La Dernière conquête du Major Pettigrew, Helen Simonson

Changement radical de cap. Nous retournons dans la littérature anglophone avec un livre des plus légers écrit par une Anglaise résidant aux États-Unis depuis de nombreuses années. Cette dernière information au sujet de l’auteur est essentielle si on veut comprendre toute la dimension « so British » de La Dernière conquête du Major Pettigrew.

Résumé

Dans un village cossu du sud de l’Angleterre, le Major Pettigrew, officier à la retraite, mène une vie solitaire et paisible de gentleman. Depuis qu’il a perdu sa femme Nancy il y a quelques années, sa vie sociale se limite aux membres masculins du club de golf et aux rares visites de son fils, jeune cadre londonien trop occupé à empiler les billets dans une tour de la City. Peu importe, ses Kipling lui tiennent compagnie et le rituel du thé structure son existence. Mais cet équilibre se trouve bouleversé à l’annonce de la mort de son frère Bertie, la seule famille qui lui restait, en même temps qu’une visite de Madame Ali à son domicile. Pettigrew va alors se rapprocher de la propriétaire de l’épicerie du village, pakistanaise et musulmane. L’amour de la littérature et une grande douceur les réunit, mais qu’en est-il du choc des cultures ? De la réaction de l’entourage de l’un et de l’autre, exacerbée par un contexte rural ?

Pettigrew : l’attachement fêlé aux traditions

Pettigew apparaît comme une caricature du vieux gentleman anglais. Attaché aux traditions, entre le thé, le golf, la chasse, le domicile bien entretenu et les vêtements en tweed, ses valeurs ressortent de façon encore plus criante lorsqu’elles sont confrontées aux valeurs modernes et citadines du fils qui – horreur ! – fréquente une Américaine. Symbolisé par toute l’intrigue qui s’articule autour du fusil de Bertie, cet attachement aux traditions n’est pas parfaitement étanche aux corps étrangers. Sinon il n’aurait jamais laissé un espace suffisant pour la rencontre avec Madame Ali. C’est pourquoi je préfère parler de fêlure. Grâce à Kipling, Pettigrew a une ouverture d’esprit et une sensibilité que lui-même de soupçonne pas, comme le montre cet extrait où ce personnage principal si attendrissant lutte pour se conformer à ce qu’il pense devoir être.

« Avec soulagement, il passa en revue ses préparatifs du thé maintenant achevés. L’absence de nourriture instaurerait la tonalité décontractée qui convenait. Il avait vaguement dans l’idée qu’il n’était pas très viril de se préoccuper à ce point des détails comme il venait de le faire, et que confectionner des canapés serait d’un goût douteux. Il soupira. C’était l’un des aspects qu’il devait surveiller, en vivant seul. Il était important de maintenir un certain niveau, de ne pas laisser le contour des choses sombrer dans le flou. Et pourtant, il y avait cette étroite ligne de partage au-delà de laquelle il trahirait son côté efféminé, à force de s’agiter sur ces détails. »

Après de tels préparatifs avant l’arrivée de Madame Ali, notre gentleman reprend fort heureusement ses esprits et s’adonne à des activités plus dignes de son sexe.

« Il décida de peut-être se lancer dans une brève tentative de menuiserie […] Ensuite, il consacrerait un peu de temps à un premier examen plus minutieux du fusil de Bertie. » (p. 143)

Par ailleurs, on retrouve dans des circonstances plus « romantiques » cette lutte interne entre l’élan spontané de Pettigrew et les impératifs de comportement du parfait gentleman auquel il se soumet. Le lecteur devient alors complice de ses nombreux dialogues internes et il ne peut s’empêcher de sourire. Ainsi il regrette d’avoir proposé d’héberger le neveu de Madame Ali pour une raison assez étonnante.

« il se rendit compte qu’il lui inspirait à la fois confiance et le sentiment d’être son obligée – ce qui interdisait à un homme honorable de tenter avant longtemps de l’embrasser. Il se maudit de sa sottise. » (p. 238)

De l’empire britannique à l’immigration récente

Ce n’est pas un hasard si Helen Simonson a créé cette rencontre entre d’une part, un veuf retraité de l’armée britannique, descendant d’un officier qui a été en mission dans les colonies, et d’autre part une veuve fille d’immigré pakistanais. Cette relation entre la noblesse d’épée de sang anglais et la nouvelle classe de commerçants fraîchement arrivés d’un territoire jadis colonisé par la nation qui les accueille aujourd’hui permet de mettre en exergue une problématique majeure de l’Angleterre. Même dans ce qu’on nous vend en France comme une société multi-culturaliste, le problème de l’intégration se pose. Sans doute de façon plus remarquable dans un univers rural où il n’y a pas de communauté pakistanaise justement, et où les « Anglais de souche » sont donc en majorité. Ces quelques mots de Madame Ali expriment avec une certaine poésie le rejet auquel sa famille a été confrontée.

« — Mon père croyait en ce genre de choses. […] Tout comme les Saxons et les Normands finirent par devenir un seul peuple anglais, il n’a jamais cessé de croire que l’Angleterre, un jour, nous accepterait, nous aussi. Il n’attendait que ‘être convié à sceller son cheval et à chevaucher de phare en phare avec De Aquila comme un véritable Anglais. »

« — Je pense qu’il aurait choisi de ne pas se laisser si négligemment oublier quand la faculté accepta de se réunir autour d’un verre au pub local. »

Malheureusement, son interlocuteur et ami semble ne jamais avoir eu conscience d’un tel ostracisme.

« Il aurait aimé être en mesure de lui proposer une réponse réconfortante – comme quoi il serait fier, pour sa part, d’avoir pris un verre de bière avec son père. Toutefois, il en fut empêché par le constat curieux que ni lui, ni personne d’autre de sa connaissance n’avait jamais songé à inviter son mari à voir un verre au pub. » (p.155)

Le triple choc des cultures prétexte à l’autodérision

Comme précisé en introduction, Helen Simonson est une Anglaise expatriée aux États-Unis. Elle peut donc se permettre de se moquer de son peuple tout en ayant le recul nécessaire à l’observation de celui-ci. La distance géographique et culturelle permet de mieux jauger les comportements de sa nation d’origine. Ainsi, elle adore tourner en ridicule les réflexes d’une vieille Angleterre face à la modernité, qu’elle soit incarnée par l’immigration récente à travers Madame Ali, les valeurs matérialistes de la ville à travers le fils de Pettigrew, ou encore la vulgarité du Nouveau Monde à travers la nouvelle petite-amie de ce dernier. Mais attention, la moquerie déborde toujours de tendresse puisque l’auteure a eu la finesse d’esprit de construire un personnage principal souvent maladroit, mais jamais malveillant.

Au-delà du bal annuel du club de golf, apothéose de ce choc des cultures et du racisme – oui, lâchons le mot, car il est approprié et ne s’applique pas au Major – d’une vieille société anglaise endogame et ivrogne qui humilie une Madame Ali très distinguée en la considérant comme un objet de folklore, de multiples épisodes plus joyeux parsèment le roman.

« Il [Abdul Wahid, le neveu de Madame Ali que Pettigrew accueille généreusement chez lui pendant quelque temps] retira soigneusement ses chaussures marron […] Le major savait que c’était un signe de respect envers sa maison, mais il fut gêné par l’intimité des pieds de cet étranger en chaussettes humides. » (p. 238)

Et puis il y a les démonstrations de la vulgarité des Américains perçue à travers les yeux d’un gardien des valeurs traditionnelles de l’Angleterre. Dans ces passages, l’atmosphère est encore plus détendue car le choc des cultures a lieu entre Blancs. Aucun soupçon de racisme ne peut donc peser. Voici un extrait hilarant et édifiant de la réflexion de Pettigrew au sujet du grand peuple outre-Atlantique. Un point de vue qui n’est pas sans résonner avec les jugements qu’on a pu entendre – mettons les accusations de racisme de côté – de certains Anglais, membres de la famille royale ou non, envers Meghan Markle.

« Alors que son fils accueillait Sandy d’un baiser sur les lèvres et d’un bras passé autour de la taille, le major demeura bouche bée devant un tel reniement de distinction de caractère national entre la Grande-Bretagne et ce pays qui se piquait de gigantisme, de l’autre côté de l’Atlantique. Il voyait beaucoup de motifs à admirer l’Amérique, mais il estimait aussi que cette nation était encore en bas âge, sa naissance ayant précédé le règne de la reine Victoria d’à peu près soixante petites années. […] l’Amérique maniait son immense puissance dans le monde avec une confiance effrontée qui lui évoquait un jeune enfant ayant mis la main sur un marteau. » (p. 245)

Enfin la différence de valeurs entre Pettigrew père et fils explose dans l’affaire du fusil, intrigue qui se déploie tout au long du roman en filigrane de l’histoire d’amour. À la mort de Bertie, le Major espère récupérer auprès de son horrible belle-sœur le fusil de son frère pour former, avec l’autre moitié de l’arme dont il dispose, l’arme originale. D’une valeur selon lui inestimable, il estime cependant qu’elle doit rester dans la famille. Son fils n’est pas du même avis et pense avant tout à l’argent qu’il pourrait en tirer. Comme quoi, le choc des cultures peut avoir lieu au sein d’une même famille. Dans cet extrait, le désaccord entre le père et le fils a pour objet la propriétaire – raciste – d’une maison que le jeune couple souhaite acheter. Respect des valeurs morales et pragmatisme s’affrontent.

« — Je ne vois pas l’intérêt de rechercher la confrontation et de perdre une affaire lucrative […] il est beaucoup plus gratifiant d’avoir le dessus en tirant le meilleur profit d’une transaction.

— Sur quel fondement philosophique repose cette idée ? lui lança son père. 

— Oh c’est du simple pragmatisme, papa. Cela s’appelle le monde réel. Si nous refusions de conclure des marchés avec tous les gens à la moralité douteuse, le volume des échanges chuterait de moitié, et les bons gars comme nous finiraient dans la pauvreté. » (p. 247)

Un héros tellement attachant

Disons que ce dernier paragraphe résume tous les précédents. L’humour anglais et la douceur de ce Major Pettigrew font que le lecteur lui pardonne ses maladresses, car ce sont vraiment des maladresses, et souhaite que sa belle relation avec Madame Ali fonctionne. Nous avons là un personnage principal qui possède un certain nombre de convictions et de principes. D’une part, il y reste fidèle grâce à son intégrité et ne tombe pas dans le cynisme incarné par son fils. Et d’autre part, il fait preuve de suffisamment de rondeur pour accueillir dans sa vie une personne d’une origine très différente, ce qui l’empêche de s’arc-bouter sur son attachement à la tradition comme le fait son entourage du club de golf. Un parfait équilibre, en somme. Un chic type, dans tous les sens du terme.

L’intrigue du fusil et du projet immobilier – pas de panique : je n’en dirai pas plus ! – vont mettre à l’épreuve cet honnête homme attaché à la terre, donc par métonymie au Royaume et à ses traditions.

Sans oublier son intelligence, sa culture et ses nombreux traits d’esprit qui le rendent irrésistible aux yeux du lecteur. Celui-ci m’a particulièrement touchée.

« La vie s’interpose souvent entre nous et la lecture » (p. 281)



Une chambre à soi, Virginia Woolf

Romancière anglaise traditionnellement qualifiée de « mélancolique », Virginia Woolf est aussi connue pour son court essai Une chambre à soi (A room of one’s own en version originale) portant sur le rapport des femmes à l’écriture dans l’histoire de la littérature. Publié en 1929, il est fondé sur des conférences données par l’écrivaine dans deux collèges pour femmes de l’Université de Cambridge. Une chambre à soi est considérée comme une œuvre majeure de la pensée féministe. Le titre renvoie à la principale thèse de Woolf sur ce sujet : pour écrire, une femme doit disposer d’une pièce à part – ce qui était rare dans l’Angleterre de l’époque – et d’une rente, synonyme d’indépendance matérielle.

Le livre est disponible ici en anglais.

Comme j’ai lu cet essai il y a plusieurs mois, je me suis appuyée sur ce site pour le résumé par chapitre.

Chapitre 1 – narratrice et thèse principale de l’essai

« Les femmes et l’écriture de fiction », un vaste sujet presque jamais abordé au moment où Woolf donne ses conférences. C’est pourquoi elle commence par avertir le lecteur de son incapacité à couvrir l’ensemble de la problématique, notamment  par manque de documentation. La narratrice s’appelle Mary Beton, Mary Beton, Mary Seton, Mary Carmichael ou n’importe quel autre nom…Toutes apparaissent dans une chanson populaire écossaise du XVIe siècle intitulée Mary Hamilton, soit une dame d’honneur de Marie Stuart, exécutée pour avoir tué l’enfant qu’elle a eu avec le roi. Or en adoptant une telle voix, Woolf établit un rapprochement entre une femme pendue pour infanticide – et donc par rejet de la fonction maternelle – et l’écrivaine, avec une position forcément marginale et condamnable par la société. Cette narratrice fictive rend la réflexion plus incarnée qu’un essai classique. Pour exposer celle-ci, Mary parle de son « cheminement de pensée (train of thought) », une technique qui rappelle le « courant de conscience » de la littérature moderniste. Woolf reprend d’ailleurs cette écriture dans La Promenade au phare, laquelle consiste à reprendre dans la narration les pensées en cours, souvent incohérentes et interrompues, d’un personnage. C’est justement cette présentation très déroutante pour un essai qui m’a gênée. Woolf, à cause de cette narratrice promeneuse, passe du coq à l’âne…avant de revenir au coq !

Ce premier chapitre pose l’absence d’instruction des femmes comme principal obstacle à l’écriture de fiction. Une simple promenade autour de l’Université suffit à constater que les femmes sont exclues des lieux d’érudition (église, bibliothèque) ou qu’elles se voient offrir un confort de second rang. Détournant l’attention de la narratrice, le chat sans queue qu’elle aperçoit en est pourtant le symbole : une présence impromptue, une non-appartenance pour cause de tare. La promenade physique et intellectuelle se poursuit avec un repas qu’elle prend au collège pour femmes de Fernham où elle intervient pour tenir sa conférence. Le dîner est médiocre, par opposition au succulent menu et aux bons vins servis à l’université, financée par les hommes pour les hommes. Or la nourriture bas de gamme servie aux jeunes filles n’est pas vraiment propice à la réflexion et aux conversations de qualité. Mais comment en vouloir à nos mères et grands-mères de ne pas avoir suffisamment investi dans les institutions pour filles alors qu’elles devaient se consacrer au foyer et qu’elles ont le droit de disposer de l’argent qu’elles gagnent depuis seulement 48 ans ? Cette réalité vient corroborer la principale thèse de l’essai : les femmes ont besoin d’argent et d’une chambre à soi – tant les distractions arrivent facilement – pour écrire.

Chapitre 2 – la femme comme miroir flatteur de l’homme

Pour répondre aux questions posées sur les différences de rang entre les hommes et les femmes, le manque de moyens financiers de celles-ci et l’obstacle pour la créativité qu’il représente, Mary se rend au British Museum de Londres. Elle constate que les nombreux livres sur les femmes ont presque exclusivement été écrits par des hommes. À l’inverse, les livres écrits par des femmes sur les hommes sont rares. Pourquoi ? La narratrice dresse un portrait-robot de ces auteurs masculins : universitaire, laid et surtout en colère. Or sa colère déteint sur Mary qui réalise alors le glissement opéré sur elle en tant que lectrice : une prose guidée agressive fait porter l’attention non pas sur les arguments avancés, mais sur la personne qui les a jetés sur papier. La narratrice finit donc par reposer ces livres peu rationnels et inutiles pour sa recherche.

À la pause déjeuner, elle ouvre un journal et fait le constat d’une société totalement patriarcale. Les hommes détiennent l’argent et le pouvoir. Mais alors pourquoi sont-ils en colère contre les femmes ? Est-par crainte de perdre leur position ? Ainsi l’affirmation véhémente de l’infériorité des femmes leur permettrait de se persuader de leur propre supériorité. D’après la narratrice, les hommes deviennent d’autant plus irascibles si ce « miroir grossissant » se met à les critiquer, ébranlant ainsi leur supériorité toute relative. Mais cette quête du pouvoir agressive de l’univers masculin entraîne les pires conséquences : la guerre – la narratrice évoque avec nostalgie la musicalité des conversations d’avant-guerre – mais aussi l’absence de liberté de pensée. En effet, la nécessité (ressentie) d’abaisser l’autre sexe pour gagner en confiance en soi les aliène dans une pensée biaisée et les empêche de parler des femmes avec du recul et de façon rationnelle.

Au moment de payer son repas, Mary réalise tout ce qu’elle doit à la rente laissée par sa tante et place l’argent au-dessus du droit de vote des femmes. Cette rente lui évite de travailler et donc de s’avilir – ce qui engendre frustration et haine – mais aussi de dépendre d’un homme. Le confort matériel lui procure avant tout la liberté de « penser les choses en elles-mêmes » et d’aller vers une sorte de pureté intellectuelle, une clarté de réflexion à l’opposé du professeur-type en colère car enfermé dans ses contraintes et préjugés de mâle. Cette notion de pureté est également à rapprocher de la narratrice, qui n’est ni Woolf, ni Mary Hamilton, mais n’importe quelle femme libre, l’idée d’une femme libre, en opposition avec la société patriarcale.

 

Chapitre 3 – la condition de la femme au XVIe siècle, obstacle à l’incandescence du génie

La narratrice ne trouvant pas d’explication à la pauvreté des femmes vis-à-vis des hommes, elle se tourne vers le passé et examine l’ère élisabéthaine. En se demandant pourquoi l’époque du grand Shakespeare n’a fait éclore aucune femme écrivain, elle explique cette lacune par les conditions de vie. En effet, les femmes n’avaient que très peu de droits malgré leur forte personnalité. Par ailleurs, il n’y avait pas de classe moyenne.

Elle se souvient alors d’un évêque déclarant qu’aucune femme ne pouvait égaler le talent de Shakespeare. S’en suit alors un passage emblématique d’Une chambre à soi où Mary retrace le parcours imaginaire de Judith, la sœur hypothétique de William et aussi douée que son frère. Pour commencer, Judith n’aurait pas pu aller à l’école et ses parents l’auraient empêchée d’étudier à la maison. Mariée de force à l’adolescence, elle aurait fui à Londres pour tenter sa chance. Arrivée devant les théâtres de la capitale, personne ne lui aurait laissé tenter sa chance, contrairement à son frère. Engrossée par l’un de ces hommes de théâtre, elle aurait fini par se donner la mort.

Par conséquent, si des génies féminins comparables à celui de Shakespeare vivaient sous le règne d’Élisabeth Ière, il n’en resterait aucune preuve car ils n’auraient jamais pu être publiés sous un nom de femme.

Mais quel est le terreau de la créativité ? Construire une œuvre de fiction est un travail des plus ardus, et personne ne vous attend. Or l’intimité et les moyens financiers étaient encore plus rares à cette époque pour les femmes, et le monde était plus hostile qu’indifférent vis-à-vis de leur créativité. N’importe quel embryon d’écrivaine en serait découragé, tôt ou tard, car le génie s’en remet trop à l’opinion des autres. Et ces autres, ce sont là encore les hommes et leur fameux besoin de rabaisser la femme pour leur propre ego. Selon la narratrice, l’idéal de l’auteur doit se rapprocher de Shakespeare, un esprit incandescent – on en revient à la notion de clarté et de lumière comme idéal de la pensée – débarrassé des obstacles extérieurs. On ignore beaucoup des opinions et états d’âme du dramaturge car son œuvre ne rend pas compte de ces derniers, démontrant la liberté totale de pensée de l’artiste.

Woolf développe par là une théorie de l’écriture comme la conséquence d’une pensée claire et lumineuse (ou « incandescente ») débarrassée de toute passion, contrairement à la littérature contestataire. Ainsi elle adopte une position – et le choix de la narratrice et du « cheminement de pensée » vont dans ce sens – à l’opposé des féministes de son époque qui revendiquent la contestation pour s’élever contre l’oppression du patriarcat.

Chapitre 4 – les auteures de fiction du XVIe au XIXe et l’intégrité des œuvres

La narratrice repense à ces génies féminins au souffle créatif étouffé sous l’ère élisabéthaine. Elle cite par exemple la poétesse Lady Winchilsea dont les textes sont gâchés par la haine et le ressentiment envers les hommes. Puis Mary s’intéresse à une autre noble de cette époque : la duchesse Margaret de Newcastle. Même constat. Son œuvre fait surtout état des injustices dont souffre l’auteur. D’après Mary, elle aurait été une bien meilleure poétesse si elle avait vécu à la même époque que Woolf. Quant à Dorothy Osborne, ses lettres trahissent un manque de confiance en elle en tant qu’écrivaine.

Au XVIIe siècle, Aphra Behn marque un tournant au milieu de ces femmes aliénées par leur condition. Membre de la classe moyenne, elle a dû gagner sa vie elle-même suite à la mort de son mari. Elle fait preuve à travers ses écrits d’une véritable liberté de pensée et a sans doute inspiré bien des écrivaines de la classe moyenne du XVIIIe siècle qui sont également parvenues à vivre de leur plume.

Au XIXe siècle, une différence frappante apparaît : les trois génies féminins – George Eliot, Jane Austen, Emily et Charlotte Brontë – excellent dans le roman et non plus dans la poésie comme leurs rares ancêtres. Or c’est un paradoxe pour la narratrice car leur appartenance à la classe moyenne et le manque d’intimité qui en découle aurait dû les faire pencher vers la poésie ou le théâtre, des genres qui demandent moins de concentration. Mais si l’œuvre de Jane Austen ne révèle aucun problème d’intimité ni de ressentiment lié à son sexe, on décèle une certaine haine chez Charlotte Brontë qui dénature son génie.

Élargissant la réflexion sur la réception d’un roman auprès de lecteurs, Mary estime que l’ « intégrité », définie par la sincérité, permet d’atteindre un caractère universel. Et c’est justement ce qui manque à l’œuvre de Charlotte. Elle comporte trop de colère et de crainte, ce qui engendre une certaine « ignorance », au détriment de l’intégrité.

Réflexion très pertinente de Woolf, les valeurs masculines traditionnelles présentes dans les romans – comme la guerre – sont toujours valorisées par rapport à leurs pendants féminins. Ainsi les écrivaines ont souvent dû modifier leurs récits pour correspondre à cette norme, une déviation qui a forcément eu un impact sur le résultat final. L’intégrité d’Austen et d’Emily Brontë force d’autant plus l’admiration.

Mais le plus difficile pour ses grandes écrivaines anglaises a sans doute été le manque de modèles féminins. D’après la narratrice, l’enseignement tiré des écrits masculins était par définition insuffisant compte tenu du gouffre entre les esprits des deux sexes. C’est pourquoi les écrivaines ont choisi le roman, forme d’expression littéraire plus souple et donc plus à même d’intégrer la créativité de leur style par rapport à celui des hommes qui les précédaient. Peut-être les auteures à venir inventeront un nouveau genre pour exprimer leur poésie. Une chose est sure, elles doivent trouver leur propre voie en ignorent les injonctions à « coller » aux valeurs masculines considérées supérieurs, mais surtout en trouvant leur propre voix, adaptée à leur intelligence de femme, certes égale à, mais différente de celle des hommes.

Chapitre 5 – Life’s Adventure, or some such title de Mary Carmichael et les personnages féminins en littérature

En regardant les rayons de livres contemporains, la narratrice constate les progrès réalisés. Bon nombre d’ouvrages traitant de sujets multiples ont été écrits par des femmes, ce qui aurait été inimaginable à seulement une génération près. Elle dissèque alors un premier roman, Life’s Adventure, or some such title, de Mary Carmichael.

La prose est en en dents de scie ; peut-être une volonté de Carmichael de surprendre le lecteur en se démarquant du style féminin réputé « fleuri » ? Ainsi le roman comprend une phrase inhabituelle – « Chloé aimait bien Olivia » – puisqu’elle parle de l’amitié entre deux femmes. Jusqu’ici, la littérature posait toujours les femmes en relation avec les hommes. D’après la narratrice, l’amour n’est pas au centre de la vie des femmes, mais l’a toujours été dans celle des personnages féminins fictifs. D’où les archétypes caricaturaux car antipodiques de la littérature : la femme est soit bonne et belle, soit méchante et sans vertu. Il a fallu attendre le XIXe siècle pour que les portraits se complexifient, mais l’ignorance de chaque sexe vis-à-vis de l’autre demeure.

La narratrice poursuit sa lecture et apprend que Chloé et Olivia partagent un laboratoire. Elle pense que Carmichael a vraiment du génie pour avoir renversé la perception historique des femmes en littérature. En lisant une autre scène avec les deux femmes, elle y voit une « vision encore inédite depuis que le monde existe ». Mais en louant à ce point cette écrivaine pour son portrait novateur et plus réaliste des femmes, elle trahit son propre objectif : ne pas tomber dans l’éloge de son propre sexe. Elle reconnaît alors le génie de certains grands hommes qui ont marqué l’histoire, même s’ils ont sans doute été inspirés et stimulés par des femmes.

Or pour en revenir à une idée abordée au Chapitre 4, la créativité des hommes diffère de celle des femmes. La littérature s’en trouve enrichie.

Quant à Charmichael, Mary espère que cette observatrice persistera dans ses portraits et ira jusqu’à dépeindre des filles de petite vertu avec plus de fidélité que les hommes l’ont fait par le passé. À noter la métaphore sexuelle dans l’analyse de ce roman. En reprenant l’image de la lumière du génie littéraire qui éclaire la femme si stéréotypée et finalement ignorée par les hommes, elle compare l’exploration de ces personnages féminins obscurs à celle des organes génitaux féminins, « ces caves sinueuses que l’on pénètre avec une bougie en regardant de bas en haut sans savoir où l’on met les pieds ». Elle craint toutefois que Charmichael ne parvienne pas à traiter ces sujets en toute liberté, sans une inhibition de femme et surtout sans colère envers les hommes.

D’un autre côté et puisqu’on manque souvent de recul sur soi-même, qui de mieux qu’une femme pour décrire les hommes ? Mais toujours en poursuivant sa lecture, la narratrice revient sur son jugement : Charmichael n’a pas forcément de génie en elle, elle n’est qu’une femme intelligente. Elle sera meilleure écrivaine dans quelques décennies, quand la liberté de pensée des femmes sera totale et surtout quand elle disposera d’un revenu et d’une chambre à soi.

 

Chapitre 6 – Esprit androgyne et conclusion de Woolf sur l’écriture de fiction par des femmes

En repensant à l’indifférence générale de la masse pour la littérature, la narratrice observe un homme et une femme monter dans un taxi dans une parfaite unité. Et si ces prétendues différences d’esprit entre hommes et femmes étaient fausses ? Et qu’est-ce que « l’unité de l’esprit » signifie puisque celui-ci change sans arrêt d’objet. L’unité des deux jeunes gens dans le taxi provient certainement des parties féminines et masculines que contient l’esprit. Tout ne serait qu’une question d’harmonie entre ces deux pôles.

Le poète Samuel Taylor Coleridge a justement théorisé cette fusion en affirmant qu’un grand esprit était « androgyne ». L’esprit androgyne « transmet de l’émotion sans entrave. Il est naturellement créatif, incandescent et entier ». En un mot : Shakespeare. La narratrice a d’ailleurs plus de mal à trouver un exemple parmi ses contemporains, la campagne pour le droit de vote des femmes ayant retranché les hommes dans la défense de leur propre sexe.

En lisant le nouveau roman d’un écrivain reconnu, elle découvre un style assuré et limpide, et donc un esprit libre en apparence. Mais elle décèle rapidement une opposition à l’égalité des sexes par affirmation de la supériorité du sien. Ainsi un esprit trop enfermé dans un sexe ou dans l’autre, le contraire de la liberté totale de l’androgynie, empêche la « fécondité » de l’écriture.

Woolf parle en son nom et anticipe deux critiques portées à la narratrice. Tout d’abord, elle n’a pas parlé des mérites respectifs des deux sexes en littérature car elle juge la comparaison impossible et inutile pour la démonstration. Ensuite, le public peut trouver sa thèse trop matérialiste, l’esprit étant tout de même capable de dépasser la pauvreté et le manque d’intimité. Or l’origine des trois plus grands poètes du XVIIIe siècle prouve le contraire. Tous sauf Keats provenaient d’un milieu favorisé et ont bénéficié d’une éducation prestigieuse. Woolf insiste : sans confort matériel, pas de liberté intellectuelle et donc pas de grands vers. C’est pourquoi les femmes, pauvres depuis toujours, n’ont pas encore écrit de sublime poésie.

Mais l’écriture de fiction par les femmes est fondamentale. En tant que lectrice, Woolf a été déçue par l’écriture masculine qui domine dans tous les genres. Elle pense aussi que de bons écrivains intimement liés à la réalité – et on revient à cette notion de meilleurs connaissance et portrait d’un sexe par un écrivain du même sexe – ne peuvent qu’améliorer la perception de la réalité chez les lecteurs. Elle invite d’ailleurs son public à « penser les choses en elles-mêmes ».

Mais le chemin est long pour la libération matérielle et donc intellectuelle des femmes. Malgré les avancées au cours des siècles derniers, chaque femme possède en elle une Judith Shakespeare qui, pour ressusciter, n’a besoin que d’une chambre pour écrire et d’argent pour être libre.