Un barrage contre le Pacifique, Marguerite Duras

En attendant la chronique de ma récidive au Vietnam sur mon autre blog, si tant est qu’elle arrive un jour, voici celle du livre qui m’a accompagnée tout au long de ce voyage et même après mon retour au bercail. Merci à Duras de m’avoir fait plonger dans le passé colonial de la France alors que je foulais ces mêmes terres humides en compagnie d’autres joyeux lurons internationaux.

Un barrage contre le Pacifique

Le titre contient une erreur géographique dans le but d’exprimer une immensité symbolique : les barrages en question sont détruits chaque année par la montée des eaux de la mer de Chine et non du Pacifique. Suzanne est une Française qui vit en Indochine avec sa mère veuve et son grand-frère Joseph, parfois tendre et complice, mais rustre la plupart du temps. Le bungalow familial est situé dans la plaine, près de « Ram », qui rappelle la ville de Ream dans l’actuel Cambodge.

« La mère » est devenue folle suite à l’effondrement de barrages construits pour protéger ses récoltes. Après la perte de son mari et des années passées à gagner sa vie en tant que pianiste dans un cinéma, elle puise dans ses économies pour s’acheter une concession. Mais le constat est sans appel : les agents du cadastre lui ont vendu sciemment des terres incultivables. Seuls une minuscule parcelle autour du bungalow et les échassiers chassés par Joseph permettent à la famille de survivre. Endettée et ruinée, la mère est incapable de dormir ou de se calmer sans médicaments, et place tous ses espoirs dans le mariage de sa fille.

Au milieu de cette décadence, le vieux cheval que Joseph vient d’acheter agonise pendant les premières pages du roman. La malédiction s’abat dès le début sur cette famille. Les deux jeunes gens qui n’ont plus qu’à rêver, au bord de la piste construite dans d’atroces souffrances indigènes, de voir passer une voiture avec un homme/une femme riche pour les ravir à leur misérable existence.

Une ouverture se profile à l’occasion de leur passage dans la petite ville de Ram. La beauté de Suzanne séduit M. Jo, un jeune héritier dont le père a fait fortune dans les plantations d’hévéa. M. Jo, dont l’argent ne parvient pas à faire oublier son extrême laideur, courtise Suzanne pendant plusieurs mois. La tension avec les autres membres de la famille est palpable. D’un côté, le frère méprise M. Jo qui lui-même craint la brutalité à peine dissimulée de Joseph.

De l’autre, la mère observe de loin et nourrit l’espoir d’un mariage. Les cadeaux de M. Jo vont dans ce sens, même si Joseph refuse par fierté d’utiliser le prestigieux gramophone destiné à remplacer son vieil appareil usé. Mais dans cette histoire de mariage s’exprime avant tout la folie de la mère puisque le père de M. Jo n’acceptera jamais une telle union.

Par ailleurs, Suzanne ne parvient pas à surmonter le dégoût que le jeune homme lui inspire. La mère profite de cette attente insoutenable pour l’amoureux transi et lui précise bien qu’il lui faudra épouser la jeune fille pour coucher avec. C’est d’ailleurs selon ce même principe de prostitution encouragée qu’intervient l’épisode du diamant, un élément déclencheur de nouvelles péripéties.

M. Jo promet d’offrir un sublime diamant à Suzanne si elle accepte de lui laisser entrevoir son corps nu pendant qu’elle se douche. D’abord scandalisée par cette condition, Suzanne accepte et reçoit sa récompense. Contre toute attente, la mère se met à battre sa fille en apprenant la nouvelle et place le diamant en sécurité. Il devient son obsession : elle doit le revendre.

La famille part donc à Kam – une ville de taille plus importante et qui renvoie à l’actuelle Keam – pour vendre le diamant. Elle loge dans un hôtel tenu par Carmen, une prostituée au grand cœur qui héberge les trois protagonistes à prix réduit puis gratuitement et prend les deux jeunes gens sous son aile. La mère enchaîne les visites de bijoutiers et le verdict est sans appel : le diamant contient un « crapaud », il ne peut être vendu au prix annoncé par M. Jo. Tandis que la mère s’entête malgré l’unanimité des commerçants, Suzanne découvre le bonheur des salles de cinéma et Joseph disparaît. Il est tombé amoureux d’une femme mariée riche rencontrée au cinéma et dont l’époux est alcoolique. Elle achète le diamant à un prix bien plus élevé que sa véritable valeur tout en laissant l’objet à la mère pour qu’elle puisse encore en tirer de l’argent. Celle-ci paye ses dettes avec l’argent de la vente et retombe dans son fol espoir de concession cultivable. Le départ de son enfant préféré n’arrange en rien son état et le piteux bungalow de la plaine est encore plus triste sans Joseph.

Alors qu’il revient pour raconter à sa sœur la rencontre avec sa ravisseuse, Suzanne commence elle aussi à s’émanciper. Contre toute attente, elle fréquente le fils d’un voisin planteur – assez riche grâce à la corruption avec les autorités coloniales – qui l’avait courtisée bien avant M. Lo, et goûte aux plaisirs de la chair avec lui. La dernière et principale barrière à l’émancipation de Joseph et Suzanne saute finalement à la mort de la mère. En accord avec ses dernières volontés, l’aîné confie ses nombreux fusils aux villageois pour qu’ils tuent les agents du cadastre à l’origine de l’escroquerie.

 

Un réquisitoire anticolonialiste

Si L’Amant est le plus grand succès de Duras et lui a valu le Prix Goncourt en 1984, Un barrage contre le Pacifique tient une place toute particulière dans son œuvre de par sa dimension éminemment politique. Le caractère injuste de la lutte est annoncé dans le titre : comment un vulgaire barrage peut-il retenir les eaux de la mer de Chine, volontairement remplacée par le Pacifique dans l’esprit de la mère ? La taille monstrueuse de cet océan symbolise le combat perdu d’avance entre de modestes colons et une organisation coloniale toute-puissante. La mère de la narratrice devient folle et finit par mourir à cause de la cupidité et de la corruption des fonctionnaires de l’administration coloniale française. En plus de lui vendre des terres incultivables, les agents du cadastre viennent inspecter la concession en vue d’un renouvellement payant du droit de cultiver les parcelles. Le système est parfaitement corrompu et les honnêtes gens comme la mère y perdent, tandis que la famille du jeune homme que Suzanne fréquente à la fin du roman tire son épingle du jeu grâce à la corruption des fonctionnaires.

Et autour de ces colons dont les espoirs de douce vie au soleil loin de la France ont été ruinés par ce système pourri de l’intérieur gravitent les « indigènes ». Ils sont encore plus pauvres, crèvent de faim, à l’instar du caporal sourd qui travaille au service de la mère jusqu’au bout et se demande bien pourquoi cette famille se lamente de sa misère. Dans des pages inoubliables, la narratrice quitte le récit pour prendre le ton du discours et parler de ces enfants de la plaine. Les femmes sont tout le temps enceintes car les enfants meurent les uns après les autres, de faim ou du paludisme, et sont enterrés par leurs pères. La construction de la piste près du bungalow s’est faite dans des conditions inhumaine et a elle aussi causé de  nombreuses victimes parmi les indigènes et forçats à cause de la chaleur et de la difficulté du travail.

Puis il y a la description non pas de Kam en particulier, mais de la ville coloniale en général, laquelle constitue à mon sens le passage le plus ouvertement anticolonialiste du roman. La division en quartiers est fondée sur le racisme. La « ville blanche » est aussi blanche que les Blancs qui prennent le soleil pour être encore plus Blancs. Ils aiment se montrer, siroter des boissons en toute élégance et Suzanne s’y sent mal à l’aise de jour lorsqu’elle doit traverser la ville blanche avant de rejoindre le cinéma. Les salles obscures se révèlent être un véritable refuge pour la jeune fille, elle s’y sent à l’abri des regards des Blancs riches et hautains, mais aussi protégée de la pression de la mère. Autour de la ville blanche, il y a les quartiers pauvres où vivent les colons modestes. Et enfin les indigènes, encore plus pauvres, vivent dans les faubourgs. Ils s’entassent dans des tramways à la chaleur étouffante et dans lesquels les Blancs ne mettent pas les pieds.

 

La mère, figure divine

Tandis que L’Étranger de Camus a pour incipit « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas », la narratrice parle exclusivement de « la mère » du début à la fin du récit. Ce choix du général au lieu d’un affectueux « maman », d’un pronom possessif ou de la simple révélation du prénom marque une distanciation et confère un caractère surhumain au personnage principal. LA mère dépasse tous les autres Hommes, elle est à la fois adorée en sa qualité de martyre et crainte à la manière d’une divinité.

Certes révoltés par l’injustice qu’elle subit et prêts à tout pour la défendre – Suzanne se prostitue auprès de M. Jo sur les conseils de sa mère et Joseph effraye les agents du cadastre avec ses fusils lors de leur visite -, les enfants savent toutefois que leur éloignement est vital. Un barrage contre le Pacifique, c’est également l’histoire de l’émancipation progressive et urgente de deux jeunes adultes étouffés par les malheurs de leur mère. La généreuse Carmen y a largement contribué dans les faits, mais les rêves de fuite s’expriment dans les toutes premières pages.

L’amour pour la mère est aussi grand que l’obstacle qu’elle représente à la liberté de ses enfants. Joseph, le pilier, le mâle de la famille et le petit préféré de la mère, part sans prévenir tant le besoin est criant. La tension sexuelle de la rencontre et la fusion charnelle qui l’unit à Lina rendent sa disparition évidente et contribuent à sa soudaineté. Quant à Suzanne, elle a beau commencer par chercher son frère dans les rues de Kam, le récit que ce dernier lui offre ensuite de sa rencontre amoureuse ne la surprend pas plus que sa fuite. Elle-même entame son émancipation – notamment avec des premières expériences sexuelles –  quand la mort de la mère est imminente.

La description des moments suivant celle-ci revêt un caractère pathétique, mais aussi religieux. Suzanne et Joseph semblent avoir perdu la personne qu’ils aiment le plus au monde, mais aussi une figure crainte. En effet, l’amour et surtout l’admiration que l’on voue à une divinité sont toujours mêlés de crainte. Les enfants culpabilisaient de (vouloir) partir tant que cette unique figure parentale était encore en vie, et Joseph, qui a pourtant couché avec de nombreuses femmes, a mis énormément de temps avant de passer à l’acte. Lorsque la mère bat Suzanne sans raison, ni Joseph ni elle ne l’en empêche.

La veillée funèbre de la mère ressemble à celle d’une figure religieuse, les villageois se succédant dans le bungalow, et l’une des premières décisions après sa mort porte sur un acte de vengeance. La sainte victime des pires injustices sera vengée et son courroux ne pourra plus être craint par ses propres enfants, enfin libérés du poids de celle-ci.

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