Une éducation, Tara Westover

Oyez, oyez, voici le premier d’une courte série de livres dans le cadre de ma tentative de lancement d’un Book Club au sein de mon nouveau fief hexagonal. Ce fut une réussite, aussi bien par rapport aux ouvrages sélectionnés qu’au niveau des discussions. Véritable phénomène littéraire aux États-Unis en 2018, Une éducation (Educated) de Tara Westover est l’autobiographie d’une jeune femme qui sort de son milieu de survivalistes Mormons de l’Idaho en faisant des études. Un livre coup de poing – non, ceci n’est pas une formule toute faite ! – et un succès parfaitement justifié que je recommande vivement.

Ambiance…

Tara naît à Buck’s Peak, un endroit isolé de l’Idaho. Tout comme ses cinq frères et sa sœur aînés, elle voit le jour dans la maison où habite sa famille de Mormons survivalistes. Chez les Westover, on se méfie des hôpitaux et de la médecine en général. On accouche donc à la maison avec l’aide d’une sage-femme non reconnue par l’État, mais ayant des connaissances en herboristerie. Les membres de la famille ne possèdent pas non plus d’acte de naissance puisqu’ils se méfient aussi bien de l’administration que de la médecine conventionnelle. De fait, tout ce petit monde vit dans un univers parallèle, fondé sur le rejet du gouvernement fédéral et de ses obligations. Il en va de même pour l’instruction, qui consiste en un enseignement très superficiel des textes sacrés assuré par la mère. Le père justifie ce mode de vie par les tragiques événements de Ruby Ridge de 1992.

Tara échappe de temps en temps à cette oppression en rendant visite à ses grands-parents paternels. Ce qui n’éclaircit en rien la noirceur absolue de la première partie du livre, consacrée à la description du milieu où a grandi la narratrice. Une lecture éprouvante qui exige des pauses pour ne pas être submergée par cette atmosphère si lourde. Ainsi lorsque la famille a un grave accident de voiture – elle en aura d’ailleurs un deuxième du même acabit – il est hors de question d’emmener la mère à l’hôpital, bien qu’elle souffre d’une lésion cérébrale. Même chose pour la blessure aux cervicales de Tara.

Les survivalistes en Amérique : des fous antisystèmes produits par le système

La narration du quotidien de cette famille de survivalistes en dit long sur l’Amérique puisque les Westover sont certes géographiquement isolés, mais pas statistiquement. Ce genre de complotistes extrêmes semble plutôt courant dans ce pays immense à la nature hostile et sauvage, et où le libéralisme et l’individualisme provoquent de telles dérives. Je m’en suis rendue compte grâce à la lecture de My Absolute Darling de Gabriel Tallent quelques mois plus tard. Selon moi, il n’y a rien d’étonnant dans ce rejet d’un système qui laisse trop de place aux individus et abandonne ses citoyens : l’instruction est officiellement obligatoire, mais l’État n’a pas l’air de s’affoler de la non application de cette loi. Et comme chacun sait, l’ignorance et l’isolement constituent le terreau idéal des croyances les plus farfelues. Une explication politique à laquelle il faut bien évidemment ajouter une dimension psychiatrique. Si de nos jours, on commet bien trop souvent l’erreur de tout psychanalyser en traitant les complotistes de « frustrés » ou encore de « névrosés », Educated démontre toutefois que les croyances survivalistes sont associées à des pathologies psychiatriques. Monsieur Westover est entré en dépression à partir du moment où il a constaté que le bug de l’an 2000 n’a pas eu lieu. Ne me demandez pas pourquoi, je ne comprends pas non plus le lien de cause à effet. Une chose est sûre : sa dépression a nourri sa paranoïa et le cocktail est mortifère.

Il en résulte une vie faite de violence, comme le montrent les descriptions des deux accidents de voiture qui font froid dans le dos. C’est pourquoi Shawn, l’un des frères de Tara, a pris lui-même pris ses distances vis-à-vis d’un tel milieu. La narratrice va d’abord s’appuyer sur cette figure rassurante avant de tomber dans une emprise terrible. Ce macho ultra-violent la bat et la considère comme une traînée à partir du moment où elle fréquente Charles, un camarade de ses cours de théâtre. Fort heureusement, et comme dans tous les récits de sortie d’emprise, elle peut compter sur une autre figure authentiquement bienveillante : son frère Tyler. Il la pousse à passer les tests d’admission à l’université Brigham-Young, une université mormone située dans l’Utah – donc loin.

Sortie de route – un processus d’émancipation à la narration plutôt bancale mais éloquent

La deuxième partie de cette autobiographie est consacré au parcours universitaire de la brillante Tara. Ce qui m’amène à formuler ma principale critique à l’égard de l’œuvre, un constat partagé par les autres membres de mon Book Club hexagonal : l’absence d’explications concernant un tel parcours. Il aurait fallu quelques pages pour nous montrer en quoi la narratrice est si brillante, comment elle a fait, besogné, sué, trimé pour passer de sa cabane de survivalistes au King’s College de Cambridge. Je vous assure qu’en lisant Educated, on a l’impression – tout en sachant que cela ne peut être vrai – que la jeune femme suit plus ou moins tranquillement un chemin, le cours de ses études en travaillant normalement, pas plus que n’importe quelle étudiante non transfuge de classe. Une lacune de narration des plus dérangeantes car la sortie de son extraction sociale étant le sujet même du livre, une bonne description du processus d’ascension me semble indispensable.

Toutefois, certains aspects très intéressants et communs aux étudiants transfuges de classe sont abordés dans cette partie. Boursière, Tara doit supporter une pression supplémentaire et toujours avoir de très bonnes notes afin de conserver cette aide financière vitale. Le décalage vis-à-vis des autres étudiants, grand classique que l’on retrouve notamment dans la saga napolitaine de Ferrante, est également abordé, à l’instar de weekends dans des capitales européennes payés par ses camarades issus de milieux plus fortunés. Mais le fossé est loin de se limiter aux questions d’argent. La narratrice est le résultat d’une éducation hors de la normalité et celle-ci s’exprime dans bien des situations, par exemple dans le cadre de sa relation avec Charles, avec lequel elle s’interdit tout rapprochement intime. Elle n’est d’ailleurs pas totalement sortie de l’emprise de Shawn et de son père car n’oublions pas que la première caractéristique des phénomènes d’emprise est leur inscription dans la durée. Ce qui est d’autant plus vrai pour les membres de la famille nucléaire. Ainsi, Tara rompt avec Charles à cause de son frère et refuse dans un premier temps une aide financière proposée par l’église afin de traiter un problème dentaire persistant qui la handicape dans ses études.

Comme beaucoup de jeunes gens que la vie a poussé hors de leur milieu d’origine, c’est lors d’une visite à Buck’s Place pendant les fêtes de Noel que la narratrice prend conscience d’être devenue une étrangère. Elle comprend alors que son père souffre de troubles bipolaires – car on voit rarement les problèmes tant qu’on a le nez dedans. Vive la distance. Après avoir coupé les ponts, elle se réconcilie toutefois avec lui lorsqu’il montre un intérêt sincère – même si surprenant pour le lecteur – pour ses études. Elle craint également pour la vie d’Emily, une jeune fille naïve et soumise qui vient d’épouser le terrible Shawn.

Au-delà du gentil Tyler, Westover n’aurait jamais eu un tel parcours sans certains appuis extérieurs. Et lorsque certains étudiants issus de milieux modestes manquent d’ambition – ou plutôt d’imagination, même ! – leurs professeurs sont là pour corriger le tir. Elle envisage de tenter Cambridge uniquement sur les conseils du Dr. Kerry, et le professeur Jonathan Steinberg, son directeur de thèse à King’s College, lui paye même ses frais de scolarité à Cambridge avant qu’elle ne décroche la prestigieuse Gates Scholarship.

Et après ? – Les va-et-vient d’une libération laborieuse

Avec un parcours pareil, on imagine bien que les problèmes ne s’effacent pas à mesure que les échelons se gravissent. Ceux qui restent n’évoluent pas tellement, et la narratrice semble tiraillée entre la nécessité vitale de s’éloigner de sa famille toxique et la culpabilité d’être partie étudier en Europe. Car après tout, on n’abandonne pas les liens du sang si facilement. Ainsi les parents de Tara continuent de fermer les yeux, et même de nier, la violence de Shawn. L’évolution n’est pas linéaire et le moindre signe d’avancée se solde par trois pas en arrière. La mère de Tara reconnaît enfin que son mari souffre de problèmes psychiatriques et les deux parents envisagent de faire soigner leur fils violent. Ce dernier montre même des signes de prise de conscience…avant de replonger de plus belle. Lorsqu’Audrey, l’autre fille de la famille, dénonce la violence conjugale dont elle est témoin, il menace de la tuer. Personne ne prend ses menaces au sérieux, sauf Tara. D’autant plus lorsqu’il se présente à elle avec un couteau ensanglanté après avoir tué le chien de la famille sous les yeux de son fils. Suite à moults retournements de veste et mensonges de part et d’autre, Shawn menace de tuer Tara cette fois, et les parents nient l’existence de cette histoire de couteau. Audrey quant à elle finit par se ranger du côté de Shawn. Emprise, quand tu nous tiens.

La distance émotionnelle s’agrandit au fil du temps et mime la distance géographique. Quand Audrey pardonne à son abruti de frère et déclare que sa sœur est sous l’emprise de Satan, celle-ci comprend bien qu’elle est seule contre tous. Pendant ses études à Harvard – après Cambridge donc – ses parents lui rendent visite et tentent de la rallier à leur cause. La corde sensible fonctionne, la culpabilité s’engouffre dans la brèche, et la jeune femme retourne brièvement à Buck’s Peak. Bien évidemment, rien n’a changé et les choses sont même bien pires. L’emprise de Shawn est sans limite : l’une des ex petites-amies de ce charmant jeune homme – battue elle-aussi, cela va sans dire – a écrit une lettre à Madame Westover dans laquelle elle accuse la sœur de diaboliser le frère. C’est effrayant, mais quand on prête attention à toutes sortes de témoignages de victimes d’hommes violents, rien ne nous étonne. Rappelons-nous du comportement de la femme de Bertrand Cantat lors du procès de Vilnius.

Alors comment les choses vont-elles se terminer pour notre protagoniste courageuse ? Sans surprise, elle retourne à ses études prestigieuses pour terminer son doctorat, souffre de troubles paniques et décide de couper les ponts avec sa famille pour guérir. Les études sont difficiles, mais Tyler la soutient par e-mail. Ce n’est que quelques années plus tard qu’elle retourne sur les terres de son enfance pour l’enterrement de sa grand-mère maternelle. En bons termes avec Tyler et sa femme, elle va toutefois jusqu’à se réconcilier avec la plupart de la fratrie pourtant du côté des deux Westover mâlades. L’auteure finit son autobiographie en déclarant n’être aujourd’hui en contact qu’avec très peu de membres de sa famille et préférer vivre loin de tout cela. AMEN.



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