Oblomov, Ivan Gontcharov

Une fois n’est pas coutume, j’ai détesté ce classique russe. Nous sommes bien loin de mes chroniques dithyrambiques sur d’autres monstres slaves, comme Le Maître et Marguerite de Boulgakov, ou encore Anna Karénine de Tolstoï. Bienvenue dans l’ennui et l’incompréhension. Oblomov, c’est un personnage qui représente une noblesse russe totalement oisive et fatiguée par son apathie. Il ne se passe rien, et on n’en apprend pas plus sur la condition humaine. Contrairement à Madame Bovary qui prouve que l’on peut écrire un roman palpitant sur l’ennui, Oblomov, avec son personnage éponyme mentalement fort agité, fait tomber les paupières du lecteur.

Sans doute n’ai-je pas saisi le message, à l’instar de ma lecture de Lolita de Vladimir Nabokov, puisque Tolstoï et Dostoïevski y voient une œuvre capitale à sa parution en 1859. Je vais donc faire de mon mieux pour l’aborder. À noter que je me suis appuyé sur l’article Wikipedia en allemand pour l’écriture de mon résumé car, pour ne rien vous cacher, j’ai quasiment tout oublié de ce roman.

Résumé de l’intrigue

Oblomov est un noble saint-pétersbourgeois qui vit des rentes du domaine Oblomovka, sa propriété à la campagne. Alors pourquoi décoller de son divan ? Fatigué de ne rien faire, il hurle en permanence sur Zakhar, son vieux valet tout aussi paresseux à en croire l’état de décrépitude de l’appartement que nous avons la chance de constater dès l’ouverture du roman. Même la gestion à distance d’Oblomovka lui est insurmontable. Et quand il reçoit une lettre du gestionnaire de son domaine sur l’état préoccupant de ses finances,  il passe plus de temps en position allongée à se tourmenter de la réponse qu’il doit faire qu’à écrire ce courrier. En d’autres termes, la simple perspective d’une décision, sans même parler d’action, l’épuise. La lettre de réponse ne verra jamais le jour.

Puis vient son rêve interminable – une centaine de pages, si ma mémoire est bonne ! – d’une enfance champêtre certes idéalisée mais avec des éléments bien réels. Ainsi les parents d’Oblomov ne lui demandent pas le moindre effort – domestique ou scolaire – tandis que son ami Andreï Stolz*, d’origine allemande par son père, est élevé dans le culte du travail. Ce personnage antagoniste jouera un rôle central tout au long de l’intrigue. Oblomov finit par se lever après une visite de sa part et surtout, surtout, il lui présente Olga.

Ah Olga ! Va-t-elle « guérir » notre feignasse romanesque ? Quoi qu’il en soit, son apparition tire légèrement le lecteur de son ennui. Entre visites au domicile de sa tante où la jeune fille réside pour l’écouter chanter de sa voix d’ange et promenades presque quotidiennes dans un petit chemin de terre, le jeu de séduction se déploie (très) lentement. Mais le démon de la léthargie aura raison de leur amour, et de la patience d’Olga, puisque Oblomov ne cesse de repousser l’officialisation de leur union et donc leur mariage.

Incapable de mettre de l’ordre dans ses affaires – au sens propre comme, ici, au sens figuré – il est escroqué par son « ami » Tarantiev et se voit contraint d’emménager dans un autre appartement. Fidèle à ses habitudes, il continue de ne rien faire et profite de la cuisine d’Agrafia, la propriétaire des lieux et maîtresse de maison zélée. Pendant ce temps-là, ses finances se détériorent chaque jour un peu plus et Stolz, dans une ultime tentative de sauvetage, prend lui-même en main la gestion d’Oblomovka. Mais alors que son propriétaire promet de reprendre les rênes de ses affaires et de suivre son ami dans un voyage en Europe, rien ne change. Et Stolz épouse la belle Olga. Il voit clair dans le jeu de Tarantiev et Ivan Matvéevitch, frère d’Agrafia, qui s’allient pour ruiner ce pauvre Oblomov. Or celui-ci ne sortira plus jamais de sa léthargie malgré les avertissements de son véritable ami.

L’épilogue est dans la continuité de tout cela, voire encore plus triste. Stolz apprend des années plus tard qu’Oblomov a épousé sa propriétaire – un très mauvais parti – avant de sombrer et de se complaire dans la maladie, ponctuée d’un AVC mortel. Il jure de sauver ce qui peut encore l’être, à savoir le fils du défunt Andreï Ilitch – qui porte d’ailleurs son prénom – et l’élève, tandis que sa mère part travailler comme gouvernante chez son frère. Zakhar quant à lui ne sortira jamais du deuil de cet être qui était à la fois son bourreau et son unique point de repère. Le vieillard devenu aveugle est chassé du foyer et finit mendiant.

Mythe d’Oblomov et oblomovisme

Satire sociale

Comme pour Faust et Don Juan – rien que ça ! –  on peut parler du mythe d’Oblomov. Dans la culture russe, il renvoie à une aristocratie oisive qui vit dans la léthargie au lieu d’œuvrer à la réalisation de projets, ce qui lui vaut une souffrance inextricable. « Mieux vaut vivre ses rêves que rêver sa vie » ; cette phrase bateau de développement personnel placardée un peu partout sur Instagram et Facebook résume pourtant le destin de notre personnage. Désolée. Je cite une telle niaiserie de bonne foi, et non dans le but de décrédibiliser un livre que je hais.

L’ « oblomovisme », néologisme inventé par Stolz dans le roman, devient dans la culture russe un phénomène social caractérisé depuis la parution d’un article du critique Nikolaï Dobrolioubov intitulé « Qu’est-ce que l’oblomoverie ? ». Dans ce papier qui contribua largement à la popularité du roman lui-même, le journaliste dénonce le servage comme principale cause de la « maladie » d’Oblomov. En effet, si un tel système garantit des revenus à toute une catégorie de la population qui n’a fait que se donner la peine de naître, pourquoi celle-ci travaillerait-elle ?

À noter que dans ce roman raconté à la troisième personne, le narrateur ne se gêne pas pour juger, moquer, condamner son personnage principal. D’où mon emploi du terme satire pour l’ensemble de l’œuvre. Il est assez bavard et enchaîne les digressions. Ainsi les parents d’Oblomov sont critiqués pour avoir trop protégé leur fils et sont donc rendus responsables de son état adulte. Mais attention, on reste dans un roman et non dans une œuvre à dimension purement politique. Le narrateur ne prétend donc pas – malgré ses jugements – détenir la vérité. C’est aussi pour bien souligner cet élément « humain » – faillible, non omniscient – du narrateur et donc distinguer sa voix de la sienne que Gontcharov révèle vers la fin du récit qu’il s’agit d’un personnage fictif. Un petit « tour » final pour ne pas affecter l’ensemble de notre lecture.

Applications dans d’autres domaines

On retrouve l’oblomovisme en sociologie, mais pas que ! Le terme de maladie évoqué plus haut n’est pas une exagération car le syndrome d’Oblomov s’applique à la psychiatrie. Il désigne un névrosé sans volonté qui souffre d’apathie, de paresse et de parasitisme. Oblomov profite tour à tour du zèle – dans ce cas relatif – de Zakhar, de Stolz et d’Agrafia. Il laisse les autres s’occuper de lui – ici Stolz prend les décisions à sa place et tente même de sauver sa fortune – alors qu’il reste en pleine possession de ses facultés morales, intellectuelles et mentales. Notre personnage éponyme n’est pas fou. Il est victime de ses privilèges et la maladie semble provenir de là. Il n’a pas de loisirs non plus – sans doute trop éprouvants pour lui.

Refuser de devenir grand

L’article en anglais de Wikipédia m’a mise sur cette piste. L’enfance d’Oblomov a été très heureuse, comme le montre son long rêve. Passage clé du roman, cette réminiscence onirique d’un Oblomovka idéal met en scène une existence parfaitement cyclique sous la douce protection maternelle. Le quotidien est fait de saisons qui s’enchaînent paisiblement, de naissances et de célébrations. Les bébés évoluent en hommes bons à marier qui ensuite reproduisent les mêmes bébés qu’ils étaient quelques années plus tôt. Les choses vont donc naturellement ; la mort constituent une fin lente et tout aussi naturelle à ce cycle.

Or le personnage du roman est si attaché à cette perfection de l’enfance que la vie d’adulte l’épuise. Il s’y soustrait entièrement et refuse les responsabilités qui la définissent ainsi que l’effort de s’adapter à une société en perpétuel mouvement. Même son désir de quitter Saint-Pétersbourg pour une vie tranquille à Oblomovka se voit transformé en contrainte puisque les finances de son domaine exigent un travail de sa part – lequel sera pris en charge par son ami besogneux.

Sa principale incursion dans la vie adulte est incarnée par Olga qui le pousse à prendre ses responsabilités par amour pour elle. Mais là encore, Oblomov abandonne aux portes du mariage et retourne à sa léthargie. Avoir des projets, se tourner vers l’avenir, tels sont les caractéristiques d’une maturité dont il est incapable de se parer, préférant se remémorer le passé ou vivre dans la facilité de l’instantané – comme le montre sa dépendance aux plaisirs gustatifs procurés par Agrafia qui le mènera à sa perte. Son refus de grandir est d’autant mieux mis en avant que Stolz, son opposé, incarne l’adulte : responsable, travailleur, capable de se projeter et de résoudre les problèmes auxquels il est confronté. À noter que cet antagonisme entre l’enfance et l’âge adulte est aussi celui de l’égoïsme et de l’altruisme. Tel un enfant, Oblomov ne pense qu’à lui et fait souffrir Olga, sans toutefois nuire volontairement aux autres car il reste un homme honnête. À l’inverse, Stolz ne fait que sauver son ami, une action qui se prolongera envers la descendance de celui-ci. Son travail et son altruisme sont toujours récompensés puisque sa fortune se porte bien et surtout…il épouse Olga ! Contrairement à Oblomov qui a grandi dans le confort du sein maternel, Stolz a été élevé par un père qui lui a inculqué l’importance de l’accomplissement dans le travail. Il est donc mu par une vision linéaire de l’existence et donc de projets à réaliser pour avancer, par opposition à la vision cyclique d’Oblomov qui induit un idéal de statu quo.

*À noter que « stolz » signifie « fier » en allemand. Le travail comme moteur de fierté ? Plausible.



La Ville noire, George Sand

Après ma découverte de Poe, je continue sur ma lancée, car j’ai mis cette période de confinement à contribution pour lire les ouvrages de ce challenge de…2018. En d’autres termes, chacun son rythme ! Rendez-vous en 1861 avec la grannnnde George Sand, précédée dans mon esprit par sa réputation de femme libre. Voyons voir si son œuvre, du moins La Ville noire, m’est aussi sympathique que sa vie. La réponse est plutôt oui. J’ai trouvé la lecture de ce roman industriel oublié – cf. mon joli exemplaire en photo, tiré de la collection « Forgotten Books » – fort agréable.

 

L’histoire en quelques mots

Nous sommes dans la deuxième moitié du XIXe siècle, en pleine ère industrielle. Pour vous planter le décor rapidement : imaginez-vous une ville sans nom dont l’activité principale est le travail du fer. Elle est divisée en deux parties à la fois antagonistes et complémentaires. Tout d’abord la Ville-haute, avec ses jolies villas bourgeoises, peuplée de médecins et riches industriels. Et puis la Ville-basse, autrement dit la Ville noire, ce cœur bruyant et prolétaire centré sur le Trou-d’Enfer, où le torrent alimente couteliers, armuriers et serruriers. Étienne Lavoute – pas Lantier ! – dit Sept-Épées est un jeune et bel artisan extrêmement doué. Orphelin débarqué de sa campagne, il vit chez son parrain, le père Laguerre, et contrairement à celui-ci qui méprise la Ville-haute, il rêve de la conquérir en devenant son propre patron. Un autre personnage est aux antipodes d’une telle ambition : c’est la douce Tonine, nièce de son ami Louis Gaucher. Le problème est que les deux jeunes gens s’aiment…

 

Les jeux de l’amour et de l’orgueil

Dès le début, l’histoire entre Tonine et Sept-Épées est difficile à suivre. « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué », tel est leur leitmotiv. Or les histoires d’amour belles et durables ne commencent jamais par des évidences – et pas que dans les romans. Tonine, désabusée de la Ville-haute à cause de la manière dont sa grande sœur, chez qui elle vivait, a été bafouée puis laissée dans le dénuement par l’homme qu’elle y a épousé, a bien retenu la leçon. D’une beauté simple et reconnue par tous, elle reste donc méfiante vis-à-vis des nombreuses propositions, y compris celle de Sept-Épées. Comprenant qu’il n’est pas certain de vouloir l’épouser, elle feint le refus pour ne pas compromettre l’estime que Gaucher porte au jeune homme. Prévenante, mais ferme.

Quant au jeune homme, il tente de surmonter son dépit amoureux en se concentrant sur son ambition : lancer sa propre usine. Il rachète pour une bouchée de pain un petit atelier sur un rocher alors qu’il vient de sauver son propriétaire du suicide, et se persuade que la faillite de l’entreprise actuelle est due à la folie de son propriétaire. Mais son hypothèse s’avère erronée et la prétendue bonne affaire se transforme en fiasco. C’est alors qu’il décide de partir pour apprendre les techniques commerciales des autres villes et régions pour in fine tenter sa chance en tant que négociant. Malheureusement, impossible d’oublier Tonine. En résumé, le jeune homme qui boudait le bonheur conjugal et familial simple de son ami Gaucher à l’ouverture du roman semble toutefois fixer son attention sur une seule et même personne, au-delà de son ambition et volonté d’ascension sociale. Pourquoi cela ? Et bien à cause du sacro-saint principe du fuis-moi, je te suis…pardi !

« une loi de la nature qui condamne à une ténacité singulière les amours non satisfaits. Cela est triste à dire, mais on oublie plus souvent la femme qui vous a donné du bonheur que celle qui vous en a refusé. Sept-Épées combattait bravement son orgueil [à noter que Tonine en fait de même de son côté], dont il avait reconnu les dangers ; mais on se modifie, on ne se transforme pas, et il y avait en lui une blessure qui saignait toujours. Il s’en apercevait surtout au moment où il se piquait de l’oublier » (p. 192)

Par ailleurs, cette intrigue alambiquée autour des deux amoureux montre l’importance de la réputation pour les deux sexes, mais bien évidemment de façon plus marquée pour la femme. Il est hors de question que Tonine prenne le risque de se compromettre en officialisant une relation avec un homme sans être certaine qu’il l’épousera. Elle perdrait la face. Il en va de même pour Sept-Épées qu’elle préserve par un subterfuge, puisqu’il est inenvisageable qu’il passe pour un garçon léger auprès de Gaucher, son ami cher. Bref, les amours de l’époque étaient indissociables de la réputation, et l’histoire de la grande sœur de Tonine sert de mise en garde. Toujours rester prudente et, lâchons-le mot, orgueilleuse. Quitte à souffrir de devoir renoncer à l’homme qu’on aime, car après tout, mieux vaut une séparation juste qu’une officialisation « fatale ».

 

Un personnage idéalisé

Sand campe alors un personnage un peu trop parfait à mon goût, une espèce de sainte qui endosse toutes les qualités idéalement attribuées aux femmes – surprenant pour une écrivainE. Ainsi notre héroïne fait preuve d’un dévouement sincère pour tous les habitants de la Ville-basse, en particulier envers le pauvre Audebert. Véritable maman/infirmière, elle le veille sans relâche après son ultime excès de folie. Elle est la seule à lui faire entendre raison, et finit par le guérir à force de soins réguliers et d’attention. La jeune femme sauve même Sept-Épées in extremis de la noyade ! Pas étonnant qu’avec une telle personnalité, le brave docteur Anthime la demande en mariage. Mais Tonine reste sincère jusqu’au bout : elle refuse, certainement pas intéressée par une union sociale avec un bon parti de la Ville-haute, et encore moins amoureuse du jeune praticien. Son cœur n’a jamais cessé d’appartenir à Sept-Épées, qui pense à elle en ces termes lors de son périple initiatique :

« Il revoyait alors la princesse de la Ville noire avec sa pâleur pensive, son regard mystérieux, sa gaieté sans bruit, son dévouement sans affectation, sa sensibilité sans niaiserie, son esprit pénétrant, que rien ne pouvait tromper, et sa bonté forte, qui pardonnait tout. Tonine n’était pas une femme comme les autres, et en pensant à elle le jeune artisan se sentait monter au-dessus de sa sphère. » (p. 162)

Bref, une madone.

 

Un roman industriel à la gloire de la production

À travers le personnage de Tonine, certaines valeurs sont ainsi glorifiées, à savoir la vertu, la ténacité – elle ne cède pas malgré son amour pour Etienne –, l’altruisme, le dévouement, le travail, et surtout l’humilité puisqu’elle reste sourde au chant des sirènes de la Ville-haute. Fière de sa Ville noire, elle ne voit pas l’intérêt d’en sortir et préfère vivre parmi les siens. Et les noces finales entre les deux amoureux sont le théâtre d’une véritable ode à ces valeurs universelles.

« La caverne des noirs cyclopes peut effrayer les regards du passant ; mais celui qui a longtemps vécu dans ces abîmes et dans ces flammes sait que les cœurs y sont ardents comme elles et profonds comme eux ! De ces cœurs-là jeunes époux, souvenez-vous à jamais ! » (p. 237)

D’ailleurs au loin, on entend même la Ville-haute qui applaudit.

Mais il ne faut pas oublier que ce court récit est un roman industriel – peut-être un mini Germinal en moins noir, malgré le titre – qui comporte une histoire d’amour, et non un roman d’amour sur fond industriel. Ainsi la Ville noire, que l’auteure situe dans le Massif central, est décrite très précisément, mais pas minutieusement non plus ; la lecture n’en est que plus agréable. J’ai envie de parler de lyrisme industriel, à l’instar d’un Baudelaire qui préférait la modernité et l’urbain à la nature. La Ville noire est exaltée, et le roman ne contient pas une once de misérabilisme – je répète, l’angle est bien différent de celui de Germinal :

« quand une population active et industrieuse résume son cri de guerre contre l’inertie et son cri de victoire sur les éléments par les mille voix de ses machines obéissantes, la pensée s’élève, le cœur bat comme au spectacle d’une grande lutte, et l’on sent bien que toutes ces forces matérielles, mises en jeu par l’intelligence, sont une gloire pour l’humanité, une fête pour le ciel. » (p. 130)

Sans surprise, cet extrait est mon préféré. Il témoigne d’une vision de l’industrie et du travail manuel – avec pour rappel la parenté entre « industrie » et l’adjectif « industrieux » – comme possibilité pour les hommes de transformer leur environnement et par là d’élever leur condition humaine mortelle : c’est bien cela, la « fête pour le ciel ».

Enfin de manière plus concrète, les malheurs de Sept-Épées dans les affaires donnent lieu à une bonne leçon d’entreprenariat, toujours en accord avec ces fameuses vertus que sont l’humilité et la ténacité. J’ai trouvé cet enseignement particulièrement juste et applicable dans tous les domaines, y compris dans le tertiaire de nos sociétés modernes.

« Sept-Épées reconnut que Va-sans-Peur faisait beaucoup mieux ses affaires qu’il n’avait su les faire lui-même, […] la petite propriété ne peut prospérer avec de petits moyens, sans beaucoup de ténacité, de résignation et de parcimonie. Les gens à imagination vive, toujours épris de la pensée du progrès rapide, ne s’avouent pas assez qu’avec peu on fait peu, et le découragement les gagne fatalement. Celui-ci poussait son sillon comme le bœuf qui faisait sa tâche sans calculer celle du lendemain. [note à moi-même pour mes projets d’écriture : avancer, toujours, écrire un mot après l’autre sans précipiter mon esprit vers un résultat final de toutes façons trop lointain] Ne sachant pas lire, il n’écrivait rien, mais il se rappelait tout avec l’exactitude miraculeuse des cerveaux incultes qui ne comptent que sur eux-mêmes. » (p. 184)

La dernière phrase est tout simplement sublime de vérité.

 

L’Écume des jours, Boris Vian

Résumé

Grand amateur de jazz, Colin est un jeune homme riche – son coffre-fort est rempli de doublezons – et oisif qui vit dans un univers fantastique de synesthésie. Ainsi il compose des boissons à partir des airs de jazz qu’il joue sur son pianocktail. Colin est un amoureux et fait preuve d’un grand dévouement envers Chloé, celle qu’il épousera peu de temps après son coup de foudre. Il s’oppose à Nicolas, son brillant cuisinier personnel, qui enchaîne les aventures et se montre indifférent à l’amour d’Isis, l’amie de Chloé et d’Alise. Quant à son ami Chick, ingénieur au salaire nettement inférieur à celui de ses ouvriers, il dépense tout son argent dans les livres et autres objets liés à Jean-Sol Partre. Et malgré la somme importante transmise par Colin afin qu’il épouse Alise, hors de question de demander celle-ci en mariage.

Alors qu’ils sont en voyage de noces, Chloé tombe gravement malade. Le médecin lui diagnostique un nénuphar au poumon. S’en suit une longue et douloureuse agonie, entre rétrécissement de l’espace autour de la malade et petits boulots absurdes et pénibles auxquels Colin se rabaisse pour acheter des fleurs destinées à lutter contre le nénuphar.

De son côté, Alise ne supporte plus la passion de son amoureux et tue Jean-Sol Partre à l’aide d’un arrache-cœur, avant de mettre le feu aux librairies du quartier de Chick dans une tentative désespérée de le délivrer de sa lubie. Or le cercle chaotique finit par se refermer sur Chick lui-même puisque, n’ayant pas payé ses impôts pour des raisons évidentes, il subit un contrôle fiscal au cours duquel l’un des policiers le tue accidentellement. Alise s’éteint quant à elle dans son propre incendie.

À la mort de Chloé, l’appartement disparaît complètement et Colin, ruiné, doit se contenter de funérailles minables pour la femme qu’il aime, avec en prime une humiliation de la part des porteurs. Colin reste inconsolable, un spectacle terrible pour sa souris qui va jusqu’à supplier un chat de la manger.

Une langue transformée

Dès les premières lignes, le lecteur est frappé par la description de cet univers à part, qui obéit à ses propres règles. Les mots « collent » à ce monde poétique et fantastique où tout semble absurde sans l’être vraiment. Dans ce conte tragique, Vian fait appel à différents procédés pour jouer avec notre langue et ainsi raconter l’histoire de Colin en détournant nos repères. Parmi les exemples cités en annexe de mon édition, j’ai retenu les suivants :

  • Basculement d’un registre à l’autre : utilisation aussi bien du grossier (« foutre », « engueulade ») que du très soutenu (« lustrée à miracle »), et même d’un passé simple plus que désuet, (« que je l’examinasse »)
  • Vocabulaire parfois incongru : allant de l’archaïque (« icelui » « s’abluter ») au spécialisé (par exemple dans les domaines de la cuisine et du patinage), en passant par l’emploi de mots rares (« cromorne », « insoler »).
  • Jeu de mots : sur le double sens d’un mot (« cocotte », femme légère/ustensile de cuisine, « exécuter », effectuer/mettre à mort), sur la signification concrète d’expressions imagées (« manger avec un lance-pierres », « couper la poire en deux »), sur des syntagmes nominaux absurdes (« fresques à l’eau lourde », « peau de néant »), sur des syntagmes modifiés par surimpression (« passage à tabac de contrebande » pendant le contrôle fiscal de Chick, « pédérastes d’honneur » au mariage de Chloé et Colin), pour parodier Sartre, « qui écrit n’importe quoi », en enchaînant les paradigmes à partir de ses titres (« La Nausée démultipliée »), mais aussi à l’aide de contrepèteries, puisque l’écrivain à tout faire devient « Jean-Sol Partre ». À noter également le classique mais toujours efficace calembour (« chaussures de serpent teint », « baise-bol » et « suppôt de Satin », entre contrepèterie et calembour) et enfin le changement de genre (« un courge », « l’icone écossais »).
  • Néologismes : extrêmement nombreux, car Vian tire le détournement de notre langue vers la création de mots pour mieux décrire ce monde parallèle au notre. Tantôt il décompose, et les gendarmes deviennent des « agents d’armes », tantôt il allonge, l’antiquaire devient un « antiquitaire », ou élague au contraire, et transforme la bénédiction en « béniction ». Et puis il y a le célèbre pianocktail, instrument ultime de synesthésie qui méritait bien une appellation originale, sans oublier les piques anti-cléricales à grand renfort de suffixes dépréciatifs, avec un « prioir » moins élégant qu’un prie-Dieu et une « sacristoche », et enfin quelques emprunts à l’anglais, que ce soit par anglicisme (« grapefruit ») ou par calque (« relatifs » pour désigner des parents).

L’écume de l’amour

L’Écume des jours est en premier lieu une histoire d’amour, celle de Colin et Chloé, dont le prénom renvoie à un morceau interprété par Duke Elligton, immense jazzman et idole de Colin. La jeune femme incarne la perfection féminine aux yeux du personnage principal : sa beauté et sa douceur n’ont d’égal que son innocence bafouée par la maladie. Selon les ressorts classiques de la fiction, ce grand amour se termine de façon tragique et celui qui reste ne peut survivre à la mort de l’être aimé. Une histoire qui ne doit pas pour autant occulter les autres formes d’amour du roman : l’amour contrarié entre Chick et Alise – laquelle commettra finalement le pire à cause d’un sentiment non partagé – l’amour charnel entre Nicolas et Isis, et enfin l’amitié entre Chick et Colin, ce dernier donnant une grande partie de sa fortune à son ami pour l’aider à payer ses dettes.

La maladie, qui touche si injustement le personnage le plus pur du roman, affecte tous les autres. Colin, pourtant fin gourmet et grand amateur de jazz, perd goût à la vie, et néglige même son apparence alors que le roman s’ouvre précisément sur la description d’un jeune homme coquet. Nicolas, séducteur et charmant, vieillit à vue d’œil et « prend » une dizaine d’années.

Et puis cette maladie donne lieu à toute une thématique de l’eau. D’abord lorsque la neige atteint physiquement Chloé pendant la nuit de noces, ensuite à l’annonce de l’existence du nénuphar. Puisqu’il s’agit d’une plante aquatique à combattre, le médecin interdit à Chloé de boire de l’eau. Dans ce monde décidément à part, le liquide vital devient mortel. Prenant peu à peu une forme synonyme de pourrissement et de tristesse annoncés par le titre même de l’ouvrage, l’eau devient marécageuse pendant toute la durée de la maladie : l’appartement se détériore progressivement à cause de l’humidité fatale – même la souris ne parvient pas à le maintenir dans un état correct – et le parquet est froid comme un marécage. Un décor qui n’est pas sans rappeler le climat du berceau du jazz. Enfin, Colin fixe désespérément et indéfiniment la rivière après l’enterrement de Chloé.

Ici un extrait qui éclaire le titre et la symbolique morbide de l’écume :

« À l’endroit où les fleuves se jettent dans la mer, il se forme une barre difficile à franchir, et de grands remous écumeux où dansent les épaves. Entre la nuit du dehors et la lumière de la lampe, les souvenirs refluaient de l’obscurité, se heurtaient à la clarté et, tantôt immergés, tantôt apparents, montraient leur ventre blanc et leur dos argenté. »  (p. 174)

Critique du travail

Mais au-delà des conséquences visibles de la maladie sur les personnages et leur environnement, celle-ci donne lieu à un réquisitoire extrêmement violent contre travail et plus généralement la société. Colin, ancien riche oisif qui baignait dans un monde joyeux et coloré, se retrouve projeté dans la grisaille du travail par nécessité. Bien avant cette plongée dans la réalité, Colin émet, sous forme de mépris envers les pauvres, une critique virulente du travail alors que les jeunes mariés entament leur voyage de noces et croisent des travailleurs sur le chemin. En avance sur son temps, Vian fait passer une prophétie sur la disparition du travail manuel, bête et méchant, à travers la bouche de son personnage principal. Celui-ci décrit les travailleurs d’une mine de cuivre comme des hommes aux regards hostiles et en conclut que les gens travaillent « par habitude », puisque personne n’aime vraiment ça, mais surtout que « c’est idiot de faire un travail que des machines pourraient faire ». À la vision hégélienne du travail comme activité libératrice, Vian oppose un abrutissement des masses qui réussit à leur faire croire à la vertu du travail.

Il ne sait pas ce qui l’attend. Pour subvenir au traitement contre le nénuphar, il devra enchaîner les petits boulots.  Il commence par se rendre à une « offre d’emploi » et atterrit dans un environnement qui défit ses employés. Ils doivent courir dans les virages pour garder l’équilibre – ce qui symbolise l’aspect cruel et compétitif du travail où les faibles sont éliminés – et Colin, une fois dans le bureau du directeur, doit s’assoir sur un siège qui se tord sous son poids. Le directeur quant à lui se montre impoli – il hurle – aussi bien vis-à-vis de Colin que du sous-directeur. Ce dernier apparaît comme physiquement ruiné par le travail et aussi odieux avec ses subordonnés, en l’occurrence avec sa secrétaire, que son supérieur. La critique de la hiérarchie atteint ensuite son apogée lorsque, suite à un délire paranoïaque du directeur, on comprend qu’ils soupçonnent Colin de vouloir prendre la place du chef par…fainéantise. L’ancien riche est ensuite contraint de s’adonner à des tâches aussi ingrates que ridicules, en particulier lorsque l’homme de vingt-neuf ans à l’apparence de vieillard doit s’allonger sur la terre et dégager de la chaleur humaine pour faire pousser des canons de fusil…De la chaleur humaine pour des outils destinés à détruire les hommes ? Un paradoxe intéressant qui montre l’aspect déshumanisant du travail, les hommes œuvrant à leur propre perte en donnant ainsi de leur personne, de leur humanité.

L’association du travail avec la mort s’exprime bien évidemment de manière explicite lors de cet épisode à l’usine de Chick. Plusieurs ouvriers sont tués par leur machine sans susciter la moindre compassion de la part de leur supérieur ; le principal souci étant, alors que les cadavres sanguinolents sont encore chauds, de savoir comment remplacer ces « hommes » au plus vite pour ne pas perdre en productivité.

Mais au-delà de ces scènes marquantes, la critique du travail s’exprime de manière plus subtile tout au long du roman. Ainsi, Vian insiste sur la bêtise d’un employé de la patinoire dont le travail consiste à distribuer les casiers en notant uniquement les initiales – et non les patronymes, trop compliqué – des clients. Nicolas a quant à lui un comportement typique de valet. Soumis, il flatte son maître et ne dit jamais ce qu’il pense. Son langage châtié devient vulgaire lorsque, sur la fin, Colin ne représente plus l’appât de l’argent. Il en va de même pour les ecclésiastiques, dévoués au mariage et pressés à l’enterrement.