Le Petit Chose, Alphonse Daudet

Oui, j’aime commencer mes articles par une brève description du contexte de la lecture concernée. Voici des conditions inédites. Alors que j’étais en vacances en France, l’appartement AirBnB dans lequel je séjournais contenait quelques classiques sur une étagère. Et le seul que je n’avais pas lu était…je vous le donne en mille. Même si je n’ai pas accroché, ne crachons pas sur un petit pas de côté suite à une longue période marquée par la littérature anglophone.

Résumé

Ce roman autobiographique publié en 1868 par Alphonse Daudet raconte l’histoire de Daniel Eyssette, un petit être sensible qui va devoir surmonter bien des obstacles à chaque étape de sa vie. Le premier est un classique de la littérature : l’exil. Sa famille aisée du sud de la France doit quitter ses terres et s’installer à Lyon suite à la faillite de l’entreprise familiale. Rappelons qu’à l’époque, les différences régionales et sociales étaient très marquées ; le terme d’exil est donc parfaitement approprié. Au collège, un professeur affuble Daniel Eyssette du sobriquet éponyme. Ahhh l’humiliation l’éducation à l’ancienne ! À cause des finances de sa famille, il ne peut poursuivre son cursus au collège et retourne dans sa région natale pour travailler en tant que maître d’études pour les plus petits, avant de passer « pion » pour des élèves plus grands qui lui mènent la vie dure. Il finit par être chassé de l’établissement.

Lorsqu’il s’installe à Paris pour retrouver Jacques, son petit frère surnommé « la mère Jacques » en référence à son dévouement, celui-ci voit en lui un futur poète et se sacrifie en travaillant d’arrache-pied pour qu’il puisse consacrer tout son temps à sa soi-disant vocation. Jacques dépense toutes ses économies pour imprimer le recueil de son frère que, bien évidemment, personne n’achète. Puis, ce dernier tombe amoureux d’une mystérieuse comédienne originaire de Cuba vivant dans le même immeuble et disparaît avec elle du jour au lendemain. Peu après avoir été retrouvé par Jacques, celui-ci meurt et laisse le petit Chose sans le sous. Il accepte donc de se marier avec la fille de Monsieur Pierrotte, un commerçant de porcelaine, afin de subsister.

Une France révolue qui laisse rêveur

Si vous avez déjà lu plusieurs chroniques de livres que je n’ai pas appréciés, vous savez que je mets un point d’honneur à trouver du positif dans toute lecture décevante. Le voici donc, le petit paragraphe consacré à un aspect fort appréciable du roman ! Publié en 1868, Le Petit Chose m’a emportée dans une France que je n’ai jamais connue…à mon plus grand regret. Aujourd’hui, le cliché du provincial qui monte à Paris et commence une vie faite de galères et de débuts, milieux et fins de mois difficiles, est toujours d’actualité. En revanche, la capitale avait une tout autre allure. Ainsi quand le petit Chose s’installe avec son frère dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, le récit des déboires de notre personnage principal laisse transparaître un quartier avec un peu de bohème. Déjà chic à l’époque, il n’en était pas moins peuplé de quelques excentriques ou du moins de personnes pas forcément richissimes. Rien à voir avec la population actuelle de ce lieu emblématique de la rive gauche. 

Autre exemple de bonne vieille France : les élèves qui chahutent leur pion…Un verbe qui n’est plus utilisé dans le contexte scolaire depuis belle lurette ! Parlons plutôt de violence – voire d’ensauvagement – vis-à-vis du personnel encadrant.

Et gardons le meilleur pour la fin, un aspect que je trouve particulièrement doux et qui me rend d’autant plus nostalgique de cette France pas totalement fantasmée : les régionalismes. Ces derniers, qui s’exprimaient avant tout par la langue, sont très saillants, à l’instar de Monsieur Pierrotte, cet étranger à Paris.

Le Cévenol n’avait jamais pu se faire à notre langue. Tout ce qu’il pensait lui venant aux lèvres en patois du Languedoc, il était obligé de mettre à mesure ce languedocien en français, et les « C’est bien le cas de le dire… » dont il émaillait ses discours, lui donnaient le temps d’accomplir intérieurement ce petit travail. Comme disait Jacques, Pierrotte ne parlait pas, il traduisait… » (p.210)

Un anti-héros tête à claques

J’ai mis beaucoup de temps à avancer dans ce petit roman pourtant facile à lire. Et je pense que le narrateur et ses jérémiades expliquent en grande partie ma lecture si laborieuse. Le petit Chose porte bien son nom. Certes on peut en principe s’apitoyer sur la nature chétive et sensible du garçon, mais tout individu étant responsable de ses actes, l’application et la constance qu’il emploie à toujours faire les mauvais choix de vie et à se mettre dans des situations compliquées forcent l’agacement. Maître d’études, il gère mal ses élèves et s’amourache jusqu’à l’obsession des « yeux noirs ». Une métonymie charmante au début, mais qui irrite rapidement, comme tout ce qui touche à notre anti-héros. Se croyant victime des événements, il enchaîne les erreurs sans se remettre en question et blesse les autres. Ainsi le pauvre Jacques se saigne aux quatre veines pour que le poète raté puisse dragouiller la voisine se consacrer pleinement à son art, pour finalement être abandonné par Daniel et se contenter de brèves retrouvailles avant la mort. On peut également citer ce brave Pierrotte qui se montre avenant vis-à-vis de son potentiel gendre, avant d’être humilié – peut-être pas autant que sa fille, d’ailleurs – par son refus d’épouser les yeux noirs…en pleins préparatifs du mariage. Quand des honnêtes gens lui tendent la main, il crache dedans. Mais lorsqu’il fait la connaissance de Madame Irma Borel, cette tragédienne instable et au passé des plus flous, il tombe immédiatement amoureux d’elle et va à sa perte en la suivant dans sa vie de bohème. Voici la description qu’il en fait dans une lettre adressée à son frère, après s’être libéré de ses griffes :

« avec cela une femme forte, qui ne croit ni à Dieu ni au diable, mais qui accepte aveuglément les prédictions des somnambules et du marc de café. Quant à son talent de tragédienne, elle a beau prendre des leçons d’un avorton à bosse et passer toutes ses journées chez elle avec des boules élastiques dans la bouche, je suis sûr qu’aucun théâtre n’en voudra. Dans la vie privée par exemple, c’est une fière comédienne. » p. 281-282

Tête à claques, vous dis-je. Le lecteur en vient même à comprendre les humiliations dont le petit Chose est victime au collège puis en tant que maître d’études. De là à approuver ces brimades, il n’y a qu’un pas que je n’oserais (avouer) avoir franchi.

Dans les quelques pages de dénouement, le narrateur ne décrit pas le retour du petit Chose à la case départ sans une note de sarcasme. On referme donc le livre en se disant : « tout ça pour ça ! ». Avec un mariage aussi modeste que confortable qu’il doit à la grandeur d’âme de Pierrotte et des yeux noirs tous deux méprisés jusqu’alors, il renonce à ses ambitions de poète et de comédien.

« Après tout, il vaut encore mieux vendre des assiettes dans un passage, comme disait la tragédienne Irma, que balayer l’institution Ouly ou se faire siffler à Montparnasse. Quant à la Muse, on n’en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours les vers, mais plus les siens ; et le jour où l’imprimeur, fatigué de garder chez lui les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf volumes de La Comédie pastorale, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien poète a le courage de dire : – Il faut brûler tout ça. » (p. 364-365)

En somme, Le Petit Chose est un roman léger qui conviendrait très bien à de jeunes lecteurs – collégiens même : une langue simple, un style fluide et élégant. Dommage que tout cela soit gâché par un personnage trop insupportable.



Nana, Emile Zola

Mon dernier article au sujet d’un classique de la littérature française datant du 29 octobre 2019, le constat est sans appel : je n’ai pas lu de bon vieux classique de ma patrie depuis l’automne dernier. Une honte à laquelle j’ai, sans dévoiler les chroniques à venir, remédié pendant mon confinement.

Nana est un chef d’œuvre absolu, comme tous les romans de Zola que j’ai pu dévorer jusqu’ici – Au bonheur des dames, Germinal et surtout L’œuvre.

La petite fille qui a grandi au milieu de la misère et de l’alcoolisme dans L’Assommoir est devenue comédienne – en d’autres termes, une cocotte. Le roman s’ouvre sur la première représentation d’une pièce de théâtre dans laquelle Nana tient le rôle principal, celui de…Vénus ! Après son triomphe et dans une confusion totale avec son rôle, cette beauté irrésistible a tous les hommes de Paris à ses pieds. Nana c’est l’histoire d’une ascension, interrompue par une phase d’égarement entre les griffes de Fontan, son collègue hideux et comique, avant de repartir de plus belle. Quant à la fin de l’icône du tout Paris, disons qu’elle est aussi dramatique que sa vie ; l’horreur de sa chute est à la hauteur de l’éclat de son ascension.

 

Le pouvoir des femmes, la faiblesse des hommes

Une évidence révélée par l’histoire tragique de Nana. La jeune femme blonde impudique aux formes voluptueuses représente la tentatrice par excellence, celle qui mène inexorablement tous ses hommes à leur perte. Même si j’avoue avoir eu de la peine pour le comte Muffat, j’ai trouvé les autres victimes plus ridicules qu’autre chose. Si ces Messieurs n’étaient pas si faibles devant la beauté féminine – et c’est une vérité universelle et intemporelle – ils ne se seraient pas laissés fourvoyer par les attributs de la cocotte. À l’inverse, cette brute de Fontan parvient à humilier totalement l’ancienne – et future ! – « reine » de Paris dès que celle-ci baisse la garde, colle, se montre totalement acquise, bref, laisse le rapport de force pour la première fois s’inverser en faveur de l’homme. D’où l’escalade dans la violence physique et la dépense de ses économies puis de l’argent qu’elle gagne en faisant la fille de joie avec Satin dans les quartiers les plus glauques de Paris.

Heureusement pour elle, Fontan nourrit une haine si féroce envers sa putain qu’il finit par chasser la poulette aux œufs d’or. C’est là qu’elle redevient la redoutable femme sensuelle et puissante du tout Paris, dont l’hôtel particulier financé par le comte Muffat inspire les femmes les plus aisées. Plus rien n’arrête désormais Nana, avec de terribles conséquences pour les hommes qui osent s’y frotter : de la ruine du banquier Steiner à la lente et irrésistible descente aux enfers du comte Muffat qui perd tous ses principes, en passant par la mort soudaine et violente du pauvre petit George Hugon et l’emprisonnement de son frère Philippe pour avoir volé dans la caisse du régiment afin de répondre aux caprices de l’objet de ses désirs. Sans compter le suicide – hautement symbolique même s’il n’est pas causé par « l’entretien » de la jeune femme – du comte de Vandeuvres suite à la révélation de son escroquerie aux courses fondée sur sa pouliche Nana.

Parmi ce tapis d’hommes à ses pieds, aucun ne trouve grâce à ses yeux. Elle les méprise tous et ses égards les plus sincères iront à…une femme ! Dans une radicalité cohérente par rapport au véritable sexe faible, Nana se frotte uniquement à la douceur de Satin, par désir et non par intérêt.

Enfin l’épilogue tragique, la chute théâtrale de l’ancienne actrice, vient parfaire un roman à la gloire du pouvoir des femmes sur les pauvres diables. Atteinte de la variole – quoi de mieux que cette maladie de la honte pour mettre fin à la carrière d’une putain ? – elle meurt dans une chambre du Grand-Hôtel, après avoir reçu tous les soins et l’attention de la part de sa grande rivale : Rose Mignon. Et pour mieux accentuer la supériorité des femmes, leur force naturelle et don de soi, la morte est ensuite veillée par toutes les femmes de sa vie, pendant que ses Messieurs qui se seraient damnés pour elle de son vivant attendent impatiemment devant le l’hôtel par peur de la contagion. Auparavant faibles devant l’irrésistible Nana, ils le restent tandis que celle-ci n’est plus qu’un « charnier, un tas d’humeur et de sang, une pelletée de chair corrompue ».

 

L’impitoyable « mouche d’or »

Ce surnom aussi réaliste que peu flatteur est tiré d’un article de presse à charge contre Nana. En voici la définition :

« Elle avait poussé dans un faubourg, sur le pavé parisien ; et, grande, belle, de chair superbe ainsi qu’une plante de plein fumier, elle vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit. Avec elle, la pourriture qu’on laissait fermenter dans le peuple remontait et pourrissait l’aristocratie. » (p. 223)

Lâchons le mot : une revanche ! Et pour ce faire, l’utilisation de l’arme la plus fatale qui soit : son sexe. En effet, « corrompant et désorganisant Paris entre ses cuisses de neige, […] une mouche couleur de soleil, […] bourdonnante, dansante, […] empoisonnait les hommes rien qu’à se poser sur eux. »

J’ai déjà expliqué dans le paragraphe précédent cette notion de toute-puissance de la beauté féminine damnatrice, mais souhaite toutefois développer ici l’aspect impitoyable qu’induit cette image de la mouche d’or. Il ne faudrait pas croire que Nana profite innocemment de ce pouvoir. Le personnage dégage certes une grande joie de vivre tout au long du roman. Parfois même, il est explicitement précisé qu’elle fait du mal sans vraiment le vouloir ; mais la notion de calcul n’en est pas moins omniprésente. Sous des apparences de légèreté – la mouche vole – l’insecte sait où et comment se nourrir. D’ailleurs sa puissance très bestiale transforme les hommes en animaux, à l’instar du pauvre comte Muffat qu’elle s’amuse à mettre à quatre pattes dans sa chambre.

Ces deux mouvements de spontanéité et de calcul avilissant s’opposent chez la jeune femme, en particulier dans son comportement envers son principal distributeur de fonds. Alors que le comte Muffat vient d’apprendre que sa femme a un amant :
« c’était juste, il était idiot avec les femmes : ça lui apprendrait. Cependant, la pitié l’emporta. […] avant minuit, elle aurait bien trouvé un moyen doux de le congédier. Par prudence, […] elle donna un ordre à Zoé.

– Tu le guetteras, tu lui recommanderas de ne pas faire de bruit, si l’autre est encore avec moi.

– Mais où le mettrai-je, madame ?

– Garde-le à la cuisine. C’est plus sûr. » (p. 221)

 

Autre passage qui va dans ce sens, le moment où elle apprend sa grossesse, à laquelle elle mettra rapidement un terme :

« Cela lui semblait un accident ridicule, quelque chose qui la diminuait et dont on l’aurait plaisantée. […] comme dérangée dans son sexe ; ça faisait donc des enfants, même lorsqu’on ne voulait plus et qu’on employait ça à d’autres affaires ? La nature l’exaspérait, cette maternité grave qui se levait dans son plaisir, cette vie donnée au milieu de toutes les morts qu’elle semait autour d’elle. » (p. 379) Ainsi la cocotte voit son sexe non pas comme un produit de la nature susceptible de donner la vie, mais l’utilise comme instrument pour parvenir à ses fins. Consciente de sa beauté – cf. cette fameuse scène où elle admire son corps nu devant le miroir – et des destins funestes qu’elle provoque, on est bel et bien loin de la belle cocotte jeune et insouciante qui fait le mal par hasard.

Par ailleurs, qualifier de mythe cette histoire de mouche d’or n’est pas exagéré, comme le prouve la mise en scène de sa mort. Aussi écœurante que grandiose, elle correspond parfaitement à cet insecte dégueulasse qui raffole de pourriture, MAIS qui a dominé la vie mondaine pendant un temps. Le taulier lui-même, Flaubert, l’a clairement exprimé dans une lettre adressée à Zola : « à la fin, la mort de Nana est Michelangelesque ! […] Nana tourne au mythe sans cesser d’être réelle. Cette création est babylonienne. » Car oui, n’oublions pas l’ambition de la méthode naturaliste  si chère à Zola : peindre la nature en utilisant les sciences. Nana devient certes un mythe, mais elle reste avant tout un personnage réel avec ce que cela implique de vulgarité.

 

La critique du Second Empire

Même si ce n’est pas la première chose que l’on retient de Nana, j’ai tenu à évoquer la teneur politique du roman puisqu’il s’achève sur la déclaration de guerre de 1870. Comme Balzac le faisait mieux que personne dans sa comédie humaine, Zola critique toute une société à travers un personnage emblématique. Comment Nana aurait-elle pu mener autant d’hommes à leur perte si ces derniers n’étaient pas autant portés sur la chose ? Prêts à se damner pour le plaisir charnel, ils en oublient leurs principes, à l’instar de ce crétin de Muffat. Or là n’est pas le problème, puisque le pire est – comme toujours – l’hypocrisie. Ainsi le marquis de Chouard, vieux libertin et beau-père du comte Muffat, utilise la récolte de fonds pour une œuvre de bienfaisance comme prétexte afin de rendre visite – accompagné de son gendre – à la sulfureuse Nana le lendemain de son triomphe dans le rôle de Vénus, interprété en tenue d’Ève.

Nana agit et pense selon un système de valeurs proche de la morale traditionnelle, mais appliqué à la prostitution : droiture, travail, respect des engagements. Comme nous l’avons vu dans l’extrait précédemment cité sur le cocufiage de Muffat, elle renonce à le congédier parce qu’il paye. En outre, elle admire la fortune d’une ancienne courtisane lorsqu’elle passe devant la demeure de celle-ci pendant une promenade à la campagne. Être une cocotte n’est plus immoral tant que le travail est bien fait et qu’il rapporte de l’argent !

L’aristocratie se fond dans le vice et son monde côtoie celui des catins. La soirée chez les Muffat du Chapitre III précède le dîner chez Nana, beaucoup plus fréquenté, et ironie du sort, un nouveau signe de l’inversion des valeurs apparaît pendant la partie de campagne : la société de Nana se déplace en voiture, tandis que la petite « troupe traditionnelle » menée par Mme Hugon est à pied. Pire, Nana – et pas seulement sa personne – s’invite dans tous les événements de la haute société. Son air est joué dans la petite sauterie organisée dans le cadre du mariage d’Estelle Muffat et tout le monde crie son nom pendant la course hippique. Théophile Vernot, jésuite gardien des vieilles vertus que plus personne ne respecte, ne parvient pas à empêcher le comte Muffat de succomber au vice de la mouche d’or. Enfin la très honorable Mme Hugon, digne représentante de la morale et de la société traditionnelle, perd ses deux fils et incarne ainsi la défaite de l’ancien monde (ah-ah-ah).

Et qui de mieux qu’une actrice pour regrouper tous les vices et surtout montrer l’hypocrisie d’une société en perdition ? Tout n’est que comédie, là encore en apparence, puisque la fin de la plupart des protagonistes sera tragique, à l’image de celle du Second Empire !

 

Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar

Lorsque la jeune Marguerite Yourcenar entame le projet de raconter la vie d’un empereur romain du IIe siècle qui a compté dans l’histoire, elle abandonne devant l’ampleur de la tâche. Elle n’en reprend l’écriture qu’une vingtaine d’années plus tard, affirmant avec aplomb dans son « carnet de notes » qu’il est impossible d’écrire de tels mémoires avant quarante ans. C’est alors qu’elle adopte ce point de vue qui donne tant d’intensité au récit : celui d’Hadrien qui, très souffrant, puise dans ses dernières réserves d’énergie pour écrire une longue lettre de transmission à Marc Aurèle, son petit-fils adoptif en qui il voit un successeur.

L’amour d’une vie

Commençons par le plus évident. Dans ce qu’on pourrait qualifier de roman philosophico-politico-historique terriblement bien documenté et rigoureux, la voix d’Hadrien ne cesse d’évoquer son grand amour, le jeune Antinoüs. Son histoire avec ce favori tourmenté est particulièrement mise en lumière dans la quatrième partie intitulée « Sæculum aureum ». Né dans la province de Bithynie, il devient, à peine pubère, le favori de l’empereur pendant une visite de celui-ci à Claudiopolis. D’après le récit d’Hadrien – dans le roman, toujours ! – l’enfant montre souvent une expression très sombre et mélancolique. Le narrateur y voit a posteriori un signe de mal-être profond. Sans doute affecté par sa condition de favori de l’empereur, son visage si innocent prend par exemple le masque de la terreur la plus absolue quand son « maître » le bat. À l’aube de ses vingt ans, il finit par se noyer dans le Nil, emportant avec lui le secret de sa mort : accident ou sacrifice ultime pour protéger son amant ?

Antinoüs est notamment élevé au rang de dieu par les Egyptiens qui ramènent tout noyé du Nil au destin d’Osiris. Hadrien ne se remettra jamais de la mort de son unique amour et en fera une figure divine dans tout l’empire romain. Il fonde ainsi la ville d’Antinoupolis au bord du fleuve et réclame la fabrication de nombreuses œuvres d’art représentant le jeune éphèbe. Le culte est si répandu qu’Antinoüs est aujourd’hui encore l’une des figures les plus célèbres de l’Antiquité, fait exceptionnel pour un être qui n’occupait aucune fonction politique de son vivant.

Un grand pacificateur

Sur le plan politique, c’est incontestablement ce qui définit le règne d’Hadrien. Au deuxième chapitre intitulé « Varius multiplex multiformis », la narration chronologique de ses mémoires commence par les dernières heures au pouvoir de Trajan, son prédécesseur. Tandis qu’Hadrien participe aux guerres daciques et contre les Parthes, il constate à quel point ces campagnes sont inutiles, et même nocives pour la solidité de Rome. Les coûts matériels et humains sont colossaux et ne servent qu’à dessiner un cercle vicieux de guerres alimentées par l’hostilité des peuples. Pendant ces journées et nuits loin de la capitale, Hadrien développe un véritable respect pour les cultures qu’il habite provisoirement, le fondement même de sa future realpolitik de tolérance. Mais pour appliquer cette dernière, il conquiert d’abord sa légitimité par la force et l’injustice. Pour couper court à toute remise en question de sa désignation comme successeur de Trajan, il fait exécuter quatre généraux hostiles. Il est craint : la pacification de l’empire romain peut commencer.

La rupture avec Trajan est parfaite. L’empire romain n’a jamais été aussi étendu, et Hadrien met fin à la politique d’expansion menée jusqu’ici. Sa vision est plutôt de consolider les frontières dont il a hérité. Il met notamment le roi de Dacie de son côté en débarrassant sa province des Roxolans, et construit un mur de protection contre les barbares en Bretagne. Mais cette politique de pacification n’est pas sans ombrage, comme le montrent les quelques pages consacrées au soulèvement de Simon Bar-Kokhba en Judée. La répression de cette révolte donnera lieu à une lutte interminable avec d’énormes pertes du côté romain.

Enfin l’empereur se distingue par sa vision de bâtisseur, en accord avec son esprit d’ouverture et d’intérêt vis-à-vis des régions précédemment conquises. Ainsi, on peut mentionner – si on exclut les constructions dédiées au culte d’Antinoüs – une basilique à Nîmes en hommage à Plotine, femme de Trajan, la grande amie et alliée d’Hadrien puisqu’elle a permis son accès au trône, ou encore la rénovation de l’agora et de la bibliothèque d’Athènes. Des travaux qui, en plus de la finition de l’Olympiéion, se révèlent presque nécessaires pour un empereur romain ayant suivi les enseignements des philosophes grecs.

La portée philosophique

Or les mémoires de cet empereur amoureux des arts et des lettres apportent justement une réflexion philosophique, au-delà du récit historique et de sa valeur politique. D’après moi, l’intérêt littéraire de cette œuvre se situe précisément à ce niveau. Le lecteur peu féru d’histoire classique et attentif, car la lecture est ardue, tire quelques enseignements de la sagesse d’un empereur surnommé « le petit Grec ». En plus d’un éloge du pragmatisme – « préférer les choses aux mots, me méfier des formules, à observer plutôt qu’à juger » – la page 47 contient une critique éclairée de la jeunesse, que le vieil homme considère comme « une époque mal dégrossie de l’existence, une période opaque et informe, fuyante et fragile », avec cette phrase sublime : « j’étais à peu près à vingt ans ce que je suis aujourd’hui, mais je l’étais sans consistance. »

J’ai également relevé une belle lucidité, à la fois dure et bienveillante – à préférer au terme souvent galvaudé de « cynisme » – concernant l’âme humaine à la page 51 :

« Je les sais vains, ignorants, avides, inquiets, capables de presque tout pour réussir […] je le sais, je suis comme eux.  […] Et il y en a peu auxquels on ne puisse apprendre convenablement quelque chose. Notre grande erreur est d’essayer d’obtenir de chacun en particulier les vertus qu’il n’a pas, et de négliger de cultiver celles qu’il possède. »

Dans ce passage, Hadrien se place lui-même au milieu de ses semblables, une humilité qui réapparaît p. 118 comme la caractéristique d’un grand homme :

« Les êtres humains avouent leurs pires faiblesses quand ils s’étonnent qu’un maître du monde ne soit pas sottement indolent, présomptueux ou cruel. J’avais refusé tous les titres. […] Dacique, Parthique, Germanique : Trajan avait aimé ces beaux bruits de musique guerrières […] ils ne faisaient que m’irriter. »

Et pour finir, Hadrien a une vision bien précise de la descendance, qui me touche particulièrement et clouerait le bec de ces ignares qui s’imaginent que défendre – leur idée de – la famille à tout prix est une valeur traditionnelle, contre la modernité. La preuve que non p. 273, dans un empire qui a glorifié le principe de l’adoption :

« Je n’ai pas d’enfants, et ne le regrette pas. Certes, aux heures de lassitude et de faiblesse où l’on se renie soi-même, je me suis parfois reproché de n’avoir pas pris la peine d’engendrer un fils, qui m’eût continué. Mais ce regret si vain repose sur deux hypothèses également douteuses : celles qu’un fils nécessairement nous prolonge, et celle que cet étrange amas de bien et de mal […] mérite d’être prolongé. […] je ne tiens pas spécialement à me léguer à quelqu’un. Ce n’est point par le sang que s’établit d‘ailleurs la véritable continuité humaine : César est l’héritier direct d’Alexandre. »

À noter que le narrateur donne à la page 281 un argument imparable et on ne peut plus d’actualité pour relativiser l’importance de la famille « naturelle » :

« Mais les liens du sang sont bien faibles, quoi qu’on en dise, quand nulle affection ne les renforce ; on s’en rend compte chez les particuliers, durant les moindres affaires d’héritage. »

À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Marcel Proust

Ah Proust. Proust, Proust, Proust. Redouté par le lecteur lambda et idolâtré à grands coups de clairon par le prétentieux ou l’ultra-sensible, il est difficile d’en tirer un billet original. Qu’à cela ne tienne ! J’ai lu ce deuxième tome de La Recherche du temps perdu, et comme je l’ai trouvé encore plus enrichissant que Du côté de chez Swann, je ne manque pas de motivation pour écrire un compte-rendu personnel. Il n’y a rien à craindre de Proust, il suffit de s’accrocher un peu au début pour être emporté – lentement, certes – par le doux courant de cette prose et s’apercevoir du caractère universel des sentiments explorés.

Le roman est constitué de deux parties clairement définies.

Autour de Mme Swann

Rappelons que le découpage de la Recherche a été décidé par la maison d’édition pour des raisons pratiques, car sur le fond, ce deuxième tome ne fait que poursuivre le premier sans véritablement trancher avec celui-ci. Dans Du côté de chez Swann, le narrateur enfant clamait toute son admiration pour une grande comédienne de l’époque, la Berma. La famille du jeune homme chétif craint d’abord qu’une virée au théâtre pour voir son idole « en vrai » ne lui cause un choc, mais il finit par la voir sur scène dans le rôle de Phèdre. Sa déception est à la hauteur des fantasmes qui précédaient la confrontation au réel.

Il fait par ailleurs la connaissance du marquis de Norpois, diplomate antidreyfusard et ami de son père qui va encourager le narrateur à oser vivre de la littérature, sans toutefois lui faire profiter de ses relations.

Le narrateur rencontre enfin Bergotte, cet écrivain qu’il admire tant.

Après de multiples lettres enflammées et déterminées, il parvient à se faire inviter chez les Swann et devient même un habitué. Amoureux de Gilberte, il ne se lie pas moins d’amitié avec Charles et surtout avec Odette qui le prie de lui rendre visite même s’il est fâché avec sa fille. Suite à un mouvement d’humeur, pourtant prévisible au vu de son caractère légèrement capricieux, Gilberte évite son ancien amoureux. Celui-ci entre alors dans une période de souffrance nourrie par des calculs obsessionnels pour oublier Gilberte, passe par une phase de jalousie paranoïaque qui n’est pas sans rappeler celle de Swann à l’époque où Odette était sa maîtresse, et finit par surmonter l’épreuve de la rupture jusqu’à son départ pour Balbec, accompagné de sa grand-mère et de Françoise, leur domestique.

Noms de pays : Le pays

Après avoir quitté non sans douleur sa chambre de Paris et sa maman – rien d’étonnant quand on repense au début de la Recherche – le narrateur prend le train pour la Normandie. Direction la commune de Balbec, station balnéaire qui rappelle la très chic Cabourg. Il se saoule pendant le trajet et glisse dans une ambiance éthérée à travers le temps et les paysages modifiés par la lumière. Celui qui a tant rêvé des cathédrales de cette contrée fait une halte décevante pour visiter l’église du village de Balbec qu’il avait tant – trop – imaginée. Le trio s’installe dans un grand hôtel, au milieu de l’aristocratie parisienne et d’une galerie de personnages hypocrites et obsédés par l’étiquette – mais attention, toujours sans en avoir l’air. Au début, le jeune homme est effrayé par sa nouvelle chambre et compte sur la douceur de sa grand-mère si attentionnée pour que l’habitude pénètre enfin ses sensations. Il souffre également de solitude, mais cela ne durera pas non plus. Grâce à la marquise de Villeparisis, il noue une amitié profonde avec son petit-neveu Robert de Saint-Loup et le peintre Elstir. Or ce dernier connaît bien Albertine, l’une des jeunes filles que le narrateur a aperçue lors d’une promenade sur la digue et dont le groupe plein de vitalité et d’effronterie a immédiatement – non pas en tant que juxtaposition d’individus, mais comme entité seule – occupé toutes ses pensées. Là encore, il parvient à les approcher par l’entremise du peintre et passe le plus clair de son temps auprès d’Albertine, dont il est amoureux, mais aussi d’Andrée et de Rosemonde.

Un roman d’apprentissage

C’est le moins que l’on puisse dire. Après les jérémiades – si l’on veut faire du mauvais esprit – du fils à sa maman dans « Combray » et de l’amoureux transi dans « Noms de pays : le nom » du tome précédent, notre narrateur de retour à Paris entre dans le monde, dîne en compagnie de Bergotte et remporte ses entrées chez les Swann. Mais surtout, il découvre l’amour platonique grâce à Gilberte.

Fasciné dès le début par l’univers des Swann, le jeune homme se passionne pour absolument tout ce qui le constitue, de ses visiteurs bourgeois ou nobles aux fleurs de l’appartement, en passant par les tenues plus élégantes les unes que les autres de la divine Odette. La réflexion sur le temps et la mémoire reste évidemment omniprésente, et le narrateur se souvient de cette époque où il lui semblait impossible d’être reçu chez Gilberte comme une pure illusion aujourd’hui. Le passé n’est donc que le reflet du présent puisqu’il ne peut être pensé en dehors de ce dernier. Ainsi, ce qui fut – impossibilité – devient irréel à la lumière de ce qui a effectivement eu lieu depuis et de la situation actuelle – les invitations récurrentes dans ce qui semblait être une forteresse. À l’inverse, ce qui ne fut pas et semblait impossible va désormais de soi.

Comme dans toute « plongée dans la vie » d’une jeune personne, la déception fait partie intégrante de l’apprentissage. Ainsi Berma apparaît comme une comédienne presque banale en comparaison de l’image que s’en était fait, notamment à partir d’affiches, le narrateur enfant et Bergotte, avec son physique ingrat et sa voix bien en dessous de sa prose, déçoit celui qui avait tant admiré ses œuvres. Ensuite, il vit à cause de Gilberte son premier chagrin d’amour et éloignement imposé – par la jeune fille, puis par lui-même – jusqu’à l’oubli de l’être aimé, libération scellée par le départ de Paris, mais aussi par cette promenade printanière avec Mme Swann. Un moment décrit avec tant d’admiration qu’on se demande si le narrateur n’a pas toujours été plus amoureux de la mère que de la fille, le titre de la première partie n’étant pas anodin. Mais la guérison post-rupture est avant tout l’œuvre du temps (et oui, encore lui !). L’universalité de cette expérience montre que Proust, c’est avant tout une succession d’évidences décortiquées et complexifiées à l’excès par un style alambiqué.

À noter que dans cette lutte contre un amour douloureux et le pire sentiment qui le nourrit – la jalousie –, le parallèle avec l’histoire vécu par Swann, un adulte donc, vient d’autant plus confirmer la notion d’apprentissage que celui-ci passe par un autre aspect, à savoir l’entrée dans un petit monde fermé : les Verdurin chez Swann et les Swann chez le narrateur.

Viennent ensuite l’amitié avec Robert de Saint-Loup puis le désir et l’ébullition des sens après avoir rencontré la fougueuse Albertine, sa nouvelle obsession.

Une sensibilité exacerbée, une étude du temps et un sondage en profondeur de l’âme humaine

Je tiens à insister sur l’évidence des analyses de Proust, qu’elles portent sur le temps, les caractères humains ou les comportements sociaux. C’est comme s’il gonflait des platitudes – oui bon, parlons plutôt d’évidences – par les mots. On les comprend et sourit après avoir passé le mur du son de ses phrases interminables, et c’est justement PARCE QUE les observations sont évidentes qu’elles sont sublimes. Qu’est-ce qu’un grand écrivain sinon un Homme capable de fulgurances à partir d’une réalité qu’il perçoit et surtout raconte mieux que le commun des mortels. Lire les écrivains, lire Proust, c’est une manière de se rapprocher de cette compréhension du monde à travers des réflexions universelles.

Celles-ci sont formulées grâce à la sensibilité surdéveloppée du narrateur. Et comme la fameuse madeleine de Proust montrait la primauté de la mémoire sensible sur l’intellect afin de retrouver le temps perdu, c’est grâce à sa sensibilité que le narrateur parvient à exprimer des observations aussi brillantes. Un jeune homme lambda aurait fait bien peu de cas de son angoisse pendant les premières nuits passées au Grand Hôtel de Balbec…et nous aurait ainsi privés d’une brillante analyse de l’habitude.

« Le temps dont nous disposons chaque jour est élastique ; les passions que nous ressentons le dilatent, celles que nous inspirons le rétrécissent, et l’habitude le remplit » (p.256)

S’il n’était pas un véritable cœur d’artichaut, comme on dirait vulgairement aujourd’hui, le lecteur n’aurait pu découvrir ses passages sur les rencontres évanescentes qui – à un âge où les hormones semblent bouillonner ! – font presque tomber amoureux d’une silhouette féminine aperçue par la vitre du train ou depuis la voiture qui file à toute allure entre l’hôtel et le casino ; un éveil du désir non pas même si, mais parce que la personne n’a pas pu être vue. Un mystère enchanteur, en somme.

En plus de cette phrase régulièrement citée sur le temps et l’habitude, une autre observation m’a manquée pendant la lecture, même si je ne la partage pas. Proust continue sa réflexion sur le temps, son thème de prédilection, et constate les marques qu’il laisse sur l’enveloppe – visage et corps – des femmes à travers le regard des hommes. Ainsi les visages des jeunes filles, en devenir, ne se distinguent pas de ce qui les entoure.

(p. 440) « On ne voyait qu’une couleur charmante sous laquelle ce que devait être dans quelques années le profil n’était pas discernable. » Il déplore ainsi l’arrivée trop précoce, telle un coup de massue, du temps immuable sur l’apparence des êtres.

« Il vient si vite, le moment où l’on n’a plus rien à attendre, où le corps est figé dans une immobilité qui ne promet plus de surprises, où l’on perd toute espérance en voyant, comme aux arbres en plein été des feuilles déjà mortes, autour de visages encore jeunes des cheveux qui tombent ou blanchissent, il est si court ce matin radieux qu’on en vient à n’aimer que les très jeunes filles, celle chez qui la chair comme une pâte précieuse travaille encore. » Si la jeunesse est si attirante, c’est avant tout parce qu’elle est malléable. Telle un caméléon, la jeune fille a cette capacité d’incarner différents états ; grâce à cette variété, le charme, lui, est sans cesse renouvelé. Alors ponctuons cet article par ces quelques mots doux de Proust adressés aux femmes :

« [les gentils égards] à partir d’un certain âge, n’amènent plus de molles fluctuations sur un visage que les luttes de l’existence ont durci, rendu à jamais militant ou extatique. L’un – par la force continue de l’obéissance qui soumet l’épouse à son époux – semble, plutôt que d’une femme, le visage d’un soldat ; l’autre, sculpté par les sacrifices qu’a consentis chaque jour la mère pour ses enfants, est d’un apôtre. Un autre encore est, après des années de traverses et d’orages, le visage d’un vieux loup de mer, chez une femme dont seuls les vêtements révèlent le sexe. »

La Reine Margot, Alexandre Dumas

Il n’est jamais trop tard pour bien faire et je ne regrette pas une seconde d’avoir choisi La Reine Margot  et non Les Trois mousquetaires  comme introduction à Alexandre Dumas père. J’espère avoir l’occasion de poursuivre la découverte des aventures des Valois dans la trilogie qui leur est consacrée, et donc lire La Dame de Monsoreau et Les Quarante-cinq. Pour quelqu’un qui n’aimait pas spécialement l’histoire à l’école, je pense avoir retenu plus d’éléments politiques de cette période grâce à cette lecture que dans le cadre de cours magistraux.

Le rythme effréné du récit et la prédominance des dialogues – à noter que Dumas a transformé La Reine Margot en pièce pour l’inauguration de son Théâtre Historique – en font un roman historique haletant et un pavé facile à avaler malgré ses 500 pages. L’intrigue est rocambolesque, mais comme d’habitude, je vais tenter au mieux de la résumer.

 

Un roman historique qui s’étend d’un mariage à un décès

La charmante Marguerite de Valois, que ses proches surnomment Margot, est la fille de la redoutable Catherine de Médicis et la sœur du roi Charles IX. Le récit s’ouvre sur son mariage avec le huguenot Henri de Bourbon, roi de Navarre. Les guerres de religions font rage dans toute l’Europe et cette union a pour but de sceller la paix entre les catholiques et les protestants.

Mais les jeux de regard pendant les noces ne trompent pas. La paix avec les huguenots est aussi factice que les liaisons séparées des deux époux sont réelles : Henri a pour maîtresse Mme de Sauve et Marguerite de Valois va tomber amoureuse du comte de la Mole, ce qui ne les empêche pas de s’allier dans leur quête commune du pouvoir.

Les trahisons d’un camp à l’autre font rage et le conflit atteint son apogée avec la célèbre nuit de la Saint-Barthélemy commanditée par Charles IX. Lorsque Margot apprend que la reine mère a pour dessein de faire assassiner le roi de Navarre, elle parvient à le sauver. Après le massacre, ce dernier se reconvertit au catholicisme.

Juste avant le massacre qui marquera à jamais l’Histoire de France, le comte de la Mole et Annibal de Coconnas débarquent en même temps de leur Province et font connaissance dans l’auberge de La Hurière. Mais la bonne camaraderie s’achève rapidement lorsque Coconnas apprend – avec la complicité de son aubergiste lui-aussi catholique – que son compagnon est un huguenot. Ils se font face pendant la nuit de la Saint-Barthélemy. Coconnas est soigné par Henriette de Nevers pendant sa convalescence tandis que Margot prend La Mole sous son aile et tombe amoureuse du jeune homme à l’allure si délicate. Suite à un duel de revanche entre Coconnas et La Mole, les deux gentilshommes frôlent la mort, mais La Mole se remet plus rapidement que son ennemi et jure de le sauver pour unir leurs destins à jamais.

En parallèle des velléités dissidentes protestantes que la Saint-Barthélemy n’a pas totalement matées, les deux frères de Charles IX – François le Duc d’Alençon et Henri le Duc d’Anjou – complotent pour accéder au trône. Le premier en tentant un faux pacte avec les protestants pour faire tomber le roi de Navarre, avec lequel son frère souverain s’est lié d’amitié depuis que celui-ci l’a sauvé d’une blessure survenue pendant une partie de chasse ; le second, fils préféré de la reine mère, en revenant de son trône de Pologne suite à des oracles de Catherine de Médicis, persuadé que son frère va bientôt mourir et annoncer devant les ambassadeurs la nomination du Duc d’Anjou à la couronne de France.

L’amitié entre Charles IX et celui qu’il appelle son frère tient, malgré les nombreuses manigances de Catherine de Médicis qui ne peut accepter que la couronne de France échappe aux Valois et pire, ne soit portée par un protestant. Après la tentative d’élimination de son genre avortée par sa fille, elle tente à plusieurs reprises de l’empoisonner, jusqu’à un échec fatal pour son fils puisque celui-ci avale par une succession de quiproquos le poison destiné à Henriot.

Au cours d’une partie de chasse organisée par Charles IX, ce dernier ressent les premiers symptômes de sa maladie mortelle et le camp des protestants – dirigé par De Mouy – organise la fuite du roi de Navarre et de son épouse. Malheureusement, le projet est avorté et Charles IX doit ordonner l’emprisonnement de son frère de cœur pour le protéger d’une nouvelle tentative d’assassinat, faisant croire ainsi qu’il soupçonne Henri de Bourbon d’être à l’origine de son empoisonnement, ce qui expliquerait cette volonté de fuir. Coconnas et La Mole, également de la partie, sont arrêtés pour complot contre le roi, torturés et finalement exécutés malgré la stratégie d’évasion mise en place par les maîtresses des deux amis. En effet, le roi confie à sa sœur croire en leur innocence, mais pour préserver la réputation du royaume de France, il ne peut révéler son empoisonnement et préfère mettre officiellement sa mort sur le compte de la prétendue magie noire exercée par les deux comparses.

« Le roi est mort ! Vive le roi ! ». Le duc d’Anjou revient de Pologne et Henri III succède à Charles IX. Craignant à juste titre de se faire assassiner, le futur Henri IV retourne alors dans sa Navarre avec sa loyale épouse en attendant que son tour arrive.

 

Un roman daventures

Comme je l’ai précisé d’emblée, ce roman est étonnamment accessible et se lit très vite. On doit cette fluidité à la prédominance du dialogue et aux descriptions limitées en nombre et en longueur. Elles se limitent au strict nécessaire pour la compréhension et la progression de l’intrigue, c’est-à-dire au Louvre, avec ses cabinets et passages secrets, aux rues de Paris et à la partie de chasse. Le rythme est haletant et l’humour efficace. Il est souvent noir de par la situation, avec par exemple un Charles IX qui fait des rimes dans un Chapitre intitulé « Un roi poète » juste avant de commanditer l’assassinat de l’amiral de Coligny qu’il appelle « mon père ».

Le rythme est donc soutenu et l’ennui n’atteint jamais le lecteur grâce aux revirements de situation permanents. Ainsi tout laisse à croire – même si nous sommes tous allés à l’école et savons qui a succédé à Charles IX – que le roi de Navarre régnera sur la France, tant il parvient à échapper aux mailles pourtant très étroites du filet de Catherine de Médicis. Elle veut le faire exécuter pendant la Saint-Barthélemy, sa femme lui interdit de sortir et il s’en sort. Elle tente de l’empoisonner via un produit de beauté sur le visage de sa dame d’honneur et maîtresse d’Henriot, Charlotte de Sauve. Rusé comme un renard – du moins c’est ce qu’il ressort du personnage – il décèle le piège. Elle réitère cette tentative par le biais d’un livre, mais l’objet tombe finalement entre les mains de Charles IX. Lorsqu’elle tente une dernière fois de le faire assassiner après la mort de son fils, c’est le fidèle De Mouy qui tombe à sa place. La poursuite acharnée d’Henri de Bourbon par Catherine de Médicis du début à la fin du roman rappelle avec ironie ces parties de chasse si bien décrites, à la différence que la chasse à la cour de Charles IX est fructueuse malgré la vaillance de l’animal porteuse de rebondissements.

Il en va de même pour les deux amis provinciaux qui finissent par se lier d’amitié. Le lecteur craint également, jusqu’au bout, que la liaison de La Mole avec une fille de France ne soit révélée.

Le jeu des alliances et fausses alliances – notamment les fausses allégeances des huguenots au catholicisme et au Duc d’Alençon – tient le lecteur en haleine puisqu’il le force à se concentrer pour ne pas perdre le fil de toutes ces intrigues dans l’intrigue.

Des hommes tout en nuances, des archétypes féminins

Dans La Reine Margot, les hommes trahissent pour leurs intérêts et aucun ne semble entièrement cruel et dépourvu de remords. Charles IX commandite la Saint-Barthélemy sous l’influence de sa mère et porte un amour sincère à une femme inconnue qui élève son bébé (cf. partie suivante), La Mole est délicat, Coconnas est brave et tonitruant, mais surtout un modèle de loyauté, à l’instar du protestant De Mouy, et enfin même le parfumeur de la reine mère est rongé par le remord quand il réalise les horreurs – notamment l’empoisonnement du roi – qu’elle lui fait faire.

En revanche, Catherine de Médicis est l’unique personnage qui ne connaît pas le remord ou la culpabilité. Intrigante, la Florentine pétrie de superstitions utilise volontiers la magie noire pour connaître l’avenir et son « parfumeur » devient son meilleur allié pour parvenir à ses fins.

Margot remplit quant à elle le célèbre rôle – idéalisé par hommes – de l’Amoureuse, avec sa grande confidente Henriette de Nevers. L’une cache La Mole pendant que l’autre fait de même avec Coconnas. Les deux femmes mariées sont prêtes à tout pour sauver leur amant, la reine Margot allant jusqu’à risquer son honneur. Elles échouent finalement et restent inconsolables après l’exécution des deux amis gentilshommes.

Il ne faut donc pas compter sur ce roman pour dépasser les stéréotypes féminins, avec la sorcière d’un côté et la sainte de l’autre. Car même si les actes de Margot pour protéger son époux sont mus par son ambition, sa loyauté à toute épreuve envers ce dernier et les risques inconsidérés qu’elle prend pour son amant en font une sorte de femme amoureuse idéale et profondément bonne.

 

Des pages émouvantes

Parmi les pages émouvantes de ce roman d’aventures, j’ai tout d’abord retenu la présentation par Charles IX à Henri IV de son enfant illégitime et de sa bien-aimée dans un modeste appartement près du Louvre. La visite ne prend que quelques pages, mais le véritable amour que porte le commanditaire de la Saint-Barthélemy à ces deux êtres dont il souhaite préserver l’innocence arrive comme une parenthèse de pureté – la femme apparaissant comme une sainte dans le regard de Charles IX – au milieu des trahisons, complots et bains de sang indissociables de l’exercice du pouvoir à cette époque.

Mais si l’amitié qui unit la reine Margot et à Henriette de Nevers donne lieu à des dialogues de femmes amoureuses, teintés de « midinettisme » gloussant, celle qui unit leurs deux amants est tout simplement la plus belle qu’il m’ait été donné de suivre en littérature. Arrivés à Paris en même temps, séparés par la religion puis réconciliés dans le frôlement de la mort et grâce à l’intervention de leurs maîtresses, l’expression « à la vie, à la mort » est à prendre au pied de la lettre pour qualifier leur lien. Si Coconnas échappe aux brodequins pendant la séance de la « question » grâce à une entente avec Caboche, le bourreau de Paris, La Mole n’a pas cette chance. Le corps détruit par la torture, il ne peut se lever, et donc s’enfuir de la chapelle avec son ami et leurs deux bienfaitrices qui ont mis en place ce projet. Coconnas prend alors la décision la plus bouleversante du roman : il refuse de suivre les deux femmes sans son ami, préférant encore aller à l’échafaud à ses côtés. La scène de l’exécution des jeunes gens au milieu de la foule hystérisée de Paris est la plus belle qui soit, inspirant la pitié face à une telle injustice sans toutefois virer dans le pathos. Pour preuve quelques extraits du chapitre « La place Saint-Jean-en-Grève »

p. 487 « la foule, pour plonger son regard avide jusqu’au fond de la voiture, se pressait, se haussait, se levait ; (…) satisfaite lorsqu’elle était parvenue à ne pas laisser vierges de son regard ces deux corps qui sortaient de la souffrance pour aller à la destruction. »

p. 489 « Puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme il eut fait d’un enfant »

La dignité de Coconnas face au peuple de Paris insultant le pauvre La Mole est inébranlable et sublime : p. 489 « tandis que La Mole serrait les mains de son ami, un sublime dédain éclatait sur la figure du Piémontais, qui, du haut du tombereau immonde, regardait la foule stupide comme il l’eût regardé d’un char triomphal. L’infortune avait fait son œuvre céleste, elle avait ennobli la figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son âme. »

Même Caboche verse une larme juste avant de couper la tête de La Mole !

Lolita, Vladimir Nabokov

Comment s’attaquer à un monument tel que Lolita ? Comment aborder un livre unanimement considéré comme un grand chef d’œuvre de la littérature du XXe siècle ? Sans doute en étant le plus sincère possible, même si cela ne suffit pas, et en refusant de se laisser intimider par le sulfureux qui entoure un livre et précède la découverte. Se concentrer sur l’œuvre et l’œuvre seule. Prendre des notes pendant la lecture pour ne rien perdre du récit.

Résumé

Le narrateur est un esthète qui n’a d’yeux que pour les nymphettes, des petites filles pré-pubères. Et quand Humbert Humbert l’Européen s’installe en Amérique pour gérer la fortune héritée de son défunt oncle, il tombe immédiatement amoureux de Lolita, la fille de sa logeuse. Or l’attirance est mutuelle. S’en suit un plan parfaitement orchestré et poussé par le précieux Mac Fatum, comprenez le hasard : notre esthète épouse la mère de celle qu’il aime, sa femme meurt dans un accident inespéré et il réussit à obtenir la garde de Lolita en se faisant passer pour son père. Le couple à la double identité part dans un road-trip à travers les États-Unis et alterne rapports sexuels et excursions touristiques entre deux disputes dans la voiture.

Après un bref retour à la sédentarité pour la scolarisation de la petite orpheline, le duo repart sur la route et les peurs de Humbert Humbert, que l’on image n’être que paranoïa puisant sa source dans la jalousie, s’avèrent justifiées : Lolita tombe malade et parvient à s’échapper lors de son séjour à l’hôpital. Le désespoir causé par la privation de l’être aimé ne fait qu’aggraver la folie du père-amant. Assoiffé de vengeance, il cherche pendant des années le responsable de la libération pourtant inévitable. Le « coupable » n’est autre que Clare Quilty, un double encore plus lubrique que le narrateur et avec lequel il a pourtant échangé lors de sa premiere nuit à l’hôtel avant la grande traversée de l’Amérique. Lorsqu’il finit par l’identifier, Humbert Humbert met non sans difficulté son plan à exécution et le tue par balle. Aucun suspense puisque le lecteur connaît le dénouement depuis le début du récit. Il sait que la voix narratrice écrit depuis sa cellule. Lolita ou l’histoire d’un assassin.

Un roman poussiéreux

Définition et tolérance plus restreintes de la pédophilie

Écrire, c’est faire la promesse de la sincérité. Il en va de même pour un blog, or la chose est d’autant plus aisée que ledit blog est plutôt « confidentiel ». Je respire donc un bon coup et assume : Lolita a mal vieilli. Un comble pour une séduisante nymphette. Commençons par l’aspect le moins important de mon propos : le thème. Tandis que les acteurs et autres hommes politiques riches et célèbres s’affichent toujours sans complexe au bras de jeunes femmes à peine majeures, l’imagerie pédophile commence à être dénoncée. C’est le cas de l’hyper sexualisation des pré-adolescentes dans les publicités – notamment dans la mode – et même de ces unions parfaitement légales mais symboles de plus en plus insupportables de la culture de la pédophilie qui régit les rapports hommes-femmes « depuis la nuit des temps gnia gnia gnia ». N’oublions pas que dans l’Histoire de France, les futures reines étaient parfois forcées d’épouser les rois avant la puberté. La pédophilie fait partie de nos culture et Histoire ; pourtant ces pratiques sont aujourd’hui à l’unanimité reconnues comme inacceptables, et ce jusque dans la loi. Rappelons-nous le récent débat sur l’âge légal du consentement sexuel. Mais encore une fois, là n’est pas l’essentiel.

Un point de vue narratif trop « en bloc », à la fois cynique et victimaire

Malgré mon dégoût à la lecture de certaines scènes, comme celle l’empoisonnement de Lolita pour mieux profiter d’elle pendant leur première nuit à l’hôtel, je ne porte aucun jugement moral sur l’ensemble du livre. Il ne s’agit pas de dire « C’est moche. C’est trop choquant. Je n’aime pas », mais de démontrer en quoi ce roman pourtant qualifié de chef d’œuvre par les spécialistes de la littérature n’a pas résisté à l’épreuve du temps. Cela arrive. Le nom de certains auteurs à succès du XIXe siècle ne nous dirait plus rien aujourd’hui. Ce n’est pas le cas de Lolita, toujours considéré comme un grand classique, mais les œuvres vieillissent parfois et l’appréciation – d’un point de vue strictement littéraire – de celles-ci évoluent avec les époques qu’elles traversent. Peut-être la nôtre a-t-elle trop vu passer et subi le cynisme pour ne pas être exaspérée par le ton du narrateur. Cette prétention à s’auto-proclamer poète victime de son amour fou et non simple pervers, ce désir assumé et sans la moindre once de culpabilité…Et si nous ne supportions plus cela ? Refusée par de la plupart des éditeurs et objet de scandale à sa sortie, il n’en est rien aujourd’hui. On a vu bien pire dans l’art. Et heureusement ! Mais il y a un mais…Notre société est certes plus habituée à la transgression dans l’art, mais c’est justement parce qu’elle en au vu d’autres qu’elle a re-vu à la hausse ses exigences en matière de traitement de l’immoral. Donc le cynisme absolu ne passe plus. Trop simple. Trop peu vecteur d’identification et d’empathie.

Un style…poussiéreux

Et enfin, le plus important. Le grand responsable de mon honteux déboulonnage de statue : le style. Terriblement poussiéreux, il n’a rien à voir avec une syntaxe complexe à la Proust et à laquelle je ne ferai jamais le même reproche. Des termes surannés apparaissent régulièrement, et même si j’adore enrichir mon vocabulaire en lisant des classiques, l’accumulation de mots plus vieillots que savants est fort désagréable. Bien évidemment, la différence est minime entre le style et ce que j’ai appelé le ton adopté par le narrateur. C’est donc ce mélange de cynisme sans nuance et de vocabulaire dépassé qui m’a laissé une forte impression générale de fadeur. Paradoxalement, compte tenu de l’intrigue extraordinaire.