Eleanor Oliphant va très bien, Gail Honeyman

Après La dernière conquête du major Pettigrew, voici un autre premier roman estampillé « Book Club » qui possède une bonne dose d’humour. Décidément, ces jeunes auteures d’outre-Manche ne manquent pas de talent puisque  Eleanor Oliphant va très bien a remporté le prix Costa du premier roman en 2017. Gail Honeyman est Écossaise et l’action se passe à Glasgow, mais contrairement à l’autre œuvre mentionnée, le lieu ne joue aucun rôle ici.

Eleanor Oliphant est une trentenaire misanthrope qui va très bien. La semaine, elle s’adonne avec un grand professionnalisme à son emploi de comptable qui lui permet d’avoir des horaires fixes et de limiter au maximum le relationnel. Le weekend, elle boit de la vodka dans son petit appartement et depuis peu, entretient le fantasme d’une future relation amoureuse avec un chanteur encore inconnu du grand public…qu’elle n’a jamais rencontré bien évidemment.

Suite à un rapprochement fortuit, son amitié – j’insiste sur ce terme, car Dieu merci, nous ne sommes pas dans une comédie romantique – avec Raymond du service informatique va lui permettre de s’ouvrir aux autres et de changer sa vie.

Un personnage hilarant au regard acéré sur les choses

Bien qu’ouvertement misanthrope, Eleanor Oliphant n’en demeure pas moins attachante. Certes, ses conversations téléphoniques avec sa mère y sont pour quelque chose, mais le sel du personnage et de l’ensemble du roman repose en grande partie sur ses nombreuses réflexions à la fois justes et d’une franchise aux accents de pureté, dénuée de mauvaises intentions. À l’écart des conventions sociales, son regard sur le monde n’en est que plus brut et acéré. Parfois, il frôle la débilité et s’apparente d’ailleurs à celui d’un enfant, comme lors de cette consultation médicale.

« Le médecin faisait son numéro habituel, celui où il vous parle sans décrocher ses yeux de l’ordinateur. Il lisait mes informations sur l’écran et tapait comme un malade sur la touche retour tout en faisant défiler vers le bas.

[…]

« J’ai mal au dos, docteur. » […] Il ne me regardait toujours pas.

« Je crois savoir d’où ça vient, » ai-je déclaré, « mais je voulais vous demander ce que vous en pensez. » Il s’arrêta de lire et me regarda enfin.

[…]

« Je crois que ce sont mes seins, docteur » […]

« En fait, je les ai pesés et ils pèsent quasiment une demi pierre – à eux deux, pas individuellement ! » »

En pleine séance de stalking sur les réseaux sociaux de ce beau musicien local et, elle en est certaine, futur petit-ami, la trentenaire peu soucieuse de son apparence a une réflexion très juste sur ce cadeau empoisonné qu’est la symétrie des traits. Un extrait qui montre aussi qu’Oliphant évite l’écueil de la jalousie et de l’aigreur, alors que toutes les conditions semblent réunies. Nous avons donc un personnage visiblement bon, en plus d’être lucide.

« J’ai de la peine pour les gens beaux. À partir du moment où ils détiennent la beauté, elle leur échappe déjà, est éphémère. Ça ne doit pas être facile à vivre. Ils doivent toujours prouver qu’ils ne se limitent pas à leur beauté et veulent que les gens regardent au-delà de l’apparence, être aimés pour ce qu’ils sont, et non pour leur corps superbe, leurs yeux qui pétillent ou leur épaisse chevelure éclatante.

Dans la plupart des métiers, vieillir est synonyme d’amélioration ; on est plus respecté de par son expérience. Si votre métier dépend de votre physique, c’est l’inverse – et c’est déprimant. Et puis cela ne doit pas être facile de devoir subir la méchanceté des autres, de tous ces gens aigris et moins beaux qui sont jaloux de votre beauté. C’est dégueulasse de leur part. Après tout, les gens beaux n’ont pas demandé à l’être. Il est tout aussi injuste de ne pas apprécier une personne parce qu’elle est jolie que de rejeter une personne à cause d’une déformation. »

Le problème est qu’elle termine sa démonstration – qui partait pourtant bien – par un sophisme en concluant que l’extrême beauté de ce chanteur et son physique ingrat à elle se rejoignent et forment un point commun. Le lecteur ne peut s’empêcher d’en rire, car il sait bien que c’est parfaitement impossible. Drôle dans un premier temps, pathétique dans un deuxième car il n’y a que les gens seuls et donc déconnectés de la réalité pour « penser trop loin » et se fourvoyer à ce point.

La découverte de la vie sociale

Comme je l’ai mentionné en introduction, c’est grâce à Raymond, un type en or, qu’Oliphant va s’ouvrir aux autres. L’opération est progressive et la jeune femme s’en rend à peine compte. Tout d’abord, elle déjeune de temps en temps avec lui alors qu’elle avait pour habitude de prendre ses repas seule sept jours sur sept. Et puis elle fait la connaissance de la mère de Raymond et découvre avec émotion ce qu’est l’amour maternel. La bienveillance, la famille comme pilier des individus, toutes ces belles réalités dont les autres rappellent l’existence à ceux qui ont eu le malheur de naître dans un environnement toxique. Une réalité qui frappe Eleanor de plein fouet lors de sa première visite chez la mère de Raymond.

« Elle le regarda avec tant d’amour que j’ai été obligée de détourner les yeux. Au moins, je sais à quoi ça ressemble l’amour, me suis-je dit. Personne ne m’a jamais regardé comme cela, mais je pourrais le reconnaître si ça arrivait. »

Par ailleurs, les interactions sociales permettent à la narratrice de réaliser qu’elle n’allait pas si bien que ça. Toute l’ironie du titre est là. Eleanor Oliphant va très bien…selon elle-même. Cette triste vie d’isolement lui convient très bien parce qu’elle n’a connu que la violence – je n’en dirai pas plus sur son enfance, mais les indices sont semés au fur et à mesure du récit. Ces moments passés avec des gens formidables lui font vraiment prendre conscience des possibilités de bonheur qu’offre la vie sociale. Pour information, son dernier petit-ami était violent lui aussi. D’où une vision de la solitude pour le moins radicale.

« « On s’habitue à être seul, » ai-je déclaré. « En fait, c’est largement mieux que d’être frappé au visage ou violé. » »

Un roman sur la solitude contemporaine

Ce qui nous amène directement au cœur du roman. L’épigraphe cite The Lonely City: Adventures in the Art of Being Alone d’Olivia Laing, un essai brillantissime – que j’ai chroniqué et vous recommande vivement de lire ! – sur l’expression de la solitude dans l’art. Inspiré par l’expérience personnelle de l’auteure en tant que femme seule dans une grande ville, ce livre génial apparaît comme un corpus théorique qui offre de nombreux éclaircissements sur le cas pratique d’Eleanor Oliphant. Voici cette épigraphe, soit la meilleure définition de la solitude qu’il m’ait été donné de lire :

« la solitude se caractérise par un fort désir de mettre un terme à cette expérience. Or on ne saurait y parvenir par la simple volonté ou en sortant plus, mais seulement en tissant des liens intimes. C’est bien plus facile à dire qu’à faire, surtout pour les gens dont la solitude résulte d’une perte, d’un exil ou d’a priori, ceux qui ont toutes les raisons du monde d’avoir peur ou de se méfier des autres, tout en désirant leur compagnie.

[…] plus une personne est esseulée, plus elle aura du mal à se fondre dans la masse. La solitude l’encercle, comme un moule ou une fourrure, une sorte de traitement préventif qui inhibe le contact alors même que celui-ci est désiré ardemment. La solitude grandit, s’étend et se perpétue. Une fois qu’elle s’est incrustée, il devient très difficile de s’en débarrasser. »

Et on voit bien à quel point notre héroïne est engluée dans cette ambivalence. A priori, sa solitude lui convient parfaitement et ce serait même un choix dicté par sa misanthropie. Mais certains indices viennent briser cette cohérence de façade. Tout d’abord, son fantasme portant sur une personne idéalisée et ses conversations téléphoniques hebdomadaires avec sa mère – aussi désagréables soient-elles – montrent bien son désir d’avoir de la compagnie. Or à force de fuir les « vrais gens », elle porte son désir de compagnie sur des personnes qui n’existent pas. Ensuite, son inaptitude à se conformer aux normes sociales, notamment à la correction et aux bonnes manières, est comme une seconde peau qui s’est greffée à elle à cause de et alimentée par la solitude. C’est le serpent qui se mord la queue.

La narratrice avoue notamment cette recherche maladroite et vitale de compagnie lorsqu’elle parle de – et à – sa plante. Dans une confidence sincère et touchante, Eleanor évoque le lien entre cette plante et son enfance. Cette dernière semble avoir été terrible et marquée par la solitude, déjà. Finalement, la plante et sa propriétaire se ressemblent : malgré les épreuves, elles s’en sortent « très bien » sans demander une grande attention.

« Elle est ma seule constante depuis mon enfance, le seul être vivant qui a survécu. […] Après tout, je n’étais pas une petite fille qui croulait sous les cadeaux. 

[…] a survécu aux placements en famille d’accueil et aux foyers. Comme moi, elle est encore là. […] Elle aime la lumière et a besoin de beaucoup d’eau. En dehors de ça, elle ne demande pas beaucoup d’entretien ni d’attention, et elle est la première à s’occuper d’elle-même. Il m’arrive de lui parler. Je n’ai pas honte de le dire. Quand le silence et la solitude m’entourent et m’oppressent, m’écrasent et me sculptent comme de la glace, j’ai besoin de parler à voix haute, ne serait-ce que pour me prouver que je suis en vie. »



2 réflexions sur “Eleanor Oliphant va très bien, Gail Honeyman

    1. Ahah merci mon SV mais je ne lis pas en 2 jours. J’ai 15 livres lus l’année dernière à chroniquer, et j’étais en vacances fin décembre. D’où ce rythme effréné pour tenter de rattraper cet horrible retard. Pour la méthodologie, je prends en photo les passages qui retiennent mon attention pendant la lecture. Cela me permet de m’appuyer sur du concret lorsque je rédige un article un an plus tard 🙂

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