Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar

Lorsque la jeune Marguerite Yourcenar entame le projet de raconter la vie d’un empereur romain du IIe siècle qui a compté dans l’histoire, elle abandonne devant l’ampleur de la tâche. Elle n’en reprend l’écriture qu’une vingtaine d’années plus tard, affirmant avec aplomb dans son « carnet de notes » qu’il est impossible d’écrire de tels mémoires avant quarante ans. C’est alors qu’elle adopte ce point de vue qui donne tant d’intensité au récit : celui d’Hadrien qui, très souffrant, puise dans ses dernières réserves d’énergie pour écrire une longue lettre de transmission à Marc Aurèle, son petit-fils adoptif en qui il voit un successeur.

L’amour d’une vie

Commençons par le plus évident. Dans ce qu’on pourrait qualifier de roman philosophico-politico-historique terriblement bien documenté et rigoureux, la voix d’Hadrien ne cesse d’évoquer son grand amour, le jeune Antinoüs. Son histoire avec ce favori tourmenté est particulièrement mise en lumière dans la quatrième partie intitulée « Sæculum aureum ». Né dans la province de Bithynie, il devient, à peine pubère, le favori de l’empereur pendant une visite de celui-ci à Claudiopolis. D’après le récit d’Hadrien – dans le roman, toujours ! – l’enfant montre souvent une expression très sombre et mélancolique. Le narrateur y voit a posteriori un signe de mal-être profond. Sans doute affecté par sa condition de favori de l’empereur, son visage si innocent prend par exemple le masque de la terreur la plus absolue quand son « maître » le bat. À l’aube de ses vingt ans, il finit par se noyer dans le Nil, emportant avec lui le secret de sa mort : accident ou sacrifice ultime pour protéger son amant ?

Antinoüs est notamment élevé au rang de dieu par les Egyptiens qui ramènent tout noyé du Nil au destin d’Osiris. Hadrien ne se remettra jamais de la mort de son unique amour et en fera une figure divine dans tout l’empire romain. Il fonde ainsi la ville d’Antinoupolis au bord du fleuve et réclame la fabrication de nombreuses œuvres d’art représentant le jeune éphèbe. Le culte est si répandu qu’Antinoüs est aujourd’hui encore l’une des figures les plus célèbres de l’Antiquité, fait exceptionnel pour un être qui n’occupait aucune fonction politique de son vivant.

Un grand pacificateur

Sur le plan politique, c’est incontestablement ce qui définit le règne d’Hadrien. Au deuxième chapitre intitulé « Varius multiplex multiformis », la narration chronologique de ses mémoires commence par les dernières heures au pouvoir de Trajan, son prédécesseur. Tandis qu’Hadrien participe aux guerres daciques et contre les Parthes, il constate à quel point ces campagnes sont inutiles, et même nocives pour la solidité de Rome. Les coûts matériels et humains sont colossaux et ne servent qu’à dessiner un cercle vicieux de guerres alimentées par l’hostilité des peuples. Pendant ces journées et nuits loin de la capitale, Hadrien développe un véritable respect pour les cultures qu’il habite provisoirement, le fondement même de sa future realpolitik de tolérance. Mais pour appliquer cette dernière, il conquiert d’abord sa légitimité par la force et l’injustice. Pour couper court à toute remise en question de sa désignation comme successeur de Trajan, il fait exécuter quatre généraux hostiles. Il est craint : la pacification de l’empire romain peut commencer.

La rupture avec Trajan est parfaite. L’empire romain n’a jamais été aussi étendu, et Hadrien met fin à la politique d’expansion menée jusqu’ici. Sa vision est plutôt de consolider les frontières dont il a hérité. Il met notamment le roi de Dacie de son côté en débarrassant sa province des Roxolans, et construit un mur de protection contre les barbares en Bretagne. Mais cette politique de pacification n’est pas sans ombrage, comme le montrent les quelques pages consacrées au soulèvement de Simon Bar-Kokhba en Judée. La répression de cette révolte donnera lieu à une lutte interminable avec d’énormes pertes du côté romain.

Enfin l’empereur se distingue par sa vision de bâtisseur, en accord avec son esprit d’ouverture et d’intérêt vis-à-vis des régions précédemment conquises. Ainsi, on peut mentionner – si on exclut les constructions dédiées au culte d’Antinoüs – une basilique à Nîmes en hommage à Plotine, femme de Trajan, la grande amie et alliée d’Hadrien puisqu’elle a permis son accès au trône, ou encore la rénovation de l’agora et de la bibliothèque d’Athènes. Des travaux qui, en plus de la finition de l’Olympiéion, se révèlent presque nécessaires pour un empereur romain ayant suivi les enseignements des philosophes grecs.

La portée philosophique

Or les mémoires de cet empereur amoureux des arts et des lettres apportent justement une réflexion philosophique, au-delà du récit historique et de sa valeur politique. D’après moi, l’intérêt littéraire de cette œuvre se situe précisément à ce niveau. Le lecteur peu féru d’histoire classique et attentif, car la lecture est ardue, tire quelques enseignements de la sagesse d’un empereur surnommé « le petit Grec ». En plus d’un éloge du pragmatisme – « préférer les choses aux mots, me méfier des formules, à observer plutôt qu’à juger » – la page 47 contient une critique éclairée de la jeunesse, que le vieil homme considère comme « une époque mal dégrossie de l’existence, une période opaque et informe, fuyante et fragile », avec cette phrase sublime : « j’étais à peu près à vingt ans ce que je suis aujourd’hui, mais je l’étais sans consistance. »

J’ai également relevé une belle lucidité, à la fois dure et bienveillante – à préférer au terme souvent galvaudé de « cynisme » – concernant l’âme humaine à la page 51 :

« Je les sais vains, ignorants, avides, inquiets, capables de presque tout pour réussir […] je le sais, je suis comme eux.  […] Et il y en a peu auxquels on ne puisse apprendre convenablement quelque chose. Notre grande erreur est d’essayer d’obtenir de chacun en particulier les vertus qu’il n’a pas, et de négliger de cultiver celles qu’il possède. »

Dans ce passage, Hadrien se place lui-même au milieu de ses semblables, une humilité qui réapparaît p. 118 comme la caractéristique d’un grand homme :

« Les êtres humains avouent leurs pires faiblesses quand ils s’étonnent qu’un maître du monde ne soit pas sottement indolent, présomptueux ou cruel. J’avais refusé tous les titres. […] Dacique, Parthique, Germanique : Trajan avait aimé ces beaux bruits de musique guerrières […] ils ne faisaient que m’irriter. »

Et pour finir, Hadrien a une vision bien précise de la descendance, qui me touche particulièrement et clouerait le bec de ces ignares qui s’imaginent que défendre – leur idée de – la famille à tout prix est une valeur traditionnelle, contre la modernité. La preuve que non p. 273, dans un empire qui a glorifié le principe de l’adoption :

« Je n’ai pas d’enfants, et ne le regrette pas. Certes, aux heures de lassitude et de faiblesse où l’on se renie soi-même, je me suis parfois reproché de n’avoir pas pris la peine d’engendrer un fils, qui m’eût continué. Mais ce regret si vain repose sur deux hypothèses également douteuses : celles qu’un fils nécessairement nous prolonge, et celle que cet étrange amas de bien et de mal […] mérite d’être prolongé. […] je ne tiens pas spécialement à me léguer à quelqu’un. Ce n’est point par le sang que s’établit d‘ailleurs la véritable continuité humaine : César est l’héritier direct d’Alexandre. »

À noter que le narrateur donne à la page 281 un argument imparable et on ne peut plus d’actualité pour relativiser l’importance de la famille « naturelle » :

« Mais les liens du sang sont bien faibles, quoi qu’on en dise, quand nulle affection ne les renforce ; on s’en rend compte chez les particuliers, durant les moindres affaires d’héritage. »