Villa Triste, Patrick Modiano

Même si les dégâts auraient été moindres pour ma réputation, je ne voulais pas imiter Fleur Pellerin et passer à côté du Prix Nobel de littérature 2014. Je me suis donc retrouvée à emprunter le premier Modiano sur lequel je tombe à la bibliothèque : Villa Triste. Ce roman de 181 pages seulement porte bien son nom ; l’ambiance est si triste que j’ai mis un temps fou à le terminer. Publié en 1975, c’est pourtant un Modiano assez connu. Il a été couronné par le prix des libraires l’année suivante et adapté au cinéma par Patrice Leconte en 1994 avec Le Parfum d’Yvonne.

Résumé

Le narrateur se souvient d’un été passé il y a une dizaine d’années dans une petite ville de province qui, sans jamais être nommée, présente toutes les caractéristiques de la ville d’Annecy. Nous sommes en 1962, la guerre d’Algérie n’est pas terminée, et ce jeune homme de dix-huit ans se rapproche de la frontière suisse dans l’optique d’échapper à la conscription. Il se fait alors passer pour un aristocrate d’origine slave et adopte la fausse identité de « comte Victor Chmara ».

Dans cette station balnéaire triste et mélancolique, il croise le chemin d’Yvonne Jacquet, une sublime actrice d’à peu près son âge qui vient de tourner un film de seconde zone pour un obscur réalisateur allemand. Toujours accompagnée de son dogue allemand, elle devient la maîtresse de Victor. Avec le « docteur » René Meinthe, homosexuel excentrique et mondain, ils forment un trio inséparable. L’équipe de choc – et son chien – fréquente la bourgeoisie locale.

Yvonne aime séduire les hommes qu’elle côtoie, mais reste attachée à Victor, qu’elle présente d’ailleurs à son oncle. Lors de cette scène émouvante chez la personne qui l’a élevée, le lecteur comprend que la jeune actrice vient d’un milieu très simple. Mais Victor étouffe dans ce lieu dont on a vite fait le tour et croit en l’avenir artistique de sa dulcinée. Il lui propose de partir tenter sa chance aux États-Unis. Elle refuse et le laisse seul avec ses grosses valises.

Quant à René Meinthe, il a des activités assez douteuses qui font monter en tension le roman vers la fin. On devine qu’il entretient des liens avec le FLN et joue sans doute le rôle d’intermédiaire avec celui-ci dans le cadre des accords d’Évian.

Un roman qui porte bien son nom

Du propre aveu de Patrick Modiano, Villa Triste est son autobiographie rêvée. Elle nous plonge de la première à la dernière ligne dans une ambiance de mélancolie et d’ennui. En fuyant la conscription, le narrateur substitue à la possibilité de la guerre et à l’agitation de la capitale le statique d’une ville frontalière avec un pays neutre. Tout semble figé dans le temps et la lenteur règne.

Dans cet intermède au sein de la vie du jeune homme, la dimension presque irréelle montre à quel point la fuite est illusoire. Le narrateur en est conscient et l’annonce dès le début du récit.

« Dans ma naïveté, je croyais que plus on se rapproche de la Suisse, plus on a de chances de s’en sortir. Je ne savais pas encore que la Suisse n’existe pas. » (p. 22)

La tristesse s’infiltre jusque dans les bâtiments et devient palpable. Le luxe est synonyme d’ennui et les distractions qu’offre ce lieu de villégiature bourgeois ne sont qu’un remède éphémère à la souffrance de l’exil.

« Les chambres des « palaces » font illusion, les premiers jours, mais bientôt, leurs murs et leurs meubles mornes dégagent la même tristesse que ceux des hôtels borgnes. Luxe insipide, odeur douceâtre dans les couloirs, que je ne parviens pas à identifier, mais qui doit être l’odeur même de l’inquiétude, de l’instabilité, de l’exil et du toc. Odeur qui n’a jamais cessé de m’accompagner. Halls d’hôtel où mon père me donnait rendez-vous, avec leurs vitrines, leurs glaces et leurs marbres et qui ne sont que des salles d’attente. De quoi, au juste ? » (p. 172)

À la fin du roman, l’apathie d’Yvonne et de Victor devient même inquiétante et gênante pour le lecteur. Elle correspond d’ailleurs au moment où les tourtereaux reçoivent des coups de fil troublants destinés à Meinthe et qu’on devine liés aux négociations des accords d’Evian. L’atmosphère angoissante et diffuse tout au long du récit monte d’un cran. Ici, et ce n’est qu’un avis très personnel, l’oisiveté frôle le glauque.

« Il nous arrivait même de nous allonger dans le couloir et de demeurer là, toute la nuit. […] nous nous sommes glissés au fond d’un débarras […] nous nous déplacions en rampant. Nous partions chacun d’un point opposé de la maison et nous rampions dans l’obscurité. Il fallait être le plus lent, pour que l’un des deux surprenne l’autre. […] Je crois que sans l’arrivée de Meinthe, nous n’aurions pas bougé pendant des jours et des jours, nous nous serions laissés mourir de faim et de soif, plutôt que de sortir de la villa. Je n’ai jamais connu par la suite de moments aussi pleins et aussi lents que ceux-là. L’opium, paraît-il, les procure. J’en doute. » (p. 176)

Et ce n’est qu’à la toute fin du roman que le lecteur découvre l’origine de son titre, avec une touche particulière et très juste donnée à l’adjectif « triste ».

« Quartier désert, rues bordées d’arbres dont les feuillages formaient des voûtes. Villas de la bourgeoisie locale aux masses et aux styles variables, selon le degré de fortune. Celle des Meinthe […] était assez modeste si on la comparait aux autres. […] Et sur le portail de bois blanc écaillé, Meinthe avait inscrit maladroitement à la peinture noire (c’est lui qui me l’a confié) : VILLA TRISTE.

En effet, elle ne respirait pas la gaité, cette villa. […] j’ai fini par comprendre que Meinthe avait eu raison si l’on perçoit dans la sonorité du mot « triste » quelque chose de doux et cristallin. Après avoir franchi le seuil de la villa, on était saisi d’une mélancolie limpide. On entrait dans une zone de calme et de silence. L’air était plus léger. On flottait. » (p. 173)

C’est sans doute cette ambivalence qu’a ressenti le personnage tout au long de son exil à Annecy. Une tristesse empreinte d’ennui mais aussi de douceur. Une tristesse enveloppante et finalement protectrice. Et malgré l’ennui que m’a procuré la lecture, je ne peux que saluer la réussite de l’auteur à transposer ce sentiment à la perfection tout au long du récit.

Mondanités et coupe Houligant

Dans le prolongement du paragraphe ci-dessus, l’épisode de la coupe Houligant est très révélateur de l’ambiance générale de cette petite ville chic de province. Yvonne – très ancrée dans sa ville natale –  et René ont vraiment à cœur de participer à ce concours d’élégance et de le remporter. Telle une jeune starlette –  une « wannabe », pour employer un anachronisme – l’actrice en devenir pose avec son chien devant la vieille Dodge décapotable de son ami. Les pages qui décrivent son arrivée, sa descente de la voiture et ses manières devant l’assemblée sont d’un ridicule…

J’ai été frappée par le décalage entre l’importance réelle de cette coupe – couverture dans la presse locale – et celle que lui accorde tout le beau monde présent. Le jury est exclusivement composé de personnalités locales connues de tous et objets de divers ragots. Les calculs et intrigues sont légion pour savoir qui va remporter cette coupe si convoitée qui cristallise toutes les rivalités de Province. La joie et la fierté que ressent le trio de choc après sa victoire paraissent d’autant plus démesurées.

L’évocation de nombreuses vedettes décédées des suites d’accidents de la route rappelle toute une époque, celle de l’automobile – et des morts, donc – et de Sagan. Même si nous ne sommes pas dans le sud, on retrouve d’ailleurs la même ambiance estivale et oisive qui entoure des gens riches. Au-delà de cet épisode qui, à l’instar de l’ensemble du roman, traîne en longueur, tout n’est que mondanités d’une grande platitude. Là encore, le ton est donné dès que le narrateur commence à se remémorer cet été.

« La « saison » avait commencé depuis le 15 juin. Les galas et festivités allaient se succéder. Dîner des « Ambassadeurs » au Casino. Tour de chant de Georges Ulmer. Trois représentations d’Écoutez bien Messieurs. Feu d’artifice du 14 juillet tiré du golf de Chavoires, Ballets du marquis de Cuevas et d’autres choses encore » (p. 22)

La petite société d’habitués se dessine rapidement dans l’esprit du lecteur tant elle est caricaturale. J’en veux pour preuve la description de ce petit groupe de jeunes issus de la bourgeoisie que croise le jeune couple.

« L’une des filles blondes ne paraissait pas insensible au charme d’un brun avec mocassins et blazer à écusson, qui s’efforçait de briller devant elle. L’autre blonde déclarait que « la surboum était pour après-demain soir » et que « les parents leur laisseraient la villa ». […] Ils allaient tous […] au tennis-club de Menthon-Saint-Bernard. Leurs parents devaient posséder des villas au bord du lac. Et nous, où allions-nous ? Et nos parents, qui étaient-ils ? Yvonne appartenait-elle à une « bonne famille » comme nos voisins ? Et moi ? Mon titre de comte, c’était quand même autre chose qu’un petit crocodile vert perdu sur une chemise blanche » (p. 71)

En conclusion, je ne sais pas ce que valent les autres Modiano, mais je ne recommande certainement pas celui-ci.



5 réflexions sur “Villa Triste, Patrick Modiano

  1. Moi qui attend toujours le signe qui me donnera envie de lire un Modiano ! C’est encore raté pour cette fois et pour de bonnes raisons. D’ailleurs raisons ou pas je suis un lecteur qui se laisse porter par ses envies du moment. Merci pour cette belle, et triste…, chronique

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  2. Ping : Marlène, Philippe Djian – Tomtomlatomate

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