Cristallisation secrète, Yoko Ogama

Toujours dans le cadre de mon Book Club, je poursuis mon exploration de la littérature étrangère – et Alléluia, j’ai découvert cette fois-ci une œuvre fort agréable. Après Les mémoires d’un chat, jolie surprise pour adolescents, passons à un tout autre sujet avec Cristallisation secrète, deuxième roman japonais qu’il m’a été donné de lire. Sobrement intitulé The Memory Police dans sa traduction en anglais, cette dystopie relate la disparition progressive des objets et des êtres sur une petite île nippone. Ainsi les oiseaux, les fleurs ou encore les livres disparaissent, le tout sous le contrôle de la Police de la mémoire. Le rituel se répète : les habitants se réunissent au bord de la mer pour constater la disparition, avant d’éliminer eux-mêmes les éventuels exemplaires qu’ils possèdent de la chose en question. Quant à elle, la Police de la mémoire veille à ce que plus rien ne soit conservé et arrête les Hommes dotés d’un gène particulier leur permettant de se souvenir.

Voyons voir pourquoi j’ai apprécié ce roman.

Une fluidité sans pareille

D’après ce que j’ai lu concernant la littérature japonaise – et ma précédente lecture le confirme – il semblerait que celle-ci se caractérise par un style imagé et une parfaite fluidité. Alors « style fluide » est certes une expression un peu bateau – et ça tombe bien, nous sommes sur une île !! Pourtant c’est le cas : les pages se tournent toute seule, et la fluidité de la prose de Yoko Ogawa semble mimer celle avec laquelle disparaissent les choses. Tout va de soi, et tel est l’enjeu de l’intrigue, ce qui rend d’autant plus difficile la lutte contre les disparitions que vont mettre en place nos trois protagonistes. Car ils le savent, les prochains sur la liste, ce sont les habitants eux-mêmes ; toutes ces choses en moins, c’est un étau qui se resserre autour des Hommes.

Un trio parfait

Deux personnages masculins viennent se greffer autour de l’héroïne de ce roman au narrateur omniscient. L’écrivaine et personnage principal dont la mère sculptrice a sans doute été éliminée par la pPolice de la mémoire pour conservation d’objets disparus – diamants, tickets, médicaments, bonbons, etc. – poursuit l’héritage et se bat contre l’oubli avec son art pour arme. Elle peut compter sur l’appui d’un ancien chauffeur de ferry vivant dans son embarcation – rouillée, puisque les ferrys ont disparus bien avant le début du récit. Ensemble, ils vont protéger l’éditeur de l’écrivaine menacé par la Police de la mémoire car porteur de ce fameux gène évoqué plus haut. Le vieillard est un ami des parents et leur amitié est d’autant plus belle qu’elle naît de deux solitudes et de deux êtres se sentant menacés. Quant à l’éditeur, marié et jeune papa, l’ambiguïté de sa relation avec son écrivaine tient jusqu’au bout. N’en disons pas plus. Mais une chose est sûre, notre trio constitue une certaine harmonie, avec des personnages à la fois liés par l’héroïne et par son amant – ?? – qu’ils ont pour objectif de cacher.

1984 or not 1984, that is the question

Et la réponse est ferme et définitive, confirmée par Yoko Ogawa herself : non. Cristallisation secrète n’est pas un roman politique, même si je mets au défi quiconque de le lire sans penser à George Orwell. L’appareil étatique et la mise en place de la répression sont les piliers tristement réalistes de ce chef d’œuvre de politique-fiction, or on ne retrouve pas ici de description approfondie d’un système politique. Il n’empêche que, je vous le concède, l’immense QG de la Police de la mémoire évoque les bâtiments du « ministère de la Vérité » – ou même le siège de la Stasi à Berlin où j’ai eu l’occasion de me rendre il y a quelques années – et le travail de cette institution n’est pas sans rappeler la réécriture voire l’effacement de l’Histoire dans 1984. Mais au-delà de ces éléments indispensables au récit, Ogawa n’a pas eu l’intention d’écrire un roman politique. Heureusement, car elle aurait eu bien de la peine à écrire une dystopie sur un régime totalitaire…et donc passer après George Orwell !

Cristallisation secrète relate le combat de trois amis pour ne pas mourir lentement face à une disparition programmée des habitants de l’île, peu à peu dépourvus des choses qui faisaient partie de leur quotidien. C’est un récit sur nos perceptions, la fragilité des habitudes car on s’habitue au pire en se déshabituant du meilleur – et notre monde à l’heure du COVID montre à quel point la réalité dépasse ici la fiction.

Un roman dans le roman

Le thème de la perception, celle des choses et de l’espace – comme le montre de façon métaphorique la réduction à l’extrême de celui dans lequel vit l’éditeur planqué et l’héroïne séquestrée du roman dans le roman – constitue l’une des clefs du roman. Mais la mise en abîme du roman que l’héroïne tente – avec grande difficulté depuis la disparition des livres et au fur et à mesure de l’étiolement de sa mémoire – d’écrire avec l’aide de son éditeur doté du gène de la mémoire porte avant tout sur la parole. Sans dévoiler l’intrigue, il s’agit selon moi d’une allégorie sur l’incapacité à communiquer et la fragilité, la dépendance, et l’enfermement qui en découle…un isolement qui peut s’apparenter à la mort pour celui ou celle qui souffre de ce manque. Les trois amis vont-ils disparaître comme l’héroïne du roman en cours de rédaction semble le faire ? La fin est ouverte, dans les deux histoires.

Et je conclus en vous recommandant cette dystopie mélancolique et fort agréable à lire, surtout en cette période où notre mémoire est un bien précieux : rappelons-nous la vie sans masque, les accolades, le contact tactile et les concerts sublimes auxquels nous avons assisté. Contrairement au récit, notre mémoire n’est pas en danger, mais la disparition d’éléments chers à notre cohésion ainsi que la facilité de basculement collectif  qui l’accompagne doivent nous inquiéter.

Idaho, Emily Ruskovich

Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, j’ai adoré pour la deuxième fois consécutive une œuvre découverte grâce à mon Book Club. Contrairement aux déceptions que m’ont apportées certains lauréats de prix prestigieux, ce roman couronné par le très généreux prix littéraire international IMPAC de Dublin – dont la première sélection est effectuée par les bibliothèques municipales du monde entier – m’a fait passer de belles heures de lecture en Thaïlande et à mon retour.

 

L’intrigue

Plongée immédiate dans l’horreur qui n’est pas sans rappeler le best-seller de Slimani : un infanticide est dévoilé dès les premières pages. Tandis que Wade, son mari quinquagénaire perd la mémoire à cause d’une maladie héréditaire, Ann tente sans relâche de « revivre » la scène à laquelle elle n’a pas assisté. Jenny, première épouse de Wade actuellement en prison, tue May, leur fille cadette. June, l’aînée, s’enfuit on ne sait où à travers l’immensité de l’Idaho. Le mystère du mobile reste entier jusqu’au bout, même si on peut soupçonner un accès de jalousie. En effet, Wade est encore marié à Jenny lorsqu’il rencontre Ann dans l’école où elle enseigne la musique, et que fréquente June. Ils tombent immédiatement amoureux, même s’ils ne consommeront cet amour qu’après – très peu de temps après ! – la tragédie. Or juste avant de mourir, la petite May fredonne un air enseigné par Ann…

 

Un procédé narratif qui tient le lecteur en haleine

Pour son premier roman, la jeune Emily Ruskovich fait preuve d’une grande maîtrise de la narration, et je n’ai pas été surprise de voir le nom d’Alice Munro clore les remerciements. « Mais c’est bien sûr ! », me suis-je dit, comme un éclaircissement rétrospectif de l’ensemble du roman. Et à propos de rétrospection, la jeune auteure ne lésine pas sur les techniques narratives qui permettent ce regard en arrière. D’où ma difficulté à résumer l’intrigue. Mais cette fois-ci, hors de question d’essayer de retranscrire les méandres de la narration comme je l’ai fait laborieusement pour les nouvelles si riches d’Alice Munro. Autant s’en tenir au drame central de l’intrigue, car les va-et-vient secouent pendant la lecture !

Même si le roman s’ouvre en 2006 sur le couple Wade-Ann en proie à la violence conjugale elle-même due à la tragédie du passé, les voyages dans le temps seront permanents. Entre les analepses ramenant le lecteur à l’époque de la rencontre entre Wade et Ann ou plus loin encore, celle entre Wade et Jenny, et les prolepses qui nous font atterrir en 2025 – mais s’agit-il vraiment de prolepses ou tout simplement de l’avancement de l’intrigue accéléré à coup d’ellipses ? – le lecteur a intérêt à prendre le train en marche. Avec ses longs chapitres sobrement intitulés selon l’année des faits racontés, Ruskovich nous transporte dans le temps et dans les décors – allant des étendues sauvages de l’Idaho à la minuscule cellule que Jenny partage avec Elisabeth. Elle nous perd aussi dans des méandres faites de sous-intrigues en apparence sans lien direct avec l’infanticide, comme l’arnaque de l’autre June – celle à qui le père de Wade, sénile, a donné beaucoup d’argent – l’agression de Sylvia par Elisabeth, ou encore l’histoire du jeune Eliott qui a perdu sa jambe.

Le secret pour apprécier un tel roman tient donc dans une sorte de lâcher prise. Ne pas vouloir à tout prix comprendre la bonne Ann, comment Wade a refait sa vie si rapidement et surtout POURQUOI Jenny a tué sa cadette. En utilisant des techniques narratives à foison, Ruskovich en arrive au même résultat que son idole : une histoire mystérieuse emballé d’une prose soignée. Preuve que le pari est réussi : je suis ressortie des discussions respectives du Book Club portant sur ces deux auteures avec plus de questions que de réponses.

 

Un roman sur la mémoire

Parmi les thèmes fréquemment cités de ce roman, on trouve la résilience et la gentillesse. Le terme de gentillesse renvoie ici à la bonté absolue d’Ann, avec une sororité extraordinaire entre Ann et Jenny, les supposées rivales, qui atteint son paroxysme dans une fin merveilleusement inattendue. Même chose entre Elisabeth et Sylvia, malgré un dénouement violent, mais surtout par la suite entre Elisabeth et Jenny. Et puis impossible de parler de sororité sans penser aux chamailleries des deux sœurs. Toutefois, ce n’est pas ce que j’ai retenu en priorité. « Retenu », c’est le cas de le dire…

J’ai en effet été la seule du Book Club à souligner l’importance de la mémoire dans ce roman. Les souvenirs, avec leur caractère flou et fluctuant dû au prisme de la mémoire et donc de la subjectivité, constituent le fil rouge qui relie tous les personnages et les histoires, des « sous-intrigues » au drame central. La thématique est rendue évidente dès les premières lignes, avec la progression de la maladie de Wade. On revient ensuite sur celle-ci à travers les absences de son père, qui lui ont valu des donations à – l’autre – June, et enfin sa mort terrible et sublimement contée.

 

Et le titre, alors ?

Je souhaite terminer cet article par le personnage principal à ne pas oublier, pris dans cette histoire d’infanticide, d’amour, de sororité, de bonté et de mystérieux souvenirs : l’Idaho. La majorité des chapitres se passe à l’extérieur, dans les montagnes de cet État sauvage d’Amérique. Et en bonne Européenne fascinée par les grands espaces du nouveau continent, j’ai été transportée par ce livre notamment grâce aux descriptions du décor de l’intrigue. À noter que les deux sont intrinsèquement liés : l’isolement géographique extrême des personnages semble les mener à la folie, d’où le parallèle évident avec l’enfermement pénitentiaire. La maladie de Wade est certes héréditaire, mais quelques années plus tôt, Jenny, alors enceinte de June et « bloquée » par la neige dans sa maison en montagne, devient littéralement obsédée par l’argent touché par l’autre June. Rien de plus normal, puisqu’elle n’a que ça à faire ! De la même manière, Ann qui rejoue inlassablement le film de l’infanticide dans son esprit n’évoque pas non plus une parfaite santé mentale. Ne dit-on pas souvent que les gens – pas tous, fort heureusement – sont un peu timbrés dans les campagnes ? L’éloignement de tout ne donne rien de bon pour les animaux sociaux et assoiffés de divertissement pascalien que nous sommes. Toute proportion gardée, car l’Idaho est forcément « pire » que nos régions françaises reculées, je ne peux que confirmer cette thèse.

Mais pour en revenir à l’espace lui-même, lire Idaho d’Emily Ruskovich c’est rencontrer des lapins, un chat sauvage malmenée par deux fillettes pendant leurs jeux en plein air, des chevreuils, et bien d’autres animaux des bois encore. C’est être projeté dans la chaleur humide et écrasante au bord du lac, dans l’école où travaille Ann, mais aussi dans l’hiver rude et enneigé des montagnes désertées par les hommes. Ultime preuve que mon analyse est la bonne : le roman se termine sur la description d’un sublime canyon et du passage des protagonistes dans un petit sentier difficile d’accès. Or l’État entier est difficile d’accès, des conditions naturelles parfois hostiles qui font de ce personnage principal le décor rêvé d’un roman où le mystère plane jusqu’au bout.