Born a crime, Trevor Noah

Encore une lecture dans le cadre de mon Book Club, proposée par une participante sud-africaine. Trevor Noah est un célèbre humoriste et animateur de late show originaire d’Afrique du sud, mais qui travaille aux États-Unis. Dans cette autobiographie, il nous raconte avec beaucoup de recul et d’humour – mais l’un n’est-il pas indispensable à l’autre ? – son enfance et sa jeunesse en Afrique du sud.

 

Le titre m’a d’abord rendue perplexe et mérite une explication, heureusement fournie dès les premières lignes de l’ouvrage. Dans la société sud-africaine régie par les lois de l’apartheid, avoir des rapports sexuels avec une personne de race différente était un puni par la loi. Trevor Noah, né d’une mère xhosa et d’un père suisse, incarne un délit – « crime » en anglais, faux ami ! Contrairement aux normes ethniques nord-américaines, il n’est pas Noir. Bien sûr, il n’est pas Blanc non plus. Il est « Coloré », ou métis, comme on dit en France. Or il n’est pas question d’une personne esthétiquement car génétiquement privilégiée, comme on associe bien souvent un tel mélange dans notre pays, mais d’une situation délicate. Enfant sous l’apartheid, il habite dans un quartier blanc et branché de Johannesburg où ses parents se sont rencontrés, mais ne peut apparaître en public aux côtés de sa mère, ni vivre sous le même toit que son père. Lorsqu’il déménage chez sa grand-mère maternelle dans le township de Soweto, on l’empêche de sortir pour jouer avec les autres enfants noirs.

 

Une personnalité hors du commun grâce à une mère exceptionnelle

Toutefois, cet entre-deux pour le moins compliqué dans un régime politique d’oppression ne saurait expliquer l’incroyable résilience de Trevor Noah, laquelle se déploie aussi bien dans Born a crime que dans ses émissions ou spectacles. Son histoire personnelle démontre la primauté de l’éducation et de l’environnement familial sur les conditions extérieures sociales et politiques, quelles qu’elles soient. Et ça tombe bien, car Patricia, la mère de l’humoriste, est une femme incroyable. Par opposition aux zouloues, de l’autre peuple majoritaire et ennemi en Afrique du sud, les femmes xhosas sont dites légères. Comprenez indépendantes. Or la mère de Trevor Noah, à qui le livre est dédié, fait preuve d’une persévérance qui ne cesse d’impressionner le lecteur.

La religion

Tirant ce caractère dans sa foi inébranlable, cette Chrétienne absolue voit en tout obstacle une épreuve envoyée par Jésus. Tout au début de cette autobiographie, Trevor Noah raconte la piété absolue de sa mère et sa vie de garçon rythmée par les messes respectivement pour les Blancs, les Noirs et les Colorés. Et lorsqu’un dimanche, le tas de ferraille de la mère de Noah tombe en panne sur le chemin de la messe, le renoncement n’est pas une option. Quitte à faire des heures de route en prenant le bus, elle, son fils de 12 ans et son bébé ne rentreront pas chez eux. Mais dans les townships de Johannesburg, les compagnies de bus ne sont pas fiables car gérées par l’une ou l’autre des principales ethnies noires qui se vouent une haine mutuelle. Et quand la petite famille se fait prendre en stop par un automobiliste, un chauffeur de bus zoulou accuse ce dernier de lui voler ses clients et menace de le tuer – des paroles à prendre au sérieux dans un contexte de lutte sanglante entre peuples noirs après la fin de l’apartheid. La mère décide alors de monter dans le bus pour couper court au conflit et lorsqu’une dispute éclate avec ce conducteur ultra dangereux, elle n’hésite pas à sauter du bus avec ses deux enfants. Sa conclusion est sans appel : ils n’ont pas failli mourir à cause de Jésus, mais s’en sont sortis sains et saufs grâce à lui.

Une femme libre (?)

On retrouve cette obstination/prise de risques – et tout simplement cette liberté – dans le parcours de cette femme. Elle a quitté le domicile de ses parents très jeune et a appris non seulement l’anglais, mais aussi de nombreux dialectes africains, permettant ainsi à son fils de se transformer en véritable caméléon au gré des rencontres. En plein apartheid, elle emménage dans un quartier blanc mais ouvert à la mixité, et vit une histoire d’amour avec un Européen. « Pire » que cela, elle devient employée de bureau et accède ainsi à une catégorie d’emploi jusqu’ici réservée aux Blancs. Patricia gravit même les échelons et son salaire augmente avec les années. Même si Noah ne rentre pas dans les détails de son évolution professionnelle, on a l’impression d’une carrière classique et confortable de Blanche. Après avoir rencontré Abel, un zoulou violent et alcoolique avec qui elle aura un enfant, c’est justement son salaire qui permet de garder – à peine – hors de l’eau le garage de réparation automobile de son conjoint. La fin de l’histoire est malheureusement de notoriété publique et nous montre que les femmes les plus indépendantes, libres et intelligentes ne sont pas à l’abri des violences conjugales et du féminicide. C’est ainsi qu’après plusieurs coups et convocations de la police – sans succès, puisque ces messieurs en uniforme n’ont jamais inquiété Abel, préférant demander à Patricia ce qu’elle avait bien pu faire pour se prendre une droite – cette grande croyante sort miraculeusement indemne d’une balle dans la jambe puis dans la tête de son ex-mari. Dès sa sortie de l’hôpital, les deux principaux traits de caractère de cette belle femme désormais défigurée, à savoir l’esprit/l’humour et la foi, s’expriment de manière bouleversante. Ainsi elle déclare à son fils qu’il est devenu le plus beau de la famille et que Jésus est la seule explication à l’enrayement de l’arme et au fait que la balle tirée dans la tête en soit ressortie par la narine sans atteindre les organes vitaux.

 

Un livre à la portée universelle, une source de réflexion personnelle

Puisque le lecteur est autant responsable de sa lecture que l’auteur de ses écrits, j’ai refermé Born a crime en me disant que paradoxalement, ce livre m’avait inspirée. Oui, paradoxalement, car je suis une femme blanche qui a grandi dans un vieux pays à majorité blanche et dont la situation politique est stable depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Pour moi, cette autobiographie humoristique est bien plus qu’un livre sur l’apartheid. Ça aurait déjà été pas mal me diriez-vous, mais en racontant son histoire personnelle, Trevor Noah touche inévitablement à l’universel. C’est pourquoi je me suis parfois retrouvée – oui, moi, la femme blanche européenne, etc. – dans plusieurs situations, et j’ai pu tirer des leçons de certaines tranches de vie.

La force de ce livre tient en un mot : résilience. Or le lien avec le paragraphe précédent est évident. La mère de Noah est une femme brillante, mais aussi très ferme et traditionnelle, un trait qui s’exprime notamment dans sa bigoterie. Elle n’hésite pas à corriger sévèrement son fils pour le punir. Mais l’humour – noir, sans mauvais jeu de mot – n’est jamais bien loin. Ces châtiments corporels sont si appliqués que l’enfant ne peut s’empêcher de rire lorsqu’il en reçoit de la part du directeur de son école. Ensuite, Patricia fait rapidement oublier la punition en rappelant à Trevor, alors qu’il souffre encore physiquement, qu’elle l’aime et fait cela pour son bien. Loin de moi l’idée de promouvoir ce type d’éducation, mais dans ce cas précis, ce mélange de fermeté et d’amour – l’un sans l’autre ferait des ravages – a façonné un jeune homme terriblement fort et positif. Le personnage est « inspirant ».

Ainsi il raconte comment il a naturellement tourné à son avantage son statut d’outsider au lycée. Enfant unique et différent de par sa couleur de peau, il n’a jamais vraiment réussi à s’intégrer parmi les Noirs, les Blancs et mêmes les Colorés, qui le trouvaient déjà trop noir, notamment à cause de sa maîtrise des dialectes. Même s’il faisait tout pour s’échapper de son enfermement à l’époque où il vivait à Soweto, la solitude a toujours été, et ce dès le plus jeune âge, une opportunité de se construire un monde à soi et non un véritable problème. Comme il se définit par sa non-appartenance à un groupe précis, il n’a aucune barrière : se sentir intégré nulle part, c’est être à l’aise partout. Et cette débrouillardise, portée par de bonnes jambes, lui permet de monter une affaire lucrative de retrait du déjeuner dans la cour pour ses camarades, ou encore d’avoir du succès dans ses activités de vente de CD gravés ou de DJ.

Autre anecdote – car l’histoire tient en quelques lignes – qui m’a fait réfléchir et reste dans ma mémoire : la « trahison » de l’un des chiens sourd de Trevor adolescent. La journée, alors que les deux chiens sont seuls à la maison, l’un d’eux escalade les murs et se rend chez des habitants du quartier. Leur enfant s’approprie naturellement l’animal et lors d’une tentative de résolution du contentieux, Trevor découvre non seulement la surdité de son chien, mais aussi que ce dernier ne lui appartient pas. Cette histoire de toutou en apparence anodine illustre un aspect non évident mais – une fois correctement intériorisé – libérateur des relations humaines : personne n’appartient à personne. Et comme le dit si joliment Noah en conclusion, ce chien n’était pas son chien, mais un chien, tout comme les individus n’ont pas à s’enfermer dans des relations d’appropriation.

Enfin, un sujet beaucoup plus grave et une problématique que seul l’entourage de victimes de violences conjugales peut comprendre : l’impuissance. Lorsque Patricia manque de mourir assassinée par son mari violent, Trevor a vingt-cinq ans et ne parle plus à sa mère depuis plusieurs années. Les ignorants parleront d’ingratitude, de lâcheté et d’égoïsme. Comment peut-on abandonner sa propre mère alors qu’elle a le plus besoin d’aide ? Tout simplement parce qu’elle n’en veut pas. La justification de Noah à sa prise de distance tient en une phrase dans le livre. En substance, « chacun a ses problèmes ». Quand des femmes se font taper dessus par leur mari, les personnes extérieures sont promptes à juger les proches et les accusent de fermer les yeux. Mais que faire quand la victime – même si elle est sous emprise, même si son ego est anéanti – refuse la liberté et accepte la soumission volontaire ? Rien. Et Noah a le courage de le reconnaître. C’est la force de cette autobiographie sans concession : une leçon de sincérité. Born a crime, mieux qu’un livre politique, mieux qu’un bouquin de développement personnel !

Les mémoires d’un chat, Hiro Arikawa

Après le poids d’un monstre tel que Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, rien de tel pour délester mon petit cerveau de lectrice qu’un livre japonais – mon premier ! – écrit par une autrice de romans pour adolescents. En anglais, Les mémoires d’un chat gagnent en précision et deviennent The Travelling Cat’s Chronicles. J’aime les voyages, j’aime les chats, ce livre est donc fait pour moi en plus d’arriver au bon moment. Alors merci à mon Book Club pour cet enchaînement des œuvres si parfait : folie russe, feel good japonais, BD sur la Shoah (affaire à suivre)…

 

Résumé

Nana (« sept » en japonais), le narrateur, est un ancien chat errant de Tokyo. Pendant son ancienne vie, il dormait sur le capot d’une voiture d’un parking résidentiel et se faisait nourrir par Satoru, un habitant de l’immeuble. Un jour, il est grièvement blessé après avoir été renversé par une voiture. Le jeune homme le soigne puis le recueille chez lui pendant sa convalescence. Ils ne se quitteront plus, jusqu’à ce que Satoru annonce devoir se séparer de Nana. S’en suit un voyage dans un van à travers le Japon et le passé de Satoru, au gré des personnes à qui il envisage de confier son petit trésor.

 

  1. Le mari sans épouse

Kosuke est un ami d’enfance et tient une place particulière dans l’histoire personnelle de Satoru. En effet, c’est grâce à lui que Satoru a adopté son premier chat, Hachi (« huit » en japonais), le prédécesseur de Nana qui lui ressemble d’ailleurs comme deux gouttes d’eau. Satoru est un excellent nageur et le frêle Kosuke est forcé d’aller au club de natation par sa mère pour l’endurcir. Mais un soir, juste avant leur séance, les deux garçons – Kosuke le premier – trouvent une boîte qui bouge sur un trottoir de leur quartier. Celle-ci contient deux chatons abandonnés. Un seul survit et malgré une tentative de fugue mise en œuvre par Satoru, l’immuable sévérité du père de Kosuke a raison du projet initial et les gentils parents de Satoru accueillent Hachi avec joie.

Mais le bonheur s’arrête de la façon la plus brutale qui soit. Alors que les deux amis sont en voyage scolaire à Kyoto, Satoru doit soudain rentrer. À son retour, Kosuke apprend que les parents de son camarade sont décédés dans un accident de voiture. Celui-ci emménage avec sa tante Noriko et, comme un malheur n’arrive jamais seul, doit se séparer de Hachi.

Aujourd’hui, Kosuke continue à souffrir d’une figure paternelle écrasante. Il a repris le studio photo de celui-ci et doit faire face à ses reproches d’ordre professionnels, mais aussi personnels puisqu’il ne parvient pas à avoir d’enfant avec sa femme. Celle-ci étant partie à cause de l’incapacité de son mari à s’affirmer face à son père, Kosuke espère reconquérir cette amoureuse des chats en adoptant Nana. Mais trop intelligent, le matou comprend vite que Kosuke l’accepterait pour de mauvaises raisons et refuse de sortir de sa cage pour montrer son désaccord ferme et définitif. Après une halte émouvante et traumatisante pour Nana au bord de la mer, le voyage se poursuit en direction du prochain candidat à l’adoption.

 

  1. Le fermier un peu rustre

Cette fois-ci, le van s’arrête à la campagne pour rendre visite à Yoshimine, devenu le meilleur ami de Satoru après son arrivée dans un nouveau collège. Trop pris par leur travail, les parents de Yoshimine l’abandonnent à sa grand-mère à la campagne. Une vie rêvée pour lui qui se passionne pour les travaux agricoles et le club de botanique du collège, ouvert du seul fait d’un second participant : Satoru. Alors que Noriko, juge de profession, a très peu de temps à accorder à son neveu, un lien très fort se tisse avec la grand-mère de son ami, qu’il considère rapidement comme la sienne – puisque lui-même n’en a jamais eu – et chez laquelle il passe tout son temps libre.

Mais là encore, malgré les enseignements que Nana prodigue généreusement au chaton de Yoshimine afin de le transformer en bon chasseur utile dans une ferme, le narrateur met en œuvre un nouveau stratagème et parvient à échapper au fermier un peu austère. Les deux inséparables se dirigent alors vers le sublime Mont Fuji. Nana en croit à peine ses yeux tant la vision de cette unique montagne paraissant sortie de nulle part – ou plutôt d’une vaste étendue plate – est puissante en comparaison de ce qu’il a pu voir à la télévision.

 

  1. L’hôtel pour animaux de Sugi et Chikako

Satoru a connu ce couple au lycée. Il a d’abord fait la connaissance de Sugi dans des circonstances qui rappellent une autre aventure de son passé d’écolier, puisque les deux adolescents se sont littéralement jetés à l’eau pour sauver un petit chien. C’est à cette période que Satoru profite de vacances d’été pour travailler dur au service de Chikako dans le but ultime de se rendre à Takamatsu où Hachi vit désormais. Malheureusement, il apprend par ses nouveaux propriétaires la mort de l’unique vestige de son enfance.

Mais le cœur de cette visite réside surtout dans le non-dit, à savoir la jalousie lancinante de Sugi à l’égard du gentil Satoru qui surmonte les pires malheurs avec calme et résilience. L’abnégation du héros – humain – de ce roman atteint son paroxysme lorsqu’à l’époque, il renonce à dévoiler ses sentiments à Chikako après que son meilleur ami lui a annoncé les siens pour la jeune fille. Or le chien de Sugi ressent cette animosité (ah ah) et montre les crocs dès l’arrivée de l’ami – en surface – et rival – en réalité – de son maître. Et malgré la bonne entente qui règne entre Nana et la gentille chattoune âgée de Chikako – grâce à laquelle le narrateur découvre les joies de la sieste sur une télévision vintage – le matou se jette sur le chien de Sugi. Fort heureusement, ce dernier ne réplique pas, mais la conversation entre les deux adversaires lève le mystère sur les raisons qui ont poussé Satoru à confier son chat. Le chien sent que le rival de son maître n’en a plus pour longtemps.

Après une telle bagarre, il est bien évident que Nana ne peut rester dans cet hôtel pour animaux domestiques. Satoru part précipitamment, mais pas sans faire demi-tour pour avouer ses anciens sentiments à Chikako. Contre toute attente, la jeune femme tant convoitée se contente de rire et indique à son mari qu’il est impossible de savoir aujourd’hui si cette même confession à l’époque aurait pu entraver leur mariage.

 

  • Entre amis

Inexorablement, l’émotion va crescendo à mesure que le voyage touche à sa fin et que les manifestations d’amour fusionnel entre les deux êtres gagnent en intensité. Satoru prend désormais le ferry pour rejoindre l’île d’Hokkaido. En caricature touchante du maître esseulé, il enregistre son chat en tant que passager et, lorsque celui-ci est finalement placé dans une soute spéciale pour animaux, multiplie les visites. Le voyage est interminable pour Nana qui doit partager l’espace avec une écrasante majorité de chiens très bavards. Au départ comique, ce passage adopte une couleur triste quand les chiens cessent de se moquer du chat au maître particulièrement envahissant pour saluer joyeusement le bipède dont ils ont flairé la mort prochaine.

Enfin arrivés à Hokkaido, le tandem – et surtout Nana qui découvre tout – s’émerveille devant la beauté de l’île, avec ses grands champs de fleurs – ce qui inclut une petite frayeur lorsque Nana suit son instinct de chasseur et s’éloigne de Satoru au milieu d’un champ aux hautes fleurs – et sa faune, laquelle donne lieu à quelques scènes cocasses. Mais surtout, ils ont pour la première fois l’occasion d’admirer un arc-en-ciel dans son intégralité. Une observation qui donne lieu à un moment sublime de fusion entre un maître condamné et son plus fidèle compagnon. Petite note personnelle : c’est à la lecture de ce passage que j’ai eu les larmes aux yeux.

Enfin, avant de rejoindre sa destination finale, Satoru se rend sur la tombe de ses parents.

 

  1. Comment Noriko a appris à aimer

            Cette dernière visite est celle des révélations qui éclairent soudain l’histoire tragique de Satoru. Tout d’abord, les parents qui l’ont élevé ne sont pas ses véritables parents. Or Noriko, obnubilée par sa carrière et extrêmement maladroite dans les relations humaines, lui annonce la nouvelle de but en blanc dès qu’elle l’accueille chez elle à la mort de sa sœur et de son mari. Elle lui raconte alors son histoire : Satoru est un bébé abandonné et Noriko est à l’époque en charge de l’affaire. Elle fait condamner les      parents biologiques et se bat pour que l’enfant ne finisse pas orphelin. Sa sœur et son   mari ne parvenant pas à avoir d’enfants, Noriko fait placer le bébé chez ce couple.

Quant à celle qui jadis ne voulait pas de Hachi, elle doit bien s’adapter à Nana puisque   celui-ci finira tout naturellement sa vie auprès de celle qui a adopté son maître.          L’acclimatation n’est pas sans écueil, ce qui donne lieu à des passages amusants, voire ridicules aux yeux de n’importe quel amoureux des chats. Ainsi Noriko achète une couchette spacieuse pour Nana, qui bien évidemment n’y met pas une patte et lui préfère une boîte minuscule où il rentre à peine. C’est tout de même le principe du chat : la recherche du défi et de la difficulté par opposition à la logique humaine. Pour nous,  les tentatives d’approche de la maîtresse (de maison seulement !) sont à la limite du pathétique : caresser un chat par la queue ou encore s’effrayer des vibrations de la gorge            provoquées par le ronronnement ! Dans ce dernier cas, la réaction forcée de Nana   montre à quel point cette petite tête de mule est, une fois n’est pas coutume, prête à faire           des efforts pour cette ultime candidate à l’adoption. Et pour cause, il sait qu’il n’a plus le choix et ne pourra y échapper comme il le faisait à chacune des étapes précédentes.

Ce chapitre fait par ailleurs la synthèse du voyage qui le précède et de la psychologie        du personnage mourant puisqu’il réunit à l’occasion de la Saint-Sylvestre tous les        protagonistes rencontrés sur la route. Chacun évoque les améliorations dans leur vie    apportés par le grand sage Satoru. Ainsi Kosuke a, sur les conseils de son ami, adopté    un chat à lui et faisant d’une pierre deux coups, réglé son problème paternel en ouvrant un studio photo spécialisé dans la photographie animale. Le commerce fonctionne donc  à merveille et son père ne peut qu’admirer la réussite de son fils. Le tout lui a permis de reconquérir son épouse. Enfin Sugi est rassuré vis-à-vis des sentiments de sa femme, sa jalousie s’est éteinte et le couple du Mont Fiji est ressorti de cette visite mouvementée plus solide que jamais.

Nana voit ensuite son maître physiquement diminué et partir pour des séjours à l’hôpital de plus en plus longs et rapprochés, jusqu’au séjour final. N’y tenant plus, il s’échappe de la voiture de Noriko lors d’une visite à l’hôpital, se cache et parvient se rendre auprès Satoru pendant les courts instants – les hivers étant rigoureux à Hokkaido – qu’il passe à l’extérieur. Juste avant de rendre son dernier soupir, Noriko réussit à déjouer les             infirmières dans une scène tragico-grotesque pour que Nana puisse dire au revoir à          l’amour de sa vie.

 

  1. Epilogue : le voyage continue

            Effectivement, la vie continue pour Nana. Même s’il reste chez Noriko, celle-ci adopte   son propre chat car Nana appartiendra toujours à Satoru. Les deux félins s’entendent bien et comme l’indique le titre du chapitre précédent, la douceur du jeune homme en    fin de vie a laissé son empreinte chez la tante qui l’a élevé.

 

Un voyage au Japon

Visuel : Au pays du manga et des images d’Epinal avec cerisiers en fleurs et shishi-odoshi, l’importance de la forme passe aussi par la langue. Nous savons tous que les langues asiatiques sont par définition plus « imagées » que les nôtres, ne serait-ce du fait de leur transcription écrite sous forme de logogrammes. Mais passons sur le signifiant – que je ne connais pas – pour se concentrer sur le signifié. Les descriptions sont sublimes et le lecteur découvre lui aussi, à travers les yeux novices de Nana, les paysages bigarrés du pays du soleil levant. L’importance du visuel est posée dès le départ via le nom donné au chat. Au lieu de s’inspirer de la nourriture – je connais par exemple des Knacki, Tortilla et autres Caramel – Satoru pense à la forme de la queue – un sept – du chat qui ressemble tant à « Huit » (Hachi). Ensuite, le principe même du voyage en van est à l’origine d’une explosion de couleurs, en particulier sur l’île d’Hokkaido. Nana/le lecteur passe du blanc de la neige au sommet du Mont Fuji aux étendues mauves ou rouges des champs de l’île d’Hokkaido, avec au milieu un arc-en-ciel, pour réunir toutes les couleurs et symboliser l’absolue beauté –mais aussi la finité – de la relation entre Satoru et son chat.

La culture : Les éléments culturels du Japon sont distillés de manière plus subtile – sauf pour la nourriture traditionnelle et alléchante du repas de la Saint-Sylvestre – que la beauté de ses paysages, à travers les différentes rencontres et pièces du puzzle de la vie de Satoru. On y retrouve la réserve face à l’adversité – poussée à l’extrême chez Satoru – pour ne pas perdre la face aux yeux de la société. Sugi a toujours caché sa jalousie et Kosuke se soumet au tempérament tyrannique de son père. Ce qui nous amène au deuxième grand aspect culturel que j’ai relevé, en l’occurrence opposé à la réserve : la pression familiale. Elle s’exprime par une franchise ultra violente et choquante pour un lecteur occidental. Ainsi le père de Kosuke et la famille du père de Satoru ne se gênent pas pour culpabiliser les couples en question, notamment la femme, vis-à-vis de leur incapacité à avoir des enfants.

 

Satoru, professeur de la vie

N’oublions pas qu’Hiro Arikawa est une autrice pour adolescents, et a donc pour habitude de fonder ses fictions sur une « morale » implicite. Or le titre allemand explicite cette dimension essentielle du roman : Satoru und das Geheimnis des Glücks. Le secret du bonheur de Satoru s’inscrit dans un stoïcisme très concret et qui apparaît via une façade polie japonaise (cf. paragraphe ci-dessus). Faisant sienne la célèbre maxime d’Epictète – « ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu désires, mais désire que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux », il s’adapte aux situations et fait peu de cas de ses malheurs personnels. Ainsi il change d’activité à chaque nouvel établissement pour mieux s’intégrer et se trouve à chaque fois un nouveau meilleur ami. Excellent nageur, il ne continue pas ce sport au collège et lui préfère le club de botanique pour se rapprocher de Yoshimine. Même si les deux garçons ont en commun l’absence de parents, ni l’un ni l’autre ne s’apitoient sur leur sort ; ils se concentrent au contraire sur le bonheur présent, incarné par la figure de la grand-mère aimante. Et bien évidemment, il ne pleure qu’une seule fois après la mort de ses parents et s’accommode de sa tante peu commode et des nombreux déménagements dus à son travail. Sans compter la séparation, non moins douloureuse, d’avec Huchi et les tentatives manquées pour lui rendre visite, pour finir par l’annonce de sa mort. En parfait modèle de résilience, il semble également accepter le deuxième coup porté juste après l’accident mortel : Satoru a été un enfant abandonné. Y voyant sans doute une marque de générosité de la part de ceux qui l’ont élevé, il se concentre sur l’aspect positif de ce geste et se considère comme un enfant très désiré et chanceux d’être tombé sur des parents aussi aimants.

Mais cet état d’esprit ne le rend pas seulement heureux, il en fait profiter les autres, comme le prouve la scène de retrouvailles générales chez Noriko. Le recul vis-à-vis des événements, même les plus tragiques, est une acceptation du monde et indissociablement celle des autres. Effacer son ego devant la fatalité enseigne a fortiori à en faire de même par rapport à ses semblables. Ainsi Satoru renonce à convoiter Chikako par amitié pour Sugi et n’insiste pas auprès de sa tante pour adopter Hachi. Sur ce dernier point, l’avenir le récompensera avec une copie conforme du chat de son enfance.

 

Le maître docile et son chat sauvage

Et si une telle perfection prenait tout son sens grâce au regard d’un chat porté sur le maître à qui il doit la vie ? Non seulement l’immense gratitude – ou tout bonnement l’amour – de Nana pour Satoru ne quitte jamais le récit, mais la perfection de l’un ressort aussi par le biais du cynisme de l’autre. Dans un état d’esprit que nous attribuons toujours aux chats, il décrit par exemple son maître comme trop câlin et gênant dans ses moments alcoolisés, tandis que les chats, eux, se contentent d’être joyeux et joueurs après consommation d’herbe à chat, laquelle provoque une sorte d’ébriété comparable. Au-delà des analyses du narrateur, comme celle-ci, l’antinomie maître sociable/chat arrogant s’exprime dans de nombreuses scènes. Par exemple, Satoru jette un voile pudique sur ses sentiments envers Chikako, Nana se jette sur le chien de Sugi pour défendre l’honneur de son maître. Satoru rend régulièrement visite à son chat et salue poliment les nombreux chiens de l’espace dédié du ferry, Nana méprise ces derniers qui passent leur temps à aboyer comme des piplettes. Satoru ne questionne pas le monde ni ses autres habitants – pas même le manque de tact de Noriko, Nana ne comprend pas le pacifisme des chevaux et se moque d’eux avec un mépris non dissimulé de carnivore à l’égard de gros herbivores peureux.

L’opposition n’est bien sûr que de façade, car tous deux viennent de la rue, même si Nana y a passé plus de temps et se revendique fièrement ancien chat errant, tous deux sont recueillis par Noriko, tous deux aiment la solitude et l’exclusivité de leur relation, et enfin tous deux acceptent la mort de Satoru. Comme le montre l’épilogue, Nana mène une deuxième vie heureuse sans toutefois oublier ce maître qui lui a décidément tout appris, même la résilience. Une qualité qui finalement, en dépit des apparences, se mêle assez bien aux caractéristiques traditionnellement attribuées aux chats : curiosité (Nana se passionne pour tout ce qu’il découvre pendant cette traversée en van), entêtement mais plus par force de caractère que par refus de la réalité, solitude et indépendance sur fond de tendresse et de fidélité.