Bonjour Tristesse, Françoise Sagan

Dans le cadre du petit défi « Cette année, je (re)lis des classiques », j’avais opté pour une sélection thématique de mes six œuvres. Pour « l’Amour à la plage », ce sera L’Écume des jours de Boris Vian. Il n’empêche que j’ai récemment lu une autre œuvre de cette liste suggérée : Bonjour Tristesse de Françoise Sagan.

Résumé :

Cécile, la narratrice, vient de rater son baccalauréat, mais compte bien profiter de cet été dans une villa du Sud de la France avec son père, veuf, qu’elle aime plus que tout. La jeune Elsa, la maîtresse actuelle de ce dernier, les accompagne dans ces vacances faites de détente et de mondanités. Tout se passe pour le mieux sous la chaleur écrasante de la côte et Cécile goûte même aux premiers émois sentimentaux – et charnels – grâce à Cyril, un bel étudiant de 26 ans.

Dans ce cadre trop parfaitement léger, l’élément perturbateur s’appelle Anne : une amie de son père chez qui Cécile a même vécu pendant deux ans. Avec son élégance et ses principes, la quadragénaire cultivée représente une menace pour le trio hédoniste composé du père, Raymond, de sa fille et de sa maîtresse plutôt cruche. Lors d’une soirée au casino, l’harmonie est officiellement brisée : Raymond affiche son flirt avec la sublime Anne et Elsa, la rousse à la peau aussi humiliée par le soleil que son cœur ne l’est désormais par le séduisant veuf, décide de quitter la villa. Elle y repassera pour récupérer ses valises.

À l’admiration qu’éprouve Cécile pour Anne se mêle un sentiment d’infériorité inconsciemment distillé par Anne et ses remarques méprisantes de femme profonde et sérieuse. Le ressentiment monte en Cécile, tantôt décidée à tout faire pour éloigner la menace, tantôt calmée par son affection envers cette femme qui a plus d’esprit que de méchanceté. Lorsque le couple lui annonce sa volonté de se marier, la jeune mondaine voit sa vie de plaisirs futiles s’écrouler. Mais une fois de plus, elle parvient à se raisonner en se disant qu’un tel ménage serait un bon moyen de mettre sa vie entre les mains de la droite et responsable Anne.

Le désir de vengeance va toutefois se développer et prendre le dessus à cause des privations ostentatoires imposées par la femme parfaite. Cécile doit travailler pour réussir son baccalauréat. Surprise en train d’enlacer Cyril, la narratrice subit également l’interdiction de fréquenter son amant. Le conflit de pensées atteint un point de non-retour dans l’esprit de la jeune fille lorsque celle-ci se retrouve enfermée dans sa chambre par Anne, dans le but de forcer la bachelière à travailler. Quand Elsa passe finalement reprendre ses valises, Cécile, exploitant sa naïveté, lui fait part de son stratagème.

Il est très simple. Pour libérer Raymond – et bien sûr Cécile – du joug d’Anne et récupérer l’homme qu’elle lui a ravi, Elsa se fera héberger par la mère de Cyril et simulera une aventure avec lui. Enflammé par la jalousie et l’angoisse de ne plus pouvoir séduire à son âge, Raymond ira forcément charmer la belle rousse pour se prouver qu’il n’est plus un vieux Monsieur, mais bel et bien un irrésistible quadra encore capable de récupérer ce qui lui a appartenu.

Le plan fonctionne et Anne, dans une scène littéralement pathétique, surprend un baiser entre son futur époux et Elsa. Comme un symbole poignant de sa perte de face, cette femme jusqu’ici intouchable court telle une petite vieille vers sa voiture. Cécile regrette à la seconde même sa cruauté mais ne peut retenir celle qu’elle a outragée.

Le dénouement est tragique puisque Anne meurt dans un accident de voiture et la narratrice semble pencher pour la thèse du suicide. Après une brève période de deuil et de culpabilité, le joyeux couple père-fille retrouve sa nature, même si Cécile vit désormais avec des relents d’un sentiment nouveau : la tristesse.

Contexte :

S’il est parfaitement légitime de trouver que ce livre a mal vieilli, il faut toutefois – comme toujours – se garder de juger une œuvre avec la perspective de notre époque. Rappelons donc que Bonjour Tristesse est sorti en 1954, donc avant mai 68 – et que son auteure l’a écrit à seulement dix-huit ans. Or toute la force de ce livre réside dans ces deux chiffres.

La France d’après-guerre a été bien secouée par cette fiction décrivant les premiers émois sexuels d’une adolescente, même le lecteur contemporain devra chercher les passages érotiques tant ils lui paraîtront pudiques. Ironie du sort : le livre est aujourd’hui édité en littérature jeunesse à destination des collégiens ! Ce qui n’enlève rien au caractère sulfureux du roman à sa sortie, propulsant le livre en tête des ventes. L’écrivaine encore mineure connaît donc rapidement la gloire et l’argent.

Quant au deuxième chiffre, à savoir l’âge de la narratrice – et de l’auteure – il explique la cruauté de la jeunesse, cette innocence égoïste à l’origine des plus perfides manigances.

Quelques éléments d’analyse :

Au-delà de cet aspect du personnage et de sa portée intemporelle – puisqu’il s’agit là de jeunesse et non d’époque -, quelques détails ont attiré mon attention.

Tout d’abord, l’alliance de la cigarette omniprésente et des virées en bagnole évoque un monde pré-hygiénisme. Le lien entre la clope et le cancer n’étant absolument pas établi, tout le monde a la clope au bec en permanence. Ce détail m’avait également frappée à la lecture de L’Étranger de Camus. Associée à la détente, aux moments d’inquiétude, au soir, à la journée, à la séance de bronzette, au dîner, au petit-déjeuner : elle était le smartphone de nos ancêtres d’après-guerre, un prolongement de la main moins distrayant et porté aux lèvres avec désinvolture.

Quant à l’automobile, il faut bien dire qu’elle était clairement à la mode. Pas de campagnes massives de prévention routière ni de permis à points. Pas de tourisme de masse pour encombrer les routes du sud de la France ni de souci de la pollution atmosphérique faisant passer la voiture de joujou bruyant et excitant à simple moyen de locomotion silencieux au possible et – espérons – bientôt dispensable.

Voici donc deux objets qui, tout en apparaissant certes comme des détails, ont énormément participé à la construction d’une certaine atmosphère dans mon imaginaire de lectrice du XXI e siècle. Ils ne sont que la matérialisation d’un esprit de liberté et d’insouciance totalement assumé par la narratrice et son père.

Bien évidemment, d’autres faits moins sexy montrent que nous sommes bien dans les années 50 : la jeune narratrice rate son bac (qui rate cet examen aujourd’hui ?), elle a vécu dans un pensionnat pour filles et n’en a que plus soif de découvertes sentimentales et sensuelles, et enfin Anne craint un « accident » lorsqu’elle surprend Cécile légèrement trop proche de son amant. Comprenez : la contraception n’était pas une évidence. En revanche, la réprobation initiale d’un Cyril, un peu plus conservateur, à l’égard de la liberté de mœurs de Raymond serait aujourd’hui loin d’être anachronique. La société est restée majoritairement traditionnelle – j’ajouterais de droite – et ne pourrait s’empêcher dans son ensemble de juger avec sévérité un veuf enchaînant les conquêtes féminines – parfois beaucoup plus jeunes, Oh mon Dieu !! – sous les yeux de sa fille. Cyril a au moins l’élégance de ne pas expliciter son jugement…

Challenge « Cette année, je lis des classiques » – 2018

Suite à l’initiative publiée ici, j’ai décidé de lire ou de relire des classiques, lus il y a plus de dix ans le cas échéant.

Comme je ne fais jamais les choses à moitié, je choisis le niveau 3 « Je deviens accro » avec 6 lectures. Voici ma liste par thème :

L’amour à la plage

Bonjour tristesse, Françoise Sagan – roman

Lire l’Histoire

La Reine Margot, Alexandre Dumas – roman

De métal et de papier : les romans industriels

La Ville noire, George Sand – roman

Ces romans qui nous racontent

Une vie, Guy de Maupassant – roman

Les classiques, c’est fantastique – la science-fiction, c’est canon

Le Chat noir, Edgar Allan Poe – nouvelle

Des aventures tout sauf classiques

Le Grand Meaulnes, Alain-Fournier – roman