L’amour d’une honnête femme

En France, le roman trône sans partage sur la littérature depuis des siècles et les nouvelles de Maupassant, classiques parmi les classiques, ne sont que des exceptions confirmant cette règle historique. Heureusement, mon Book Club m’a une fois de plus donné l’occasion de m’ouvrir à de nouveaux horizons littéraires. Et comme je n’ai pas ouvert de recueil de nouvelles depuis 2013 avec The Hound of Death d’Agatha Christie, autant pénétrer dans un genre littéraire par la grande porte : son meilleur auteur. Récompensée en 2013 par le prix Nobel de littérature, Alice Munro est considérée comme la plus belle plume de ce genre faussement paresseux et véritablement périlleux. Les nouvelles de L’Amour d’une honnête femme sont très longues et il nous aurait fallu une séance de Book Club par texte pour que chacun reçoive la discussion qu’il mérite.

Ne vous laissez pas berner par ce titre évocateur d’un roman de chicklit, car les nouvelles de ce recueil dédié aux femmes rivalisent de style, de mystère et d’espièglerie. Munro est une chipie qui mène le lecteur par le bout de l’intrigue à coups de suspense et de fins en suspens. Complice et enjoué, le lecteur à l’imagination ainsi titillée prend son temps pour parcourir ces destins de femmes dans le Canada des années 50-60.

 

L’Amour d’une honnête femme

Cette nouvelle devenue éponyme du recueil constitue une sorte de synthèse de l’ensemble des textes, et ce à deux égards : son caractère énigmatique avec une fin ouverte, et son portrait de femme complexe tout en contradictions et refus du manichéisme.

Jutland

Trois garçons du village de Walley découvrent une voiture dans une rivière près de laquelle ils ont l’habitude de jouer. Au volant, le corps du docteur Willens. Les trois amis rentrent chez eux tête baissée et sans dire un mot, par respect instinctif pour le défunt optométriste et dans un consensus tacite qui leur fera garder le silence auprès de leur famille respective. Aucune ne ressemble aux deux autres, même si toutes sont modestes : dans la première, le père de famille bat son fils, dans la deuxième, le petit garçon doit subir l’oppression de deux grandes sœurs et dans la troisième, l’amour et la tolérance règne malgré la pauvreté et promiscuité de plusieurs générations. Après le repas, les trois protagonistes semblent – l’histoire est racontée par un narrateur externe – décidés à tout raconter au commissariat. Ils passent alors devant la maison de Madame Willens qui ignore encore tout et leur offre des fleurs de son jardin. Ils renoncent finalement à aller voir la police et à révéler le crime au constable (policier au Canada) endormi sous un arbre, de toute façon trop sourd pour les entendre. Ce n’est qu’en rentrant chez lui après cette escapade au but loupé que l’un d’eux dit tout à sa mère.

Insuffisance cardiaque

La deuxième partie de cette même nouvelle porte sur Enid, une infirmière en charge des soins de Mme Quinn, qui est en train de mourir d’insuffisance rénale à seulement 27 ans. Mariée et mère de deux petites filles, Mme Quinn est acariâtre et pense que ses proches attendent sa mort. Enid, vieille fille peu empathique et aux rêves érotiques troublants, connaît bien cette haine nourrie de rancœur des malades en fin de vie. Mais avant de mourir, Mme Quinn raconte avec la légèreté feinte et cruelle qui la caractérise désormais que M. Willens est déjà passé par cette même chambre…

Erreur

Mme Quinn dévoile à Enid les circonstances de la mort de l’optométriste. Alors qu’il auscultait les yeux de sa patiente, le docteur profitait régulièrement du fait qu’elle ne pouvait pas bouger pendant l’examen pour la caresser. Mais un jour, Rupert surprend le vieux lubrique les mains sur les cuisses de sa femme à la jupe relevée, et le tue (par accident). C’est de Mme Quinn que vient l’idée de placer le corps du docteur Willens au volant de sa voiture et de jeter celle-ci dans la rivière pour faire croire à un accident ou à un suicide.

Mensonges

Sans emporter son secret dans la tombe, Mme Quinn a rendu son dernier souffle et laisse Enid dans une agitation totale. Incapable de dormir, elle décide de mettre Rupert face à son meurtre. Après avoir envisagé toutes les options possibles, elle l’emmène sur la fameuse rivière, dans une petite barque qui appartenait au couple. La nouvelle s’achève alors de la manière la plus abrupte qui soit, dans une vision des deux personnages sur la barque et avant la confrontation.

 

Jakarta

I

Sur une plage, dans les années 60, Kath et Sonje se mettent à l’écart des autres femmes de la communauté, les « Monicas ». Elles les voient passer et les craignent instinctivement à cause de leur servitude de mère et d’épouse. Kath est pourtant maman d’une petite fille et mariée à Kent, petit bourgeois et parfait opposé de Cottar, le compagnon gauchiste et charismatique de Sonje.

II

Le lecteur est transporté quelques décennies plus tard avec un Kent âgé, sortant d’une lourde opération et remarié à une femme beaucoup plus jeune. Le couple enchaîne les visites lors d’un long road trip à travers le Canada et passe notamment par la maison (à vendre) de Sonje. Devenue une vieille femme esseulée et bavarde, elle a appris il y a quelques années la mort de Cottar à Jakarta.

III

La conversation entre les deux anciens amis, racontée du point de vue de Kent, est interrompue par un flash-back et un changement de perspective. Kath raconte alors soirée alcoolisée sur la plage dans la plus pure tradition de l’époque. Il y est question du sexe libre pratiqué par certains couples, les invités prennent un bain de minuit et la jeune maman flirte avec un inconnu avant d’être appelée par la nourrice pour allaiter son enfant. Elle retrouve Kent dans le salon sans savoir s’il a été témoin de la scène ou non.

IV

Après un dernier voyage dans le temps, nous voici à nouveau chez Sonja, persuadée que Cottar s’est fait passer pour mort afin d’éviter certains problèmes liés à ses opinions communistes. Elle songe alors à partir à sa recherche sur place.

 

Cortes Island

Dans cette nouvelle racontée à la première personne, la narratrice n’a ni nom ni prénom. On sait juste qu’elle est âgée de vingt ans seulement et qu’elle vient de se marier et d’emménager à Vancouver dans un appartement en sous-sol de la maison des Gorries. Mme Gorrie est une propriétaire envahissante qui épie les faits et gestes de sa locataire. Même si la narratrice fait semblant d’être absente quand Mme Gorrie descend pour lui rendre visite, elle ne réussit pas toujours à échapper aux invitations de courtoisie à l’étage au-dessus. Entre deux cookies et gorgées de café dans un service en porcelaine si parfait qu’il en devient angoissant, cette femme à la fois inactive et loin d’être une fée du logis doit subir les remarques pernicieuses de sa propriétaire à ce sujet. Cette dernière confie avoir d’abord vécu sur la sauvage île Cortes après son mariage.

La journée, pendant que son mari est au travail, la narratrice tente d’écrire. Toutefois, elle n’y parvient pas et ne fait que noircir des pages et des pages, écrivant toujours la même chose. Elle passe aussi beaucoup de temps à la bibliothèque et ne cherche pas de petit boulot car elle se sent incapable d’effectuer des tâches banales, de tenir une caisse par exemple.

Sa logeuse lui propose alors de s’occuper quelques heures par jour, à un taux horaire dérisoire, de son mari en fauteuil roulant suite à un AVC. Au cours d’une séance de lecture, M. Gorrie lui désigne une page de journal bien précise. L’article qu’elle lui lit relace un incendie (accidentel ?) sur l’île de Cortes. Un père de famille meurt sous les flammes tandis que sa femme et son fils n’étaient pas présents au domicile.

Tout porte à croire qu’il ne s’agit en rien d’un accident et que le défunt n’est autre que l’ex-mari de la vieille fée du logis, intentionnellement laissé seul à la maison. D’une part, Mme Gorrie a été retenue à cause d’un problème technique sur le bateau de son futur époux. D’autre part on sait que le fils de Mme Gorrie dont il est question en début de nouvelle et qui vient faire des réparations ponctuelles n’est pas celui de M. Gorrie. Or celui-ci était dans la forêt au moment du drame ; on lui aurait donné une obscure course à faire.

La narratrice se met à faire des rêves érotiques complètement tordus, notamment avec M. Gorrie. Mais quand elle finit par trouver un emploi à la bibliothèque, cette évolution déclenche les foudres de sa logeuse, plus jalouse que jamais. Elle lui hurle dessus par la fenêtre à chaque passage, lui reprochant d’abandonner le couple et de calomnier son mari. Le mystère reste entier quant à la source de cette dernière information. Le récit se termine sur un déménagement du couple qui se séparera quelques années plus tard.

 

Sauvez le moissonneur

Pendant les vacances d’été au bord d’un lac en Ontario (le lac Huron, d’après les éléments biographiques révélés en interview par l’autrice), Eve est en voiture avec ses deux petits-enfants, Daisy et Philip. Lors d’une chasse aux extra-terrestres inventée par Philip pour les trajets en voiture, Eve suit un chemin vers un endroit qu’elle pense avoir connu pendant son enfance. La route étant barrée par un tracteur, Eve en vient à parler à son étrange chauffeur. Elle lui décrit la façade de son enfance qu’elle imagine se situer dans les parages, mais regrette rapidement son émotion à la vue de ces réminiscences puisque le petit homme l’embarque elle et ses deux petits-enfants dans une maison délabrée afin de se renseigner auprès de son propriétaire. À l’intérieur, tout est sombre et inquiétant, mais Eve ne peut plus reculer. Elle pénètre alors avec Daisy et Philip dans une pièce avec un groupe d’hommes rustres et alcoolisés assis autour d’une table. Le propriétaire répond sèchement qu’il ne connaît pas l’endroit recherché et après une apostrophe assez effrayante à l’endroit du petit Philip, les trois brebis égarées sont soulagées de retrouver leur véhicule.

À peine sortie du chemin, Eve aperçoit l’un des marginaux de la maison qui lui fait signe depuis le bas-côté. Par réflexe ou par peur, elle fait monter l’énergumène qui lui explique, complètement ivre, qu’elle a réussi à s’échapper grâce cette visite inespérée. Eve réalise alors que le blond tatoué est une femme. Elle ressent pour la première fois de sa vie une attirance physique pour une personne du même sexe, notamment lorsque l’auto-stoppeuse lui caresse la jambe, mais se résigne à la déposer à l’endroit souhaité.

De retour dans leur maison de vacances, Eve retrouve sa fille Sophie et préfère ne rien dévoiler de leur aventure. Bien évidemment, le secret ne peut avoir lieu sans l’accord tacite de Philip qui observe silencieusement sa grand-mère – un regard que seul le narrateur omniscient semble percevoir – pendant son récit.

 

Les enfants restent

Pauline est en vacances près de Vancouver avec ses deux enfants et son mari Brian, ainsi que les parents de celui-ci. Évidemment, elle étouffe et s’ennuie. Pour échapper à tout cela, elle prépare une représentation d’Eurydice de Jean Anouilh avec Jeffrey, un professeur de théâtre  qui a un effet magnétique sur Pauline depuis leur rencontre lors d’un barbecue, racontée une fois de plus via un flash-back. Le lecteur comprend qu’ils ont une liaison lors de la description des répétitions hebdomadaires, à l’issu desquelles Jeffrey « ferme la porte à clef » pour rester seul avec Pauline.

Lorsqu’ une nuit, Pauline aborde l’histoire d’Eurydice avec Brian, les parallèles avec sa propre vie font comprendre que Jeffrey est bien plus qu’un amant de passage. La jeune mère concrétise alors son amour en abandonnant ses filles pour rejoindre Jeffrey dans un motel. Elle téléphone à Brian pour tout lui avouer. Visiblement peu surpris, il lui répète cependant trois fois que « les enfants restent » avec lui.

Ce n’est qu’à la toute fin de la nouvelle que le lecteur prend conscience du temps présent de la narration : trente ans après l’adultère. Les filles n’ont pas pardonné à leur mère, mais ne la détestent pas. On comprend que Pauline n’est pas restée très longtemps avec Jeffrey, sa fille aînée Caitlin croyant même se souvenir que sa mère était partie pour l’acteur qui incarnait Orphée.

 

Riche à crever

Après l’interrogation sur les souvenirs que les enfants garderont des agissements des adultes dans Sauvez le moissonneur et Les enfants restent, cette nouvelle va plus loin et adopte le point de vue de Karin, une jeune fille intelligente et vive à l’aube de l’adolescence qui revient en Ontario voir sa mère Rosemary et ses amis Derek et Ann.

Lorsqu’elle arrive à l’aéroport, elle découvre que sa mère n’est pas accompagnée de Derek, son ami et « collègue », même si la nature de leur relation reste assez vague pour Karin. Les faits sont troublants : Rosemary l’aidait à l’écriture de son livre et a quitté son appartement de Toronto pour emménager dans une caravane près de la maison de Derek et Ann, sa compagne. En revanche, Karin a bien conscience du conflit sous-jacent entre sa mère et Derek, dont l’une des phrases assassines a fourni un titre à cette nouvelle : « Un jour tu seras riche (…) Reste du bon côté avec ta mère (…) Elle est riche à crever. » (rich as stink). Mais si la petite est trop jeune pour percevoir cette différence d’ordre économique, elle en distingue tout de même certains signes, comme les goûts en matière de café.

La relation entre les deux adultes se précise pour le lecteur quand un soir, Derek accueille Rosemary pour dîner avec une sensualité implicite sans toutefois laisser la moindre place au doute. Pendant ce temps, Ann montre sa robe de mariée à Karin, et la maison dégage une atmosphère morose avec une impression de malheur imminent. Pendant la journée Derek semblait mettre cela sur le compte de l’intention d’Ann de la vendre, mais la réalité ne tarde pas à dépasser tout pressentiment. Tandis que les trois autres protagonistes discutent en bas dans une ambiance détendue, Karin est restée à l’étage et enfile la robe de mariée. Puis elle se dirige vers la terrasse pour changer les places à table et au moment de rejoindre le petit groupe dans la cuisine, son voile prend feu à partir d’une bougie.

À l’hôpital, sa conscience revient de son rêve (coma ?) où elle croyait voir Ann à son chevet, mais c’est bien sa mère qu’elle trouve à ses côtés.

 

Avant le changement

La narratrice, sans doute une trentaine bien entamée, séjourne chez son père à l’attitude un peu rustre : sa respiration bruyante et son besoin d’avoir toujours raison sont mentionnés à plusieurs reprises. Elle écrit des lettres à son ancien petit-ami qu’elle semble toujours aimer et dont on apprendra vers la fin qu’il n’était ni plus ni moins qu’un salaud.

À travers des flash-backs incessants vers l’enfance de la narratrice, le lecteur est plongé dans le mystère de toutes ces femmes distinguées qui venaient dans le cabinet de son père. Un jour, elle découvre qu’il pratique des avortements clandestins et l’assiste même lors de l’un d’entre eux : une scène poignante de réalisme qui évite toutefois le piège du gore ou du pathos.

Le lecteur apprend que malheureusement, un tragique événement de jeune femme a fait écho à cette expérience de fille puisque la narratrice a dû avorter. Le père de l’embryon aspirait à être professeur de théologie et ne voulait pas compromettre sa carrière avec un enfant conçu hors mariage. Lorsqu’elle apprend son avortement à son père, celui-ci fait une crise cardiaque.

À sa mort, l’héritage est étonnamment maigre. Tandis que l’avocat chargé de régler la succession pense à une dissimulation d’argent (due à une activité clandestine ?), le lecteur imagine au contraire que l’ancien médecin ne touchait pas des sommes mirobolantes pour ses actes exceptionnels.

 

Le rêve de ma mère

Fait très rare sinon presque unique en littérature, cette nouvelle est racontée du point de vue d’un…bébé ! Elle s’ouvre sur un rêve de la mère de la narratrice dans lequel celle-ci sauve la vie d’un bébé menacé par le froid.  Un rêve qui résonne avec la réalité et le dénouement de l’intrigue vécu par le bébé narrateur.

Jill, apprentie violoniste au conservatoire, vient de perdre son mari à la guerre. Enceinte, elle n’a nulle part où aller et  emménage chez sa belle-famille. La belle-mère est sénile, sa fille aînée Ailsa contrôle tout dans la maison tandis que Iona, la benjamine, est instable et effacée. À la naissance du bébé, le lien maternel ne se construit pas et l’enfant ne cesse de pleurer que dans les bras d’Iona. Il hurle même de manière inquiétante lorsque sa mère reprend ses gammes de violon pour la première fois après son accouchement, ce qui lui vaut une interdiction formelle de la part d’Ailsa de retoucher à cet instrument.

Mais une épreuve arrive à la fois pour la mère et la tante lorsque les trois membres de la belle-famille doivent partir pour un long voyage en voiture. Plus de vingt-quatre heures de séparation entre Iona et le bébé : une éternité. Bien évidemment, ce dernier hurle comme il n’a jamais hurlé, comme pour faire craquer Jill. À bout de nerf et épuisée, celle-ci met une légère dose de somnifères dans le biberon. Le bébé s’endort dans sa chambre et Jill peut enfin faire de même, sur le canapé du salon. Ayant écourté sa visite sous la pression d’Iona, la belle-famille débarque et Iona se rue sur le bébé qu’elle croit mort. S’en suit une hystérie collective pendant laquelle Ailsa, tout en refusant de regarder l’enfant, essaie tant bien que mal de gérer la situation avec le médecin qui habite juste à côté. La narratrice affirme des sentiments et analyses comme s’ils étaient des souvenirs. Ainsi elle n’était pas morte, mais « à distance », et son retour à la vie impliquait sa propre volonté, celle de mettre fin à sa « lutte contre sa mère », et en cédant, d’accepter son « sexe » (female nature).

Après ce véritable chamboulement, la situation se normalise très vite. Jill passe ses examens, gagne sa vie en tant que violoniste et se remarie, tandis qu’Iona se fait à nouveau interner.

 

 

Pourquoi Alice Munro est-elle l’un des meilleurs auteurs de nouvelles ?

Comme annoncé dans l’introduction, Munro vous perd, s’amuse à vous faire douter en permanence. On se pose de multiples questions pendant et après la lecture d’une nouvelle. J’ai quitté ma séance de Book Club avec plus d’interrogations qu’en arrivant. Le groupe était presque toujours incapable de trancher. Mais comment fait-elle ?

Munro use et abuse de techniques de narration acrobatiques, notamment des voyages dans le temps. Tout d’abord de manière traditionnelle pour le meurtre de la nouvelle éponyme, avec une ouverture sur la découverte du corps, puis un changement total de personnages qu’on ne comprend que tardivement, pour au final aboutir à une élucidation – et encore ! – du crime. Dans Jakarta, Munro fait appel au mécanisme inverse du procédé habituel de narration consistant à commencer un récit du point de vue d’une personne âgée avant de recourir à des retours en arrière. Ensuite, elle opère des va-et-vient temporels réguliers entre les deux jeunes couples et les vieux amis Sonje et Kent. Dans Les enfants restent, le temps de la narration est encore plus surprenant : on laisse croire que tout le récit, raconté du point de vue de Pauline, est au présent, alors qu’il est un lointain souvenir et que sa fille aînée Caitlin est adulte. Même chose dans Riche à crever où la petite Karin est « actuellement » dans une chambre d’hôpital.

En outre, la palette de narrateurs et perspectives est exceptionnelle. On commence par découvrir un corps à travers des yeux d’enfants, puis l’élucide à travers ceux de l’infirmière de la femme et complice du tueur ! Dans Jakarta, les souvenirs de jeunesse sont racontés du point de vue de Kath, un personnage absent – et pourtant vivant – du temps présent. Dans Sauvez le moissonneur, la relation entre Eve et Sophie reste floue pendant de nombreuses pages, et le lecteur apprend bien tard que son référent, Eve, est la mère de Sophie. Même chose pour le sexe du narrateur dans Avant le changement. Sans compter la narratrice anonyme de Cortes Island, et surtout le bébé de la nouvelle de clôture. Une prouesse.

Mais s’il fallait qualifier la virtuosité de Munro en un mot – celui que j’ai d’ailleurs choisi pour la petite conclusion individuelle lors notre réunion de Book Club, ce serait mystérieux. En effet, le doute plane dans tous les recoins du récit, sans parler des fins totalement ouvertes : Mme Quinns raconte-t-elle des histoires pour se venger de son mari au crépuscule amer de sa vie ? Que ressent Enid pour Rupert dont elle s’est tant moqué à l’école ? Que va-t-il se passer entre eux sur cette barque à l’abri des regards ? Et si Sonje n’était pas aveuglée par son grand amour pour cet homme plus âgé et volage ; après tout, peut-être Cottar a-t-il vraiment mis en scène sa mort pour « refaire sa vie » tranquillement à Jakarta ? Comment interpréter les rêves érotiques tordus d’Enid et de la narratrice de Cortes Island ? Par la culpabilité sans doute. Rappelons que ce thème est très cher à Munro qui a grandi dans une minuscule communauté épiscopalienne – donc sans les vertus de facilité de la confession suivi du pardon propres au catholicisme – et extrêmement bigote en Ontario. Pourquoi Rosemary, alors qu’elle est « riche à crever », vit-elle dans une roulotte à côté de la maison d’un couple dont l’homme avec qui elle travaille la malmène ? Et quelle symbolique dans cette scène où une jeune fille pré pubère prend feu déguisée en mariée ? Quant au père de la narratrice d’Avant le changement, exerçait-il des avortements clandestins par conviction ou par intérêt financier ? Si cet acte le débectait, cela expliquerait sa crise cardiaque à l’annonce de l’avortement de sa fille. Elle ne le saura jamais. Et enfin comment la narratrice-bébé du Rêve de ma mère a-t-elle pu sciemment rejeter sa mère et tout faire pour la couper de sa passion, la pousser à l’infanticide – une idée qui ne lui a pas traversé l’esprit, mais qui semblait l’intention du bébé – et finalement revenir au lien maternel, seule condition à l’acceptation de sa féminité ?

 

Féministe, peut-être – ode à la liberté des femmes, sûrement

Si la relation mère-fille est au cœur de quatre nouvelles, c’est parce que le recueil entier est une ode à la liberté des femmes. Le titre annonce la couleur, peut-être avec ironie, car l’idéal de la femme aimante et de la mère nourricière se prend un gros coup de pelle dès la première intrigue.  La vie de Munro – son enfance dans les contraintes de la religion, son mariage précoce, sa difficulté à écrire tout en étant enfermée dans son statut de mère et femme au foyer, sa culpabilité vis-à-vis de sa mère mourante et dépendante – concentre les grandes problématiques auxquelles toutes les femmes de sa génération ont été confrontées. La religion et l’asservissement des femmes dans les sociétés occidentales d’après-guerre constituent un véritable mur contre lequel s’abat le désir d’émancipation légitime et vecteur de culpabilité. Celle-ci est présente dans chaque nouvelle, et se déploie particulièrement dans le rapport à la maternité. Tandis qu’Enid n’a pas procréé au grand dam de sa mère et constate, désolée mais pas surprise, que Mme Quinn déteste ses filles, Kath est rappelée à son devoir de mère pendant une danse lascive. Quant à Eve, avec son prénom évocateur du péché, elle se découvre une attirance pour le même sexe à un âge très avancé et fait porter sans le vouloir la responsabilité du secret sur la génération suivante – en l’occurrence son petit-fils. Mais sa fille Sophie n’est pas exempte de ce même sentiment de culpabilité puisqu’elle repousse (l’annonce de) son départ de la maison de vacances partagée avec sa mère. Mais la culpabilité la plus flagrante et objectivement justifiée – même si elle l’est tout autant que la faute est justifiable – reste celle que ressent Pauline, la femme adultère qui abandonne ses enfants. Caitlin ne lui pardonnera sans doute jamais. Toutefois le lecteur ne peut avoir que de l’empathie pour cette femme enfermée dans le carcan du foyer, de sa belle-famille, et pour qui le théâtre était une échappatoire, absolue : partir c’était partir entièrement puisque « les enfants restent ». Avant le changement fait figure d’exception car elle tourne autour d’une relation fille-père. La culpabilité de la narratrice vis-à-vis de la naissance avortée n’est pourtant pas développée de manière explicite, contrairement à celle vis-à-vis du père, et même celle du père directement. Responsable mais non coupable de deux « morts », la narratrice dirige pourtant ses écrits et pensées vers celui qui est à l’origine – directement puis indirectement – des deux drames. Enfin la dernière nouvelle s’ouvre sur la culpabilité de la mère, avec ce rêve où elle sauve un bébé in extremis de la mort. Le conflit entre son devoir de mère et sa passion fait écho à la biographie de Munro – laquelle serait une synthèse des tiraillements entre le foyer et la création auxquels sont confrontées la narratrice de Cortes Island avec l’écriture, et Jill avec la musique. Les rêves ont une double fonction dans les nouvelles, ils sont à la fois expression des frustrations (sexuelles) des femmes assignées à un rôle pesant et vecteur des plus grands flous. Réalité ou imagination ? Tout comme Iona croit avoir vu le bébé mourir, peut-être Mme Quinns délire-t-elle complètement dans son histoire de meurtre ? Mais dans la nouvelle la plus aboutie concernant cet aspect du rêve, l’acceptation – décrite comme volontaire ! – par le bébé narrateur de son sexe féminin passe par la paix avec sa mère et apparaît alors comme une question de vie ou de mort. Seule la mort permettrait d’échapper à sa condition de femme. C’est sur cette vision radicale de la femme que s’achève ce recueil qui, à travers des portraits d’avant la révolution sexuelle, livre une véritable réflexion sur la condition féminine et l’impossibilité de compromis à laquelle elle est soumise.

De leurs côté, les hommes sont toujours des personnages secondaires : plus libres, ils sont forcément moins intéressants. Même lorsqu’un médecin avorte des femmes, il n’y a aucune certitude quant à ses pensées et émotions car son activité est décrite du point de vue de sa fille. Et même s’il fait quelque chose de grand, son portrait n’est pas très flatteur : il respire fort et se montre tellement cassant avec sa fille que le lecteur croit pendant des pages que le narrateur est son fils. Mis à part dans Cortes Island où la harpie prend le dessus, les archétypes masculins sont d’ailleurs souvent prétentieux et jamais très reluisants. Dans L’Amour d’une honnête femme, on a droit au père violent, au vieux libidineux et au mari jaloux, mais plutôt sympathique car ancienne victime et bon justicier. En y regardant de plus près, les personnages masculins les plus tendres sont encore des petits garçons. Dans Jakarta, Cottar est un polygame ultra charismatique qui se serait fait passer pour mort afin de se débarrasser de sa petite amie trop enamourée, tandis que son strict opposé, Kent, se contente d’être ridicule. Persuadé, comme tous les hommes, que son ex s’intéresse à sa vie des décennies plus tard, il rend visite à Sonje dans l’espoir que celle-ci raconte à Kath à quel point il a bonne mine et semble heureux avec sa nouvelle femme beaucoup – beaucoup – plus jeune. Dans Sauvez le moissonneur, c’est l’apothéose : un groupe d’alcooliques rustres et crades. Et enfin, on retrouve l’arrogance, visiblement le principal trait masculin d’après Munro, dans toutes les nouvelles qui suivent. Dans Les enfants restent, les femmes sont ouvertement considérées comme inférieures, incapables de raisonnement et incultes. Elles n’échappent pas au sarcasme permanent des deux hommes de la famille. Si la mère de Brian n’a aucun sens de l’orientation, c’est parce qu’elle est une femme selon son père, et parce qu’elle est sa mère selon Brian. Quant à Pauline, l’annonce de sa connaissance de la pièce Eurydice lors de sa rencontre avec Jeffrey provoque l’agacement de celui-ci. Certes on comprend qu’elle se barre, mais on regrette qu’elle quitte un con pour un autre. Dans Riche à crever, Derek possède un grave complexe de supériorité – ou plutôt d’infériorité, comme le prouve son allusion à la fortune de Rosemary – et se montre odieux avec cette dernière, elle-même caricature de la femme dévouée puisqu’elle a tout abandonné pour l’aider à écrire son livre. Malgré cette compétition sans merci, le mystérieux destinataire des lettres de la narratrice d’Avant le changement remporte haut la main le prix du Salaud d’or. Faire avorter une femme pour ne pas nuire à sa réputation et à sa carrière…Champion. Enfin même mort, le mari de Jill ne nous fait pas trop de peine, car lui aussi est décrit comme arrogant et sarcastique.

Décidément, l’ode à ces femmes qui font face aux difficultés de leur condition ne saurait être rédigée sans une certaine sévérité à l’égard de l’autre plateau de la balance, celui des hommes et de leur arrogance due à la place privilégiée offerte par une société qui leur est largement favorable. En esquissant la lourdeur de ces Messieurs, Munro fait mieux ressortir la hauteur des femmes sur l’autre plateau de la balance sociétale.

L’intégrale Maus, Art Spiegelman

La dernière fois que j’ai lu une bande dessinée doit remonter au collège. CDI, le dernier Titeuf, les regards jaloux et impatients de mes camarades ayant remarqué trop tard le nouvel arrivage. Autant dire que le gouffre est aussi immense sur le plan temporel que thématique, mais il faut là encore remercier mon Book Club qui m’a donné l’occasion de m’ouvrir à quelque chose d’inhabituel : un roman graphique sur la Shoah. Un OVNI tel qu’il a bien fallu lui remettre un prix Pulitzer spécial en 1992.

 

La chasse à la souris (Mon père saigne l’histoire)

La première partie relate un jeu – qui n’en est bien évidemment pas un – du chat et de la souris entre les juifs, représentés sous les traits de souris, et les Allemands, de vilains matous.

À la fin des années 70, Art Spiegelman est un jeune dessinateur qui vit à New York en concubinage avec une Française. Ses parents ont tous deux survécus à Auschwitz, mais seul son père Vladek est encore de ce monde, sa mère Anja s’étant donné la mort il y a une dizaine d’années. Art mûrit le projet de raconter l’histoire de ses ancêtres et multiplie dans ce but les visites à Rego Park dans l’appartement de Vladek, avec lequel il entretient pourtant des rapports conflictuels.

Dans un anglais à la grammaire yiddish, le père commence par sa jeunesse à Częstochowa, ville du sud de la Pologne, qu’il quitte après avoir rencontré Anja, cette belle jeune femme issue d’une famille de riches commerçants. Vladek s’installe alors à Sosnowiec pour reprendre l’usine de tissu de son beau-père. Peu après, le couple donne naissance à leur premier enfant, Richieu. Mais Anja, jeune femme de nature mélancolique, fait une dépression qu’elle tente de soigner avec son mari pendant un séjour dans un établissement spécialisé en Tchécoslovaquie. À leur retour de cette zone occupée par les nazis, Vladek doit combattre pour défendre la Pologne contre les Allemands. Ces derniers l’arrêtent et, prisonnier de guerre, il est enfermé pendant quelques mois dans un camp de travail. Une fois relâché dans une zone occupée par la Pologne, il rejoint clandestinement sa famille à Sosnowiec, désormais annexée au Reich.

L’étau se resserre : les juifs du ghetto de la ville sont parqués à Środula, un village proche et depuis lequel les travailleurs doivent se rendre à marche forcée chaque jour à Sosnowiec. Nous sommes en 1943 et les juifs savent que les autres souris emmenées dans des trains ne reviennent jamais. Craignant pour la vie de leur fils, Vladek et Anja se décident alors à envoyer le petit Richieu chez une tante dans une autre ville de Silésie. Mais la situation dans ce ghetto est sans issue et face à une perspective de mort lente et douloureuse dans les camps, cette tante préfère se suicider après avoir empoisonné Richieu et les autres enfants confiés par la famille. Les parents l’apprendront après la guerre. Pendant ce temps, la traque se poursuit et la famille construit des cachettes ingénieuses pour échapper à la Gestapo. Tandis que Środula se vide de ses juifs, les membres restants de famille sont déportés. Toujours moyennant rémunération, le couple Spiegelman se cache alors chez des Polonais de Sosnowiec, tandis que la souris Vladek se déguise en cochon pour s’alimenter au marché noir. Mais l’inéluctable se produit lorsque Anja et Vladek tombent dans un piège. Ils reçoivent une lettre de leur neveu – en réalité écrite sous la contrainte – leur conseillant de rejoindre la Hongrie, soi-disant un pays sûr. Mais les passeurs sont de mèche avec la Gestapo et le couple est arrêté dans un train, puis déporté à Auschwitz.

L’enfer d’Auschwitz (Et c’est là que mes ennuis ont commencé)

Dans cette deuxième partie axée sur la survie de Vladek à Auschwitz jusqu’à la libération des prisonniers en 1945, le récit du père est souvent entrecoupé par les questionnements du fils. À noter que ce volet a été ajouté à la première partie plusieurs années après la parution et l’immense succès de celle-ci, mais j’aborderai les questionnements de l’auteur et notamment sa culpabilité dans mon analyse.

Pendant ses dix (?) mois à Auschwitz, Vladek se montre fin stratège en plus d’avoir énormément de chance. Ses connaissances de l’anglais lui permettent d’abord d’être protégé par un kapo polonais et de bien manger. Comme les autres prisonniers, il est ensuite soumis à la faim, au froid et au travail harassant, avant de s’infiltrer dans d’autres fonctions qui le mettent à l’abri, en particulier celle de cordonnier. Vers la fin, sa robustesse naturelle ne suffit plus et, très amaigri, il parvient grâce à une nouvelle ruse à échapper aux contrôles médicaux à l’issu desquels les plus faibles terminent « dans la cheminée ».

Pendant ces quelques mois, il parvient même à communiquer avec Anja, emprisonnée à Birkenau.  Contrairement à son mari qui survit grâce à son égoïsme et sa radinerie, la douce Anja pense à ses amies, partage, mais bénéficie surtout de la protection d’une kapo polonaise qui l’apprécie.

Des bruits courent sur la progression des troupes soviétiques et les détenus déjà très affaiblis sont transférés vers un autre camp. Ces marches de la mort vers l’ouest ont pour but de cacher l’existence des camps par l’évacuation de leurs prisonniers tout en continuant, à l’usure cette fois, le processus d’extermination. Vladek survit jusqu’à Dachau, où il doit faire disparaître les cadavres que les nazis cherchent à éliminer à l’aube de la libération du camp par les Américains. Mais dans ces conditions encore plus difficiles, Vladek contracte le typhus et, tenant à peine debout, passe des semaines entières dans un train bondé à l’arrêt, sans nourriture et entouré des cadavres de plus en plus nombreux des derniers rescapés. Sa force physique et sa malice – il fabrique un hamac d’appoint avec des vêtements qu’il pend aux crochets du train à bestiaux – le sauvent une fois de plus.

Après son retour sur sa terre natale, ses retrouvailles miraculeuses avec Anja donnent lieu à une scène bouleversante.

Épuisé et chamboulé par les souvenirs que font remonter son récit, Vladek, confond Art qu’il a devant lui avec le défunt Richieu et meurt peu de temps après.

 

Un récit habile

Partons sur des bases saines : personne n’est obligé d’apprécier un récit de/sur la Shoah car malgré l’horreur suprême du judéocide, un thème ou sa portée dans l’histoire de l’humanité ne saurait déterminer la qualité littéraire ou artistique d’une œuvre. Dans ce cas précis, on pourrait même avoir le raisonnement inverse, à savoir que l’indicible des faits complique sacrément la tâche et la rendrait presqu’impossible. Mais le devoir de mémoire n’est-il pas toujours plus efficace à travers l’art que les cours et livres d’histoire ? Dans tous les cas, L’Holocauste ne fait pas exception à la supériorité du récit vis-à-vis son thème, car La Liste de Schindler est autant un chef d’œuvre que Elle s’appelait Sarah m’a profondément ennuyée. Mais si « la littérature doit, soit enrichir l’esprit, soit le bouleverser » (Calaferte), Maus réussit les deux. Contre toute attente, j’ai rarement lu un récit sur la Shoah aussi instructif et enrichissant que cette bande dessinée.

Tout d’abord, l’animalisation des « groupes » humains est un choix en apparence surprenant, mais qui prend tout son sens à la lecture. Il permet de mieux représenter l’interminable cache-cache, le « jeu » – selon l’expression consacrée, nous ne sommes pas dans La Vie est belle ! –  morbide et cruel du chat et de la souris. J’ai relevé deux pans dans cette métaphore. La première se pose au niveau animal car pour avoir eu l’occasion d’observer le chat de mon enfance à la campagne, j’ai retrouvé dans Maus toutes les caractéristiques de la chasse à la souris : une lutte disproportionné entre un chat bien plus fort et une souris sans défense, la cruauté et la persévérance du prédateur qui n’abandonnera jamais sa proie (cf. la toute fin du récit de Vladek, et notamment les marches de la mort) et enfin la lente agonie de la souris, entrailles à l’air, qui couine en se vidant de son sang sous les griffes du chat tout puissant (cf. le travail forcé des juifs, les conditions de vie terribles dans les ghettos, et enfin l’usure maximale des corps des prisonniers dans les camps de travail). Le deuxième pan renvoie tout simplement à une réalité historique : les juifs étaient comparés par les nazis à des rongeurs qui volaient le pain des Allemands. Nuisibles, mais aussi écœurants par rapport à la prestigieuse race aryenne, il fallait les éradiquer. Quant aux Polonais représentés sous les traits du cochon, animal impur dans la religion juive, on ne peut nier – sans toutefois le condamner – le parti pris de Spiegelman. Le scandale précédant la parution du livre en Pologne est compréhensible : ce peuple qui vivait en parallèle d’une forte population juive est représenté comme farouchement antisémite, toujours prêt à dénoncer des juifs.

Et puis surtout, surtout, la beauté de Maus et son parfait accomplissement du grand « devoir de mémoire » résident dans son récit sous forme de transmission. Ces va-et-vient permanents entre le passé de Vladek et le présent de son fils fonctionnent comme des reprises de souffle qui viennent interrompre une lecture parfois éprouvante.

Le sentiment de culpabilité des victimes

Mais ce n’est bien évidemment pas l’unique fonction de ces basculements temporels et de point de vue puisqu’ils posent une problématique cruciale et originale sur la Shoah, celle du sentiment de culpabilité des victimes et de leur descendance. La culpabilité des complices est aussi abordée, notamment celle des Polonais et même – de façon très succincte – des Français lors d’une conversation entre Art et sa femme Françoise où le narrateur insiste sur la collaboration et l’affaire Dreyfus, mais celle des survivants de la Shoah est selon moi le thème principal de cette bande dessinée. Environ deux tiers des juifs d’Europe ont été exterminés par les nazis ; imaginons alors, avec des statistiques aussi glaçantes, ce qu’a dû ressentir le dernier tiers. Le fameux « pourquoi moi ? » vient s’ajouter au traumatisme de la vie passée dans les camps, entre la faim, la souffrance, la maladie, les humiliations et surtout l’environnement peuplé de cadavres. Tout individu doté d’un minimum d’empathie – tout individu « normal » donc – se sent forcément coupable d’échapper à un massacre collectif. Les témoignages de rescapés du Bataclan l’ont confirmé, et c’est encore plus vrai à l’échelle de la plus grande honte du XXe siècle. Mais le sentiment de culpabilité des victimes va encore plus loin : il s’étend aux générations suivantes. Je l’ai personnellement découvert par hasard via un reportage sur le chanteur Mike Brant (que celui qui ne s’est jamais perdu sur YouTube me jette la première pierre), victime du syndrome de la deuxième génération. Fils d’une rescapée d’Auschwitz, il a hérité du traumatisme sans l’avoir vécu ni entendu de la bouche de sa mère. Les scientifiques expliquent cet obscur traumatisme transgénérationnel par une transmission génétique.

Dans Maus, le sentiment de culpabilité du fils est d’autant plus grand que le père parvient à raconter son enfer de façon plutôt détaillée. Or plusieurs éléments aggravent ce sentiment chez Art : le caractère franchement insupportable de Vladek qui complique les relations père-fils et l’empêche de se montrer aimant, le fantôme du petit Richieu et bien évidemment le suicide de sa mère. Art ouvre d’ailleurs sa bande dessinée sur le caractère conflictuel de sa relation avec son père. Sa position est très inconfortable, et même le lecteur ne sait quoi penser : d’un côté il comprend pourquoi le dessinateur rend visite à son père à reculons, d’un autre il éprouve de la peine pour Vladek, toujours poussé à raconter sa douloureuse histoire par un fils qui semble plus intéressé par son œuvre que par son propre père. Et puis il a ses mots terribles lorsqu’il apprend que son père a brûlé le journal intime de la défunte Anja : « Tu es un meurtrier ! »…

Art exprime clairement les causes multiples de son sentiment de culpabilité – que l’immense succès de Maus viendra aggraver plus tard – dans le cabinet d’un ami psychiatre. Celui-ci lui fait d’ailleurs comprendre que Vladek ne fait que projeter son propre sentiment de culpabilité – celui de tous les rescapés des camps – sur son fils.

 

Un passé commun, des individualités présentes

Cette problématique de la culpabilité ressentie des survivants amène une autre constatation : l’individualité de la gestion du traumatisme. « Victime » n’est pas une identité absolue et immuable, revenir de l’enfer n’empêche  – et, lâchons le mot, n’excuse – pas celui qui devient un salaud et se rend coupable à son tour (coucou Polanski !). En d’autres termes, tous les rescapés de la Shoah ne sont pas identiques et ne sauraient constituer un lot homogène de victimes ad vitam aeternam. Avoir été victime d’un crime contre l’humanité ne fait pas de vous « quelqu’un de bien », et dans le cas de Vladek, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander s’il a tout dit. Sans jugement – les Hommes ne sont ni bons ni mauvais pas nature, mais adoptent un comportement en fonction d’un contexte -, on est en droit de se demander si sa radinerie, sa ruse et sa bonne condition physique sont les seules causes d’une telle chance. J’emploie ce terme très discutable à dessein, puisqu’il a la malchance d’être juif polonais à cette époque tout en échappant longtemps à la déportation, à la chambre à gaz et enfin à la maladie. Le tout grâce à une « chance » plus provoquée que tombée du ciel.  Or son esprit stratège ne l’a-t-il pas poussé à trahir, à collaborer pour sauver sa peau ? Mais là n’est pas la question, et ça tombe bien, cas nous n’en aurons jamais la réponse.

En revanche, on peut affirmer de manière plus certaine que Maus contient plusieurs individualités présentes qui partagent un passé commun. Le personnage de Vladek, raciste, avare et méfiant – cf. prologue où il prononce ces mots après une déception amicale de son fils, enfant : « Des amis ? Tes amis ? Enfermez-vous tous une semaine dans une pièce, sans rien à manger… Alors tu verras ce que c’est les amis ! » – n’incarne absolument pas le résultat unique d’un traumatisme pourtant commun chez les rescapés de la Shoah. À noter que sa personnalité agaçante empêche elle aussi toute l’œuvre de tomber dans la facilité du pathos absolu. L’empathie à la lecture des horreurs qu’il a traversées se pose bien plus sur les autres, les moins « chanceux », que sur le narrateur même. Comme s’il y avait une injustice – l’égoïsme triomphe tandis que les cadavres s’amoncellent autour de lui – dans l’injustice de la Shoah. Or ce caractère, cause et non conséquence de sa survie, est à l’opposé de celui de Mala, sa nouvelle femme. La psychologie du personnage n’est absolument pas creusée par Art, mais on sait que Mala est elle aussi une rescapée d’Auschwitz. Dépensière et très patiente compte tenu de la difficulté de sa vie maritale, elle est l’opposée de Vladek. Il en va de même pour la généreuse Anja. Fragile et dépressive, elle survit malgré son sens du partage pendant sa détention à Birkenau. Comme Primo Levi, elle se donnera pourtant la mort des années plus tard. Mais aucun Homme n’étant le fruit d’un déterminisme à la rationalité déshumanisante, certains sont devenus sublimes et ont poussé leur pulsion de vie jusqu’à changer celle de millions de femmes.