Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar

Lorsque la jeune Marguerite Yourcenar entame le projet de raconter la vie d’un empereur romain du IIe siècle qui a compté dans l’histoire, elle abandonne devant l’ampleur de la tâche. Elle n’en reprend l’écriture qu’une vingtaine d’années plus tard, affirmant avec aplomb dans son « carnet de notes » qu’il est impossible d’écrire de tels mémoires avant quarante ans. C’est alors qu’elle adopte ce point de vue qui donne tant d’intensité au récit : celui d’Hadrien qui, très souffrant, puise dans ses dernières réserves d’énergie pour écrire une longue lettre de transmission à Marc Aurèle, son petit-fils adoptif en qui il voit un successeur.

L’amour d’une vie

Commençons par le plus évident. Dans ce qu’on pourrait qualifier de roman philosophico-politico-historique terriblement bien documenté et rigoureux, la voix d’Hadrien ne cesse d’évoquer son grand amour, le jeune Antinoüs. Son histoire avec ce favori tourmenté est particulièrement mise en lumière dans la quatrième partie intitulée « Sæculum aureum ». Né dans la province de Bithynie, il devient, à peine pubère, le favori de l’empereur pendant une visite de celui-ci à Claudiopolis. D’après le récit d’Hadrien – dans le roman, toujours ! – l’enfant montre souvent une expression très sombre et mélancolique. Le narrateur y voit a posteriori un signe de mal-être profond. Sans doute affecté par sa condition de favori de l’empereur, son visage si innocent prend par exemple le masque de la terreur la plus absolue quand son « maître » le bat. À l’aube de ses vingt ans, il finit par se noyer dans le Nil, emportant avec lui le secret de sa mort : accident ou sacrifice ultime pour protéger son amant ?

Antinoüs est notamment élevé au rang de dieu par les Egyptiens qui ramènent tout noyé du Nil au destin d’Osiris. Hadrien ne se remettra jamais de la mort de son unique amour et en fera une figure divine dans tout l’empire romain. Il fonde ainsi la ville d’Antinoupolis au bord du fleuve et réclame la fabrication de nombreuses œuvres d’art représentant le jeune éphèbe. Le culte est si répandu qu’Antinoüs est aujourd’hui encore l’une des figures les plus célèbres de l’Antiquité, fait exceptionnel pour un être qui n’occupait aucune fonction politique de son vivant.

Un grand pacificateur

Sur le plan politique, c’est incontestablement ce qui définit le règne d’Hadrien. Au deuxième chapitre intitulé « Varius multiplex multiformis », la narration chronologique de ses mémoires commence par les dernières heures au pouvoir de Trajan, son prédécesseur. Tandis qu’Hadrien participe aux guerres daciques et contre les Parthes, il constate à quel point ces campagnes sont inutiles, et même nocives pour la solidité de Rome. Les coûts matériels et humains sont colossaux et ne servent qu’à dessiner un cercle vicieux de guerres alimentées par l’hostilité des peuples. Pendant ces journées et nuits loin de la capitale, Hadrien développe un véritable respect pour les cultures qu’il habite provisoirement, le fondement même de sa future realpolitik de tolérance. Mais pour appliquer cette dernière, il conquiert d’abord sa légitimité par la force et l’injustice. Pour couper court à toute remise en question de sa désignation comme successeur de Trajan, il fait exécuter quatre généraux hostiles. Il est craint : la pacification de l’empire romain peut commencer.

La rupture avec Trajan est parfaite. L’empire romain n’a jamais été aussi étendu, et Hadrien met fin à la politique d’expansion menée jusqu’ici. Sa vision est plutôt de consolider les frontières dont il a hérité. Il met notamment le roi de Dacie de son côté en débarrassant sa province des Roxolans, et construit un mur de protection contre les barbares en Bretagne. Mais cette politique de pacification n’est pas sans ombrage, comme le montrent les quelques pages consacrées au soulèvement de Simon Bar-Kokhba en Judée. La répression de cette révolte donnera lieu à une lutte interminable avec d’énormes pertes du côté romain.

Enfin l’empereur se distingue par sa vision de bâtisseur, en accord avec son esprit d’ouverture et d’intérêt vis-à-vis des régions précédemment conquises. Ainsi, on peut mentionner – si on exclut les constructions dédiées au culte d’Antinoüs – une basilique à Nîmes en hommage à Plotine, femme de Trajan, la grande amie et alliée d’Hadrien puisqu’elle a permis son accès au trône, ou encore la rénovation de l’agora et de la bibliothèque d’Athènes. Des travaux qui, en plus de la finition de l’Olympiéion, se révèlent presque nécessaires pour un empereur romain ayant suivi les enseignements des philosophes grecs.

La portée philosophique

Or les mémoires de cet empereur amoureux des arts et des lettres apportent justement une réflexion philosophique, au-delà du récit historique et de sa valeur politique. D’après moi, l’intérêt littéraire de cette œuvre se situe précisément à ce niveau. Le lecteur peu féru d’histoire classique et attentif, car la lecture est ardue, tire quelques enseignements de la sagesse d’un empereur surnommé « le petit Grec ». En plus d’un éloge du pragmatisme – « préférer les choses aux mots, me méfier des formules, à observer plutôt qu’à juger » – la page 47 contient une critique éclairée de la jeunesse, que le vieil homme considère comme « une époque mal dégrossie de l’existence, une période opaque et informe, fuyante et fragile », avec cette phrase sublime : « j’étais à peu près à vingt ans ce que je suis aujourd’hui, mais je l’étais sans consistance. »

J’ai également relevé une belle lucidité, à la fois dure et bienveillante – à préférer au terme souvent galvaudé de « cynisme » – concernant l’âme humaine à la page 51 :

« Je les sais vains, ignorants, avides, inquiets, capables de presque tout pour réussir […] je le sais, je suis comme eux.  […] Et il y en a peu auxquels on ne puisse apprendre convenablement quelque chose. Notre grande erreur est d’essayer d’obtenir de chacun en particulier les vertus qu’il n’a pas, et de négliger de cultiver celles qu’il possède. »

Dans ce passage, Hadrien se place lui-même au milieu de ses semblables, une humilité qui réapparaît p. 118 comme la caractéristique d’un grand homme :

« Les êtres humains avouent leurs pires faiblesses quand ils s’étonnent qu’un maître du monde ne soit pas sottement indolent, présomptueux ou cruel. J’avais refusé tous les titres. […] Dacique, Parthique, Germanique : Trajan avait aimé ces beaux bruits de musique guerrières […] ils ne faisaient que m’irriter. »

Et pour finir, Hadrien a une vision bien précise de la descendance, qui me touche particulièrement et clouerait le bec de ces ignares qui s’imaginent que défendre – leur idée de – la famille à tout prix est une valeur traditionnelle, contre la modernité. La preuve que non p. 273, dans un empire qui a glorifié le principe de l’adoption :

« Je n’ai pas d’enfants, et ne le regrette pas. Certes, aux heures de lassitude et de faiblesse où l’on se renie soi-même, je me suis parfois reproché de n’avoir pas pris la peine d’engendrer un fils, qui m’eût continué. Mais ce regret si vain repose sur deux hypothèses également douteuses : celles qu’un fils nécessairement nous prolonge, et celle que cet étrange amas de bien et de mal […] mérite d’être prolongé. […] je ne tiens pas spécialement à me léguer à quelqu’un. Ce n’est point par le sang que s’établit d‘ailleurs la véritable continuité humaine : César est l’héritier direct d’Alexandre. »

À noter que le narrateur donne à la page 281 un argument imparable et on ne peut plus d’actualité pour relativiser l’importance de la famille « naturelle » :

« Mais les liens du sang sont bien faibles, quoi qu’on en dise, quand nulle affection ne les renforce ; on s’en rend compte chez les particuliers, durant les moindres affaires d’héritage. »

Les mémoires d’un chat, Hiro Arikawa

Après le poids d’un monstre tel que Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, rien de tel pour délester mon petit cerveau de lectrice qu’un livre japonais – mon premier ! – écrit par une autrice de romans pour adolescents. En anglais, Les mémoires d’un chat gagnent en précision et deviennent The Travelling Cat’s Chronicles. J’aime les voyages, j’aime les chats, ce livre est donc fait pour moi en plus d’arriver au bon moment. Alors merci à mon Book Club pour cet enchaînement des œuvres si parfait : folie russe, feel good japonais, BD sur la Shoah (affaire à suivre)…

 

Résumé

Nana (« sept » en japonais), le narrateur, est un ancien chat errant de Tokyo. Pendant son ancienne vie, il dormait sur le capot d’une voiture d’un parking résidentiel et se faisait nourrir par Satoru, un habitant de l’immeuble. Un jour, il est grièvement blessé après avoir été renversé par une voiture. Le jeune homme le soigne puis le recueille chez lui pendant sa convalescence. Ils ne se quitteront plus, jusqu’à ce que Satoru annonce devoir se séparer de Nana. S’en suit un voyage dans un van à travers le Japon et le passé de Satoru, au gré des personnes à qui il envisage de confier son petit trésor.

 

  1. Le mari sans épouse

Kosuke est un ami d’enfance et tient une place particulière dans l’histoire personnelle de Satoru. En effet, c’est grâce à lui que Satoru a adopté son premier chat, Hachi (« huit » en japonais), le prédécesseur de Nana qui lui ressemble d’ailleurs comme deux gouttes d’eau. Satoru est un excellent nageur et le frêle Kosuke est forcé d’aller au club de natation par sa mère pour l’endurcir. Mais un soir, juste avant leur séance, les deux garçons – Kosuke le premier – trouvent une boîte qui bouge sur un trottoir de leur quartier. Celle-ci contient deux chatons abandonnés. Un seul survit et malgré une tentative de fugue mise en œuvre par Satoru, l’immuable sévérité du père de Kosuke a raison du projet initial et les gentils parents de Satoru accueillent Hachi avec joie.

Mais le bonheur s’arrête de la façon la plus brutale qui soit. Alors que les deux amis sont en voyage scolaire à Kyoto, Satoru doit soudain rentrer. À son retour, Kosuke apprend que les parents de son camarade sont décédés dans un accident de voiture. Celui-ci emménage avec sa tante Noriko et, comme un malheur n’arrive jamais seul, doit se séparer de Hachi.

Aujourd’hui, Kosuke continue à souffrir d’une figure paternelle écrasante. Il a repris le studio photo de celui-ci et doit faire face à ses reproches d’ordre professionnels, mais aussi personnels puisqu’il ne parvient pas à avoir d’enfant avec sa femme. Celle-ci étant partie à cause de l’incapacité de son mari à s’affirmer face à son père, Kosuke espère reconquérir cette amoureuse des chats en adoptant Nana. Mais trop intelligent, le matou comprend vite que Kosuke l’accepterait pour de mauvaises raisons et refuse de sortir de sa cage pour montrer son désaccord ferme et définitif. Après une halte émouvante et traumatisante pour Nana au bord de la mer, le voyage se poursuit en direction du prochain candidat à l’adoption.

 

  1. Le fermier un peu rustre

Cette fois-ci, le van s’arrête à la campagne pour rendre visite à Yoshimine, devenu le meilleur ami de Satoru après son arrivée dans un nouveau collège. Trop pris par leur travail, les parents de Yoshimine l’abandonnent à sa grand-mère à la campagne. Une vie rêvée pour lui qui se passionne pour les travaux agricoles et le club de botanique du collège, ouvert du seul fait d’un second participant : Satoru. Alors que Noriko, juge de profession, a très peu de temps à accorder à son neveu, un lien très fort se tisse avec la grand-mère de son ami, qu’il considère rapidement comme la sienne – puisque lui-même n’en a jamais eu – et chez laquelle il passe tout son temps libre.

Mais là encore, malgré les enseignements que Nana prodigue généreusement au chaton de Yoshimine afin de le transformer en bon chasseur utile dans une ferme, le narrateur met en œuvre un nouveau stratagème et parvient à échapper au fermier un peu austère. Les deux inséparables se dirigent alors vers le sublime Mont Fuji. Nana en croit à peine ses yeux tant la vision de cette unique montagne paraissant sortie de nulle part – ou plutôt d’une vaste étendue plate – est puissante en comparaison de ce qu’il a pu voir à la télévision.

 

  1. L’hôtel pour animaux de Sugi et Chikako

Satoru a connu ce couple au lycée. Il a d’abord fait la connaissance de Sugi dans des circonstances qui rappellent une autre aventure de son passé d’écolier, puisque les deux adolescents se sont littéralement jetés à l’eau pour sauver un petit chien. C’est à cette période que Satoru profite de vacances d’été pour travailler dur au service de Chikako dans le but ultime de se rendre à Takamatsu où Hachi vit désormais. Malheureusement, il apprend par ses nouveaux propriétaires la mort de l’unique vestige de son enfance.

Mais le cœur de cette visite réside surtout dans le non-dit, à savoir la jalousie lancinante de Sugi à l’égard du gentil Satoru qui surmonte les pires malheurs avec calme et résilience. L’abnégation du héros – humain – de ce roman atteint son paroxysme lorsqu’à l’époque, il renonce à dévoiler ses sentiments à Chikako après que son meilleur ami lui a annoncé les siens pour la jeune fille. Or le chien de Sugi ressent cette animosité (ah ah) et montre les crocs dès l’arrivée de l’ami – en surface – et rival – en réalité – de son maître. Et malgré la bonne entente qui règne entre Nana et la gentille chattoune âgée de Chikako – grâce à laquelle le narrateur découvre les joies de la sieste sur une télévision vintage – le matou se jette sur le chien de Sugi. Fort heureusement, ce dernier ne réplique pas, mais la conversation entre les deux adversaires lève le mystère sur les raisons qui ont poussé Satoru à confier son chat. Le chien sent que le rival de son maître n’en a plus pour longtemps.

Après une telle bagarre, il est bien évident que Nana ne peut rester dans cet hôtel pour animaux domestiques. Satoru part précipitamment, mais pas sans faire demi-tour pour avouer ses anciens sentiments à Chikako. Contre toute attente, la jeune femme tant convoitée se contente de rire et indique à son mari qu’il est impossible de savoir aujourd’hui si cette même confession à l’époque aurait pu entraver leur mariage.

 

  • Entre amis

Inexorablement, l’émotion va crescendo à mesure que le voyage touche à sa fin et que les manifestations d’amour fusionnel entre les deux êtres gagnent en intensité. Satoru prend désormais le ferry pour rejoindre l’île d’Hokkaido. En caricature touchante du maître esseulé, il enregistre son chat en tant que passager et, lorsque celui-ci est finalement placé dans une soute spéciale pour animaux, multiplie les visites. Le voyage est interminable pour Nana qui doit partager l’espace avec une écrasante majorité de chiens très bavards. Au départ comique, ce passage adopte une couleur triste quand les chiens cessent de se moquer du chat au maître particulièrement envahissant pour saluer joyeusement le bipède dont ils ont flairé la mort prochaine.

Enfin arrivés à Hokkaido, le tandem – et surtout Nana qui découvre tout – s’émerveille devant la beauté de l’île, avec ses grands champs de fleurs – ce qui inclut une petite frayeur lorsque Nana suit son instinct de chasseur et s’éloigne de Satoru au milieu d’un champ aux hautes fleurs – et sa faune, laquelle donne lieu à quelques scènes cocasses. Mais surtout, ils ont pour la première fois l’occasion d’admirer un arc-en-ciel dans son intégralité. Une observation qui donne lieu à un moment sublime de fusion entre un maître condamné et son plus fidèle compagnon. Petite note personnelle : c’est à la lecture de ce passage que j’ai eu les larmes aux yeux.

Enfin, avant de rejoindre sa destination finale, Satoru se rend sur la tombe de ses parents.

 

  1. Comment Noriko a appris à aimer

            Cette dernière visite est celle des révélations qui éclairent soudain l’histoire tragique de Satoru. Tout d’abord, les parents qui l’ont élevé ne sont pas ses véritables parents. Or Noriko, obnubilée par sa carrière et extrêmement maladroite dans les relations humaines, lui annonce la nouvelle de but en blanc dès qu’elle l’accueille chez elle à la mort de sa sœur et de son mari. Elle lui raconte alors son histoire : Satoru est un bébé abandonné et Noriko est à l’époque en charge de l’affaire. Elle fait condamner les      parents biologiques et se bat pour que l’enfant ne finisse pas orphelin. Sa sœur et son   mari ne parvenant pas à avoir d’enfants, Noriko fait placer le bébé chez ce couple.

Quant à celle qui jadis ne voulait pas de Hachi, elle doit bien s’adapter à Nana puisque   celui-ci finira tout naturellement sa vie auprès de celle qui a adopté son maître.          L’acclimatation n’est pas sans écueil, ce qui donne lieu à des passages amusants, voire ridicules aux yeux de n’importe quel amoureux des chats. Ainsi Noriko achète une couchette spacieuse pour Nana, qui bien évidemment n’y met pas une patte et lui préfère une boîte minuscule où il rentre à peine. C’est tout de même le principe du chat : la recherche du défi et de la difficulté par opposition à la logique humaine. Pour nous,  les tentatives d’approche de la maîtresse (de maison seulement !) sont à la limite du pathétique : caresser un chat par la queue ou encore s’effrayer des vibrations de la gorge            provoquées par le ronronnement ! Dans ce dernier cas, la réaction forcée de Nana   montre à quel point cette petite tête de mule est, une fois n’est pas coutume, prête à faire           des efforts pour cette ultime candidate à l’adoption. Et pour cause, il sait qu’il n’a plus le choix et ne pourra y échapper comme il le faisait à chacune des étapes précédentes.

Ce chapitre fait par ailleurs la synthèse du voyage qui le précède et de la psychologie        du personnage mourant puisqu’il réunit à l’occasion de la Saint-Sylvestre tous les        protagonistes rencontrés sur la route. Chacun évoque les améliorations dans leur vie    apportés par le grand sage Satoru. Ainsi Kosuke a, sur les conseils de son ami, adopté    un chat à lui et faisant d’une pierre deux coups, réglé son problème paternel en ouvrant un studio photo spécialisé dans la photographie animale. Le commerce fonctionne donc  à merveille et son père ne peut qu’admirer la réussite de son fils. Le tout lui a permis de reconquérir son épouse. Enfin Sugi est rassuré vis-à-vis des sentiments de sa femme, sa jalousie s’est éteinte et le couple du Mont Fiji est ressorti de cette visite mouvementée plus solide que jamais.

Nana voit ensuite son maître physiquement diminué et partir pour des séjours à l’hôpital de plus en plus longs et rapprochés, jusqu’au séjour final. N’y tenant plus, il s’échappe de la voiture de Noriko lors d’une visite à l’hôpital, se cache et parvient se rendre auprès Satoru pendant les courts instants – les hivers étant rigoureux à Hokkaido – qu’il passe à l’extérieur. Juste avant de rendre son dernier soupir, Noriko réussit à déjouer les             infirmières dans une scène tragico-grotesque pour que Nana puisse dire au revoir à          l’amour de sa vie.

 

  1. Epilogue : le voyage continue

            Effectivement, la vie continue pour Nana. Même s’il reste chez Noriko, celle-ci adopte   son propre chat car Nana appartiendra toujours à Satoru. Les deux félins s’entendent bien et comme l’indique le titre du chapitre précédent, la douceur du jeune homme en    fin de vie a laissé son empreinte chez la tante qui l’a élevé.

 

Un voyage au Japon

Visuel : Au pays du manga et des images d’Epinal avec cerisiers en fleurs et shishi-odoshi, l’importance de la forme passe aussi par la langue. Nous savons tous que les langues asiatiques sont par définition plus « imagées » que les nôtres, ne serait-ce du fait de leur transcription écrite sous forme de logogrammes. Mais passons sur le signifiant – que je ne connais pas – pour se concentrer sur le signifié. Les descriptions sont sublimes et le lecteur découvre lui aussi, à travers les yeux novices de Nana, les paysages bigarrés du pays du soleil levant. L’importance du visuel est posée dès le départ via le nom donné au chat. Au lieu de s’inspirer de la nourriture – je connais par exemple des Knacki, Tortilla et autres Caramel – Satoru pense à la forme de la queue – un sept – du chat qui ressemble tant à « Huit » (Hachi). Ensuite, le principe même du voyage en van est à l’origine d’une explosion de couleurs, en particulier sur l’île d’Hokkaido. Nana/le lecteur passe du blanc de la neige au sommet du Mont Fuji aux étendues mauves ou rouges des champs de l’île d’Hokkaido, avec au milieu un arc-en-ciel, pour réunir toutes les couleurs et symboliser l’absolue beauté –mais aussi la finité – de la relation entre Satoru et son chat.

La culture : Les éléments culturels du Japon sont distillés de manière plus subtile – sauf pour la nourriture traditionnelle et alléchante du repas de la Saint-Sylvestre – que la beauté de ses paysages, à travers les différentes rencontres et pièces du puzzle de la vie de Satoru. On y retrouve la réserve face à l’adversité – poussée à l’extrême chez Satoru – pour ne pas perdre la face aux yeux de la société. Sugi a toujours caché sa jalousie et Kosuke se soumet au tempérament tyrannique de son père. Ce qui nous amène au deuxième grand aspect culturel que j’ai relevé, en l’occurrence opposé à la réserve : la pression familiale. Elle s’exprime par une franchise ultra violente et choquante pour un lecteur occidental. Ainsi le père de Kosuke et la famille du père de Satoru ne se gênent pas pour culpabiliser les couples en question, notamment la femme, vis-à-vis de leur incapacité à avoir des enfants.

 

Satoru, professeur de la vie

N’oublions pas qu’Hiro Arikawa est une autrice pour adolescents, et a donc pour habitude de fonder ses fictions sur une « morale » implicite. Or le titre allemand explicite cette dimension essentielle du roman : Satoru und das Geheimnis des Glücks. Le secret du bonheur de Satoru s’inscrit dans un stoïcisme très concret et qui apparaît via une façade polie japonaise (cf. paragraphe ci-dessus). Faisant sienne la célèbre maxime d’Epictète – « ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu désires, mais désire que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux », il s’adapte aux situations et fait peu de cas de ses malheurs personnels. Ainsi il change d’activité à chaque nouvel établissement pour mieux s’intégrer et se trouve à chaque fois un nouveau meilleur ami. Excellent nageur, il ne continue pas ce sport au collège et lui préfère le club de botanique pour se rapprocher de Yoshimine. Même si les deux garçons ont en commun l’absence de parents, ni l’un ni l’autre ne s’apitoient sur leur sort ; ils se concentrent au contraire sur le bonheur présent, incarné par la figure de la grand-mère aimante. Et bien évidemment, il ne pleure qu’une seule fois après la mort de ses parents et s’accommode de sa tante peu commode et des nombreux déménagements dus à son travail. Sans compter la séparation, non moins douloureuse, d’avec Huchi et les tentatives manquées pour lui rendre visite, pour finir par l’annonce de sa mort. En parfait modèle de résilience, il semble également accepter le deuxième coup porté juste après l’accident mortel : Satoru a été un enfant abandonné. Y voyant sans doute une marque de générosité de la part de ceux qui l’ont élevé, il se concentre sur l’aspect positif de ce geste et se considère comme un enfant très désiré et chanceux d’être tombé sur des parents aussi aimants.

Mais cet état d’esprit ne le rend pas seulement heureux, il en fait profiter les autres, comme le prouve la scène de retrouvailles générales chez Noriko. Le recul vis-à-vis des événements, même les plus tragiques, est une acceptation du monde et indissociablement celle des autres. Effacer son ego devant la fatalité enseigne a fortiori à en faire de même par rapport à ses semblables. Ainsi Satoru renonce à convoiter Chikako par amitié pour Sugi et n’insiste pas auprès de sa tante pour adopter Hachi. Sur ce dernier point, l’avenir le récompensera avec une copie conforme du chat de son enfance.

 

Le maître docile et son chat sauvage

Et si une telle perfection prenait tout son sens grâce au regard d’un chat porté sur le maître à qui il doit la vie ? Non seulement l’immense gratitude – ou tout bonnement l’amour – de Nana pour Satoru ne quitte jamais le récit, mais la perfection de l’un ressort aussi par le biais du cynisme de l’autre. Dans un état d’esprit que nous attribuons toujours aux chats, il décrit par exemple son maître comme trop câlin et gênant dans ses moments alcoolisés, tandis que les chats, eux, se contentent d’être joyeux et joueurs après consommation d’herbe à chat, laquelle provoque une sorte d’ébriété comparable. Au-delà des analyses du narrateur, comme celle-ci, l’antinomie maître sociable/chat arrogant s’exprime dans de nombreuses scènes. Par exemple, Satoru jette un voile pudique sur ses sentiments envers Chikako, Nana se jette sur le chien de Sugi pour défendre l’honneur de son maître. Satoru rend régulièrement visite à son chat et salue poliment les nombreux chiens de l’espace dédié du ferry, Nana méprise ces derniers qui passent leur temps à aboyer comme des piplettes. Satoru ne questionne pas le monde ni ses autres habitants – pas même le manque de tact de Noriko, Nana ne comprend pas le pacifisme des chevaux et se moque d’eux avec un mépris non dissimulé de carnivore à l’égard de gros herbivores peureux.

L’opposition n’est bien sûr que de façade, car tous deux viennent de la rue, même si Nana y a passé plus de temps et se revendique fièrement ancien chat errant, tous deux sont recueillis par Noriko, tous deux aiment la solitude et l’exclusivité de leur relation, et enfin tous deux acceptent la mort de Satoru. Comme le montre l’épilogue, Nana mène une deuxième vie heureuse sans toutefois oublier ce maître qui lui a décidément tout appris, même la résilience. Une qualité qui finalement, en dépit des apparences, se mêle assez bien aux caractéristiques traditionnellement attribuées aux chats : curiosité (Nana se passionne pour tout ce qu’il découvre pendant cette traversée en van), entêtement mais plus par force de caractère que par refus de la réalité, solitude et indépendance sur fond de tendresse et de fidélité.

Sing, Unburied, Sing Jesmyn Ward

Dans l’introduction à mon article sur le beau Moon Palace, j’ai parlé d’une certaine « tisane à la verveine qui a mis un point final à cette première année de « Book Club » hambourgeois. » Et bien la voici.

Ce roman a remporté à sa sortie en 2017 le « National Book Award for Fiction », preuve de l’importance de la dimension politique et de la fameuse bonne conscience dans l’attribution de prix littéraires.

L’intrigue

Le lecteur ouvre à peine le bouquin qu’il tombe au milieu d’une boucherie dans la ville fictive de Bois Sauvage dans l’État du Mississippi. Jojo fête ses treize ans et pour (se) prouver qu’il est un homme, il tente d’imiter les faits et gestes de Pop, son grand-père, et l’accompagne pour tuer une chèvre. Il quitte malheureusement les lieux, trop écœuré par la scène. La transmission passe alors à l’oral. Pop raconte son passé, son séjour dans la terrible prison de Parchman à l’âge de quinze ans à cause d’une bagarre de son grand frère Stag avec des officiers de la marine. Cette prison ressemble plutôt à un camp de travail pour esclaves noirs sous la chaleur d’un État du sud au lourd passé, plus présent que révolu. Il y rencontre Richie, un gamin envoyé dans l’enfer de Parchman à seulement douze ans.

Alors que Jojo s’apprête à souffler ses bougies, Leonie, sa mère, apprend que Michael va sortir de prison. Michael est l’unique objet de son amour, et accessoirement le père de ses enfants. Elle décide de partir le chercher en famille, et emmène donc Jojo et sa petite sœur de trois ans, Kayla. Comme le suggère Mam, la grand-mère mourante et contrainte de garder la chambre, Misty, une collègue blanche de Leonie dont le petit ami est également incarcéré à Parchman, accompagne les trois protagonistes dans leur interminable road-trip à travers le Mississippi. Les deux jeunes femmes sont toxicomanes, la cocaïne et la méthamphétamine font partie de leur vie. Dès que la drogue fait effet sur elle, Leonie voit son frère Given, tué par le cousin de Michael. En résumé, une femme noire qui vit une grande histoire d’amour avec un homme blanc issu d’une famille gravement raciste.

Une fois installé dans la voiture, Jojo découvre une pochette en cuir porte-bonheur que lui a laissé son grand-père avec pour interdiction de l’ouvrir. Le premier arrêt a lieu au domicile d’une femme blanche de type cas social avec un gosse hystérique. Jojo se balade dans la maison et tombe sur un homme en train de préparer de la méthanphétamine. La sinistre bande se remet en route, Leonie toujours au volant et Misty désormais en possession d’un sachet de drogue. Malheureusement, la petite Kayla tombe malade en voiture et enchaîne les vomissements. Sa mère tente de se souvenir des recettes à base de plantes de Mam, mais en mère idéale à peine bras cassé, elle ne trouve pas les bonnes plantes pour sa concoction.

Tandis que la petite Kayla trouve du réconfort dans les bras de son adorable grand frère, le road-trip arrive à sa dernière étape avant la destination finale : Al, l’avocat-dealer de Michael. Leonie prépare sa potion magique pour sa fille, mais Jojo n’a absolument pas confiance en elle est fait vomir sa petite sœur dès que maman-droguée repart dans une autre pièce avec ses deux potes de défonce. Puis l’adolescent se remémore les histoires de Parchman racontées par son grand-père : les coups de fouet donnés à Richie par les gardiens de Parchman après que l’enfant ait brisé sa houe et l’évasion de Kinnie, le maître-chien blanc.

Michael savoure sa nouvelle liberté et à un moment de gêne dans ses retrouvailles avec des enfants qui le considèrent comme un inconnu succède un moment de dégoût lorsqu’il embrasse goulument sa dulcinée.

Devant Parchman, le fantôme de Richie apparaît aux seuls yeux des enfants, Puis il s’installe à leurs pieds dans la voiture.

Mais un épisode terrible se produit sur le trajet du retour. La voiture – qui contient une bonne dose de crystal meth, rappelons-le – est arrêtée par la police. Impossible de cacher la drogue, Leonie avale tout ! Quand celle-ci déclare sans réfléchir qu’ils reviennent de Parchman, l’agent lui passe les menottes, ainsi qu’à Michael et même à Jojo. Le policier va jusqu’à insulter l’enfant et à pointer son arme sur lui lorsqu’il passe la main dans sa poche pour prendre le fameux porte-bonheur de Pop. Il abandonne finalement alors que Kayla enlace son frère et lui vomit dessus.

Leonie frôle la mort et une fois sortie d’affaire, le fantôme de Richie révèle à Jojo pourquoi il vient hanter la famille. Il se souvient de sa tentative d’évasion, mais veut que Pop lui dévoile les circonstances de sa mort.

À leur retour, Michael réussit à convaincre Leonie de rendre visite aux parents de celui-ci. L’accueil est surréaliste : le père traite sa belle-fille de « négresse » et n’a que mépris pour ses petits-enfants, ce qui provoque une bagarre entre le père et le fils.

À leur retour auprès de Mam et Pop, Leonie prépare un rituel à la demande de sa mère pour la soulager une dernière fois tandis que Richie réclame une explication à Pop, qui ne le voit pas. Mais il finit par raconter à Jojo la mort tragique de cet enfant qui l’a hanté pendant toutes ces années. Un prisonnier nommé Blue a violé une femme de Parchman. Richie l’a surpris et les deux hommes se sont enfuis. Alors que Blue s’en prenait à une femme blanche sur leur chemin, Richie l’a empêché de poursuivre, mais le racisme est l’ennemi de la justice : pour les matons, tous les Noirs se ressemblent. Pop, devenu maître-chien depuis l’évasion de Kinnie, le savait bien. En voyant que Blue débarrassé de sa peau vivant, il a décidé de « sauver » Richie en le poignardant. Voilà pourquoi Pop n’a jamais réussi à raconter l’histoire jusqu’au bout à son petit-fils. Rassasié par la vérité, le fantôme de Richie disparaît enfin.

Dans une scène totalement fantastique, Richie prend les traits de Given et enjoint Mam de venir avec lui dans l’autre monde. Mais celle-ci ne reconnaît pas son fils. S’en suit alors une terrible lutte physique entre les injonctions de Richie et la résistance exercée par Mam. Leonie commence alors ses incantations selon la volonté de sa mère, tandis que Jojo arrive dans la pièce pour repousser Richie qui a obtenu les réponses à ses questions et n’a donc plus aucune raison de venir hanter la famille. Débarrassée du fantôme vengeur, Mam se laisse emporter par Given.

Michael réapparaît et après une tentative d’appropriation du rôle de père qui se solde par des coups portés sans raison à la petite Kayla, il part régulièrement avec Leonie pour s’adonner en amoureux aux plaisirs des paradis artificiels.

En bonne mère de famille irresponsable, Leonie se montre de plus en plus rarement au domicile familial – sans doute ravagée par la perte de sa mère et toujours si peu préoccupée du sort de ses enfants – et un nouvel équilibre s’est créé. Jojo dort dans le lit de sa mère absente, Pop dans celui de sa défunte épouse qu’il appelle désespérément la nuit.

Dans le prologue, Pop se concentre pour voir Mam et Given, mais seuls Richie et d’autres fantômes de personnes ayant souffert d’une mort violente lui apparaissent. Kayla, qui possède le même don que son frère, les voit également et après les avoir vainement sommés de partir, elle se met à chanter, provoquant alors le sourire de ces visiteurs impromptus semblant avoir trouvé la paix.

 

Famille, je vous haime

Le roman s’ouvre sur une scène de transmission a priori sanglante, mais touchante. On imagine un garçon à peine sorti de l’enfance qui tente de « s’endurcir » et d’imiter la démarche assurée et virile de son modèle paternel. Pop est un orphelin dont les parents sont en vie. Il appelle sa mère par son prénom et son père, à peine sorti de prison, se montre brutal avec sa petite dernière juste après avoir exprimé son souhait d’être à la tête d’une vraie famille. Mais l’absence des parents est largement compensée par la douceur du lien entre Kayla – qui, ironie du sort, porte en réalité le prénom de son père puisqu’elle s’appelle Michaela – et son grand frère protecteur.

Par ailleurs, on assiste à l’échec de la transmission d’un don féminin d’une génération à la suivante. Mam ressent les choses, elle savait par exemple que Leonie était enceinte de son premier enfant avant l’annonce de la grossesse, et possède un véritable don de guérisseuse. Celui-ci semble l’avoir menée à la mort puisque Mam a refusé de faire appel à la médecine conventionnelle pour se soigner. L’échec de la transmission s’exprime quand Leonie peine à se souvenir de la plante destinée à lutter contre les vomissements de sa fille et lui prépare une concoction approximative qui suscite la plus grande méfiance de la part de Jojo. En revanche, cet échec semble réparé à la mort de Mam, Leonie exécutant le rituel de passage vers l’au-delà en accord avec la dernière volonté de sa mère.

Les visions sont elles aussi partagées par plusieurs membres de la famille : Leonie voit Given quand elle est sous l’effet de la drogue, les deux enfants voient Richie et Mam croit voir son fils qui l’appelle à la rejoindre.

Au-delà des dissensions au sein de cette famille, il y a clairement un manichéisme entre la famille noire et la famille blanche de Michael dont le racisme ancestral s’incarne en la personne de Big Joseph. Cette famille comporte un meurtrier : le cousin de Michel a tué Given par orgueil de Blanc incapable de supporter l’idée d’une défaite contre un Noir. Tandis que Pop et Mam sont mus par la bonté et semblent pardonner en acceptant sous leur toit le cousin du meurtrier de leur propre fils, la famille de Michael reste fidèle à elle-même. Big Joseph refuse de voir ses petits-enfants et traite Leonie de « négresse » les yeux dans les yeux. La rixe avec son propre fils marque l’apogée de la haine et de la violence dans cette famille, par opposition à l’amour qui triomphe dans le foyer de Pop. Débarrassée du couple autant obnubilé par sa consommation de drogues que par son amour exclusif et passionnel, mais aussi de la souffrance de la pauvre Mam, la petite famille se dirige vers une nouvelle forme de bonheur, comme le laissent présager dans l’épilogue les sourires de ces fantômes à la sérénité retrouvée.

Les voix du fond de l’âme

Ce n’est pas un hasard si le roman se termine par un chant de paix à la fois salvateur et apaisant de la benjamine. Le chant ponctue une histoire éprouvante en apportant de l’espoir et une promesse d’harmonie pour les membres innocents de la petite famille et les victimes de mort violente. Or il constitue un élément central de la culture et de l’histoire abominable des Afro-Américains. L’homophonie fait parfois bien les choses : le chant de l’âme noire américaine vient des champs de coton. Il est l’expression de l’âme – qui a d’ailleurs donné son nom à un genre musical, la soul – dans sa souffrance ou sa pulsion de vie. Ce dernier point est annoncé dans le titre même du livre. Après avoir refermé celui-ci, on interprète plutôt « Sing, Unburied, Sing » comme une incantation prononcée par les ancêtres mystiques de Mam, et non comme un encouragement scandé à la manière d’une méthode Coué.

Mais pour revenir à l’essentiel et à l’évident, lire Sing, Unburied, Sing c’est écouter plusieurs voix : celles de Jojo, celle de Leonie et celle de Richie. Les événements se déroulent à travers l’innocence, parfois teintée d’une lucidité sans appel, d’un adolescent. Vient ensuite le point de vue de la « mère indigne », mais surtout très maladroite et handicapée par sa dépendance à la drogue et à Michael. Enfin intervient la voix ultime de Richie, celle de l’au-delà, celle qui créera un pont entre les vivants et les morts, bien plus que les apparitions contextuelles de Given aux yeux de sa sœur sous l’emprise de la drogue. Celles-ci relevant plutôt de la réminiscence d’un meurtre, elles représentent la mauvaise conscience d’une junkie éperdument amoureuse du rejeton de la famille coupable. Au contraire, la voix et la présence surnaturelle de Richie rappellent la souffrance ; il est un esprit interrogateur avant de devenir vengeur et vient hanter les vivants pour les mettre face à leur culpabilité. Pop est d’abord incapable de voir celui qu’il a brutalement « sauvé », mais n’a jamais oublié son acte puisqu’il raconte régulièrement à son petit-fils l’histoire de Richie, disséminée en lambeaux tout au long du roman.

Et cette sérénité que retrouvent dans l’épilogue les spectres arrachés à la vie par une mort violente prend aussi la forme d’un bonheur transmis aux vivants. Car si les va-et-vient entre les deux mondes demeureront – Given continuera à juger sa sœur dans ses dérives et Pop à s’adresser à Mam – le chant apaisant prononcé par le personnage le plus jeune est un chant de vie. Il réconcilie les vivants parfois coupables et les âmes tourmentées, notamment Richie, lui aussi caractérisé par sa jeunesse dans les récits de Pop. Ceux qui restent sont finalement pardonnés d’un simple sourire dans cette scène pleine d’espoir et de douceur, l’harmonie d’ici-bas n’étant pas concevable sans paix avec l’au-delà.

Un roman politique

Comme évoqué en introduction, l’histoire de cette famille noire dans un État du sud revêt inévitablement une dimension politique. Comment parler de cette partie de l’Amérique sans aborder le racisme primaire qui y règne depuis l’époque de l’esclavage ?

Petite parenthèse « intercontinentale » : si les Européens sont parfois qualifiés de racistes, notamment à cause de leur vote dit patriotique, on peut affirmer qu’il s’agit d’une exagération en jetant un coup d’œil de l’autre côté de l’Atlantique. Bon nombre d’Européens expriment aujourd’hui des réactions xénophobes, et plus particulièrement islamophobes, face à un sentiment d’envahissement, mais il s’agit en réalité d’une peur de l’Autre qui se transforme en haine. Or cette peur est d’ordre culturel et non racial. Aux États-Unis, le racisme n’est pas un abus de langage : la haine est fondée sur la race et le suprématisme blanc dont on aime nous rabattre les oreilles sur Internet  n’est pas un mouvement isolé qui se résumerait au Ku Klux Klan. Il est ancré dans les mentalités de ces États qui ont longtemps vécu de l’esclavage, et l’affreuse Parchman en est la continuité.

Pour les habitants du Mississippi, c’est quitte ou double selon sa couleur de peau. Misty semble ignorer que son amie noire a plus de chances d’être arrêtée en possession de drogues. Al parle de gamins de 13 ans fouillés et malmenés dans un collège à cause de simples soupçons de vol. Un policier pointe son arme sur le pauvre Jojo pour une main dans la poche. Ce même gamin est surveillé de très près dès qu’il rentre dans une supérette. Enfin le redoutable Big Joseph incarne le redneck par excellence. Irrécupérable, il ne montre jamais la moindre culpabilité ou tristesse à l’égard de la famille de Given, a toujours refusé de voir ses petits-enfants noirs – d’après ses critères – et la violence physique de sa dernière confrontation avec son fils symbolise le caractère irréconciliable de la relation entre un père raciste et un fils amoureux qui regrette l’acte de son cousin et pour lequel la couleur de peau n’a aucune importance.

Le traitement de la question raciale explique, à mon humble avis, en grande partie l’attribution d’un prix littéraire à Sing, Unburied, Sing. Le manichéisme est maître du roman : la gentille famille noire par opposition à l’affreux clan de Big Joseph. Quelques nuances sont à apporter cependant puisque l’un des membres du côté gentil est sans doute le personnage le plus antipathique du roman. À noter que le seul non raciste de la famille blanche demeure antipathique malgré tout. En tout état de cause, ce road-trip de quelques jours m’a semblé aussi interminable qu’à la pauvre petite Kayla. Tout comme certaines camarades du cercle de lecture, la mauvaise mère, avec son addiction à la drogue et à son amour d’adolescente, m’ont trop agacée pour que je prenne part au récit. Le style à la fois crû et poétique n’ont malheureusement pas suffi à me faire sourire au moment de refermer ce long – trop long – chant polyphonique.