Sing, Unburied, Sing Jesmyn Ward

Dans l’introduction à mon article sur le beau Moon Palace, j’ai parlé d’une certaine « tisane à la verveine qui a mis un point final à cette première année de « Book Club » hambourgeois. » Et bien la voici.

Ce roman a remporté à sa sortie en 2017 le « National Book Award for Fiction », preuve de l’importance de la dimension politique et de la fameuse bonne conscience dans l’attribution de prix littéraires.

L’intrigue

Le lecteur ouvre à peine le bouquin qu’il tombe au milieu d’une boucherie dans la ville fictive de Bois Sauvage dans l’État du Mississippi. Jojo fête ses treize ans et pour (se) prouver qu’il est un homme, il tente d’imiter les faits et gestes de Pop, son grand-père, et l’accompagne pour tuer une chèvre. Il quitte malheureusement les lieux, trop écœuré par la scène. La transmission passe alors à l’oral. Pop raconte son passé, son séjour dans la terrible prison de Parchman à l’âge de quinze ans à cause d’une bagarre de son grand frère Stag avec des officiers de la marine. Cette prison ressemble plutôt à un camp de travail pour esclaves noirs sous la chaleur d’un État du sud au lourd passé, plus présent que révolu. Il y rencontre Richie, un gamin envoyé dans l’enfer de Parchman à seulement douze ans.

Alors que Jojo s’apprête à souffler ses bougies, Leonie, sa mère, apprend que Michael va sortir de prison. Michael est l’unique objet de son amour, et accessoirement le père de ses enfants. Elle décide de partir le chercher en famille, et emmène donc Jojo et sa petite sœur de trois ans, Kayla. Comme le suggère Mam, la grand-mère mourante et contrainte de garder la chambre, Misty, une collègue blanche de Leonie dont le petit ami est également incarcéré à Parchman, accompagne les trois protagonistes dans leur interminable road-trip à travers le Mississippi. Les deux jeunes femmes sont toxicomanes, la cocaïne et la méthamphétamine font partie de leur vie. Dès que la drogue fait effet sur elle, Leonie voit son frère Given, tué par le cousin de Michael. En résumé, une femme noire qui vit une grande histoire d’amour avec un homme blanc issu d’une famille gravement raciste.

Une fois installé dans la voiture, Jojo découvre une pochette en cuir porte-bonheur que lui a laissé son grand-père avec pour interdiction de l’ouvrir. Le premier arrêt a lieu au domicile d’une femme blanche de type cas social avec un gosse hystérique. Jojo se balade dans la maison et tombe sur un homme en train de préparer de la méthanphétamine. La sinistre bande se remet en route, Leonie toujours au volant et Misty désormais en possession d’un sachet de drogue. Malheureusement, la petite Kayla tombe malade en voiture et enchaîne les vomissements. Sa mère tente de se souvenir des recettes à base de plantes de Mam, mais en mère idéale à peine bras cassé, elle ne trouve pas les bonnes plantes pour sa concoction.

Tandis que la petite Kayla trouve du réconfort dans les bras de son adorable grand frère, le road-trip arrive à sa dernière étape avant la destination finale : Al, l’avocat-dealer de Michael. Leonie prépare sa potion magique pour sa fille, mais Jojo n’a absolument pas confiance en elle est fait vomir sa petite sœur dès que maman-droguée repart dans une autre pièce avec ses deux potes de défonce. Puis l’adolescent se remémore les histoires de Parchman racontées par son grand-père : les coups de fouet donnés à Richie par les gardiens de Parchman après que l’enfant ait brisé sa houe et l’évasion de Kinnie, le maître-chien blanc.

Michael savoure sa nouvelle liberté et à un moment de gêne dans ses retrouvailles avec des enfants qui le considèrent comme un inconnu succède un moment de dégoût lorsqu’il embrasse goulument sa dulcinée.

Devant Parchman, le fantôme de Richie apparaît aux seuls yeux des enfants, Puis il s’installe à leurs pieds dans la voiture.

Mais un épisode terrible se produit sur le trajet du retour. La voiture – qui contient une bonne dose de crystal meth, rappelons-le – est arrêtée par la police. Impossible de cacher la drogue, Leonie avale tout ! Quand celle-ci déclare sans réfléchir qu’ils reviennent de Parchman, l’agent lui passe les menottes, ainsi qu’à Michael et même à Jojo. Le policier va jusqu’à insulter l’enfant et à pointer son arme sur lui lorsqu’il passe la main dans sa poche pour prendre le fameux porte-bonheur de Pop. Il abandonne finalement alors que Kayla enlace son frère et lui vomit dessus.

Leonie frôle la mort et une fois sortie d’affaire, le fantôme de Richie révèle à Jojo pourquoi il vient hanter la famille. Il se souvient de sa tentative d’évasion, mais veut que Pop lui dévoile les circonstances de sa mort.

À leur retour, Michael réussit à convaincre Leonie de rendre visite aux parents de celui-ci. L’accueil est surréaliste : le père traite sa belle-fille de « négresse » et n’a que mépris pour ses petits-enfants, ce qui provoque une bagarre entre le père et le fils.

À leur retour auprès de Mam et Pop, Leonie prépare un rituel à la demande de sa mère pour la soulager une dernière fois tandis que Richie réclame une explication à Pop, qui ne le voit pas. Mais il finit par raconter à Jojo la mort tragique de cet enfant qui l’a hanté pendant toutes ces années. Un prisonnier nommé Blue a violé une femme de Parchman. Richie l’a surpris et les deux hommes se sont enfuis. Alors que Blue s’en prenait à une femme blanche sur leur chemin, Richie l’a empêché de poursuivre, mais le racisme est l’ennemi de la justice : pour les matons, tous les Noirs se ressemblent. Pop, devenu maître-chien depuis l’évasion de Kinnie, le savait bien. En voyant que Blue débarrassé de sa peau vivant, il a décidé de « sauver » Richie en le poignardant. Voilà pourquoi Pop n’a jamais réussi à raconter l’histoire jusqu’au bout à son petit-fils. Rassasié par la vérité, le fantôme de Richie disparaît enfin.

Dans une scène totalement fantastique, Richie prend les traits de Given et enjoint Mam de venir avec lui dans l’autre monde. Mais celle-ci ne reconnaît pas son fils. S’en suit alors une terrible lutte physique entre les injonctions de Richie et la résistance exercée par Mam. Leonie commence alors ses incantations selon la volonté de sa mère, tandis que Jojo arrive dans la pièce pour repousser Richie qui a obtenu les réponses à ses questions et n’a donc plus aucune raison de venir hanter la famille. Débarrassée du fantôme vengeur, Mam se laisse emporter par Given.

Michael réapparaît et après une tentative d’appropriation du rôle de père qui se solde par des coups portés sans raison à la petite Kayla, il part régulièrement avec Leonie pour s’adonner en amoureux aux plaisirs des paradis artificiels.

En bonne mère de famille irresponsable, Leonie se montre de plus en plus rarement au domicile familial – sans doute ravagée par la perte de sa mère et toujours si peu préoccupée du sort de ses enfants – et un nouvel équilibre s’est créé. Jojo dort dans le lit de sa mère absente, Pop dans celui de sa défunte épouse qu’il appelle désespérément la nuit.

Dans le prologue, Pop se concentre pour voir Mam et Given, mais seuls Richie et d’autres fantômes de personnes ayant souffert d’une mort violente lui apparaissent. Kayla, qui possède le même don que son frère, les voit également et après les avoir vainement sommés de partir, elle se met à chanter, provoquant alors le sourire de ces visiteurs impromptus semblant avoir trouvé la paix.

 

Famille, je vous haime

Le roman s’ouvre sur une scène de transmission a priori sanglante, mais touchante. On imagine un garçon à peine sorti de l’enfance qui tente de « s’endurcir » et d’imiter la démarche assurée et virile de son modèle paternel. Pop est un orphelin dont les parents sont en vie. Il appelle sa mère par son prénom et son père, à peine sorti de prison, se montre brutal avec sa petite dernière juste après avoir exprimé son souhait d’être à la tête d’une vraie famille. Mais l’absence des parents est largement compensée par la douceur du lien entre Kayla – qui, ironie du sort, porte en réalité le prénom de son père puisqu’elle s’appelle Michaela – et son grand frère protecteur.

Par ailleurs, on assiste à l’échec de la transmission d’un don féminin d’une génération à la suivante. Mam ressent les choses, elle savait par exemple que Leonie était enceinte de son premier enfant avant l’annonce de la grossesse, et possède un véritable don de guérisseuse. Celui-ci semble l’avoir menée à la mort puisque Mam a refusé de faire appel à la médecine conventionnelle pour se soigner. L’échec de la transmission s’exprime quand Leonie peine à se souvenir de la plante destinée à lutter contre les vomissements de sa fille et lui prépare une concoction approximative qui suscite la plus grande méfiance de la part de Jojo. En revanche, cet échec semble réparé à la mort de Mam, Leonie exécutant le rituel de passage vers l’au-delà en accord avec la dernière volonté de sa mère.

Les visions sont elles aussi partagées par plusieurs membres de la famille : Leonie voit Given quand elle est sous l’effet de la drogue, les deux enfants voient Richie et Mam croit voir son fils qui l’appelle à la rejoindre.

Au-delà des dissensions au sein de cette famille, il y a clairement un manichéisme entre la famille noire et la famille blanche de Michael dont le racisme ancestral s’incarne en la personne de Big Joseph. Cette famille comporte un meurtrier : le cousin de Michel a tué Given par orgueil de Blanc incapable de supporter l’idée d’une défaite contre un Noir. Tandis que Pop et Mam sont mus par la bonté et semblent pardonner en acceptant sous leur toit le cousin du meurtrier de leur propre fils, la famille de Michael reste fidèle à elle-même. Big Joseph refuse de voir ses petits-enfants et traite Leonie de « négresse » les yeux dans les yeux. La rixe avec son propre fils marque l’apogée de la haine et de la violence dans cette famille, par opposition à l’amour qui triomphe dans le foyer de Pop. Débarrassée du couple autant obnubilé par sa consommation de drogues que par son amour exclusif et passionnel, mais aussi de la souffrance de la pauvre Mam, la petite famille se dirige vers une nouvelle forme de bonheur, comme le laissent présager dans l’épilogue les sourires de ces fantômes à la sérénité retrouvée.

Les voix du fond de l’âme

Ce n’est pas un hasard si le roman se termine par un chant de paix à la fois salvateur et apaisant de la benjamine. Le chant ponctue une histoire éprouvante en apportant de l’espoir et une promesse d’harmonie pour les membres innocents de la petite famille et les victimes de mort violente. Or il constitue un élément central de la culture et de l’histoire abominable des Afro-Américains. L’homophonie fait parfois bien les choses : le chant de l’âme noire américaine vient des champs de coton. Il est l’expression de l’âme – qui a d’ailleurs donné son nom à un genre musical, la soul – dans sa souffrance ou sa pulsion de vie. Ce dernier point est annoncé dans le titre même du livre. Après avoir refermé celui-ci, on interprète plutôt « Sing, Unburied, Sing » comme une incantation prononcée par les ancêtres mystiques de Mam, et non comme un encouragement scandé à la manière d’une méthode Coué.

Mais pour revenir à l’essentiel et à l’évident, lire Sing, Unburied, Sing c’est écouter plusieurs voix : celles de Jojo, celle de Leonie et celle de Richie. Les événements se déroulent à travers l’innocence, parfois teintée d’une lucidité sans appel, d’un adolescent. Vient ensuite le point de vue de la « mère indigne », mais surtout très maladroite et handicapée par sa dépendance à la drogue et à Michael. Enfin intervient la voix ultime de Richie, celle de l’au-delà, celle qui créera un pont entre les vivants et les morts, bien plus que les apparitions contextuelles de Given aux yeux de sa sœur sous l’emprise de la drogue. Celles-ci relevant plutôt de la réminiscence d’un meurtre, elles représentent la mauvaise conscience d’une junkie éperdument amoureuse du rejeton de la famille coupable. Au contraire, la voix et la présence surnaturelle de Richie rappellent la souffrance ; il est un esprit interrogateur avant de devenir vengeur et vient hanter les vivants pour les mettre face à leur culpabilité. Pop est d’abord incapable de voir celui qu’il a brutalement « sauvé », mais n’a jamais oublié son acte puisqu’il raconte régulièrement à son petit-fils l’histoire de Richie, disséminée en lambeaux tout au long du roman.

Et cette sérénité que retrouvent dans l’épilogue les spectres arrachés à la vie par une mort violente prend aussi la forme d’un bonheur transmis aux vivants. Car si les va-et-vient entre les deux mondes demeureront – Given continuera à juger sa sœur dans ses dérives et Pop à s’adresser à Mam – le chant apaisant prononcé par le personnage le plus jeune est un chant de vie. Il réconcilie les vivants parfois coupables et les âmes tourmentées, notamment Richie, lui aussi caractérisé par sa jeunesse dans les récits de Pop. Ceux qui restent sont finalement pardonnés d’un simple sourire dans cette scène pleine d’espoir et de douceur, l’harmonie d’ici-bas n’étant pas concevable sans paix avec l’au-delà.

Un roman politique

Comme évoqué en introduction, l’histoire de cette famille noire dans un État du sud revêt inévitablement une dimension politique. Comment parler de cette partie de l’Amérique sans aborder le racisme primaire qui y règne depuis l’époque de l’esclavage ?

Petite parenthèse « intercontinentale » : si les Européens sont parfois qualifiés de racistes, notamment à cause de leur vote dit patriotique, on peut affirmer qu’il s’agit d’une exagération en jetant un coup d’œil de l’autre côté de l’Atlantique. Bon nombre d’Européens expriment aujourd’hui des réactions xénophobes, et plus particulièrement islamophobes, face à un sentiment d’envahissement, mais il s’agit en réalité d’une peur de l’Autre qui se transforme en haine. Or cette peur est d’ordre culturel et non racial. Aux États-Unis, le racisme n’est pas un abus de langage : la haine est fondée sur la race et le suprématisme blanc dont on aime nous rabattre les oreilles sur Internet  n’est pas un mouvement isolé qui se résumerait au Ku Klux Klan. Il est ancré dans les mentalités de ces États qui ont longtemps vécu de l’esclavage, et l’affreuse Parchman en est la continuité.

Pour les habitants du Mississippi, c’est quitte ou double selon sa couleur de peau. Misty semble ignorer que son amie noire a plus de chances d’être arrêtée en possession de drogues. Al parle de gamins de 13 ans fouillés et malmenés dans un collège à cause de simples soupçons de vol. Un policier pointe son arme sur le pauvre Jojo pour une main dans la poche. Ce même gamin est surveillé de très près dès qu’il rentre dans une supérette. Enfin le redoutable Big Joseph incarne le redneck par excellence. Irrécupérable, il ne montre jamais la moindre culpabilité ou tristesse à l’égard de la famille de Given, a toujours refusé de voir ses petits-enfants noirs – d’après ses critères – et la violence physique de sa dernière confrontation avec son fils symbolise le caractère irréconciliable de la relation entre un père raciste et un fils amoureux qui regrette l’acte de son cousin et pour lequel la couleur de peau n’a aucune importance.

Le traitement de la question raciale explique, à mon humble avis, en grande partie l’attribution d’un prix littéraire à Sing, Unburied, Sing. Le manichéisme est maître du roman : la gentille famille noire par opposition à l’affreux clan de Big Joseph. Quelques nuances sont à apporter cependant puisque l’un des membres du côté gentil est sans doute le personnage le plus antipathique du roman. À noter que le seul non raciste de la famille blanche demeure antipathique malgré tout. En tout état de cause, ce road-trip de quelques jours m’a semblé aussi interminable qu’à la pauvre petite Kayla. Tout comme certaines camarades du cercle de lecture, la mauvaise mère, avec son addiction à la drogue et à son amour d’adolescente, m’ont trop agacée pour que je prenne part au récit. Le style à la fois crû et poétique n’ont malheureusement pas suffi à me faire sourire au moment de refermer ce long – trop long – chant polyphonique.

Publicité

Une réflexion sur “Sing, Unburied, Sing Jesmyn Ward

  1. Ping : Beloved, Toni Morrison – Tomtomlatomate

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s