La Ville noire, George Sand

Après ma découverte de Poe, je continue sur ma lancée, car j’ai mis cette période de confinement à contribution pour lire les ouvrages de ce challenge de…2018. En d’autres termes, chacun son rythme ! Rendez-vous en 1861 avec la grannnnde George Sand, précédée dans mon esprit par sa réputation de femme libre. Voyons voir si son œuvre, du moins La Ville noire, m’est aussi sympathique que sa vie. La réponse est plutôt oui. J’ai trouvé la lecture de ce roman industriel oublié – cf. mon joli exemplaire en photo, tiré de la collection « Forgotten Books » – fort agréable.

 

L’histoire en quelques mots

Nous sommes dans la deuxième moitié du XIXe siècle, en pleine ère industrielle. Pour vous planter le décor rapidement : imaginez-vous une ville sans nom dont l’activité principale est le travail du fer. Elle est divisée en deux parties à la fois antagonistes et complémentaires. Tout d’abord la Ville-haute, avec ses jolies villas bourgeoises, peuplée de médecins et riches industriels. Et puis la Ville-basse, autrement dit la Ville noire, ce cœur bruyant et prolétaire centré sur le Trou-d’Enfer, où le torrent alimente couteliers, armuriers et serruriers. Étienne Lavoute – pas Lantier ! – dit Sept-Épées est un jeune et bel artisan extrêmement doué. Orphelin débarqué de sa campagne, il vit chez son parrain, le père Laguerre, et contrairement à celui-ci qui méprise la Ville-haute, il rêve de la conquérir en devenant son propre patron. Un autre personnage est aux antipodes d’une telle ambition : c’est la douce Tonine, nièce de son ami Louis Gaucher. Le problème est que les deux jeunes gens s’aiment…

 

Les jeux de l’amour et de l’orgueil

Dès le début, l’histoire entre Tonine et Sept-Épées est difficile à suivre. « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué », tel est leur leitmotiv. Or les histoires d’amour belles et durables ne commencent jamais par des évidences – et pas que dans les romans. Tonine, désabusée de la Ville-haute à cause de la manière dont sa grande sœur, chez qui elle vivait, a été bafouée puis laissée dans le dénuement par l’homme qu’elle y a épousé, a bien retenu la leçon. D’une beauté simple et reconnue par tous, elle reste donc méfiante vis-à-vis des nombreuses propositions, y compris celle de Sept-Épées. Comprenant qu’il n’est pas certain de vouloir l’épouser, elle feint le refus pour ne pas compromettre l’estime que Gaucher porte au jeune homme. Prévenante, mais ferme.

Quant au jeune homme, il tente de surmonter son dépit amoureux en se concentrant sur son ambition : lancer sa propre usine. Il rachète pour une bouchée de pain un petit atelier sur un rocher alors qu’il vient de sauver son propriétaire du suicide, et se persuade que la faillite de l’entreprise actuelle est due à la folie de son propriétaire. Mais son hypothèse s’avère erronée et la prétendue bonne affaire se transforme en fiasco. C’est alors qu’il décide de partir pour apprendre les techniques commerciales des autres villes et régions pour in fine tenter sa chance en tant que négociant. Malheureusement, impossible d’oublier Tonine. En résumé, le jeune homme qui boudait le bonheur conjugal et familial simple de son ami Gaucher à l’ouverture du roman semble toutefois fixer son attention sur une seule et même personne, au-delà de son ambition et volonté d’ascension sociale. Pourquoi cela ? Et bien à cause du sacro-saint principe du fuis-moi, je te suis…pardi !

« une loi de la nature qui condamne à une ténacité singulière les amours non satisfaits. Cela est triste à dire, mais on oublie plus souvent la femme qui vous a donné du bonheur que celle qui vous en a refusé. Sept-Épées combattait bravement son orgueil [à noter que Tonine en fait de même de son côté], dont il avait reconnu les dangers ; mais on se modifie, on ne se transforme pas, et il y avait en lui une blessure qui saignait toujours. Il s’en apercevait surtout au moment où il se piquait de l’oublier » (p. 192)

Par ailleurs, cette intrigue alambiquée autour des deux amoureux montre l’importance de la réputation pour les deux sexes, mais bien évidemment de façon plus marquée pour la femme. Il est hors de question que Tonine prenne le risque de se compromettre en officialisant une relation avec un homme sans être certaine qu’il l’épousera. Elle perdrait la face. Il en va de même pour Sept-Épées qu’elle préserve par un subterfuge, puisqu’il est inenvisageable qu’il passe pour un garçon léger auprès de Gaucher, son ami cher. Bref, les amours de l’époque étaient indissociables de la réputation, et l’histoire de la grande sœur de Tonine sert de mise en garde. Toujours rester prudente et, lâchons-le mot, orgueilleuse. Quitte à souffrir de devoir renoncer à l’homme qu’on aime, car après tout, mieux vaut une séparation juste qu’une officialisation « fatale ».

 

Un personnage idéalisé

Sand campe alors un personnage un peu trop parfait à mon goût, une espèce de sainte qui endosse toutes les qualités idéalement attribuées aux femmes – surprenant pour une écrivainE. Ainsi notre héroïne fait preuve d’un dévouement sincère pour tous les habitants de la Ville-basse, en particulier envers le pauvre Audebert. Véritable maman/infirmière, elle le veille sans relâche après son ultime excès de folie. Elle est la seule à lui faire entendre raison, et finit par le guérir à force de soins réguliers et d’attention. La jeune femme sauve même Sept-Épées in extremis de la noyade ! Pas étonnant qu’avec une telle personnalité, le brave docteur Anthime la demande en mariage. Mais Tonine reste sincère jusqu’au bout : elle refuse, certainement pas intéressée par une union sociale avec un bon parti de la Ville-haute, et encore moins amoureuse du jeune praticien. Son cœur n’a jamais cessé d’appartenir à Sept-Épées, qui pense à elle en ces termes lors de son périple initiatique :

« Il revoyait alors la princesse de la Ville noire avec sa pâleur pensive, son regard mystérieux, sa gaieté sans bruit, son dévouement sans affectation, sa sensibilité sans niaiserie, son esprit pénétrant, que rien ne pouvait tromper, et sa bonté forte, qui pardonnait tout. Tonine n’était pas une femme comme les autres, et en pensant à elle le jeune artisan se sentait monter au-dessus de sa sphère. » (p. 162)

Bref, une madone.

 

Un roman industriel à la gloire de la production

À travers le personnage de Tonine, certaines valeurs sont ainsi glorifiées, à savoir la vertu, la ténacité – elle ne cède pas malgré son amour pour Etienne –, l’altruisme, le dévouement, le travail, et surtout l’humilité puisqu’elle reste sourde au chant des sirènes de la Ville-haute. Fière de sa Ville noire, elle ne voit pas l’intérêt d’en sortir et préfère vivre parmi les siens. Et les noces finales entre les deux amoureux sont le théâtre d’une véritable ode à ces valeurs universelles.

« La caverne des noirs cyclopes peut effrayer les regards du passant ; mais celui qui a longtemps vécu dans ces abîmes et dans ces flammes sait que les cœurs y sont ardents comme elles et profonds comme eux ! De ces cœurs-là jeunes époux, souvenez-vous à jamais ! » (p. 237)

D’ailleurs au loin, on entend même la Ville-haute qui applaudit.

Mais il ne faut pas oublier que ce court récit est un roman industriel – peut-être un mini Germinal en moins noir, malgré le titre – qui comporte une histoire d’amour, et non un roman d’amour sur fond industriel. Ainsi la Ville noire, que l’auteure situe dans le Massif central, est décrite très précisément, mais pas minutieusement non plus ; la lecture n’en est que plus agréable. J’ai envie de parler de lyrisme industriel, à l’instar d’un Baudelaire qui préférait la modernité et l’urbain à la nature. La Ville noire est exaltée, et le roman ne contient pas une once de misérabilisme – je répète, l’angle est bien différent de celui de Germinal :

« quand une population active et industrieuse résume son cri de guerre contre l’inertie et son cri de victoire sur les éléments par les mille voix de ses machines obéissantes, la pensée s’élève, le cœur bat comme au spectacle d’une grande lutte, et l’on sent bien que toutes ces forces matérielles, mises en jeu par l’intelligence, sont une gloire pour l’humanité, une fête pour le ciel. » (p. 130)

Sans surprise, cet extrait est mon préféré. Il témoigne d’une vision de l’industrie et du travail manuel – avec pour rappel la parenté entre « industrie » et l’adjectif « industrieux » – comme possibilité pour les hommes de transformer leur environnement et par là d’élever leur condition humaine mortelle : c’est bien cela, la « fête pour le ciel ».

Enfin de manière plus concrète, les malheurs de Sept-Épées dans les affaires donnent lieu à une bonne leçon d’entreprenariat, toujours en accord avec ces fameuses vertus que sont l’humilité et la ténacité. J’ai trouvé cet enseignement particulièrement juste et applicable dans tous les domaines, y compris dans le tertiaire de nos sociétés modernes.

« Sept-Épées reconnut que Va-sans-Peur faisait beaucoup mieux ses affaires qu’il n’avait su les faire lui-même, […] la petite propriété ne peut prospérer avec de petits moyens, sans beaucoup de ténacité, de résignation et de parcimonie. Les gens à imagination vive, toujours épris de la pensée du progrès rapide, ne s’avouent pas assez qu’avec peu on fait peu, et le découragement les gagne fatalement. Celui-ci poussait son sillon comme le bœuf qui faisait sa tâche sans calculer celle du lendemain. [note à moi-même pour mes projets d’écriture : avancer, toujours, écrire un mot après l’autre sans précipiter mon esprit vers un résultat final de toutes façons trop lointain] Ne sachant pas lire, il n’écrivait rien, mais il se rappelait tout avec l’exactitude miraculeuse des cerveaux incultes qui ne comptent que sur eux-mêmes. » (p. 184)

La dernière phrase est tout simplement sublime de vérité.

 

Nana, Emile Zola

Mon dernier article au sujet d’un classique de la littérature française datant du 29 octobre 2019, le constat est sans appel : je n’ai pas lu de bon vieux classique de ma patrie depuis l’automne dernier. Une honte à laquelle j’ai, sans dévoiler les chroniques à venir, remédié pendant mon confinement.

Nana est un chef d’œuvre absolu, comme tous les romans de Zola que j’ai pu dévorer jusqu’ici – Au bonheur des dames, Germinal et surtout L’œuvre.

La petite fille qui a grandi au milieu de la misère et de l’alcoolisme dans L’Assommoir est devenue comédienne – en d’autres termes, une cocotte. Le roman s’ouvre sur la première représentation d’une pièce de théâtre dans laquelle Nana tient le rôle principal, celui de…Vénus ! Après son triomphe et dans une confusion totale avec son rôle, cette beauté irrésistible a tous les hommes de Paris à ses pieds. Nana c’est l’histoire d’une ascension, interrompue par une phase d’égarement entre les griffes de Fontan, son collègue hideux et comique, avant de repartir de plus belle. Quant à la fin de l’icône du tout Paris, disons qu’elle est aussi dramatique que sa vie ; l’horreur de sa chute est à la hauteur de l’éclat de son ascension.

 

Le pouvoir des femmes, la faiblesse des hommes

Une évidence révélée par l’histoire tragique de Nana. La jeune femme blonde impudique aux formes voluptueuses représente la tentatrice par excellence, celle qui mène inexorablement tous ses hommes à leur perte. Même si j’avoue avoir eu de la peine pour le comte Muffat, j’ai trouvé les autres victimes plus ridicules qu’autre chose. Si ces Messieurs n’étaient pas si faibles devant la beauté féminine – et c’est une vérité universelle et intemporelle – ils ne se seraient pas laissés fourvoyer par les attributs de la cocotte. À l’inverse, cette brute de Fontan parvient à humilier totalement l’ancienne – et future ! – « reine » de Paris dès que celle-ci baisse la garde, colle, se montre totalement acquise, bref, laisse le rapport de force pour la première fois s’inverser en faveur de l’homme. D’où l’escalade dans la violence physique et la dépense de ses économies puis de l’argent qu’elle gagne en faisant la fille de joie avec Satin dans les quartiers les plus glauques de Paris.

Heureusement pour elle, Fontan nourrit une haine si féroce envers sa putain qu’il finit par chasser la poulette aux œufs d’or. C’est là qu’elle redevient la redoutable femme sensuelle et puissante du tout Paris, dont l’hôtel particulier financé par le comte Muffat inspire les femmes les plus aisées. Plus rien n’arrête désormais Nana, avec de terribles conséquences pour les hommes qui osent s’y frotter : de la ruine du banquier Steiner à la lente et irrésistible descente aux enfers du comte Muffat qui perd tous ses principes, en passant par la mort soudaine et violente du pauvre petit George Hugon et l’emprisonnement de son frère Philippe pour avoir volé dans la caisse du régiment afin de répondre aux caprices de l’objet de ses désirs. Sans compter le suicide – hautement symbolique même s’il n’est pas causé par « l’entretien » de la jeune femme – du comte de Vandeuvres suite à la révélation de son escroquerie aux courses fondée sur sa pouliche Nana.

Parmi ce tapis d’hommes à ses pieds, aucun ne trouve grâce à ses yeux. Elle les méprise tous et ses égards les plus sincères iront à…une femme ! Dans une radicalité cohérente par rapport au véritable sexe faible, Nana se frotte uniquement à la douceur de Satin, par désir et non par intérêt.

Enfin l’épilogue tragique, la chute théâtrale de l’ancienne actrice, vient parfaire un roman à la gloire du pouvoir des femmes sur les pauvres diables. Atteinte de la variole – quoi de mieux que cette maladie de la honte pour mettre fin à la carrière d’une putain ? – elle meurt dans une chambre du Grand-Hôtel, après avoir reçu tous les soins et l’attention de la part de sa grande rivale : Rose Mignon. Et pour mieux accentuer la supériorité des femmes, leur force naturelle et don de soi, la morte est ensuite veillée par toutes les femmes de sa vie, pendant que ses Messieurs qui se seraient damnés pour elle de son vivant attendent impatiemment devant le l’hôtel par peur de la contagion. Auparavant faibles devant l’irrésistible Nana, ils le restent tandis que celle-ci n’est plus qu’un « charnier, un tas d’humeur et de sang, une pelletée de chair corrompue ».

 

L’impitoyable « mouche d’or »

Ce surnom aussi réaliste que peu flatteur est tiré d’un article de presse à charge contre Nana. En voici la définition :

« Elle avait poussé dans un faubourg, sur le pavé parisien ; et, grande, belle, de chair superbe ainsi qu’une plante de plein fumier, elle vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit. Avec elle, la pourriture qu’on laissait fermenter dans le peuple remontait et pourrissait l’aristocratie. » (p. 223)

Lâchons le mot : une revanche ! Et pour ce faire, l’utilisation de l’arme la plus fatale qui soit : son sexe. En effet, « corrompant et désorganisant Paris entre ses cuisses de neige, […] une mouche couleur de soleil, […] bourdonnante, dansante, […] empoisonnait les hommes rien qu’à se poser sur eux. »

J’ai déjà expliqué dans le paragraphe précédent cette notion de toute-puissance de la beauté féminine damnatrice, mais souhaite toutefois développer ici l’aspect impitoyable qu’induit cette image de la mouche d’or. Il ne faudrait pas croire que Nana profite innocemment de ce pouvoir. Le personnage dégage certes une grande joie de vivre tout au long du roman. Parfois même, il est explicitement précisé qu’elle fait du mal sans vraiment le vouloir ; mais la notion de calcul n’en est pas moins omniprésente. Sous des apparences de légèreté – la mouche vole – l’insecte sait où et comment se nourrir. D’ailleurs sa puissance très bestiale transforme les hommes en animaux, à l’instar du pauvre comte Muffat qu’elle s’amuse à mettre à quatre pattes dans sa chambre.

Ces deux mouvements de spontanéité et de calcul avilissant s’opposent chez la jeune femme, en particulier dans son comportement envers son principal distributeur de fonds. Alors que le comte Muffat vient d’apprendre que sa femme a un amant :
« c’était juste, il était idiot avec les femmes : ça lui apprendrait. Cependant, la pitié l’emporta. […] avant minuit, elle aurait bien trouvé un moyen doux de le congédier. Par prudence, […] elle donna un ordre à Zoé.

– Tu le guetteras, tu lui recommanderas de ne pas faire de bruit, si l’autre est encore avec moi.

– Mais où le mettrai-je, madame ?

– Garde-le à la cuisine. C’est plus sûr. » (p. 221)

 

Autre passage qui va dans ce sens, le moment où elle apprend sa grossesse, à laquelle elle mettra rapidement un terme :

« Cela lui semblait un accident ridicule, quelque chose qui la diminuait et dont on l’aurait plaisantée. […] comme dérangée dans son sexe ; ça faisait donc des enfants, même lorsqu’on ne voulait plus et qu’on employait ça à d’autres affaires ? La nature l’exaspérait, cette maternité grave qui se levait dans son plaisir, cette vie donnée au milieu de toutes les morts qu’elle semait autour d’elle. » (p. 379) Ainsi la cocotte voit son sexe non pas comme un produit de la nature susceptible de donner la vie, mais l’utilise comme instrument pour parvenir à ses fins. Consciente de sa beauté – cf. cette fameuse scène où elle admire son corps nu devant le miroir – et des destins funestes qu’elle provoque, on est bel et bien loin de la belle cocotte jeune et insouciante qui fait le mal par hasard.

Par ailleurs, qualifier de mythe cette histoire de mouche d’or n’est pas exagéré, comme le prouve la mise en scène de sa mort. Aussi écœurante que grandiose, elle correspond parfaitement à cet insecte dégueulasse qui raffole de pourriture, MAIS qui a dominé la vie mondaine pendant un temps. Le taulier lui-même, Flaubert, l’a clairement exprimé dans une lettre adressée à Zola : « à la fin, la mort de Nana est Michelangelesque ! […] Nana tourne au mythe sans cesser d’être réelle. Cette création est babylonienne. » Car oui, n’oublions pas l’ambition de la méthode naturaliste  si chère à Zola : peindre la nature en utilisant les sciences. Nana devient certes un mythe, mais elle reste avant tout un personnage réel avec ce que cela implique de vulgarité.

 

La critique du Second Empire

Même si ce n’est pas la première chose que l’on retient de Nana, j’ai tenu à évoquer la teneur politique du roman puisqu’il s’achève sur la déclaration de guerre de 1870. Comme Balzac le faisait mieux que personne dans sa comédie humaine, Zola critique toute une société à travers un personnage emblématique. Comment Nana aurait-elle pu mener autant d’hommes à leur perte si ces derniers n’étaient pas autant portés sur la chose ? Prêts à se damner pour le plaisir charnel, ils en oublient leurs principes, à l’instar de ce crétin de Muffat. Or là n’est pas le problème, puisque le pire est – comme toujours – l’hypocrisie. Ainsi le marquis de Chouard, vieux libertin et beau-père du comte Muffat, utilise la récolte de fonds pour une œuvre de bienfaisance comme prétexte afin de rendre visite – accompagné de son gendre – à la sulfureuse Nana le lendemain de son triomphe dans le rôle de Vénus, interprété en tenue d’Ève.

Nana agit et pense selon un système de valeurs proche de la morale traditionnelle, mais appliqué à la prostitution : droiture, travail, respect des engagements. Comme nous l’avons vu dans l’extrait précédemment cité sur le cocufiage de Muffat, elle renonce à le congédier parce qu’il paye. En outre, elle admire la fortune d’une ancienne courtisane lorsqu’elle passe devant la demeure de celle-ci pendant une promenade à la campagne. Être une cocotte n’est plus immoral tant que le travail est bien fait et qu’il rapporte de l’argent !

L’aristocratie se fond dans le vice et son monde côtoie celui des catins. La soirée chez les Muffat du Chapitre III précède le dîner chez Nana, beaucoup plus fréquenté, et ironie du sort, un nouveau signe de l’inversion des valeurs apparaît pendant la partie de campagne : la société de Nana se déplace en voiture, tandis que la petite « troupe traditionnelle » menée par Mme Hugon est à pied. Pire, Nana – et pas seulement sa personne – s’invite dans tous les événements de la haute société. Son air est joué dans la petite sauterie organisée dans le cadre du mariage d’Estelle Muffat et tout le monde crie son nom pendant la course hippique. Théophile Vernot, jésuite gardien des vieilles vertus que plus personne ne respecte, ne parvient pas à empêcher le comte Muffat de succomber au vice de la mouche d’or. Enfin la très honorable Mme Hugon, digne représentante de la morale et de la société traditionnelle, perd ses deux fils et incarne ainsi la défaite de l’ancien monde (ah-ah-ah).

Et qui de mieux qu’une actrice pour regrouper tous les vices et surtout montrer l’hypocrisie d’une société en perdition ? Tout n’est que comédie, là encore en apparence, puisque la fin de la plupart des protagonistes sera tragique, à l’image de celle du Second Empire !