Notre-Dame-des-Fleurs, Jean Genet

Attention O.L.N.I. (Objet Littéraire Non Identifié). Notre-Dame-des-Fleurs ne ressemble à aucune œuvre de fiction que j’ai pu lire jusqu’ici. Alors certes, chaque objet littéraire est unique, mais alors celui-ci…On peut tout de même dire qu’il s’agit d’un premier roman avec de nombreux aspects autobiographiques. Que je l’ai acheté en poche au Gibert du quartier latin lors d’un passage en France il y a quelques années. Qu’il a inspiré l’une de mes chansons préférées de mon groupe préféré : une pépite du premier album inconnue du commun des mortels. Que, pour finir, j’ai mis quasiment une année à terminer cette lecture, sans cesse interrompue par les « impératifs de mon Book Club » et par la lassitude – je détaillerai les causes de ce sentiment un peu plus loin.

Notre-Dame-des-Fleurs, fantasme d’un prisonnier

Le caractère autobiographique de l’œuvre est indéniable : Jean Genet écrit ce premier roman depuis sa cellule de la prison de Fresnes. Pendant 384 pages, le narrateur décrit ses fantasmes d’homosexuel sans tabou des années 1940 à travers l’histoire de Divine, travesti du Pigalle sordide de l’époque. Le roman débute avec la procession burlesque de folles pendant l’enterrement de Divine, et la métaphore religieuse – que l’on retrouve dans le titre – sera filée tout au long du roman. La vie de ce personnage est comparée à celle d’une sainte : de l’itinéraire du jeune Louis Culafroy dans sa province au quotidien de la vieille catin parisienne soumise à son mac et au terrible Notre-Dame-des-Fleurs, jeune voyou à la gueule d’ange. D’abord choqué par la crudité de Notre-Dame-des-Fleurs, Jean Cocteau va tout de même le faire éditer en 1943. Même en 2020, j’ai moi-même été très choquée par de nombreux passages. Dans ce milieu du crime et de la prostitution avec ses endroits interlopes des bas-fonds d’une capitale occupée, les protagonistes vivent en marge de la société normative. En marge, et non à l’extérieur, car n’oublions pas que dans cette France où l’homosexualité était illégale, les hommes bien comme il faut le jour se déguisaient en femmes et fréquentaient des Divines la nuit. Morceaux choisis de crudité :

Commençons par le sexe. Il est partout, il est phallocentré – qu’on me pardonne ce truisme – et parfaitement décomplexé, comme il l’est souvent dans le « milieu gay », pour employer un anachronisme. Aucun détail ne nous est épargné, mais l’humour comme outil de provocation n’est jamais bien loin. J’en veux pour preuve cette scène qui réunit le sexe bestial et le patriotisme grotesque – et inexorablement tragique – avec cet amant qui passe d’un animal à l’autre. Par ailleurs, on retrouve ce fameux lien, si fréquemment exploré dans la littérature et le cinéma, entre le sexe et la mort.

« Une nuit, l’Archange devint faune. Il tenait Divine contre soi, face à face, et son membre, soudain plus puissant, par-dessous elle, cherchait à pénétrer. Quand il eut trouvé, se recourbant un peu, il entra. Gabriel avait acquis une telle virtuosité qu’il pouvait, tout en restant immobile lui-même, donner à sa verge un frémissement comparable à celui d’un cheval qui s’indigne. Il forçat avec sa rage habituelle et ressentit si intensément sa puissance qu’il – avec sa gorge et son nez – hennit de victoire, si impétueusement que Divine crut que Gabriel de tout son corps de centaure la pénétrait ; elle s’évanouit d’amour comme une nymphe dans l’arbre. […]

L’Archange jouait au sérieux son rôle de baiseur. Il en chantait La Marseillaise, car, dès cet instant, il fut fier d’être Français et coq gaulois, ce dont les mâles seuls ont la fierté. Puis il mourut à la guerre. » (p. 150-151)

Et puis il y a Gorgui, l’amant noir, fantasme classique et éculé chez les Occidentaux. On se gardera bien de coller un jugement moral rétrospectif et parfaitement anachronique sur ce passage. Oui, c’est choquant, oui, c’est absolument raciste, la figure du Noir est ultra-sexualisée et déshumanisée, mais surtout…oui, le roman est paru il y a près d’un siècle.

« Les nègres n’ont pas d’années. […] s’ils veulent compter, ils s’embrouillent dans leurs calculs, car ils savent bien qu’ils sont nés à l’époque d’une disette, de la mort de trois jaguars, de la floraison des amandiers, et ces circonstances, mêlées aux chiffres, permettent qu’on s’égare. Gorgui, notre nègre, était vif et vigoureux. Un mouvement de ses reins faisait vibrer la chambre, comme Village, l’assassin noir, le faisait de sa cellule en prison. J’ai voulu retrouver dans celle-ci, où j’écris aujourd’hui, l’odeur de charogne que le nègre au fier fumet répandait, et grâce à lui, je puis un peu mieux donner vie à Seck Gorgui. J’ai déjà dit comme j’aime les odeurs. » (p. 173)

« Plus efficace que la vue du nègre, l’odeur renseigna Notre-Dame.

— Ca chlingue. T’as un colocataire. […]

Gorgui s’éveillait . Il était gêné de se trouver bandant comme on bande au matin. Il était pudique naturellement, mais les Blancs lui avaient enseigné l’impudeur, et, dans sa rage à vouloir leur ressembler, il les dépassait. » (p. 194)

« There’s just too much farting in this book »

La suite de cet extrait m’amène directement à mon premier reproche envers ce livre. Pour le formuler, j’ai repris une critique d’un lecteur anglophone sur le site Goodreads.

« Les fortes odeurs de la terre, des latrines, des hanches d’Arabes et surtout l’odeur de mes pets, qui n’est pas celle de ma merde, odeur détestée, tellement qu’encore ici, je m’enfouis sous les couvertures et recueille dans ma main roulée en cornet mes pets écrasés que je porte à mon nez. Ils m’ouvrent des trésors ensevelis, de bonheur. J’aspire. Je hume. » (p. 173)

Le problème de cette sexualité homosexuelle racontée ici en long, en large et en travers – au sens (pas très) propre comme au figuré  – est qu’elle vire trop souvent à la scatologie. Comme le reste, cela peut être intéressant une fois la première réaction de choc passée, mais la répétition, l’insistance et l’obsession entraînent la lassitude du lecteur. Son dégoût n’est plus passager, mais prolongé.

Un style magnifique

Dès les premières lignes, j’ai été frappée – littéralement, puisqu’il m’a mis une énorme claque – par le style de ce roman. Je n’avais jamais rien lu d’aussi somptueux. Alors bien évidemment, le soufflé retombe vite et Notre-Dame-des-Fleurs est la preuve qu’un style sans fond ne tient pas. Il subjugue au début, même si le récit décousu fatigue bien vite. Là encore, je vais modestement reprendre une critique lue sur Goodreads à l’époque pour tenter d’expliquer l’effet que ce style a produit sur moi. Jean Genet a écrit son roman en se fichant royalement de ce qu’en pensera le lecteur. Peut-être est-ce le cas de tous les écrivains ? Vaste question. Les avis divergent, mais j’ai l’impression que le lecteur occupe toujours une petite place dans l’esprit de l’écrivain pendant son travail d’écriture. Pas dans celui de Genet. Cette radicalité vient de sa condition de détenu. Isolé, paria de la société, de ce qu’il appelle « le monde des vivants », il donne tout et se fiche de la morale. Pour notre plus grand plaisir, le narrateur lui-même décrit son projet, toujours dans une sincérité exceptionnelle.

« Il faut qu’à tout prix, je revienne à moi, me confie d’une façon plus directe. Ce livre, j’ai voulu le faire des éléments transposés, sublimés, de ma vie de condamné, je crains qu’il ne dise rien de mes hantises. Encore que je m’efforce à un style décharné, montrant l’os, je voudrais vous adresser, du fond de ma prison, un livre chargé de fleurs, de jupons neigeux, de rubans bleus. Aucun autre passe-temps n’est meilleur.

Le monde des vivants n’est jamais trop loin de moi. Je l’éloigne le plus que je peux par tous les moyens dont je dispose. Le monde recule jusqu’à n’être qu’un point d’or dans un ciel si ténébreux que l’abîme entre notre monde et l’autre est tel qu’il ne reste plus, de réel, que notre tombe. Alors, j’y commence une existence de vrai mort. De plus en plus, je coupe, j’élague cette existence de tous les faits, surtout les plus minimes, ceux qui pourraient le plus rapidement me rappeler que le vrai monde est étalé à vingt mètre d’ici, tout aux pieds des murailles. » (p. 204)

Un récit trop décousu ou pourquoi je ne recommande pas ce livre

Et oui, je ne reviens pas sur l’effet de courte durée du style sublime, les extraits cités l’illustrent très bien. Mais, pour reprendre cette même critique lue sur Goodreads et que j’approuve entièrement, le lecteur se trouve face à un tableau dont il reconnaît les immenses qualités artistiques sans pour autant être touché. Or je pense que ce sentiment est dû à l’absence de structure du récit. Comme je l’ai dit au début de l’article, Notre-Dame-des-Fleurs raconte les fantasmes d’un taulard à travers la vie d’un travesti présentée comme une sainte. La métaphore religieuse est brillante, la provocation est efficace, mais à force de jouer sur les mêmes ressorts pendant 384 pages sans intrigue et sans progression du récit, le roman fait tomber le lecteur dans l’indifférence. La provocation fatigue et ne choque plus. Le style laisse de marbre et n’enthousiasme plus. Dommage.



6 réflexions sur “Notre-Dame-des-Fleurs, Jean Genet

  1. closer

    Une première question: comment un tel récit a-t-il pu paraître en 1943 sous le patronage de Jean Cocteau, dans la France de Vichy? On nous aurait menti sur l’ordre moral qui régnait alors?

    Merci Ed, je n’ai jamais rien lu de Genet et je n’ai aucune envie de commencer. Il y a tant à faire par ailleurs…

    Aimé par 1 personne

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