Le Très-Bas, Christian Bobin

Là encore, j’en suis venue à m’intéresser à Christian Bobin grâce à La grande librairie sur France 5. Si ma mémoire est bonne, j’ai acheté ce petit livre – 131 pages seulement – suite à un passage de son auteur dans l’émission. Petit, mais tellement riche que je pourrais citer toutes ses pages.

Publié en 1992, Le Très-Bas s’est vu décerner l’année suivante le prix des Deux Magots ainsi que le Grand prix catholique de littérature. Et pour cause, la foi chrétienne tient une place capitale dans l’œuvre de Christian Bobin, en particulier dans le texte qui l’a fait connaître et qui nous intéresse ici. Dans cette somptueuse prose poétique, l’auteur nous décrit la vie de François d’Assise, mais surtout sa vision de Dieu et de l’Amour. J’ai hésité à classer ce roman dans la catégorie Essais tant la frontière entre fiction et réflexion est mince ici. Mais comme il s’agit avant tout d’un récit biographique, laissons ce grand livre dans la catégorie Littérature française.

Le concept du Très-Bas : rappel du véritable message d’Amour de la religion catholique

Tout le livre peut être résumé ainsi : par opposition au Très Haut du dogme religieux, François d’Assise a passé sa vie entière à perpétuer l’œuvre du Très Bas, ce Dieu de l’amour, toujours à hauteur des Hommes. Imaginez donc la portée du texte. C’est bouleversant.

Pour expliquer cet antagonisme, Christian Bobin convoque notamment Jacques de Voragine, homme d’Église du XIIIe siècle célèbre pour ses chroniques de la vie de saints chrétiens. Le jugement que cette figure religieuse porte sur l’enfance tranche avec l’exemple de François d’Assise.

« C’est que Jacques de Voragine est un homme de son temps : l’enfance est une maladie éphémère. Si on se penche sur elle, c’est pour n’y trouver que le témoignage mortifiant de la faiblesse humaine. L’enfant est à l’adulte ce que la fleur est au fruit. La fleur n’est pas certitude du fruit. Bien des hivers peuvent compromettre le passage de l’une à l’autre, bien des orages. L’enfant est dans ce temps au bas de la création, pas loin des fous ou des bêtes. Il ne reçoit de plein accueil que dans la parole du Christ. Jacques de Voragine est théologien. Il commente cette parole, et le bruit qu’il fait dans ses commentaires l’empêche de l’entendre. C’est un homme d’appareil et c’est en empruntant à la hiérarchie militaire du clergé qu’il nomme son Dieu : le Très-Haut. C’est oublier cette impatience du Christ écartant les apôtres raisonneurs pour faire place aux enfants. C’est oublier que rien ne peut être connu du Très-Haut sinon par le Très-Bas, par ce Dieu à hauteur d’enfance, par ce Dieu à ras de terre des premières chutes, le nez dans l’herbe. » (p. 38)

La parole est limpide et je ne saurais commenter cet extrait sans le paraphraser. À titre personnel, cette défense du Très Bas et d’une religion vécue dans la simplicité par imitation d’un Dieu à hauteur d’Homme/d’enfance me rappelle des comportements que j’ai toujours intuitivement considérés comme chrétiens…par opposition à un discours qui n’est que dogme. Ainsi quand le SIDA ravage l’Afrique des années 2000, Jean-Paul II scandalise en refusant de conseiller l’usage du préservatif – prônant au lieu de cela la fidélité dans un continent où la pratique de la polygamie est la plus répandue – il est la voix du dogme, antagoniste au travail des prêtres sur le terrain qui, eux, faisaient campagne pour le préservatif auprès des populations.

L’enfance et la joie comme conditions de la sainteté

À travers l’éloge de l’enfance, il faut comprendre celui de la joie, expression même du Très Bas et de la sainteté. De par sa pureté, sa simplicité et sa spontanéité, la joie apparaît comme le sentiment de l’enfance. Voici ce que Bobin écrit au sujet du lien indissociable entre enfance et sainteté :

« la sainteté ne détruit pas l’enfance, elle la parfait. » Puis il peaufine la définition du Très-Bas.

« Le corps grandit en prenant de la taille. L’esprit grandit en perdant de la hauteur. La sainteté renverse les lois de maturité : l’homme y est la fleur, l’enfance y est le fruit. » (p.38)

Ce n’est rien de moins qu’une conception révolutionnaire de la sainteté par rapport à ce qu’on pourrait croire. Être un modèle de sainteté n’est pas s’élever, mais bel et bien rester enfant. La vie entière de François d’Assise était en parfaite adéquation avec cette ligne de conduite, puisqu’il a pris le chemin inverse de son père, sérieux négociant en draperies auquel il devait succéder.

Par ailleurs, cette capacité de l’enfant à profiter de la vie dans la joie spontanée et l’amour de soi qu’elle induit constitue le chemin vers l’amour de Dieu. Voici comment.

« Douceur de vivre, amour de soi : là se tient le Très-Bas, anonyme, moqueur, inaperçu des moralistes qui le cherchent dans les foudres d’un ciel ou dans les tombes d’un repentir. L’amour de soi est à l’amour de Dieu ce que le blé en herbe est au blé mûr. Il n’y a pas de rupture de l’un à l’autre – juste un élargissement sans fin, les eaux en crue d’une joie qui, après avoir imprégné le cœur, déborde de toutes parts et recouvre la terre entière. L’amour de soi naît dans un cœur enfantin. C’est un amour qui coule de source » (p. 46).

Ainsi l’enfance est le seul moyen de parvenir à l’amour, par opposition à l’âge adulte qui raisonne et s’en éloigne donc.

« Il n’y a devant l’amour aucun adulte, que des enfants, que cet esprit d’enfance qui est abandon, insouciance, esprit de la perte d’esprit.  L’âge additionne. L’expérience accumule. La raison construit. L’esprit d’enfance ne compte rien, n’entasse rien, ne bâtit rien. L’esprit d’enfance est toujours neuf, repart aux débuts du monde, aux premiers pas de l’amour. […] L’homme d’enfance est le contraire d’un homme additionné sur lui-même : un homme enlevé de soi, renaissant dans toute naissance de tout. Un imbécile qui joue à la balle. Ou un saint qui parle à son Dieu. Ou les deux. » (p.110)

Réflexions anthropologiques fondées sur une approche théologique

L’origine de la misogynie

Au-delà de cette définition de la sainteté par l’éloge de l’enfance et de la joie, j’ai repéré quelques passages des plus pertinents sur l’Homme à travers le prisme de la religion. On l’a bien compris, Bobin critique plus ou moins les dérives intrinsèques à la religion en nous présentant la figure exceptionnelle de François d’Assise. À partir de là, il apporte une définition de la femme à contre-courant de la Bible où celle-ci – en dehors de la Vierge – incarne la tentation. Or les femmes sont bien plus proches de Dieu que les hommes. Elles sont l’Inconnu : c’est bien toute l’origine de la peur, et donc de la haine à leur égard.

« Les hommes ont peur des femmes. […] C’est une peur du premier jour qui n’est pas seulement peur du corps, du visage et du cœur de la femme, qui est aussi bien peur de la vie et peur de Dieu. Qu’est-ce  qu’une femme ? Personne ne sait répondre à cette question, pas même Dieu […] Les femmes ne sont pas Dieu. Les femmes ne sont pas tout à fait Dieu. Il leur manque très peu pour l’être. Il leur manque beaucoup moins qu’à l’homme. Les femmes ont la vie en garde pendant l’absence de Dieu » (p. 95)

L’amour

On le constate dans notre époque moderne où les relations amoureuses sont plus libres que jamais : l’amour n’existe pas. Seul le rapport de pouvoir et d’échange mercantile règne entre les êtres, et il est plus présent dans le couple que nulle part ailleurs. Telle est du moins la vision que défend Christian Bobin, de manière radicale certes, mais qui a le mérite de forcer la réflexion. Voici ce qu’il écrit au sujet de François d’Assise :

« La guerre ne le tente plus, le commerce ne l’attire pas. Or ce sont là les deux activités principales de l’homme sur terre [par opposition au passage cité plus haut sur les femmes !], deux manières sûres d’étendre son nom bien au-delà de soi. Tuer sans être tué, gagner sans perdre : ces deux occupations dominent la vie. Le lien amoureux n’en est qu’une variante. Le lien amoureux est lien de guerre et de commerce entre les sexes. Ou plus exactement : il n’y a pas de lien amoureux parce qu’il n’y a pas d’amour. Il n’y a pas d’amour parce qu’il n’y a que de l’amertume – amertume de n’être pas tout au monde » (p. 54)

L’amour est beaucoup plus simple pour François d’Assise. C’est un don de soi. Un épuisement à ne jamais soumettre à la raison. L’amour est tout sauf une recherche et encore moins une attente.

« Celui qui chante brûle dans sa voix. Celui qui aime s’épuise dans son amour. Le chant est cette brûlure, l’amour est cette fatigue. […] Vous attendez de l’amour qu’il vous comble. […] L’amour est manque bien plus que plénitude. L’amour est plénitude du manque. C’est, je vous l’accorde, une chose incompréhensible. Mais ce qui est impossible à comprendre est tellement simple à vivre. » (p. 117)

Il est également éveil, réinvention pour casser l’éternel recommencement du monde. C’est là son aspect le plus essentiel à mes yeux.

« Le monde veut la répétition ensommeillée du monde. Mais l’amour veut l’éveil. L’amour est l’éveil chaque fois réinventé, chaque fois une première fois. […] L’enfant va à l’adulte et l’adulte va à sa mort. Voilà la thèse du monde. Voilà sa pensée misérable du vivant : une lueur qui tremble en son aurore et ne sait plus que décliner. C’est cette thèse qu’il te faut renverser. Partir une deuxième fois et que cette fois soit plus neuve encore que la première, plus radicalement neuve, plus amoureusement neuve. » (p. 119)

La religion comme vecteur de haine

L’auteur tord ici le cou au discours simpliste qui consiste à dire que les guerres de religion n’ont rien à voir avec la religion justement. Il n’y a pas plus grand vecteur de haine que la religion. Le catholicisme est message d’Amour, mais elle engendre la haine parce qu’elle est une religion, avec son dogme, ses institutions et ses textes sacrés. Sur les chrétiens et musulmans :

« Le treizième siècle est siècle de croisades […] Ils descendent du même père enterré sous la Bible, Abraham. Ils s’en disputent la dépouille avec leurs dents. La religion c’est ce qui relie et rien n’est plus religieux que la haine : elle rassemble les hommes en foule sous la puissance d’une idée ou d’un nom quand l’amour les délivrent un à un par la faiblesse d’un visage ou d’une voix. » (p. 115)

La haine rassemble, l’amour divise en libérant les individus. Prenons le cas du bouc émissaire, il est la preuve ultime qu’un groupe se soude de manière très robuste s’il a un ennemi commun.

Le Très-Bas est un livre puissant ; il apporte une définition de Dieu que l’on oublie trop souvent à cause de la lourdeur des institutions religieuses du catholicisme. Être un saint, c’est se rapprocher de Dieu certes, mais « paradoxalement » – et encore ! – en restant à hauteur d’homme. Pas de morale, pas de grands principes, bref, pas de dogme. La sainteté, c’est l’enfance et la joie. Mais qu’est-ce que la joie exactement ? Une fois de plus, la définition est aussi incompréhensible qu’évidente.

« Vous voulez savoir ce qu’est la joie ? Vous voulez vraiment savoir ce que c’est ? Alors écoutez : c’est la nuit, il pleut, j’ai faim, je suis dehors, je frappe à la porte de ma maison, je m’annonce et on ne m’ouvre pas, je passe la nuit à la porte de chez moi, sous la pluie, affamé. Voilà ce qu’est la joie. Comprenne qui pourra. Entende qui voudra entendre. La joie c’est de n’être plus jamais chez soi, toujours dehors, affaibli de tout. » (p. 120)

8 réflexions sur “Le Très-Bas, Christian Bobin

  1. MC

    On peut contester cette vision anti féminine qui raye d’un trait de plume les Saintes Femmes du Nouveau Testament, dont Marie Madeleine, ou Judith et Deborah dans l’Ancien. Sur l’insertion de l’ordre Franciscain dans l’Eglise avec tous les problèmes institutionnels que cela a posé, la monographie de Salvator Attal, Frère Elie, récit de la vie mouvementée du successeur de François, traduit par Anne-Marie Baron.

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