Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë

Envie de lire l’un des plus grands classiques de la littérature anglaise ? De vous plonger dans l’une des histoires les plus cruelles jamais racontées et un destin à la fois tragique et destructeur ? Alors lisez Les Hauts de Hurlevent, chef d’œuvre et unique roman d’Emily Brontë, raflée par une tuberculose à seulement trente ans. Au passage, regardez aussi ce petit détournement qui vaut le détour.

Intrigue

L’avant

Pour commencer, la narration même de l’histoire des Hauts de Hurlevent est très particulière puisqu’elle passe par la voix de Nelly Dean, fidèle servante des personnages principaux. Elle travaille à Thrushcross Grange et Lockwood, voyageur en quête de tranquillité, la prie de tout lui raconter sur le misanthrope Heathcliff, son logeur résidant aux Hauts de Hurlevent.

Dans la modeste demeure isolée des Hauts de Hurlevent, au beau milieu de la lande du Yorkshire, la famille Earnshaw semble vivre paisiblement jusqu’à ce que le père se prenne d’affection et ramène chez lui un petit bohémien – Heathcliff – rencontré pendant un voyage à Liverpool. Tandis que Hindley, son frère d’adoption, le roue régulièrement de coup par jalousie, sa sœur Catherine en fait son partenaire de jeu.

Malheureusement, la situation s’envenime à la mort de Mr. Earnshaw. Quand son fils revient après ses études en compagnie de la femme qu’il a épousé entre-temps, il prend la tête de la maison et relègue Heathcliff au rang de domestique tout en l’humiliant à la moindre occasion. À l’inverse, les liens entre Catherine et le jeune bohémien se renforcent au fil des années.

Pendant l’un de leurs nombreux jeux nocturnes dans la lande, ils décident d’épier Edgar et Isabella Linton chez eux, à Thrushcross Grange. Alors qu’ils viennent d’être pris dans la main dans le sac, Catherine se fait mordre par le chien des Lintons en pleine fuite. La famille l’accueille pour la soigner, mais renvoie son compagnon « basané » chez lui. Pendant les quelques mois passés chez cette famille aisée et généreuse, Catherine adopte leurs manières et rentre transformée aux Hauts de Hurlevent. De fait, un écart se creuse vis-à-vis de Heathcliff dont elle n’hésite pas à railler l’apparence négligée.

La femme de Hindley meurt quelques mois après avoir donné naissance à leur fils Hareton, et le chef de famille sombre dans la folie et l’alcoolisme, tandis qu’une tendre amitié grandit entre Catherine et Edgar Linton. Tout en annonçant à Nelly leur mariage à venir, celle-ci avoue ne pas aimer Edgar aussi profondément que Heathcliff. Or le statut social reste la principale cause de son choix, et elle compte bien profiter de celui qu’elle acquerra grâce à son mariage pour améliorer la condition de son âme sœur. Malheureusement, celui-ci n’entend que les mauvaises bribes de la conversation, à savoir que l’épouser reviendrait pour Catherine à « se dégrader ». Blessé, il disparaît pendant plusieurs années et la jeune femme, ignorant tout des causes de cette fuite, tombe malade.

Trois ans plus tard, alors que Catherine est guérie et vit paisiblement à Thrushcross Grange avec les Lintons, Heathcliff refait surface. C’est un homme transformé et riche qui se présente à eux. Même si l’origine de sa fortune n’est pas dévoilée, une chose est sûre : la vengeance est un plat qui se mange froid. Une occasion de la réaliser lui est justement servie sur un plateau : Isabella tombe amoureuse de lui et tout en la méprisant, Heathcliff l’épouse.

Catherine, lucide quant aux sentiments de son grand ami d’enfance et très attachée à sa belle-sœur, tente de raisonner la pauvre jeune fille. Une dispute éclate et Edgar décide alors que Heathcliff n’aura plus droit de cité à Thrushcross Grange, ce qui précipite à nouveau Catherine dans la maladie. Pendant ce temps-là, les Hauts de Hurlevent sont le théâtre de la déperdition. Hindley dilapide son argent au jeu et doit même hypothéquer la ferme auprès de Heathcliff, qui lui-même prend un immense plaisir à « bêtifier » le petit Hareton et à humilier son épouse.

Apprenant la maladie de son véritable amour, il parvient – avec le concours de Nelly – à lui rendre visite en cachette, un excès d’émotion qui finit par tuer Catherine, juste après avoir mis au monde la fille d’Edgar.

Peu de temps après l’enterrement, Isabella profite des absences répétées de son bourreau de mari et s’échappe du domicile conjugal pour s’installer dans le sud de l’Angleterre. Elle y met au monde Linton Heathcliff. Six mois après la mort de sa sœur, Hindley décède à son tour et son rival de toujours devient alors propriétaire des Hauts de Hurlevents. Sa vengeance paraît aboutie, mais elle ne fait que commencer.

L’après

La vie continue après la disparition de la fratrie initiale. Heathcliff, Edgar et surtout la conteuse demeurent, eux, au milieu de trois descendants : Hareton, Cathy et Hinton.

La fille de Catherine, surnommée Cathy par son père par souci de différenciation vis-à-vis de sa mère, devient une petite fille charmante et cultivée qui grandit dans un bonheur à la fois simple et fragile car fondé sur l’isolement. Avec pour seule compagnie celle de Nelly et de son père, la petite fille éprise de liberté n’aura de cesse de repousser les limites géographiques qui lui sont assignées par un père effrayé à l’idée que sa progéniture si pure et bien éduquée puisse rencontrer le mal : Heathcliff. Apprenant que sa sœur Isabella est mourante, Edgar récupère son neveu pour s’en occuper, offrant par la même occasion un camarade de jeu à sa propre fille. Mais le père de Linton insiste pour en avoir la garde.

Pendant trois ans, les deux cousins sont séparés, jusqu’à ce que Cathy rencontre Heathcliff au cours d’une promenade dans la lande. Celui-ci va tout manigancer pour que la jeune femme tombe amoureuse de son fils et l’épouse afin de devenir lui-même propriétaire de Thrushcross Grange à la mort d’Edgar, et même à celle de Linton, si chétif qu’il mourra très certainement avant son père. Commence alors une amitié secrète, épistolaire par la force des choses, entre Cathy et son cousin.

L’année suivante, Cathy et Nelly sont de sortie dans la lande et tombent sur Linton à l’agonie. Or cette rencontre n’avait rien de fortuit, Heathcliff ayant menacé l’enfant afin qu’il persuade les deux femmes de passer le seul de Wuthering Heights. Le maître des lieux les enferme aussitôt et jure de ne laisser sortir Cathy, dont le père est mourant, qu’une fois mariée à Linton. Nelly est libérée au bout de quelques jours, et Cathy réussit à s’échapper avec le concours de Linton, à ses propres risques et périls. Elle arrive juste avant la mort de la personne qu’elle aime le plus.

Désormais épouse de Linton et belle-fille du propriétaire des deux demeures, Cathy s’installe aux Hauts de Hurlevent. Linton succombe rapidement à ses souffrances et la jeune femme cultivée ne répond que par des moqueries aux efforts du timide Hareton pour lui plaire. Nelly arrête son récit à ce moment, et Lockwood comprend enfin qui sont les deux jeunes gens qu’il a vu s’insulter aux Hauts de Hurlevent. Ennuyé par son environnement qu’il avait pourtant recherché au départ, il décide de quitter la lande plus tôt que prévu.

Quelques mois plus tard, ce personnage « prétexte » se retrouve dans la région pour affaires et passe une nuit à Thrushcross Grange puisqu’il continue d’en payer le loyer. L’endroit est déserté et Nelly vit désormais aux Hauts de Hurlevent depuis le départ de Zillah, l’ancienne gouvernante des lieux. Les choses ont bien changé entre les deux jeunes habitants des lieux : Hareton, depuis son confinement à l’intérieur dû à un accident, étudie sous la houlette de Cathy qu’il a réussi à convaincre de sa propre bonne foi et de l’injustice de ses moqueries. Mais la folie dans laquelle sombre Heathcliff peu à peu laisse entrevoir un bonheur complet à venir. Ce dernier se laisse mourir, totalement obnubilé par des visions de sa bien-aimée. Il sera enterré à ses côtés.

Quelques éléments d’analyse

L’origine du mal

Au-delà de l’histoire d’un amour aussi passionnel qu’impossible vers lequel toutes les adaptations cinématographiques se sont égarées de façon simpliste, ce roman fleuve – dépassant tout de même les 400 pages – retrace la destinée d’un personnage principal cruel. Heathcliff est le mal. Cet être au passé mystérieux brave tous les interdits, moraux et sociétaux, pour satisfaire son égoïste amour et son appât du gain. Pour son premier désir, il va jusqu’à approcher le corps de Catherine la veille de ses funérailles afin de remplacer par ses propres cheveux la mèche d’Edgar portée en pendentif par la défunte. Il est même prêt à profaner sa tombe pour être enterré à ses côtés. Quant au second désir, Heathcliff ne recule devant aucune malice ni violence pour l’assouvir. Il séduit Isabella dans le but d’accéder au patrimoine des Linton. Conscient de la santé précaire de son propre fils et désireux de devenir maître de Thrushcross Grange à sa mort, il compte bien profiter des derniers instants en vie de celui-ci pour « arranger » son union avec Cathy. Ne parvenant pas à faire naître une véritable affection entre les deux jeunes gens, il force les choses et use d’un stratagème des plus sadiques pour enfermer Cathy aux Hauts de Hurlevent, allant même jusqu’à la brutaliser.

Mais bien plus que par son amour passionné et exclusif pour Catherine, par sa cupidité sans borne si caractéristique des individus pourris jusqu’à la moelle (rappelons-nous le détestable Julien de Lamare), cet être est mû par le désir de vengeance. La Genèse de celui-ci : son enfance. Elle aurait pu être sauvée par la bonté du père Earnshaw. Mais la jalousie du fils Hindley l’a massacrée. Roué de coups et humilié, le jeune bohémien encaisse sans montrer la moindre souffrance et s’endurcit, rêvant sans doute déjà du fameux plat qui se mange froid. Parti on ne sait où et en possession d’une fortune vraisemblablement gagnée en parfaite illégalité, il revient dans ce trou qui l’a vu souffrir pour le seul plaisir de ruiner son pire ennemi. Mais la mort de celui-ci n’arrête pas l’appétit de Heathcliff qui met un point d’honneur à élever le pauvre Hareton comme une bête.

Catherine, son rayon de soleil entre deux roueries de Hindley, celle qu’il a toujours aimée et réciproquement, aurait pu elle aussi le sauver. Malheureusement, elle choisit un meilleur parti et lui brise le cœur. Là aussi, Heathcliff ne pensera plus qu’à une chose : se venger d’Edgar en mettant la main sur sa fortune. Pour y parvenir, il met au point deux stratagèmes. Tout d’abord, il épouse Isabella qu’il méprise. Certaines manifestations de la cruauté de bohémien choquent : le petit chien pendu avant le départ des jeunes mariés pour Hauts de Hurlevent et une tirade insoutenable où il expose à Nelly tout le sadisme que lui inspire cette fille qui n’a eu que la faiblesse de l’aimer. Deuxième manigance : il force le mariage entre Cathy et son fils.

Dans la demeure lugubre des Hauts de Hurlevent, la violence et la jalousie – d’abord celle de Hindley envers son frère adoptif, puis celle de Heathcliff envers Linton puis Hareton – l’emportent inéluctablement sur l’amour. À l’inverse, la belle et paisible Thrushcross Grange est un havre de paix pour les Lintons, ces gens si bien éduqués, pour la jeune Cathy, et enfin pour tendre amour qui l’unit à Hareton. En quittant la première propriété pour s’installer dans la seconde, celui-ci devient éduqué et semble passer de l’état sauvage à la civilisation.

L’environnement fait donc tout : le mal ne naît pas ex nihilo au sein des individus, mais n’est que l’expression la plus logique et inéluctable d’une enfance, d’un entourage lui-même cruel et violent. Compte tenu de son enfance sordide – devinée – précédant son adoption par les Earnshaw et de celle – racontée – aux côtés de Hindley, Heathcliff n’aurait pu évoluer différemment. Enchaîné au mal, il refuse de quitter cette maudite demeure : il y revient après avoir fait fortune ailleurs et à la fin de sa vie, ne s’installe même pas dans la confortable Thrushcross Grange dont il est devenu bénéficiaire.

Le décor du tragique (comparaison avec une œuvre précédemment chroniquée)

Le Retour au pays natal de Thomas Hardy s’ouvre sur une longue description de la lande et de son caractère réfléchissant vis-à-vis de ses habitants. Emily Brontë ne s’attarde pas autant sur le décor de son histoire, mais les deux œuvres ont en commun le tragique de leurs destins croisés ainsi qu’une bonne dose de surnaturel. D’un côté, Le Retour au pays natal débute par un peuple s’adonnant à des feux de joie dans la lande, « l’homme au rouge » est – à tort – considéré comme la figure du diable et Eustacia Vye comme une sorcière par une habitante qui réussira à la tuer grâce à une poupée vaudou. De l’autre, le visiteur des Hauts de Hurlevent est confronté au fantôme de Catherine dès sa première nuit. Dans le récit de Nelly, la jeune défunte ne cessera de « hanter » Heathcliff, qui en mourra.

La lande est intrigante – même le clip de Kate Bush qui reprend cette esthétique spectrale peut angoisser–, mais elle est avant tout d’un ennui abyssal. Alors que Lockwood recherchait justement le calme et la solitude pour échapper à son quotidien éreintant d’homme d’affaires, il part avant la fin des échéances dues à Heathcliff. Trop affecté par le lugubre de la lande, mais aussi par celui de cette longue histoire qui pourtant le passionne, tout comme son personnage principal. Les caprices météorologiques – évoqués dans le titre même du roman ! – illustrent très bien le danger qui gronde autour de la lande : Lockwood tombe gravement malade après cette fameuse première nuit surnaturelle et Eustacia, qui souffre pendant tout le roman du sinistre de sa région, succombera au caprice de celle-ci pendant une nuit orageuse.

La scène finale réunit d’ailleurs ces deux aspects que sont l’ennui et la mort. Sur le chemin du départ, Loockwood passe devant les tombes de Catherine, Edgar et Heathcliff et s’arrête pour observer le calme de la lande (traduction personnelle de mon édition : « As he gets ready to leave, he passes the graves of Catherine, Edgar, and Heathcliff and pauses to contemplate the quiet of the moors. »).

Le grand roman classique de la passion

Les Hauts de Hurlevent est considéré comme LE roman de la passion amoureuse, avec les excès et les conséquences destructrices que ce sentiment induit. Heathcliff est quant à lui à la fois une figure du mal et de l’attraction que ce sentiment peut comporter. Même si Catherine épouse le gendre idéal, le départ soudain de l’homme qu’elle aime malgré tout la précipite dans une maladie dont elle mettra du temps à se remettre, avant que l’histoire se reproduise suite au malheur de ne plus être autorisée à le voir. Sans guérison, cette fois.

Après Tristan et Yseult, après Roméo et Juliette, la folie de Catherine et Heathcliff est celle de deux êtres qui ne peuvent être réunis. Pourquoi ? D’après le récit de Nelly, la jeune héroïne est elle-même bien consciente qu’elle ne peut épouser ce jeune bohémien et que la société ne saurait tolérer cette union. Un avancement est donc préférable pour elle, lequel s’incarne dans la figure d’Edgar Linton. Les Hauts de Hurlevent, c’est donc dans la culture populaire – le roman est notamment mentionné dans la saga Twilight – l’histoire d’un amour impossible, de deux corps séparés par la société de leur vivant, mais dont les âmes se retrouvent après la mort. Ils seront finalement enterrés côte-à-côte et le fantôme de Catherine hante Heathcliff pour enfin précipiter la mort de celui-ci et l’union tant attendu des deux âmes sœurs. Alors que la mort sépare deux êtres mariés, résultat d’une union sociale et conventionnelle, elle réunit ceux qui ont été séparés par la société et les conventions.

Bonjour Tristesse, Françoise Sagan

Dans le cadre du petit défi « Cette année, je (re)lis des classiques », j’avais opté pour une sélection thématique de mes six œuvres. Pour « l’Amour à la plage », ce sera L’Écume des jours de Boris Vian. Il n’empêche que j’ai récemment lu une autre œuvre de cette liste suggérée : Bonjour Tristesse de Françoise Sagan.

Résumé :

Cécile, la narratrice, vient de rater son baccalauréat, mais compte bien profiter de cet été dans une villa du Sud de la France avec son père, veuf, qu’elle aime plus que tout. La jeune Elsa, la maîtresse actuelle de ce dernier, les accompagne dans ces vacances faites de détente et de mondanités. Tout se passe pour le mieux sous la chaleur écrasante de la côte et Cécile goûte même aux premiers émois sentimentaux – et charnels – grâce à Cyril, un bel étudiant de 26 ans.

Dans ce cadre trop parfaitement léger, l’élément perturbateur s’appelle Anne : une amie de son père chez qui Cécile a même vécu pendant deux ans. Avec son élégance et ses principes, la quadragénaire cultivée représente une menace pour le trio hédoniste composé du père, Raymond, de sa fille et de sa maîtresse plutôt cruche. Lors d’une soirée au casino, l’harmonie est officiellement brisée : Raymond affiche son flirt avec la sublime Anne et Elsa, la rousse à la peau aussi humiliée par le soleil que son cœur ne l’est désormais par le séduisant veuf, décide de quitter la villa. Elle y repassera pour récupérer ses valises.

À l’admiration qu’éprouve Cécile pour Anne se mêle un sentiment d’infériorité inconsciemment distillé par Anne et ses remarques méprisantes de femme profonde et sérieuse. Le ressentiment monte en Cécile, tantôt décidée à tout faire pour éloigner la menace, tantôt calmée par son affection envers cette femme qui a plus d’esprit que de méchanceté. Lorsque le couple lui annonce sa volonté de se marier, la jeune mondaine voit sa vie de plaisirs futiles s’écrouler. Mais une fois de plus, elle parvient à se raisonner en se disant qu’un tel ménage serait un bon moyen de mettre sa vie entre les mains de la droite et responsable Anne.

Le désir de vengeance va toutefois se développer et prendre le dessus à cause des privations ostentatoires imposées par la femme parfaite. Cécile doit travailler pour réussir son baccalauréat. Surprise en train d’enlacer Cyril, la narratrice subit également l’interdiction de fréquenter son amant. Le conflit de pensées atteint un point de non-retour dans l’esprit de la jeune fille lorsque celle-ci se retrouve enfermée dans sa chambre par Anne, dans le but de forcer la bachelière à travailler. Quand Elsa passe finalement reprendre ses valises, Cécile, exploitant sa naïveté, lui fait part de son stratagème.

Il est très simple. Pour libérer Raymond – et bien sûr Cécile – du joug d’Anne et récupérer l’homme qu’elle lui a ravi, Elsa se fera héberger par la mère de Cyril et simulera une aventure avec lui. Enflammé par la jalousie et l’angoisse de ne plus pouvoir séduire à son âge, Raymond ira forcément charmer la belle rousse pour se prouver qu’il n’est plus un vieux Monsieur, mais bel et bien un irrésistible quadra encore capable de récupérer ce qui lui a appartenu.

Le plan fonctionne et Anne, dans une scène littéralement pathétique, surprend un baiser entre son futur époux et Elsa. Comme un symbole poignant de sa perte de face, cette femme jusqu’ici intouchable court telle une petite vieille vers sa voiture. Cécile regrette à la seconde même sa cruauté mais ne peut retenir celle qu’elle a outragée.

Le dénouement est tragique puisque Anne meurt dans un accident de voiture et la narratrice semble pencher pour la thèse du suicide. Après une brève période de deuil et de culpabilité, le joyeux couple père-fille retrouve sa nature, même si Cécile vit désormais avec des relents d’un sentiment nouveau : la tristesse.

Contexte :

S’il est parfaitement légitime de trouver que ce livre a mal vieilli, il faut toutefois – comme toujours – se garder de juger une œuvre avec la perspective de notre époque. Rappelons donc que Bonjour Tristesse est sorti en 1954, donc avant mai 68 – et que son auteure l’a écrit à seulement dix-huit ans. Or toute la force de ce livre réside dans ces deux chiffres.

La France d’après-guerre a été bien secouée par cette fiction décrivant les premiers émois sexuels d’une adolescente, même le lecteur contemporain devra chercher les passages érotiques tant ils lui paraîtront pudiques. Ironie du sort : le livre est aujourd’hui édité en littérature jeunesse à destination des collégiens ! Ce qui n’enlève rien au caractère sulfureux du roman à sa sortie, propulsant le livre en tête des ventes. L’écrivaine encore mineure connaît donc rapidement la gloire et l’argent.

Quant au deuxième chiffre, à savoir l’âge de la narratrice – et de l’auteure – il explique la cruauté de la jeunesse, cette innocence égoïste à l’origine des plus perfides manigances.

Quelques éléments d’analyse :

Au-delà de cet aspect du personnage et de sa portée intemporelle – puisqu’il s’agit là de jeunesse et non d’époque -, quelques détails ont attiré mon attention.

Tout d’abord, l’alliance de la cigarette omniprésente et des virées en bagnole évoque un monde pré-hygiénisme. Le lien entre la clope et le cancer n’étant absolument pas établi, tout le monde a la clope au bec en permanence. Ce détail m’avait également frappée à la lecture de L’Étranger de Camus. Associée à la détente, aux moments d’inquiétude, au soir, à la journée, à la séance de bronzette, au dîner, au petit-déjeuner : elle était le smartphone de nos ancêtres d’après-guerre, un prolongement de la main moins distrayant et porté aux lèvres avec désinvolture.

Quant à l’automobile, il faut bien dire qu’elle était clairement à la mode. Pas de campagnes massives de prévention routière ni de permis à points. Pas de tourisme de masse pour encombrer les routes du sud de la France ni de souci de la pollution atmosphérique faisant passer la voiture de joujou bruyant et excitant à simple moyen de locomotion silencieux au possible et – espérons – bientôt dispensable.

Voici donc deux objets qui, tout en apparaissant certes comme des détails, ont énormément participé à la construction d’une certaine atmosphère dans mon imaginaire de lectrice du XXI e siècle. Ils ne sont que la matérialisation d’un esprit de liberté et d’insouciance totalement assumé par la narratrice et son père.

Bien évidemment, d’autres faits moins sexy montrent que nous sommes bien dans les années 50 : la jeune narratrice rate son bac (qui rate cet examen aujourd’hui ?), elle a vécu dans un pensionnat pour filles et n’en a que plus soif de découvertes sentimentales et sensuelles, et enfin Anne craint un « accident » lorsqu’elle surprend Cécile légèrement trop proche de son amant. Comprenez : la contraception n’était pas une évidence. En revanche, la réprobation initiale d’un Cyril, un peu plus conservateur, à l’égard de la liberté de mœurs de Raymond serait aujourd’hui loin d’être anachronique. La société est restée majoritairement traditionnelle – j’ajouterais de droite – et ne pourrait s’empêcher dans son ensemble de juger avec sévérité un veuf enchaînant les conquêtes féminines – parfois beaucoup plus jeunes, Oh mon Dieu !! – sous les yeux de sa fille. Cyril a au moins l’élégance de ne pas expliciter son jugement…