Anna Karénine, Léon Tolstoï

Je l’ai fait. Cette année 2020 a certes été monstrueuse par bien des aspects, comme elle l’a été pour tout le monde, mais alors au-delà des gros objectifs professionnels et sportifs que j’ai atteint, Anna Karénine relève du record personnel. Il est en effet le livre le plus long qu’il m’ait été donné de lire : 1205 pages (en allemand). Mais surtout, surtout, je ne contesterai pas la formule d’introduction à l’article Wikipédia qui lui est consacré. Il s’agit bien d’un chef d’oeuvre de la littérature. Les destins se croisent, les personnages principaux sont multiples car l’histoire d’amour adultère de l’héroïne éponyme n’est même pas le sujet. Ce pavé où pas un mot n’est superflu retrace l’histoire de la Russie, du chemin de fer aux différences de mentalité entre ses deux métropoles, en passant par l’industrialisation et les nouvelles méthodes d’agriculture. Sans oublier la réflexion intemporelle sur la vie maritale, à l’instar de deux couples antagonistes : Kitty et Lévine d’un côté, Daria et Oblonski de l’autre.

Vies maritales et système de valeurs antagonistes

Anna Karénine, c’est l’histoire d’une passion adultère qui mènera à la perte du nouveau couple aux yeux du monde, et in fine au suicide de la belle Anna. On le sait. Et l’adaptation du roman avec Keira Knightley semble, à en croire la bande d’annonce, largement développer cet aspect. Mais à la lecture du roman, c’est comme si toutes les intrigues parallèles étaient d’importance égale, sans forcément graviter autour du couple Anna-Vronski.

Avant de comparer les vie maritales, j’aimerais évoquer la vision masculine et à mon avis tout à fait juste du mariage que développe p. 466 Serpuchovskoj, ami d’enfance de Vronski. Selon lui, la femme aimée empêche l’avancement d’un homme et le mariage, par la sécurité qu’il procure, permet d’endiguer l’amour afin de mieux se concentrer sur sa carrière.

on ne peut simultanément traîner un fardeau et faire quelque chose de ses mains que si le fardeau est bien attaché à notre dos. Il en va de même pour le mariage.

Une thèse qui rejoint ce que j’ai toujours pensé, à savoir que le mariage est une prison pour les femmes et un gage de sécurité et de tranquilité pour les hommes. La société nous a longtemps fait croire que c’était l’inverse, mais les couples Oblonski-Daria et Anna-Karénine illustrent à merveille les propos du jeune Serpuchovskoj.

L’opposition entre les deux autres couples est passionnante. D’un côté, nous avons la pauvre Daria, mère de famille nombreuse et épouse d’un homme irrécupérablement volage. Elle est épuisée et à plus de trente ans – âge où les femmes étaient périmées à l’époque – sa beauté se fâne à vue d’oeil. C’est avec un malaise teinté de jalousie qu’elle rend visite à sa belle-sœur vers la fin du roman, alors que celle-ci a traversé toutes les étapes avant de pouvoir vivre avec Vronski et leur fille. Se plier au devoir, à la morale, par opposition à la liberté d’une femme resplendissante qui a assumé ses désirs. Mais de l’autre, il y a la simplicité de Kitty qui a épousé un homme moins séduisant et mondain, mais fidèle et amoureux. Elle ne peut resentir de malaise ou de jalousie en pensant à Anna Karénine, son ancienne alliée puis rivale.

Leur vie dans la propriété champêtre de ce dernier donne lieu à la description d’un bonheur conjugual fondé sur la simplicité. Entre la chasse pour Monsieur et la vie domestique pour Madame, le couple s’épanouit hors des mondanités de Saint-Pétersbourg. Loin d’être devenu un ours mal léché après toutes ces années de célibat, l’ancien vieux garçon assume ses efforts et se plie au jeu des concessions. Lévine apparaît d’ailleurs comme le personnage le plus solide et sympathique, et ce tout au long du roman, avant et après son humiliation face à Vronski. Une fois marié, il découvre avec satisfaction que son rapport au travail a changé. Une conscience paradoxalement égoiste de la responsabilité et du devoir priment sur ses réflexions antérieures sur le travail au service du bien commun, du peuple russe, etc. Il en résulte une plus grande efficacité dans le travail concret grâce à un abandon des réflexions sur le but.

Depuis qu’il était marié et vivait sans se poser autant de questions, son travail ne lui procurait plus vraiment de plaisir, mais il était convaincu de devoir le faire, et constatait qu’il avançait mieux qu’avant et s’agrandissait. (p. 1165)

Lors de ses visites dans la capitale, Lévine est toujours frappé par la vacuité des Hommes qui s’exprime jusqu’au bout des ongles.

« Pour moi c’est insupportable », répondit Lévine. « Mets-toi à ma place et essaie de considérer cela du point de vue d’un habitant de la campagne. Chez moi, on fait tout pour conserver nos mains dans un état nous permettant de travailler correctement. C’est pourquoi on coupe nos ongles court et retrousse parfois nos manches. Mais ici, les gens font exprès de se laisser pousser les ongles pour qu’ils soient aussi longs que possible, et portent des boutons de manchette gros comme des soucoupes. Et tout cela pour que leurs mains ne puissent plus servir à quoi que ce soit. »

« À la campagne, on se rassasie le plus vite possible afin de retourner travailler, et là, nous sommes en train de manger le plus lentement possible sans nous rassasier ; pour cela, nous mangeons des huîtres… » (p. 58)

Alors qu’il n’est encore qu’un prétendant pour Kitty, Lévine divise les parents de la jeune fille. La querelle est éloquente car permet de montrer deux systèmes de valeurs antagonistes. D’une part, la mère a plus d’ambition pour sa fille que ce petit propriétaire terrien trop vieux et sans envergure, et voit en Vronki un meilleur parti. Ainsi, poursuit le narrateur omniscient, elle ne le comprend pas et préfère l’éclat du jeune officier. Elle n’apprécie pas les jugements cassants – à l’instar des deux extraits cités plus haut – et la maladresse de Lévine en société. Qu’un tel comportement devienne critère de jugement de valeur d’une personne est déjà très éloquent, mais ce n’est pas tout. Au-delà du côté rustre de cet homme qui mène « une vie non civilisée à la campagne où il n’est en contact qu’avec le bétail et des paysans » (p.69), ce qui lui déplaît le plus est la passivité – comprenez le respect ! – de Lévine. En effet, il gravite autour de sa famille sans agir, comme s’il craignait d’entacher l’honneur de celle-ci par une demande en mariage. Bref, il n’est pas assez entreprenant et sa prudence ou timidité a valeur de lâcheté aux yeux de cette femme.

Misogynie ordinaire des auteurs classiques du XIXe

Évidemment, #notallmen. Pour la démonstration de la misandrie d’un roman du XIXe, c’est par ici. Mais le point de vue de la princesse que je viens de développer donne l’occasion à l’auteur de nous infliger de bons vieux clichés sur les femmes. On y a droit dans tous les grands romans : elles sont superficielles. Car le jugement porté par la mère de Kitty sur le bon Lévine résonne comme typiquement féminin. C’est bien connu : les femmes méprisent les hommes respectueux, ces bouffons. 143 ans plus tard, certains hommes se complaisent dans leur haine des femmes et creusent toujours ce sillon avec leur fameux « nice guy », cet homme imaginaire maladroit mais gentil que ces pestes rejettent au profit du beau connard. Sans compter cette pépite à la même page :

La princesse, au contraire, déclara, avec cette habitude propre aux femmes qui consiste à éviter un sujet,

Superficielles et perfides donc…

Parlons de l’essentiel, car la mère de Kitty est un personnage plus que secondaire. L’héroïne éponyme du roman se suicide à la fin. Soit. Tolstoï se serait inspiré d’un fait divers : la maîtresse de son voisin se serait elle aussi jetée sous un train. Soit. Le problème est que grâce aux débats féministes de ces dernières années, je me suis rendue compte que c’était le sort réservé par de nombreux auteurs à leur héroïnes. Pour les punir de leur démesure, ils les tuent, de préférence via leurs propres mains de femmes repenties. De l’amour de Phèdre pour son beau-fils à la passion adultère d’Anna Karénine en passant par celle d’Emma Bovary, toutes se devaient de punir leur propre immoralité. Une femme n’a le choix qu’entre la servitude et la mort. Tout désir de liberté se voit avorté par la plume d’hommes illustres, comme si leur propre servitude intellectuelle – malgré leur génie/talent/travail incontestable ! – devait se projeter chez des personnages féminins, dont la liberté les insupportent trop pour les laisser en vie. N’oublions pas que la misogynie en dit toujours plus sur le misogyne que sur les femmes sur lesquelles il s’acharne.

Misères et misères de la noblesse russe

Au milieu de toutes ces histoires d’adultère – et oui, n’oublions pas le frère d’Anna – Tolstoï n’est pas tendre avec la noblesse russe. Nous avons vu précédemment que le personnage de Lévine permettait de critiquer celle-ci, mais il n’en constitue pas l’unique occasion. Ainsi l’attitude d’Alexis Karénine surprend. Sa femme lui ayant avoué sa passion pour Vronski, il pardonne à condition de sauver les apparences. Qu’elle en aime un autre n’est pas le cœur du problème, il en va uniquement de sa réputation. Or la morale dominante dans son milieu est inversée : le cocu ne mérite ni compassion, ni soutien. Bien au contraire.

Il sentait qu’il ne pouvait plus supporter le mépris et l’humiliation qu’on lui infligeait de toutes part ;

Il sentait qu’il ne pouvait se débarrasser de la haine des autres, car cette haine ne venait pas du fait qu’il était une mauvaise personne, il aurait alors pu s’efforcer de devenir meilleur, mais du fait qu’il était malheureux, et ce de manière ignominieuse et répugnante.

Il sentait que les autres l’anéantiraient comme des chiens mordraient jusqu’à la mort un autre chien déchiqueté par ses blessures et gémissant de douleur. (p. 753)

Pire, lorsqu’Anna et Vronski reviennent en Russie après leur intermède de bonheur à l’étranger, ils vivent certes en marge de la bonne société, mais suscitent à la fois la désapprobation et l’admiration chez celle-ci. Son regard est ainsi bien plus cruel vis-à-vis d’Alexis, la victime.

Le suicide de l’héroïne n’a rien à voir avec une éventuelle réprobation de la noblesse russe, le couple étant parvenu à recréer une micro-société fort agréable, mais provient de la culpabilité d’Anna. C’est bien ce sentiment qui ronge la jeune femme et la poussera, privée de son fils et peu aimante vis-à-vis de sa fille en commun avec Vronski, à créer des tensions de plus en plus éclatantes au sein de son couple. Une folie même, qui se terminera comme vous le savez.

NB : Tous les passages du roman sont des traductions personnelles de l’allemand.

La Ville noire, George Sand

Après ma découverte de Poe, je continue sur ma lancée, car j’ai mis cette période de confinement à contribution pour lire les ouvrages de ce challenge de…2018. En d’autres termes, chacun son rythme ! Rendez-vous en 1861 avec la grannnnde George Sand, précédée dans mon esprit par sa réputation de femme libre. Voyons voir si son œuvre, du moins La Ville noire, m’est aussi sympathique que sa vie. La réponse est plutôt oui. J’ai trouvé la lecture de ce roman industriel oublié – cf. mon joli exemplaire en photo, tiré de la collection « Forgotten Books » – fort agréable.

 

L’histoire en quelques mots

Nous sommes dans la deuxième moitié du XIXe siècle, en pleine ère industrielle. Pour vous planter le décor rapidement : imaginez-vous une ville sans nom dont l’activité principale est le travail du fer. Elle est divisée en deux parties à la fois antagonistes et complémentaires. Tout d’abord la Ville-haute, avec ses jolies villas bourgeoises, peuplée de médecins et riches industriels. Et puis la Ville-basse, autrement dit la Ville noire, ce cœur bruyant et prolétaire centré sur le Trou-d’Enfer, où le torrent alimente couteliers, armuriers et serruriers. Étienne Lavoute – pas Lantier ! – dit Sept-Épées est un jeune et bel artisan extrêmement doué. Orphelin débarqué de sa campagne, il vit chez son parrain, le père Laguerre, et contrairement à celui-ci qui méprise la Ville-haute, il rêve de la conquérir en devenant son propre patron. Un autre personnage est aux antipodes d’une telle ambition : c’est la douce Tonine, nièce de son ami Louis Gaucher. Le problème est que les deux jeunes gens s’aiment…

 

Les jeux de l’amour et de l’orgueil

Dès le début, l’histoire entre Tonine et Sept-Épées est difficile à suivre. « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué », tel est leur leitmotiv. Or les histoires d’amour belles et durables ne commencent jamais par des évidences – et pas que dans les romans. Tonine, désabusée de la Ville-haute à cause de la manière dont sa grande sœur, chez qui elle vivait, a été bafouée puis laissée dans le dénuement par l’homme qu’elle y a épousé, a bien retenu la leçon. D’une beauté simple et reconnue par tous, elle reste donc méfiante vis-à-vis des nombreuses propositions, y compris celle de Sept-Épées. Comprenant qu’il n’est pas certain de vouloir l’épouser, elle feint le refus pour ne pas compromettre l’estime que Gaucher porte au jeune homme. Prévenante, mais ferme.

Quant au jeune homme, il tente de surmonter son dépit amoureux en se concentrant sur son ambition : lancer sa propre usine. Il rachète pour une bouchée de pain un petit atelier sur un rocher alors qu’il vient de sauver son propriétaire du suicide, et se persuade que la faillite de l’entreprise actuelle est due à la folie de son propriétaire. Mais son hypothèse s’avère erronée et la prétendue bonne affaire se transforme en fiasco. C’est alors qu’il décide de partir pour apprendre les techniques commerciales des autres villes et régions pour in fine tenter sa chance en tant que négociant. Malheureusement, impossible d’oublier Tonine. En résumé, le jeune homme qui boudait le bonheur conjugal et familial simple de son ami Gaucher à l’ouverture du roman semble toutefois fixer son attention sur une seule et même personne, au-delà de son ambition et volonté d’ascension sociale. Pourquoi cela ? Et bien à cause du sacro-saint principe du fuis-moi, je te suis…pardi !

« une loi de la nature qui condamne à une ténacité singulière les amours non satisfaits. Cela est triste à dire, mais on oublie plus souvent la femme qui vous a donné du bonheur que celle qui vous en a refusé. Sept-Épées combattait bravement son orgueil [à noter que Tonine en fait de même de son côté], dont il avait reconnu les dangers ; mais on se modifie, on ne se transforme pas, et il y avait en lui une blessure qui saignait toujours. Il s’en apercevait surtout au moment où il se piquait de l’oublier » (p. 192)

Par ailleurs, cette intrigue alambiquée autour des deux amoureux montre l’importance de la réputation pour les deux sexes, mais bien évidemment de façon plus marquée pour la femme. Il est hors de question que Tonine prenne le risque de se compromettre en officialisant une relation avec un homme sans être certaine qu’il l’épousera. Elle perdrait la face. Il en va de même pour Sept-Épées qu’elle préserve par un subterfuge, puisqu’il est inenvisageable qu’il passe pour un garçon léger auprès de Gaucher, son ami cher. Bref, les amours de l’époque étaient indissociables de la réputation, et l’histoire de la grande sœur de Tonine sert de mise en garde. Toujours rester prudente et, lâchons-le mot, orgueilleuse. Quitte à souffrir de devoir renoncer à l’homme qu’on aime, car après tout, mieux vaut une séparation juste qu’une officialisation « fatale ».

 

Un personnage idéalisé

Sand campe alors un personnage un peu trop parfait à mon goût, une espèce de sainte qui endosse toutes les qualités idéalement attribuées aux femmes – surprenant pour une écrivainE. Ainsi notre héroïne fait preuve d’un dévouement sincère pour tous les habitants de la Ville-basse, en particulier envers le pauvre Audebert. Véritable maman/infirmière, elle le veille sans relâche après son ultime excès de folie. Elle est la seule à lui faire entendre raison, et finit par le guérir à force de soins réguliers et d’attention. La jeune femme sauve même Sept-Épées in extremis de la noyade ! Pas étonnant qu’avec une telle personnalité, le brave docteur Anthime la demande en mariage. Mais Tonine reste sincère jusqu’au bout : elle refuse, certainement pas intéressée par une union sociale avec un bon parti de la Ville-haute, et encore moins amoureuse du jeune praticien. Son cœur n’a jamais cessé d’appartenir à Sept-Épées, qui pense à elle en ces termes lors de son périple initiatique :

« Il revoyait alors la princesse de la Ville noire avec sa pâleur pensive, son regard mystérieux, sa gaieté sans bruit, son dévouement sans affectation, sa sensibilité sans niaiserie, son esprit pénétrant, que rien ne pouvait tromper, et sa bonté forte, qui pardonnait tout. Tonine n’était pas une femme comme les autres, et en pensant à elle le jeune artisan se sentait monter au-dessus de sa sphère. » (p. 162)

Bref, une madone.

 

Un roman industriel à la gloire de la production

À travers le personnage de Tonine, certaines valeurs sont ainsi glorifiées, à savoir la vertu, la ténacité – elle ne cède pas malgré son amour pour Etienne –, l’altruisme, le dévouement, le travail, et surtout l’humilité puisqu’elle reste sourde au chant des sirènes de la Ville-haute. Fière de sa Ville noire, elle ne voit pas l’intérêt d’en sortir et préfère vivre parmi les siens. Et les noces finales entre les deux amoureux sont le théâtre d’une véritable ode à ces valeurs universelles.

« La caverne des noirs cyclopes peut effrayer les regards du passant ; mais celui qui a longtemps vécu dans ces abîmes et dans ces flammes sait que les cœurs y sont ardents comme elles et profonds comme eux ! De ces cœurs-là jeunes époux, souvenez-vous à jamais ! » (p. 237)

D’ailleurs au loin, on entend même la Ville-haute qui applaudit.

Mais il ne faut pas oublier que ce court récit est un roman industriel – peut-être un mini Germinal en moins noir, malgré le titre – qui comporte une histoire d’amour, et non un roman d’amour sur fond industriel. Ainsi la Ville noire, que l’auteure situe dans le Massif central, est décrite très précisément, mais pas minutieusement non plus ; la lecture n’en est que plus agréable. J’ai envie de parler de lyrisme industriel, à l’instar d’un Baudelaire qui préférait la modernité et l’urbain à la nature. La Ville noire est exaltée, et le roman ne contient pas une once de misérabilisme – je répète, l’angle est bien différent de celui de Germinal :

« quand une population active et industrieuse résume son cri de guerre contre l’inertie et son cri de victoire sur les éléments par les mille voix de ses machines obéissantes, la pensée s’élève, le cœur bat comme au spectacle d’une grande lutte, et l’on sent bien que toutes ces forces matérielles, mises en jeu par l’intelligence, sont une gloire pour l’humanité, une fête pour le ciel. » (p. 130)

Sans surprise, cet extrait est mon préféré. Il témoigne d’une vision de l’industrie et du travail manuel – avec pour rappel la parenté entre « industrie » et l’adjectif « industrieux » – comme possibilité pour les hommes de transformer leur environnement et par là d’élever leur condition humaine mortelle : c’est bien cela, la « fête pour le ciel ».

Enfin de manière plus concrète, les malheurs de Sept-Épées dans les affaires donnent lieu à une bonne leçon d’entreprenariat, toujours en accord avec ces fameuses vertus que sont l’humilité et la ténacité. J’ai trouvé cet enseignement particulièrement juste et applicable dans tous les domaines, y compris dans le tertiaire de nos sociétés modernes.

« Sept-Épées reconnut que Va-sans-Peur faisait beaucoup mieux ses affaires qu’il n’avait su les faire lui-même, […] la petite propriété ne peut prospérer avec de petits moyens, sans beaucoup de ténacité, de résignation et de parcimonie. Les gens à imagination vive, toujours épris de la pensée du progrès rapide, ne s’avouent pas assez qu’avec peu on fait peu, et le découragement les gagne fatalement. Celui-ci poussait son sillon comme le bœuf qui faisait sa tâche sans calculer celle du lendemain. [note à moi-même pour mes projets d’écriture : avancer, toujours, écrire un mot après l’autre sans précipiter mon esprit vers un résultat final de toutes façons trop lointain] Ne sachant pas lire, il n’écrivait rien, mais il se rappelait tout avec l’exactitude miraculeuse des cerveaux incultes qui ne comptent que sur eux-mêmes. » (p. 184)

La dernière phrase est tout simplement sublime de vérité.

 

Effi Briest, Theodor Fontane

Enfin, la germaniste que je suis vous propose une chronique d’un grand classique allemand, enfin ! Considéré par l’immense Thomas Mann comme le plus grand roman de la littérature allemande, Effi Briest est un incontournable. De nombreuses adaptations cinématographiques ont vu le jour, dont une – aux premières minutes parfaitement insupportables – réalisée en 1974 par le sulfureux Fassbinder, et une autre en 2009, plus accessible et dans l’air du temps.

Résumé

Effi, aristocrate de 17 ans, mène des jours heureux et paisibles à Hohen-Cremmen, petite ville fictive du Mecklembourg, entre ses parents dont elle est l’enfant unique et ses trois amies : Hulda, ainsi que les jumelles Bertha et Hertha. Le roman s’ouvre sur la visite du baron Geert von Innstetten, un ancien prétendant de la mère d’Effi, venu demander la main de la jeune fille auprès de ses parents. Tout le monde se réjouit de ce rapprochement avec Monsieur le Landrat (équivalent hiérarchique de notre préfet), un si bon parti.

Le couple s’installe alors à Kessin, une ville portuaire de Poméranie. Effi est d’abord partagée entre l’excitation de la nouveauté que représente pour elle cette ville ouverte sur le monde et une appréhension de très jeune fille arrachée à sa « Heimat » (ville/pays natal). Ce dernier sentiment se transforme en peur lorsque, dès sa première nuit dans la maison du Landrat, elle perçoit des bruits venant de la grande pièce vide du dessus. Comme elle ne dort pas avec son mari, sa gouvernante Johanna et son chien Rollo la rassurent. Quant à son époux, il lui ricane au nez en admettant sans complexe que la demeure est hantée par le fantôme d’un petit Chinois disparu dans d’obscures circonstances ,et conseille à Effi de se montrer plus digne.

Bien évidemment, l’angoisse et le « Heimweh » (que l’on pourrait traduire par nostalgie de la terre de ses racines) de la jeune fille ne font que redoubler. Loin de ses proches, les visites glaciales auprès de l’aristocratie locale n’apportent aucune consolation, le côté enfantin d’Effi ne trouvant pas écho parmi cette société poussiéreuse. Elle parvient toutefois à nouer de belles amitiés : tout d’abord avec le pharmacien Gieshübler, ensuite avec la généreuse Roswitha.

Rencontrée par hasard dans un cimetière suite à l’enterrement de la maîtresse de maison de cette dernière, Effi, alors enceinte, décide de l’engager comme future nourrice. Mais la naissance de l’enfant ne change rien à l’ennui et au mal-être de la jeune femme font le statut de mère a à peine modifié le caractère. La petite Annie ne semble pas plus occuper les pensées que le temps de la jeune maman anxieuse.

L’arrivée à Kessin du major Crampas vient égayer cette vie morose et annonce la perte d’Effi. Le quadragénaire est un séducteur notoire et malgré l’œil toujours jaloux de sa femme antipathique et casanière, ainsi que les fausses moqueries et vraies mises en garde de son époux sur le tempérament de coureur du nouveau venu, Effi se lie d’amitié avec l’incarnation du danger. Ils se rapprochent pendant leurs balades à cheval et Crampas ouvre les yeux de la jeune cavalière sur la nature autoritaire digne d’un maître d’école de son mari. Il réussit à la convaincre que cette histoire de fantôme dans leur grande maison peu rassurante n’est qu’un moyen d’éducation. Effi nourrit alors une certaine rancœur envers son époux et entame une liaison avec le joyeux Crampas.

Quand le baron, qui ne soupçonne rien de cette idylle tant il reste obnubilé par sa carrière, annonce à sa femme qu’ils vont déménager à Berlin, celle-ci est aux anges. La grande ville est une promesse de distraction et de société moins étriquée par les traditions. Mais surtout, Berlin l’éloignera de celui qui lui a fait perdre la tête.

Plusieurs années après cet éloignement, alors que son épouse est en cure à Bad Ems, Instetten découvre par hasard la correspondance des deux amants. Envahi non pas par la haine ou le désir de vengeance, mais conscient d’un code d’honneur à respecter au détriment de son propre bonheur, il prend son ami Wüllersdorf à témoin et décide de provoquer Crampas en duel. L’amant est tué et la femme adultère est éloignée par une simple lettre.

Commence alors la décadence absolue d’Effi. Mise au ban de la société, elle devient même dans un premier temps persona non grata à Hohen-Cremmen, ses parents souhaitant montrer au monde qu’ils désapprouvent son comportement. Elle emménage alors dans un petit appartement de Berlin où elle vit dans la solitude et le désespoir malgré la présence de Rollo et de la non moins fidèle Roswitha.

La jeune femme reste enfermée et sa santé déjà fragile se détériore. Éloignée de sa fille, son instinct de mère ne tarde pas à la pousser à chercher le contact avec Annie. Mais l’enfant est devenue la créature de son père et lors d’une visite autorisée par celui-ci, la froideur et la raideur de principes du baron incarnés par sa descendance font sortir la mère de ses gonds. Sa fille est à ses yeux définitivement perdue.

Heureusement, Effi est de nouveau acceptée dans le cocon de son enfance et passe des jours paisibles – même si mélancoliques – à Hohen-Cremmen. Mais c’est au moment où elle pense avoir retrouvé une forme de paix que ses poumons lâchent. Elle meurt donc dans sa ville natale, pleurée par la généreuse Roswitha, par son chien Rollo qui reste inconsolable sur sa tombe, et surtout par des parents qui se demandent ce qu’ils ont raté dans leur éducation.

La fille sans éducation

Comme Jeanne d’Une vie, la jeune Effi est projetée – avec toute la naiveté qui caractérise les filles non instruites de l’époque – dans la vie conjugale et l’ennui qu’elle engendre. Elles semblent découvrir le monde pendant leur voyage de noces et tranchent avec le cynisme et la radinerie de Julien pour l’une, et l’immense culture d’Instetten pour l’autre. Toutefois, la comparaison s’arrête là puisque le cœur de l’intrigue oppose diamétralement les deux personnages : Jeanne montre rapidement une aversion totale pour le plaisir charnel, tandis qu’Effi va jusqu’à l’adultère.

Malgré le peu de cas qu’elle fait de sa fille, son obsession légèrement puérile, voire agaçante, pour le fantôme du petit Chinois, et enfin la comédie jouée à Roswitha pour se rendre en cachette à ses rendez-vous avec Crampas dans les dunes, Effi déclenche l’empathie. Sa spontanéité et sa candeur ne sont que plus resplendissantes à côté des nobles auxquels elle rend visite, et surtout de son époux, l’aristocrate aux valeurs immuables et aux dents longues.

Coupable d’adultère, elle est toutefois présentée comme victime d’une société prussienne engluée dans ses principes ridicules et source de malheur pour les individus. Mariée à dix-sept ans, plus ou moins humiliée par un bourreau du travail qui a l’âge d’être son père, et enfin éternellement bafouée lorsque son adultère éclate au grand jour, Effi apparaît comme une petite fille projetée dans le monde sans y avoir été préparée. L’interrogation finale des parents ne fait que le confirmer.

La critique du conservatisme prussien

Il faut reconnaître que le baron von Innstetten est si austère que même sa position de victime d’adultère ne parvient pas à attirer la moindre sympathie pour ce personnage. La petite Annie devient la copie conforme de son père et se montre d’une froideur à peine croyable lors des retrouvailles avec sa propre mère. La domestique Johanna est d’une élégance somptueuse et sa rigueur contraste avec la bonhommie de la catholique Roswitha. Au moment où la faute éclate, celle-ci soupçonne même Johanna d’aimer Instetten en secret, comme si finalement « qui se ressemble, s’assemble ». Mais Instetten avoue lui-même que l’application rigoureuse de ses principes entraîne le malheur conjugal, alors qu’il accueille avec dédain sa nomination au poste de ministre. Il savait pourtant dès sa décision de provoquer Crampas en duel que la colère d’un mari bafoué aurait été préférable à la stricte mise en œuvre de valeurs – déjà jugées dépassées à l’époque – menant à cette pratique cruelle.

À travers les nombreuses représentations théâtrales dans lesquelles la belle Effi et Crampas jouent se cache une véritable critique de la comédie interprétée le plus sérieusement du monde par la haute société prussienne. Pas étonnant donc que celle-ci rejette la jeunesse et la spontanéité de l’héroïne. La quintessence de l’hypocrisie et de la médisance qui caractérisent cette aristocratie apparaît dans la scène du repas de Noel.

Un roman phare du réalisme allemand

Avec ce roman publié en 1896, Fontane va plus loin dans le réalisme allemand que ses prédécesseurs. L’écrivain reprend certes des éléments du réalisme poétique, en particulier avec son utilisation de motifs esthétiques comme la balançoire penchée d’Hohen-Cremmen qui symbolise à la fois l’innocence et le goût – ou plutôt l’ignorance ? – du danger d’Effi depuis son plus jeune âge, ou encore les immenses platanes – symboles du poids et de l’ancrage de la tradition – au milieu desquels Briest et Instetten échangent sur la prestigieuse carrière de ce dernier. Mais Effi Briest est surtout précurseur du roman social allemand, genre porté quelques années plus tard à la perfection dans Les Buddenbrook.

Le narrateur omniscient vise l’objectivité, tout en écourtant le peu de passages où son héroïne ne figure pas. Pour cela, il utilise diverses techniques littéraires, comme le ton de la discussion populaire et « franche » – notamment grâce au personnage de Roswitha – le changement de point de vue dans la narration des faits – cf. la découverte des lettres de Crampas et le récit de celle-ci auprès d’Effi -, le discours indirect libre, la description épique des premières randonnées à cheval des deux amants, les quelques dialogues, mais aussi l’épistolaire. Aucun instrument narratif n’est mis de côté pour que ce roman décrive le destin d’une jeune femme sacrifiée par une société injuste et étriquée dans ses traditions.

Mais le mystère est roi dans Effi Briest. À l’instar du bon père Briest qui pense que le monde est trop complexe et sur les paroles duquel s’achève le roman (« C’est une question bien trop vaste »), Fontane laisse de nombreuses énigmes en suspens : le lecteur ne comprend pas forcément que les escapades dans les dunes d’Effi et les rendez-vous manqués avec sa domestique correspondaient en réalité à une liaison avec Crampas et apprend celle-ci en même temps qu’Instetten, et enfin cette histoire du petit Chinois et de son fantôme n’a jamais été élucidée. Comme si Fontane partageait la vision du monde de Briest ; les choses sont trop complexes et il est préférable de ne pas prononcer d’opinion fixe sur celles-ci. C’est donc au lecteur de l’interpréter à partir des éléments fournis, même s’ils sont parfois incomplets !

Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë

Envie de lire l’un des plus grands classiques de la littérature anglaise ? De vous plonger dans l’une des histoires les plus cruelles jamais racontées et un destin à la fois tragique et destructeur ? Alors lisez Les Hauts de Hurlevent, chef d’œuvre et unique roman d’Emily Brontë, raflée par une tuberculose à seulement trente ans. Au passage, regardez aussi ce petit détournement qui vaut le détour.

Intrigue

L’avant

Pour commencer, la narration même de l’histoire des Hauts de Hurlevent est très particulière puisqu’elle passe par la voix de Nelly Dean, fidèle servante des personnages principaux. Elle travaille à Thrushcross Grange et Lockwood, voyageur en quête de tranquillité, la prie de tout lui raconter sur le misanthrope Heathcliff, son logeur résidant aux Hauts de Hurlevent.

Dans la modeste demeure isolée des Hauts de Hurlevent, au beau milieu de la lande du Yorkshire, la famille Earnshaw semble vivre paisiblement jusqu’à ce que le père se prenne d’affection et ramène chez lui un petit bohémien – Heathcliff – rencontré pendant un voyage à Liverpool. Tandis que Hindley, son frère d’adoption, le roue régulièrement de coup par jalousie, sa sœur Catherine en fait son partenaire de jeu.

Malheureusement, la situation s’envenime à la mort de Mr. Earnshaw. Quand son fils revient après ses études en compagnie de la femme qu’il a épousé entre-temps, il prend la tête de la maison et relègue Heathcliff au rang de domestique tout en l’humiliant à la moindre occasion. À l’inverse, les liens entre Catherine et le jeune bohémien se renforcent au fil des années.

Pendant l’un de leurs nombreux jeux nocturnes dans la lande, ils décident d’épier Edgar et Isabella Linton chez eux, à Thrushcross Grange. Alors qu’ils viennent d’être pris dans la main dans le sac, Catherine se fait mordre par le chien des Lintons en pleine fuite. La famille l’accueille pour la soigner, mais renvoie son compagnon « basané » chez lui. Pendant les quelques mois passés chez cette famille aisée et généreuse, Catherine adopte leurs manières et rentre transformée aux Hauts de Hurlevent. De fait, un écart se creuse vis-à-vis de Heathcliff dont elle n’hésite pas à railler l’apparence négligée.

La femme de Hindley meurt quelques mois après avoir donné naissance à leur fils Hareton, et le chef de famille sombre dans la folie et l’alcoolisme, tandis qu’une tendre amitié grandit entre Catherine et Edgar Linton. Tout en annonçant à Nelly leur mariage à venir, celle-ci avoue ne pas aimer Edgar aussi profondément que Heathcliff. Or le statut social reste la principale cause de son choix, et elle compte bien profiter de celui qu’elle acquerra grâce à son mariage pour améliorer la condition de son âme sœur. Malheureusement, celui-ci n’entend que les mauvaises bribes de la conversation, à savoir que l’épouser reviendrait pour Catherine à « se dégrader ». Blessé, il disparaît pendant plusieurs années et la jeune femme, ignorant tout des causes de cette fuite, tombe malade.

Trois ans plus tard, alors que Catherine est guérie et vit paisiblement à Thrushcross Grange avec les Lintons, Heathcliff refait surface. C’est un homme transformé et riche qui se présente à eux. Même si l’origine de sa fortune n’est pas dévoilée, une chose est sûre : la vengeance est un plat qui se mange froid. Une occasion de la réaliser lui est justement servie sur un plateau : Isabella tombe amoureuse de lui et tout en la méprisant, Heathcliff l’épouse.

Catherine, lucide quant aux sentiments de son grand ami d’enfance et très attachée à sa belle-sœur, tente de raisonner la pauvre jeune fille. Une dispute éclate et Edgar décide alors que Heathcliff n’aura plus droit de cité à Thrushcross Grange, ce qui précipite à nouveau Catherine dans la maladie. Pendant ce temps-là, les Hauts de Hurlevent sont le théâtre de la déperdition. Hindley dilapide son argent au jeu et doit même hypothéquer la ferme auprès de Heathcliff, qui lui-même prend un immense plaisir à « bêtifier » le petit Hareton et à humilier son épouse.

Apprenant la maladie de son véritable amour, il parvient – avec le concours de Nelly – à lui rendre visite en cachette, un excès d’émotion qui finit par tuer Catherine, juste après avoir mis au monde la fille d’Edgar.

Peu de temps après l’enterrement, Isabella profite des absences répétées de son bourreau de mari et s’échappe du domicile conjugal pour s’installer dans le sud de l’Angleterre. Elle y met au monde Linton Heathcliff. Six mois après la mort de sa sœur, Hindley décède à son tour et son rival de toujours devient alors propriétaire des Hauts de Hurlevents. Sa vengeance paraît aboutie, mais elle ne fait que commencer.

L’après

La vie continue après la disparition de la fratrie initiale. Heathcliff, Edgar et surtout la conteuse demeurent, eux, au milieu de trois descendants : Hareton, Cathy et Hinton.

La fille de Catherine, surnommée Cathy par son père par souci de différenciation vis-à-vis de sa mère, devient une petite fille charmante et cultivée qui grandit dans un bonheur à la fois simple et fragile car fondé sur l’isolement. Avec pour seule compagnie celle de Nelly et de son père, la petite fille éprise de liberté n’aura de cesse de repousser les limites géographiques qui lui sont assignées par un père effrayé à l’idée que sa progéniture si pure et bien éduquée puisse rencontrer le mal : Heathcliff. Apprenant que sa sœur Isabella est mourante, Edgar récupère son neveu pour s’en occuper, offrant par la même occasion un camarade de jeu à sa propre fille. Mais le père de Linton insiste pour en avoir la garde.

Pendant trois ans, les deux cousins sont séparés, jusqu’à ce que Cathy rencontre Heathcliff au cours d’une promenade dans la lande. Celui-ci va tout manigancer pour que la jeune femme tombe amoureuse de son fils et l’épouse afin de devenir lui-même propriétaire de Thrushcross Grange à la mort d’Edgar, et même à celle de Linton, si chétif qu’il mourra très certainement avant son père. Commence alors une amitié secrète, épistolaire par la force des choses, entre Cathy et son cousin.

L’année suivante, Cathy et Nelly sont de sortie dans la lande et tombent sur Linton à l’agonie. Or cette rencontre n’avait rien de fortuit, Heathcliff ayant menacé l’enfant afin qu’il persuade les deux femmes de passer le seul de Wuthering Heights. Le maître des lieux les enferme aussitôt et jure de ne laisser sortir Cathy, dont le père est mourant, qu’une fois mariée à Linton. Nelly est libérée au bout de quelques jours, et Cathy réussit à s’échapper avec le concours de Linton, à ses propres risques et périls. Elle arrive juste avant la mort de la personne qu’elle aime le plus.

Désormais épouse de Linton et belle-fille du propriétaire des deux demeures, Cathy s’installe aux Hauts de Hurlevent. Linton succombe rapidement à ses souffrances et la jeune femme cultivée ne répond que par des moqueries aux efforts du timide Hareton pour lui plaire. Nelly arrête son récit à ce moment, et Lockwood comprend enfin qui sont les deux jeunes gens qu’il a vu s’insulter aux Hauts de Hurlevent. Ennuyé par son environnement qu’il avait pourtant recherché au départ, il décide de quitter la lande plus tôt que prévu.

Quelques mois plus tard, ce personnage « prétexte » se retrouve dans la région pour affaires et passe une nuit à Thrushcross Grange puisqu’il continue d’en payer le loyer. L’endroit est déserté et Nelly vit désormais aux Hauts de Hurlevent depuis le départ de Zillah, l’ancienne gouvernante des lieux. Les choses ont bien changé entre les deux jeunes habitants des lieux : Hareton, depuis son confinement à l’intérieur dû à un accident, étudie sous la houlette de Cathy qu’il a réussi à convaincre de sa propre bonne foi et de l’injustice de ses moqueries. Mais la folie dans laquelle sombre Heathcliff peu à peu laisse entrevoir un bonheur complet à venir. Ce dernier se laisse mourir, totalement obnubilé par des visions de sa bien-aimée. Il sera enterré à ses côtés.

Quelques éléments d’analyse

L’origine du mal

Au-delà de l’histoire d’un amour aussi passionnel qu’impossible vers lequel toutes les adaptations cinématographiques se sont égarées de façon simpliste, ce roman fleuve – dépassant tout de même les 400 pages – retrace la destinée d’un personnage principal cruel. Heathcliff est le mal. Cet être au passé mystérieux brave tous les interdits, moraux et sociétaux, pour satisfaire son égoïste amour et son appât du gain. Pour son premier désir, il va jusqu’à approcher le corps de Catherine la veille de ses funérailles afin de remplacer par ses propres cheveux la mèche d’Edgar portée en pendentif par la défunte. Il est même prêt à profaner sa tombe pour être enterré à ses côtés. Quant au second désir, Heathcliff ne recule devant aucune malice ni violence pour l’assouvir. Il séduit Isabella dans le but d’accéder au patrimoine des Linton. Conscient de la santé précaire de son propre fils et désireux de devenir maître de Thrushcross Grange à sa mort, il compte bien profiter des derniers instants en vie de celui-ci pour « arranger » son union avec Cathy. Ne parvenant pas à faire naître une véritable affection entre les deux jeunes gens, il force les choses et use d’un stratagème des plus sadiques pour enfermer Cathy aux Hauts de Hurlevent, allant même jusqu’à la brutaliser.

Mais bien plus que par son amour passionné et exclusif pour Catherine, par sa cupidité sans borne si caractéristique des individus pourris jusqu’à la moelle (rappelons-nous le détestable Julien de Lamare), cet être est mû par le désir de vengeance. La Genèse de celui-ci : son enfance. Elle aurait pu être sauvée par la bonté du père Earnshaw. Mais la jalousie du fils Hindley l’a massacrée. Roué de coups et humilié, le jeune bohémien encaisse sans montrer la moindre souffrance et s’endurcit, rêvant sans doute déjà du fameux plat qui se mange froid. Parti on ne sait où et en possession d’une fortune vraisemblablement gagnée en parfaite illégalité, il revient dans ce trou qui l’a vu souffrir pour le seul plaisir de ruiner son pire ennemi. Mais la mort de celui-ci n’arrête pas l’appétit de Heathcliff qui met un point d’honneur à élever le pauvre Hareton comme une bête.

Catherine, son rayon de soleil entre deux roueries de Hindley, celle qu’il a toujours aimée et réciproquement, aurait pu elle aussi le sauver. Malheureusement, elle choisit un meilleur parti et lui brise le cœur. Là aussi, Heathcliff ne pensera plus qu’à une chose : se venger d’Edgar en mettant la main sur sa fortune. Pour y parvenir, il met au point deux stratagèmes. Tout d’abord, il épouse Isabella qu’il méprise. Certaines manifestations de la cruauté de bohémien choquent : le petit chien pendu avant le départ des jeunes mariés pour Hauts de Hurlevent et une tirade insoutenable où il expose à Nelly tout le sadisme que lui inspire cette fille qui n’a eu que la faiblesse de l’aimer. Deuxième manigance : il force le mariage entre Cathy et son fils.

Dans la demeure lugubre des Hauts de Hurlevent, la violence et la jalousie – d’abord celle de Hindley envers son frère adoptif, puis celle de Heathcliff envers Linton puis Hareton – l’emportent inéluctablement sur l’amour. À l’inverse, la belle et paisible Thrushcross Grange est un havre de paix pour les Lintons, ces gens si bien éduqués, pour la jeune Cathy, et enfin pour tendre amour qui l’unit à Hareton. En quittant la première propriété pour s’installer dans la seconde, celui-ci devient éduqué et semble passer de l’état sauvage à la civilisation.

L’environnement fait donc tout : le mal ne naît pas ex nihilo au sein des individus, mais n’est que l’expression la plus logique et inéluctable d’une enfance, d’un entourage lui-même cruel et violent. Compte tenu de son enfance sordide – devinée – précédant son adoption par les Earnshaw et de celle – racontée – aux côtés de Hindley, Heathcliff n’aurait pu évoluer différemment. Enchaîné au mal, il refuse de quitter cette maudite demeure : il y revient après avoir fait fortune ailleurs et à la fin de sa vie, ne s’installe même pas dans la confortable Thrushcross Grange dont il est devenu bénéficiaire.

Le décor du tragique (comparaison avec une œuvre précédemment chroniquée)

Le Retour au pays natal de Thomas Hardy s’ouvre sur une longue description de la lande et de son caractère réfléchissant vis-à-vis de ses habitants. Emily Brontë ne s’attarde pas autant sur le décor de son histoire, mais les deux œuvres ont en commun le tragique de leurs destins croisés ainsi qu’une bonne dose de surnaturel. D’un côté, Le Retour au pays natal débute par un peuple s’adonnant à des feux de joie dans la lande, « l’homme au rouge » est – à tort – considéré comme la figure du diable et Eustacia Vye comme une sorcière par une habitante qui réussira à la tuer grâce à une poupée vaudou. De l’autre, le visiteur des Hauts de Hurlevent est confronté au fantôme de Catherine dès sa première nuit. Dans le récit de Nelly, la jeune défunte ne cessera de « hanter » Heathcliff, qui en mourra.

La lande est intrigante – même le clip de Kate Bush qui reprend cette esthétique spectrale peut angoisser–, mais elle est avant tout d’un ennui abyssal. Alors que Lockwood recherchait justement le calme et la solitude pour échapper à son quotidien éreintant d’homme d’affaires, il part avant la fin des échéances dues à Heathcliff. Trop affecté par le lugubre de la lande, mais aussi par celui de cette longue histoire qui pourtant le passionne, tout comme son personnage principal. Les caprices météorologiques – évoqués dans le titre même du roman ! – illustrent très bien le danger qui gronde autour de la lande : Lockwood tombe gravement malade après cette fameuse première nuit surnaturelle et Eustacia, qui souffre pendant tout le roman du sinistre de sa région, succombera au caprice de celle-ci pendant une nuit orageuse.

La scène finale réunit d’ailleurs ces deux aspects que sont l’ennui et la mort. Sur le chemin du départ, Loockwood passe devant les tombes de Catherine, Edgar et Heathcliff et s’arrête pour observer le calme de la lande (traduction personnelle de mon édition : « As he gets ready to leave, he passes the graves of Catherine, Edgar, and Heathcliff and pauses to contemplate the quiet of the moors. »).

Le grand roman classique de la passion

Les Hauts de Hurlevent est considéré comme LE roman de la passion amoureuse, avec les excès et les conséquences destructrices que ce sentiment induit. Heathcliff est quant à lui à la fois une figure du mal et de l’attraction que ce sentiment peut comporter. Même si Catherine épouse le gendre idéal, le départ soudain de l’homme qu’elle aime malgré tout la précipite dans une maladie dont elle mettra du temps à se remettre, avant que l’histoire se reproduise suite au malheur de ne plus être autorisée à le voir. Sans guérison, cette fois.

Après Tristan et Yseult, après Roméo et Juliette, la folie de Catherine et Heathcliff est celle de deux êtres qui ne peuvent être réunis. Pourquoi ? D’après le récit de Nelly, la jeune héroïne est elle-même bien consciente qu’elle ne peut épouser ce jeune bohémien et que la société ne saurait tolérer cette union. Un avancement est donc préférable pour elle, lequel s’incarne dans la figure d’Edgar Linton. Les Hauts de Hurlevent, c’est donc dans la culture populaire – le roman est notamment mentionné dans la saga Twilight – l’histoire d’un amour impossible, de deux corps séparés par la société de leur vivant, mais dont les âmes se retrouvent après la mort. Ils seront finalement enterrés côte-à-côte et le fantôme de Catherine hante Heathcliff pour enfin précipiter la mort de celui-ci et l’union tant attendu des deux âmes sœurs. Alors que la mort sépare deux êtres mariés, résultat d’une union sociale et conventionnelle, elle réunit ceux qui ont été séparés par la société et les conventions.

Bonjour Tristesse, Françoise Sagan

Dans le cadre du petit défi « Cette année, je (re)lis des classiques », j’avais opté pour une sélection thématique de mes six œuvres. Pour « l’Amour à la plage », ce sera L’Écume des jours de Boris Vian. Il n’empêche que j’ai récemment lu une autre œuvre de cette liste suggérée : Bonjour Tristesse de Françoise Sagan.

Résumé :

Cécile, la narratrice, vient de rater son baccalauréat, mais compte bien profiter de cet été dans une villa du Sud de la France avec son père, veuf, qu’elle aime plus que tout. La jeune Elsa, la maîtresse actuelle de ce dernier, les accompagne dans ces vacances faites de détente et de mondanités. Tout se passe pour le mieux sous la chaleur écrasante de la côte et Cécile goûte même aux premiers émois sentimentaux – et charnels – grâce à Cyril, un bel étudiant de 26 ans.

Dans ce cadre trop parfaitement léger, l’élément perturbateur s’appelle Anne : une amie de son père chez qui Cécile a même vécu pendant deux ans. Avec son élégance et ses principes, la quadragénaire cultivée représente une menace pour le trio hédoniste composé du père, Raymond, de sa fille et de sa maîtresse plutôt cruche. Lors d’une soirée au casino, l’harmonie est officiellement brisée : Raymond affiche son flirt avec la sublime Anne et Elsa, la rousse à la peau aussi humiliée par le soleil que son cœur ne l’est désormais par le séduisant veuf, décide de quitter la villa. Elle y repassera pour récupérer ses valises.

À l’admiration qu’éprouve Cécile pour Anne se mêle un sentiment d’infériorité inconsciemment distillé par Anne et ses remarques méprisantes de femme profonde et sérieuse. Le ressentiment monte en Cécile, tantôt décidée à tout faire pour éloigner la menace, tantôt calmée par son affection envers cette femme qui a plus d’esprit que de méchanceté. Lorsque le couple lui annonce sa volonté de se marier, la jeune mondaine voit sa vie de plaisirs futiles s’écrouler. Mais une fois de plus, elle parvient à se raisonner en se disant qu’un tel ménage serait un bon moyen de mettre sa vie entre les mains de la droite et responsable Anne.

Le désir de vengeance va toutefois se développer et prendre le dessus à cause des privations ostentatoires imposées par la femme parfaite. Cécile doit travailler pour réussir son baccalauréat. Surprise en train d’enlacer Cyril, la narratrice subit également l’interdiction de fréquenter son amant. Le conflit de pensées atteint un point de non-retour dans l’esprit de la jeune fille lorsque celle-ci se retrouve enfermée dans sa chambre par Anne, dans le but de forcer la bachelière à travailler. Quand Elsa passe finalement reprendre ses valises, Cécile, exploitant sa naïveté, lui fait part de son stratagème.

Il est très simple. Pour libérer Raymond – et bien sûr Cécile – du joug d’Anne et récupérer l’homme qu’elle lui a ravi, Elsa se fera héberger par la mère de Cyril et simulera une aventure avec lui. Enflammé par la jalousie et l’angoisse de ne plus pouvoir séduire à son âge, Raymond ira forcément charmer la belle rousse pour se prouver qu’il n’est plus un vieux Monsieur, mais bel et bien un irrésistible quadra encore capable de récupérer ce qui lui a appartenu.

Le plan fonctionne et Anne, dans une scène littéralement pathétique, surprend un baiser entre son futur époux et Elsa. Comme un symbole poignant de sa perte de face, cette femme jusqu’ici intouchable court telle une petite vieille vers sa voiture. Cécile regrette à la seconde même sa cruauté mais ne peut retenir celle qu’elle a outragée.

Le dénouement est tragique puisque Anne meurt dans un accident de voiture et la narratrice semble pencher pour la thèse du suicide. Après une brève période de deuil et de culpabilité, le joyeux couple père-fille retrouve sa nature, même si Cécile vit désormais avec des relents d’un sentiment nouveau : la tristesse.

Contexte :

S’il est parfaitement légitime de trouver que ce livre a mal vieilli, il faut toutefois – comme toujours – se garder de juger une œuvre avec la perspective de notre époque. Rappelons donc que Bonjour Tristesse est sorti en 1954, donc avant mai 68 – et que son auteure l’a écrit à seulement dix-huit ans. Or toute la force de ce livre réside dans ces deux chiffres.

La France d’après-guerre a été bien secouée par cette fiction décrivant les premiers émois sexuels d’une adolescente, même le lecteur contemporain devra chercher les passages érotiques tant ils lui paraîtront pudiques. Ironie du sort : le livre est aujourd’hui édité en littérature jeunesse à destination des collégiens ! Ce qui n’enlève rien au caractère sulfureux du roman à sa sortie, propulsant le livre en tête des ventes. L’écrivaine encore mineure connaît donc rapidement la gloire et l’argent.

Quant au deuxième chiffre, à savoir l’âge de la narratrice – et de l’auteure – il explique la cruauté de la jeunesse, cette innocence égoïste à l’origine des plus perfides manigances.

Quelques éléments d’analyse :

Au-delà de cet aspect du personnage et de sa portée intemporelle – puisqu’il s’agit là de jeunesse et non d’époque -, quelques détails ont attiré mon attention.

Tout d’abord, l’alliance de la cigarette omniprésente et des virées en bagnole évoque un monde pré-hygiénisme. Le lien entre la clope et le cancer n’étant absolument pas établi, tout le monde a la clope au bec en permanence. Ce détail m’avait également frappée à la lecture de L’Étranger de Camus. Associée à la détente, aux moments d’inquiétude, au soir, à la journée, à la séance de bronzette, au dîner, au petit-déjeuner : elle était le smartphone de nos ancêtres d’après-guerre, un prolongement de la main moins distrayant et porté aux lèvres avec désinvolture.

Quant à l’automobile, il faut bien dire qu’elle était clairement à la mode. Pas de campagnes massives de prévention routière ni de permis à points. Pas de tourisme de masse pour encombrer les routes du sud de la France ni de souci de la pollution atmosphérique faisant passer la voiture de joujou bruyant et excitant à simple moyen de locomotion silencieux au possible et – espérons – bientôt dispensable.

Voici donc deux objets qui, tout en apparaissant certes comme des détails, ont énormément participé à la construction d’une certaine atmosphère dans mon imaginaire de lectrice du XXI e siècle. Ils ne sont que la matérialisation d’un esprit de liberté et d’insouciance totalement assumé par la narratrice et son père.

Bien évidemment, d’autres faits moins sexy montrent que nous sommes bien dans les années 50 : la jeune narratrice rate son bac (qui rate cet examen aujourd’hui ?), elle a vécu dans un pensionnat pour filles et n’en a que plus soif de découvertes sentimentales et sensuelles, et enfin Anne craint un « accident » lorsqu’elle surprend Cécile légèrement trop proche de son amant. Comprenez : la contraception n’était pas une évidence. En revanche, la réprobation initiale d’un Cyril, un peu plus conservateur, à l’égard de la liberté de mœurs de Raymond serait aujourd’hui loin d’être anachronique. La société est restée majoritairement traditionnelle – j’ajouterais de droite – et ne pourrait s’empêcher dans son ensemble de juger avec sévérité un veuf enchaînant les conquêtes féminines – parfois beaucoup plus jeunes, Oh mon Dieu !! – sous les yeux de sa fille. Cyril a au moins l’élégance de ne pas expliciter son jugement…

Challenge « Cette année, je lis des classiques » – 2018

Suite à l’initiative publiée ici, j’ai décidé de lire ou de relire des classiques, lus il y a plus de dix ans le cas échéant.

Comme je ne fais jamais les choses à moitié, je choisis le niveau 3 « Je deviens accro » avec 6 lectures. Voici ma liste par thème :

L’amour à la plage

Bonjour tristesse, Françoise Sagan – roman

Lire l’Histoire

La Reine Margot, Alexandre Dumas – roman

De métal et de papier : les romans industriels

La Ville noire, George Sand – roman

Ces romans qui nous racontent

Une vie, Guy de Maupassant – roman

Les classiques, c’est fantastique – la science-fiction, c’est canon

Le Chat noir, Edgar Allan Poe – nouvelle

Des aventures tout sauf classiques

Le Grand Meaulnes, Alain-Fournier – roman