Le Petit Chose, Alphonse Daudet

Oui, j’aime commencer mes articles par une brève description du contexte de la lecture concernée. Voici des conditions inédites. Alors que j’étais en vacances en France, l’appartement AirBnB dans lequel je séjournais contenait quelques classiques sur une étagère. Et le seul que je n’avais pas lu était…je vous le donne en mille. Même si je n’ai pas accroché, ne crachons pas sur un petit pas de côté suite à une longue période marquée par la littérature anglophone.

Résumé

Ce roman autobiographique publié en 1868 par Alphonse Daudet raconte l’histoire de Daniel Eyssette, un petit être sensible qui va devoir surmonter bien des obstacles à chaque étape de sa vie. Le premier est un classique de la littérature : l’exil. Sa famille aisée du sud de la France doit quitter ses terres et s’installer à Lyon suite à la faillite de l’entreprise familiale. Rappelons qu’à l’époque, les différences régionales et sociales étaient très marquées ; le terme d’exil est donc parfaitement approprié. Au collège, un professeur affuble Daniel Eyssette du sobriquet éponyme. Ahhh l’humiliation l’éducation à l’ancienne ! À cause des finances de sa famille, il ne peut poursuivre son cursus au collège et retourne dans sa région natale pour travailler en tant que maître d’études pour les plus petits, avant de passer « pion » pour des élèves plus grands qui lui mènent la vie dure. Il finit par être chassé de l’établissement.

Lorsqu’il s’installe à Paris pour retrouver Jacques, son petit frère surnommé « la mère Jacques » en référence à son dévouement, celui-ci voit en lui un futur poète et se sacrifie en travaillant d’arrache-pied pour qu’il puisse consacrer tout son temps à sa soi-disant vocation. Jacques dépense toutes ses économies pour imprimer le recueil de son frère que, bien évidemment, personne n’achète. Puis, ce dernier tombe amoureux d’une mystérieuse comédienne originaire de Cuba vivant dans le même immeuble et disparaît avec elle du jour au lendemain. Peu après avoir été retrouvé par Jacques, celui-ci meurt et laisse le petit Chose sans le sous. Il accepte donc de se marier avec la fille de Monsieur Pierrotte, un commerçant de porcelaine, afin de subsister.

Une France révolue qui laisse rêveur

Si vous avez déjà lu plusieurs chroniques de livres que je n’ai pas appréciés, vous savez que je mets un point d’honneur à trouver du positif dans toute lecture décevante. Le voici donc, le petit paragraphe consacré à un aspect fort appréciable du roman ! Publié en 1868, Le Petit Chose m’a emportée dans une France que je n’ai jamais connue…à mon plus grand regret. Aujourd’hui, le cliché du provincial qui monte à Paris et commence une vie faite de galères et de débuts, milieux et fins de mois difficiles, est toujours d’actualité. En revanche, la capitale avait une tout autre allure. Ainsi quand le petit Chose s’installe avec son frère dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, le récit des déboires de notre personnage principal laisse transparaître un quartier avec un peu de bohème. Déjà chic à l’époque, il n’en était pas moins peuplé de quelques excentriques ou du moins de personnes pas forcément richissimes. Rien à voir avec la population actuelle de ce lieu emblématique de la rive gauche. 

Autre exemple de bonne vieille France : les élèves qui chahutent leur pion…Un verbe qui n’est plus utilisé dans le contexte scolaire depuis belle lurette ! Parlons plutôt de violence – voire d’ensauvagement – vis-à-vis du personnel encadrant.

Et gardons le meilleur pour la fin, un aspect que je trouve particulièrement doux et qui me rend d’autant plus nostalgique de cette France pas totalement fantasmée : les régionalismes. Ces derniers, qui s’exprimaient avant tout par la langue, sont très saillants, à l’instar de Monsieur Pierrotte, cet étranger à Paris.

Le Cévenol n’avait jamais pu se faire à notre langue. Tout ce qu’il pensait lui venant aux lèvres en patois du Languedoc, il était obligé de mettre à mesure ce languedocien en français, et les « C’est bien le cas de le dire… » dont il émaillait ses discours, lui donnaient le temps d’accomplir intérieurement ce petit travail. Comme disait Jacques, Pierrotte ne parlait pas, il traduisait… » (p.210)

Un anti-héros tête à claques

J’ai mis beaucoup de temps à avancer dans ce petit roman pourtant facile à lire. Et je pense que le narrateur et ses jérémiades expliquent en grande partie ma lecture si laborieuse. Le petit Chose porte bien son nom. Certes on peut en principe s’apitoyer sur la nature chétive et sensible du garçon, mais tout individu étant responsable de ses actes, l’application et la constance qu’il emploie à toujours faire les mauvais choix de vie et à se mettre dans des situations compliquées forcent l’agacement. Maître d’études, il gère mal ses élèves et s’amourache jusqu’à l’obsession des « yeux noirs ». Une métonymie charmante au début, mais qui irrite rapidement, comme tout ce qui touche à notre anti-héros. Se croyant victime des événements, il enchaîne les erreurs sans se remettre en question et blesse les autres. Ainsi le pauvre Jacques se saigne aux quatre veines pour que le poète raté puisse dragouiller la voisine se consacrer pleinement à son art, pour finalement être abandonné par Daniel et se contenter de brèves retrouvailles avant la mort. On peut également citer ce brave Pierrotte qui se montre avenant vis-à-vis de son potentiel gendre, avant d’être humilié – peut-être pas autant que sa fille, d’ailleurs – par son refus d’épouser les yeux noirs…en pleins préparatifs du mariage. Quand des honnêtes gens lui tendent la main, il crache dedans. Mais lorsqu’il fait la connaissance de Madame Irma Borel, cette tragédienne instable et au passé des plus flous, il tombe immédiatement amoureux d’elle et va à sa perte en la suivant dans sa vie de bohème. Voici la description qu’il en fait dans une lettre adressée à son frère, après s’être libéré de ses griffes :

« avec cela une femme forte, qui ne croit ni à Dieu ni au diable, mais qui accepte aveuglément les prédictions des somnambules et du marc de café. Quant à son talent de tragédienne, elle a beau prendre des leçons d’un avorton à bosse et passer toutes ses journées chez elle avec des boules élastiques dans la bouche, je suis sûr qu’aucun théâtre n’en voudra. Dans la vie privée par exemple, c’est une fière comédienne. » p. 281-282

Tête à claques, vous dis-je. Le lecteur en vient même à comprendre les humiliations dont le petit Chose est victime au collège puis en tant que maître d’études. De là à approuver ces brimades, il n’y a qu’un pas que je n’oserais (avouer) avoir franchi.

Dans les quelques pages de dénouement, le narrateur ne décrit pas le retour du petit Chose à la case départ sans une note de sarcasme. On referme donc le livre en se disant : « tout ça pour ça ! ». Avec un mariage aussi modeste que confortable qu’il doit à la grandeur d’âme de Pierrotte et des yeux noirs tous deux méprisés jusqu’alors, il renonce à ses ambitions de poète et de comédien.

« Après tout, il vaut encore mieux vendre des assiettes dans un passage, comme disait la tragédienne Irma, que balayer l’institution Ouly ou se faire siffler à Montparnasse. Quant à la Muse, on n’en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours les vers, mais plus les siens ; et le jour où l’imprimeur, fatigué de garder chez lui les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf volumes de La Comédie pastorale, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien poète a le courage de dire : – Il faut brûler tout ça. » (p. 364-365)

En somme, Le Petit Chose est un roman léger qui conviendrait très bien à de jeunes lecteurs – collégiens même : une langue simple, un style fluide et élégant. Dommage que tout cela soit gâché par un personnage trop insupportable.