porté par la mère de Kitty sur le bon Lévine résonne comme typiquement féminin. C’est bien connu : les femmes méprisent les hommes respectueux, ces bouffons. 143 ans plus tard, certains hommes se complaisent dans leur haine des femmes et creusent toujours ce sillon avec leur fameux « nice guy », cet homme imaginaire maladroit mais gentil que ces pestes rejettent au profit du beau connard. Sans compter cette pépite à la même page :

La princesse, au contraire, déclara, avec cette habitude propre aux femmes qui consiste à éviter un sujet,

Superficielles et perfides donc…

Parlons de l’essentiel, car la mère de Kitty est un personnage plus que secondaire. L’héroïne éponyme du roman se suicide à la fin. Soit. Tolstoï se serait inspiré d’un fait divers : la maîtresse de son voisin se serait elle aussi jetée sous un train. Soit. Le problème est que grâce aux débats féministes de ces dernières années, je me suis rendue compte que c’était le sort réservé par de nombreux auteurs à leur héroïnes. Pour les punir de leur démesure, ils les tuent, de préférence via leurs propres mains de femmes repenties. De l’amour de Phèdre pour son beau-fils à la passion adultère d’Anna Karénine en passant par celle d’Emma Bovary, toutes se devaient de punir leur propre immoralité. Une femme n’a le choix qu’entre la servitude et la mort. Tout désir de liberté se voit avorté par la plume d’hommes illustres, comme si leur propre servitude intellectuelle – malgré leur génie/talent/travail incontestable ! – devait se projeter chez des personnages féminins, dont la liberté les insupportent trop pour les laisser en vie. N’oublions pas que la misogynie en dit toujours plus sur le misogyne que sur les femmes sur lesquelles il s’acharne.

Misères et misères de la noblesse russe

Au milieu de toutes ces histoires d’adultère – et oui, n’oublions pas le frère d’Anna – Tolstoï n’est pas tendre avec la noblesse russe. Nous avons vu précédemment que le personnage de Lévine permettait de critiquer celle-ci, mais il n’en constitue pas l’unique occasion. Ainsi l’attitude d’Alexis Karénine surprend. Sa femme lui ayant avoué sa passion pour Vronski, il pardonne à condition de sauver les apparences. Qu’elle en aime un autre n’est pas le cœur du problème, il en va uniquement de sa réputation. Or la morale dominante dans son milieu est inversée : le cocu ne mérite ni compassion, ni soutien. Bien au contraire.

Il sentait qu’il ne pouvait plus supporter le mépris et l’humiliation qu’on lui infligeait de toutes part ;

Il sentait qu’il ne pouvait se débarrasser de la haine des autres, car cette haine ne venait pas du fait qu’il était une mauvaise personne, il aurait alors pu s’efforcer de devenir meilleur, mais du fait qu’il était malheureux, et ce de manière ignominieuse et répugnante.

Il sentait que les autres l’anéantiraient comme des chiens mordraient jusqu’à la mort un autre chien déchiqueté par ses blessures et gémissant de douleur. (p. 753)

Pire, lorsqu’Anna et Vronski reviennent en Russie après leur intermède de bonheur à l’étranger, ils vivent certes en marge de la bonne société, mais suscitent à la fois la désapprobation et l’admiration chez celle-ci. Son regard est ainsi bien plus cruel vis-à-vis d’Alexis, la victime.

Le suicide de l’héroïne n’a rien à voir avec une éventuelle réprobation de la noblesse russe, le couple étant parvenu à recréer une micro-société fort agréable, mais provient de la culpabilité d’Anna. C’est bien ce sentiment qui ronge la jeune femme et la poussera, privée de son fils et peu aimante vis-à-vis de sa fille en commun avec Vronski, à créer des tensions de plus en plus éclatantes au sein de son couple. Une folie même, qui se terminera comme vous le savez.

NB : Tous les passages du roman sont des traductions personnelles de l’allemand.

7 réflexions sur “Anna Karénine, Léon Tolstoï

  1. JiCé.....

    Analyse plutôt féministe, mais comment résister à la mode quand on se sent dans le vrai ? Hélas, mâles et femelles sont faits pour s’entendre….et le problème reste entier.

    J'aime

  2. christiane

    Je trouve très drôle l’entrée de votre billet : « Anna Karénine relève du record personnel. Il est en effet le livre le plus long qu’il m’ait été donné de lire : 1205 pages (en allemand). » Elle donne à vous imaginer face à cet énorme roman, le soupesant, le feuilletant, soupirant puis vous mettant à la tâche. Il t a une fraîcheur juvénile agréable dans vos compte-rendu de lecture, toujours appliqués, construits, justifiés. Parfois j’aimerais connaitre vos soubresauts, vos remarques à l’arraché. Une lecture moins conventionnelle : des coups de cœur, des coups de gueule.
    Vous êtes très agréable et pas crâneuse pour un sou. Ca fait du bien !

    Aimé par 1 personne

    1. Merci infiniement Criri pour votre commentaire. Vos remarques font autant de bien que mon côté non crâneuse 🙂
      Pour la spontanéité, je trouve qu’elle est assez présente et que je glisse beaucoup de réactions émotives dans mes chroniques, comme mon petit coup de griffe inclus dans le deuxième paragraphe 🙂

      J'aime

      1. christiane

        Et bravo pour les traductions ! Oui, le mariage… Et vos coups de griffes… Tolstoï et son temps, son pays. Est-ce que ces « pas de deux » ont vraiment changé ? J’ai passé un bon moment à vous lire.

        Aimé par 1 personne

  3. Ping : Oblomov, Ivan Gontcharov – Tomtomlatomate

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s