The Lonely City: Adventures in the Art of Being Alone, Olivia Laing

Le dernier livre de mon Book Club pour 2019 marque une très belle rupture suite à la trilogie infernale des bouses, car The Lonely city m’a conquise. Dans cet essai brillant et documenté, le sous-titre Adventures in the Art of Being Alone est pris au sens littéral. Il ne s’agit pas de réfléchir sur la manière d’être seul dans la jungle urbaine – New York – mais sur la représentation de la solitude dans l’art. À travers l’étude de l’œuvre et de la vie de plusieurs artistes, Olivia Laing fournit un éclairage des plus enrichissants sur sa propre expérience de femme seule dans une ville immense et inconnue. Inutile de dire que l’identification du lecteur est totale. Voici les aspects de cette vaste question qui ont retenu mon attention.

La solitude : un cercle vicieux alimenté par une peur irrationnelle de la contagion

Olivia Laing est Anglaise, mais elle a emménagé à New York pour rejoindre un homme qui la quitte peu de temps après son arrivée. Mais il n’est pas question de se lamenter sur son sort – aussi terrible soit-il. Laing préfère utiliser ce vécu douloureux comme base pour creuser du côté de l’art et des artistes ; en somme, elle pense la solitude. Et la première idée qui ressort tout au début de l’ouvrage est celle d’un sentiment et d’une situation fondamentalement honteux. Même les psychanalystes se montrent mal à l’aise avec la question. J’ai souhaité aborder cette notion de honte en particulier car je pense qu’elle est fondamentale dans l’aggravation de la dépression. En effet, la personne seule fait fuir, et tente elle-même de cacher cet état de fait – ou sentiment si elle est entourée mais se sent terriblement isolée. Les animaux sociaux que nous sommes étant naturellement attirés par une image positive, une incarnation du bonheur, ils vont tout aussi naturellement rejeter la personne déjà bien rejetée. Le mécanisme est implacable, le cercle vicieux se referme : isolement > mauvaise image > peur de la contagion > rejet > isolement décuplé. Pas évident. Heureusement que Laing, techniquement incapable de sortir de sa solitude, s’est nourrie de cette expérience pour transformer une dépression – appelons les maux par leur nom – en réflexion. Et elle s’est vite rendu compte qu’elle était loin d’être la seule à être seule.

La représentation de la solitude dans l’art

Edward Hopper : les murs de verre

En toute logique, la jeune femme fraîchement débarquée à New York commence par le peintre Edward Hopper. Nighthawks, son tableau le plus célèbre, exprime le paradoxe de la solitude des grandes villes avec un réalisme exceptionnel. Sans doute cela explique-t-il le succès de cette œuvre, dont on a tous – surtout les Américains – déjà vu une reproduction au moins une fois dans notre vie au mur d’un cabinet de médecine ou d’un bar. Dans cette scène d’une banalité affligeante, les solitudes se juxtaposent sans se croiser – éliminant la possibilité de se détruire mutuellement par le contact humain – dans un espace confiné, mais aux yeux de tous. Le voyeurisme est un thème cher à Hopper, et on le retrouve dans de nombreux tableaux avec pour sujet une femme esseulée, à l’instar de Morning sun, Automate ou encore Compartment C, Car 293. Tous trois nous jettent à la figure l’obscénité de la solitude urbaine, avec des personnages totalement isolés peints du point de vue du voyeur. Et à travers les vitres encadrées d’un vert lugubre de ce bar new-yorkais, l’observateur de Nighthawks constate la promiscuité des personnages alliée à une distance émotionnelle indépassable. Physiquement très proches, ils ne se regardent pas. Être seul au milieu des autres, une idée qui nous amène tranquillement au prochain artiste.

 

Andy Warhol : la fascination pour les machines

Andy Warhol était entouré d’artistes à la Factory, Andy Warhol était la principale icône du pop art, Andy Warhol était branché, mais Andy Warhol avait une peur maladive de l’intimité – émotionnelle du moins – et de véritables problèmes de communication. Et pour cause : enfant, il est longtemps alité pour cause de maladie grave et quand il va à l’école, ses camarades l’humilient à cause de son épais accent hongrois. Artiste, il cache un physique ingrat derrière son horrible perruque couleur platine et préfère l’utilisation de toutes sortes de machines au contact humain. Chez lui, la télévision était toujours allumée et il ne se séparait jamais de Sony, son enregistreur à bande grâce auquel il récoltait des heures d’interviews d’artistes. Il les laissait sans doute parler à la machine jusqu’à l’épuisement pour éviter d’avoir à leur poser des questions.

Au-delà de ses travaux cinématographiques, ses autres créations tentent elles-aussi de faire oublier la chair. On se rappelle de sa fascination pour les objets les plus triviaux, avec son célèbre Campbell’s Soup Cans, et surtout de ses sérigraphies, comme le Diptyque Marilyn qui représente surtout l’effondrement glauque d’une star flamboyante. La mort est d’ailleurs omniprésente dans son œuvre, un paradoxe pour cet homme qui a miraculeusement échappé à une tentative d’assassinat. Les machines, elles, ont l’avantage d’être immortelles. Tout s’explique, puisqu’il déclare en 1963 au Time : « Les peintures sont trop compliquées. Les choses que je veux montrer sont mécaniques. Les machines ont moins de problèmes. Je voudrais en être une, pas vous ?».

David Wojnarowicz : le paria de la société

L’enfance de Warhol est un conte de fées comparée à celle de David Wojnarowicz. Battu par son père, il s’enfuit à New York à l’adolescence et survit grâce à la prostitution dans le New York pré-Guliani, à l’époque où Times Square regroupait la plupart des sex-shops, putains et cinémas pornos de la ville. Pilier du mouvement artistique alternatif de l’East Village dans les années 80, son œuvre la plus connue est la série de photographies d’Arthur Rimbaud. Or nous connaissons tous la vie incroyable et peu conventionnelle du poète. Le principe de la série de Wojnarowicz est simple et cohérent : un homme pose dans des lieux variés avec un masque à l’effigie du jeune poète vagabond. Tous les clichés mettent en scène un personnage marginal, qui jure de manière – je trouve, et Laing partage cet avis – angoissante avec la société au second plan, que ce soit dans une rue de Times Square ou une station de métro. Le summum éclate dans cette photographie d’un Rimbaud en train de s’injecter de l’héroïne dans le bras.

Mais au-delà de son œuvre, Wojnarowicz a défendu les marginaux dans son militantisme. À la fin des années 80, la communauté gay était décimée par le SIDA. Et tandis que ses membres crevaient les uns après les autres, George Bush se distingue par son inaction. Au contraire, la stigmatisation des malades, alimentée par le manque de connaissance de la maladie, de ses voies de propagation et éventuels traitements, est telle qu’on envisage de parquer les séropositifs. En signe de protestation contre ce silence et ce manque de considération envers des êtres humains, Wojnarowicz se coud les lèvres en 1990 et meurt des suites du SIDA en 1992. Conformément à son idée développée dans son autobiographie à succès Close to the Knives: A Memoir of Disintegration, ses cendres sont répandue sur la pelouse de la Maison Blanche afin de rappeler au pouvoir que l’ignorance – alimentée par la peur de la contagion, ce qui nous renvoie à mon premier paragraphe – de ces parias n’empêchera pas cette communauté soudée de se battre et de prouver qu’elle existe.

Ainsi l’œuvre et le combat de Wojnarowicz montrent que la solitude n’est pas qu’un sentiment individuel, elle est aussi politique. L’exclusion, c’est quand la société rejette sciemment ses parias désignés par un mécanisme de défense et de renforcement d’elle-même. Et pour reprendre l’idée de Laing développée à partir du travail de l’artiste, je pense que le traitement de la solitude passe non seulement par une réconciliation avec soi-même pour ne pas dépendre des autres, mais aussi par la compréhension de ces forces de stigmatisation qui nous dépassent et montrent à quel point nous ne sommes pas totalement responsables de cette solitude si pesante.

Passons sur le chapitre dédié à Henry Darger qui reprend cette idée d’auto-défense de la société. Cet écrivain et peintre était un parfait outsider, très solitaire contrairement à Wojnarowicz. Après une enfance chaotique, il invente un récit épique où les enfants sont soumis à l’injustice et à une violence extrême. Qu’en ont déduit certains critiques ? Que son œuvre dénotait de penchants pédophiles. No comment.

Internet ou la – fausse ? – consolation

Dans son chapitre le plus intime, Olivia Laing nous parle de son expérience avec Internet alors qu’elle était au plus profond de sa solitude new-yorkaise. Elle poste des annonces sur Craigslist et se fait traiter de pute, comme la majorité des femmes, et rejoint des communautés via des forums où elle entretient des correspondances pendant des mois. À cela s’ajoutent des heures passées sur Twitter…

Conclusion de toutes ces interactions à travers un écran ? La première, et les accros à Twitter comme moi l’ont intégrée depuis belle lurette, est que l’absence physique fait disparaître tous les filtres habituels d’expression. Les individus se permettent d’être plus directs – comprenez, de dire des horreurs – parce qu’ils sont non seulement protégés par l’anonymat, mais aussi préservés du regard de l’autre. La deuxième est que les interactions virtuelles sont addictives et chronophages – Laing se connecte à peine réveillée et reste en ligne pendant une bonne partie de la journée –, mais ne fournissent qu’un remède partiel à la solitude. Attention, cela ne veut pas dire qu’elles ne servent strictement à rien et qu’il faut les diaboliser comme il est bon ton de le faire. « Partiel » n’équivaut pas au néant. Disons que la communication virtuelle est une consolation qui sans régler le problème, permet toutefois de se sentir moins seul pendant un certain temps.

Une réflexion sur “The Lonely City: Adventures in the Art of Being Alone, Olivia Laing

  1. Ping : Idaho, Emily Ruskovich – Tomtomlatomate

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