Mexican Gothic, Sylvia Moreno-Garcia

À l’occasion d’Halloween 2020 – vous ne rêvez pas : j’ai bien un an de retard dans la rédaction de mes articles –  mon défunt Book Club anglophone de Hambourg a voulu s’attaquer à un roman d’horreur. Et Mexican Gothic de Silvia Moreno-Garcia a remporté un sondage. Hélas ! Comme avec Insomnie de Stephen King, et même si le contexte n’a rien à voir, j’ai souhaité à mon grand regret me confronter à un nouveau genre. Une tannée. Une histoire profondément ennuyeuse qui ne fait pas peur et pendant la lecture de laquelle je n’ai cessé de me demander : « What the f**ck ?! ». Je ne comprends toujours pas comment ce bouquin a pu remporter le prix Locus du meilleur roman d’horreur 2021 ainsi que le prix British Fantasy la même année. La seule explication semble être l’absence de concurrence sérieuse. Mais passons.

Résumé

Comme l’indique le titre, l’héroïne est Mexicaine. Nous sommes dans les années 50, Noemí Taboada est une très belle jeune femme issue d’une famille riche qui aime flirter et faire la fête. Mais suite à un message énigmatique de sa cousine, elle quitte rapidement sa vie de jet-setteuse pour la rejoindre à High Place, un manoir perché sur une montagne avec une ville minière à son pied. Sa cousine Catalina a récemment épousé un beau et mystérieux aristocrate anglais, et le moins qu’on puisse dire, c’est que sa famille et lui ne respirent pas la santé mentale et la joie de vivre. Tous les éléments classiques des romans d’horreur sont réunis : une ambiance glauque, un manoir froid, des personnages inhospitaliers et surtout une héroïne hors de son milieu habituel qui va devoir tout faire pour quitter les lieux au plus vite. Mais pourquoi donc ?

À son arrivée, Noemí n’a droit qu’à quelques instants d’entrevue avec Catalina sous prétexte que la jeune femme souffre de tuberculose et doive se reposer. L’ennui gagne notre belle prisonnière, mais elle en profite pour observer la famille Doyle. En plus de Virgil, l’irrésistible cousin par alliance, celle-ci est composée de Howard, le patriarche en fin de vie mais lubrique et tout-puissant, de Florence, gardienne glaciale et ultra-stricte, et enfin de son fils Francis. Le jeune homme au physique moins spectaculaire que Virgil s’avère être le seul allié de l’intruse.

Au fur et à mesure de ses déambulations dans le manoir, Noemí découvre des éléments de plus en plus troublants du passé des Doyle : de multiples alliances incestueuses et le suicide de Ruth, la fille de Howard, après avoir tué des membres de la famille. Lorsqu’elle devient somnambule et souffre d’hallucinations ou de rêves étranges pendant la nuit, la jeune mexicaine décide de fuir…Et bien évidemment, elle ne peut pas ! L’étrangeté de la famille a une explication : Howard a découvert une souche de champignon qui empoisonne les êtres humains puisqu’ils en restent imprégnés à son contact. Ainsi la maladie de Catalina et la dégradation de l’état de Noemí proviennent de ces champignons qui ont poussé à l’intérieur des murs de High Place. Mais surtout, ils rendent immortels ; et Howard, qui a colonisé la petite ville mexicaine, exploité, tué des  travailleurs grévistes et violé des membres de sa famille pour assurer la perpétuation des bienfaits du champignon au sein des Doyle, a en réalité plusieurs siècles d’âge.

Peu à peu, Noemí se rend compte qu’elle perd le contrôle de son corps. Il n’y a bien évidemment pas de hasard, puisque c’est par l’inhalation du champignon omniprésent dans le manoir qu’elle est manipulée par le patriarche. Son plan est machiavélique : se reproduire avec elle afin d’injecter beauté et fraîcheur dans une lignée corrompue par des siècles de consanguinité. La lettre de Catalina n’a pas été écrite des mains de la malade et avait pour but d’attirer sa sublime cousine dans ces horribles filets. La mondaine va-t-elle parvenir à échapper au projet d’eugénisme de cette horrible famille en trouvant l’antidote aux effets du champignon ? Et Francis peut-il vraiment l’y aider et échapper lui-même à cette famille dont il semble bien différent ?

Eugénisme et champignon : des thèmes inédits mal exploités

Pour rappel, j’ai détesté ce livre, mais cela ne m’empêche pas de rendre à César ce qui est à César. Et il faut dire que c’était bien la première fois que je lisais un roman qui établit un lien entre un champignon et l’eugénisme. Pour préserver son immortalité, la pureté de la lignée et la présence d’un champignon dans sa lignée, Howard Doyle veille à ce que les Doyle ne se reproduisent qu’entre eux. Ainsi il manipule les corps grâce à ce même champignon que les murs de son vieux manoir victorien suintent, viole les femmes de sa famille et sacrifie même Agnès, son ex-femme, pour faire pousser les spores un peu partout dans la demeure familiale. Lorsque Noemí explore la bibliothèque et les autres pièces secrètes du manoir, la fascination de Howard Doyle pour l’eugénisme se dévoile peu à peu…Jusqu’à la révélation finale de celui-ci quant à sa volonté de faire bon usage des gènes exceptionnels – et de la fortune, soit-dit en passant – de la belle Mexicaine.  

Sur le papier, c’est passionnant et intriguant. L’histoire des Doyle n’est pas sans rappeler la sacro-sainte notion de classe à l’anglaise et l’assignation à ne surtout pas se mélanger qui en découle. Malheureusement, ces thèmes n’ont pas passé l’épreuve du récit de fiction et le résultat est laborieux. Sur les 352 pages de Mexican Gothic, j’aurais voulu en lire une centaine de moins et arriver plus rapidement aux explications de tous ces mystères. Le suspense ne fonctionnait pas, tant les nuits agitées de cette pauvre Noemí partaient dans tous les sens. Disons que moi-même j’en perdais mon latin. La progression me semblait tellement lente. Alors on peut dire qu’un tel fouillis mime la confusion des sens dans laquelle tombe l’héroïne, mais cette petite histoire d’Halloween n’en demeure pas moins ratée à mes yeux.

Même pas peur…

Car si le roman d’horreur est un genre nouveau pour moi, j’aurais dû être d’autant plus sensible à cette histoire bien glauque. Et bien non. Certes les descriptions du vieux lubrique avec son aspect ultra morbide et son état de santé incapable de diminuer sa libido et sa perversité ont provoqué chez moi un vague dégoût. Mais sans plus. Les révélations plus sordides les unes que les autres m’indifféraient tant j’étais anesthésiée par l’ennui. À cela s’ajoutait un certain agacement car la progression de l’intrigue vers la fuite ultime de Noemí et Françis était bien trop laborieuse. Il en résulte une lecture des plus pénibles. À l’instar du personnage principal, j’avais envie de sortir de High Place au plus vite mais en était empêchée, non par un champignon, mais par une intrigue interminable. L’unité de lieu n’y est pas pour rien dans cet ennui et j’attendais sans doute du gore, des couleurs et du rythme de la part d’un roman intitulé Mexican Gothic. Au lieu de ça, on nous plonge dans un grand manoir aussi froid et ennuyeux que le climat d’outre-Manche. Mais terminons sur une minuscule note positive.

Une héroïne sympathique

À la lecture des premières pages où l’action se situe à Mexico, Noemí ne semble être qu’une petite fille riche. Belle et mondaine, elle aime flirter et profiter des avantages de sa naissance en menant une vie légère et superficielle. Mais il n’en est rien, et son absorption par l’horrible High Place nous offre une tout autre facette de la jeune femme. Tout d’abord, on apprend qu’elle est passionnée par la science et se destine à de grandes études : un grand pas hors de la futilité. Ensuite, Noemí se révèle de plus en plus courageuse dans un environnement si hostile et dangereux. Altruiste, elle est prête à tout pour sauver sa cousine – et elle-même – et y parvient grâce à sa curiosité et son intelligence. Elle analyse les signes, comme les ouvrages que dévore Howard Doyle et les portraits de famille qui ornent le manoir, pour assembler le puzzle de l’emprise.

Comme dans la quasi-totalité des ouvrages de ce book-club, Mexican Gothic met en scène une femme libre et terriblement puissante face au patriarcat. Ici, le patriarcat est glauque. Ailleurs, il est violent. Incarné par le vieux Howard Doyle sans foi ni loi et dont la volonté d’asservir s’exerce également sur les autres hommes – rappelons l’exploitation de ces pauvres ouvriers mexicains de la mine d’argent, le pouvoir se veut absolu puisqu’il prive ses sujets du contrôle de leur corps grâce à un redoutable champignon. La victoire de Noemí sur Howard Doyle et son végétal tout-puissant, c’est celle de la liberté et de la modernité solaires sur la tradition dans sa forme la plus abjecte, aussi moisie que les murs de High Place. L’incendie de ce lieu délétère et irrespirable fondé sur l’isolement et la consanguinité est le symbole ultime d’une telle victoire.



Poe’s Mad Men, Edgar Allan Poe

Comme son nom l’indique, ce recueil publié dans la collection « 1st. Page Classics » regroupe cinq nouvelles d’horreur où les héros sombrent  inéluctablement dans la folie. Toutes ont cette particularité d’être très courtes – une dizaine de pages – et de bien remplir les critères du récit d’horreur en créant chez le lecteur une angoisse, ou du moins une incompréhension, une sensation d’étrangeté.

Ma lecture du Scarabée d’or pendant mon enfance ne m’ayant laissé aucun souvenir – ce qui n’est pas le cas de toutes mes lectures très lointaines – c’est par la folie de ces hommes que je suis rentrée dans le grand Poe. Adulé et cité par des artistes que j’apprécie, à l’instar de Mylène Farmer ou encore Nicola Sirkis, il m’est revenu à l’esprit de manière tardive, grâce à ce challenge. Mauvaise pioche : ces nouvelles m’ont profondément déçue.

 

Aimer le frisson

Fort heureusement, certains récits viennent nuancer cette déception générale.

Non coutumière du genre de l’horreur, que ce soit en littérature ou au cinéma, certaines nouvelles, notamment Le Chat noir m’ont fait découvrir le plaisir paradoxal du frisson. De la même manière qu’on ne fait pas de littérature avec des bons sentiments, on ne provoque pas des réactions fortes avec du calme et des jolis arcs-en-ciel. J’aime être bousculée en tant que lectrice, que ce soit intellectuellement ou, comme ici, sur le plan émotionnel. Face à l’irrationnel, j’ai été absorbée par la première nouvelle du recueil.

Ici, le protagoniste alcoolique et violent commet l’irréparable en éborgnant Pluton, son chat noir, avant de le pendre à un arbre quelques jours plus tard. Mais l’animal ne va pas pour autant disparaître de la vie de son maître. Entre des actes de cruauté à la limite du soutenable et des apparitions surnaturelles, cette histoire ne laisse pas indifférent. Poe réalise ici un véritable tour de force en seulement quinze pages.

Une nouvelle très noire de laquelle se rapproche également Le Cœur révélateur un peu plus loin, avec la présence de la perversité comme motif du crime et une folie qui s’empare de l’assassin. Or j’ai aimé voir en cette folie et ses manifestations une sorte de punition du meurtre. Le nom même du chat de la première nouvelle va dans ce sens puisque Pluton est le dieu grec des Enfers. Objet de la perversité du narrateur alcoolique du Chat noir, l’animal éponyme représente, une fois tué, le châtiment divin exercé sur un personnage qui a le démon en lui.

 

La perversité

Voilà donc qui nous mène tranquillement à l’autre récit que j’ai plutôt aimé : Le Démon de la perversité. De l’art de la transition…

Sa position à la suite des deux nouvelles précédemment évoquées relève d’une parfaite cohérence puisqu’elle développe le concept de perversité précédemment raconté à travers des fictions. On ne s’y attend pas en ouvrant le recueil, mais il s’agit ici d’un mini-essai, écrit à la première personne, sur une notion psychiatrique et morale. La thèse est tout aussi glaçante que les histoires évoquées plus haut: le démon de la perversité ne pousse pas à faire le mal malgré le caractère immoral de celui-ci, mais à cause de lui. C’est une relation de causalité directe, le pervers commettant un acte répréhensible parce qu’il ne devrait pas. Le narrateur condamné pour meurtre se déclare victime – ce qui n’est pas sans rappeler l’horrible Humbert Humbert – du démon de la perversité. Mais ce dernier n’a plus aucune limite et pousse le narrateur à confesser son crime. Les limites de l’imaginable – comment peut-on confesser un crime pour une autre raison que la culpabilité ? – et du rationnel sont franchies une fois de plus et l’homme se livre à un coup de folie.

À noter qu’au même titre que pour Le Chat noir, de nombreux critiques s’accordent à y voir un élément autobiographique. Poe était en proie au démon de l’alcool et avait des tendances autodestructrices, lesquelles se sont exprimées pendant la rédaction du Démon de la perversité lors d’une querelle avec Henry Wadsworth Longfellow. Leur point culminant fut, quelques mois après la publication de la nouvelle, la lecture publique devant le cercle littéraire influent de la Nouvelle-Angleterre d’un obscur poème écrit pendant son adolescence et « vendu » par Poe comme un nouvel écrit. Ainsi le démon de la perversité a amené Poe à « se griller dans le métier ».

 

Des nouvelles peu convaincantes

Pour conclure, je connaissais le dénouement du Masque de la mort rouge dès les premières lignes du récit. Je n’en dirais pas plus ici. Même chose pour La Barrique d’amontillado, à la différence que toute l’action qui mène au meurtre final – oups – réussit l’exploit de paraître interminable…en seulement dix pages. Et comme c’était la dernière nouvelle, vous comprendrez pourquoi j’ai gardé un avis plus que mitigé sur l’ensemble du recueil.